Une inscription de l’Église Saint-Julien de Brioude

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Une inscription de l’Église Saint-Julien de Brioude


Reprod. par le procédé Gillott.


INSCRIPTION ÉNIGMATIQUE
SUR UN CHAPITEAU DE L’ÉGLISE SAINT-JULIEN DE BRIOUDE
(XIe siècle ?)
Communication de M. Paul Le Blanc.

Un des chapiteaux de l’église Saint-Julien de Brioude, celui qui est à gauche de la tribune des orgues au-dessus du Narthex, qui serait, d’après Mérimée[1], la partie la plus ancienne de l’édifice, représente trois personnages ailés. Ceux de droite et de gauche, remarquables par leurs faces grimaçantes, leurs larges oreilles d’âne, leurs cornes recourbées au milieu de la tête, sont agenouillés, et, à l’aide de leurs mains, rapprochent leurs jambes de leurs corps. L’un d’eux tire la langue et semble se moquer de ceux qui le regardent.

Celui du milieu, dont la partie inférieure du corps est cachée par une large feuille d’acanthe, est sans cornes, et il tient, des deux mains, appuyé sur le nombril, un cartouche sur lequel est gravé l’inscription ci-dessus, qui, croyons-nous est restée jusqu’à ce jour inédite et sans interprétation.

Si, comme le pensent plusieurs personnes, ce cartouche renferme le nom de l’architecte de Saint-Julien ou celui du sculpteur des cinquante grands chapiteaux qui décorent cette collégiale, il serait bien important de déchiffrer l’énigme que renferme la deuxième ligne de cette inscription.

En effet, quoique l’église de Saint-Julien ne soit qu’un assemblage de diverses parties (chacune d’un style différent, byzantin, roman, roman de transition et ogival), et qu’elle ne dût être par suite qu’une simple curiosité, tous ces styles d’architectures ont été si bien sondés qu’ils forment un tout sans disparate, plein de grandeur harmonieuse. L’intérieur est fort sobre de décorations ; instinctivement l’œil les cherche et ne trouve pour s’arrêter que les chapiteaux des colonnes engagées dans les piliers ; mais il s’y fixe bientôt, et, surpris, il poursuit son examen dans l’admiration ; c’est que quelques-uns de ces chapiteaux ne sont pas vulgaires et relèvent grand art.

Mérimée, qui était un connaisseur, fut tellement frappé du grand caractère et de la parfaite exécution de plusieurs d’entre eux, qu’il les croyait « dignes d’être moulés pour la collection de l’école des Beaux-arts ». Nous ne noterons pas, après lui, la noble attitude et les grandes et simples lignes de griffons qu’on voit sur quelques-uns de ces chapiteaux, la tranquille majesté des aigles aux ailes éployées qui garnissent les autres. En plein moyen âge, au XIe siècle, il y a donc eu un artiste qui connaissait les modèles de l’antique et qui savait donner à ses figures une telle tournure et leur imprimer un tel accent ? à la vérité, dans beaucoup d’autres chapiteaux, il se laisse aller aux formes hideuses, tourmentées et fantastiques de son temps ; mais les motifs dont nous parlons, sont trop calculés pour n’être que le produit d’un hasard heureux. Ils portent le cachet authentique du goût classique ; de plus, étant très élevés, et le champ qu’on peut prendre étant nul, leur demi-bosse a été établie sur une perspective aussi heureuse que savante.

On le voit, la solution de cette énigme est des plus intéressantes. Le sculpteur qui a modelé ces chapiteaux, l’architecte qui a dessiné ce beau vaisseau, ne doivent pas rester inconnus. Mais, alors même que cette inscription ne contiendrait pas les noms de ces artistes, il ne faudrait pas mieux en rechercher le sens. Peut-être renferme-t-elle une allusion à quelque légende populaire du moyen âge ? Ce chapiteau ne serait-il pas, par exemple, la traduction en pione d’un trait de la légende de saint Martial, l’évêque de Limoges, découverte, dans un vieux manuscrit de l’église de Saint-Martial, de l’ancien Paris, par Thomas Beaulxamis, et publiée par ce religieux carme, à la suite des Histoires apostoliques d’Abdias ?

L’auteur de cette vie apocryphe, — édit. de 1571, in-8, fol. 166, — raconte que saint Martial, ayant obligé, par la puissance de ses exorcismes, une bande de démons à sortir d’un gouffre qui leur servait de retraite, somma l’un d’eux de lui dire son nom : je m’appelle Mille Artifex. — Et pourquoi t’appelles-tu ainsi ? continua le saint. — Parce que j’emploie mille ruses, mille artes, pour tromper les hommes, répliqua le démon. Et Martial ayant demandé à un autre démon comment il s’appelait, en reçut pour réponse qu’il s’appelait Neptunus, parce qu’il avait précipité dans le gouffre de l’enfer un grand nombre d’hommes. Ce dernier démon ayant été amené ensuite à parler de son chef, saint Martial eut la curiosité d’en demander le nom : il s’appelle Rixoaldus, répondit le mauvais esprit. — Et pourquoi porte-t-il ce nom ? demanda encore le saint. — Parce qu’il n’aime rien tant que les rixes et les discordes, riposta Neptunus.

L’on ne peut s’empêcher d’être frappé de l’analogie singulière qui existe entre les trois personnages du chapiteau de Saint-Julien et les démons Mille Artifex, Neptunus et Rixoaldus. Mais, pour se prononcer et décider entre ces deux interprétations, il serait nécessaire de déchiffrer la seconde ligne de cette inscription et nous avouons humblement n’avoir pu en venir à bout.

Brioude.

Paul Le Blanc.

(Extrait de l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, tom. XI, col. 483.)




  1. Souvenirs d’un voyage en Auvergne.