Une évocation

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UNE ÉVOCATION.



CONFÉRENCE FAITE À LA


SALLE DE « LA PATRIE »


JEUDI, LE 6 DÉCEMBRE 1883


Par M. ARTHUR BUIES.



Mesdames et Messieurs,


Je vous arrive comme un revenant. Oui, je viens d’une plage inconnue, déserte, absolument inhabitable, si ce n’est par des castors, sur laquelle j’ai été jeté, il y a quinze ans, en pleines ténèbres, ma « lanterne » s’étant éteinte dans la bourrasque. Pendant ces quinze années, comme vous le pensez bien, j’ai à peine eu par ci par là quelques nouvelles de mes anciens amis. Je voyais au loin la province de Québec comme un point noir que les rayons du soleil frappaient sans l’éclairer, et ce n’est que par hasard que j’apprenais quelque chose de ce qui s’y passait, les journaux ne parlant plus de rien, et le Courrier des États-Unis lui-même ayant été prohibé en vertu de sages et salutaires décrets. Je cherchais constamment des occasions de m’échapper ; je méditais toute espèce de plans, mais les ressources me manquaient ; — il n’y avait pas de souscripteurs de ce côté-là, mais seulement des débris comme moi-même, tellement abîmés par la tempête qu’il n’y avait moyen d’en rien tirer. Enfin, il y a environ un mois, d’après le temps moyen nouvellement adopté, ce qui va faire aller le Canada beaucoup plus vite, je vis poindre à l’horizon vague une petite embarcation avec des voiles en papier et une presse à vapeur pour engin. Mes yeux aussitôt se fixèrent sur elle pour ne plus s’en détacher. Vous comprenez si j’étais haletant et agité par d’indicibles émotions. La petite embarcation se dirigeait évidemment vers moi ; bientôt elle prit des formes plus nettes, se dessina complètement, et je distinguai à bord un homme qui la faisait manœuvrer. Peu après, je pus lire le nom de la nacelle ; elle le portait écrit en grosses lettres rouges, couleur qui met en colère les dindons. Ce nom c’était « La Patrie ». À peine l’avais-je lu que l’embarcation atteignait le rivage ; l’homme sautait à terre, et accourant vers moi : « Mon cher Buies, me dit-il, tu vas faire une conférence un de ces soirs dans la salle de séances que j’ai fait construire dernièrement au dessus des ateliers de mon journal ; nous devons avoir une conférence tous les quinze jours ; M. Joly est inscrit pour la première ; David fera probablement la deuxième, et, pour la troisième, je compte sur toi, sur toi, incomparable chroniqueur.

« Ah ! continua l’ami Beaugrand, le journalisme a fameusement marché depuis ces jours regrettés où tu arrivais si aisément à tuer un journal en moins de six mois. Une nouvelle génération a poussé tout à côté de nous, comme à notre insu. Elle a grandi pendant que nous, désespérés et n’ayant plus foi dans aucun avenir, nous pleurions sur les ruines des principes libéraux. Sortie du marasme, elle en a conservé des nausées profondes, d’insurmontables dégoûts ; elle veut autre chose que les clichés sempiternels et les formules invariables qui constituent le seul bagage de notre éducation publique, et qui ont été pour nous comme les lisières dans lesquelles on retient les enfants qui commencent à marcher. Elle demande à cor et à cris un mouvement intellectuel qui débarrasse la route du progrès encore effroyablement encombrée, malgré les câbles transatlantiques, malgré les steamers de 6,000 tonneaux de jauge, malgré les lampes Edison, et enfin malgré l’Institut Royal d’Ottawa, cette espèce d’académie canadienne-française qui compte vingt immortels, parmi lesquels il y a cinq ou six morts-nés. » — C’est toujours Beaugrand qui parle, remarquez-le-bien, messieurs ; pour moi, je n’oserais jamais dire ces choses là. « Enfin, continua t-il, pour tout dire en un mot, la jeunesse a soif, il faut lui donner à boire, mais par petites doses au commencement, afin de ne pas l’étouffer, par conférences données tous les quinze jours. Tu administreras la troisième ; d’autres te suivront, et, de la sorte, nous arriverons à créer assez vite un centre intellectuel qui consolera les anciens de leurs beaux jours perdus et offrira aux jeunes un moyen de rassembler leurs forces, de porter en commun leurs efforts et leurs aspirations vers un avenir nouveau. » Il dit, et m’entraînant avec lui dans la nacelle, Beaugrand fit force voile vers la salle de conférences de La Patrie, et voilà comment j’apparais devant un public montréalais pour la première fois, ce soir, depuis quinze ans !… Quinze ans MM…, cela n’est pas long pour un peuple qui se recueille en préparant une revanche, mais c’est bien long pour expier ses péchés de jeunesse, de cette jeunesse qui est si courte ! Aussi, il me semble que je dois vous paraître comme un revenant, avec l’épaisse forêt blanche qui couvre ma tête, moi qui vous ai quittés en pleine floraison. Nous nous retrouvons après avoir suivi différents sentiers dans un désert sans fin, où nulle voix humaine n’a pu trouver d’écho ; mais, jadis, nous marchions ensemble, à cette époque où la jeunesse de Montréal, sérieusement et franchement libérale, avait ses clubs de discussion, ses séances publiques, ses réunions particulières dans lesquelles s’élaboraient les questions qui, le lendemain, devaient agiter les opinions de toute la presse, où, enfin, elle possédait son champ clos, son arène à elle propre, je veux dire cette institution féconde où elle donnait libre cours à ses aspirations, et où elle ne craignait pas d’aborder les plus hauts sommets, fidèle à sa devise « Altius tendimus ».

Cette institution n’est plus : elle a sombré dans le naufrage général des hommes et des choses de ce temps. Elle n’a même pas laissé d’épaves, si ce n’est quelques indomptables caractères qui ont mieux aimé l’isolement et l’abstention qu’une participation boîteuse et vacillante avec toute sorte de compromis, qui ont préféré la défiance et la terreur qu’inspireront toujours les esprits en avant de leur âge aux faciles succès obtenus par ceux qui suivent la foule au lieu de la diriger.

On vous a parlé, dans une conférence récente, de quelques hommes d’alors qui avaient brillé un jour et qui s’étaient éteints en une heure, sans laisser aucune œuvre, rien derrière eux que le sillon fugitif tracé par le météore en traversant la nuit ; laissez-moi de mon côté, pour un instant seulement, rappeler à vos souvenirs un peu confus, un peu troublés, peut-être même un peu obscurcis, la mémoire de cet Institut-Canadien si décrié, si persécuté, tellement frappé de tous les côtés à la fois qu’il en est mort, mais qui, en mourant, a laissé une tradition ineffaçable, un devoir sacré à remplir par la génération actuelle qui recueille ce qu’il a semé, et qui a encore bien des sommets à gravir si elle veut reprendre l’allure de ceux qui sont tombés pour lui frayer le chemin.

Aujourd’hui nous voyons reparaître, sous des dehors différents, des tentatives nouvelles, et nous saluons, comme une forme de résurrection, tout ce qui tend à faire revivre au milieu de nous le mouvement intellectuel, l’expansion des idées puisées à la source intarissable de l’étude et dans le sentiment indestructible du progrès. Ce sentiment peut subir bien des défaillances, de nombreux arrêts et retards, mais il ne saurait s’éteindre, parce que la marche ascensionnelle est l’essence même des sociétés modernes, semblable à ces phares à feux tournants qui semblent disparaître pendant quelques minutes, mais qui reparaissent aussitôt après, éclatants, inondant l’espace d’une lumière qui n’avait fait que se dérober, sans s’amoindrir.

La génération à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir n’a connu l’Institut-Canadien que dans ses dernières années, années de spasmes, de convulsions, d’intermittences, d’alternatives d’espérance et de découragement, qui se terminèrent enfin par un trépas ignoré et une disparition sans éclat. La coupe des humiliations et des désenchantements avait été épuisée il ne restait plus que l’injustice de l’oubli et le silence fait autour de sa tombe pour compléter la destinée de l’Institut-Canadien. Cette société avait été fondée en 1844, à peine au sortir de l’insurrection de 1837-38, alors que l’Angleterre achevait d’acheter avec des honneurs le concours de certains Canadiens éminents. Quelques jeunes gens, nourris à l’école du passé, se cherchèrent au milieu des tristesses de la patrie. Ils apportaient un fonds commun de libéralisme et de dévouement à leurs idées ; ils se réunirent dans une étroite masure de la rue St-Jacques et constituèrent ce qui fut pendant vingt ans l’Institut-Canadien, afin, comme ils le déclarèrent, dès leur première séance, « de chercher la force qui naît du travail commun, de s’instruire et de s’habituer à la parole au moyen de la discussion. »

Dix ans passèrent. La salle étroite, basse, pauvre de l’Institut était devenue une tribune publique d’où jaillissaient les idées de réforme, ce brandon paisible qui, en agitant profondément les masses, ne détruit que les abus et perfectionne les institutions. Treize des vaillants jeunes gens qui avaient présidé à sa fondation étaient maintenant des députés au parlement canadien. Réunis, côte à côte, ils formaient cette petite phalange hardie qui attaquait tous les privilèges, tous les vices de l’organisation sociale, judiciaire et politique. Alors se déchaîna l’orage du fanatisme, de toutes les servilités cupides, et le torrent sourd de la calomnie s’épancha à flots intarissables jusque dans le sein des familles. Alors s’organisa une croisade acharnée, impitoyable, contre l’institution qui avait formé cette jeunesse intrépide, et les malédictions commencèrent à pleuvoir sur toutes les têtes qui se dressaient encore dans la déroute des intelligences.

On eut peur. Résister à de pareilles attaques, voir l’avenir se fermer dès le début de sa carrière, avoir devant soi toute une vie de luttes contre la méchanceté, contre la mauvaise foi, contre l’intolérance, c’était plus qu’il n’en fallait pour décourager plusieurs de ces jeunes gens qui voulaient bien de l’avancement de leur patrie, mais qui n’étaient pas assez forts pour en accepter le fardeau. Ils lâchèrent pied dans ce sentier difficile, sous le poids accablant de leur tâche. Les concessions commencèrent, l’intrigue fit jouer ses mille ressorts, la crainte comprima l’élan, et enfin, de faiblesses en faiblesses, on descendit aux capitulations, aux compromis, et l’on perdit jusqu’au drapeau lui même qui portait le programme si vaillamment défendu jusqu’alors. Mais ce n’était pas encore l’anéantissement. Si le programme était abandonné, si le parti libéral, tel qu’on l’avait constitué à l’origine, avait fait naufrage, il restait encore des hommes. Qu’il me soit permis d’en rappeler deux seulement, deux qui se maintinrent débout parmi les débris du libéralisme, semblables à l’écueil blanchi par l’écume des flots qui se brisent sur lui sans l’entamer. Tous deux sont morts et avec eux le secret de leur généreuse audace : l’un emporté par la fougue même de ses passions, l’autre brisé par les fatigues de la vie, par les émotions d’une lutte sans trêve qu’il soutenait seul, seul désormais, avec des ressources précaires, mais avec une âme invincible. L’un, puissant orateur, personnification orageuse, brûlante, de l’éloquence tribunitienne ; colosse de taille et d’énergie dont la voix, comme celle de Danton, faisait tressaillir le cœur des masses, taire les frémissements de l’impatience et de la colère, étouffer tous les bruits que soulevait en vain la rage des ennemis ameutés. Quand il apparaissait devant le peuple, il courait comme un long frissonnement parmi les rangs pressés, et quand il parlait, l’enthousiasme et les applaudissements éclataient frénétiques. Sa grande voix dominait tout : on eût dit que la nature l’écoutait soumise ; le feu de son éloquence passionnée entrait dans les âmes comme si une étincelle magique, les frappant toutes à la fois, les eût entraînées et confondues dans la sienne.

Il parut peu de temps à la grande tribune populaire ; mais ce fut assez pour que les échos de sa voix formidable retentissent encore longtemps après à l’oreille de ses compatriotes.

Cet homme se nommait Joseph Papin.

L’autre, et c’est ici que je contemple avec une effusion douce la physionomie du plus désintéressé, du plus vertueux, du plus fidèle et du plus persévérant ami de la liberté, s’appelait Éric Doriou.

Tout au contraire de Papin, il était petit, faible, maladif, étiolé ; il ne semblait tenir à l’existence que par un mystère, ou plutôt, il ne vivait pas de sa vie propre, mais de celle du peuple dont il s’était pénétré en l’échauffant. Il parla jusqu’à son dernier jour aux assemblées qu’il aimait tant à réunir, car il n’avait qu’une pensée, qu’un sentiment, qu’un amour, l’instruction du peuple ; et quand on l’emporta, frappé subitement au cœur, il parlait encore. La mort, combattant sur ses lèvres la parole expirante, seule avait pu le vaincre et éteindre sa pensée. Il mourut dans une campagne solitaire, presque sauvage, au milieu des colons qu’il avait lui-même guidés et armés de la hache du défricheur. Après avoir assisté à tous les effondrements et vu tomber un à un autour de lui les remparts du libéralisme, il voulut combattre encore seul dans la presse et il créa une population libérale au sein des forêts qu’il avait ouvertes à la civilisation. Sa vie entière s’exprime par un seul mot, dévouement, et sa mort par un autre mot, espérance. Donnons lui tous ensemble un souvenir ce soir, messieurs et mesdames, et n’oublions jamais la noblesse, l’élévation, la pureté de son âme, ni son admirable dévouement qui restera comme un exemple et comme le parfum de sa vie.

1858 fut l’année terrible de l’Institut. Plus de cent membres s’en séparèrent, après une discussion violente amenée par la question de la bibliothèque, et allèrent fonder près de là une de ces sociétés hybrides, sans caractère et sans consistance, qui avortent misérablement, parce qu’elles n’ont aucun principe vital. Ceux qui restèrent, réduits à une petite phalange désorganisée, ne désespérèrent pas, mais ils se rallièrent autour du vieux drapeau, et pendant dix ans ils le maintèrent encore, dix ans pendant lesquels ils virent des jours magnifiques, de mémorables solennités et des fêtes de l’esprit comme il ne s’en était pas encore vu à Montréal ; rappelons par exemple celle qui eut lieu à l’inauguration du nouvel édifice bâti par l’Institut canadien, et où l’on compta jusqu’à quinze cents personnes dans la grande salle qui devait être celle des séances futures.

Quand nous parûmes sur la scène, nous, c’est à dire les hommes qui ont aujourd’hui de 40 à 45 ans, et qui suivaient immédiatement les Papin, les Dorion, les Doutre, les Dessaules, les Laflamme, ce fut dans les commencements de 1863. Comme ceux qui nous avaient précédés, nous arrivions, phalange fortement unie, non seulement par la solidarité de principes communs et nettement définis, mais encore par les liens d’une amitié étroite que le temps n’a fait que resserrer davantage. Nous étions des compagnons d’étude, de plaisirs, de…… tout ce que vous voudrez. Nous avons vu les derniers jours du Montréal d’autrefois et nous avons été les derniers types des étudiants vieux modèle. Nous avons ainsi fermé le trait-d’union entre une société qui s’éteignait et une nouvelle qui s’annonçait avec des goûts, un esprit et un genre tout différents. D’un côté nous tenions aux fusils à pierre, de l’autre nous chargions par la culasse. C’était dans le temps où l’on commençait les démolitions de la rue Notre Dame, où l’on comblait le fossé de la rue Craig et les marais de la rue Ste-Catherine, dans le temps où la rue St-Denis comptait tout au plus une dizaine de maisons qui avaient l’air de se demander par quel hasard elles se trouvaient plantées là. En haut, sur la côte, se dressait dans un dédaigneux isolement la grande maison de M. Lacroix, maison hospitalière par excellence, dont la moitié était occupée par la famille de notre ami si regretté, de l’homme qui fut le plus populaire et le plus aimé parmi les jeunes gens d’alors, de M. Wilfrid Dorion, dont il suffit de rappeler le nom pour que les souvenirs les plus agréables et les plus chers arrivent en foule au cœur de tous ceux qui l’ont connu.

Les radicaux, les intransigeants, les irréconciliables, les enragés de la phalange de 1863 ne comprenaient que sept à huit furieux dont les noms ne soulèvent plus aujourd’hui le moindre effroi chez les plus vieilles femmes des dernières concessions. C’étaient Geoffrion, Laurier, Lusignan, Gonzalve Doutre, Ovide Perrault, Joseph Turgeon, (qui n’a jamais fait guillotiner personne,) Oscar Archambault qui, du fond de l’Assomption, son avant-dernière demeure, s’étonne d’avoir pu vouloir détruire l’ordre social, et enfin celui qui, étant devenu plus tard une bête noire, n’a plus su que faire des chroniques, ces joujoux qui ont amusé les plus belles femmes du monde, et qui, aujourd’hui, vous présente ses hommages sous la forme de dix feuillets écrits suivant toutes les règles de la ponctuation.

Nous étions une génération d’audacieux, des écrivains en germe, mais téméraires, qui ne reculaient devant rien, qui osaient tout aborder, à ce point que nous avions fondé un cénacle, oh ! le glorieux cénacle, dans lequel j’étais chargé de faire, moi, devinez…… vous ne devinez pas ? des cours d’économie politique !… Hélas ! qu’il y a longtemps que j’ai oublié les cours, et surtout l’économie.

Figurez-vous encore que nous allions jusqu’à faire des vers anglais, nous, l’espoir de la langue française, mais nos vers finissaient toujours par la même rime, en y, telles que my, sy, ty, py, et même un peu souvent en rye.

En ce temps là Fréchette faisait des vers à Chicago, ne se doutant pas qu’on pouvait passer par Chicago pour aller à Paris… Mais c’était à l’Institut qu’il fallait nous voir. Nous ne manquions pas une séance. Quel que fût l’ordre du jour, la question à discuter, nous étions là, toujours pris aux cheveux, bien entendu. Gonzalve Doutre tenait ferme pour les choses historiques, démontrées par l’expérience ; Geoffrion était la hache de Phocion qui tailladait, qui hachait tous mes discours ; en deux mots il faisait de mes tirades des petits pâtés bons pour les lunchs des avocats pressés ; il m’abîmait avec une dialectique menue qui n’excluait pas de temps à autre les élans et les éclats d’une véritable éloquence. Son argumentation était incisive, arc-boutée, concluante. Je lançais des apostrophes, j’éclatais en transports, j’avais des mouvements comme ceux de Camille Desmoulins, Geoffrion se levait : « Il y a ou il n’y a pas ; or, donc, »… rasé les tirades du grand Buies, et je tombais anéanti sous les bancs.

On voyait peu les anciens ; ils se montraient rarement à nos séances, excepté aux occasions solennelles et quand il fallait donner de notre institution une opinion considérable. Le fait est qu’une espèce de dégoût s’emparait de plus en plus des libéraux en renom, et que, voyant le terrain leur échapper davantage tous les jours, ils aimaient mieux se retirer que de se compromettre encore plus sur l’arène brûlante où la jeunesse seule pouvait impunément se risquer. Puis il y avait d’autres considérations ; on avait vieilli, on était père de famille, ce qui rendait l’intérieur plus difficile à quitter après les journées de travail ; on avait des affaires, des soucis, des intérêts, mille choses qui n’embarrassent pas la jeunesse, de sorte que les hommes arrivés étaient bien aises de trouver des remplaçants ; sans cela l’Institut aurait été obligé de fermer ses portes. M. Joseph Doutre, cependant, venait plus souvent que ceux de sa génération. M. Doutre que l’on regarde à bon droit comme le type de l’inflexibilité, de l’attachement inébranlable et immuable aux principes de la vieille école, n’avait pas plus lâché prise dans ce temps-là qu’il ne le fit plus tard, dans une circonstance mémorable, et qu’il ne le ferait encore aujourd’hui, si l’occasion s’en présentait. Il aimait à voir les jeunes gens s’affirmer, manifester hautement leurs opinions, ne relever que de leurs convictions et de leur conscience. Il aimait à les encourager de sa parole et de ses actes ; aussi le trouvait-on plus souvent en contact avec eux et se mêlait-il davantage à leurs reunions ou aux occasions diverses qu’ils avaient de se manifester ou d’agir.

Je viens de dire que les anciens, parmi les fondateurs de l’Institut, venaient assez rarement à nos séances ; oui, cela est vrai en général, plus ou moins, sans exception. Cependant, il y a une exception, comment concilier ces deux termes contraires ? En ce temps-là existait à Montréal un homme unique, indescriptible, incroyable, tellement singulier, bizarre, paradoxal et phénoménal qu’il ne comptait jamais avec les autres, et qu’il était impossible de le classer dans une catégorie quelconque d’hommes ayant certaines occupations ou habitudes connues et définies, vivant d’une vie commune à un certain nombre, ayant enfin des façons d’agir qu’on peut expliquer et qui se voient souvent, malgré leur étrangeté. Celui-ci n’était rien de tout cela ; il était…… quoi ? Voyons, comment pourrais-je bien le dire ? Il était, il était…… le citoyen Blanchet. Jamais, sous aucun climat ni dans aucun siècle, il ne s’était vu un type pareil. La nature, pour le créer, avait du se mettre en quatre et tirer des ficelles inouïes. Eh bien ! cet être fabuleux, incroyable, qui mit à qui à toute une génération, vit aujourd’hui, comme le plus modeste et le plus inconnu des hommes, sur une terre qu’il possède à St-Pierre, en bas de Québec, où il ne lit peut-être pas un journal, lui qui en dévorait deux cents tous les jours.

Le citoyen Blanchet ne se rendait jamais aux séances de l’Institut ; il s’y trouvait tout rendu d’avance, le matin, dès que les portes s’ouvraient, et l’on était sûr de l’y trouver toute la journée, à quelque heure que ce fût, lisant tous les journaux imaginables qui se publiaient sur le continent américain. Il avait fait l’Institut soi, il se l’était incorporé ; les livres de la bibliothèque et les journaux de la salle étaient devenus sa chair et ses os ; il n’en sortait pas. Où mangeait-il ? où couchait-il ? se demandait-on parfois ; personne ne le savait. Moi, je crois qu’il mangeait des tranches de l’Institut, et qu’il se couchait dans les derniers exemplaires de l’Avenir qu’il avait été le dernier à rédiger. À l’Institut, il ne disait mot à personne, et quand par hasard il s’en échappait pour aller au dehors, il allait droit devant lui, toujours par le même chemin, les yeux baissés, ne voyant, n’écoutant, ne regardant rien. Pourquoi aurait-il regardé ou écouté ? Il n’y avait au monde que deux endroits pour lui, l’Institut et son gîte. « Citoyen, holà, d’où venez-vous donc ? — De l’Institut. — Où allez-vous donc, citoyen ? — À l’Institut. »

Tous les soirs, immanquablement, à la même heure, on voyait sourdre de l’Institut, comme le jus sort du citron, une forme invariablement la même, surmontée du même petit casque, âgé de vingt ans, et chaussée d’une énorme paire de mocassins en feutre couleur de rouille. Cette forme suivait exactement le même côté du chemin qu’elle avait suivi la veille et qu’elle suivrait le lendemain, longeant silencieusement les maisons, roide comme un poteau d’alignement et muette comme une sentinelle qui se dérobe tout en piquant droit devant elle. Où allait cette ombre ? C’est ce que personne n’a jamais su : mais ce qu’elle était, c’est ce que tout le monde savait.

Le citoyen Blanchet avait été le dernier rédacteur de l’Avenir, alors qu’il ne restait plus à ce journal que deux ou trois cents abonnés, à peine. C’est lui qui le rédigeait tout entier de la première à la dernière ligne, qui le composait, le corrigeait, l’imprimait et le portait lui-même en ville les samedis soirs de chaque semaine. Il fit ce métier-là pendant un an, je crois, et il l’aurait fait indéfiniment, n’eût-il eu que dix abonnés à servir, si l’apparition, en 1852 du Pays, de ce cher vieux Pays, dans lequel j’ai vidé ma cervelle et mon cœur pendant huit ans, ne fût venue obliger l’Avenir à rendre l’âme sur le sein de son unique rédacteur.

Le citoyen Blanchet parlait à toutes les séances de l’Institut, qu’il fût ou non inscrit parmi les discutants, quel que fût le sujet de la discussion. Il se levait droit comme un paratonnerre, disait à peine « M. le président », pour lui tourner le dos immédiatement après et parler tout le temps qu’on aurait voulu, dans la même attitude, sans bouger d’une semelle et le regard toujours fixé exactement sur le même point.

Sa nature, son essence même, c’était l’invariabilité. Il avait toujours la même allure, le même maintien, le même regard, le même geste et le même habit. Je ne l’ai pas vu un seul jour habillé différemment, et se tenant autrement que je ne l’avais vu cent fois, et que j’étais certain de le voir cent autres fois.

Il faisait à l’Institut des harangues terroristes et proposait des motions d’un radicalisme farouche, et cependant il était l’homme le plus inoffensif et le plus doux au monde.

C’est lui qui avait un jour rédigé une requête pour faire abolir la dîme, laquelle commençait par ces mots : « Aux Citoyens Représentants du Canada… » Cependant, dans l’Institut, quand il se levait pour parler, il ne disait jamais « Citoyen Président, » mais comme les autres, tout simplement : « M. le Président. » Je trouvais cela illogique et tout à fait dérogatoire au principe comme au langage rigoureux de la bonne et vraie démocratie ; je lui en demandai la raison. Il me regarda fixement dans les deux yeux, vit bien que malgré le sérieux que je tenais à quatre, je lui faisais une plaisanterie à ma façon, se retourna vivement et partit d’un immense éclat de rire dont le bruit me poursuit encore. Ce fut une des dernières fois que je vis le citoyen Blanchet à Montréal. Je le rencontrai plusieurs années plus tard à Québec, en sa qualité de franc tenancier, ne devant foi ni hommage à personne, et vivant si retiré que personne ne saurait retrouver ses traces. Il est le dernier sans doute à s’imaginer, dans son inaccessible retraite de St-Pierre, qu’en ce moment-ci même, à Montréal, on le rappelle, on l’illustre, on le dessine et on le livre à l’un des plus sympathiques auditoires qu’ait encore eus devant lui le chroniqueur enchanté et reconnaissant d’un aussi agréable accueil. »