Une nihiliste

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Une nihiliste
1890
Traduit par Nadine Kontchewsky en 1893


UNE NIHILISTE[modifier]

Le récit de Mme Kovalevska est une oeuvre inachevée, un simple épisode, présentant cependant un grand intérêt, car c’est une page vivante de cette mémorable époque de l’émancipation des serfs et des premiers symptômes du mouvement révolutionnaire en Russie.

Voici ce que disent les éditeurs russes dans la préface du livre :

Parmi les papiers de S. Kovalevska nous avons trouvé deux rédactions différentes de ce même roman ; l’une et l’autre sont inachevées ; quelques chapitres ont été écrits en suédois et l’auteur en a donné lecture à la Société littéraire de Stockholm.

En vue de la censure, S. Kovalevska pensait publier son roman en anglais ou en français ; le destinant à un public étranger, elle a donné quelques détails intuiles pour le lecteur russe et a touché à des faits trop récents et trop palpitants.

Les amis de la défunte ont réussi avec le concours de l’écrivain, Anne Leffler, duchesse de Caianello, à établir un texte unique.

Il est indubitable que bien des choses auraient été corrigées et mieux finies si la mort n’avait enlevé S. Kovalevska dans la pleine floraison de ses travaux littéraires. Cependant, même dans sa forme actuelle, son roman présente un intérêt indiscutable non seulement par lui-même, mais aussi grâce à la lumière qu’il fait sur la personnalité morale de l'auteur.

Quoique absorbée par ses études scientifiques, S. Kovalevska ne s’était point détachée des intérêts de la vie russe ; sans appartenir à un parti politique quelconque, elle ne restait pas indifférente devant les actes de dévouement à la cause publique. Cependant, sa sympathie ne l’empêchait pas d’être un observateur impartial de la vie qu’elle dépeint. Sans cela, il va sans dire, ses travaux littéraires n’auraient pas la portée artistique qu’on ne peut leur refuser.

I[modifier]

J’avais 22 ans quand je vins habiter Saint-Pétersbourg. Trois mois auparavant, j’avais terminé mes études dans une des universités étrangères, et je rentrais en Russie avec un diplôme de docteur en mathématiques.

Après avoir vécu cinq ans seule et presque en ermite dans une petite ville d’Allemagne, je fus entraînée et pour ainsi dire grisée par le courant de la vie de Saint-Pétersbourg. J’oubliais temporairement toutes les combinaisons sur les fonctions analytiques, sur l’étendue et les quatre dimensions qui, il y a si peu de temps encore, occupaient tout mon être pensant ; je m’adonnais de toute mon âme à de nouveaux intérêts, faisant des connaissances à droite et à gauche, cherchant l’occasion de pénétrer dans les cercles les plus divers et suivant avec une curiosité intense toutes les manifestations de ce mouvement perpétuel, si compliqué et si vide au fond, qu’on appelle la vie pétersbourgeoise et qui semble ici pleine de charme au premier abord. Tout m’attirait et tout me rendait heureuse : les théâtres, les soirées philanthropiques, les cercles littéraires avec leurs discussions sans fin et sans résultat apparent sur les sujets les plus différents et les plus abstraits. L’intérêt de ces discussions, qui pour les habitués avait à la longue sensiblement diminué, conservait pour moi tout le prestige de la nouveauté.

J’y prenais part avec toute la vivacité dont est susceptible le Russe, bavard par nature ; de plus, j’arrivais de l’étranger où je n’avais eu d’autre société que deux ou trois savants enfermés chacun dans son unique spécialité et ne comprenant pas qu’on puisse dépenser un temps précieux en paroles inutiles.

Le plaisir que j’éprouvais d’entretenir des rapports amicaux avec les gens que je fréquentais, faisait naître chez eux des sentiments analogues : mon enthousiasme se communiquait à mon entourage. Ma réputation de femme savante me parait d’une certaine auréole ; mes amis avaient confiance en ma destinée ; deux ou trois journaux avaient déjà fait mon éloge ; ce rôle, si nouveau pour moi, de femme célèbre m’intimidait un peu, tout en m’amusant beaucoup. En un mot, je me trouvais dans une disposition d’esprit fort heureuse, je traversais pour ainsi dire la lune de miel de ma renommée et à cette époque de ma vie je n’étais pas loin d’admettre que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

Aujourd’hui j’étais particulièrement de bonne humeur : la veille j’avais passé ma soirée dans les bureaux d’une revue que l’on venait de fonder et à laquelle on m’avait proposé de collaborer. Cette publication nouvelle excitait la verve des futurs écrivains : une animation extraordinaire régnait le samedi à la rédaction. Rentrée à deux heures du matin, je m’étais levée tard. Tout en déjeunant sans me presser, j’avais parcouru les journaux. L’annonce d’une bibliothèque sculptée à vendre d’occasion m’ayant frappée, j’allai la voir ; dans le tramway, je rencontrai une amie, comme moi membre du comité des cours supérieurs pour les femmes, récemment inaugurés ; nous causâmes de cette œuvre, puis j’allai voir d’autres amis, et enfin, vers les quatre heures, je rentrais chez moi. J’étais assise dans un fauteuil, devant un bon feu et j’examinais avec plaisir mon cabinet de travail, qui était fort agréable et arrangé avec goût. N’ayant pas cessé pendant cinq ans de passer de chambre meublée en chambre meublée, j’étais fort sensible au plaisir d’avoir enfin mon « chez moi ». On sonna dans l’antichambre. Qui cela pourrait-il bien être ? me demandai-je, en repassant dans ma mémoire mes nombreuses connaissances, et jetant au miroir un regard un peu inquiet sur l’état de ma toilette.

La porte s’ouvrit et une jeune femme entra ; elle était grande, et vêtue d’une simple pelisse de drap. Je ne distinguais pas ses traits, d’autant moins qu’un châle noir cachait presque entièrement son visage, ne laissant voir qu’un petit nez régulier et rougi par le froid. Je me levai et accueillis avec empressement ma visiteuse, tout en l’interrogeant du regard.

— Pardonnez-moi de vous déranger et d’être venue sans vous connaître, dit la jeune femme.

Je suis Véra Barantzew. Il est douteux que vous vous souveniez de mon nom, quoique nos parents aient été voisins de campagne. J’ai lu dernièrement un article où l’on parlait de vous. Je sais que vous avez étudié à l’étranger ; on dit que vous êtes sérieuse et bonne, et l’idée m’est venue que vous pourriez me venir en aide par vos conseils.

Tout cela fut dit d’un trait et d’une voix extrêmement agréable.

J’étais confuse et, en même temps, flattée par cette preuve de ma bonne renommée.

Pour la première fois une personne inconnue venait me demander conseil.

— Je suis très heureuse de vous voir. Asseyez-vous et ôtez votre pelisse…

J’étais moi-même intimidée, cherchant mes mots.

Véra enleva son châle. Je fus saisie à l’aspect d’une véritable beauté.

— Je suis seule au monde et libre de toute attache. Ma vie personnelle est finie. Je n’attends et ne veux plus rien pour moi-même. Mais mon désir ardent et passionné est d’être utile à la cause. Dites-moi, indiquez-moi ce que je dois faire…, s’écria tout d’un coup la jeune fille sans préambule et allant droit au but de sa visite.

Venant d’une autre, ces paroles étranges, inattendues, eussent pu m’impressionner désagréablement, me sembler destinées à produire un effet voulu ; mais Véra parlait avec tant de simplicité, et j’entendais dans sa voix une note si sincère, si émue et suppliante, que je ne fus nullement surprise.

Cette belle fille, au corps souple et élancé, au visage d’une pâleur mate et aux yeux bleus et rêveurs me devint tout à coup extraordinairement chère et sympathique. Je n’avais qu’une crainte, celle de ne pas justifier sa confiance, ne pas savoir répondre à son appel et ne pas pouvoir lui donner un conseil utile.

Et ma propre vie, pendant ces trois ou quatre derniers mois, me sembla tout à coup bien superficielle et futile, tous les intérêts qui l’avaient remplie bien mesquins et sans portée ; un remords subit m’étreignit le cœur… Que vais-je lui dire ? Comment puis-je lui venir en aide ?

Ne sachant par où commencer, je fis servir du thé. En Russie, il est impossible de causer d’une façon intime sans la présence du samovar.

Ce qui me frappa dans Véra, dès notre première rencontre, fut son indifférence absolue pour toutes les choses extérieures.

Elle ressemblait à ces somnambules, dont la vue frappée par un objet qui n’est visible que pour elles, devient insensible à toute autre impression.

Je lui demandai si elle habitait Saint-Pétersbourg depuis longtemps, si elle se trouvait bien à son hôtel. À toutes ces questions banales Véra répondit d’un air distrait et même mécontent. Les détails de la vie, évidemment, ne la touchaient pas. Venue à Saint-Pétersbourg pour la première fois, elle n’était ni intéressée ni éblouie par le mouvement de la capitale.

Elle n’avait qu’une idée : trouver un but à sa vie. J’étais fortement attirée vers cette jeune fille, ressemblant si peu à toutes celles que j’avais connues. Je voulais mériter sa confiance et pénétrer dans ses pensées les plus intimes. Je dis qu’il m’était impossible de lui donner de conseils avant de la connaître davantage, et lui demandai de venir me voir aussi souvent que possible et de me parler de son passé. Véra elle-même avait grand besoin de s’épancher, et me raconta sa vie avec une excessive franchise. Après quelques semaines, je pénétrai dans son cœur et sus y lire aussi clairement qu’une femme peut lire dans le cœur d’une autre femme.


II[modifier]

Les Barantzew appartiennent à une famille noble et illustre, sinon très ancienne. Leur arbre généalogique remonte officiellement, il est vrai, jusqu’à Rurick, mais il est permis d’avoir des doutes sur l’authenticité de ce document. Le seul fait établi d’une façon positive est qu’un certain Ivachka[1] Barantzew avait servi comme simple soldat dans le régiment de S. M. l’impératrice Catherine II. Beau garçon, d’une stature athlétique, il avait su si bien mériter les bonnes grâces de sa « petite mère », la souveraine, qu’en récompense de ses fidèles services il fut promu caporal ; en outre, on lui donna une terre avec 500 âmes[2] de paysans et 1,000 roubles en argent ; à cette époque, les âmes valaient peu et les roubles valaient beaucoup. Ce fut le point de départ de la prospérité de la famille Barantzew. Quant au titre de comte, il fut octroyé par Alexandre Ier, à la cour duquel la belle comtesse Barantzew joua pendant quelque temps un rôle fort en vue.

Cependant, au cours du siècle dernier, les annales de cette famille enregistrent, en même temps que des succès, quelques revers. Le trait caractéristique des Barantzew est l’ardeur effrénée de leurs désirs de toute sorte, cause pour eux de maint désastre. Plus d’un riche domaine, plus d’une terre de bon rapport furent perdus au jeu ou vendus pour des chevaux et des femmes. L’étoile de la famille pâlissait alors momentanément, mais, avec l’aide de Dieu, le soleil de la grâce du monarque faisait vite disparaître ce léger nuage. Toujours un Barantzew trouvait moyen de rendre au bon moment un service important au souverain et à la patrie ; et alors d’autres domaines, tout aussi riches, venaient remplacer les biens perdus. C’est ainsi que dans son ensemble la famille continua à croître et à prospérer.

En dehors des domaines perdus et des biens nouvellement acquis, les Barantzew possèdent un héritage précieux, se transmettant invariablement de génération en génération ; cet héritage est une beauté extraordinaire et pour ainsi dire familiale ; ils sont tous beaux et l’on ne trouve parmi eux aucun être monstrueux ou difforme, ni seulement laid. Ils semblent subir une attraction naturelle vers la beauté, ou bien accomplir d’instinct les théories de Darwin, car tous les comtes Barantzew épousent des femmes belles et toutes leurs filles prennent de beaux hommes pour maris. Aussi le type de famille a-t-il fini par si bien se constituer et être si connu dans l’aristocratie russe, que si l’on vous dit en parlant d’une belle physionomie : elle ressemble aux Barantzew, votre imagination doit alors se retracer cette image très précise : taille haute et bien proportionnée, visage d’un ovale un peu allongé, teint d’une mate blancheur, rosé et transparent aux joues, front bas et large avec un fin réseau de petites veines bleues aux tempes, cheveux d’un noir bleuâtre, yeux bleu foncé avec de longs cils noirs ; si vous n’avez pas compris, il devient évident que vous n’appartenez pas à l’aristocratie et ne connaissez pas the upper ten thousand en Russie.

Ce type est tellement vivace qu’au bon vieux temps de l’esclavage on n’ignorait pas qu’il pouvait se transmettre même aux paysans et aux domestiques des domaines seigneuriaux. Chose bizarre ! il suffisait au comte ou à l’un de ses fils de séjourner quelque temps au château pour que l’on vît apparaître dans une des chaumières, et surtout dans celles où les paysannes étaient jeunes et belles, un enfant, portrait vivant des Barantzew, ayant les traits fins et nobles des héritiers de cette famille.

Le comte Michel Ivanovitch, digne à tous égards de ses aïeux, était fort beau garçon ; de plus, il avait eu la chance de naître au commencement du règne de Nicolas, au temps le plus glorieux des régiments de la garde pétersbourgeoise.

Après avoir servi pendant plusieurs années dans le corps des cuirassiers et avoir brisé maint cœur de femme, ce qui lui valut parmi ses camarades le surnom flatteur de « terreur des maris », il devint, jeune encore, amoureux fou d’une de ses parentes éloignées, Marie Dmitriévna Koudriavtzew, dont le beau visage, comme sculpté par le ciseau d’un grand artiste, portait le cachet manifeste de la race des Barantzew. Le comte fut payé de retour et épousa bientôt sa belle fiancée, sans toutefois quitter le régiment. Peut-être même serait-il parvenu aux grades supérieurs s’il ne lui était arrivé une légère mésaventure au commencement du règne d’Alexandre II ; la cause en fut, une fois de plus, au sang bouillant et à la beauté funeste des Barantzew.

Jaloux de sa femme, il provoqua en duel son prétendu rival, un officier de la garde, et le tua à bout portant. L’affaire fut étouffée tant bien que mal ; néanmoins, il eût été difficile au jeune comte de rester au régiment ; aussi donna-t-il sa démission pour aller s’établir dans un domaine dont il venait d’hériter de son père, mort fort à propos.

Ceci se passait en 1857. Des bruits confus circulaient à Saint-Pétersbourg sur l’émancipation prochaine des serfs, mais n’étaient pas encore arrivés jusqu’aux Borki, domaine de Barantzew, où l’on continuait à vivre sous le bon vieux régime.

Personne n’aurait pu à cette époque évaluer au juste l’héritage du comte, lui moins que tout autre. C’était encore une belle fortune, quoique déjà bien amoindrie ; le défunt comte, d’heureuse mémoire, ayant mené la vie à grandes guides, d’immenses forêts furent abattues de son vivant et bon nombre d’arpents de prairies vendus. Quant à Michel Ivanovitch, il va sans dire qu’après avoir servi quinze ans dans un régiment de cuirassiers, il n’avait point quitté Saint-Pétersbourg sans y laisser quelques dettes. Aussi commença-t-il par vendre une partie de ses terres et hypothéquer le reste, ce qui lui permit de fournir au plus pressé. Pour le moment, tout s’arrangeait et on n’inquiétait pas le comte. L’intendant, homme habile, savait organiser les choses sans bruit et sans paroles inutiles ; lorsque le seigneur avait besoin d’argent, il en trouvait toujours sous la main.

Le comte Michel Ivanovitch et la comtesse Marie Dmitriévna se sentaient très jeunes encore à l’époque de leur émigration à la campagne, quoique leurs trois filles fussent déjà grandes. Ils n’avaient ni soucis ni préoccupations d’aucune sorte, et personne n’aurait eu l’idée de leur contester le droit de jouir de tous les plaisirs désirables. Ils conservèrent à la campagne toutes leurs habitudes, et la vie s’écoulait pour eux pleine de charme.

L’installation du château, aménagée par le défunt comte, annonçait un grand train : trente chevaux de maître à l’écurie, jardin anglais, orangerie et serres ; toute une armée de valets désœuvrés. Le seul changement introduit par les jeunes maîtres fut un surcroît d’élégance raffinée, importée de la capitale et dont on n’avait eu jusque-là aucune idée dans ce pays.

Ainsi les meubles de tous les appartements de réception furent recouverts d’étoffes de soie ; les fenêtres et les planchers garnis de portières et de tapis, luxe inconnu jusque-là : les valets, affublés auparavant de vieilles redingotes sales, héritage de leurs maîtres, portèrent la livrée qu’exigeait l’étiquette de la maison ; la cuisine fut mise sous les ordres d’un chef ayant fait son apprentissage au Club Anglais[3] ; de plus, on adjoignit une élégante camériste libre et payée à la foule des femmes de chambre serves, qui du matin au soir cousaient, brodaient et faisaient de la dentelle.

L’exemple du jeune ménage exerça une influence notable sur tout le voisinage : les autres seigneurs s’empressèrent de l’imiter, et ce ne fut pas sans raison que le préfet, dans un discours prononcé en leur honneur, parla de la vie nouvelle apportée par eux dans la contrée.

En effet, avec leur arrivée commença une ère de festins et de réjouissances ; personne ne voulait avoir à rougir devant les nouveaux hôtes, venus de la capitale, et tout le monde secouait la paresse campagnarde. Les fêtes sans prétention d’autrefois — indigestes dîners patronymiques, jeux de cartes, danses — furent remplacées par des plaisirs plus raffinés et plus intellectuels. Un spectacle d’amateurs, un concert avec tableaux vivants, un bal masqué furent organisés au chef-lieu du département dès la première année de l’installation du comte Barantzew.

Le comte et la comtesse, enchantés de l’impression qu’ils avaient produite, étaient absolument pénétrés de l’importance de leur mission civilisatrice. Le comte avait même, à un dîner officiel, prononcé un discours sur le rôle de la gentry britannique, faisant des vœux pour la transformation des gentilshommes en landlords anglais.

Quant à la comtesse, elle travaillait aussi avec ardeur à l’ennoblissement des mœurs provinciales et se croyait obligée de faire venir ses riches toilettes de Saint-Pétersbourg.

Leur maison était ouverte à tout venant ; pour le dîner, tardif à la mode des villes, tous les membres de la famille étaient tenus de changer de toilette comme cela se pratique en Angleterre. À la « zakouska[4] » on servait non pas l’eau-de-vie ordinaire, nationale, mais bien l’ « amer anglais ».

Le château, construction lourde et ancienne, avec des murs de près d’un mètre et demi d’épaisseur, rappelait par son aspect extérieur un énorme coffre rectangulaire auquel venaient se coller par-ci, par-là, on ne sait pourquoi, des balcons fantastiques aux formes les plus diverses. Il appartenait à ce style bien caractéristique, qui n’est mentionné à ce qu’il me semble dans aucun manuel et qu’on pourrait nommer « style du servage », reconnaissable à la profusion de matériaux gaspillés à tort et à travers, donnant à ces constructions un aspect lourd et grossier.

Chaque détail montrait que cet édifice avait été élevé au temps où le travail était gratuit et où le propriétaire se servait de ce qu’il pouvait fabriquer chez lui, cuisant des briques à son propre four, faisant découper des parquets par des serfs-menuisiers dans son propre bois, le plan même de la construction étant dressé par un architecte serf.

Pour la distribution des pièces, la maison des Barantzew ressemblait à la plupart des maisons de campagne de la noblesse russe d’alors ; le premier étage était habité par les maîtres, le rez-de-chaussée réservé aux enfants et le sous-sol affecté aux offices et cuisines.

La comtesse ne descendait au sous-sol qu’une seule fois dans l’année, à Pâques, lorsqu’elle allait donner aux domestiques le baiser traditionnel du Christ ; quant aux chambres des enfants, elle y venait parfois, même les jours de la semaine quand les visites à recevoir ou à rendre lui en laissaient le loisir, ce qui, du reste, n’arrivait pas souvent.

Dans ces chambres croissaient et se développaient trois demoiselles, confiées aux soins de deux institutrices : Mlle Julie, grande brune, vive et bavarde, entre deux âges, et Mme Night, veuve respectable au visage sévère et monumental, encadré de longues boucles grises ; d’autres femmes étaient encore affectées au service des enfants : la vieille bonne, Anastasie, la femme de chambre et une petite fille pour les menus offices.

En un mot, tout était en règle selon les usages habituels d’une maison seigneuriale qui se respecte.

Les demoiselles étaient grandes pour leur âge ; toutes trois avaient de magnifiques cheveux qu’on tressait le matin et qu’on dénouait pour le dîner ; toutes trois promettaient d’être belles un jour.

Les deux aînées, Hélène et Lise, presque jeunes filles déjà, attendaient avec impatience le jour de leur entrée au salon, l’une avait quatorze ans l’autre en avait treize ; elles prêtaient l’oreille avec une curiosité passionnée à tout écho leur arrivant du premier étage et se plaignaient amèrement de porter des robes courtes.

La troisième, Véra, n’était encore qu’une fillette de huit ans, au visage rond et aux joues roses ; mais ses yeux avaient déjà cet étrange regard méditatif, propre aux enfants qui vivent à part. Pour le moment, elle ne se plaignait de rien. Ses instincts conservateurs étaient fortement développés ; elle avait pour tout ce qui l’entourait l’amour inconscient d’un petit animal domestique choyé et gâté. Jamais encore elle n’avait eu l’idée de critiquer ses proches. Sa petite maman était pour elle la meilleure des mamans et sa chambre la plus belle des chambres.

Et, de fait, tout marchait admirablement dans la maison. Chacun se tenait à sa place, vivant dans l’état de quiétude propre à toute société ayant des bases solides, ne laissant aucune marge à l’initiative personnelle.

Quant à l’amour, on y pensait, on en parlait et on y rêvait souvent à tous les étages de la maison Barantzew. Ses joies et ses tristesses semblaient seules devoir traverser la grande route droite et unie qui s’étendait devant les pas des trois demoiselles. Sous tous les autres rapports, leur vie devait être parfaitement réglée. C’était chose décidée entre le père et la mère qu’Hélène recevrait en dot le domaine de Mitino, Lise celui de Stepino et que les Borki resteraient à la cadette. C’était aussi chose prévue par le comte et la comtesse qu’un beau jour, dans trois ou quatre ans, arriverait immanquablement un hussard ou un dragon qui emmènerait Hélène, puis un autre qui prendrait Lise, et enfin viendrait le tour de Véra.

Les enfants habiteraient d’autres lieux que les Borki et seraient servies par d’autres femmes qu’Anastasie, mais à ces petits changements près, les filles vivraient d’une vie identique à celle de leur mère, qui elle-même n’avait fait que continuer l’existence de la grand’mère.

Tout cela semblait fort simple, parfaitement établi et chacun le savait aussi sûrement que l’on sait devoir dîner demain et après-demain.

Et pourtant ces prévisions infaillibles furent bouleversées soudainement par un événement inattendu — inattendu n’est pas le mot, car il y avait au moins vingt ans que toute la Russie en parlait et s’y préparait ; — mais comme tous les événements importants de l’histoire, il sembla arriver et prendre tout le monde à l’improviste.

Ce fut dans les circonstances suivantes que Véra entrevit le premier signe précurseur de ce grand événement.

À la fin de l’année 1860, les Barantzew donnaient un dîner de famille. Outre les habitués, — tantes, grand’mères et proches voisins, — on avait ce jour-là un hôte rare et dont on faisait le plus grand cas : c’était un oncle de Saint-Pétersbourg, personnage très haut placé dans l’un des ministères. Il venait d’arriver le matin même, et comme de juste ce fut lui qui dirigea la conversation pendant tout le dîner, racontant les dernières nouvelles des hautes sphères gouvernementales, nouvelles dont on ne savait rien par les journaux.

Pourtant, la comtesse l’interrompit à plusieurs reprises, et justement au moment où le récit semblait devenir le plus émouvant :

— Stiépane, prenez garde, lui dit-elle en français, faisant à la dérobée un signe de tête du côté des domestiques qui servaient, conservant leur impassibilité habituelle.

Après le dessert on passa au salon. Le comte s’assura que toutes les portes étaient closes, puis il dit solennellement : « Stiépane ! vous pouvez parler ! »

Véra était assise sur les genoux de son nouvel oncle, devenu promptement son ami ; on ne fit aucune attention à l’enfant, supposant qu’elle était incapable de comprendre la chose.

— C’est fait ! L’empereur a signé le projet qui lui a été présenté par la commission ! prononça l’oncle avec solennité.

La comtesse, qui versait en ce moment le café, laissa tomber ses bras devenus inertes ; une des petites cuillères tinta contre une soucoupe et quelques gouttes de café tombèrent sur le riche tapis de table.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-elle, se renversant dans un fauteuil et se couvrant le visage des deux mains.

Tout le monde restait atterré.

— Est-il possible que la chose soit tout à fait décidée ? demanda le comte d’une voix qui voulait être calme.

— Tout à fait et sans rémission ! Au commencement de février, le manifeste sera envoyé dans toutes les églises paroissiales pour être lu au peuple le 19, répondit l’oncle en remuant son café.

— Alors il ne nous reste plus qu’à espérer dans la miséricorde divine, dit le comte avec un soupir.

Un silence de mort régna dans le salon pendant quelques instants.

— Mais enfin, Messieurs, cela dépasse toute mesure ! c’est du vol organisé ! dit tout à coup un vieil oncle du comte, frappant du poing sur la table et bondissant de sa place, l’œil en feu et son visage, encadré de cheveux blancs, rouge de colère.

— Au nom du ciel, ne criez pas si fort, mon oncle ! Les domestiques peuvent entendre ! supplia la comtesse effrayée.

— Mais enfin, expliquez-moi comment tout cela va se passer. Aura-t-on désormais le droit de ne plus nous obéir ? interrogea la vieille tante Arina Ivanovna, se mêlant à la conversation.

— Ma sœur, ne dis pas de bêtises, lui répondit le comte en l’éloignant d’un geste impatient. Laisse-nous causer sérieusement avec Stiépane.

Les hommes firent cercle autour du personnage qui parlait avec vivacité. Les dames continuant à se désespérer.

— Comment l’empereur, qui a l’air si bon, peut-il nous faire tant de peine ! dit l’une d’elles, pleine d’étonnement.

Un laquais entrant pour desservir le café, tous se turent subitement,

— Mademoiselle, vous qui êtes restée au salon après dîner, vous avez dû entendre ce que les maîtres ont dit ? demanda Anastasie à Véra en la mettant au lit, le soir même.

La seule chose que Véra ait comprise de tout ce qui a été dit au salon ce soir-là, c’est qu’un malheur menace toute la famille. Personne ne lui a recommandé le silence et pourtant le sentiment de caste est déjà si fort ancré dans l’âme de ce petit animal de race, qu’elle répond avec dignité :

— Je n’ai rien entendu, Anastasie !

Tout le monde sait à présent que le manifeste est non seulement signé par l’empereur, mais déjà envoyé dans toutes les paroisses, et néanmoins jusqu’au dernier moment les seigneurs entretiennent l’espoir précaire que le fait n’arrivera point à la connaissance des domestiques. Ceux-ci, de leur côté, font mine de ne rien savoir ; toutes les conversations à l’office et dans l’antichambre cessent aussi subitement à l’approche des maîtres, que celles du salon à l’entrée des domestiques.

Cependant, le jour terrible arrive, ce 19 février 1861, attendu depuis si longtemps ! Toute la famille du comte Barantzew se prépare à aller à l’église. C’est après la messe que le prêtre doit donner lecture du manifeste impérial. Dès neuf heures du matin, tout le monde est prêt. Ce jour-là, tout se fait avec fièvre, mais avec recueillement, comme en une cérémonie funèbre. On a peur de dire un mot de trop.

Les enfants eux-mêmes sentent d’instinct l’importance et la solennité de ce jour : elles sont tranquilles et n’osent faire aucune question.

Deux équipages attendent devant le grand perron ; les voitures sont reluisantes de propreté, les chevaux couverts de leurs plus beaux harnais et les cochers de leurs livrées neuves. Le comte a son uniforme d’apparat, ses croix et ses décorations ; la comtesse se drape dans une riche mante de velours, et les enfants sont vêtues de leurs plus belles robes.

Leurs Seigneuries prennent place dans la première des voitures : le comte et la comtesse au fond et les trois fillettes sur le devant. Dans la seconde montent les gouvernantes, la femme de charge et l’intendant. Les autres domestiques s’en vont à pied. Il ne reste au château que les petits enfants et le vieux Mathias tombé en enfance.

Il y a environ trois kilomètres jusqu’à l’église. Pendant ce trajet, la comtesse se tamponne les yeux à plusieurs reprises avec son mouchoir parfumé. Le comte garde un silence farouche.

La place devant l’église fourmille de monde. Il y a là deux à trois mille paysans venus des environs. De loin, c’est une masse compacte de caftans gris où se détachent ci et là les fichus rouges des femmes.

— Ce spectacle me fait mal ! Je pense involontairement à 89, balbutie la comtesse.

— De grâce, taisez-vous, ma chère ! répond tout bas le comte effrayé.

Le gardien de l’église est déjà à son poste dans le clocher, où il attend l’apparition de leurs Seigneuries : dès qu’il les aperçoit au tournant de la route, les cloches commencent à sonner à toute volée.

L’église est absolument pleine ; une pomme n’aurait pas de place pour tomber à terre ; mais, par une vieille habitude, profondément enracinée dans leur cœur, toute cette foule s’écarte avec respect devant le comte et sa famille, les laissant passer en avant, à leur place habituelle près du chœur, à droite.

— Prions le Seigneur tous ensemble ! dit le prêtre sortant du sanctuaire, revêtu de ses ornements sacerdotaux.

— Prions aussi le saint Esprit, répond le chœur.

Toute cette foule ignorante prie aujourd’hui d’une seule âme, avec extase. Les hommes et les femmes font des signes de croix fréquents et des saluts profonds. Ces visages bruns et rudes, couverts de rides profondes, semblent convulsés par la tension de la prière dans une attente suprême.


Temple des soupirs, temple de la tristesse,

Temple misérable de ma patrie,

Ni Saint-Pierre de Rome, ni le Colisée

N’entendirent de plus douloureux soupirs.


Mais ce ne sont ni les soupirs ni les sanglots qui remplissent ce temple. De tous les temples de la terre russe, s’élève aujourd’hui vers le ciel une prière ardente, pleine de foi profonde et d’espoir passionné ; jamais peut-être depuis l’ère humaine, prière si fervente ne monta vers le ciel de tant de millions de cœurs à la fois.

« Seigneur, notre Dieu ! Ta grâce descendra-t-elle sur nous ? Nos douleurs sont grandes et durent depuis des siècles ! Notre vie sera-t-elle enfin meilleure ? »

Qu’est-ce que nous apporte le manifeste impérial ? Les seigneurs eux-mêmes ne le connaissent que par des on dit. Personne ne sait au juste ce qu’il contient, car tous les prêtres l’ont reçu scellé du sceau impérial, qui sera brisé seulement à l’issue du service divin.

On étouffe dans la petite église, malgré les portes et les fenêtres ouvertes, grâce à une quantité innombrable de cierges et à la foule compacte qui s’y est entassée. L’odeur lourde de tous ces vêtements imprégnés de sueur, de ces chaussures humides se mêle à la fumée des cierges et à l’âcre parfum de l’encens. L’air commence à manquer, les poitrines se soulèvent d’un effort toujours plus douloureux, et cette souffrance physique venant se joindre à la tension de l’attente, devient un martyre insupportable et fait naître un sentiment d’effroi inconscient.

Le prêtre s’avance, le crucifix à la main. Une demi-heure se passe avant que tous les assistants l’aient baisé de leurs lèvres ardentes.

Enfin, voilà le moment ! Le prêtre disparaît un instant dans le sanctuaire, puis revient se placer devant l’autel : il porte dans ses mains un rouleau de papier timbré, auquel est suspendu le sceau gouvernemental.

— Cela va-t-il enfin commencer ! murmure nerveusement la comtesse en serrant le bras de son mari d’un geste convulsif. Un long et profond soupir s’élève dans l’église comme si toute cette foule n’avait eu qu’une seule et même poitrine.

Il se produit à cet instant un tumulte inattendu. La foule de ceux qui n’avaient pu entrer était restée tranquille dans le parvis pendant la messe ; mais elle n’y tient plus maintenant et de proche en proche la vague humaine se brise sur les degrés de l’autel. On entend des cris, des jurons, des gémissements de femmes et des pleurs d’enfants.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Ayez pitié de nous ! gémit la comtesse, remplie d’effroi, bien que, protégés par le chœur, ni elle ni les siens ne courussent aucun danger.

L’ordre est bientôt rétabli ; un silence pieux règne de nouveau dans l’église. Tous écoutent avec avidité, retenant leur respiration ; on n’entend plus qu’un sifflement étouffé qui sort parfois de la poitrine d’un vieillard asthmatique, ou le cri d’un nouveau-né que sa mère berce pour l’apaiser aussitôt.

Le prêtre lit lentement, d’une voix chantante, en traînant les mots comme il a l’habitude de lire l’évangile.

Le manifeste porte l’empreinte officielle, le style en est lourd et obscur. Les paysans écoutent de toutes leurs forces, mais ce document — pour eux parole de vie ou de mort — ne contient que des mots vides de sens et n’arrivant pas jusqu’à leur cerveau. L’idée générale reste obscure, et à mesure que la lecture approche de sa fin, la tension passionnée de leurs visages disparaît peu à peu pour faire place à l’inquiétude et à un effroi hébété.

Le prêtre a fini. Les paysans restent là sans savoir s’ils sont libres ou s’ils ne le sont pas et surtout sans avoir reçu de réponse à cette question brûlante et vitale pour eux : À qui sera la terre désormais ?

La foule quitte l’église en silence, la tête basse.

L’équipage du comte avance au pas parmi les groupes de paysans. Ceux-ci s’écartent en ôtant leurs bonnets, mais ce n’est plus le salut profond d’autrefois : ils gardent un silence étrange et sinistre.

— Votre Seigneurie ! Nous sommes à vous et vous êtes à nous ! s’écrie tout à coup une voix avinée, et un paysan chétif se jette sur l’équipage, s’efforçant de baiser tout en courant la main du maître.

— As-tu-fini ! exclame avec colère un grand gaillard au visage sombre et revêche, en l’éloignant du geste.

Le même soir, toute la famille Barantzew était rassemblée dans le petit salon. Mlle Julie, la tante Arina Ivanovna et le vieil oncle étaient là. En temps ordinaire chacun restait dans son coin, mais aujourd’hui le sentiment d’un malheur commun avait réuni tous ces êtres en un faisceau compact.

La comtesse, étendue sur une chaise longue, a sa migraine, et Mlle Julie lui applique sur les tempes des compresses d’eau froide.

Le comte, sombre et pensif, les mains derrière le dos, arpente la chambre ; l’oncle s’est réfugié dans un coin où l’on entend sa respiration pénible ; la tante fait un jeu de patience en poussant de temps en temps de profonds soupirs.

Au dehors gronde une tempête de neige ; on dirait quelqu’un qui gémit et pleure dans la cheminée. Des rafales de vent font battre les volets et secouent les plaques de tôle qui couvrent le toit. Ces bruits font tressaillir et sursauter la comtesse sur sa chaise longue. L’obscurité envahit la pièce. La lampe fume et brûle mal, elle manque d’huile évidemment. Mais tous semblent ne pas le remarquer. Les domestiques sont en bas et personne n’a envie d’appeler le laquais.

— Les paysans des Lieski ont mis le feu à la maison du seigneur ! dit tout à coup la vieille tante.

— Ils en feront bien d’autres ! répond de son coin la voix du vieil oncle, pareille à un croassement de corbeau.

— Oui, ils ont semé le grain, continua-t-il après quelques instants d’une voix triste et prophétique, voyons maintenant quelle sera la moisson ! Puis, montrant Mlle Julie : Qu’elle vous raconte comment cela s’est passé chez eux en 89.

— Mon Dieu ! Que l’avenir est terrible ! murmura la comtesse.

— Voyons, cessez de nous débiter des sottises ! Le paysan russe n’est pas un jacobin, que diable !…

C’est le comte qui parle d’une voix ferme et calme ; mais on sent que ces paroles ne partent pas du cœur et que lui-même est loin d’être tranquille.

— Non, Michel, nos paysans sont de vraies brutes ; nos paysans sont pires que les paysans français ! répond la comtesse en se soulevant sur le coude. Tu sais bien qu’ils nous haïssent…

Une porte grince dans la chambre voisine. Tous tressaillent et se retournent en tremblant. La comtesse laisse échapper une exclamation d’effroi.

C’est le domestique qui vient annoncer que le thé est servi.

Il est temps pour Véra d’aller se coucher.

Ne trouvant personne dans la chambre des enfants, elle ouvre la porte du corridor ; de l’office où les domestiques sont en train de souper monte un bruit confus de voix, de rires et de vaisselle entrechoquée.

Il est sévèrement interdit à Véra de descendre à l’office, mais aujourd’hui on a complètement oublié l’enfant qui a peur et qui aussi voudrait bien voir ce qui se passe en bas. Elle hésite pendant quelques secondes, mais comme elle est d’un tempérament peu craintif, la curiosité prend le dessus et elle descend comme une flèche vers le sous-sol.

La fête est dans son plein.

Le matin encore les domestiques se tenaient sur la réserve, ressentant une certaine inquiétude, car on n’osait encore croire à la grande nouvelle ; mais vers le soir le diapason avait monté. Au souper apparut, provenant on ne sait d’où, une bouteille d’eau-de-vie ; on fit quelques libations et… toute réserve disparut. Les visages sont en feu, les yeux humides, les cheveux en désordre. Une odeur de soupe aux choux, mêlée aux vapeurs de l’eau-de-vie et à la fumée âcre d’un mauvais tabac, les sons discordants d’un accordéon et de toutes ces voix avinées enveloppèrent Véra dès son entrée.

À sa vue tout le monde se tait. Mais cela ne dure qu’un instant, et le tumulte recommence.

— Ma petite demoiselle ! Viens ici ! Ne crains rien ! hurle le cocher. Est-ce que les maîtres pleurent là-haut ? Se plaignent-ils de ne plus pouvoir nous tyranniser ?

— Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! Personne ne vous a tyrannisés. Papa et maman sont bons ! s’écria Véra en frappant le sol du pied dans un mouvement de rage impuissante

C’est le sang des Barantzew qui parle.

Elle voudrait les battre et les frapper, ces valets impudents. L’indignation et la colère lui font oublier sa peur.

— Personne ne nous a tyrannisés ! Croyez-y ! Et votre défunt grand-père, combien en a-t-il estropié de malheureux dans sa vie ? Pourquoi a-t-il expédié au régiment André, le menuisier, quand ce n’était pas son tour ? Et Arina qu’il a envoyée garder les cochons ? Ces réponses l’assaillent de tous côtés.

L’accordéon s’est tu. Tous les domestiques se serrent en un seul groupe et commencent à raconter tout ce qui s’est passé dans le bon vieux temps. Ce sont des récits terribles et révoltants ; Véra n’a jamais rien entendu de pareil.

— Mais tout cela, c’est grand-papa qui l’a fait ; papa et maman sont bons ! dit Véra, ne criant plus, mais d’une voix timide et les yeux voilés de larmes de honte.

Tout le monde se tait.

— C’est vrai, les jeunes maîtres ne sont pas méchants !

Cette conclusion est adoptée, mais à contre-cœur, ce semble.

— Oui, mais c’est depuis peu seulement que notre maître est devenu plus raisonnable ; au temps où il était garçon, il en a fait de belles avec nous autres, les filles ! ajoute la vieille économe qui elle aussi a goûté à l’eau-de-vie.

— Vous êtes des sans-cœur et des impies ! Comment n’avez-vous pas pitié d’un petit enfant ! résonne la voix indignée et courroucée de la vieille bonne. Depuis longtemps elle s’est aperçue de la disparition de sa petite maîtresse : elle l’a cherchée dans toute la maison, mais jamais l’idée ne lui serait venue de descendre à l’office !

Cette nuit Véra resta longtemps sans pouvoir s’endormir. De nouvelles pensées, terribles et humiliantes se pressent en tumulte dans sa tête. Elle ne sait elle-même d’où lui vient ce sentiment de honte et d’amertume. Elle pleure à chaudes larmes dans son petit lit, tandis que les mêmes bruits discordants de l’accordéon, les mêmes piétinements et les mêmes notes aiguës d’un air de danse montent vers elle du sous-sol.


III[modifier]

Après l’émancipation des serfs, tout dans la maison changea subitement. — Les revenus diminuèrent si bien qu’il fallut mettre toutes choses sur un autre pied. L’intendant, « d’excellent » qu’il était auparavant, devint une « canaille » ; il était insolent avec le maître, trouvait des difficultés partout et n’apportait jamais l’argent à temps. On le renvoya pour en prendre un autre ; mais avec celui-ci tout alla de mal en pis. Chaque jour arrivaient, comme de dessous terre, de vieilles factures et d’anciens engagements, souscrits par le comte depuis si longtemps qu’il les avait oubliés. À la vue de chaque nouvelle traite, le comte, furieux, criait au vol et, néanmoins, devait payer. Bientôt on fut obligé de vendre les propriétés de Mitino et de Stiepino, ainsi que les plantureuses prairies et les grands bois : il ne resta plus que les Borki avec un lopin de terre insignifiant. Le pire était que les amateurs de biens manquaient en ce moment et que tout fut vendu à vil prix.

Il fallut renvoyer la majorité des serviteurs ; ceux qui restèrent, habitués dès l’enfance à la paresse, se plaignaient du matin au soir du surcroît de travail.

Quant aux maîtres, leur état normal était la colère, la mauvaise humeur, et ces disputes ressemblaient aux querelles de jadis, comme les mornes pluies d’automne ressemblent aux gaies averses printanières. Ce n’était plus la jalousie qui allumait ces discordes entre le comte et la comtesse, mais l’argent, toujours l’argent. À chaque demande de la comtesse, motivée par les besoins du ménage, le comte l’accablait d’invectives et l’accusait de prodigalité, de négligence, de manque d’ordre. Toute nouvelle toilette pour elle ou pour ses filles amenait une scène. D’autre part, il suffisait au comte de laisser paraître le moindre désir d’aller en ville ou en visite chez des voisins, pour que la comtesse eût immédiatement une attaque de nerfs ; ce qu’elle craignait aujourd’hui, ce n’étaient plus les jolies voisines, mais qu’il perdît de l’argent au jeu ou en d’autres passe-temps onéreux. Chaque jour les choses empiraient. Il fallut restreindre de plus en plus la dépense, on n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Manquant de sens pratique, le comte et la comtesse ne surent pas équilibrer leur système de réforme : ils se refusaient le nécessaire, comptant les morceaux de sucre et les bouts de chandelle, tandis que rien n’était changé dans les grosses dépenses. L’intendant, le surveillant, la femme de charge, le cuisinier, le cocher continuèrent à voler leurs maîtres ; avec cette différence qu’auparavant chacun volait raisonnablement, pour ainsi dire en conscience, tandis que maintenant les scènes continuelles, les accusations, plus ou moins méritées, adressées indistinctement au voleur et à l’honnête homme, les menaces de renvoi exaspéraient tout le monde ; chacun se pressait d’attraper le plus possible ; c’était le pillage organisé de tous les biens seigneuriaux.

Dans la maison tout portait un cachet de ladrerie et de manque de confortable. Sous le poids des soucis et des désagréments journaliers, le comte et la comtesse se laissèrent aller, perdirent le souci de leur dignité. Quand Véra se rappelait sa mère, l’image de deux femmes bien différentes se peignait devant sa mémoire : l’une — jeune, belle, pleine de la joie de vivre, — c’était la maman de son enfance ; l’autre — capricieuse, maussade, désordonnée, empoisonnant sa propre vie et celle des autres, — c’était sa mère de la dernière période.

Chez tous les voisins la situation était la même. Il semblait aux propriétaires que le sol se dérobait sous leurs pas. Ils hésitaient, ne sachant {tiret2|com|ment}} se tirer d’affaire et ne comprenant pas ce qui leur arrivait. Les plaisirs et les fêtes étaient oubliés ; si deux ou trois d’entre eux se réunissaient parfois, c’était pour se lamenter et soulager leur cœur en se plaignant des paysans et du gouvernement. Les plus jeunes et les plus énergiques, abandonnant leurs biens en désespoir de cause, partirent pour Pétersbourg, espérant y devenir fonctionnaires. Il ne resta plus que les vieux.

Hélène et Lize Barantzew étaient devenues jeunes filles. Elles mouraient d’ennui à la campagne et se plaignaient amèrement du sort, qui effectivement, leur avait joué un mauvais tour en frustrant leurs brillantes espérances. Toute leur éducation depuis l’enfance avait dirigé leurs aspirations vers le jour bienheureux où elles mettraient des robes longues et iraient dans le monde. Ce jour était enfin arrivé, mais hélas ! il n’apportait avec lui qu’une amère désespérance.

La vie de Véra était tout aussi peu gaie. Comme première mesure d’économie, Mme Night fut renvoyée sous un prétexte quelconque ; Mlle Julie s’ennuya et prit son congé. Les parents de Véra ayant déclaré que leurs moyens ne leur permettaient plus d’avoir une gouvernante, on pensa à l’envoyer dans un lycée de jeunes filles, ouvert récemment au chef-lieu de la province ; mais comme il n’était fréquenté que par des élèves appartenant à la classe bourgeoise, la comtesse conçut une profonde aversion pour cet établissement, et il fut décidé que Véra entrerait à l’institut aristocratique de Smolna. On en parla toute une année et lorsqu’enfin la comtesse écrivit à une de ses anciennes amies à Saint-Pétersbourg, lui demandant de prendre tous les renseignements nécessaires, il était trop tard : Véra avait dépassé l’âge d’admission.

Alors le comte ordonna à Hélène et à Lize de s’occuper de leur sœur cadette, ordre qui ne fut nullement du goût de ces demoiselles. « Est-ce pour faire le métier de gouvernante qu’on nous a élevées ? » demandaient-elles en se mettant à la besogne de fort mauvaise grâce. À les entendre, Véra était inintelligente et paresseuse. Toute leçon finissait par des larmes ; maîtresses et élève saisissaient chaque occasion de l’abréger ; et les parents s’occupant de leur côté le moins possible de cette malencontreuse question, l’éducation de leur fille cadette fut peu à peu négligée, puis abandonnée, et à 14 ans Véra se trouva complètement livrée à elle-même.

L’été cela allait encore tant bien que mal. Elle passait des journées entières dans le parc, devenu sauvage, ou courait dans les prairies et les bois environnants. Les enfants du village s’effarouchaient à son approche et elle-même ne les craignait pas moins. Quand il lui arrivait de traverser le village, il lui semblait toujours qu’on se moquait d’elle et qu’on la méprisait, et elle finissait par éprouver d’instinct un sentiment d’inimitié contre les paysans.

En hiver, elle errait à travers les grandes chambres vides sans trouver à s’occuper. Par ennui elle s’était mise à fureter dans la bibliothèque, mais elle n’y trouva que des romans français ; malheureusement, elle avait presque complètement oublié cette langue qu’elle avait si bien parlée à l’âge de cinq ans.

Comme dans la maison tout le monde était continuellement de mauvaise humeur, partout où Véra se présentait, partout elle était mal reçue. Si elle entrait chez ses sœurs, elle les trouvait en train de se quereller pour une bêtise quelconque, ou si par hasard elles paraissaient d’accord, Véra n’entendait que plaintes et reproches à l’adresse de leurs parents : « Ce n’est pas ainsi qu’ils passaient leur jeunesse ! Mais ils ont gaspillé leur fortune, et maintenant nous périssons d’ennui à la campagne. » Chez sa mère, elle tombait au milieu d’une scène avec la femme de charge ; à l’office, c’était encore pire.

Il semblait que l’unique but de ces êtres était de se tourmenter et de se manger les uns les autres. Une seule personne ne murmurait pas et ne se plaignait jamais, — c’était la vieille bonne. Son unique souci était de ne pas laisser éteindre la veilleuse qui brûlait dans un coin, devant les saintes images. Quelques kopecks qu’on lui donnait pour acheter de l’huile la rendaient heureuse. On avait gardé cette vieille, à moitié aveugle et qui ne pouvait plus travailler ; mais on l’oubliait complètement, et pendant des journées entières personne n’entrait chez elle, à moins que la femme de chambre ne pensât à lui apporter de quoi manger, ou bien que son ancienne favorite, Véra, ne vînt la visiter le soir. La fillette, en entrant dans la minuscule chambrette de sa bonne, où régnait une odeur étrange — mélange d’encens, d’huile et de camphre, — éprouvait toujours le sentiment d’une intense quiétude.

— Je m’ennuie, disait-elle en se laissant tristement tomber sur une chaise basse et s’appuyant le front contre la table.

— Pourquoi t’ennuies-tu, ma petite lumière ? Il faut prier Dieu, répondait la bonne, de la même voix apaisante et caressante dont elle sermonnait Véra à l’âge de cinq ans.

Et Véra suivait le conseil de sa bonne : elle commençait à prier ; elle priait de toute son âme, passionnément, avec ferveur. La religion, par ses rites, par son côté purement extérieur, peu à peu remplissait le vide de cette existence d’enfant.

Cette année-là, pendant les trois dernières semaines qui précédèrent Noël, Véra avait observé un jeûne rigoureux, et la veille du grand jour elle n’avait rien mangé jusqu’à l’apparition de la première étoile. Aussi quand, au crépuscule, les popes arrivèrent comme d’habitude pour le service divin qu’on célébrait devant un autel provisoire, dans un coin de la salle à manger, elle ressentait dans tous ses membres une délicieuse faiblesse : il lui semblait qu’elle n’avait plus de corps et qu’elle aurait pu à chaque minute quitter la terre.

La fumée bleuâtre de l’encens remplissait toute la pièce d’un épais brouillard dans lequel scintillaient faiblement les petites lumières des cierges. L’odeur âcre et douce portait à la tête ; le chœur chantait et il sembla à Véra que les voix venaient de loin.

— Je ne veux rien du monde, je veux seulement te servir, mon Seigneur, pensait-elle tout attendrie. Son âme se remplit de joie et de lumière, et des sanglots extatiques sortaient de sa poitrine.

Ce même jour se produisit un miracle, du moins c’est ainsi que Véra nommait ce qui lui arriva.

La vieille bonne, quoique ne sachant pas lire, conservait précieusement quelques livres pieux, et, de temps en temps, demandait à sa demoiselle de lui en faire la lecture. Parmi ces livres il y avait une Vie des 40 martyrs et des 30 martyres. En ayant commencé la lecture à sa bonne, Véra en fut enthousiasmée ; elle l’emporta et passait à le lire des heures entières.

— Pourquoi ne suis-je pas née à cette époque ? se disait-elle avec regret.

Mais cette même veille de Noël, après que dans son âme elle eût fait le vœu de consacrer à Dieu toute sa vie, et qu’elle se trouvait le soir dans l’ancienne chambre d’études, un vieux numéro du journal La lecture pour les enfants, auquel ses sœurs étaient abonnées dans le temps, lui tomba sous les yeux ; elle se mit à le feuilleter et parcourut le premier article : il racontait l’histoire touchante de trois missionnaires anglais brûlés en Chine par des fanatiques. Il n’y avait que cinq ou six ans que cela s’était passé. Ainsi en Chine il y avait encore des idolâtres ! Ainsi l’on pouvait de nos jours y gagner une couronne de martyre !

— Seigneur, c’est toi qui m’inspires ! Tu m’indiques la voie à suivre et l’œuvre à accomplir !

Très émue, Véra tomba à genoux. Ce ne fut point pour elle un accident fortuit que cette vieille revue se trouvât sous ses yeux à ce moment précis : comme une réponse à sa brûlante prière, elle y vit un signe indubitable de la volonté divine.

De ce jour son sort fut décidé à ses yeux. Ses rêves prirent une direction et des contours distincts. Tout ce qui touchait à la Chine l’intéressait vivement et une rougeur subite montait à son visage lorsqu’à table on parlait de ce sujet. Elle ne craignait qu’une chose : c’est que la Chine ne devînt chrétienne avant qu’elle ne fût grande.

IV[modifier]

La maison Barantzew se trouvait sur une hauteur ; au nord, la colline descendait en pente douce vers un grand étang, évidemment creusé jadis par des serfs. Tout autour s’étendait un parterre dans le goût des jardins de Versailles, avec des allées sablées en ligne droite, des massifs de fleurs affectant la forme de vases ou de cœurs et de nombreux bosquets de jasmins, de lilas et de tilleuls. Il y eut un temps où cet endroit aurait fait les délices d’un amateur de paysages classiques ; mais aujourd’hui que l’ancien artiste-jardinier, avec toute son armée de sous-employés, était remplacé par un simple paysan aidé de deux petits garçons, l’aspect en était lamentable. Sur l’étang rempli de vase tourbillonnaient d’innombrables essaims de moustiques, les bosquets étaient à moitié détruits, l’herbe poussait dans les allées et l’on ne pouvait se défendre d’un sentiment de tristesse à la vue de ce jardin prétentieux et abandonné.

Mais le parc, où l’on s’était donné moins de peine, laissant un libre cours à la nature, était encore fort beau. Un bois de bouleaux conduisait à une colline escarpée descendant à pic vers un ruisseau qui au moment de la fonte des neiges se transformait en un petit torrent dont il ne restait en été qu’un mince filet d’eau.

Au printemps, cette pente abrupte et buissonneuse se revêtait comme d’un blanc manteau des fleurs parfumées de l’aubépine. Dans l’air embaumé résonnaient les gaies chansons des loriots, des fauvettes et d’autres petits oiseaux, parfois même des rossignols. En automne, on y cueillait des noisettes et des framboises sauvages. La neige, en hiver, y couvrait le sol d’une couche si épaisse que la colline prenait l’aspect d’une masse blanche et uniforme où pointaient de petites brindilles toutes noires.

De ce côté, le ruisseau servait de limite aux terres des Barantzew ; au delà se trouvait un autre domaine appartenant au seigneur Stiépane Mikhaïlovitch Wassiltzew. Il faut dire que ce dernier n’était pas gênant pour ses voisins ; il ne venait jamais dans le pays. Les volets et les portes de sa maison de bois, à un étage, restaient clos ; le parc délaissé n’était plus qu’un terrain vague, plein de verdure et d’ombre ; d’énormes touffes de bardanes croissaient sous les vieux tilleuls, et les petites têtes floconneuses des pissenlits faisaient des taches blanches parmi les campanules, les œillets et les pensées sauvages.

Wassiltzew passait pour être très savant. Professeur à l’Institut technologique de Saint-Pétersbourg, il séjournait l’hiver dans cette ville, voyageait à l’étranger pendant les vacances, et semblait avoir complètement oublié le domaine de ses pères. Un beau jour cependant, au cours de cet hiver mémorable, un traîneau de poste orné de clochettes s’arrêta devant le perron du logis ; le propriétaire y était assis entre deux gendarmes.

La chose s’était faite bien simplement. Depuis longtemps Wassiltzew, qu’on disait avoir des opinions très avancées, était mal vu dans les hautes sphères de la capitale.

À l’occasion d’un jubilé quelconque, les étudiants de l’Institut technologique avaient organisé un banquet que le grand-duc, en personne, devait honorer de sa présence, l’établissement étant placé sous sa très haute protection. Son Altesse laissa entendre qu’il ne désirait point se trouver avec Wassiltzew ; ce dernier l’apprit et déclara qu’une défense officielle pourrait seule l’empêcher d’assister à la fête au même titre que tous les autres professeurs du collège. Il va sans dire que cette défense officielle ne lui fut pas envoyée ; aussi, au jour fixé, prit-il tranquillement sa place à la table dressée dans la grande salle de l’Institut.

Deux jours après, il reçut la visite du chef de la police secrète, qui l’invita poliment à donner sa démission et à se retirer dans ses terres avec interdiction d’en sortir. Par surcroît d’amabilité on lui donna l’escorte de deux anges gardiens en habits de gendarmes.

C’est ainsi que Wassiltzew s’installa dans sa maison.

Il est facile d’imaginer l’effet que cet événement produisit dans la contrée. Les raisons qui avaient amené la soudaine apparition de Wassiltzew donnèrent lieu aux bruits les plus absurdes et les plus exagérés ; beaucoup de gens voyaient en lui un conspirateur dangereux, ce qui lui constituait une auréole mystérieuse, terrible et en même temps attrayante, car en Russie, à moins d’appartenir à la police secrète, on éprouve toujours un instinctif sentiment de respect pour tout criminel politique.

Les Barantzew étant les plus proches voisins de Wassiltzew, il n’est pas étonnant que les deux filles aînées se trouvassent portées naturellement à considérer cet intéressant personnage, envoyé par le ciel, comme leur propriété. Il était garçon, et quoique n’étant ni beau ni jeune, — il avait dépassé la quarantaine, — il pouvait cependant passer pour un parti sortable, vu la rareté des épouseurs.

Il est probable que Wassiltzew eût été fort surpris d’apprendre le rôle important que jouait sa personne dans les causeries et les plans de ces demoiselles. Un hasard étrange voulait que, pendant tout l’été, il lui fût impossible de sortir sans les rencontrer l’une ou l’autre dans des costumes fantasques et des poses pittoresques. Tantôt il apercevait l’espiègle Hélène perchée comme un écureuil sur une branche, l’examinant d’un air mutin à travers l’épais feuillage ; tantôt c’était la languissante Lise, nouvelle Ophélie, se penchant rêveusement sur l’étang, une couronne de myosotis dans la main. Il fallait entendre les petits cris effrayés et gracieux que jetaient les deux belles ainsi surprises à l’improviste !

Cependant, ces rencontres n’aboutissaient à rien. Wassiltzew saluait froidement, maladroitement, et passait sans entamer de conversation. Aussi les jeunes filles en vinrent-elles à la conclusion que leur voisin était un ours mal léché.

Mais si des relations amicales ne purent se former entre Wassiltzew et les deux filles aînées du comte Barantzew, il en fut tout autrement avec Véra, et pourtant leur première rencontre n’eut rien de poétique.

Pour trouver une distraction à sa solitude et à l’uniformité de son existence actuelle, Wassiltzew, profitant des derniers jours de l’été, faisait de longues promenades. Mais comme tous ceux qui ne sont pas initiés à la vie de campagne dans les provinces russes, il lui arrivait de courir certains dangers et de se trouver parfois dans des situations périlleuses. Personne parmi ses collègues ne l’avait jamais soupçonné de manquer de courage ; au contraire, ils craignaient continuellement qu’il ne leur fît tort par trop de témérité. Lorsque sa carrière de professeur se termina d’une façon si inattendue, ses amis s’écrièrent avec tristesse : « C’était inévitable ! ce risque-tout ne pouvait que mal finir. » Lui-même avait conscience de sa vaillance. Dans ses pensées les plus intimes — celles qu’on ne dit pas à son meilleur ami — il se voyait parfois accomplissant des prodiges de valeur, et du fond de son cabinet de travail, il prenait part à la défense d’une barricade.

Néanmoins, Wassiltzew n’avait pas confiance qu’en sa propre bravoure : il avait un profond respect pour les chiens du village qui avaient, disait-on, mis en pièces une mendiante au printemps dernier, et pour le taureau qui déjà par deux fois avait enlevé le berger sur ses cornes ; mais il ne tenait pas à faire leur connaissance d’une façon plus intime.

Un beau jour qu’il s’était éloigné passablement de la grand’route, par des sentiers à peine frayés, il marchait, selon son habitude, la tête basse, absorbé dans ses pensées, sans regarder à droite ni à gauche. Revenant subitement à lui, il s’aperçut qu’il suivait au milieu d’une prairie marécageuse une voie étroite qu’il ne pouvait quitter sans enfoncer jusqu’à la cheville ; devant lui coulait un ruisseau assez large et derrière on entendait le piétinement et les mugissements du troupeau du village.

— Eh ! l’homme ! Arrête un peu tes bêtes, cria Wassiltzew.

Mais le berger, garçon de quinze ans, à moitié idiot, et auquel on n’avait donné cette place que parce qu’il était incapable de tout autre travail, ne répondit que par quelques sons inarticulés et un éclat de rire imbécile.

Wassiltzew ne savait quel parti prendre.

— Sautez le ruisseau, il n’est pas profond ! lui cria une voix rieuse, presque une voix d’enfant.

Wassiltzew regarda d’où venait ce bon conseil et vit sur un monticule, de l’autre côté du ruisseau, à une vingtaine de pas, une fillette de quinze ans environ, coiffée d’un chapeau défraîchi et vêtue d’une méchante robe d’indienne fanée.

Véra, amenée aussi en cet endroit par le désœuvrement, examinait curieusement l’individu qu’un aussi insignifiant obstacle pouvait arrêter.

— Sautez donc hardiment ! cria-t-elle encore une fois ; mais Wassiltzew restait indécis.

Alors Véra descendit en courant, traversa la prairie, enfonçant dans la vase ses chaussures éculées, et saisit une planche qu’elle lança en travers du ruisseau, éclaboussant ses bas blancs et le pantalon clair de son voisin.

Une fois hors de danger, Wassiltzew éprouva une vive confusion de s’être montré poltron. Il esquissa une formule de remerciement et resta devant Véra, souriant d’un air contraint, ne voulant pas la quitter sur cette mauvaise impression et ne sachant comment lier conversation avec cette petite sauvagesse qui le dévisageait obstinément.

— Quel livre avez-vous là ? Peut-on voir ? trouvant enfin un mot à dire.

Véra tenait sous le bras sa précieuse Vie des martyrs.

Wassiltzew ouvrit le livre à tout hasard et lut ce qui suit :

« L’empereur Dioclétien, courroucé contre l’honnête martyr Isidore, ordonna à ses gardes de le conduire au Capitole… »

— Quelle sottise ! s’écria involontairement Wassiltzew.

Les yeux bleus de Véra s’assombrirent. Avec un geste d’indignation, elle saisit le livre, tourna le dos à son interlocuteur et, sans se retourner, prit le chemin de la maison.

Ce soir-là, Wassiltzew pensa plus d’une fois à l’épisode comique du matin. Ce souvenir le faisait rire, tout en le dépitant légèrement.

Le lendemain, sans motif raisonné, il retourna à l’endroit de sa honteuse défaite.

À son étonnement, il y trouva Véra. Pensive et sérieuse, elle était au bord du ruisseau et semblait l’attendre.

— Bonjour ! lui dit-il amicalement, lui tendant la main.

— Est-il possible que tout cela soit faux ? demanda-t-elle au lieu de répondre et levant sur lui ses grands yeux inquiets et presque suppliants.

La veille, elle s’était fâchée en entendant critiquer son livre favori, mais bientôt sa colère avait fait place à un sentiment plus pénible.

Dans l’opinion générale, le voisin avait une grande intelligence et beaucoup d’instruction. Il devait donc savoir à quoi s’en tenir. Serait-il possible que toute l’histoire des martyrs ne fût qu’un conte ? Le doute la faisait tant souffrir qu’il lui fallait s’éclairer coûte que coûte.

— C’est du livre que vous parlez ? demanda Wassiltzew en riant. Mais, Mademoiselle, réfléchissez. L’empereur Dioclétien régnait à Bysance et le Capitole se trouve à Rome. Comment pouvait-il ordonner aux gardes d’y mener l’honnête martyr Isidore ?

— Ah ! c’est ainsi que vous l’entendez ! Alors il n’y a que cela de faux ?

— Comment « que cela » ? Il me semble que cela suffit !

— Mais est-il vrai qu’il y a eu des martyrs ?

— Certainement.

— Et qu’on les a coupés en morceaux, brûlés et fait dévorer par des bêtes féroces ?

— Tout cela est vrai.

— Ah ! Que Dieu soit béni ! s’écria Véra avec un soupir de soulagement.

— Comment ? Que Dieu soit béni ? Qu’on les ait ainsi martyrisés ?

L’originalité de cette enfant commençait à amuser Wassiltzew.

— Mais non, ce n’est pas cela ! s’écria Véra, confuse. Je veux dire : Dieu soit béni qu’au moins à cette époque-là il y ait eu de si braves gens, des saints, des martyrs.

— De nos jours, il y a aussi des martyrs, dit Wassiltzew devenu sérieux. Véra lui lança un long regard étonné.

— Ah oui, en Chine ! trouva-t-elle enfin.

Wassiltzew sourit.

— Pourquoi chercher si loin ? Il y en a plus près.

Véra ne le quittait pas des yeux et son visage exprimait un étonnement de plus en plus profond.

— N’avez-vous jamais entendu dire que chez nous, en Russie, on emprisonne et on interne les gens, qu’on les envoie en Sibérie et que parfois on les pend ? Comment pouvez-vous demander s’il y a des martyrs ?

— Mais chez nous on ne déporte et on n’interne que des criminels et des brigands !…

Ces paroles sortirent involontairement de la bouche de Véra ; à peine avait-elle eu le temps de les prononcer que son visage devint pourpre.

« Notre voisin, lui aussi, est interné », pensa-t-elle.

— On interne aussi pour autre chose ! dit Wassiltzew à demi-voix.

Ils continuaient à marcher côte à côte en silence ; Véra, la tête baissée, tiraillait nerveusement les bouts de son fichu. Des pensées étranges, presque insensées, remplissaient sa tête. Elle craignait de dire une bêtise, de blesser le voisin, et cependant cette question avait pour elle une importance si vitale qu’elle ne pouvait se laisser arrêter par des conventions de politesse.

— Quel est le motif de votre internement ? demanda-t-elle rapidement, sans regarder Wassiltzew.

Celui-ci sourit.

— Cela vous intéresse-t-il beaucoup ? demanda-t-il.

Véra fit de la tête un signe affirmatif ; son visage répondait pour elle.

— Et ces martyrs contemporains vous intéressent-ils aussi ?

Les yeux de Véra brillèrent d’un éclat encore plus vif.

— Voulez-vous que je vous raconte tout cela ? Seulement, je vous avertis que je serai obligé de vous parler de bien autre chose encore.

Le visage de Véra rayonnait.

— Je serai peut-être forcé de vous parler aussi de Dioclétien et du Capitole. M’écouterez-vous ?

— Oh oui ! Certainement !

V[modifier]

Le lendemain, Wassiltzew fit une visite au comte Barantzew et des relations s’établirent vite entre eux ; aussi quand Wassiltzew proposa, quelque temps après, de donner à Véra des leçons gratuites, son offre fut-elle acceptée avec empressement, d’autant que le comte, malgré toute sa légèreté, éprouvait des remords de conscience à la pensée que sa fille cadette grandissait avec un bagage de connaissances aussi léger que celui de la première paysanne venue.

À partir de ce moment, les sœurs de Véra, persuadées qu’elle était parvenue à conquérir le cœur de leur voisin, la félicitèrent en riant de cette victoire. Se moquer de son « adorateur » devint bientôt une habitude pour elles. Ces conversations et ces agaceries éveillèrent d’abord chez Véra un sentiment de confusion et de colère ; mais peu à peu elle y trouva un certain charme. N’est-il pas toujours flatteur d’entendre dire qu’on a inspiré une passion ? Cela lui donnait une importance qu’elle était loin de s’accorder auparavant.

— Eh bien ! Comment t’a-t-il parlé aujourd’hui ? S’est-il déclaré ? Ne fais donc pas de cachotteries ! C’est ainsi qu’après chaque leçon les sœurs de Véra la pressaient de questions.

Et Véra, malgré elle, commençait à raconter ; elle racontait même ce qui n’avait jamais eu lieu. Ses sœurs savaient si bien expliquer chaque mot prononcé par Wassiltzew que ce mot prenait une tout autre signification que celle qu’il avait voulu lui donner.

Sans qu’elle s’en aperçût, le voisin occupait presque toutes les pensées de Véra et son image ne lui paraissait plus la même. « Une vraie perche, ni jeune ni beau, un visage terreux et des yeux tellement myopes qu’ils semblaient ne rien voir, même avec des lunettes ! » C’est ainsi qu’elle l’avait dépeint après leur première rencontre. Maintenant qu’il était passé au rang d’adorateur, elle éprouvait un si grand désir d’en faire un héros, qu’elle commença à lui trouver chaque jour des qualités nouvelles. Une fois c’était son sourire qui lui paraissait agréable ; une autre fois elle faisait la remarque que les petites rides, très drôles, qui se formaient autour de ses yeux lorsqu’il riait, avaient du charme.

Toutes ses heures, dès lors, se passaient dans une attente continuelle et inconsciente ; elle voyait arriver chaque leçon avec des battements de cœur, et pendant tout le temps de la leçon elle était nerveuse et palpitante, se demandant : « Est-ce pour aujourd’hui ? »

Véra et Wassiltzew sont seuls dans la chambre d’études. La leçon est finie, mais le maître ne s’en va pas. Il a mis son livre de côté et se laissant tomber dans un fauteuil, la tête appuyée sur sa main, il reste pensif, ce qui lui arrive assez souvent.

Véra, immobile, est assise à côté de lui. Elle éprouve un sentiment de gêne et n’ose bouger, les yeux fixés sur la main maigre et brune de Wassiltzew ; elle examine machinalement une grosse veine bleue qui commence au poignet en écartant quelques petits poils et se rétrécissant soudain aboutit au médium. Il va faire nuit ; tous les objets perdent peu à peu leurs contours. À mesure que la main de Wassiltzew s’efface dans cette obscurité, Véra fait des efforts pour la voir encore. Une étrange inertie la cloue sur place ; son cœur bat violemment ; elle entend dans ses oreilles comme le bruit lointain d’eau coulante.

Tout à coup Wassiltzew revient à lui.

— Véra, chère enfant…, commence-t-il doucement, continuant sa pensée et caressant de sa main celle de son élève.

— Voilà le moment ! Il va faire une déclaration !… se dit Véra.

Mais ses nerfs sont trop tendus. Quelque chose lui serre la poitrine et la gorge ; encore un mot, et il lui semble qu’elle va suffoquer.

— Je vous en supplie, ne dites rien ! Je sais tout !… Ces paroles s’échappent de ses lèvres comme un cri étouffé.

Elle bondit de sa chaise et se sauve dans le coin opposé de la chambre.

Wassiltzew ahuri la regardait en silence, complètement décontenancé.

— Véra, mon enfant, qu’as-tu ? murmure-t-il enfin craintivement.

Le son de sa voix dégrisa Véra ; elle comprit qu’elle avait fait une énorme, une terrible méprise.

Que faire et comment la lui expliquer ?

— J’ai pensé… il m’a semblé…, balbutia-t-elle d’une voix inintelligible.

Wassiltzew ne la quittait pas des yeux et son visage, sur lequel se lisaient d’abord la crainte et l’étonnement, prenait une expression presque désagréable.

— Véra, je veux et j’exige que vous me disiez ce qui vous a semblé ! Debout devant elle, il serrait fortement ses mains ; sa voix était dure et métallique ; ses yeux bleus de myope scrutaient son visage.

Sous la pression de ce regard investigateur, Véra sent qu’elle perd toute volonté, toute domination d’elle-même. Elle sait que l’aveu sera terrible, mais fût-il même question de vie et de mort, elle ne pourrait ne pas répondre : il faut qu’elle dise la vérité.

— J’ai cru… que vous étiez amoureux de moi ! murmure-t-elle d’une voix entrecoupée.

Wassiltzew lâcha ses mains comme si un serpent l’eût mordu.

— Véra, Véra ! Vous ne valez pas mieux que les autres ! cria-t-il d’un ton de reproche en quittant la chambre.

Véra resta seule, anéantie.

— Quelle honte ! comment vivre après cela ? fut sa première pensée quand le lendemain matin elle se réveilla après quelques heures d’un sommeil fiévreux.

Le jour commençait à peine. Ses sœurs dormaient encore d’un profond sommeil.

Hier, elles n’avaient rien remarqué, rien soupçonné ; mais que diront-elles quand elles sauront ! Avoir été pendant tout un mois l’héroïne d’un roman, et n’être plus qu’une petite fille sotte et outrecuidante ! Quelle honte, quelle honte !

Véra cache sa tête sous la couverture et pleure amèrement, convulsivement, mordant son oreiller pour ne pas être entendue.

Lise se retourne dans son lit. Les deux sœurs commencent à s’éveiller.

— Pourvu qu’elles ne remarquent rien !

Cette pensée sèche les larmes de Véra ; elle se lève comme si de rien n’était, s’habille, cause tout le jour comme à l’ordinaire ; elle rit même.

Parfois elle parvient à oublier ce qui s’est passé ; mais elle continue à éprouver au cœur cette même douleur sourde, lancinante et inconnue jusqu’alors.

Enfin arrive le jour de la leçon.

— Que va-t-il se passer ? pense Véra et elle se sent glacée à l’idée de revoir Wassiltzew.

Vers trois heures arrive un petit garçon de la maison voisine avec une lettre de son maître qui ne se sent pas bien et prie qu’on l’excuse de ne pouvoir donner sa leçon.

— Grâce à Dieu ! se dit Véra avec un sentiment de soulagement.

Et la vie de jadis, décolorée, pleine d’ennui, recommence pour elle.

Elle erre de nouveau pendant des journées entières d’une chambre à l’autre ne sachant que faire et qu’entreprendre. Elle n’a rien dit et pourtant ses sœurs soupçonnent quelque chose et la persécutent de questions blessantes. Véra évite leur société le plus possible.

Ainsi passe une semaine, et une autre commence. Wassiltzew ne vient toujours pas.

— Il ne viendra plus jamais, se disait Véra chagrine et presque irritée. Cependant, un jour où seule dans la chambre d’études elle feuilletait distraitement ses livres, elle entendit dans le corridor un bruit de pas bien connus.

Le sang lui afflua au cœur ; un instant il lui sembla qu’il avait cessé de battre. Son premier mouvement fut de fuir, mais avant qu’elle eût pu mettre son projet à exécution, Wassiltzew entra dans la chambre.

Il avait l’air tranquille et bienveillant, comme si rien ne s’était passé, et ces interminables journées n’avaient rien changé à sa manière d’être.

Et Véra ? Elle l’avait haï pendant cette semaine, mais en ce moment un sentiment de joie intense, délirante remplissait son être. Elle avait encore honte, douloureusement honte, et cependant le bonheur débordait.

— Véra, ma petite amie, cela ne peut continuer ainsi ! Sa voix était calme et caressante, comme s’il se fût adressé à une enfant. Il s’est passé entre nous un petit malentendu — fort désagréable — mais nous allons causer longuement, une fois pour toutes, et puis nous oublierons et serons des amis comme auparavant.

J’ai quarante-trois ans, ma petite Véra ; je suis vieux, j’ai trois fois votre âge ; vous pourriez être ma fille, mais non ma femme. Vous aimer serait non seulement stupide, ce serait lâche de ma part. Heureusement que jamais la pensée ne m’en est venue. Mais je vous ai voué une amitié profonde et sincère, et mon plus ardent désir est que vous deveniez vraiment noble, bonne et utile. Les jeunes personnes futiles et coquettes seules s’imaginent qu’un homme ne peut rester une demi-heure dans leur société sans penser à les courtiser. Mais vous, Véra, vous ne leur ressemblez pas, n’est-il pas vrai ?

Véra ne dit mot ; elle baissa la tête, de grosses larmes tremblaient au bout de ses longs cils ; en ce moment elle n’éprouvait aucun sentiment de haine contre Wassiltzew.

— Écoutez-moi, amie, et donnez-moi la main, continua Michel Stiepanovitch.

Pour bien vous montrer combien je tiens à vous, je vais vous dire ce que je n’ai jamais dit à personne. J’ai aimé une fois dans ma vie. Je n’ai jamais rencontré depuis une jeune fille meilleure…

Mais son sort fut terrible… C’était bientôt après l’attentat de Karakosow…

On soupçonnait et on arrêtait tout le monde ; il suffisait d’un mot imprudent pour aller en prison. Elle aussi fut arrêtée. Les prisons étaient pleines, et elle passa six mois dans une cave humide et sombre, que l’eau inondait parfois. Quand son tour arriva d’être jugée, il se trouva qu’il n’y avait contre elle aucune preuve. Il fallut la relâcher. Mais elle était frêle et délicate, et, dans cette cave humide, elle avait contracté une cruelle maladie, la plus atroce de toutes celles qui existent : une carie des os, celle qu’on nomme la carie des prisons. L’agonie dura trois ans. Il va sans dire que je ne la quittai pas une seconde. Chaque jour je voyais l’implacable ennemi faire son œuvre de destruction, la manger toute vive. Ses souffrances étaient si grandes que moi qui l’aimais de toute mon âme, j’appelais la mort comme une délivrance. Après cela, mon enfant, vous comprendrez qu’un homme qui a souffert ainsi ne puisse plus aimer… Et puis, dans un pays où se passent des choses semblables, a-t-on le droit de penser à l’amour, au bonheur ?…

L’émotion coupa la parole à Wassiltzew, Véra sanglotait amèrement.

Après quelques minutes, Wassiltzew lui montra le portrait de sa fiancée avant sa maladie : un visage beau et intelligent aux yeux sombres et rêveurs. Il sembla à Véra que jamais elle n’avait vu des traits plus nobles ; elle appliqua ses lèvres sur le portrait comme sur une image de martyre, et les larmes aux yeux elle répéta son vœu d’enfance : conquérir une couronne de martyre ! Seulement ce n’était pas en Chine qu’elle irait la chercher ; elle savait maintenant qu’en Russie le sort réserve cette couronne à plus d’une.

De ce jour il n’y eut plus de malentendu entre Véra et Wassiltzew, et leur amitié fut scellée à jamais.


VI[modifier]

Avril touchait à sa fin ; cette année-là le printemps était apparu soudainement. Les rivières s’étaient dégelées, la neige avait fondu depuis longtemps, mais il continuait à faire froid ; la végétation se développait lentement, sans énergie, comme à contre-cœur. Chaque brin d’herbe avait l’air de se faire prier pour secouer la torpeur hivernale et sortir de dessous terre une tige tendre et frileuse. On ne sentait en rien la fièvre du renouveau. Cependant une nuit la pluie vint, fine et tiède, et dès ce moment ce fut comme une féerie. Il semblait que chaque petite goutte d’eau tiède et parfumée versait un levain dans le sein de la terre. Il y eut un réveil général, une passion de vivre ; tout se hâtait, écartant le voisin, l’écrasant, semblant craindre d’arriver trop tard ; chaque molécule vivante paraissant décidée à défendre son droit.

Le lendemain matin les habitants des Borki furent stupéfaits. En une nuit tout avait changé ! Le jardin, les champs, les bois étaient méconnaissables : noirs et nus hier au soir, une légère verdure les recouvrait ce matin. L’air était devenu léger et parfumé.

C’est le moment de la plus forte fièvre printanière. Les bouleaux ont poussé de jeunes feuilles fines et transparentes comme une dentelle. Les bourgeons gonflés des peupliers laissent tomber à terre leurs petites écailles collantes et résineuses remplissant l’air d’un puissant et enivrant arôme. Le pollen jaune et parfumé des fleurs du noisetier et de l’aune flotte dans l’air avec les blanches pétales de l’aubépine et du cerisier.

Les sapins lancent de longues pousses d’un vert tendre, qui montent semblables à des candélabres, se détachant sur le fond sombre de la verdure ancienne. Seul le chêne reste sec et morose, paraissant oublier le printemps.

Chaque jour arrivent du midi de nouveaux hôtes. La semaine dernière on avait vu se découper sur le ciel le premier triangle noir des grues ; le pic fait entendre un coup sec dans le creux du vieux hêtre ; les hirondelles cherchant leurs nids vides se pressent sous le toit du balcon et entreprennent une lutte acharnée avec les moineaux qui les ont occupés pendant l’hiver.

De chaudes effluves sortent du sol : il semble qu’on distingue le bruit du travail étrange et mystérieux qui se produit dans ses entrailles. Impossible de faire un pas sans écraser le germe d’une vie naissante. Un murmure d’amour semble s’élever au-dessus de l’étang : dans chaque flaque d’eau pullulent des milliards de formes diverses, et tout cela remue et vit, pénétré de l’importance de son propre moi.

Dans l’ancienne chambre d’études une jeune fille est penchée sur la table ; elle paraît avoir dix-huit ans, sa taille est élancée et son profil finement sculpté ; ses yeux bleu foncé, bordés de cils noirs, sont rêveurs.

Un livre ouvert est devant elle ; c’est un volume de Dobroliuboff ; il est facile de voir qu’elle ne peut fixer ses pensées sur sa lecture. À chaque instant elle lève la tête et se renverse sur le dossier de sa chaise ; ses doigts agitent machinalement un coupe-papier en ivoire. Tout à coup ses yeux expriment l’impatience de l’attente.

Il n’est pas facile de reconnaître dans cette belle jeune fille l’ancienne petite Véra. Depuis sa mémorable explication avec Wassiltzew, trois années ont passé dans le calme, sans aucun événement extérieur, mais riches pour elle en travail et en impressions.

Son amitié avec Wassiltzew n’avait fait que croître et se fortifier ; seulement, elle était devenue une étrangère pour sa famille. Ses sœurs avaient fini par se fatiguer de la taquiner au sujet du voisin et s’étaient complètement détournées d’elle ; quant aux parents, les relations avec Wassiltzew datant de son enfance, ils n’avaient pas cru devoir y mettre obstacle lorsqu’elle eut grandi, suivant en cela leur habituelle légèreté. Cependant, la considération qu’ils avaient autrefois pour Wassiltzew avait sensiblement diminué pendant ces derniers temps. On lui reprochait de graves méfaits. D’abord il avait cédé aux paysans, sans exiger d’eux le rachat d’usage, toutes les terres dont ils n’étaient jusque-là que les fermiers ; en dehors du tort qu’il s’était fait à lui-même, il donnait ainsi un fort mauvais exemple dans la contrée. Puis on le soupçonnait de donner des conseils aux paysans des terres voisines, et il avait fait avorter mainte combinaison inventée par l’un ou l’autre des seigneurs pour s’avantager dans les partages, au préjudice de leurs anciens serfs.

En somme, quoiqu’on ne pût formuler aucune preuve certaine contre Wassiltzew, tout le monde s’accordait pour trouver que sa conduite n’était pas ce qu’elle aurait dû être dans sa position : il semblait oublier que l’exil politique oblige un homme à beaucoup de circonspection. L’un de ses voisins avait bien essayé de lui faire comprendre que le gouverneur du district était loin de l’approuver, mais il n’avait pas semblé prendre garde à cet avis.

Si les seigneurs boudaient Wassiltzew, les paysans l’adoraient. Ils avaient commencé par le craindre, il est vrai, et par se méfier de lui, lors de l’abandon qu’il leur fit de ses terres ; puis ils avaient supposé qu’il était peu pratique et même peu intelligent. Mais ils comprirent cependant que cet acte ne pouvait guère s’expliquer par un manque de raison, car chaque fois qu’ils venaient le consulter pour affaires, ils le trouvaient toujours prêt à leur donner un conseil sensé et à les aider de toute autre manière. Alors ce fut un véritable état de siège. Fallait-il tirer au clair une affaire de famille délicate et embrouillée ou adresser une requête au tribunal, on accourait à lui.



Les leçons terminées, Véra et son professeur font des lectures et s’oublient dans d’interminables causeries roulant presque toujours sur des sujets abstraits, n’ayant aucun rapport à leurs propres personnes. Aujourd’hui comme jadis ils parlent souvent des martyrs de nos jours ; Véra est toujours aussi décidée, plus décidée que jamais à suivre leurs traces.

Mais cette couronne de martyre ne se présente à son imagination que dans un avenir lointain ; pour le moment sa vie est pleine d’un charme infini et de jour en jour elle la sent meilleure et plus heureuse.

Cependant ces derniers jours lui ont semblé tristes. Wassiltzew était absent pour des affaires que lui avaient confiées les paysans, et le temps semblait long à la jeune fille, privée de sa bonne causerie du soir avec son ami. Elle n’avait plus de courage au travail et s’ennuyait.

Heureusement ces jours maussades allaient finir, car le petit domestique du voisin était accouru cette après-midi, disant que son maître était de retour et viendrait ce soir prendre le thé chez les Barantzew.

— Ainsi dans une demi-heure il sera ici ! pensait Véra et elle fut envahie par un sentiment de joie si intense qu’elle ne put rester en place et que, mettant son livre de côté, elle s’approcha de la fenêtre. Les rayons obliques du soleil couchant l’aveuglèrent d’une vive lueur : elle fut obligée de fermer les yeux.

« Comme il fait bon dehors ! Il me semble que jamais je n’ai vu un printemps aussi splendide ! Tout pousse comme par miracle ! Ce matin la pente de la colline semblait encore grise, et ce soir on peut y cueillir des perce-neige à pleines mains ! On les dirait sorties de terre toutes fleuries ! Dans un des contes que j’ai lus, on parle d’un beau garçon dont la vue était tellement perçante qu’il voyait l’herbe pousser. Cela n’a rien d’étonnant au printemps ! Si je regardais fixement, je crois que je pourrais aussi le voir… Voilà le coucou qui chante pour la première fois cette année… Que tout cela est beau ! Mon cœur est plein d’allégresse et des larmes de joie me montent aux yeux ! »

Wassiltzew entrait en ce moment. Véra courut à sa rencontre avec une telle expression de bonheur qu’il s’arrêta stupéfait. Et lui prenant les deux mains, il la contempla avec ravissement.

— Véra ! Quel changement ! J’ai eu de la peine à vous reconnaître ! Il y a deux semaines je vous ai quittée enfant, et je vous retrouve… Il n’acheva pas sa pensée, mais ses yeux dirent le reste.

Véra devient rouge et involontairement baisse les yeux. Elle se sent heureuse de se retrouver avec lui. En effet, ces deux semaines ont changé les choses. Jamais auparavant ses mains ne devenaient glacées et ses joues ne brûlaient ainsi en sa présence. Machinalement, pour cacher son émotion, elle examine les livres épars sur la table.

— Non, Véra, mettons nos études de côté pour aujourd’hui, causons plutôt.

Il s’assied sur une chaise près de la fenêtre ouverte et allume une cigarette. Véra prend place à côté de lui ; son cœur bat rapidement et palpite comme un petit oiseau.

Il fait nuit. Tout en haut, au-dessus de leurs têtes, le ciel est d’un bleu foncé, il devient de plus en plus pâle vers l’occident et se fend à l’horizon en une ligne d’un jaune d’ambre. Les grenouilles de l’étang entonnent leur chœur avec ensemble, tandis qu’au plafond vibre le vol des premiers moustiques et qu’un hanneton traverse l’air d’un bourdonnement grave et bruyant. Près des buissons qui séparent la cuisine du jardin, on voit glisser une silhouette féminine, un fichu sur la tête et se détachant en clair ; elle s’arrête un instant indécise, se retourne et s’éloigne rapidement du côté du petit bois. Un moment après la brise du soir apporte les sons caressants d’une voix masculine, des chuchotements et des rires heureux. De la cour de la ferme arrive le son du chalumeau d’un berger artiste du village.

— Parlez-moi de cette affaire des paysans. À table, aujourd’hui, j’ai entendu des choses terribles, dit Véra tout à coup. Il est clair qu’elle se force à parler, car sa voix a des intonations qui ne lui sont pas naturelles.

Wassiltzew tressaille et semble se réveiller.

— Oui, je comprends, on m’accuse, dit-il, en se passant la main sur le front. Mais je ne désespère pas de forcer l’opinion publique en faveur de ces malheureux. Je vous raconterai tout en détail, Véra, une autre fois. En ce moment cela m’est impossible…

De nouveau quelques instants de silence, pendant lesquels on n’entend que le vol des cousins dans la chambre et la chanson du berger au dehors.

— Véra, vous souvenez-vous d’une conversation que nous avons eue, il y a trois ans ? À ce moment-là, j’étais sûr de moi, j’étais persuadé que jamais rien de pareil ne pourrait m’arriver… Et pourtant… Véra, dites-moi, est-ce que je vous semble bien vieux ?

Ces derniers mots sont à peine intelligibles.

Véra veut répondre, mais les paroles ne sortent pas de sa bouche.

La main de Wassiltzew se pose sur la sienne et ce contact leur fait perdre la respiration ; ils ne peuvent parler et craignent de faire le moindre mouvement.

— Stiépane Mikhaïlovitch ! Véra ! Êtes-vous ici ? crie la voix sonore de Lise dans le corridor.

Wassiltzew s’éloigne rapidement.

— Véra, à demain ! dit-il, en enjambant la fenêtre du jardin, et disparaît dans l’obscurité.



Une vraie nuit de printemps, troublante et parfumée, pleine de passion et d’un charme mystérieux est descendue sur la terre. Toutes les lumières du village sont éteintes. Tous les bruits cessent peu à peu. Le chalumeau du berger s’est tu depuis longtemps. Les grenouilles se reposent et les cousins eux-mêmes sont fatigués.

De temps en temps on entend un bruissement étrange dans les buissons, un clapotement d’eau dans l’étang ou l’aboiement plaintif d’un chien que le vent apporte d’un village éloigné.

Véra ne peut dormir. Elle n’a pas assez d’air dans la grande chambre qu’elle occupe toute seule. Elle se lève, ouvre la fenêtre et appuie sa joue en feu contre la vitre froide. Ce contact ne la rafraîchit pas ; son visage continue à brûler, son cœur cesse de battre par moments et une inquiétude pleine d’un charme obscur emplit son être.

Quel silence ! Le petit bois semble immense ; les arbres grands et noirs se sont comme rapprochés pour se consulter sur un mystère étrange et important. Tout à coup un son vibrant arrive jusqu’aux oreilles de Véra ; c’est une troïka qui passe sur la grand’route.

L’air est tellement pur et transparent que l’on entend le bruit des clochettes à une grande distance, cinq kilomètres peut-être ; il cesse, l’équipage tourne la colline probablement ; mais le voilà de nouveau, le son est de plus en plus distinct ; les chevaux vont évidemment au galop ; on entend déjà leur piétinement, le claquement du fouet et la voix du cocher. Mais le bruit cesse. Chose bizarre ! on dirait que l’équipage s’est arrêté tout près d’ici.

C’est étonnant combien ce son des clochettes d’attelage est émouvant dans le silence de la nuit ! Et pourtant on sait qu’il ne peut avoir pour vous aucun intérêt. Le plus souvent c’est un juge de paix ou un commissaire de police qui arrive au village pour dresser un procès-verbal. Cela n’empêche pas que le cœur ne commence à battre plus rapidement dès qu’on entend ces grelots argentins sur la grand’route.

Quelque chose semble vous appeler, vous attirer vers des contrées lointaines et inconnues.

— Que la vie est donc belle ! pense Véra, et d’un geste involontaire, elle joint les mains comme pour une prière. Wassiltzew se dit matérialiste, et Véra connaît ces nouvelles théories ; aussi croit-elle en toute sincérité, ne plus avoir la foi. Et cependant son âme se remplit d’un sentiment de reconnaissance infinie et passionnée envers l’être inconnu qui lui donne le bonheur, et par une vieille et ineffaçable habitude, c’est vers le Dieu dont elle nie l’existence qu’elle tourne son ardente prière :

— Mon Dieu ! Je sais qu’il y a dans le monde beaucoup de chagrins, de malheurs, d’injustice ! Je suis prête à me sacrifier pour ceux qui souffrent, je suis prête à donner ma vie pour eux ! Mais plus tard, mon Dieu, plus tard ! Maintenant j’ai soif de bonheur et de félicité.

Et Véra s’endort pendant quelques instants d’un sommeil inquiet.

« À demain ! » ce rayon d’espoir traverse comme un éclair son âme inconsciente et la jette de nouveau dans les fiévreuses délices de l’attente.

L’aube commence à paraître. Déjà les coqs ont chanté pour la seconde fois ; les moineaux commencent à gazouiller bruyamment sous les fenêtres de Véra, qui dort d’un sommeil agité, les joues en feu et les mains glacées. Ce n’est qu’après le lever du soleil qu’elle s’endort enfin d’un sommeil de plomb.

Aussi se réveilla-t-elle fort tard, vers midi, avec le sentiment que quelque chose d’extraordinairement heureux était arrivé la veille. Comme il fait bon se souvenir le lendemain d’une grande joie !

Véra eut de la peine à quitter son lit douillet.

— Et mon école ? se dit-elle tout à coup. Elle se leva rapidement, se préparant à s’habiller, puis voyant l’heure avancée, décida que la leçon étant déjà manquée, il ne valait plus la peine de tant se presser. Aussi se recoucha-t-elle en fermant les yeux, souriant doucement à son bonheur prochain.

La femme de chambre entr’ouvrit la porte, cherchant à voir si Véra dormait.

— Anastasie, ma bonne, pourquoi ne m’as-tu pas réveillée plus tôt ?

— Mais, Mademoiselle, je suis entrée cinq fois déjà ; vous dormiez si bien que je n’ai pas voulu vous déranger.

Quel visage étrange elle a aujourd’hui, pensa Véra.

— Savez-vous, Mademoiselle, qu’il nous est arrivé un malheur ! dit tout à coup la bonne avec un ton d’émotion unie à un certain contentement que prennent les domestiques pour communiquer les événements les plus divers.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’écrie Véra sautant du lit.

Sans savoir de quoi il s’agit, son cœur prévoit un malheur.

— La police est venue cette nuit chez notre voisin, répond Anastasie.


VII[modifier]

La terrible nouvelle fut un coup de foudre. Un colonel et deux gendarmes étaient descendus chez Wassiltzew. Le colonel avait exhibé un ordre sur papier timbré, émanant de l’autorité supérieure et invitant le gentilhomme Stiépane Mikhaïlovitch Wassiltzew, personnage fort dangereux pour le pays, à changer sa résidence actuelle contre celle de Viatka, séjour charmant quoique fort éloigné.

On lui donnait trois jours pour mettre ordre à ses affaires, après quoi il serait accompagné au lieu de sa destination.

Il est facile de se représenter l’impression produite sur toute la famille Barantzew par cet événement. Ce fut le comte qui s’en effraya le plus. Comme beaucoup de ses compatriotes, il était fort libéral en théorie, frondeur même, et critiquait volontiers le gouvernement — portes closes ; mais le collet bleu d’un fonctionnaire apparaissait-il à l’horizon — il se calmait subitement et devenait le plus paisible et le plus fidèle des serviteurs impériaux.

Dans le cas présent son manque de courage habituel se doublait de remords bien justifiés. Comment avait-il pu permettre que l’intimité s’établît entre sa fille et cet homme dangereux ? Il était donc aveugle ? Ce Wassiltzew qu’hier encore il considérait comme un excellent parti pour Vera, lui devint tout à coup odieux : un vagabond sans foi ni loi qu’on devait être honteux de connaître. Il ne pouvait plus être question de mariage entre lui et Véra : la jeune fille était compromise, presque déshonorée.

Comme dans tous les cas difficiles de sa vie, le comte s’empressa d’étouffer le sentiment de sa propre responsabilité en accablant les autres de reproches.

— Toi, ma chère, tu n’es bonne qu’à soigner tes névralgies et tu ne sais pas garder ta fille, dit-il à sa femme.

La comtesse sentait bien l’humiliation qui résulterait pour eux de toute cette histoire, et savourait d’avance la douceur enfiellée des questions naïves que ne manqueraient pas de lui faire les dames de la ville à leur première rencontre.

Tous, y compris les domestiques, se trouvaient en proie à ce sentiment de panique inconsciente que produit en Russie la vue d’un uniforme bleu [5]. Chacun s’attendait à une catastrophe inévitable. « Voilà la police qui arrive chez nous », annonça un jour avec un cri d’effroi la petite servante Fiénia, en entendant le son des clochettes d’attelage sur la grand’route.

Tous les habitants de la maison furent pris d’une épouvante folle. La comtesse courut à sa chambre et se mit au lit, pensant y trouver l’asile le plus sûr. Le comte ne fit qu’un saut à la chambre de Véra et s’emparant au hasard des papiers et des livres qui lui tombaient sous la main, les jeta dans le poêle flambant. Les domestiques avaient tous disparu.

Ce ne fut qu’une fausse alerte, — un employé de la douane qui passait, — mais il fallut du temps pour se remettre de cette émotion.

Quant à Véra, le coup qui la frappa était si inattendu, si horrible qu’elle restait dans un état d’abattement complet sans pouvoir mesurer ce malheur dans toute son étendue.

Cette pensée qu’on allait emmener Wassiltzew, les séparer pour toujours, était si atroce qu’elle ne pouvait la caser dans son cerveau. Ce qui arriverait « après » — elle ne se le représentait même pas. Cet « après » hantait son imagination comme un abîme sans fond et sa tête tournait dès qu’elle y plongeait le regard. Pour le moment, son inquiétude et son tourment c’était qu’il partît sans lui dire adieu. Le voir encore une fois, une heure, une minute, et puis — arrive que pourra ! Parfois, il lui semblait qu’il leur suffirait de se revoir pour que tout fût réparé et s’arrangeât d’une façon ou d’une autre.

Tous ses désirs, toutes ses pensées, toute sa volonté se concentraient en un seul besoin : le revoir !

Mais ce n’était pas chose facile. Wassiltzew était prisonnier dans sa propre maison et gardé à vue par les gendarmes.

On surveillait aussi Véra sévèrement. Toute la famille la croyait capable d’un acte de désespoir et on ne la laissait pas seule un instant ; le jour c’étaient sa mère et ses sœurs qui la gardaient et la nuit ce soin était confié à Anissia.

Le deuxième jour touchait à sa fin et Véra n’avait pu encore trouver le moyen de quitter la maison. Elle était sans nouvelles de Wassiltzew, car personne n’entrait de chez le voisin, pas même un chien.

Le lendemain, à l’aurore, on l’emmènerait et alors tout serait fini. À cette pensée, il semblait à Véra qu’elle devenait folle.

— Anissia, mon amie, ma petite colombe ! Laisse-moi l’aller voir ! Une heure, une seule ! Personne ne le saura, supplia-t-elle.

— Y pensez-vous, Mademoiselle ? répondit Anissia, en faisant des deux mains un geste d’effroi.

— Anissia ! Souviens-toi de ta jeunesse ! Tu m’as dit plus d’une fois combien la vie était dure pour vous au temps du servage ! C’est à cause de vous, à cause des paysans que Stiépane Mikhailovitch est persécuté.

— Ah, Mademoiselle, ma pauvre demoiselle, n’en parlez pas ! Je sais que le voisin est bon. Nous autres, croyez-le bien, nous le plaignons du fond du cœur ! Et vous aussi nous vous plaignons. Nous disions souvent que ce serait un bon mariage ! Et nous étions heureux en vous regardant tous les deux. Mais que faire ? C’est la volonté de Dieu !… Mademoiselle, maîtresse, que faites-vous ? Avez-vous perdu la tête, ma colombe chérie ! Est ce bien devant moi, vile esclave, que vous vous mettez à genoux !

Véra, au comble du désespoir, s’était jetée aux genoux d’Anissia et lui embrassait les mains.

— Anissia, si tu ne veux pas, mon sang retombe sur toi ! Je te jure que je mourrai si je ne le vois pas avant son départ.

Anissia n’avait pas un cœur de pierre. Après beaucoup de recommandations et de soupirs, elle promit enfin à Véra de la laisser sortir par le perron de service, plus tard, lorsque tout le monde serait couché.

Il faisait nuit quand Véra, vêtue de la robe d’Anissia, un vieux châle sur la tête, se glissa hors de la maison. De jour le soleil était déjà chaud, mais le soir il y avait encore de légères gelées ; les ornières de la grand’route se recouvraient d’une mince pellicule de glace qui craquait sous les pas de Véra ; un frisson fiévreux secouait ses membres.

Le ruisseau séparant les deux propriétés était sorti de son lit et rendait la route impraticable ; on était obligé de faire un détour de deux kilomètres, et il semblait à Véra, qui jamais encore ne s’était trouvée en pleine campagne la nuit, que le chemin était tout autre que le jour. Elle ne reconnaissait pas les lieux qui lui étaient le plus familiers.

Mais elle avançait sans se retourner, ne ressentant ni frayeur ni émotion ; la douleur du prochain départ de Wassiltzew semblait endormie. La tête lui tournait, ses pensées semblaient noyées dans un brouillard et ce sentiment n’avait rien de désagréable. Ses pieds étaient légers, elle ne sentait plus le poids de son corps, marchait comme dans un rêve et ne revint à elle qu’à l’entrée de la propriété de Wassiltzew.

La maison était dans les ténèbres : tout le monde dormait. Une seule fenêtre reflétait une faible lumière. Véra frappa un petit coup timide d’abord ; personne ne répondit ; alors elle frappa de plus en plus fort. Deux chiens aboyèrent avec rage ; on entendit un bruit de pas : c’était un des gendarmes qui arrivait tout endormi, ses pieds nus chaussés de savates et son uniforme négligemment jeté sur ses épaules ; il portait une lanterne allumée.

— Qui est là à rôder ainsi la nuit ? Que voulez-vous ? grogna-t-il en ouvrant la porte. Eh ! Mais c’est une donzelle… Et sa mauvaise humeur fit place à l’étonnement.

— J’ai besoin de voir Monsieur, murmura Véra d’une voix à peine intelligible. Elle tremblait de tous ses membres, sans cependant rien perdre de sa résolution.

Le gendarme leva sa lanterne de manière à éclairer le visage de Véra et se mit à l’examiner sans cérémonie et sans se presser. Ça doit être une femme de chambre ! se dit-il, sa colère tombant tout à fait.

— Eh, la belle ! Tu sembles fort bien connaître le moyen d’aller chez Monsieur la nuit ! dit-il enfin d’un ton goguenard. Mais ce soir, vois-tu, il ne te sera pas facile d’arriver à lui, ajouta-t-il, changeant de ton et devenant de nouveau rigide.

— Laissez-moi passer, au nom de Dieu ! supplia Véra. De tout ce qu’avait dit ce gendarme elle n’avait compris qu’une chose : c’est qu’on ne la laisserait pas arriver jusqu’à Wassiltzew et qu’elle serait obligée de partir sans avoir vu son ami. Sa voix exprimait une prière si intense et un désespoir si profond que le gendarme, qui avait un faible pour le beau sexe, céda.

— C’est bon, c’est bon ! Il n’y a pas besoin de beugler ! On va voir ce qu’on peut faire… Je suis obligé d’aller le dire au colonel… ajouta-t-il après un moment de réflexion.

Il laissa entrer Véra, lui fit traverser la cour et lui disant d’attendre dans l’antichambre, disparut de l’autre côté de la cloison, où le colonel, déjà couché, avait été réveillé par le bruit.

Une torpeur étrange et une complète insensibilité envahirent de nouveau Véra comme tout à l’heure sur la grand’route. Sans aucun trouble elle entendit le gendarme annoncer au colonel que la maîtresse de Wassiltzew était là voulant lui faire ses adieux. Elle entendit aussi la plaisanterie salée du colonel et sa question : « Est-elle jolie ? » Tout cela arrivait à ses oreilles sans l’émouvoir, comme si elle-même n’eût pas été en cause.

— Que diable ! Eh bien, laisse-la entrer ! Qu’il s’amuse un peu avant de partir, décida-t-il enfin. Le gendarme ouvrit la porte de l’appartement et Véra s’y élança comme une flèche.

— Tu es bien pressée ! dit l’homme en riant. Comment te nommes-tu, la belle ? Ne nous oublie pas une autre fois, quand ton ami sera parti !

Mais Véra n’était plus là. Elle traversa en courant les deux ou trois pièces qui la séparaient de la porte fermée d’où filtrait par la fente une faible lumière.

Wassiltzew se tenait dans sa chambre qui lui servait en même temps de cabinet de travail.

Il ne s’était pas couché, voulant mettre en ordre ses papiers et ses livres. Cette grande chambre avait l’air lamentable que prennent les pièces que l’on va quitter. Du linge, des portefeuilles, des cahiers s’entassaient sur l’étroit lit de fer dont la couverture gisait dans un coin. Des bouts de papier, des lettres déchirées, de vieilles factures couvraient le plancher. Deux grandes caisses étaient remplies de livres et les rayons vides de la bibliothèque ressemblaient à de noirs squelettes. Une valise laissant passer du linge, des vêtements, une paire de bottes, s’étalait au milieu de la chambre.

En ouvrant la porte, Véra sentit pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa maison une émotion profonde lui étreindre le cœur. Elle s’arrêta sur le seuil, sans avoir la force de faire un pas en avant ou de prononcer une parole.

Wassiltzew lui tournait le dos, penché sur la table de travail, si absorbé dans sa besogne qu’il n’entendit pas le grincement de la porte.

Lorqu’un instant après il se retourna et aperçut Véra toute pâle, son visage n’exprima aucun étonnement, mais seulement une joie infinie : il semblait l’attendre et ne pas douter qu’elle viendrait. Il s’élança vers elle et ils restèrent pendant quelques secondes les mains dans les mains, silencieux, la gorge serrée. Enfin, avec un sanglot étouffé, Véra se rapprocha brusquement. Un léger bruit de pas se fit entendre derrière la porte, on sentait la présence invisible d’un étranger. Un tremblement nerveux secoua Wassiltzew.

— Véra, mon amie, nous ne sommes pas seuls. On nous écoute. Ne donnons pas notre souffrance en spectacle à ces scélérats, murmura-t-il, les dents serrées. Il avait subitement repris possession de lui-même et la fit asseoir à ses côtés sur le divan, repoussant le tas de livres qui l’encombrait. Son visage était très pâle ; aux coins de sa bouche passait de temps en temps un tressaillement convulsif et les veines de ses tempes semblaient tendues comme des cordes. Mais il continuait à parler d’une voix calme de choses indifférentes.

— J’ai mis dans cette caisse, Véra, tous les livres que je vous destine. Nous avons commencé l’ouvrage de Spencer ; vous y trouverez quelques marques au crayon faites à votre intention…

Elle était comme figée dans une immobilité de statue ; les ongles de ses mains crispées lui entraient dans la chair. Les paroles de Wassiltzew arrivaient à son cerveau comme un bruit sourd, sans aucun sens précis. Lorsqu’il lui faisait une question, elle y répondait machinalement par un signe de tête ou par un faible sourire plein de souffrance ; elle n’osait parler et avait conscience qu’au premier mot elle éclaterait en sanglots. Le tic-tac de la pendule résonnait à son oreille ; un grand hanneton bruissait dans la chambre, se calmant par intervalles, puis recommençant à se débattre contre le plafond et les vitres. Véra sentait par toutes les fibres de son être cette disparition du temps fuyant comme un liquide s’échappe goutte à goutte de la fissure d’un récipient ; ces gouttes précieuses diminuaient de minute en minute ; le moment approchait de la séparation pour de longues années, pour toujours peut-être. Impossible de dire un mot, de faire un geste de tendresse. Ils sont là comme des étrangers, vis-à-vis l’un de l’autre ; toujours ce même petit bruit dans la chambre à côté !

La flamme de la bougie devient jaune tout à coup ; la fenêtre avec son store baissé qui semblait auparavant une grande tache noire, prend peu à peu des teintes irisées. Le coq s’éveille, des moineaux gazouillent, des vaches mugissent, tout annonce au village une matinée printanière.

Une désespérance glaciale envahit Véra. Pour la première fois, la séparation prochaine se présente à elle avec toute la force d’une inévitable réalité.

Jusqu’à présent, il y avait encore avant la fin le bonheur de cette dernière entrevue, le fol et vague espoir de quelque événement imprévu effaçant l’idée même de la séparation ; maintenant il ne restait plus rien.

Wassiltzew ouvrit la fenêtre et releva le store. Les premières lueurs d’une splendide matinée, l’odeur des fleurs et les voix printanières, tout cela fit irruption dans la chambre triomphalement, brutalement. Par un mouvement rapide et inconscient, Wassiltzew referma la fenêtre et baissa le store. Il se jeta sur une chaise et des sanglots amers secouèrent son corps robuste.

D’un seul bond, Véra fut près de lui. Elle se mit à genoux, l’entoura de ses bras, le couvrit de baisers :

— Mon bien-aimé ! Ma joie et ma vie ! Ne t’en va pas seul ! Emmène-moi !

Wassiltzew la prit dans ses bras. Il ne pensait plus à la calmer ; il répondait à ses chaudes caresses, la serrant de plus en plus et leurs lèvres s’unirent pour la première fois en un long baiser d’amour.

Subitement, Wassiltzew revint à lui. Il la repoussa d’un mouvement brusque, se leva et se mit à arpenter la chambre.

À genoux devant la chaise vide, Véra continuait à sangloter amèrement.

Lorsque Wassiltzew s’approcha d’elle de nouveau, ses traits s’étaient creusés comme après une grave maladie.

— Véra, mon adorée, pardonne-moi ! Que de souffrances je t’ai causées, ma pauvre amie ! Comment te prendrais-je avec moi ! Puis-je te river, jeune et pleine de santé, à une vie à moitié finie ! Et quand même je le voudrais, est-ce qu’on me le permettrait ? Tes parents ne te reprendraient-ils pas de force ? Sa voix était sourde et semblait brisée.

Véra cessa de pleurer ; elle sentait maintenant que tout était fini.

Il faisait jour. On frappa à la porte ; le gendarme venait avertir qu’on partirait dans une demi-heure.

— Véra, ne vaut-il pas mieux que tu me quittes à présent, demanda Wassiltzew d’une voix éteinte. Elle fit de la tête un signe négatif ; elle voulait rester jusqu’au bout. Une complète inertie, un sentiment de non-réalité s’emparait encore d’elle. Wassiltzew, lui aussi, se mouvait et parlait comme en rêve.

Tous ses serviteurs, la vieille cuisinière, l’intendant, ses amis les paysans venaient l’un après l’autre prendre congé de lui.

En entrant, ils faisaient le signe de la croix devant les saintes images, puis ils s’essuyaient la bouche et l’embrassaient trois fois, sérieux, recueillis, comme à une cérémonie religieuse. Plusieurs femmes, leurs enfants dans les bras, restaient devant le perron et manifestaient leur chagrin en pleurant et priant bruyamment.

Véra, les yeux secs, les regardait entrer, sortir, soupirer et pleurer, comme elle aurait regardé des automates donnant une représentation étrange et compliquée.

Le colonel déjeunait dans la chambre à côté, faisant honneur à la vodka.

— Et vous aussi, mon petit père Stiépane Mikhaïlovitch, vous devriez prendre des forces pour le voyage ! dit-il avec bonhomie, l’encourageant.

À travers la porte entr’ouverte, il lança à la dérobée un regard curieux sur Véra, sans lui adresser une parole : il avait probablement compris qu’il ne s’agissait pas d’une femme de chambre.

Le tarantass attelé d’une troïka s’avança devant le perron. Le colonel y prit place à côté de Wassiltzew ; l’un des gendarmes monta sur le siège ; l’autre resta en faction.

— Avec l’aide de Dieu !

Les chevaux s’élancèrent et l’équipage, se balançant de côté et d’autre, roula dans la boue de la grand’route. Bientôt il disparut derrière le bois de bouleaux.

Le son des clochettes devenait de plus en plus faible ; il se tut enfin, et on n’entendit plus que les bruits harmonieux qui animent toute matinée de printemps.

La tête baissée, sans se retourner, Véra marchait lentement sur le chemin de retour. Les arbres en fleur la couvraient de leurs blanches pétales, et les branches laissaient tomber sur elle de larges gouttes de rosée parfumée. Un jeune lièvre traversa la prairie et, s’asseyant sur une motte de gazon, se mit à tambouriner de ses deux pattes de devant pour appeler sa compagne ; mais, apercevant un être humain, il rejeta ses oreilles en arrière et s’enfuit vers la forêt. Le ciel scintillait de mille feux comme si le soleil s’était fondu dans le bleu de l’éther, dorant de ses rayons l’immense voûte céleste. Tout en haut, d’un petit point noir bientôt imperceptible, jaillit dans l’espace une chanson puissante d’amour et de bonheur.

VIII[modifier]

Le temps se traîne lentement. Les jours se suivent gris et uniformes, remplis d’une morne tristesse.

L’organisme de Véra avait été si fortement ébranlé par le départ de Wassiltzew qu’elle ne ressentit pas d’abord de douleur poignante : toute faculté de vivre et de sentir semblait éteinte en elle. Un sentiment de fatigue profonde l’accablait. Elle passait des journées entières comme insensible, incapable de penser. Seul, le souvenir des derniers instants passés avec Wassiltzew dissipait par moments cette torpeur : elle entendait alors sa voix douce et caressante et sentait sur ses lèvres son baiser passionné ; tout son corps en frémissait et, chose étrange, subitement apaisée, le calme lui revenait avec la certitude que cela ne pouvait finir ainsi et qu’ils se reverraient encore.

Mais le temps passait, et le retour des forces physiques la rendait aussi plus accessible aux souffrances morales. Ayant repris ses occupations habituelles, Véra éprouvait le besoin immense et douloureux de revoir Wassiltzew, qui pendant trois ans l’avait aidée journellement dans son travail. Chaque petit détail lui rappelait cruellement l’ami absent ; chaque objet semblait avoir gardé quelque chose de lui ; tout ce qu’elle faisait ravivait le souvenir du passé, d’un instant de bonheur, d’un épisode quelconque, qui n’avait point alors attiré son attention, mais la remplissait aujourd’hui d’un amer désespoir. Chaque matin le réveil lui était particulièrement pénible : elle avait parfois des rêves étranges où elle voyait Wassiltzew d’une façon si réelle et si vivante, où elle sentait si bien sa présence, ces rencontres avaient lieu dans des conditions en apparence si normales, pleines de détails si vraisemblables qu’il lui arrivait de se dire : « Non, ceci n’est pas un rêve ! c’est la réalité ! »

Mais le voile se déchirait subitement : tout semblait tourner, s’effacer, s’évanouir, elle ressentait un choc nerveux et se réveillait pour se retrouver seule, envahie par la conscience de son isolement.

Le triste état de Véra empirait chaque jour. Elle avait vécu à l’écart des autres membres de sa famille depuis qu’elle connaissait Wassiltzew ; mais à présent la société de ses sœurs, leurs petits intérêts et leurs futiles conversations lui devinrent insupportables.

Dès qu’elles se trouvaient ensemble, Véra ne songeait plus qu’à s’en aller ; il lui semblait qu’elle ne pouvait réfléchir sérieusement que dans la solitude. Et de fait, dès qu’on la quittait, elle se mettait à penser ou plutôt à rêver hâtivement et passionnément. Les visions les plus insensées se dessinaient à son imagination : combien de fois avait-elle vécu en elle-même toute la scène de sa fuite projetée de la maison paternelle et de sa rencontre avec Wassiltzew, qu’elle finirait par retrouver, fût-il de l’autre côté de l’Océan.

Elle en était consolée un instant ; mais la conscience revenait froide et inexorable : « Je n’ai pas un copek, et il y a trois mille kilomètres jusqu’à Viatka ! Et puis, où aller en Russie sans passeport ? Dès la première station des gendarmes me ramèneraient ! »

Ces rêves lui laissaient une profonde amertume : tout espoir était impossible ; il ne lui restait plus que l’attente vague d’un miracle. Au début, lorsque l’angoisse devenait trop vive, Véra ressentait comme une révolte physique : un tel martyre ne pouvait durer ! Il fallait que cela finît ! Mais cela ne finissait pas. Le martyre devenait chronique et normal. Chaque nouveau paroxysme de douleur aggravait le tourment de la veille et faisait pressentir la souffrance du lendemain.

Et voilà qu’un jour, alors que Véra se sentait succomber et qu’une tristesse morne, infinie, devenait son état d’âme habituel, un éclair de bonheur brilla subitement : elle reçut une lettre de Wassiltzew. Il ne pouvait lui écrire par la voie de la poste : ces lettres auraient été confisquées ; aussi s’était-il confié à un marchand de sa connaissance en relations commerciales avec Viatka.

La lettre était courte, réservée, sans un seul mot de tendresse : on voyait que Wassiltzew prévoyait la possibilité d’être lu par les étrangers. Et pourtant la missive la plus longue et la plus passionnée n’eût pas apporté plus de joie que ce petit chiffon de papier. Véra manqua devenir folle de bonheur. Ainsi que cela arrive toujours à la première lueur d’espoir, lorsque la souffrance a été trop vive, Véra eut un tel élan de joie qu’il lui sembla que son malheur avait pris fin. Elle retrouvait Wassiltzew qu’elle avait cru ne revoir jamais. Maintenant qu’il y avait possibilité de correspondre, son départ devenait un incident ordinaire et la séparation un ennui passager, non plus un malheur irréparable.

Véra sut tout de suite par cœur la lettre de Wassiltzew et pourtant il ne se passait pas de jour sans qu’elle lût et relût le précieux papier. Toute une semaine elle vécut de cette joie, puis elle vécut de l’attente d’une prochaine lettre.

Comme tous ceux qui n’ont qu’une pensée, qu’un intérêt unique, et qui, de plus, doivent se contenter d’un rôle passif, elle devint superstitieuse.

Dans le moindre fait elle voyait un bon ou un mauvais signe et prenait l’habitude de chercher partout des présages. Se réveillant, le matin, il lui venait à l’idée que si, en entrant dans la chambre, Anissia commençait par lui souhaiter le bonjour, cela voudrait dire que tout allait bien et qu’elle recevrait bientôt une lettre ; mais que si, au contraire, Anissia allait d’abord à la fenêtre soulever les rideaux, ce serait un mauvais signe. Dès que cette pensée absurde avait traversé son cerveau, elle se mettait involontairement à attendre avec des battements de cœur l’entrée de sa femme de chambre ; et pendant toute la journée elle se sentait triste ou gaie, selon la réponse de l’oracle.

Malgré toutes les difficultés, Wassiltzew avait trouvé moyen d’envoyer trois lettres au cours de l’été et de l’automne. Quand il put se convaincre qu’elles parvenaient à destination, il écrivit peu à peu avec plus de liberté et de laisser-aller. La dernière lettre fut particulièrement tendre et encourageante. Il s’y plaignait incidemment d’une toux persistante, mais en somme il semblait se trouver dans une heureuse disposition d’esprit : pour la première fois, il parlait de l’avenir d’une façon précise.

« On me fait espérer, écrivait-il, que mon exil va finir. Et même si cet espoir ne devait point se réaliser, il est certain que dans deux ans et demi tu seras majeure et pourras disposer de ton sort. Mon enfant adorée ! Si tu savais à quels rêves insensés se livre parfois ton vieil ami qui t’aime comme un fou ! »

Après cette lettre, Véra ne se sentit plus de joie. Elle ne doutait plus de l’avenir. Deux ans et demi, ce n’est pas l’éternité ; ils passeraient et, alors, rien au monde ne pourrait la retenir loin du bien-aimé.

— Hélas ! Cette lettre bienheureuse fut la dernière. Le marchand, obligé de partir pour affaires, avait promis que son commis ferait passer la correspondance ; cependant, les semaines se suivaient sans apporter de nouvelles. Véra croyait si fermement au bonheur qu’elle ne s’alarma pas tout de suite ; elle inventait mille raisons pour s’expliquer ce retard, mais peu à peu l’inquiétude la prit et finit par l’envahir ; toutes ses pensées se concentraient sur un seul désir : recevoir une lettre. Pendant le jour, elle prêtait continuellement l’oreille au moindre bruit venant du dehors ; pendant la nuit, elle n’avait pas d’autres rêves.

Cette souffrance de l’attente devint si insupportable que parfois elle en éprouvait, même contre Wassiltzew, un sentiment de colère et d’amertume.

« Si je ne l’avais jamais rencontré, je vivrais tranquille comme mes sœurs ! » se disait-elle pendant ces accès de faiblesse. Une fois que son âme s’abandonnait ainsi au désespoir, elle eut la folie de déchirer en morceaux la dernière lettre de Wassiltzew ; mais lorsque le papier fut tombé en blanche neige sur le plancher, elle se fit horreur : ne venait-elle pas de détruire de ses propres mains ce qu’elle avait de plus précieux ? Elle passa plusieurs heures à ramasser les chers débris et à les coller sur une feuille de papier.

Le printemps était de nouveau revenu ; toujours pas de nouvelles. Véra se promenait souvent du côté du ravin d’où l’on voyait la propriété voisine ; elle y restait des heures entières assise sur un vieux banc en proie à une morne désespérance.

Un jour qu’elle venait d’y arriver, elle aperçut un tarantass quittant la grand’route et se dirigeant vers la maison de Wassiltzew.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? Où va cette voiture ? » pensa-t-elle, et son cœur battit violemment.

« Peut-être va-t-elle au bourg voisin ? Mais non, la voilà qui s’engage sur le vieux pont aux planches pourries, elle entre dans l’allée… Seigneur, qui est-ce ? »

L’émotion fut si forte que Véra put à peine se lever ; ses jambes tremblaient ; un pressentiment douloureux lui serrait le cœur, en même temps que le vague espoir de tout savoir enfin lui donnait un frisson de joie. Toute nouvelle valait mieux que l’incertitude !

Elle se dirigea en courant vers la propriété voisine ; mais à mesure qu’elle approchait, ses pas se ralentissaient et son cœur se serrait douloureusement.

Dans la cour où l’herbe a poussé, elle voit le tarantass vide ; le cocher, nu-tête, s’essuie le front et s’occupe des chevaux ; la porte d’honneur, fermée depuis si longtemps, est grande ouverte ; Véra entre dans l’antichambre, puis dans le salon : partout le vide, l’humidité, l’abandon ; à travers les volets entr’ouverts le jour pénètre à peine. Les chaises, les tables, les canapés, tous les meubles sont à leur place comme au jour de son départ. La réalité poignante de ces souvenirs monte subitement au cœur de la jeune fille. Elle se dirige vers le cabinet de travail où l’on entend un bruit de voix ; le vieux portier est en train d’ouvrir les volets rouillés qui ne peuvent céder ; l’ancienne cuisinière, un grand trousseau de clefs à la main, essuie ses larmes avec son tablier ; dans cette demi-obscurité, Véra distingue à peine trois autres personnes qui se tiennent près de la table ; l’une d’elles est le commissaire de police, qu’elle reconnaît enfin ; elle n’a jamais vu les deux autres : un monsieur et une dame en costume de voyage. Les volets à peine ouverts, le commissaire la reconnaît à son tour et s’approchant d’elle :

« Permettez-moi, Mademoiselle, de vous présenter M. et Mme Golonbinsky, parents de notre regretté Stiépane Mikhaïlovitch ; ils ont reçu la nouvelle officielle de la mort de leur cousin, enlevé par la phtisie à Viatka, et se sont adressés à moi pour entrer en possession du domaine patrimonial dont ils héritent d’après la loi… »

Cette fois la nature fut clémente pour Véra : elle tomba sans connaissance et fut relevée en proie à une violente fièvre cérébrale ; elle eut le délire des semaines entières. Enfin elle revint à elle, mais la convalescence fut longue ; avec l’instinct de conservation propre à tous ceux qui reviennent d’une pénible maladie, Véra éprouvait le sentiment intense de la joie physique de vivre et s’efforçait d’éloigner les pensées sérieuses et pénibles.

Toutes ses idées, tous ses désirs se concentraient sur les petits bonheurs et les futiles chagrins des malades, et ces détails prenaient à ses yeux une grande importance ; tout avait pour elle le charme de la nouveauté. Elle se réjouissait qu’on lui apportât du bouillon et pleurait si ses oreillers n’étaient pas bien arrangés. Ce fut un événement dans la maison quand on lui permit de manger pour la première fois. Enfin, lorsqu’elle entra en pleine convalescence et que sa vie reprit son cours normal, elle ne se souvint du passé qu’à distance et comme à travers un brouillard.

Un jour qu’elle pouvait déjà se tenir assise sur son lit, son père lui apporta des papiers à signer. D’une main tremblante, Véra donna sa signature, mais le pressentiment de quelque chose de grave l’empêcha de demander dans quel but. Elle apprit quelques semaines plus tard que Wassiltzew lui avait laissé une partie de sa fortune, quand son père lui remit une lettre écrite par le mourant.

« Tu fus pour moi une fille et une bien-aimée, Véra ! lui disait-il ; c’est à toi seule que je pense, et ta vie est pour moi la continuation de la mienne. Je n’ai rien fait sur cette terre. Je n’ai été qu’un rêveur inutile ; je vais mourir sans laisser plus de traces que l’herbe de la prairie qu’on fauche et qui sèche, comme dit la chanson, et qui ne laisse rien après elle à l’endroit où elle a crû. Mais toi, ma Véra, tu es jeune, tu es forte. Je sais et je sens que ta vocation est grande et belle. Ce à quoi je n’ai pu que rêver, tu le feras, ce que je pressentis vaguement, tu l’accompliras ! »

En lisant ces lignes écrites par une main à jamais glacée, Véra éprouvait un sentiment de vénération profonde. Il lui semblait entendre une voix de l’autre monde. Elle n’éprouvait plus le désespoir passionné et révolté des jours passés, mais elle sentait qu’une ombre noire l’accompagnerait désormais, rendant pour toujours impossible un bonheur personnel et égoïste.

La maladie de Véra fut comme un signal de changements dans la famille Barantzew.

Léna épousa un officier et le suivit dans une ville éloignée. Lise rejoignit sa sœur dans l’espoir secret de trouver un mari parmi les camarades de son beau-frère.

Bientôt après, le comte, frappé d’une attaque de paralysie, perdit la mémoire et l’usage de ses jambes, retombant en enfance. Véra seule avait la patience de soigner le vieillard et savait comprendre sa parole de plus en plus inintelligible.

La comtesse tomba dans la dévotion, s’entoura de moines et de bigotes et devint indifférente aux misères de ce bas monde.

Ce n’était pas le moment pour Véra, garde-malade d’un père impotent, de penser à sa propre vocation ; elle se résigna sans impatience mais aussi sans espoir, car les médecins avaient déclaré que le comte pourrait encore vivre une dizaine d’années. Heureusement ces prédictions ne se réalisèrent point ; au bout de trois ans la mort arriva subite et inattendue.

La famille se réunit une dernière fois à l’occasion des funérailles, pour se séparer et se disperser définitivement.

La comtesse annonça à ses filles sa résolution d’entrer au couvent et de vendre le domaine patrimonial, qui fut acheté par l’ancien intendant ; après cette vente, il resta à chacune des filles vingt mille roubles à peu près.

Véra, restée seule au monde, maîtresse d’elle-même, prit la décision de partir pour Saint-Pétersbourg et d’y chercher une vocation.

IX[modifier]

Les premières expériences de Véra à Saint-Pétersbourg ne lui apportèrent que désenchantement. Elle acquit bientôt la conviction qu’il n’est pas aussi facile qu’elle le pensait de se rendre utile, de travailler personnellement à la suppression du despotisme, de se solidariser avec ceux qui le combattent, car elle n’admettait pas qu’il soit possible de se rendre utile d’une autre manière.

Les conversations avec Wassiltzew qui roulaient d’ordinaire sur des sujets abstraits ne l’avaient en rien préparée à une vocation quelconque.

Grâce à lui, Véra avait lu beaucoup de livres révolutionnaires ; souvent il s’était appliqué à faire devant elle un tableau saisissant des misères humaines dont la cause était pour lui dans ce fait que la vie est fondée non sur la liberté et l’union, mais sur la concurrence et la tyrannie. Il lui parlait des martyrs de la liberté, des héros qui sacrifient leur bonheur, leur vie même au triomphe de la cause. Véra se passionna pour ces héros et plus d’une fois pleura sur leur sort ; mais jamais il n’avait été question entre eux de ce qu’elle devrait faire pour leur ressembler. Pendant les années de solitude qui suivirent l’arrestation de Wassiltzew, jamais sa pensée ne s’y était arrêtée, son but immédiat étant de rompre les derniers liens qui la retenaient dans sa famille ; et son ignorance était telle qu’elle se représentait les nihilistes comme une société secrète, organisée d’après un plan précis, avec un but clairement déterminé. Aussi espérait-elle que dès son arrivée à Saint-Pétersbourg — ce foyer de l’agitation nihiliste — elle serait enrôlée dans la grande armée souterraine et y occuperait un poste spécial, quelque modeste qu’il fût. Mais la voici à Saint-Pétersbourg, maîtresse de sa personne et de ses actes, et le but lui semble aussi éloigné qu’auparavant. Elle ne sait à qui s’adresser, où trouver des nihilistes. C’est pour Véra une amère désillusion d’apprendre que je n’en connais personnellement aucun, que je ne crois même pas à l’existence d’un grand parti nihiliste en Russie. Elle attendait mieux de moi.

Je lui conseillai de suivre des cours de sciences naturelles. L’École supérieure des femmes venait d’être fondée ; Véra se fit inscrire, mais son esprit et son cœur étaient ailleurs ; elle ne partageait pas la curiosité scientifique de ses compagnes, qui travaillaient avec ardeur pour obtenir un brevet d’aptitude et gagner leur vie comme maîtresses d’école, au lieu de rester à la charge de leurs parents. Ces jeunes filles ne se préoccupaient et ne parlaient que de leurs études, leurs professeurs, leurs succès ou leurs mécomptes, se permettant toutefois quelques distractions et ne restant point étrangères aux questions de toilette et de coquetterie féminine. Mais la grande cause de la liberté humaine les laissait indifférentes, ce qui ne répondait pas du tout à l’exaltation mélancolique de Véra. Aussi, tout en les aidant de sa bourse, les considérait-elle comme des enfants et fuyait leur société.

L’étude ne l’intéressait pas davantage. La science, disait-elle, on s’en occupera plus tard, lorsque le grand problème sera résolu. « Je ne comprends pas que sous l’impression de la misère humaine on trouve quelque plaisir à examiner au microscope l’œil d’une mouche »

M’étant rendu compte du dédain de Véra pour les sciences naturelles, je cherchai à la diriger vers l’économie politique, mais sans plus de succès : la lecture des traités théoriques la fatiguait, sans laisser la moindre empreinte sur son cerveau. Elle se disait d’avance que le problème qu’il s’agit de résoudre, à savoir le bonheur de l’humanité, ne le sera effectivement que lorsque les hommes, mettant tous leurs biens en commun, aboliront l’autorité et la propriété.

C’était pour elle un axiome n’admettant aucune réplique, ne demandant aucune preuve. Pourquoi dès lors poser ces questions de salaire, crédit, l’offre et la demande, etc.? Elles ne servent qu’à détourner les hommes d’une étude plus sérieuse. De notre temps, nul n’a le droit de se demander : Quel doit être mon but personnel ?

Il s’agit de chercher d’abord par quelle voie on atteindra le but commun ! Pour les Russes, il n’y en a pas d’autre que la révolution politique et sociale !…

Voilà ce que me répétait Véra. Mais si mes conseils n’étaient pas toujours bien accueillis, notre amitié n’en était pas moins vive, et je subissais le charme étrange qui se dégageait de toute sa personne. Les traits de son visage étaient si purs, ses mouvements si gracieux et si harmonieux, il y avait tant de sincérité et de spontanéité dans sa manière d’être, que sa seule présence me causait une inexprimable satisfaction morale. Mais je ne pouvais m’empêcher de discuter avec elle, essayant de développer son intelligence et souffrant de la trouver si indifférente aux questions de science et de progrès.

De son côté, elle me témoignait une affection sincère, malgré mon enthousiasme pour l’étude des mathématiques. Il lui semblait qu’un mathématicien est un être bizarre s’obstinant à résoudre des rébus chiffrés, auquel on peut pardonner son inoffensive manie tout en la déplorant quelquefois. Nos rapports fréquents pouvaient donc donner lieu à certaines réserves de part et d’autre, sans que notre affection mutuelle en souffrît.

Le temps passait et Véra, qui n’avait encore rien fait pour atteindre son but, se désespérait de ne pouvoir trouver un moyen de se sacrifier à la cause. Sa santé s’altérait, ses joues devenaient pâles et l’expression de ses grands yeux pensifs se faisait de plus en plus sombre et mélancolique.

Je me souviens qu’une fois, par une riante matinée d’hiver, nous nous promenions sur la perspective Nevsky. Le ciel était bleu, le soleil prodiguait ses rayons, les glaces des magasins avaient des reflets d’argent. Il nous semblait que nous marchions sur un tapis lumineux qui nous renvoyait ses mille paillettes étincelantes. L’air était pur et vivifiant. Nous avancions avec peine malgré la largeur des trottoirs, car les promeneurs étaient nombreux ; hommes, femmes, enfants, le visage coloré par le froid, paraissaient tous éprouver la joie de vivre.

— « Et dire que parmi ces gens se trouvent peut-être ceux que je cherche ! » s’écria tout à coup Véra. » Chaque fois qu’il m’arrive de rencontrer une personne sympathique, je suis tentée de l’arrêter et de lui demander si elle n’en est pas ?

— « Eh bien ! que ma présence ne te gêne pas », lui répondis-je avec calme ; « tiens, regarde cet officier aux brillantes épaulettes, ou cet avocat élégant qui te dévisage avec son monocle ! Va donc les questionner : leur extérieur est plein de promesses. »

Véra ne répondit rien et soupira tristement.

Cependant, à la fin de l’hiver, un événement se produisit qui permit enfin à Véra de réaliser ses espérances.

Dès le commencement de janvier, le bruit avait couru de nombreuses arrestations dans différentes parties de la Russie, le gouvernement ayant découvert un important complot socialiste. Bientôt la nouvelle en fut officielle ; le rapport faisait savoir aux fidèles sujets que la justice avait surpris et incarcéré soixante-quinze criminels politiques, membres d’une société secrète.



Une période d’accalmie relative avait suivi la répression de l’insurrection polonaise, l’échec de Karakozow [6] et l’exil de Tchervîchewsky en Sibérie. Ce n’est pas qu’il n’y eût de temps à autre des perquisitions et des arrestations suivies d’exil, mais aucun mouvement sérieux ne marqua cette époque. La série des attentats systématiques n’avait pas encore commencé et la propagande révolutionnaire, suivant la même marche qu’en Occident, prenait un autre caractère. Les droits politiques et l’abolition du régime autocratique passaient au second plan pour faire place aux réformes sociales qui, selon les idées de l’élite révolutionnaire, ne pourraient être acquises tant que le peuple resterait dans l’ignorance et dans la misère.

Il fallait donc de toute nécessité travailler pour le peuple, se rapprocher de lui, « se simplifier », selon l’expression de Tourguénieff dans le tableau qu’il nous donne de cette génération [7].

Les soixante-quinze criminels arrêtés, qui étaient pour la plupart de bonne famille, appartenaient à cette catégorie de propagandistes pacifiques ne préconisant ni les bombes ni la dynamite.

On leur imputait comme crime de s’être mêlés au peuple : vêtus du costume des paysans, ils s’engageaient comme ouvriers dans les fabriques avec l’espoir secret de faire de la propagande parmi leurs camarades. Souvent ils se bornaient à distribuer leurs brochures dans les cabarets et sur les marchés. Mais, étrangers aux mœurs et aux habitudes populaires, ils s’y prenaient fort maladroitement et leurs tentatives avaient pour résultat de les faire livrer à la police par les fabricants et les cabaretiers, même par les paysans. Quelque inoffensifs qu’ils fussent, le gouvernement traita ces ennemis pacifiques avec la dernière rigueur pour mettre un terme à tout essai de propagande. L’ordre fut donné d’arrêter les suspects (et il suffisait pour l’être de porter le costume de paysan) ; puis on les renvoyait à Saint-Pétersbourg afin d’y passer en jugement. La plupart ne se connaissaient pas, et cependant on les traitait comme complices d’une même conspiration.

Cette fois encore on ne procéda pas autrement.

Le pouvoir voulait frapper les esprits par l’inflexibilité du jugement et par la dureté de la peine. L’affaire ne serait pas portée devant le jury, mais devant un tribunal spécial nommé à cette effet. Cependant, chaque accusé aurait le droit de se faire défendre et les portes seraient ouvertes au public. Évidemment on n’avait pas su comprendre en haut lieu que dans un immense pays tel que la Russie, manquant de voies de communication et privé de la liberté de la presse, les procès politiques constituent le moyen de propagande le plus sûr. Beaucoup de jeunes gens, impatients comme Véra de servir « la cause », n’en auraient pas trouvé le moyen pendant de longues années, si des procès politiques ne leur avaient appris de temps à autre où ils devaient chercher les « vrais » nihilistes.

Règle générale, les accusés de cette catégorie éveillent la plus vive sympathie dans les milieux les plus différents. Ne pouvant avoir de rapports directs avec eux, on entre en relations avec leurs parents et leurs amis ; c’est par ceux-ci que se nouent les rapports, que la confiance et l’amitié s’établissent entre les accusés et leurs admirateurs. Aussi n’est-il pas surprenant qu’après chaque procès politique se répète le fait rapporté par les anciennes légendes russes : dix combattants surgissent à la place laissée vacante par un de leurs frères…

Véra subit l’influence générale. Dès la première nouvelle du procès, chaque numéro de la Gazette officielle devint pour elle un sujet d’études. Elle savait par cœur les noms des détenus, ainsi que ceux de leurs avocats, et elle s’empressa de profiter de toutes les occasions qui s’offrirent de lier connaissance avec leurs familles.

C’est ainsi que s’ouvrit devant elle le large champ d’activité, auquel elle aspirait depuis si longtemps. Soixante-quinze familles plongées dans le désespoir et la misère avaient besoin de son aide. Elle allait enfin connaître ceux dont elle partageait les idées et les sentiments.

Il va sans dire que, toute à ses nouveaux amis, elle cessa d’assister aux cours et ne vint plus me voir qu’à de rares occasions, lorsqu’il s’agissait de secourir ceux qui lui étaient devenus si chers. C’était une collecte à faire, un enfant à placer, un avocat qu’elle désirait voir se charger de la défense d’un accusé. Véra n’épargnait ni sa peine ni celle de ses amis.

À la fin d’avril, l’instruction étant close, le tribunal commença ses séances.

Depuis six heures du matin, une foule immense stationnait aux portes du Palais de justice. Seules les personnes munies de billets avaient accès dans la salle, les autres attendaient à l’entrée pour avoir plus tôt les nouvelles.

À neuf heures et demie les portes s’ouvrirent et nous pénétrâmes dans l’immense salle, passant entre deux haies de gendarmes qui nous scrutaient du regard comme pour vérifier notre droit à des billets de faveur.

Un rapide coup d’œil suffisait pour indiquer que le public appartenait à deux catégories de personnes tout opposées ; les unes, mues par un sentiment de pure curiosité pour un spectacle rare, faisaient partie de la bonne société et étaient en position de se procurer facilement des billets. Il y avait des dames d’un certain âge, tout de noir habillées comme l’exige le bon ton, tenant à la main une lorgnette, évidemment pour ne rien perdre du drame qui allait se dérouler sous leurs yeux. N’avaient-elles pas sacrifié à ce besoin de distraction l’habitude de se lever à midi et surmonté le dégoût du contact de la foule ? Presque tous les hommes avaient l’air de hauts fonctionnaires : plusieurs portaient l’uniforme, d’autres étaient décorés.

Pendant quelques instants un grand silence d’attente régna de ce côté de la salle ; mais ce calme solennel ne dura pas longtemps. On se trouvait en pays de connaissance, on se saluait, les messieurs offraient poliment leurs places aux dames ; on causait ; les voix, chuchotantes d’abord, s’élevèrent graduellement et l’on se serait cru dans un salon, si le jour matinal, les murs nus et les bancs de bois n’avaient rappelé au sentiment de la réalité.

Bien différents de ce groupe mondain se montraient les parents et les amis des accusés. Les visages amaigris et tristes, les toilettes négligées, les regards obstinément fixés sur la porte qui devait livrer passage aux inculpés, le silence accablant, tout chez eux indiquait l’angoisse de l’attente, l’appréhension du dénouement fatal.

À dix heures précises le cri habituel retentit : « Messieurs les juges ! » Douze sénateurs entrent dans la salle : ce sont des personnages considérables, ayant plus de décorations sur la poitrine que de cheveux sur la tête. Solennellement et sans se presser ils prennent place sur des fauteuils.

Puis une porte latérale s’ouvre. Escortés de gendarmes, les soixante-quinze accusés, parmi lesquels des jeunes filles, font leur entrée. Leur aspect est étrange : ils ont les traits douloureusement creusés, et pourtant ces visages sont juvéniles : le plus âgé n’a pas trente ans, le plus jeune en a à peine dix-huit. Leur toilette est soignée — ils semblent avoir revêtu leurs habits de fête ; quelques-unes des jeunes filles sont forts jolies. L’émotion colore leur teint et donne un éclat fiévreux à leurs yeux. Tous ont passé de longs mois, séparés du monde entier, et voici la première occasion de revoir leurs parents, leurs amis, de retrouver leurs proches dans cette foule bigarrée. Une joie presque enfantine, qu’ils ne peuvent cacher, les anime. Ils semblent oublier l’importance capitale de l’heure présente, le jugement terrible qui les attend et qui peut-être va les sevrer pour de longues années de toute joie, de toute espérance. Ils se regardent pleins d’attendrissement, presque de félicité. Malgré les efforts des gendarmes, beaucoup d’entre eux parviennent à serrer les mains qui se tendent, à répondre à de brûlantes questions. Les parents, les amis, incapables de maîtriser leur émotion, s’élancent vers la balustrade avec d’ardentes exclamations.

Aucun des témoins de cette scène ne l’oubliera jamais. Les grandes dames et les hauts fonctionnaires, les personnes même qui depuis longtemps semblent avoir perdu la faculté d’éprouver une émotion quelconque, tous ont subi l’entraînement général. Leur sympathie se porte vers les accusés. Plus tard, lorsque le temps aura passé là-dessus, ils rougiront peut-être en se rappelant leur conduite ; maintenant ils ont perdu tout empire sur eux-mêmes, et des femmes respectables saluent de leurs mouchoirs ces infâmes nihilistes

Mais tout cela ne dure qu’une seconde ; bientôt les gendarmes parviennent à rétablir l’ordre et ramènent les inculpés à leurs places.



Les débats sont dans leur plein. Le procureur vient de commencer son réquisitoire. Malgré la gravité de l’acte d’accusation, les inculpés prêtent peu d’attention à son éloquence. Ils cherchent du regard et par signes à interroger leurs camarades et à se communiquer leurs impressions. Toutes les souffrances vécues, toute l’atrocité du sort qui les attend ne peut les empêcher de se sentir heureux, comme s’ils venaient de remporter une victoire.

Le procureur — homme jeune encore — aspire à faire une rapide carrière et sa loquacité est étourdissante. Pendant plus de deux heures il peint le sombre tableau du mouvement révolutionnaire en Russie. Il classe les accusés en catégories et sous-catégories, avec la précision et la facilité que met un botaniste à étiqueter son herbier. Il relève des charges spéciales à l’encontre de chacune de ces catégories ; mais ses flèches les plus empoisonnées sont particulièrement dirigées contre cinq des accusés : deux femmes, dont l’une toute jeune, au visage allongé et pâle, aux yeux gris et rêveurs : c’est la fille d’un haut fonctionnaire ; ses camarades l’ont surnommée « la sainte ». L’autre, plus âgée, d’une nature robuste, appartient évidemment à une classe inférieure : son visage large et plat manque de finesse et décèle l’entêtement et le fanatisme. Parmi les hommes, il y a un ouvrier aux traits intelligents, un maître d’école au dernier degré de la phtisie et un étudiant en médecine nommé Pavlenkow, israélite de naissance. Ce dernier surtout excite au plus haut point l’indignation du procureur. Quand il parle de Pavlenkow, sa fureur ne connaît plus de bornes ; il lui prête les traits d’un Méphistophélès.

Les autres sont certainement fort dangereux, dit-il ; le devoir de la société est de s’en garantir et de les éloigner ; mais il y a des circonstances atténuantes qui plaident en leur faveur : si leurs théories sont fausses, ils ont au moins le mérite d’y croire sincèrement, tandis que pour Pavlenkow la propagande révolutionnaire n’est qu’un moyen de s’élever au-dessus de sa condition en entraînant les autres dans la boue. La nature lui a donné une intelligence hors ligne, et il s’est servi de ce don précieux pour se précipiter dans l’abîme, lui et ses camarades.

À l’exemple de ses confrères français, le procureur raconte la vie de Pavlenkow depuis sa plus tendre enfance. Il le représente comme un enfant pétri d’amour-propre, ayant grandi auprès de parents pauvres, dénués de principes, incapables par conséquent de développer chez leurs enfants la force morale nécessaire pour lutter contre des instincts vicieux. Un riche négociant juif, frappé de l’intelligence du jeune Samuel, le met à l’école ; l’enfant devient un excellent élève, mais la science est impuissante à éveiller en lui des sentiments élevés. Muni du diplôme de bachelier, il entre à l’école de médecine ; — c’était une chance inespérée pour un pauvre juif, dont les frères et sœurs courent nu-pieds dans les rues de sa ville natale. Mais Pavlenkow, au lieu de garder une reconnaissance éternelle envers Dieu et ses bienfaiteurs, continue à nourrir dans son cœur les sentiments pervers suscités par la misère et les humiliations qu’il a subies dès l’enfance. Ennemi de toute autorité, il emploie son intelligence, son énergie, toutes ses facultés à acquérir de l’influence sur ceux de ses camarades qui appartiennent à des familles respectables, dans l’espoir de les associer un jour à des machinations subversives. Le procureur termine en demandant aux juges d’appliquer à Pavlenkow la loi dans toute sa rigueur. « De pareils criminels ne doivent inspirer aucune pitié ! »

Pendant cette péroraison, je suivais attentivement le visage de l’accusé : très brun, il avait le type israélite fortement accentué. Son extérieur était à un certain point de vue plus intéressant que celui de ses compagnons ; plus âgé et paraissant plus expérimenté, il n’avait rien de naïf ni d’enfantin dans l’expression. Ses yeux frappaient par leur beauté et leur intelligence, mais un sourire amer et sarcastique tordait sa bouche ; les lèvres rouges et épaisses produisaient une impression désagréable par leur contraste avec le haut du visage. Des mouvements nerveux contractaient ses traits et agitaient ses mains.

Seul, il n’avait pas manifesté de joie à la vue de ses camarades et son regard n’avait cherché aucune figure amie parmi les assistants. Il suivait avec une attention intense le réquisitoire et prenait des notes : les paroles les plus blessantes n’avaient pu le faire départir de son calme apparent.

Une interruption d’une heure et demie suivit ce discours. On emmena les accusés ; les sénateurs, les avocats et le public se hâtèrent d’aller déjeuner.

À la rentrée, ce fut le tour des avocats. Ce n’est point chose facile de défendre une cause politique, quoique ce soit le meilleur moyen pour un ambitieux de se faire un nom ; mais il suffit à l’avocat de parler avec feu et conviction pour se voir classé parmi les suspects. Beaucoup se souviennent encore de discours éloquents suivis d’exil administratif. Cependant, il faut dire à l’honneur du barreau, qu’il s’y trouve toujours des hommes assez généreux pour se mettre au service des accusés politiques, sans aucun espoir de rémunération. Cette fois encore des avocats s’offrirent à assumer la responsabilité d’une cause ingrate ; ils ne firent aucun effort pour disculper leurs clients de participation au mouvement révolutionnaire et se contentèrent de chercher à leurs actes des mobiles nobles et désintéressés : ils se permirent même de développer les théories les plus hardies et d’employer des expressions admissibles seulement dans un procès politique.

Le président essaya maintes fois de les interrompre, ses efforts furent vains : à chaque reprise ils émettaient des opinions de plus en plus audacieuses.

La sympathie du public pour les accusés allait toujours croissant. Quelques-uns des assistants venus par curiosité entendaient avec étonnement des théories auxquelles ils ne s’étaient jamais arrêtés.

De même que Véra tenait pour certain que le socialisme seul peut résoudre tous les problèmes, de même ils avaient accepté de bonne foi l’opinion générale que les nihilistes sont des fous. Aussi n’est-il pas surprenant qu’éclairés sur les idées de ces terribles nihilistes, et ne voyant devant eux, au lieu des monstres qui hantaient leur imagination, que de pauvres jeunes gens ardents au dévouement et pleins d’abnégation, un nouvel horizon s’ouvrît devant eux. Le point de vue avait changé : du mépris et du sarcasme d’autrefois il ne restait qu’une grande bienveillance qui risquait fort de se transformer en enthousiasme.

Seuls les juges gardaient leur impassibilité habituelle. L’éloquence de la défense les touchait peu. Ils avaient reçu des instructions précises et il était facile de prévoir quel serait leur verdict. Par moments ils donnaient des signes manifestes de fatigue et d’impatience.

— Quand cela finira-t-il ? semblaient murmurer leurs lèvres décolorées.

Mais le soir vient et le président lève la séance ; le lendemain matin les débats recommencent et continuent jusqu’à la nuit ; cela dure ainsi toute une semaine pendant laquelle l’intérêt du public croît chaque jour davantage.

Parmi les discours les plus poignants, il faut citer celui de Pavlenkow. Lui aussi avait un avocat, mais il voulait profiter de son droit à la parole. Au point de vue technique, sa défense n’eut rien de remarquable, mais ce qui lui donna une force et une signification particulières, ce fut sa grande simplicité.

« M. le procureur, dit-il en finissant, vous a raconté que j’étais un pauvre juif, misérable ; c’est la pure vérité ; mais c’est justement à cause de cela, c’est parce que je connais la misère, c’est parce que je sors des rangs d’une nationalité méprisée, que je sympathise profondément avec ceux qui souffrent et qui luttent.

« Quand j’ai vu l’impossibilité d’arriver à une solution par les voies ordinaires, je me suis décidé à employer les moyens extrêmes sans me demander si ces moyens étaient légaux ou non. M. le procureur vous demande d’appliquer à ma misère la loi dans toute sa rigueur ; ainsi soit-il ! Qu’on fasse de moi ce qu’on voudra ; j’appartiens à une race qui sait souffrir et je ne demande ni commisération ni pitié. »

Les débats terminés, les juges passèrent dans la salle des délibérations ; mais le public ne quitta point la place. Deux heures après, la séance fut reprise et le président commença d’une voix lente et solennelle la lecture de l’arrêt, qui dura une heure entière. La majorité des accusés furent condamnés à la déportation en Sibérie ou dans des provinces éloignées.

Les cinq principaux criminels furent condamnés aux travaux forcés pour une durée de cinq à vingt ans. Comme il fallait s’y attendre, Pavlenkow fut atteint par le maximum de la peine.

Dans les sphères gouvernementales, cet arrêt fut considéré comme fort indulgent. On s’attendait à une condamnation plus sévère.

Mais ce ne fut pas l’avis du public qui remplissait la salle. Ce verdict le frappa comme un coup de massue. Pendant toute une semaine il avait vécu de la vie des inculpés ; il avait appris à connaître personnellement chacun d’entre eux et à comprendre tous les incidents de leur passé ; aussi lui était-il difficile de rester indifférent à leur sort.

Un silence profond régnait dans la salle, silence interrompu par des sanglots désespérés.

Mes yeux se portèrent sur Véra. Pâle comme une morte, elle se tenait à la balustrade, les yeux démesurément ouverts, avec cette expression presque extatique qu’a parfois le visage des martyrs.

La foule s’écoula lentement et silencieusement.

Dehors c’était le printemps ; l’eau ruisselait dans les gouttières et courait joyeusement en petits ruisseaux le long des trottoirs. L’air était pur et frais. L’atrocité des émotions éprouvées ne semblait plus qu’un cauchemar et la réalité de tout ce qui s’était passé semblait impossible. L’image de douze vieillards caducs prononçant un verdict impitoyable et fauchant à la racine le bonheur et l’avenir de soixante-quinze jeunes vies, cette image se perdait dans le brouillard et laissait à chacun l’impression d’une amère ironie.

X[modifier]

Deux mois et demi s’écoulèrent sans que Véra donnât signe de vie ; de mon côté je n’eus pas le temps d’aller la voir.

Au mois de mai, j’avais un jour des amis à dîner et nous venions de passer au salon, lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer Véra. Mais, grand Dieu ! quel changement ! Pendant tout l’hiver elle n’avait eu d’autre vêtement qu’une sorte de fourreau noir, soutane de prêtre comme je l’appelais en riant ; aujourd’hui elle portait une robe bleu pâle, en étoffe légère, à la dernière mode, avec une ceinture circassienne en argent niellé. Ce costume lui allait à ravir et la rajeunissait de plusieurs années. Mais ce n’était pas uniquement sa toilette qui la métamorphosait ainsi ; elle paraissait rayonnante de joie et de triomphe, ses joues étaient roses, ses yeux jetaient des flammes. Jamais elle ne m’avait paru aussi idéalement belle.

La plupart de mes amis la voyaient pour la première fois et son entrée fit sensation. À peine fut-elle assise qu’on faisait cercle autour d’elle.

Auparavant, lorsqu’il lui arrivait de trouver du monde chez moi, Véra se retirait dans un coin et on ne pouvait lui arracher une parole.

Sauvage par nature, elle évitait instinctivement toute nouvelle connaissance qui ne lui semblait pas sympathiser avec son idéal. Mais cette fois elle se trouvait évidemment dans une disposition d’esprit affectueuse et cordiale et avait un mot aimable pour chacun. On aurait dit qu’elle sentait le besoin de faire partager à tous le ravissement dont son cœur débordait. Elle qui détestait les compliments, les accueillait aujourd’hui sans se troubler et même y répondait avec une grâce un peu hautaine pleine de verve et d’à-propos.

Je ne pouvais revenir de mon étonnement. D’où lui venait ce tact mondain, cet esprit subtil, cette coquetterie ? Peut-être un souvenir du passé ? Grattez la nihiliste et vous trouverez la grande dame !

Cependant cette animation dura peu : tout à coup Véra devint silencieuse, ses yeux prirent une expression de tristesse, presque de mépris.

— S’en iront-ils bientôt ? J’ai à te parler de choses graves, me dit-elle tout bas.

Par bonheur, les visiteurs commençaient à se retirer.

— Véra, qu’as-tu ? Je ne te reconnais plus ? lui demandai-je dès que nous fûmes seules.

Pour toute réponse Véra me montra une alliance à l’annulaire de sa main gauche.

— Véra ! tu te maries ? m’écriai-je surprise.

— C’est déjà fait ! Aujourd’hui, à midi, je me suis mariée.

— Véra, que dis-tu ? Où est ton mari ? fis-je absolument décontenancée. Son visage s’illumina subitement. Un sourire extatique errait sur ses lèvres.

— Mon mari est en prison. J’ai épousé Pavlenkow.

— Mais tu ne le connaissais pas ! Où vous êtes-vous rencontrés ?

— Nulle part. Je l’ai vu de loin pendant le procès et, aujourd’hui, un quart d’heure avant la cérémonie, nous avons échangé quelques paroles.

— Mais, enfin, que veut dire tout cela ? continuai-je sans rien comprendre. Est-ce le coup de foudre de Juliette pour Roméo ? Est-ce pendant le véhément discours du procureur que tu t’es prise de passion pour Pavlenkow ?

— Ne dis pas de sottises, fit Véra, m’interrompant sévèrement. Il ne s’agit pas de passion. Je l’ai épousé parce que je devais le faire : c’était l’unique moyen de le sauver.

Je me taisais, tout en continuant à interroger du regard. Véra s’assit au bout du canapé et, sans se presser ni s’émouvoir, comme elle eût parlé des choses les plus ordinaires :

— Voici : Après le jugement, j’eus une longue conférence avec les avocats. Tous étaient d’avis que le sort des condamnés n’avait rien de terrible, sauf celui de Pavlenkow. Le maître d’école succomberait bientôt, sans doute ; mais il serait aussi bien mort en liberté, étant au dernier période de la phtisie. Les autres iraient en Sibérie, d’où ils reviendraient après avoir fait leur temps, pour se dévouer de nouveau à la cause. Quant à Pavlenkow, mieux eût valu une condamnation à mort : au moins il n’aurait pas souffert longtemps. Mais vingt ans de travaux forcés, ce serait un long supplice.

— Bien d’autres ont été condamnés à cette peine, hasardai-je timidement.

— Oui, mais elle peut être appliquée très différemment.

Si Pavlenkow eût été un criminel de droit commun, le procureur aurait déployé moins d’éloquence pour le présenter au tribunal comme un être exceptionnel, et il n’eût pas encouru cette forte condamnation ; on l’aurait envoyé en Sibérie, ce qui n’est pas un si grand malheur après tout : on y vit comme ailleurs, et il y a maintenant tant de « politiques » en Sibérie qu’ils y sont presque une force ; les autorités sont même parfois obligées de compter avec eux et il ne faut pas conclure que, parce qu’on est exilé, tout espoir soit perdu. Les condamnés peuvent se voir et correspondre avec leurs amis, et si leur situation devient intolérable, ils ont toujours la fuite comme dernière ressource. On sait que nombre d’entre eux sont parvenus à s’évader. Mais le gouvernement a réservé aux criminels politiques particulièrement dangereux une pénalité autrement cruelle, celle de l’incarcération dans le ravelin d’Alexis, dépendance de la forteresse Pierre et Paul.

Si l’on trouve bon d’en finir avec eux, ce n’est pas en Sibérie qu’on les envoie, c’est dans ce ravelin, à Saint-Pétersbourg même, sous les yeux de l’autorité.

Là, pas d’indulgence, pas de faveur ; le système cellulaire y est appliqué rigoureusement ; subir cette peine, c’est être enseveli vivant, sans rapports possibles avec les autres détenus ni avec ses amis du dehors, c’est rester seul au monde. Malgré le sans-gêne de nos maîtres, ils condamnent rarement à mort. Que dirait-on à l’étranger ! Mais ils ont le ravelin d’Alexis. L’effet produit n’est pas le même, mais le résultat est identique. Combien a-t-il englouti de condamnés politiques ce ravelin ? A-t-on jamais entendu dire qu’un seul en soit sorti ? Après un mois ou deux tout au plus, on écrit aux parents qu’un tel ou qu’une telle ont paisiblement rendu leur âme à Dieu, ou bien qu’ils sont devenus fous ou se sont suicidés. On dit que personne n’a pu supporter ce supplice pendant plus de trois ans. C’est à ce ravelin maudit qu’était destiné Pavlenkow.

Véra s’arrêta, pâle d’émotion ; sa voix tremblait et des larmes perlaient à travers ses longs cils.

— Mais comment pouvais-tu le sauver ? demandai-je avec impatience.

— Attends, tu vas l’apprendre, continua Véra, redevenue calme. Dès que je connus le sort qui lui était réservé, je ressentis une immense pitié ; jour et nuit ma pensée ne le quittait pas. J’allai voir un avocat pour savoir s’il n’y avait rien à faire. Absolument rien, me répondit-il ; encore s’il était marié il y aurait quelque espoir, car, d’après nos lois, la femme a le droit de suivre son époux aux travaux forcés, si tel est son désir ; elle peut adresser une supplique à l’empereur, demandant à accompagner son mari en Sibérie, et il arrive que l’empereur dans sa bonté lui accorde sa demande. Par malheur, Pavlenkow est célibataire.

Je compris aussitôt ce que j’avais à faire. Il fallait demander à l’empereur la permission d’épouser Pavlenkow.

— Mais Véra ! Est-il possible que tu n’aies pas pesé la portée d’un tel acte ? En somme, tu ne connais pas Pavlenkow, tu ne sais pas s’il mérite ce sacrifice !

Véra me regarda d’un air sévère et surpris.

— Et tu dis cela sérieusement ? me demanda-t-elle.

Ne comprends-tu pas que si je n’avais fait tout ce qui dépendait de moi pour le sauver, j’aurais par cela même participé à sa perte ?

Dis-moi, je te le demande, si tu n’étais pas mariée, n’aurais-tu pas agi comme moi ?

— Non Véra, je ne crois pas que je m’y fusse jamais décidée, répondis-je en toute sincérité.

Véra me regarda fixement.

— Je te plains ! me répondit-elle enfin. Quoi qu’il en soit, je savais que mon devoir était de l’épouser. Mais comment en obtenir la permission ? Lorsque je fis part de cette décision à l’avocat, il s’écria que c’était pure folie. Moi-même je ne savais que faire ; tout à coup je me souvins de quelqu’un qui pourrait m’y aider. As-tu entendu parler du comte Ralow ?

— De l’ancien ministre ? Certainement. On dit même que, quoique éloigné des affaires, il est encore un des conseillers de l’empereur ! Mais comment le connais-tu ?

— C’est un de mes parents éloignés, qui fut à ce qu’on dit admirateur passionné de ma mère. Il m’a souvent prise dans ses bras en me donnant des bonbons quand j’étais enfant. Il va sans dire que jamais je n’avais eu l’idée de me rappeler à son souvenir : que pouvait-il y avoir de commun entre nous ! Mais dans cette occasion je pensai qu’il pourrait m’être utile. Je lui écrivis pour lui demander audience. Il me répondit sans tarder, en me fixant le jour et l’heure où il pourrait me recevoir. Ne te figure pas que je me présentai à lui avec mon costume de nihiliste. Pas si naïve ! Je les connais ces vieux pêcheurs qui font pénitence sur leurs vieux jours ! Cela ne les empêche pas d’aimer les jolis minois : dès qu’ils voient une jolie femme, ils tombent en pâmoison et sont incapables de lui refuser quoi que ce soit. Aussi, je me fis belle ; c’est même à cette occasion que je commandai la robe que voici ; et avec cela je pris l’air le plus modeste, d’une vraie sainte, quoi ! Le comte m’avait donné rendez-vous pour neuf heures du matin. En arrivant, je fus frappée du luxe inouï qui règne dans son palais, inconciliable, semblerait-il, avec les dispositions d’un ascète qui veut faire pénitence ! Un suisse à hallebarde m’ouvrit la porte : il ne voulait pas me laisser monter, mais je lui montrai la lettre du comte ; alors il frappa un coup sur une plaque de cuivre collée au mur ; aussitôt parut comme de dessous terre un heiduque chamarré de galons qui me fit monter un escalier de marbre garni de fleurs ; au premier, nous trouvâmes le majordome qui, après m’avoir fait traverser plusieurs grandes salles, me remit à un valet portant livrée, et la promenade continua : partout des parquets de mosaïque, brillants comme du cristal, des fresques aux plafonds, d’immenses glaces aux cadres dorés, des meubles couverts de brocart et incrustés d’or ! Tous ces appartements étaient absolument vides. Le valet ressemblait à un ministre et avançait sans mot dire… Enfin, nous arrivâmes au cabinet du comte ; son valet de chambre, un petit vieux au visage intelligent et rusé, vêtu d’une redingote noire, ayant tout l’air d’un diplomate, me regarda fixement et m’examina des pieds à la tête comme s’il eût voulu lire le fond de mes pensées ; puis il dit enfin :

— Veuillez attendre, Mademoiselle ; S. Ex. le comte vient de se lever et est en prières.

On me laissa seule. La pièce était immense ; de l’entrée, on avait de la peine à distinguer les objets qui se trouvaient à l’extrémité opposée. On n’y voyait ni dorures ni glaces ; les meubles étaient en noyer, les portières et les rideaux, de couleur sombre et à demi tirés, laissaient la chambre dans une quasi-obscurité. Seul l’angle où se trouvait la grande armoire aux saintes images était faiblement éclairé par la veilleuse qui brûlait nuit et jour. Le temps passait et le comte ne venait pas ! Je fus prise d’impatience et, entendant un bourdonnement sourd derrière une portière, je m’approchai et levai doucement un des coins du lourd rideau. Je vis alors une autre pièce tendue de drap noir et ornée de saintes images et de crucifix ; dans le fond un vieillard podagre, vraie momie, marmottant entre ses dents, faisant de nombreux signes de croix et se prosternant incessamment ; deux laquais gigantesques le soutenaient de chaque côté, le maniant comme une poupée à ressorts, le relevant et l’inclinant tour à tour en comptant à haute voix le nombre des saluts de Son Excellence.

L’envie de rire me prit et toute ma timidité disparut. Au quarantième coup on emmena le comte, et j’eus à peine le temps de laisser tomber la portière qu’il était devant moi.

Dès qu’il m’aperçut il s’écria :

— Dieu ! mais c’est Aline en personne ! Et me donnant sa bénédiction, il versa quelques larmes. Envahi par les souvenirs du passé, il me parlait de ma mère et je n’avais garde de l’interrompre ; aussi finit-il par s’exalter, comme un vieux chat qu’on chatouille derrière l’oreille. Il me parla de l’avenir, formant pour moi les plus beaux projets et rêvant même de me présenter à la cour. Il ne songeait rien moins qu’à m’adopter, n’ayant ni femme ni enfants, et à faire de moi sa fille bien-aimée. Je pensai que le moment était arrivé de lui parler de ce qui m’amenait et, fondant en larmes, je lui dis : « J’aime et si je ne puis épouser celui que j’ai choisi, rien au monde ne pourra me consoler. »

Le comte me promit de faire tout son possible en ma faveur ; mais dès qu’il eut appris quel était le fiancé de mon choix, il se mit en colère et ne voulut plus rien entendre, changeant de ton et cessant de me tutoyer, il ne m’appela plus ni son « enfant chérie » ni son « petit ange ».

— Sachez, Mademoiselle, me dit-il, que s’il arrive à une jeune fille honnête d’aimer un homme indigne d’elle, il ne reste plus à ses parents qu’à demander à Dieu de lui rendre la raison.

Je vis que cela allait mal et commençai à me désespérer.

Véra se troubla tout à coup et s’interrompit.

— Eh bien, Véra, et après ? Qu’arriva-t-il ? Finis ton histoire ! insistai-je. Véra rougit.

— Vois-tu, je ne sais vraiment comment cela se fit et ce que je lui dis au juste, mais tout à coup il comprit que je devais épouser Pavlenkow pour cacher une faute et sauver mon honneur.

— Véra, Véra ! Et tu n’as pas eu honte de tromper ainsi un pauvre vieux ! m’écriai-je avec un accent de reproche.

Véra me jeta un regard de profonde surprise.

— Tromper un pauvre vieux ! répéta-t-elle ironiquement. Il y a bien de quoi ! Et lui, le « pauvre vieux » qui pourrait faire tant de bien dans sa position et par son influence, que fait-il ? Il se frappe le front contre terre dans l’espoir de conquérir aux cieux une petite place aussi bonne que celle qu’il a ici-bas. Pense-t-il à autre chose ? Pourquoi m’a-t-il traitée avec bonté ? Parce que mon visage lui a plu, parce que j’ai réveillé en lui le souvenir d’anciens péchés et que cela a remué son vieux sang. Cela mérite-t-il quelque reconnaissance ? Et les jeunes qui meurent en Sibérie, comment les traite-t-il ? Combien de condamnations a-t-il signées dans sa vie !… Est-ce que j’aurais eu l’idée de le tromper si j’avais pu lui parler comme à un homme ! Mais ce n’était pas possible. Si je lui avais demandé de sauver Pavlenkow, il m’aurait renvoyée en me disant de ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Je ne pouvais que le tromper !…

Véra avait peine à maîtriser son indignation.

— Eh bien, comment cela a-t-il fini ?

— Très simplement. D’abord il marchait à grands pas, se parlant à lui-même, mais assez haut pour que je pusse distinguer ses paroles :

« Misérable enfant ! S’oublier ainsi ! Elle ne mérite pas ma protection et pourtant, en souvenir de sa mère, il faudra bien que je tâche de la sauver. Il faudra bien cacher sa faute pour éviter le déshonneur de toute une famille… »

Le rire me gagnait et cependant je prenais un air contrit ; j’étais là, les mains pendantes, les yeux baissés, — une Madeleine repentante.

Enfin il s’arrêta devant moi et me dit sévèrement :

« Mets toi là, Véra, et écris à l’empereur que tu tombes à ses genoux, le suppliant de t’octroyer la permission d’épouser ton indigne séducteur. Je me charge de remettre la supplique et de tout arranger sans bruit. »

Je voulus remercier le vieillard, mais il m’arrêta froidement : « Ce n’est pas pour toi que je le fais, c’est pour ta mère. »

Tout en écrivant, je me disais qu’en tout ceci il n’était pas question de Sibérie. « Et la Sibérie, demandai-je au comte ? Je veux suivre mon mari en Sibérie. »

Il se mit à rire. « C’est bon, me répondit-il, on ne te demandera pas d’aller si loin. Ta faute une fois couverte, tu pourras vivre où bon te semblera, comme une bonne petite veuve honnête. »

Cela m’effraya, mais je craignais de trop insister et d’éveiller ses soupçons. Tout à coup j’eus une inspiration et lui dis que cette décision d’accompagner mon mari en Sibérie m’était dictée par le désir de faire pénitence et de racheter ainsi ma faute. Le vieillard comprit tout de suite — cela rentrait dans ses idées.

Il en fut touché et dit qu’il ne pouvait que m’encourager. « C’est œuvre pie ! » Il me donna sa bénédiction et me passa au cou une image sainte.

— Et après ?

— Après, tout marcha comme sur des roulettes. Revenue à la maison, je ne soufflai mot de mon expédition. Quelques jours après la propriétaire entra toute bouleversée dans ma chambre, me tendant une carte de visite sur laquelle je lus : S. Ex. le prince Gelobitzki, et plus bas, au crayon : De la part du comte Ralow.

Je compris tout de suite le motif de sa visite et je dis à la bonne femme de faire monter le visiteur. Ce fut un grand émoi dans toute la maison ; le général montait notre vieil escalier branlant qui craquait sous ses pas, son sabre accrochant la rampe ; tous les enfants de la maison étaient sortis pour le voir.

Il entra dans ma chambre. C’était un homme jeune encore, très élégant, avec de longues moustaches toutes droites ; il répandait autour de lui un parfum pénétrant qui se mêlait étrangement à l’odeur de soupe aux choux qui emplissait notre cuisine. Il est probable que jamais encore il ne s’était trouvé dans un pareil logis, mais avec un tact exquis il ne parut s’apercevoir de rien et s’assit dans le fauteuil cassé qu’on lui présentait, avec l’aisance d’un homme du monde introduit dans le salon le plus correct. Son casque sur ses genoux, le corps gracieusement incliné en avant, il m’adressa la parole avec un sourire aimable : « C’est bien à la princesse Véra Barantzew que j’ai l’honneur de parler ? »

— Oui, lui répondis-je, à elle-même.

Prenant alors un air confidentiel, il me dit que l’empereur l’avait envoyé pour me demander s’il était bien vrai que je désirais épouser le criminel politique Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

— C’est la pure vérité ! lui répondis-je.

Alors il commença à me raisonner. Était-il possible qu’une fille si jeune et si belle eût l’idée de se perdre ainsi ! Avait-elle bien pesé la gravité et les conséquences de cet acte ? Une aristocrate russe épouser un juif, un criminel d’État dont les enfants ne peuvent avoir ni nom ni position sociale !

— J’ai pensé à tout cela et je ne puis changer ma décision.

Voyant que je tenais bon, le général prit un air paternel et me saisissant les mains il m’entretint à voix basse.

— J’ai moi-même des enfants, et je vous parle comme un père parlerait à sa fille. Vous n’êtes pas la seule à qui il soit arrivé malheur ; bien d’autres jeunes filles ont passé par là ! Perdre sa vie entière pour une faute de jeunesse, ce serait insensé ! L’empereur est magnanime et le comte a beaucoup d’affection pour vous ; il veut vous prêter aide et protection. Il y a d’autres moyens d’arranger les choses et nous saurons bien vous trouver un autre époux !

Je continuai à feindre de ne pas comprendre, m’obstinant à répéter que je voulais épouser Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

Voyant qu’il ne pouvait me convaincre, le général salua et se retira. Aussitôt je me rendis chez l’avocat de Pavlenkow pour lui conter l’affaire et le prier d’en informer son client.

Quelques jours après je reçus le factum qui m’autorisait moi, comtesse Barantzew, à épouser le juif Pavlenkow, criminel politique, après qu’il se serait fait baptiser et aurait embrassé la religion orthodoxe. La bénédiction nuptiale nous serait donnée dans l’église de la prison.

Véra se tut, plongée dans ses pensées. Ce récit m’avait bouleversée.

— Véra, dis-je enfin avec tristesse, c’est fait maintenant ; tu t’es jetée dans un abîme et il est trop tard pour se repentir. Mais dis-moi, de grâce, pourquoi tu n’es pas venue me parler de tes projets ? Je croyais que nous étions amies.

Véra m’embrassa en riant.

— Quelle question ! fit-elle, s’efforçant de plaisanter, As-tu jamais vu quelqu’un demander conseil pour se jeter dans un abîme ? Crois-tu qu’un homme qui a l’intention de se pendre doive en prévenir ses amis et demander leur bénédiction avant de passer sa tête dans le nœud coulant ?

— Alors tu avoues aller à ta perte ?

— Tiens, dit Véra après un instant de réflexion, je ne veux pas poser et jouer un rôle devant toi. Je dois avouer qu’au moment même où j’appris que toutes les difficultés étaient levées, je sentis mon cœur se serrer, au lieu d’éprouver de la joie ; et ce malaise dura toute la semaine qui précéda le jour décisif !

Je tâchais de m’absorber dans le travail, et j’en entreprenais de toute sorte ; j’étais continuellement en mouvement ; cela pour oublier. De jour j’y réussissais presque, mais la nuit, dès que je me trouvais seule, une angoisse fiévreuse m’envahissait. Ce matin, quand je suis entrée dans la prison et que la porte massive s’est refermée sur moi, le courage a failli me manquer.

Dehors il faisait chaud et le soleil brillait ; ici je me trouvais subitement dans les ténèbres ; l’humidité me pénétrait. Et la pensée que je laissais derrière cette porte le bonheur, la liberté, la jeunesse, s’empara de moi. Mes oreilles bourdonnaient, il me semblait qu’on me poussait dans un gouffre, noir, sans fond.

Je montrai mes papiers. On me mena par d’interminables corridors. Un gendarme marchait devant moi, un autre me suivait. Des portes latérales s’entr’ouvraient, des hommes portant des uniformes passaient leurs têtes et m’examinaient insolemment. Il est probable que tout le personnel de la prison avait eu vent de la chose, et chacun voulait voir la fiancée. Sans se gêner, ces hommes faisaient leurs observations à haute voix. Un officier disait à son camarade : « Ces sacrés nihilistes ne sont pas dégoûtés, ma foi ! C’est vraiment dommage d’accoupler ce beau brin de fille à un brigand de forçat. Passe encore si l’on avait le droit du seigneur ! »

Chaque pas que je faisais augmentait ma souffrance, et j’avoue que si à ce moment-là on était venu m’offrir de me rétracter, je me serais enfuie avec bonheur.

On me fit entrer dans une pièce vide et nue où il y avait seulement deux chaises ; puis je restai seule pendant un instant qui me parut être l’éternité. Le doute m’envahissait de plus en plus : je me demandais si réellement j’avais raison d’agir ainsi ou si ce n’était pas plutôt un acte insensé que j’allais commettre.

L’anxiété dans l’attente de Pavlenkow fut atroce ; j’avais peur de ne pas le reconnaître. Qu’elle serait son attitude ? M’avait-il comprise ?

Enfin, j’entendis des pas, la porte s’ouvrit, et il entra accompagné de deux gendarmes. Je ne pourrais même pas dire quel effet il produisit sur moi : je sais seulement qu’il avait les cheveux ras et une capote de forçat sur les épaules.

Les gendarmes se tenaient au fond de la chambre, affectant par discrétion de ne pas nous regarder.

Tout ce qui s’est passé entre nous me semble un rêve. Je crois que Pavlenkow me prit les deux mains et me dit : « Merci, Véra, merci ! » et sa voix se brisa ; moi aussi je ne pouvais plus parler. Seulement, dès qu’il eût paru, je n’éprouvai plus la moindre inquiétude, mon cœur était devenu joyeux, j’avais la conviction d’avoir bien agi, d’avoir obéi au devoir.

On nous mena dans l’église, le pope nous prit les mains et nous fit faire trois fois le tour de l’autel Je ne saurais me rappeler tout ce qui s’est passé ! Une sorte d’inconscience m’empêchait de percevoir les détails.

À un certain moment où le chœur se mit à chanter, il me sembla que Wassiltzew se trouvait à côté de moi et j’entendis distinctement sa voix aimée. Je sais, je sens qu’il m’aurait approuvée. Tout devint clair pour moi et mon avenir se dessina nettement à mon esprit. J’irai en Sibérie, je servirai les déportés, j’écrirai leurs lettres, je leur serai utile, je les consolerai… La voix de Véra s’entrecoupa, elle fondit en sanglots… — Et dire que pendant tout l’hiver je m’étais tant tourmentée pour chercher ce qui se trouvait là sous ma main ! Et quelle œuvre !… Je ne saurais en imaginer une de plus désirable… Je t’avoue que mes forces n’auraient pas suffi à une autre vocation : ainsi je ne vaudrais rien pour la propagande révolutionnaire, qui demande beaucoup d’intelligence, d’éloquence, la faculté de persuasion que je n’ai pas, et puis l’idée du danger à faire courir aux autres m’aurait été insupportable. Aller en Sibérie, c’est ce qu’il me faut, c’est proportionné à mes forces. Et comme tout s’est bien arrangé ! Si tu savais combien je suis heureuse !

Elle se jeta à mon cou et nous pleurâmes longtemps. Six semaines plus tard, j’accompagnais Véra à la gare du chemin de fer Nicolas. Aussitôt après la cérémonie nuptiale, Pavlenkow avait été envoyé en Sibérie avec d’autres forçats qui devaient faire à pied la plus grande partie de la route. Le moment était venu pour Véra d’aller retrouver son mari. Elle n’était pas seule : deux autres femmes dont l’une avait sa fille, l’autre son mari au nombre des déportés, partaient avec elle.

Elles prenaient les troisièmes, véritable luxe comparativement à ce qui les attendait plus loin. Le chemin de fer n’allait à cette époque que jusqu’à la frontière de la Russie d’Europe ; au delà elles n’auraient d’autre moyen de locomotion que le chariot ou le traîneau. Le voyage devait durer deux à trois mois s’il ne survenait aucune difficulté. Et quel serait leur sort une fois arrivées ? Elles ne semblaient pas s’en préoccuper, leur physionomie était empreinte d’une félicité calme et joyeuse.

L’excitation nerveuse, résultat de l’excessive tension de toutes ses facultés qu’avait dû exercer Véra pour l’accomplissement de cet acte de dévouement, avait disparu ; elle était redevenue la jeune fille mélancolique et rêveuse, renfermée en elle-même, que j’avais connue jadis. Elle avait un peu maigri et semblait plus âgée, mais ses yeux bleus avaient conservé leur expression d’énergie et de courage ; j’étais touchée par le spectacle des tendres soins qu’elle prodiguait à ses deux compagnes et surtout à la plus âgée ; on voyait qu’une étroite amitié, née de leur commun malheur, les unissait déjà.

Sauf la police, qui était en force, il n’y avait pas foule au départ : quelques personnes étaient venues par simple curiosité ; d’autres, ayant des parents ou des amis en Sibérie, voulaient leur envoyer des nouvelles par l’entremise de ceux qui partaient.

J’eus à peine le temps de dire quelques mots à Véra, car on se pressait autour d’elle. La cloche sonna pour la troisième fois, le train allait partir ; Véra me tendit la main par la fenêtre.

À ce moment, l’image du sort qui attendait cet être plein de jeunesse et de grâce se présenta si vivante à mes yeux que je ressentis une douleur profonde et ne pus retenir mes larmes.

— C’est à cause de moi que tu pleures ainsi ? dit Véra avec un suprême sourire sur les lèvres. Ah ! si tu savais quelle profonde pitié j’éprouve pour vous tous qui restez !

Ce furent ses dernières paroles.




  1. Diminutif méprisant de Jean.
  2. On ne comptait comme âmes que les hommes adultes.
  3. Club de Saint-Pétersbourg renommé parmi les gastronomes pour sa bonne cuisine.
  4. La « zakouska » est servie un peu avant le dîner et se compose de divers apéritifs et de quantité de hors-d’œuvre.
  5. Costume des gendarmes.
  6. Attentat contre l’empereur Alexandre II en 1866.
  7. Voir le roman : Terres vierges.