Harmonies poétiques et religieuses/éd. 1860/Une larme, ou Consolation

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 315-318).
IX


UNE LARME


OU

CONSOLATION




 
Tombez, larmes silencieuses,
Sur une terre sans pitié ;
Non plus entre des mains pieuses,
Ni sur le sein de l’amitié !

Tombez comme une aride pluie
Qui rejaillit sur le rocher,
Que nul rayon du ciel n’essuie,
Que nul souffle ne vient sécher.


Qu’importe à ces hommes mes frères
Le cœur brisé d’un malheureux ?
Trop au-dessus de mes misères,
Mon infortune est si loin d’eux !

Jamais sans doute aucunes larmes
N’obscurciront pour eux le ciel ;
Leur avenir n’a point d’alarmes,
Leur coupe n’aura point de fiel.

Jamais cette foule frivole,
Qui passe en riant devant moi,
N’aura besoin qu’une parole
Lui dise : « Je pleure avec toi ! »

Eh bien ! ne cherchons plus sans cesse
La vaine pitié des humains ;
Nourrissons-nous de ma tristesse,
Et cachons mon front dans mes mains.

À l’heure où l’âme solitaire
S’enveloppe d’un crêpe noir,
Et n’attend plus rien de la terre,
Veuve de son dernier espoir ;

Lorsque l’amitié qui, l’oublie,
Se détourne de son chemin,
Que son dernier bâton, qui plie,
Se brise, et déchire sa main ;


Quand l’homme faible, et qui redoute
La contagion du malheur,
Nous laisse seul sur notre route,
Face à face avec la douleur ;

Quand l’avenir n’a plus de charmes
Qui fassent désirer demain,
Et que l’amertume des larmes
Est le seul goût de notre pain ;

C’est alors que ta voix s’élève
Dans le silence de mon cœur,
Et que ta main, mon Dieu, soulève
Le poids glacé de ma douleur.

On sent que ta tendre parole
À d’autres ne peut se mêler,
Seigneur ! et qu’elle ne console
Que ceux qu’on n’a pu consoler.

Ton bras céleste nous attire
Comme un ami contre son cœur ;
Le monde, qui nous voit sourire,
Se dit : « D’où leur vient ce bonheur ? »

Et l’âme se fond en prière
Et s’entretient avec les cieux,
Et les larmes de la paupière
Sèchent d’elles-même à nos yeux,


Comme un rayon d’hiver essuie,
Sur la branche ou sur le rocher,
La dernière goutte de pluie
Qu’aucune ombre n’a pu sécher.