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Une Visite aux hôpitaux de Londres

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Anonyme
Une Visite aux hôpitaux de Londres
Revue des Deux Mondes5e période, tome 28 (p. 875-907).
UNE
VISITE AUX HÔPITAUX
DE LONDRES

Juin. — La saison bat son plein. Les rues fourmillent de toilettes claires. Il est trois heures : tout Londres élégant est dehors. Au coin de Hyde Park et de Knightsbridge, les petits cabs rapides passent, presque enchevêtrés les uns dans les autres, tandis que j’attends l’omnibus bariolé de réclames qui me conduira vers le Royal Free Hospital.

Un long trajet dans ce véhicule amusant, et le bois goudronné de la route se change en durs pavés qui nous cahotent sans merci. Au coin de Gray’s Inn Road, nous descendons. L’artère large où montent des tramways nous laisse bientôt voir, à sa droite, un grand bâtiment à façade de briques. C’est là. Devant la voûte d’entrée, des dames en chapeau fermé, pauvres vendeuses venues des faubourgs, nous tendent des roses rouges, éclatantes et fraîches. Un miséreux me présente un grand lys, tout blanc, au parfum profond. Il en a toute une gerbe. Joli accueil. Est-ce sous ces auspices qu’on voit la maladie à Londres ?

Nous entrons. Dans la cour, grande et carrée, à droite une porte laisse voir un large escalier. Les marches de pierre en sont usées. Cet hôpital, l’un des premiers hôpitaux gratuits de Londres, date de 1828[1].

Premier étage : « Matron’s office, » le bureau de la directrice, de la matrone, puisque aussi bien notre français n’a pas de mot spécial pour qualifier la fonction. Une matrone ici a la charge morale de tout l’hôpital qu’elle dirige, — personnel et malades. — Le bataillon des nurses est sous ses ordres, et ce n’est pas une sinécure. La surveillance générale des services et des salles est sous sa responsabilité. A elle de veiller au bien-être des malades, à toute la bonne tenue de l’ensemble. A elle d’examiner les candidates infirmières, d’instruire de leurs devoirs celles qui sont acceptées, de juger ensuite si le certificat d’usage peut avec justice leur être décerné à la sortie.

J’ai parlé de bataillon, j’aurais pu dire armée, et la comparaison vaut dans les détails : même discipline, même régularité et le nombre y est. Chaque service a son colonel, une infirmière en chef ou surveillante responsable, sister, qui commande aux infirmières en pied, nurses et aux postulantes, probationers, chargées de l’aider. La proportion des gardes est de une pour trois malades. Cet hôpital en a 48 pour 160 lits environ. C’est un des petits hôpitaux de Londres. À ces infirmières, vivant dans l’hôpital, ajoutez trente femmes de service, qui viennent du dehors pour faire les gros ouvrages, le matin. Les nurses n’ont aucun nettoyage à leur charge, hormis les petites besognes que peut parfois entraîner le service direct d’un malade. Combien nous sommes loin du surmenage de France !

La matrone, miss W…, nous a fait un accueil charmant. Son petit salon élégant est plein de fleurs. Avec elle nous allons parcourir l’hôpital.

Une première salle, — et c’est gai comme un hôpital d’opéra ! Les lits sont espacés, pas plus de seize dans la grande pièce. Tout brille, les tables de bois verni, les cadres des tableaux couvrant les murs, les coiffes blanches des jolies nurses… tout sourit d’un sourire de convalescence joyeux. Et ce piano ? Est-ce donc une fête ? Quelle fée a passé là tout à l’heure et qu’a-t-elle apporté ?… Des fleurs, par gerbes, par brassées, des fleurs ont mis leur magie partout. Les roses rouges dans des jattes, les œillets sur toutes les tables, les jolis pavots clairs près de chaque malade et les grands lys blancs, fleurs de paradis, penchant leurs longues tiges assouplies, comme une protection, blancheur symbolique et qui ne détonne pas… Les grandes fenêtres ouvertes emportent le parfum, la brise en doit être chargée, aux alentours…

De cette salle, nous passons dans une autre. Même aspect. On est ébloui. Comment la mort ose-t-elle entrer là ?

Et d’autres salles encore. Il y a neuf services de seize à vingt lits chacun. Partout les gaies couleurs qui brillent, et le piano, et les fleurs. Mais la mort entre, cependant… Ici, elle est bien proche d’un enfant qui ne sourit plus. La fièvre qui le tient ne le quittera pas, le regard perdu n’est plus là. Je regarde la feuille qui pend devant le lit : broncho-pneumonie. Et l’organisme était chétif. De chaque côté du lit se tiennent les parens. Sur les genoux de la mère un bébé trop pâle suce gravement son biberon vide. Nous sommes bien dans un faubourg de Londres et la misère est proche.

Le petit malade a quatre ans environ : il est dans une salle d’hommes. Pas de service spécial pour les enfans, ici. Jusqu’à trois ans on les reçoit dans les salles de femmes. A partir de trois ans, on les répartit suivant leur sexe. Chaque service possède ainsi deux ou trois enfans de tous âges.

La visite des salles est terminée Nous voici au quartier des nurses. Chacune a sa chambre, petite et coquette, meubles vernis ou laqués, des bibelots, des livres et des fleurs : un enchantement partout !

Voici le salon de lecture. La petite bibliothèque est variée : Science et pratique chirurgicale. La vie en Chine. Traité des maladies du rein, et des romans. On est éclectique, ici ! Sur un divan, une jeune nurse est étendue, un livre à la main. Elle ne bouge pas à notre approche, elle se sent chez elle et dans son droit. C’est leur domaine, leur sanctuaire. Pas de fausse honte à être trouvée là, au repos. Chacune a trois heures de temps libre, chaque jour.

J’ai demandé à voir la salle d’opérations, l’amphithéâtre. Au rez-de-chaussée. Nous entrons. Autour du lit spécial, tout préparé, des jeunes filles, en blouse d’étudiantes, attendent en causant, groupées. Une opération va avoir lieu, le chirurgien est annoncé. Je devrais dire la chirurgienne, car voici une particularité de cet hôpital, les étudians y sont des jeunes filles et plusieurs des médecins en chef y sont des femmes. Les yeux intelligens de celles qui sont là se fixent sur moi. Nous causons. Je ne sais pas si le surmenage préliminaire existe ici pour les études médicales ; on jurerait le contraire à voir ces physionomies : rien de fatigué, même à cette fin d’année, l’esprit alerte, saisissant vite. Leurs études théoriques sont très facilitées par l’ « école de médecine pour les femmes, » la clinique leur est enseignée ici même, dans les différens services de cet hôpital où elles sont chez elles. Pas d’étudians. Je leur dis que, chez nous, l’enseignement universitaire est mixte. « How dreadful ! » s’écrie l’une d’elles… « Quelle horreur ! »


L’hôpital Saint-George est au cœur de Londres. En face de Hyde Park, entre Knightsbridge et Piccadilly, un vaste bâtiment dont la façade sévère, noircie par le temps et la fumée, offre un amer contraste avec les ombrages voisins. Antithèse éternelle de richesse et de misère, c’est là que les équipages fringans sortent de la promenade favorite et chaque jour les invraisemblables panaches des belles Londonaises doivent défiler devant ce sombre témoin.

J’ai franchi ce seuil, aujourd’hui, et visité tout l’hôpital, avec son école de médecine annexe, fort gracieusement conduite là par le docteur E…, l’un des médecins en chef. Les services sont bien tenus : moins de fleurs qu’au Royal Free, mais le confortable général semble égal, sinon supérieur. On est certainement plus riche ici. Le coût journalier d’un malade est très élevé : il a atteint l’année dernière 7 shillings 9 d. par jour, soit 10 fr. 20, chiffre incroyable si l’on ne savait que plusieurs services ayant été fermés pour cause d’amélioration, les dépenses d’administration et frais généraux ont dû se répartir sur un nombre plus restreint d’hospitalisés. Cependant, la dépense est encore excessive, il faudrait faire une moyenne avec les autres hôpitaux pour en bien juger. Au Royal Free, on ne dépasse pas 4 fr. 70. Ces deux termes sont les extrêmes opposés dans l’échelle statistique.

Nous avons parcouru tous les services, bien que l’heure matinale y fût peu favorable. Au moins me fait-elle juger de la décence apportée en tout ce qui concerne le soin des malades. C’est l’heure des pansemens. Pendant tout le temps nécessaire, des paravens faits de toile, tendue sur des montans de bois, sont déployés autour des lits, partageant ainsi les salles en petites chambres isolées, où infirmière, malade et médecin sont seuls. Mais je remarque le plancher : parquetage ciré, aux joints défectueux. Le docteur ne paraît pas se préoccuper de cet état de choses. On ne lave jamais le sol. Et cependant, on accepte ici les contagieux, exception à peu près unique dans les hôpitaux généraux de Londres. Pas de salle d’isolement. Dans l’un des services de médecine, je rencontre deux cas de diphtérie en observation. Les typhiques aussi sont admis, et les fièvres éruptives, et le reste. Il y a seulement une vaisselle à part, précaution utile, mais insuffisante, semblerait-il. Je questionne : « Nous n’avons jamais eu de contamination, m’est-il répondu. C’est un privilège de cet hôpital que de ne pas refuser les malades contagieux. » Et cependant, je l’ai dit, il est au cœur de Londres. Qu’on n’affirme plus que l’hygiène anglaise pousse la précaution jusqu’à rejeter tous les hôpitaux hors de la ville. Hier, le conseil de l’hôpital Saint-George s’est réuni en une séance mémorable : il s’agissait de décider si l’on abandonnerait cette construction, située sur un terrain d’une grande valeur, pour bâtir (extra muros) un hôpital moderne. Et le vote a été négatif, le parti a été pris de rester où l’on est, parce que, « les accidens étant très nombreux en ce point de la ville, il est indispensable de conserver là un établissement pour les cas d’urgence[2]. » Cela, d’ailleurs, ne justifie pas l’admission des contagieux, puisque les établissemens du Metropolitan Asylum’s Board, nombreux dans Londres et défrayés par la taxe des pauvres, reçoivent spécialement les fiévreux de toute catégorie.

Une des dames visiteuses habituées de l’hôpital m’a fait les honneurs des services généraux, situés aux étages supérieurs : cuisines à gaz et à vapeur, d’installation nouvelle, salles d’opération, quartier des nurses. Elles sont bien logées : toujours les jolies chambres coquettes, les réfectoires gais. Au premier étage, la chapelle, bien tenue, pieuse et sombre comme une vieille église à vitraux antiques. Elle est riche, presque luxueuse, ce qui ne surprend pas ici. Les nurses y viennent deux fois par jour. Et c’est la règle, ou du moins l’usage, de tous les hôpitaux anglais. On a compris, dans cette impartiale contrée, que si le pauvre ne saurait se passer, surtout durant la période de misère que lui fait traverser la maladie, de cette ouverture sur le ciel, elle est peut-être plus nécessaire encore à celles qui l’aident à souffrir. C’est pour tant de malheureux la compensation de l’avenir, la source où se puise la persévérance, parce que la foi s’y renouvelle. Ah ! oui, elle est indispensable et on l’a compris ici, la fameuse « paire d’ailes » que d’aucuns voudraient retirer à l’humanité qui pâtit.

Visité l’Ecole de médecine annexe, ancienne et renommée. Les études y sont bonnes, paraît-il, et l’expérience clinique, qui étend sur un hôpital de 351 lits son champ d’observation, sans compter les nombreuses consultations externes, y peut être fructueuse. On sait qu’en Angleterre, les études médicales, participant du même régime que les autres branches universitaires, sont libres. Le système des inscriptions obligatoires précédant les examens de nos écoles d’Etat n’existe pas ici. Il est remplacé par la sanction officielle d’un ou de plusieurs examens passés devant une Université approuvée. Chaque hôpital général important de Londres peut ainsi avoir son école particulière, avec cours complets théoriques et pratiques, et si ce n’est pas pour l’établissement une source de bénéfices, c’est du moins un honneur dont il est fait grand cas.

Cette institution est sérieusement montée. Les étudians y trouvent pendant leurs quatre années d’études, toutes les ressources nécessaires en échange de leur contribution en argent, équivalente au total à 3 730 francs environ : cours complets, bibliothèque, associations diverses, y compris l’indispensable partie récréative, qui réunit ici sept clubs différens : rame, football (2 clubs), athlétisme, lawn tennis, golf, et même jeu d’échecs. On peut faire partie des sept simultanément, moyennant 25 shillings par an. Une « Graphic Society » encourage l’art parmi les élèves et organise chaque année une exposition de leurs œuvres.

L’école du Saint-George possède un musée scientifique où, à côté de curiosités tératologiques variées, on garde avec piété des souvenirs de John Hunter, — sa chaise et sa table de travail, — et, empaillé, le fameux oiseau porteur de la corne greffée par le savant. Son nom est en vénération. Une « Hunterian Society, » composée d’étudians de l’École, se réunit ici tous les quinze jours pour des travaux scientifiques en commun.


Vu ce soir le « Samaritan Free Hospital for Women, » Hôpital Samaritain. Il est réservé aux femmes, et le but en est exposé dans une carte-réclame que j’ai sous les yeux : « Huit raisons pour lesquelles cet hôpital devrait recevoir plus de secours de la part du public charitable, particulièrement des femmes.

« 1° Les seules recommandations qui soient acceptées sont pauvreté et maladie ;

« 2° Il est gratuit pour les femmes de toute condition ;

« 3° C’est le seul hôpital gratuit spécial aux femmes de Londres ;

« 4° Les femmes de toute religion y sont admises ;

« 5° Il est gratuit pour les malades de toute contrée anglaise ;

« 6° Tous les membres du corps médical y donnent leurs services gratuitement ;

« 7° Il a des dettes ;

« 8° Il a grand besoin de fonds pour défrayer les dépenses courantes nécessaires. »

Faut-il avouer que de ces huit titres à la charité, deux ou trois seulement me touchent ? J’ai visité l’établissement, — une bonbonnière pour malades. La chirurgie pour femmes y est tout spécialement développée et de façon à faire école, non seulement dans le pays, mais dans le monde entier. C’est du moins ce que nous apprend le prospectus de la maison. Mais nous accusera-t-on d’avoir le cœur dur si nous crions au gaspillage ? Pour 44 malades en moyenne, près de 150 000 francs de dépenses annuelles dont 15 000 de salaires aux nurses. Chaque femme a sa chambre, son infirmière, des fleurs, des tableaux, de jolis meubles. Décidément, ne jugeons pas la charité anglaise. Admirons… de peur de manquer à celle qui ne connaît pas de frontières.


« Dans une rue tranquille du vieux quartier de Bloomsbury, entourée de hauts murs et de grands arbres, se voit une antique demeure, d’aspect singulier, dont l’intérêt n’est pas seulement archéologique. La structure n’en est guère esthétique, car les briques qui la composent ont perdu les teintes brillantes qui sans doute égayaient jadis de leur reflet le pâle feuillage de son jardin. Il y a longs jours, en effet, que la bâtisse a revêtu cette nuance olivâtre, empreinte caractéristique mise par le temps sur la brumeuse ville de Londres. Cette maison a sa loge de portier, sa terrasse miniature avec son perron conduisant à une pelouse jalousement entretenue, ses corniches de pierre au-dessus des fenêtres, son portique de classique allure et sa vérandah longeant le jardin, avec de grandes fenêtres donnant accès dans le salon principal[3]. »

Telle la maison que je vais visiter aujourd’hui, Hunter Street, 8[4]. A l’extérieur, aucune inscription indicatrice. On pénètre dans un hall assez vaste où s’entr’ouvrent des portes. Des jeunes filles passent, se hâtant, livres et cahiers en mains. C’est ici l’Ecole de médecine pour les femmes. On aperçoit un semblant de colonnades, une perspective sur un jardin. Cette école a des airs de cloître. Mais les « nonnes » jouent au tennis, et, en ce moment, sur le terrain, un partenaire masculin leur donne la réplique… C’est la seule besogne qui requière ici des jeunes gens : le reste de l’école est exclusivement réservé aux étudiantes.

Tout m’y paraît pratique et bien entendu et, soit dit à l’honneur de l’administration féminine, on y a évité toute dépense de luxe : « On trouve un exemple frappant de la possibilité, pour ceux qui savent vouloir, d’accomplir de grandes choses avec de minces ressources, dans ce fait que l’Ecole de Henrietta Street a été fondée avec un premier capital de 25 000 francs[5]. » L’association qui la dirige n’est pas encore très riche actuellement. Cependant rien ne manque aux études et la rétribution exigée des élèves n’est pas exagérée : 3 124 francs pour les cours complets, s’étendant sur trois années, plus l’année préparatoire, équivalente à notre P. C. N. français[6]. Quelques bourses sont accordées, sous forme de pensions annuelles, qu’on doit à des générosités particulières. Ces pensions s’élèvent à 20, 30 et jusqu’à 60 livres sterling (1 500 francs). Les élèves n’habitent pas l’École, sauf quelques rares privilégiées, au nombre de dix-sept, je crois. En général, elles prennent pension dans des maisons recommandées du voisinage.

Pendant les quinze premières années, le budget de l’Ecole n’a pas dépassé 2 000 livres sterling, 50 000 francs, provenant pour moitié des paiemens des étudiantes. L’autre moitié a été fournie par des souscriptions privées. Quelques legs sont venus depuis doter la fondation.

En dehors des cours ouverts aux élèves, plusieurs clubs : tennis, hockey, « tea club, » un magazine rédigé par les étudiantes, une bibliothèque, d’autres réunions d’études en commun, offrent à ces jeunes filles des avantages variés. Elles sont heureuses et gaies. Elles aiment leur travail et s’y donnent avec cœur, on est frappé par leur entrain, leur amour de la science et du bien de l’humanité, leur vrai désir d’arriver au but : elles en prennent les moyens. Et cependant, cela ne va pas sans difficultés ; les obstacles sont grands : ils ont paru longtemps insurmontables. Dans ce pays à tendances libérales, où les femmes semblent revendiquer leur place avec le plus de succès, c’est là aussi qu’elles ont eu le plus de mal, peut-être, à l’obtenir dans l’art médical et presque dans la profession où leurs aptitudes spéciales eussent paru devoir se mieux exercer, à savoir tout ce qui concerne l’état de sage-femme. Ce n’est qu’en 1875 que la question même d’admettre ou non des femmes aux examens spéciaux fut abordée pour la première fois, et si peu favorablement accueillie par le corps médical enseignant que, sur un vote du Conseil du collège[7], autorisant trois femmes à se présenter à l’examen, tout le bureau des examinateurs démissionna d’ensemble. Pendant plus de dix-huit mois, aucun examen n’eut lieu.

On les reprit en 1877, et le gouvernement lui-même dut imposer sa volonté pour l’admission des femmes, laissant, pour seule fiche de consolation aux vaincus, des sanctions sévères à l’exercice illégal de la profession par les femmes. Pour un peu, il eût fallu au sexe faible user du stratagème de la doctoresse Agnodice dont les chroniques d’Athènes nous disent qu’ayant revêtu des habits d’homme, elle ne révélait sa réelle identité qu’à ses clientes ! Lorsqu’on la dénonça, elle dut son salut à la reconnaissance courageuse de celles qu’elle avait soignées.

Ceci date de vingt-cinq siècles. Or on en était encore là à Londres, il y a vingt-cinq ans ! Jusqu’en 1878, les soins spéciaux à donner aux femmes, partout ailleurs exercés par des femmes, étaient l’apanage exclusif du sexe masculin dans tout le Royaume-Uni. Et cependant, encore une fois, quelle fonction semble-t-elle mieux convenir aux aptitudes féminines ? Je dois ajouter que, depuis que le sexe faible a été admis à user de cette prérogative nouvelle, son succès a toujours été croissant.

Une brochure fort intéressante[8] traite la question et en éclaire toutes les faces, montrant quel but moral élevé les jeunes doctoresses ont généralement devant les yeux lorsqu’elles s’adonnent à la profession médicale. La plupart d’entre elles ont un idéal religieux, profondément fixé en leur cœur. Aussi, sur 407 doctoresses sorties de l’École depuis la fondation, 96, soit près du quart, ont voué leur vie et leur science acquise aux missions évangéliques. Les autres ont suivi leurs aptitudes spéciales. Plusieurs sont chirurgiennes et de renom. Leur avenir s’éclaircit chaque jour. Depuis les difficultés rencontrées devant les jurys du royaume entier par les premières étudiantes, difficultés aussi grandes que celles qui accueillirent les premières sages-femmes en 1877, l’esprit s’est dégagé, dans le pays, des étroits préjugés qui leur faisaient obstacle. La femme médecin a maintenant en Angleterre sa place au soleil, il est à croire qu’elle en profitera de plus en plus.

J’ai fait une seconde visite à leur hôpital de Gray’s Inn Road. Et j’ai pu rencontrer Mrs S…, une « lady-surgeon » de grande réputation. Sa méthode opératoire fait école. Elle a nombreuse clientèle et ses leçons de gynécologie au Royal Free Hospital sont assidûment suivies. Les postes de chef de clinique sont ici remplis par des femmes. En ce moment, l’affiche indique deux vacances : pour la chaire de professeur de pathologie, 75 livres par an d’appointemens, et pour la suppléante aux mêmes fonctions, 25 livres.

Au nouvel hôpital de Euston Road, exclusivement tenu par des femmes, on fait aussi de bonne chirurgie. Peu de lits, — 52 seulement, — mais un grand nombre de consultations externes. Lorsque j’y suis entrée, l’autre jour, la salle était pleine de femmes et d’enfans, — les malades donnent 6 pence (0 fr. 60) par consultation et reçoivent les médicamens nécessaires. Le petit hôpital est joli : un carrelage d’un bleu particulier forme le revêtement des murs dans presque toute la maison et fait plaisir aux yeux.


Un jeudi de ce mois je me suis rendue à l’hôpital Saint-Thomas. Une succession de jolis pavillons, avec des airs de petits châteaux, tous semblables, reliés entre eux invisiblement par des passages souterrains. La pittoresque rangée fait face à l’abbaye de Westminster, qui se mire dans la Tamise, sur la rive opposée.

Dans le premier de ces pavillons, proche Westminster Bridge, sont établis les bureaux de l’hôpital : Counting-House. De grandes salles, un nombre respectable d’employés, comme dans tous les établissemens londoniens. Il semble que le fonctionnarisme dont sont affligées en France nos institutions d’Etat règne en maître dans les œuvres privées d’outre-Manche. Les frais généraux sont énormes. Scribes, secrétaires et commis, un monde s’agite et n’a pas trop de loisirs, tant les formalités administratives sont minutieuses et exigeantes. Circulaires et brochures abondent. Le secrétaire-surintendant, fort complaisamment, répond à mes questions à propos des nurses et me prépare un petit ballot de documens imprimés. Le sujet m’intéresse au plus haut point ici où miss Nightingale a fondé sa première école d’infirmières.

On sait qu’à miss Nightingale est due la rénovation du personnel hospitalier en Angleterre. Jusqu’à l’époque, encore peu éloignée, où, très jeune fille de très bonne famille, miss Nightingale voua sa vie au soin des malades pauvres dans les hôpitaux, les gardes-malades au milieu desquelles elle allait prendre sa part de travail s’étaient recrutées parmi les plus misérables des femmes. Pauvresses rebutées de partout, transfuges du workhouse, ivrognesses notoires ou femmes de mauvaise vie, telles étaient les recrues qui peuplaient, en 1860, les hôpitaux anglais. Et voici que, peu à peu, sous l’effort et l’exemple d’une seule femme de cœur, d’abord incomprise et blâmée, puis imitée et portée aux nues, cette lie s’est épurée jusqu’à expulser tout déchet, et le niveau moral des infirmières anglaises s’est établi partout.

Aujourd’hui, c’est une institution vénérée, presque un sacerdoce féminin que ces nurses, et les candidates à cette carrière de dévouement sont en si grand nombre qu’il faut mettre des barrières à leur empressement. Ainsi les grands hôpitaux ne veulent plus accepter de jeunes filles au-dessous de vingt-trois ans, et c’est un véritable questionnaire d’inquisition auquel doivent satisfaire les aspirantes. Voici le modèle d’une de ces enquêtes :

Questions auxquelles doit répondre la candidate :

1° Nom et prénoms, adresse actuelle et adresse de la famille si elle est différente.

2° Êtes-vous célibataire ou veuve ?

3° Votre occupation ou situation actuelle et, si vous êtes veuve, la profession de votre maxi ?

4° Votre âge, lieu de naissance ?

5° Taille ? Poids ?

6° A quelle école ou écoles avez-vous été élevée ? Leur adresse ?

7° Quelle religion ? Nom et adresse d’un pasteur[9] qui vous connaisse ?

8° Êtes-vous robuste et bien portante ? L’avez-vous toujours été ?

9° Avez-vous très bonne vue ? ouïe ?

10° Avez-vous été revaccinée, et quand ?

11° Avez-vous eu des maladies contagieuses et lesquelles ? ou des rhumatismes ?

12° Quel était votre dernier emploi ? Combien de temps l’avez-vous rempli ?

13° Adresse et position de votre père ? S’il est mort, de votre mère ?

14° Noms, prénoms et adresses de deux personnes pour références (féminines, de préférence). Depuis combien de temps, chacune vous connaît-elle ? Si vous avez eu un emploi, l’une des deux doit être la personne chez qui vous étiez employée.

15° Nom et adresse de votre médecin ordinaire.

16° Avez-vous lu et bien compris les règles ci-jointes ?


Suit la signature de l’aspirante. Et au dos de la feuille : « Règles relatives à l’enseignement des infirmières hospitalières du « Nightingale Fund. »

1° Le Comité Nightingale a pris des mesures, d’accord avec la direction de l’hôpital Saint-Thomas, quant à l’instruction des femmes désirant devenir infirmières dans les hôpitaux.

2° Les aspirantes doivent s’adresser à miss Hamilton, directrice, « matron », à l’hôpital Saint-Thomas, sur l’avis de laquelle on les admettra comme postulantes, « probationers. » L’âge d’admission ne doit pas être inférieur à vingt-quatre ans ni supérieur à trente ; les célibataires ou veuves non chargées d’enfans sont seules reçues ; ces informations seront données conformément au questionnaire imprimé au verso.

3° Les postulantes seront sous l’autorité de la directrice de l’hôpital et tenues d’obéir au règlement en vigueur. Elles seront logées, pendant leur première année, au Home Nightingale ou dans d’autres appartemens réservés aux postulantes Nightingale, elles seront employées comme infirmières à l’essai dans les services de l’hôpital et recevront leur instruction de la surveillante du Home, « Home-Sister, » des surveillantes de salles et, le cas échéant, du médecin professeur.

4° La durée de l’enseignement préliminaire est d’une année entière. Elle peut être prolongée d’un trimestre, sur décision du comité, et il est bien entendu que les postulantes demeureront le temps jugé nécessaire. Elles pourront, cependant, se retirer pour des raisons dont le Comité sera juge. Elles pourront être congédiées par la directrice en cas de mauvaise conduite ou de négligence dans leur emploi.

5° Elles auront chacune, — sauf exception, — leur chambre séparée et recevront leur nourriture, plus 2 shillings (2 fr. 50) par semaine pour frais de blanchissage, ainsi que l’uniforme qu’elles seront tenues de porter dans l’hôpital.

6° Les appointemens pendant l’année d’instruction seront : à la fin du premier trimestre, 2 livres, à la fin du second, 2 livres 10 shillings ; à la fin du troisième 2 livres 10 shillings ; à la fin du quatrième 3 livres (soit 250 francs pour l’année).

7° Les noms des postulantes seront inscrits sur un registre dans lequel note sera prise de leurs conduite et aptitudes. Ces notes seront soumises chaque mois au Comité Nightingale. Au bout de l’année, les infirmières qui auront satisfait à ce qui leur est demandé par le Comité et la Direction de l’hôpital seront acceptées parmi le personnel hospitalier comme infirmières en pied ou auxiliaires, « staff or extra nurses, » avec le salaire ordinaire[10], afin de compléter leur instruction et, si leurs services sont satisfaisans, elles seront tenues de continuer en cette qualité pendant une période de trois années. Elles pourront se retirer pour raisons particulières qui devront être approuvées par le Comité.

8° Des certificats d’instruction seront délivrés aux nurses qui auront accompli leur période de trois ans après l’année de probation, et auront donné satisfaction à la direction. »

Suit une formule d’engagement à servir pendant trois ans dans l’hôpital, formule qui doit être signée par l’aspirante un mois après son entrée au Home Nightingale. Après avoir répondu au questionnaire, les aspirantes doivent faire une visite à la directrice, qui juge seule de leur candidature, puis subir un examen médical. On leur remet alors une autre feuille imprimée contenant l’énoncé des devoirs qu’elles auront à remplir :


Vous êtes tenue de vous montrer sobre, honnête, véridique, digne de confiance, exacte, tranquille et ordonnée, propre et bien tenue, patiente, gaie et douce.

Vous devez vous rendre habile :

1° A panser les ampoules, brûlures, blessures et plaies, à appliquer des fomentations, cataplasmes, petits pansemens ; à donner des injections sous-cutanées ;

2° A poser des sangsues ;

3° A administrer des remèdes aux malades des deux sexes, et des soins aux femmes ;

4° A appliquer des bandages, et les médications usitées en gynécologie ;

5° A frictionner le corps et les membres selon la meilleure méthode ;

6° A prendre soin des malades impotens : les remuer, changer, nettoyer, nourrir, maintenir au chaud (ou rafraîchir), éviter ou panser leurs escarres, les changer de position ;

7° A confectionner des bandes, des attelles, garnir des gouttières ;

8° A faire les lits des malades et changer leurs draps sans les lever ;

9° Vous devrez assister à des opérations ;

10° Savoir préparer le gruau, le manioc, les œufs au lait, les puddings, les boissons pour les malades ;

11° Connaître la ventilation, maintenir les salles fraîches et aérées la nuit comme le jour ; vous aurez soin que la plus grande propreté soit observée pour tous les ustensiles, aussi bien d’usage personnel que de cuisine ;

12° Prendre une observation exacte des malades en ce qui suit : — l’état des sécrétions, de l’expectoration, du pouls, de la peau, de l’appétit ; l’état cérébral, tel que le délire ou le coma ; la respiration, le sommeil, l’état des plaies, les éruptions, les excrétions, l’effet de la diète, des stimulans ou des remèdes ; noter la température, le pouls et la respiration ;

13° Et apprendre à soigner les convalescens.


Telle est la science que devront posséder les infirmières. Ce ne sera pas trop de quatre années de stage pour acquérir l’expérience qui, seule, les rendra vraiment capables de l’appliquer. Et si simples que paraissent ces notions, elles comportent cependant un si parfait ensemble de qualités morales que les quatre ans peuvent ne pas suffire… Mais alors le cas est désespéré. Au contraire, on voit des élèves d’un an ou deux dont les capacités dépassent celles de leurs compagnes plus anciennes. Le droit de congédier les irréductibles reste d’ailleurs, on l’a vu, en tout temps, à la « matron. »

Outre ces élèves qui reçoivent tout de suite un salaire, il est une catégorie, et qui tend de plus en plus à prendre sa place, de « paying probationers, » postulantes payantes. Celles-là, avec les mêmes devoirs, gardent la liberté de se retirer au bout de deux ans de services dans l’hôpital. Elles versent, pour entrer, 750 francs, — ou 1 300 francs, si leur engagement doit être de plus courte durée encore. A part cette différence, leur vie est la même, — obligation semblable d’obéir au règlement, lever à six heures et coucher à dix heures, prières en commun deux fois le jour et service divin le dimanche, avec un seul jour de congé par mois.

On le voit, l’ensemble est d’allure conventuelle avec ses règles absolues, ses prescriptions minutieuses. Le costume même contribue à la rappeler, car on a senti la nécessité de cette marque distinctive, dans une profession si différente des carrières ordinaires de la femme. Quant à la disposition intérieure, elle paraît devoir être celle du plus grand dévouement, et le célibat ou le veuvage sont là pour la faciliter. Mais je dois ajouter que l’habitude de confortable extrême que retrouvent là les infirmières enlève à la profession quelque peu de son héroïsme. De plus, aucun engagement n’étant pris pour l’avenir, peu reculent devant la perspective de quatre années passées ainsi et, si beaucoup prennent leur « nursing » pour une vocation, beaucoup aussi, leurs stages accomplis, fondent une famille et trouvent à employer chez elles l’instruction reçue. L’hôpital Saint-Thomas a 250 nurses. Oh leur bâtit actuellement une maison nouvelle qui coûtera 79 000 livres sterling, près de deux millions.

J’ai parcouru les pavillons de l’hôpital. Vieille institution, l’aménagement s’en ressent un peu. Pas de buanderie, le linge est blanchi au dehors, et cela est défectueux. Les salles sont gaies : des fleurs encore et partout. Des troncs « pour les fleurs, » comme j’en ai vu au Royal Free. A en juger par le résultat, ils doivent être souvent remplis ! Dans un service d’enfans, jolie idée : les murs sont faits de céramique représentant les scènes les plus connues des contes dont sont bercés les bébés anglais. C’est non seulement charmant, mais hygiénique, car là du moins, exception fort rare, le revêtement tout entier peut être lavé.

Les services de consultations externes sont d’un luxe surprenant. Le traitement des maladies d’yeux se donne dans de superbes salles, où la surveillante se tient dans une sorte de case, « cubical, » dont les parois sont d’acajou verni. Les malades ne manquent pas, et les étudians non plus. L’hôpital Saint-Thomas a beaucoup d’élèves, l’organisation est la même que dans les autres écoles médicales. Ces jeunes gens publient une gazette où l’humour s’allie à la recherche scientifique. Treize internes vivent dans l’hôpital, et sont, après six mois, remplacés par d’autres. Une cinquantaine vient du dehors se faire une expérience clinique dans les services ; 586 lits, plusieurs milliers de malades externes fournissent chaque année le champ d’observation.


Après le Saint-Thomas, nous visitons Guy’s Hospital, le plus luxueux des hôpitaux généraux, le paradis des nurses, légendaire dans la profession. Leur home « Henriette Raphaël, » tout battant neuf, aux escaliers de marbre, aux salons multiples (treize sitting-rooms de différentes catégories ! ), aux vastes dépendances, possède, outre les salles de bains nombreuses (une pour huit infirmières), une immense piscine aménagée dans le sous-sol. On perçoit en y descendant, les cris joyeux des nageuses qui se délassent ainsi de leurs fatigues journalières… Et tout cela est clair, éclatant, luxueux. On y a mis quelque 60 000 livres sterling, et l’inauguration est l’événement de l’année. « 260 personnes logent dans cette maison, dont 157 postulantes et 57 infirmières en titre. »

Les filles de service et des femmes chargées des gros ouvrages logent aussi dans les bâtimens de l’hôpital. Les autres établissemens hospitaliers les font venir du dehors. A Saint-Thomas, elles travaillent de six heures du matin à deux heures de l’après-midi, et de cinq heures à huit heures, et reçoivent 12 shillings par semaine (14 fr. 40).

Les règles des infirmières y sont analogues à celles des autres hôpitaux, très caractéristiques, je crois, de l’esprit anglais, fait de méthode et de poésie, de confortable et de mysticisme, la constante antithèse de ce peuple, du haut en bas de l’échelle sociale.

La directrice de tout ce monde est bien près d’être un personnage. L’entrée auprès d’elle, gardée par des surveillantes de confiance, ne s’accorde qu’à bon escient. Le désir de m’instruire m’ouvre la porte, et je n’ai pas à le regretter. Miss S… m’a conseillé la lecture de deux volumes consacrés à l’enseignement des infirmières. Un des deux surtout, Handbook of nursing[11], me semble supérieur à tous les manuels déjà lus. Non pas qu’il soit sans lacunes : la perfection est malaisée en cette complexe matière, mais ici du moins les principales qualités se trouvent réunies, qui d’or linaire font défaut à ce genre de littérature : concision et clarté, presque rien de trop en science théorique et presque assez pour la pratique, c’est, à peu près, la juste mesure. On y a évité l’écueil contre lequel font naufrage presque tous les conférenciers-médecins professant aux nurses : trop de notions techniques, une science qui ne s’assimile pas, trop de théorie, au détriment de la pratique. Le docteur S…, l’autre jour, insistait devant moi sur le sujet, citant des faits à l’appui. Telle infirmière, documentée peut-être sur les streptocoques, ne songeait pas à appliquer les règles de l’asepsie à sa propre personne ; telle autre, trop prête à discourir sur des questions purement médicales, en oubliait la discrétion professionnelle, premier devoir d’état d’une infirmière. Et ceci est fréquent.


Une question me poursuit. Quel est le sort d’une infirmière anglaise en cas de maladie, ou de simple chômage, et que devient-elle lorsque, après s’être dépensée vingt années, elle n’a plu8 de forces pour continuer ? On m’a conseillé pour en être instruite de m’informer auprès du secrétaire d’un bureau de la Cité : « Royal national pension fund for nurses, » 28, Finsbury Pavement, London E. -G. Je me rends donc au bureau en question où me reçoit M. D…, un homme d’affaires très expert : « Que désirez-vous savoir ? » J’énumère mes questions. Le secrétaire réfléchit un instant, puis, comme entrée en matière : « Je dois poser tout d’abord en principe que nous n’envisageons ici que le côté commercial de la question. Or, à l’heure actuelle, la valeur commerciale (sic) d’une garde-malade à Londres est plus élevée qu’elle ne l’est ailleurs, à Paris, par exemple. Une infirmière sortie de l’hôpital, munie du certificat de quatre ans[12], peut faire aisément cinquante francs par semaine, davantage s’il s’agit de cas contagieux. Elle travaille en moyenne trois semaines sur quatre, ou neuf mois sur douze ; son gain se monte donc au moins à 1 800 ou 2 000 francs par an.

« Et cela, toutes dépenses défrayées pendant ses gardes : nourriture, blanchissage, etc. Vous voyez quelle peut aisément prélever chaque année la prime nécessaire à une assurance de retraite. Quant aux secours de chômage-maladie, ils dépendent d’une caisse distincte, alimentée par des souscriptions bénévoles : elle est riche et le fonds en grossit tous les jours. »

La retraite peut être obtenue à 50, 55 ou 60 ans, selon qu’on a adhéré à telle ou telle convention. Des barèmes sont établis à cet effet. Les primes annuelles varient suivant l’âge de l’inscription. Moyennant le paiement de 19 fr. 60 par mois à partir de 25 ans, une infirmière recevra, à 55 ans, 30 livres sterling, soit 750 francs de pension annuelle. Ce chiffre paraîtrait peu élevé si le fonds de réserve, dû à des charités privées et employé uniquement à améliorer la condition des participantes, ne venait ajouter à la pension servie des majorations assez fortes.

Quant au secours de maladie, ou de chômage, il dépend d’une caisse distincte, qui accorde aux adhérentes des subventions votées par le comité qui la gère. Cette caisse est bien dotée et les sommes considérables qui lui ont été affectées par des bienfaiteurs assurent son avenir.

On ne s’étonnera pas du très grand nombre d’adhérentes que compte le R. N. P. F. N. (Royal national pension Fund for Nurses), si l’on sait que telle institution ayant pour but de fournir des infirmières à domicile aux malades riches, celle de Cavendish Street, par exemple, fait par an un chiffre d’affaires se montant à plus de 45 000 livres sterling, près d’un million. Cette somme est produite par le travail de plus de 500 nurses, qui reçoivent leur salaire par l’intermédiaire de l’association de Cavendish Street, après prélèvement de 10 pour 100 pour frais généraux.

En dehors de l’appoint donné à son contingent par les associations privées, le R. N. P. F. N. reçoit la coopération de presque tous les grands hôpitaux londoniens. — Guy’s Hospital, par exemple, opère lui-même les premiers versemens des infirmières engagées à son service. D’autres établissemens, ayant tenté d’abord d’organiser leur caisse de retraite spéciale, se rallient à ce fonds commun afin de faire bénéficier leur personnel des avantages de cette institution.

On le voit, l’infirmière est ici à l’abri, autant que faire se peut, de la misère qui menace toute femme vivant de son seul gain. Elle a des garanties financières, des appuis sérieux qui ne lui manqueront pas ; ses intérêts seront sauvegardés par des amis dévoués. M. D… est tout prêt à plaider leur cause ; on le sent à la seule inflexion de sa voix lorsqu’il prononce cette assertion qui ne paraît pas singulière : « We take here entirely the nurse’s side. Ici, nous prenons toujours le parti des nurses. »

Le désir d’approfondir encore la question des infirmières me mène au London Hospital où l’instruction, me dit-on, est excellente. J’y pénètre par l’école médicale et traverse de grandes salles fraîches, — au dehors la température est sénégalienne. — ~ Quelques étudians causent, groupés. Je me trouve engagée dans un vestibule, puis une cour, ou plutôt dans ce qui a dû être une cour, car elle est remplie ou à peu près par une série de bâtimens en bois montés sur assises de brique, qui me rappellent assez nos hôpitaux « provisoires » de Broussais ou de Baudelocque. On y a organisé des salles de médecine et, du dehors, l’on peut juger qu’elles sont combles. Dans les parties de la cour restées libres, quelques malades sont venus respirer.

Un perron, et je suis enfin dans l’hôpital proprement dit, dans les services généraux. Au rez-de-chaussée, « Matron’s office, » les bureaux de la direction. Dans une première pièce, un petit groupe d’infirmières est tout occupé à déballer de grands paniers de fleurs. Par bottes, par brassées, les roses, les œillets, tout le parfum de juin se répand dans la salle. On fait des lots pour chaque service et, telles des fourmis en récolte, chaque nurse en charge emporte son butin.

J’ai demandé la directrice. Une charmante « sister » par le aussitôt dans un tube acoustique et l’on m’admet auprès de miss Liickes, la doyenne vénérée des « matrons » londonaises, une autre miss Nightingale, moins la difficulté des débuts. Ses avis sont sollicités et appréciés, ses ouvrages lus dans tous les hôpitaux anglais. Avec la plus cordiale amabilité, elle me les offre[13]. L’un de ces volumes a été traduit en français[14].

Tout en causant, nous attendons sir S. H…, le très dévoué président du comité de l’hôpital. Son rôle ici est important et, d’accord avec miss Lückes, il veille sans cesse à doter le « London » des plus neuves améliorations. Le voici, et nous parcourons ensemble les services. Il fait bon voir les sourires francs qui viennent éclairer les visages, au passage de celui qui contribue si fort au bien-être de tous, personnel ou malades. Dans leurs rapports, l’humour anglais joue son grand rôle, innocent moyen de faire accepter les petites observations.

Sur le mur d’un vestibule, je remarque un tableau chargé d’inscriptions mobiles : avis aux nurses, annonces de cours ou d’examens, postes vacans, et cette bizarre mention sur une feuille : Breakages, objets cassés pendant le mois… Suivent des chiffres faisant face à l’énumération, non pas du genre d’objets, mais des catégories de personnes ayant commis les délits. Ainsi l’on remarque, et c’est une leçon toute pratique, que si les malades ont brisé un nombre innombrable de choses, — 173, si je ne me trompe, — les « probationers » viennent ensuite, ayant dépassé la centaine, puis les « staff-nurses, » et enfin, ô honte, les « sisters » elles-mêmes, avec un très petit chiffre heureusement. Et je me reporte à la brochure que m’avait envoyée sir S. H…[15], où le sujet est traité joliment, d’un ton léger et insistant qui est la caractéristique de ces petites conférences.


Prenons pour exemple miss Slap-dash[16], probationer, une jeune personne bien intentionnée et sans souci. Elle entre dans son service et son premier devoir est de prendre les températures. Elle oublie le thermomètre sous le bras d’un malade, et il se casse. Ou bien, en faisant descendre le mercure, elle heurte l’instrument, et il se brise : « Vraiment ces thermomètres sont bien fragiles, à présent ! » Voilà sa seule réflexion. Coût : 1 fr. 50. Elle va pour nettoyer une table et ne remarque pas qu’une seringue de verre y a été laissée. Nouvelle casse : « Au diable la seringue ! Quelle négligence de l’oublier là ! » Coût : 0 fr. 60.


Et l’énumération continue, familière et simple, de nature à faire rentrer en soi-même la jeune infirmière qui se sent visée.

Ces causeries seraient à traduire en entier, non qu’elles nous apprennent beaucoup sur la matière, mais pour l’idée très juste qu’elles nous donnent des rapports existans entre chefs et subalternes et de l’idéal proposé au personnel hospitalier, de cet idéal surtout, du type rêvé, du « standard, » l’intraduisible mot qui maintient si haut en Angleterre le point d’honneur de tant de corporations. L’auteur met toute son adresse à y viser. Il énumère les avantages et les supériorités du London Hospital et de son enseignement, dessine un portrait achevé de l’infirmière modèle :


Lorsque vous aurez fait tout votre possible quant à votre instruction professionnelle, c’est à chacune de vous de décider si vous voulez ou non être une vraie infirmière, si vous voulez réussir dans votre profession, si vous voulez être dignes de votre école et de votre hôpital, et, ce qui est bien plus important que tous les succès extérieurs, si vous voulez faire honneur à votre idéal intime le plus élevé, à la conscience de ce que vous pourriez être si vous répondiez à cet appel de votre moi meilleur qui se fait entendre par intervalles à chacun de nous, comme un message direct d’un Dieu tendre et aimant. Il dépend de chacune de vous de rester à la hauteur de cet idéal et d’aider les autres à y rester. Un idéal peut n’être pas atteint par tous, mais il doit demeurer toujours devant les yeux de tous. Infirmières du London Hospital, ne vous contentez pas, je vous en supplie, d’être des infirmières médiocres, des « She’ll do, » « elle fera l’affaire. » C’est la réponse que me fait quelquefois une surveillante lorsque je demande si telle ou telle commençante arrivera à quelque chose : « Oh ! elle peut faire l’affaire ! » Il nous faut ici plus que cela.

Oui, nous donnons ici la meilleure formation et nous comptons en retour sur les meilleures gardes-malades.


Cette petite phrase, à elle seule, ne donne-t-elle pas la mesure, sinon de la valeur de l’enseignement, au moins de l’idée qu’on s’en est faite ici ! Et voilà bien le système : monter le « standard » au plus haut, de façon que jamais élève ne puisse s’assurer de l’avoir atteint, ni surtout dépassé.

C’est encore la même impression qui se dégage de la lecture des ouvrages de miss Lückes, de ses lettres annuelles aux nurses du « London, » de ses différens articles. On comprend après cela que le projet conçu par d’autres, d’obtenir pour les infirmières anglaises l’institution d’un examen officiel, passé hors des hôpitaux, ne soit pas favorisé de celle-ci. Dans les réunions du C. H. C. (Central Hospitals’ Council], conseil central des hôpitaux, la question déjà plusieurs fois agitée divise l’opinion. Miss H…, directrice de Charing Cross Hospital, me confiait l’autre jour ses desiderata à ce sujet. A l’entendre, la formation professionnelle ne recevra sa véritable sanction que lorsqu’un tel examen viendra donner à l’étude du « nursing » un type unique. À ce nivellement, les écoles jusqu’ici privilégiées, mieux cotées du public, perdraient du coup leur suprématie. Le C. H. C. s’occupe aussi d’une autre mesure qui paraîtrait judicieuse, celle de la création d’un comité chargé de contrôler, par quelque moyen à déterminer, si telle ou telle nurse s’est maintenue à la hauteur de sa profession.

Mais revenons à la visite de cette vaste cité qu’est le London Hospital, le plus grand établissement hospitalier de Londres, d’Angleterre et peut-être du monde, sinon quant au nombre des lits, qui ne dépasse pas 780, du moins pour l’ensemble des services. En dehors des salles de malades, soixante environ, une buanderie qui peut blanchir 45 000 pièces de linge par semaine, de spacieux services où sont données par an 183 000 consultations externes et une école de médecine théorique et pratique dont la fondation date de 1785[17]. Un quartier spécial a été aménagé pour la radiothérapie, grâce à la générosité de la présidente du comité de l’hôpital, qui n’est autre que la reine Alexandra et cette installation, fort coûteuse, est faite d’après les données et sur le modèle de l’Institut Finsen de Copenhague.

Tout est à l’avenant et les dépenses suivent : 87 930 livres sterling en 1903[18], sans compter les dépenses exceptionnelles provenant des agrandissemens et améliorations des services et se montant à une somme à peu près égale. Le « London » est exempt de dettes : ses bienfaiteurs ont jusqu’ici fait face à toutes les exigences. Il faut ajouter que l’administration est ici moins prodigue que dans certains hôpitaux que nous avons vus. Le prix de revient de la journée de malade ne dépasse pas 6 fr. 50. Quant aux malades qui ne reçoivent que des consultations externes, le chiffre par tête serait difficile à établir. Il est à croire que l’indemnité de 0 fr. 60, versée par chacun d’eux pour les ordonnances exécutées à la pharmacie de l’hôpital, contribue grandement à couvrir les frais de médicamens. On n’en est cependant pas avare. Le service des pansemens doit absorber à lui seul de forts crédits, c’est par centaines de kilomètres que se comptent les bandes ! Et la pharmacie distribue un nombre de pilules qui doit égaler celui des grains de sable de la mer.

Les salles d’attente sont pleines de pauvres gens lorsque nous y passons. Des inscriptions en hébreu sur les murs viennent me rappeler que la plupart de ces pauvres sont juifs, juifs méridionaux, à en juger par leur teint. Pas de question religieuse ici, c’est la liberté vraie, avec les égards d’un respect sincère pour la croyance individuelle. Il me souvient, d’ailleurs, que le London Hospital a l’honneur, entre tous les grands hôpitaux, d’être le seul à admettre des catholiques parmi son personnel.

Dans un coin de la salle d’attente principale, la traditionnelle marchande livre à un ou deux sous des boissons hygiéniques, thé ou café au lait. Cette installation salutaire existe dans la plupart des services externes, à Londres.

Tous ces services sont neufs ici, ou à peu près. La lettre annuelle de miss Lückes les décrit avec une légitime fierté. Le quartier des maladies d’yeux, « ophtalmie wards, » est bien aménagé, quoiqu’il n’égale pas encore celui du Saint-Thomas, avec ses cloisons d’acajou ! Les revêtemens des murs sont de bon carrelage, — mais insuffisamment jointe, ici comme partout à Londres, — et le sol est fait d’un aggloméré fragile, mais lavable. D’ailleurs, le London est en avance sous ce rapport. C’est le seul hôpital où du linoléum appliqué sur le plancher permette de laver le sol dans les salles. Partout ailleurs, excepté à Saint-Thomas où ce produit vient de faire une première apparition, on s’en tient au parquet ciré, joli à voir, s’il est neuf, mais impossible à nettoyer autrement qu’à sec. Quant à chercher pour les salles un autre mode de pavage que le bois, on n’y a, que je sache, jamais songé…


Cet inconvénient m’a plus que jamais frappée aujourd’hui, au cours d’une visite au « Brompton Hospital for Consumption, » hôpital spécial de tuberculeux, sorte de sanatorium établi en plein Londres. Les bâtimens et jardins qui le composent, séparés par une avenue publique — Fulham Road — sont reliés par un souterrain.

Il est trois heures. Le docteur Mackenzie, l’un des médecins en chef, fuit en ce moment sa visite : je le rejoins au premier étage, dans le service des femmes. De vastes galeries claires et de petites salles-contenant peu de lits, 87 dans tout l’étage. C’est joli et gai. Mais où est l’hygiène ? Une femme balaie, soulevant devant nous la poussière sur le parquet ciré. J’en fais la remarque au docteur qui ne paraît y attacher aucune importance. Je lui demande s’il existe une buanderie dans l’hôpital : « Non, on brûle les mouchoirs après l’usage : c’est moins coûteux. » Singulière économie ! Il est vrai que ces mouchoirs sont de cotonnade si mince qu’ils ne résisteraient peut-être pas à un blanchissage.

Les services généraux sont très complets : les médecins, le secrétaire-surintendant, la directrice, ici « lady-superintendent » et les nurses, sont bien partagés. Bureaux, laboratoires, salons et salles de bains. La directrice me conduit dans le quartier réservé aux « out-door patients, » malades venant du dehors. Bonne organisation, et qui devrait être plus répandue dans Londres où la tuberculose fait tant de ravages, sans qu’on ait tenté autre chose pour la combattre que le sanatorium. Les dispensaires spéciaux sont à peu près inconnus. Et je ne crois pas qu’on songe à en organiser, tant l’effort se porte ici, comme naturellement, sur les œuvres d’hospitalisation.

J’ai visité aussi le service où se fait l’incinération des mouchoirs : dans des fours spéciaux et des boîtes ad hoc, et les cendres sont enterrées… « Mais le reste du linge, où le faites-vous blanchir ? — Hors de Londres, chez une blanchisseuse, » Avec le linge de ses cliens…

Cet hôpital ne suffit pas aux demandes, 318 lits seulement. Les tuberculeux pulmonaires attendent huit et neuf mois leur admission dans l’un des trois établissemens de ce genre, à Londres. Celui-ci est le plus grand. Tous les hôpitaux généraux ont quelques tuberculeux dans leurs services. Quelques-uns leur ont consacré des balcons pour la cure d’air. Des sanatoriums de plein air reçoivent aussi des malades, mais tout cela est insuffisant, surtout pour abriter les indigens. Une nouvelle fondation sera inaugurée ces jours-ci à Camberley. J’ai vu aussi les plans d’un grand sanatorium établi à Midhurst. Mais la plupart de ces maisons ne sont pas gratuites. Certaines exigent plusieurs guinées par semaine. Il est évident que les pauvres n’en pourront profiter que par exception.


Juin vient de finir, et voici que j’ai parcouru tous les grands hôpitaux, sans compter quelques-uns des petits : le « London Tempérance, » où toute boisson alcoolisée est interdite, même à titre de traitement médical, — le « Middlesex Hospital, » avec son étage spécial pour les cancéreux, où les salles dépassent en élégance et confortable ce que j’ai vu ailleurs, « parce qu’ils sont là pour toujours, les pauvres gens ! » — le « Westminster, » avec ses jolies petites salles où les malades se sentent chez eux ; — et le « King’s Collège, « justement renommé pour ses études médicales et pour sa haute idée du « nursing, » — et des hôpitaux d’enfans : « East London, » « Evelyna Hospital, » d’autres encore, tous en plein faubourg où sévissent toutes les formes de la tuberculose avec ses hideuses conséquences…

Après ces visites successives, on peut se figurer assez nettement ce que doit être, pour un esprit anglais, l’idéal d’un hôpital. Le plus beau, le plus brillant, le plus luxueux, le budget le plus fort, voilà ce qui l’attire et lui sourit. On en jugera par une description que je cueille en un périodique illustré. Il s’agit de l’hôpital Saint-Bartholomew, si ancien et hors d’usage qu’il est obligé d’emprunter cette année 400 000 livres sterling[19] pour se moderniser sur place…


La position occupée par le Saint-Bartholomew parmi les hôpitaux de Londres est unique en son genre. Il est en même temps le plus ancien et le plus riche. Son histoire, féconde en événemens, remonte à l’aube du XIIe siècle, ses traditions le relient encore à la Cité elle-même, ses propriétés lui donnent la jouissance de nombreux hectares en plus de six comtés. C’est, croyons-nous, le seul hôpital anglais qui ne publie pas de compte rendu annuel, parce qu’il possède des revenus équivalens à ses dépenses courantes, ce qui le rend indépendant de la charité du public et de tout fonds de secours établi.

… La continuité de son histoire et ses ressources le distinguent des fondations plus modernes qui ont à lutter pour vivre et lui donnent une situation à peu près unique. Digne, imposant et, excepté en ce qui concerne son hospitalité charitable, réservé. C’est la note dominante qui frappe le visiteur, lorsque, à travers le porche historique au-dessus duquel trône, bénévole, une statue de Henri VIII, il passe, du bruyant marché d’alentour au silence de sa vaste cour carrée. Asile de paix, port de refuge, situé à quelques pas de la voie la plus encombrée de Londres ; les arbres imposans, la fontaine qui ruisselle au milieu, les quelques abris occupés par un ou deux malades, les pigeons qui se pavanent gravement au-dessus des pavillons, donnent à ce quadrangle bordé de tous côtés par des blocs silencieux de maçonnerie grise un air de dignité surannée et de repos, rappelant à la mémoire ces asiles du savoir que sont nos grandes universités. C’est une maison qui n’est pas fondée sur le sable, elle a subi l’épreuve du temps. Il n’est que les bâtimens historiques pour produire une telle impression. Elle est confirmée ici par la vue du grand escalier, avec son balustre de vieux chêne et ses peintures murales, signées Hogarth, qui conduit au grand hall, une salle de vastes proportions ornée des portraits d’hommes fameux dans les annales de l’hôpital, peints par les plus célèbres artistes.


Voilà un brillant tableau : il est exact. On peut dire que l’hôpital anglais fait partie de l’histoire. Et, chose remarquable, c’est d’institutions privées qu’il s’agit. On sait qu’à Londres, à part les hôpitaux d’isolement et les infirmeries dépendant des workhouses, la liste inépuisable des établissemens hospitaliers est inscrite à l’inépuisable budget de la charité privée.

Si l’on veut voir à l’œuvre la charité officielle, c’est donc aux fondations du « Metropolitan Asylum’s Board[20] » qu’il faut recourir. Là, les ressources proviennent de la loi des pauvres, « poor law, » qui ordonne le prélèvement d’une taxe proportionnelle, « poor-rate, » sur les contribuables. Le produit de cette taxe affecté au M. A. B. pour 1903, a été de 1 115 935 livres sterling, soit plus de 27 millions de francs, les dépenses se répartissant sur l’entretien de vingt-six hôpitaux ou asiles, seize hôpitaux d’enfans, dotés souvent d’écoles annexes, et dix services d’ambulances urbaines.

Munie d’autorisations spéciales, j’ai pu visiter deux types de ces établissemens, l’hôpital des contagieux de Seagrave Road et celui des varioleux à Dartford.

A Seagrave Road, j’ai trouvé un fort aimable guide en la personne du docteur B… qui veut bien me faire parcourir lui-même l’hôpital dont il est directeur médical, — 450 lits environ ; — scarlatines, rougeoles, diphtéries, typhoïdes, tels sont les cas traitée ici. Les services sont complets, avec buanderie à vapeur bien organisée. Mais la maison date de 1877, les salles des malades ont besoin d’être rajeunies, les revêtemens muraux sont insuffisans. Le directeur est patient : il demande et obtient peu à peu du M. A. B. des améliorations partielles. Les infirmières ont leur quartier séparé, on s’efforce de le leur rendre agréable. Mais les « ladies » ici sont rares, le recrutement se fait d’ordinaire dans un milieu inférieur, et l’on a même dû pourvoir à l’inconvénient résultant du mélange d’élémens de culture différente en disposant deux salles à manger séparées, ce qui évite des frottemens pénibles.

Parcouru les statistiques de mortalité. La proportion est faible. On gagnerait à obtenir des hôpitaux généraux l’exclusion absolue des contagieux, surtout des diphtériques, que la chirurgie anglaise persiste à vouloir s’attribuer. La trachéotomie se pratique encore journellement à Londres, tant nos voisins d’outre-Manche s’obstinent à préférer la vieille et fâcheuse méthode aux découvertes sérothérapiques les plus bienfaisantes…

Dartford. — Le train quitte Gharing Cross Station à 9 h. 42. Trois quarts d’heure environ de trajet. La voie longe des canaux, des étangs. Il fait chaud, relens d’égouts. A Dartford, sous le soleil, une vieille calèche de louage guette à la gare les problématiques voyageurs. Je la retiens à l’heure : il semble que l’aubaine lui soit rare. Nous allons, dans la chaleur qui monte. A deux kilomètres environ, apparaissent quelques bâtimens de brique disséminés sur une vaste étendue de terrain. C’est « Joyce Green Hospital. » Suivant l’indication qui m’a été donnée, je fais lire au portier ma lettre d’autorisation et je demande le docteur W… De la petite loge qui garde l’entrée, l’homme téléphone au centre. Il me prie d’attendre, quelques minutes, et le docteur va venir. En effet, le voici qui sort, là-bas, d’une des maisons de briques et me rejoint. Il me dit que le bureau du M. A. B. lui a annoncé ma visite pour ce matin, et, tout en causant sous le soleil qui darde, nous suivons le chemin tracé dans l’herbe du sol. Pas de jardin cultivé, le gazon est naturel et des petits pavots rouges et jaunes dressent de-ci de-là Leurs têtes claires, mêlées aux marguerites.

Nous approchons d’un pavillon bas dont l’usage m’est expliqué avec une certaine hésitation. C’est avec beaucoup de circonlocutions que le docteur W… me demande depuis quand je n’ai pas été vaccinée. « Deux ans. — Mais la vaccination a-t-elle réussi ? — Non, pas depuis ma petite enfance. — Alors, avant de pénétrer plus avant, je crains d’être obligé de vous prier de me permettre… » Charitablement, j’ai terminé sa phrase : « De me revacciner ? Si vous voulez. Je n’y ai aucune objection ! Le vaccin, au surplus, ne prend pas aisément sur moi. » Rassuré, le docteur a souri : « Ici, il prend toujours ! » Il a craint un refus. La loi anglaise qui prescrit la vaccination obligatoire à intervalles réguliers a, depuis quelques années, une restriction. Tout citoyen qui peut jurer que sa conscience lui interdit de se laisser vacciner a le droit d’esquiver la règle… Scrupules religieux, paraît-il. Quel respect singulier de la conscience individuelle ! Nous sommes loin des jours de Thomas More.

Nous entrons donc dans le petit pavillon consacré au vaccin. Là nous attend la directrice de l’hôpital, fort aimable. Une infirmière apporte le tube de verre, les accessoires nécessaires, et la petite opération s’effectue. Je remercie le docteur : « Ainsi, je vais rapporter en France un vaccin anglais, ce sera presque un souvenir historique ! » Et lui de s’excuser : « Mais non ! ceci est la vaccine Chaumié, marque française… Nous ne pouvons pas nous servir de vaccine anglaise, elle ne vaut rien. » Et je me croyais au pays de Jenner !

Mais les préliminaires de ma visite ne sont pas terminés. Il faut revêtir une blouse. Le vêtement de toile bise, ample et long, m’enveloppe des pieds à la tête… presque inclusivement. Cela ne suffit pas. On m’a priée d’ôter mon chapeau, et voici qu’une pièce de même toile, coulissée en rond tout autour, vient m’enserrer le visage. Parfait, puisque les yeux me restent, — mais les oreilles sont prises !

Nous allons, par les chemins d’herbe battue, vers un premier pavillon de malades. Le plan architectural est assez bizarre : l’exposition l’aura sans doute exigé. D’un point central du vaste terrain partent de longues ailes d’où se détachent, obliques et parallèles, d’autres ailes plus courtes, formant pavillons et contenant les salles : une au rez-de-chaussée, une au premier. Pas de second étage. Une chambre d’isolement auprès de chaque salle est destinée aux cas de délire à surveiller.

Dans les grandes pièces éclairées par des fenêtres bilatérales, la plupart des lits sont vides aujourd’hui, quatre ou cinq malades seulement dans chacune. Femmes, jeunes filles, enfans tout petits dont les menottes sont emmaillotées pour éviter l’effort des petits doigts sur les pauvres faces défigurées. Le docteur gémit de cette faiblesse de la loi qui rend les pauvres innocens victimes de la « conscience » de leurs parens. Et c’est bien la vraie variole noire dans son horreur, avec les pustules caractéristiques et l’abattement, presque le désespoir, qui est un des signes de la maladie même. Il y a eu 1 600 cas en un seul jour lors de la dernière épidémie[21], et c’est ensuite qu’a été construit Joyce Green Hospital qui peut recevoir 800 malades. Jusqu’à son inauguration l’année dernière, les varioleux étaient transportés par eau et soignés sur les bateaux-hôpitaux de la Tamise, au point nommé « Long Reach, » dans ce même voisinage. Mais la recrudescence épidémique a démontré l’imperfection, — en tous cas l’insuffisance, — du système, et l’on n’en a conservé que le mode de transport, qui s’effectue toujours par eau de Londres à Dartford. Tout le terrain qui s’étend sur plusieurs kilomètres, de la Tamise aux nouvelles constructions, appartient au M. A. B. et un tramway spécial relie les bateaux de Long Reach à Joyce Green Hospital. Proche encore, le cimetière réservé aux décès par petite vérole. Cet hôpital est un organisme complet et c’est sa supériorité, c’est aussi ce qui en a fait accepter le voisinage aux gens du pays. Ils savent que les précautions sont rigoureuses et que l’on s’y conforme en conscience.

Après la visite des salles, nous passons aux services généraux : cuisines à gaz et à vapeur, lingerie et vestiaire confiés à des ouvrières résidentes, buanderie mécanique complète avec les barboteuses, séchoirs et calendreurs les plus perfectionnés. Il est indispensable que la désinfection soit faite ici même, et absolue.

Après un coup d’œil au logement des nurses, analogue à beaucoup d’autres, je rentre dans la salle de vaccin où il faut dépouiller la tunique protectrice et le capuchon à la Kate Greenaway. Puis on me montre encore le local isolé où, chaque fois qu’elles sortent, les infirmières ont à se conformer à une série de prescriptions minutieuses : non seulement elles doivent changer de costume et de linge, mais encore, en prenant un bain, laver leur chevelure, ce qui demande un certain temps. On comprend qu’elles préfèrent réunir en un seul congé, chaque mois, les trois jours de permission qui leur sont accordés par le règlement.

Le recrutement se fait bien. Les gages sont un peu plus élevés que dans les autres hôpitaux, à cause des chances de contagion. Mais pas un seul cas de décès par petite vérole n’est encore venu frapper le personnel. Les filles de service elles-mêmes sont mieux rétribuées qu’ailleurs : 21 livres par an (525 francs) comme salaire de début.

La « matron » a fait toute sa carrière dans les établissemens du M. A. B. Elle est toute dévouée à la cause qu’elle sert et n’a pas rêvé une plus belle existence. Aussi bien en est-il peu d’aussi simplement héroïque que celle de cette femme, dont toute la vie n’aura eu qu’un seul but : disputer à la mort des êtres que le monde a rejetés d’avance. Elle y met tout son cœur ; ses malades le sentent, et en sont soulagés. Un de ses regrets est d’avoir à sa disposition trop peu de fleurs pour égayer cette léproserie…


J’ai voulu voir à l’œuvre les infirmières des faubourgs dont le dévouement s’exerce au logis même du pauvre, et je subis ce matin le terrible « undergound » londonien, à l’atmosphère suffocante, pour arriver de bonne heure à Plaistow où sœur Catherine dirige ses « district-nurses. »

C’est la banlieue Est de Londres, et la population n’y semble pas de mœurs douces. Comme le train circule, à présent, à l’air libre, entre des maisons basses et de pauvre apparence, un sifflement à mon oreille, un choc sur la paroi du wagon derrière moi, interrompt ma lecture. Une pierre de bonne taille vient de pénétrer par la fenêtre de mon compartiment. A la station suivante, je hèle le chef de gare et lui remets l’objet. Il m’en remercie et, sans réticence, m’annonce que pareil fait s’étant produit récemment à plusieurs reprises, la police a mis en campagne un détective, sans succès jusqu’ici.

C’est dans ce district que travaillent sœur Catherine et ses aides. Elles sont nombreuses, une centaine : plusieurs étudient le métier, soit de sage-femme, soit d’infirmière à domicile, les autres soignent les malheureux des environs. Une maison reçoit quatorze malades et quelques enfans, facilitant ainsi les études des élèves sages-femmes. 893 d’entre elles ont reçu depuis la fondation le diplôme de la L. O. S (London Obstetrical Society), qui leur donne le droit d’exercer la profession.

Le soleil, déjà haut à l’horizon, darde implacablement lorsque je prends, au sortir de la gare de Plaistow, la route bordée d’habitations modestes qui conduit à la maison des gardes-malades. « Nurses-home, » pas d’autre dénomination. Sœur Catherine me reçoit, cordiale et douce, et, après quelques instans de conversation, elle me confie à l’une des sœurs visiteuses des malades. Nous parcourons l’hôpital minuscule et la maison annexe où des petits enfans servent de leçons de choses aux futures praticiennes. Et puis, nous allons, d’un pas rapide qu’elle prend naturellement, vers les cottages où l’attendent ses pauvres. Chemin faisant, sous l’ardent soleil, je la questionne un peu. Elle est jeune, la petite sœur, et gaie. Elle semble heureuse de tout, et de ses longs mois de fatigant labeur, et des trente jours de congé qu’elle prendra pour aller, encore cette année, explorer l’Irlande, ignorée et si pittoresque, me dit-elle. Et nous rencontrons, au pied de l’escalier qui descend de la gare, une de ses compagnes, occupée à remonter sur sa bicyclette. Le costume sévère et le petit chapeau s’accommodent fort bien de la machine et nous voyons disparaître la pittoresque silhouette.

Ma petite cicerone préfère marcher. Et chaque matin elle va, comme aujourd’hui, munie de sa liste de noms, chargée de son sac d’infirmière, de porte en porte, soulevant les marteaux qui tiennent lieu de sonnettes. On vient ouvrir, ou bien on ne vient pas. Alors, c’est à la voisine qu’il faut demander la clé, pour pénétrer auprès de la malade clouée sur son lit. C’est le cas ici, chez une malheureuse, alcoolique invétérée, et qui se meurt, au dernier période de l’usure organique causée par l’alcool. Elle est là, gémissante, inerte comme une bûche posée sur des chenets. Nous refaisons son lit, puis sa toilette, et lui donnons les soins nécessaires. La vieille n’a plus guère que l’usage de sa langue et s’en sert pour nous invectiver, sans que la pensée nous vienne d’en faire un grief à ce misérable corps sans âme.

Un autre cottage, les stores du bow-window sont baissés. Ma petite compagne devient soucieuse : est-ce que l’enfant serait mort ? Une femme vient ouvrir, elle paraît dix-neuf ans à peine… Oui, le petit est mort ! C’est le quatrième qu’elle perd, sur cinq. Nous sommes entrées dans le pauvre « parlour. » Sur un petit lit, dans un coin de la pièce assombrie, il est là, enroulé d’un vieux lange, et ce lange enlevé avec respect nous laisse voir un piteux cadavre d’enfant de quelques mois, le masque défiguré par la mort. La mère ne lui a pas fermé les yeux… ils nous regardent, hagards, et la mâchoire qui pend ajoute encore à l’impression d’horreur… Doucement, tendrement, la petite nurse prend le mouchoir que j’ai plié d’instinct pour cet usage et vite elle efface le rictus de cette pauvre bouche.

La mère a disparu, appelée par les cris de l’enfant qui lui reste. Celui-là a encore besoin d’elle, pauvre survivant trop chétif… Et, tout en continuant d’aider la jeune sœur, je lui demande quel mal les a enlevés tous ? — « Oh ! me répond-elle, ils dépérissent quelque temps, puis ils meurent. C’est très fréquent par ici. — Mais quel lait a-t-il bu, ce dernier-né ? — C’est sa mère qui l’a nourri jusqu’au bout. » Cette chétive créature a nourri son cinquième, et sans aide : qu’on s’étonne du taux de la mortalité infantile, avec un tel état de choses, avec le manque de consultations externes et gratuites, ces postes de secours et d’enseignement qu’il est indispensable d’établir dans les milieux populaires pour éviter les délits d’ignorance et les conséquences de misère.

Un autre cottage à présent, une petite chambre. Un ouvrier couché sur un lit misérable, perclus de rhumatisme articulaire aigu. L’homme est veuf. Un enfant de onze ans est son garde-malade. La nurse vient chaque matin depuis qu’elle a eu connaissance du cas. Près du lit, le petit garçon fixe des yeux anxieux sur son père. Il y répond avec tendresse : « Ah ! il m’a bien soigné, allez, pendant les dix jours que nous étions seuls, avant que vous veniez. C’est, si bon d’être « chez soi, » avec les siens… Je n’aurais pas voulu entrer à l’hôpital ! »

Et il me revient en mémoire, le cri éloquent de cet ouvrier écossais venu à Londres, et qui résumait ses impressions dans une lettre citée par lord Roseberry : « Londres est un lieu terrible, plein de vie et de mort… » Oui, lieu terrible, ses hôpitaux en sont une synthèse. Vie et mort, luxe et indigence, spectacle de grâce exquise et d’atroce misère. Le contraste est trop grand. Le pauvre sera dépaysé parmi tant de fleurs, tant de propreté, tant de confort : il hésite à venir, à se transplanter du sol pierreux de son taudis dans la trop grasse terre de bruyère. Et au retour, le choc est rude aussi, en contre-coup. Jouira-t-il de nouveau de son chez-lui ? Les racines reprendront-elles, dans le sol ingrat ? Et voilà pourquoi il est aussi nécessaire qu’il est sublime, le dévouement des « district-nurses[22]. »

Mais de ces tableaux successifs, ce matin, l’impression qui me reste, dominante, est celle que ne peut manquer de produire l’agglomération de telles misères. Ma petite nurse ne s’en est pas blasée. Aussi désire-t-elle consacrer sa vie à les soulager. Les hôpitaux, d’après elle, sont trop confortables, surtout pour les infirmières, « qui, me dit-elle, n’en demandaient d’abord pas tant. » Il y a, quelques années, en effet, surchargées de besogne, elles avaient réclamé. On leur a répondu surtout par des améliorations matérielles, alors que ce qu’elles voulaient, c’était l’augmentation de leur effectif. Elles l’ont, au surplus, obtenu par la suite, dans la plupart des hôpitaux ; mais leur vie à présent semble presque admettre l’égoïsme, tant le confortable en est la condition première.

En somme, tous les extrêmes, toutes les tentations ou peuvent être entraînées des œuvres d’initiative privée lorsqu’elles réussissent, on y est tombé à Londres. De l’argent, beaucoup d’argent. Des donateurs généreux, très généreux : beaucoup d’émulation. Avec cela, les goûts et les habitudes de luxe et d’excessif confort, qu’on est porté à étaler, même hors de chez soi. Le « display » de dépense en tout. J’ai donné mon argent, je veux en voir l’emploi. Plus il sera visible, plus les effets en apparaîtront, plus j’en serai satisfait. Les plus grosses dépenses ne me feront pas peur. Un hôpital, s’il veut recevoir de l’argent, doit en avoir jeté beaucoup par la fenêtre. Il s’en vante, et cela lui réussit. — Vous voyez bien que je n’en ai plus. Or, il m’en faut. Donc, vous m’en donnerez. — Voilà le plus péremptoire des syllogismes. Et l’Anglais donne.

Cela est inimitable ailleurs ; le même système risquerait de tuer toutes nos charités de France. Sans blâmer une certaine audace dans la confiance, un donateur chez nous, pays d’épargne, veut qu’on reste prudent, tout au moins raisonnable. Et puis, les fortunes sont médiocres, les enfans comptent sur le partage intégral, peu de gros legs sont faits aux œuvres, et les difficultés de la loi s’y opposent au surplus. En Angleterre, pas de testament sans une part aux hôpitaux, c’est entré dans l’usage. Tandis que là-bas, les œuvres sont exonérées de certaines charges, en France, l’État les accable, et la charité privée laïque se voit taxée désormais de droits de mainmorte, pour peu qu’elle ait eu des raisons de solliciter des pouvoirs publics une reconnaissance officielle.

Là-bas surtout, le « pride » national est porté à bien soigner ses pauvres. Ce n’est pas déshonorant, depuis miss Nightingale, de gagner sa vie en sauvant la leur. Les nurses sont des « ladies, » des femmes du monde. Nous aurions mauvaise grâce à leur reprocher d’introduire avec elles certaines exigences. Peut-être cela est-il de race, et la dignité même de la race y est-elle attachée…


Il est plus de midi. Nous avons regagné le « nurses’ home. » Je dois être à la gare dans vingt minutes. Mais sœur Catherine ne veut pas me laisser partir sans un semblant de lunch : vite, on m’apporte une tasse de thé et des sandwiches — au poisson. — Je ne puis me retenir de demander : « — Est-ce une coïncidence, ce menu maigre, un vendredi ? — Non, on observe ici l’abstinence. Nous avons beaucoup d’élèves « high-church » qui se refuseraient à manger de la viande, les vendredis. Alors, toutes font maigre, c’est très sain. — N’avez-vous que des infirmières protestantes ? — Oh ! que non ! toutes les confessions sont admises. En ce moment nous avons deux juives et plusieurs catholiques romaines. » Oh ! la louable tolérance… pourquoi ne l’ai-je pas rencontrée dans les grands hôpitaux ?

Et j’ai quitté Plaistow, remportant de cette dernière matinée un mélange de tristesse et d’infinie douceur : une fois de plus j’avais vu l’éternelle charité penchée sur la souffrance humaine


  1. Il semble qu’il soit le premier fondé sur le principe de la gratuité absolue, si l’on en juge par le fait suivant, relaté à l’origine de son histoire : « Une nuit d’hiver de 1827, un jeune chirurgien, William Marsden, aperçut, étendue sur les marches du cimetière Saint-André, une pauvre fille de dix-huit ans à peine, malade et mourant de faim. Il la conduisit dans plusieurs hôpitaux, mais faute des papiers ou formalités nécessaires, et qu’une indigente ne pouvait facilement obtenir, tous lui refusèrent l’entrée. Repoussée de partout, elle mourut deux jours après dans un logement où il l’avait placée. » Suit l’histoire de la fondation de l’hôpital gratuit, provoquée par le Dr Marsden à la suite de ce fait pitoyable.
  2. Même décision a été prise, et pour la même raison, en faveur de Saint-Bartholomew’s Hospital, situé en pleine Cité.
  3. Robert Wilson : Esculapia Victrix.
  4. Anciennement Henrietta Street.
  5. Robert Wilson, op. cit.
  6. Le prix de l’inscription, pour l’examen officiel de fin d’études donnant le plume de l’Université de Londres, est de 500 francs.
  7. Council of the College of surgeons.
  8. The study and practice of medicine by Women. — A Prize Essay, by Edith Huntley, 1886.
  9. L’hôpital Saint-Thomas, comme tous les grands hôpitaux de Londres, n’admet que les seules protestantes. — Le « London Hospital » fait exception.
  10. Une infirmière en titre reçoit 26 livres par an, soit 55 francs par mois. Une surveillante, environ 50 livres, ou 1 250 francs par an.
  11. By miss Oxford. Methuen and C°, London.
  12. Les stages de moindre durée ne sont plus considérés dans la profession.
  13. General Nursing. Hospital Sisters and theit duties, by Eva L. E. Lückes.
  14. Manuel de la garde-malade. Vigot, 1904.
  15. Two talks to the nurses of the London Hospital, by Sr Sydney Holland.
  16. Mlle Brise-tout.
  17. L’hôpital lui-même date de 1840.
  18. 2 200 000 francs en chiffres ronds.
  19. Dix millions de francs.
  20. Administration des asiles et hôpitaux d’isolement de Londres.
  21. Voir les statistiques dressées par le M. A. B.
  22. On pourrait justement les comparer aux Petites Sœurs de l’Assomption, ces vaillantes gardes-malades du pauvre, qui se dévouent dans nos faubourgs.