Une petite gerbe de billets inédits/07

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Une petite gerbe de billets inédits : Beaumarchais, sa femme, Mme Campan
(p. 12-14).

VII

Au citoyen l’Épine
Horloger
Place des Victoires, à Paris


À Enns[1], le 2 nivôse, an 9.


Malgré que vous gardez le silence, Monsieur, je m’empresse de vous apprendre de nouveaux succès de l’armée du Rhin. J’ai été tellement occupé à poursuivre l’ennemi que depuis Wasserburg[2], je n’ai pu vous écrire. Le passage de l’Inn, de la Salza, de la Traun[3] n’ont pas coutés[4] à la République 50 Français ! L’ennemi est en pleine déroute ! La présence du prince Charles n’a pu rallier l’armée impériale, ny rétablir son moral.

Ici ces Messieurs ont brûlé le pont de l’Enns ; mais sans une suspension de 48 heures nous aurions passez (sic) ce fleuve hier soir, et le restant de leur équipage aurait resté en nos mains.

Nous avons trouvés ici, magasins de farine envirrons (sic) 2,000 sacs, seigle 4,000, et avoine plus de 6,000, 13 à 14,000 armes à feu dont la moitié n’est de calibre français, n’ont jamais servi, des effets de campement, d’habillement, enfin depuis huit jours nous avons enlevé plus de 1,500 voitures chargées de vivres et fourrages, il n’y a pas de jour que l’on ne fasse au moins 7 a 800 prisonniers.

Si le prince Charles ne parvient pas à déterminer l’empereur à la paix il n’y a pas de doute que dans deux mois[5], nous aurons un empire à louer ou à vendre.

Si vous livrez à l’impression ce récit, je vous prie d’accorder mes idées je suis tellement pressé que je ne peux relire ma lettre, mais je vous apprends de bonnes nouvelles et vous charge de les classer.

À l’instant je monte a cheval. L’Enns est passé par trois cens hommes d’infanterie, dans une heure il y aura des demi-batteries et de la cavalerie[6] qui passent à la nage.

Donnez-moi de vos nouvelles.

Je vous salue amicalement.

Husson.

Je suis toujours à l’avant-garde et toujours je me porte bien à fatigues près.

Je ne vous parle ici que des succès de l’aile gauche, commandée par le lieutenant-général Grenier ; le lieutenant-général Le Courbe qui commande la droite et le centre, commandé directement par le général Moreau, ne cessent comme nous de battre et d’enlever à l’ennemi, armes, bagages, canons, chevaux et un nombre étonnant de prisonniers.

Du 3. Nous marchons en avant pour battre de rechef l’ennemi[7].

  1. Enns ou Ens est une ville de 4,500 habitants environ, pittoresqnement située, non loin du Danube, sur la rivière de l’Enns (Haute-Autriche, arrondissement de Liuz). Le mur d’enceinte a été construit avec la rançon que l’Angleterre paya pour la délivrance de Richard Cœur-de-Lion.
  2. Ville de près de 4,000 habitants sur la rive gauche de l’Inn (Haute-Bavière).
  3. Je ne ferai pas de notes sur l’Inn, la Talza et la Traun, que tout le monde connatt. Ne portons pas d’eau à la rivière… excepté quand la rivière est espagnole. Je ne mettrai non plus aucune note sous les noms du prince Charles, des généraux Grenier, Le Courbe et Moreau, dont s’occupent toutes les histoires générales comme tous les recueils biographiques. En revanche je voudrais bien donner une petite notice sur le narrateur, mais j’ai beau chercher, je ne trouve rien sur le général Husson dans les livres que j’ai sous la main et je prie mon lecteur d’avoir pitié de mes stériles efforts et de pardonner à un humble pékin sa parfaite ignorance des choses militaires.
  4. Devant cette faute de français, qui sera suivie de beaucoup d’autres fautes du même genre, on est bien obligé de se dire que le général Husson écrivait avec beaucoup plus de verve que de correction. Du reste, quelles fautes ne remettrait-on pas à un vainqueur animé d’un aussi patriotique enthousiasme ?
  5. Dans sa précipitation enfiévrée, Husson avait écrit moins pour mois. On voit bien que sa plume courait, pour annoncer tant de victoires, avec la même rapidité que son cheval sur les champs de bataille.
  6. Les deux mots sont en abrégé dans le texte : Bie et Cie.
  7. Sur la lettre même du général Husson, son correspondant a tracé ces quatre lignes : « Au citoien Dubois, directeur du Journal de Paris. Rue Fraisnée, maison curiale. — Lépine a l’honneur d’envoyer une lettre à M. Dubois. S’il la juge intéressante pour son journal cela fera plaisir peut-être à beaucoup de lecteurs. — Ce 16 nivôse. » Dubois inséra-t-il le bulletin de victoire ? Je n’ai pu, loin de toute grande bibliothèque, m’en assurer et je laisse le soin de la vérification aux curieux qui pourront aborder la collection du Journal de Paris. Du récit du général Husson, écrit après Hohenlinden, je rapprocherai un billet dont la signature est illisible et qui, quoique émanant d’un général en chef, ne roule que sur une affaire d’horlogerie : « Au citoyen Lépine, horloger, place des Victoires-Nationales, à Paris. — Quartier général à Cologne, le 14 brumaire an 3e. Je vous ai envoyé, il y a quinze jours, mon cher concitoyen, par l’un des courriers de l’armée, 40 pièces de 24 livres pour la belle et excellente montre que vous m’avés faitte. Je n’entend plus parler ni du courrier, ni des quarante louis, ni de la montre et je ne sçais pas ce que cela veut dire. Je vous prie de me mander si le courrier s’est présenté chés vous et si vous en avez eu connaissance. Vous obligerez infiniment le général en chef… Reproduisons encore un billet écrit par un prisonnier, du nom de Pin, sur lequel je ne puis rien dire, sinon que son aventure prouve une fois de plus que jamais on n’eut moins de liberté qu’à l’époque où l’on inscrivait ce nom sacré sur toutes les murailles, même sur les murailles des prisons :
    Au citoyen Lépine
    Horloger, place des Victoires, n° 12, Paris
    Ce 19 pluviose
    Citoyen, depuis que nous ne nous sommes pas vus j’ai toujours été enfermé en prison et j’y suis encore Dieu sait pour combien de tems sans être jugé, ni interrogé, et sans savoir même les motifs de mon arrestation. Voilà, mon ami, où la Révolution m’a conduit ; je ne me plains pas et je sais souffrir. Je suis dans la dernière misère ; une année de captivité m’a conduit à manquer de tout ; je suis couvert de haillons, malingre, et presque infirme. Il ne me reste que ma montre que je garde pour un besoin extrême ; j’en ai perdu la clef, et je vous prie de m’en envoyer une le plus tôt possible, mais des plus communes. Adieu.
    Si vous pouvez m’être utile je vous engage au nom de l’humanité de le faire. Portez-vous bien.
    Votre concitoyen,
    Pin
    .
    Port-Libre, rue de la Bourbe, au grand corridor, cellule n° 30.