Une Année à Florence/Le capitaine Langlet

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Michel Lévy (p. 73-80).

LE CAPITAINE LANGLET.

Quand notre dîner fut prêt, notre aubergiste nous fit signe de revenir ; son avis eut le plus grand succès. L’eau et l’air de la mer nous avaient donné une faim rouge ; nous pensâmes que ces deux causes réunies avaient dû produire le même effet sur notre compagnon de voyage, qui, entré en même temps que nous venait de sortir en même temps que nous, et se rhabillait. En nous rhabillant, nous lui demandâmes donc s’il ne voulait pas partager notre dîner. Il nous répondit que ce serait avec grand plaisir, si nous lui permettions d’en payer sa part. Nous lui répondîmes qu’il en était de cela comme du bain, et qu’il était parfaitement libre, ou de se considérer comme notre invité, ou de changer notre repas en pique-nique, attendu que, là-dessus, nous ne voulions en rien blesser sa délicatesse. Il insista pour le pique-nique, et nous nous mimes à table.

Le pique-nique fut splendide ; on nous servit comme des empereurs. Nous en eûmes chacun pour trente sous.

Pendant le dîner, nous fîmes plus ample connaissance avec notre jeune homme, et, profitant du progrès que nous paraissions avoir fait dans sa confiance, nous lui demandâmes où il allait. Il se mit à sourire avec une simplicité qui n’était pas dénuée de charme.

— Ce que je vais vous répondre, nous dit-il, est bien bête. Vous me demandez où je vais, n’est-ce pas ?

— S’il n’y a pas d’indiscrétion, jeune homme, lui dit Jadin en trinquant avec lui.

— Eh bien ! je n’en sais rien, nous répondit-il.

— Comment cela ? dit Jadin. Vous vaguez purement et simplement. Permettez-moi de vous le dire : ceci n’est point une position dans la société.

— Mon Dieu ! reprit le jeune homme en rougissant, si je n’avais pas peur que vous ne me trouvassiez indiscret, je vous raconterais mon histoire.

— Est-elle longue ? demanda Jadin.

— En deux minutes, monsieur, elle sera finie.

— Alors versez-moi encore un verre de ce petit vin ; il n’est pas mauvais ce petit vin, et dites.

En effet, l’histoire était courte, mais n’en était pas moins incroyable.

Notre compagnon de route s’appelait Onésime Chay. Il avait douze cents livres de rente que lui avaient laissées ses parens ; il était cinquième clerc de notaire à Saint Denis, et il était venu à Toulon pour recueillir une petite succession de quinze cents francs qu’une tante lui avait laissée. Le hasard avait fait que nous nous étions trouvés à Toulon en même temps que lui. Dans sa curiosité juvénile, il avait tout fait pour nous voir, Jadin et moi, sans avoir pu y réussir ; enfin, il avait appris que nous parlions par la voiture de Toulon à Fréjus ; et, cédant a cette curiosité, il y avait retenu sa place jusqu’au Luc, comptant repartir du Luc pour Aix et Avignon ; mais au Luc, le charme de notre société l’avait tellement fasciné, qu’il avait poussé jusqu’à Fréjus ; à Fréjus, il nous avait fait demander, comme nous l’avons dit, la permission de dîner au bout de notre table. La façon gracieuse dont nous lui avions accordé cette demande l’avait séduit de plus en plus. Nous entendant parler du golfe Juan, il s’était décidé à le visiter en même temps que nous ; et maintenant, puisqu’il était en route, son intention, si nous le lui permettions, était de nous accompagner jusqu’à Nice. Mais, ajouta-t-il, à la condition, bien entendu, qu’il paierait sa place dans notre voiture.

Si notre convive avait été moins naïf, nous aurions cru qu’il se moquait de nous ; mais il n’y avait pas à se tromper à son air : c’était la bonhomie en personne. Nous lui dîmes en conséquence que, s’il tenait absolument à payer sa part de notre voiture, il n’avait qu’à faire le calcul lui-même, en défalquant les huit ou dix lieues que nous avions faites sans lui, et qu’il n’était pas juste qu’il payât. Il prit un crayon, fit sa soustraction, la vérifia par une preuve, et nous remit 49 francs 75 centimes, en nous remerciant, les larmes aux yeux, de la faveur que nous lui accordions.

Nous montâmes dans la voiture ; mais quelques instances que nous fîmes à notre compagnon de voyage, il ne voulut jamais aller qu’à reculons.

En arrivant à Antibes, Jadin l’appelait Onésime tout court. À la fin du souper, il le tutoyait. Le lendemain, il lui donnait de grands coups de poing dans le dos.

Quant à Onésime, il ne parla jamais à Jadin qu’avec le plus profond respect ; il continua toujours de l’appeler monsieur Jadin, et jamais ne leva la main, même sur Milord.

À Nice, l’amitié d’Onésime pour Jadin était devenue si forte, qu’il ne put pas se décider à le quitter, et qu’il partit avec nous de Nice pour Florence.

Onésime ne voulut pas être venu à Florence sans voir Rome, et il partit avec nous de Florence pour Rome.

Bref, Onésime fit avec nous presque le tour de l’Italie. Les 1, 500 francs de sa tante y passèrent jusqu’au dernier sou.

Après quoi, il s’en revint joyeusement à Saint-Denis, emportant, nous dit-il, des souvenirs pour tout le reste de son existence…

Et alors ?… alors ce fut Jadin qui eut toutes les peines du monde à se passer de lui.

J’ai anticipé sur les événemens, pour faire connaître tout de suite quelle bonne créature c’était que notre compagnon de voyage.

Jadin et lui couchèrent dans la même chambre, et, comme nous n’étions séparés que par une cloison, j’entendis, pendant une partie de la nuit, Jadin qui lui donnait des conseils sur la manière de se conduire dans le monde.

Je fus réveillé à six heures du matin par des chants d’église. En même temps Jadin ouvrit ma porte en me criant de regarder par ma fenêtre.

Un convoi passait, escorté par une vingtaine de pénitens, couverts de longues robes bleues, dont le capuchon leur couvrait le visage. Ces pénitens chantaient à tue-tête.

C’était la première fois que nous voyions un spectacle de ce genre ; aussi, Jadin et moi sautâmes-nous sur nos habits. En un tour de main nous fûmes vêtus. Nous descendîmes l’escalier quatre à quatre, et nous nous mimes à la suite du convoi. Onésime, qui était resté derrière par ordre de Jadin, pour demander des explications à notre hôte, nous apprit, en nous rejoignant, que le mort était un jeune manœuvre en maçonnerie qui avait été écrasé par accident, la veille, et que la confrérie qui l’accompagnait appartenait à l’église du Saint-Esprit et Sainte-Claire, la même où avaient été renfermés, en 1815, les vingt Français de Casabianca.

Cela nous rappela ce bon capitaine Langlet.

Cependant la confrérie se rendait, au pas de course et tout en chantant, au cimetière. Voulant voir comment la cérémonie se terminerait, nous y entrâmes avec elle. Tout le long de la route j’avais marché près d’un pénitent que mon voisinage, à mon grand étonnement, avait paru fort inquiéter. Dix fois il s’était retourné rapidement de mon côté sans interrompre son chant, m’avait jeté un regard inquiet, et à chaque fois avait tiré sa cagoule de plus en plus sur ses yeux ; si bien qu’à la fin à peine y voyait-il pour se conduire. Quant à son office, quoiqu’il tint son livre ouvert pour la forme, il n’y jetait pas même les yeux ; il le savait par cœur. En entrant dans le cimetière, il s’écarta le plus qu’il put de moi, mais il s’en alla tomber dans Jadin, à qui je fis signe de ne point le perdre de vue : il commençait à me venir un singulier soupçon.

On déposa près de la fosse le cercueil, que quatre ouvriers maçons portaient découvert sur leurs épaules. Puis, après que chacun à son tour eut jeté de l’eau bénite sur le cadavre, on cloua le couvercle, comme je l’avais déjà vu faire au cimetière des Baux, et l’on descendit la bière dans la tombe.

En ce moment les pénitens entonnèrent le Libera.

J’allai près de Jadin, lequel était resté près du pénitent sur lequel ma présence avait paru produire une si étrange impression. Il chantait à tue-tête.

— Est-ce que vous ne connaissez pas cette voix-là ? demandai-je à Jadin.

— Attendez donc, me dit-il en rappelant ses souvenirs, il me semble que si.

— Venez par ici, maintenant. Je le conduisis en face du chanteur.

— Est-ce que vous ne connaissez pas cette bouche-là ? lui demandai-je.

— Attendez donc, attendez donc. Oh ! pas possible !…

— Mon cher, ou il y en a deux pareilles, ce qui n’est pas probable, ou c’est celle…

— Du capitaine Langlet, n’est-ce pas ?

— C’est vous qui l’avez dit.

Le pénitent, qui voyait que nous le regardions, se démantibulait le visage et faisait tout ce qu’il pouvait pour se défigurer.

— Ah ! le vieux singe ! dit Jadin.

— Chut ! fis-je en l’entraînant.

— Non pas, non pas, reprit Jadin, je veux lui demander des nouvelles de monsieur de Voltaire.

— Attendons-le dehors, et là vous lui demanderez tout ce que vous voudrez.

— Vous avez raison.

Nous sortîmes et nous attendîmes à la porte. Notre pénitent sortit un des derniers, sa cagoule plus rabattue que jamais.

— Eh ! bonjour, capitaine, lui dit Jadin en lui frappant sur le ventre.

Le capitaine, se voyant reconnu, fit contre fortune bon cœur ; et, relevant sa cagoule, il nous découvrit une figure qui n’avait rien de l’austérité monacale.

— Eh bien ! oui, c’est moi, nous dit-il avec son triple accent provençal. Que voulez-vous ; il faut bien hurler avec les loups ; ils connaissent ici mes opinions napoléoniennes et ma vénération pour ce grand monsieur de Voltaire ; je n’ai pas envie de me faire mettre en cannelle comme ce bon maréchal Brune. D’ailleurs, qu’est-ce que cela me fait, à moi, l’enveloppe ? Le cœur, il est toujours dessous, n’est-ce pas ? Eh bien ! je vous le répète, ce cœur, il est napoléonien dans l’âme. Quant à ce livre de messe, est-ce que vous croyez que je sais ce qu’il y a dedans ? Je ne connais pas le latin, moi.

— Mais, capitaine, lui répondis-je, vous vous défendez là de choses fort honorables, ce me semble.

— Non, c’est que vous pourriez penser que je crois à toutes ces bêtises, moi, à toutes ces momeries qui sont bonnes pour les femmes et pour les enfans.

— Soyez tranquille, capitaine, dit Jadin ; nous pensons que vous êtes un farceur, voilà tout.

— Eh ! allons donc !… Eh bien ! oui, je suis un farceur, un bon diable, un bon vivant. Avez-vous déjeuné ?

— Non, capitaine.

— Voulez-vous venir déjeuner avec moi ?

— Merci, capitaine, nous n’avons pas le temps.

— Eh ! vous avez tort. Je vous aurais conté de bonnes histoires de calotin, et chanté des chansons bien hardies sur l’empereur.

— Nous sommes on ne peut plus reconnaissans, capitaine ; mais il faut que nous soyons aujourd’hui de bonne heure à Nice.

— Vous ne voulez donc pas ?

— Impossible.

— Eh bien ! alors, bon voyage, dit le capitaine en nous tendant la main.

Nous vîmes que nous le tirerions d’embarras en le laissant aller de son côté et en allant du nôtre. En conséquence, nous ne voulûmes pas le tourmenter plus longtemps, et nous lui donnâmes la main chacun à notre tour, en lui souhaitant toutes sortes de prospérités.

Nous rentrâmes à l’auberge, où nous trouvâmes notre déjeuner qui nous attendait. Nous ordonnâmes d’atteler, afin de pouvoir partir en nous levant de table.

— Mais, nous dit notre hôte d’un air assez embarrassé, ces messieurs vont à Nice, je crois ?

— Sans doute, pourquoi cela ?

— C’est qu’il faudrait alors que les passeports de ces messieurs fussent signés par le consul de Sa Majesté Charles-Albert.

— Mais ils sont visés par l’ambassade de Paris, dit Jadin.

— N’importe, dit l’hôte, ces messieurs ne pourraient pas entrer en Sardaigne s’il n’y avait pas un visa daté d’Antibes.

— Donnez donc votre passeport, dis-je à Jadin ; il faut bien que tout le monde vive, même les rois.

Nous grossîmes de chacun trente sous la liste civile du roi Charles-Albert, après quoi nous fûmes libres d’entrer sur son territoire.

Nous profitâmes de cette liberté pour monter en voiture.

Deux heures après nous étions sur les bords du Var.

La tête du pont était gardée par la douane. Comme nous sortions de France, nous n’avions rien à faire avec elle. Nous passâmes donc fièrement.

Derrière la douane étaient deux factionnaires avec lesquelles nous n’eûmes encore rien à démêler.

Derrière les deux factionnaires était un commissaire de police.

Avec celui-ci ce fut autre chose. Après avoir bien comparé mon signalement à mon visage et en avoir fait autant pour Jadin et pour Onésime, il lui vint dans l’idée que l’une des deux dames qui étaient dans notre voiture était sans doute la duchesse de Berry. En conséquence, il lui chercha une querelle sur son âge, prétendant qu’elle ne paraissait pas les 26 ans qui étaient portés sur son passeport. La chose était on ne peut plus flatteuse pour la dame, mais, comme elle était fort ennuyeuse pour nous, je voulus faire quelques observations au commissaire.

Le commissaire me dit qu’il savait ce qu’il avait à faire, et que, si je ne me taisais pas, il allait me faire prendre par deux gendarmes et me faire reconduire à Antibes.

Je lui fis alors observer que mon passeport était parfaitement en règle.

— Eh ! qu’est-ce que cela me fait, me dit le commissaire, que votre Passeport soit en règle ou non ? Je ne m’en moque pas mal de votre passeport. Et il rentra dans sa baraque.

Je vis que le Commissaire était un insolent ou un imbécile, deux espèces qu’il faut ménager quand elles ont le pouvoir en main.

En conséquence, je me tus, me contentant de souhaiter tout bas qu’on donnât de l’avancement à monsieur le commissaire en le mettant auprès d’un fleuve où il y eût de l’eau.

Au bout d’une demi-heure d’attente, monsieur le commissaire sortit de sa baraque et nous annonça avec une morgue pleine de bienveillance qu’il ne s’opposait pas à ce que nous continuassions notre chemin.

En conséquence, nous nous engageâmes sur le pont.

À moitié chemin du pont se trouve un poteau.

Sur ce poteau, est écrit d’un côté le mot France, et de l’autre est peinte une croix, ce qui veut dire Sardaigne.

Nous nous retournâmes pour saluer d’un dernier adieu le pays natal.

Puis, avec cette émotion que j’ai éprouvée toutes les fois que j’ai quitté la patrie, je fis un pas.

Un pas avait suffi pour franchir la limite qui sépare les deux royaumes. Nous foulions la terre italique, nous étions dans les États de Sa Majesté le roi Charles-Albert.