Une petite gerbe de billets inédits/02

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Une petite gerbe de billets inédits  : Beaumarchais, sa femme, Mme Campan
(pp. 4-6).

II

Au citoyen Raguet Lépine
Horloger
Place des Victoires-Nationales, au coin de la rue des Fossés-Montmartre


Le 29 vendémiaire, an 7.

Nous partageons bien vivement vos peines[1], mon pauvre Raguet, mais nous blâmons votre excessif découragement. Un peu plus tot, un peu plus tard, tous les enfans donnent ce regret a leurs pères ; ou les pères, a leurs enfans[2]. Votre chère Amélie était une charmante petite créature ; pleurés la, mon ami, mais avec la force d’un homme. Comparés vos douleurs a celles de vos vieillards parens qui voyent moissonner, avant eux, leurs enfans et petits enfans, et dites : tout ce qui m’enveloppe a besoin de mon courage, et l’invoque. Que votre cœur, mon pauvre ami, se replie sur tous les débris de votre famille adoptive ! Ah ! Si je n’étois pas utile au sort de tout ce qui m’intéresse, il y a long tems que je voudrois être a côté des êtres bien aimés que vous regrettés justement ! Le tems des malheurs est venu c’est a nous de les supporter. Eugénie[3], et sa mère, et moi, nous avons tous pleuré sur votre lettre. Elles iront vous porter en leur nom et au mien, les témoignages de notre attachement pour vous. Nous savons a présent combien vous fûtes bon époux et bon père ; nous vous en aimons davantage ; et si la fortune me rend une partie des biens dont on m’a dépouillé, nous n’oublierons pas, mon Raguet[4], que vous êtes notre parent ; et nous nous ressererons tous pour supporter les peines de la vie. Nous le disons avec la mesme[5] vivacité d’expressions, a L’Epine[6], a ma sœur, a vous, a l’enfant qui vous reste, et a tout ce qui vous appartient.

Le très affligé,

Beaumarchais.


  1. Au sujet de la mort de sa fille. Voici un billet du peintre Boze chargé de faire le portrait du petit ange envolé : « Au citoyen Lépine, horloger, place des Victoires, à Paris, » Vous me faites espérer, citoyen et bon ami, le plaisir de vous recevoir chez moi demain, 14, un peu de bon (sic) heure, pour y voir l’image qui aproche le plus de la resemblance de votre chere Amélie ; je désire ardamment, pour votre satisfaction, que les efforts que j’ai fait dans cet arts (sic) puisse vous la faire reconnoitre et suis tout à vous. Votre concitoyen Boze. Ce 13 floréal an VII. » On se plaît à penser, devant ces lignes incorrectes, que Boze se servait mieux du pinceau que de la plume. Citons sur lui cette phrase du Quatre-vingt-treize de Victor Hugo (2me partie, livre I, chapitre I) : « Le peintre Boze peignait ses filles, innocentes et charmantes têtes de seize ans, en guillotinées, c’est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. »
  2. Ces motifs de consolation ne semblent-ils pas bien étranges ?
  3. Amélie-Eugénie Caron de Beaumarchais était née à Paris le 5 janvier 1777, par conséquent plusieurs années avant le troisième mariage. Gudin dit assez plaisamment (p. 482) que son héros « fut aimé avec tendresse de ses amis, avec passion de ses maîtresses et de ses trois femmes, avec orgueil de ses sœurs, avec enthousiasme de sa fille... »
  4. Ces mots d’une si affectueuse familiarité ont été soulignés par l’auteur. Quelques-unes des phrases que l’on vient de lire sont quelque peu déclamatoires, mais c’est le ton de l’époque, et il ne faut voir ni une fausse sensiblerie, ni une prétentieuse rhétorique, dans les condoléances de Beaumarchais.
  5. Sic. Beaumarchais a gardé la vieille forme. Ce hardi novateur était-il donc un réactionnaire en matière d’orthographe ?
  6. C’était le beau-frère de Beaumarchais.