Une tourmente de neige (trad. Bienstock/Chapitre11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 85-89).
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XI

Son visage n’était pas noir, sec, au nez droit, comme je l’avais pensé à en juger par ses cheveux et sa carrure. Il avait un visage rond et gai, avec un nez camard, une grande bouche et des yeux ronds, bleu clair. Ses joues et son cou étaient rouges comme s’ils eussent été frottés avec du drap. Ses sourcils, ses longs cils et le duvet qui couvrait le bas de son visage étaient pleins de neige et tout à fait blancs. Il n’y avait qu’une demi-verste jusqu’au relais et nous nous arrêtâmes.

— Mais seulement, que ce soit vite, — dis-je.

— Une minute, — répondit Ignachka en bondissant de son siège et s’approchant de Philippe.

— Donne, frère, — dit-il en ôtant sa moufle de la main droite, et le jetant sur la neige avec le fouet. Et la tête renversée, d’un seul trait il avala le petit verre d’eau-de-vie qui lui était offert.

Le cabaretier, probablement un Cosaque en retraite, avec une chopine à la main sortit à la porte.

— À qui faut-il offrir ? — dit-il.

Le grand Vassili, un moujik maigre, blond, à la barbe de bouc, et le conseilleur, gros, blanc, blond avec une barbe épaisse, blanche, entourant son visage rouge, s’approchèrent et chacun d’eux but un petit verre. Le petit vieillard s’approcha aussi du groupe des buveurs, mais on ne lui offrit rien et il s’éloigna vers ses chevaux et se mit à caresser l’un d’eux sur le dos et la croupe.

Le petit vieux était précisément tel que je l’avais imaginé : petit, maigre, le visage ridé, bleui, une barbiche petite et rare, un nez pointu, des dents jaunes, rongées.

Son bonnet de postillon était tout neuf, mais sa pelisse courte, usée, tachée de goudron, déchirée à l’épaule et devant, n’arrivait pas même aux genoux, et le bas des pantalons était serré dans d’énormes bottes de feutre. Lui-même était tout courbé, ridé, le visage et les genoux tremblants ; il tournait autour du traîneau, évidemment pour se réchauffer.

— Quoi, Mitritch ! vraiment offre un quart ; je me réchaufferais bien, — lui dit le conseilleur.

Mitritch se tiraillait. Il répara l’avaloir de son cheval et l’arc et s’approcha de moi.

— Quoi, seigneur, — dit-il en découvrant sa tête grise et saluant bas, — toute la nuit nous avons erré, cherché la route, alors ce serait bien si vous m’offriez un quart ; vrai, petit père, Votre Excellence ! Autrement je n’ai rien pour me réchauffer, — ajouta-t-il avec un sourire obséquieux.

Je lui donnai vingt-cinq kopeks. Le cabaretier apporta un verre et l’offrit au vieux. Il ôta sa moufle, posa son fouet et tendit sa petite main noire, hâlée, aux veines bleues. Mais le pouce ne lui obéissait pas, il ne put tenir le verre et en répandant le vin laissa tomber le verre dans la neige.

Tous les postillons éclatèrent de rire.

— Vois-tu comme il est gelé, Mitritch. Il ne peut même tenir le vin !

Mitritch était navré d’avoir renversé le vin.

Cependant on lui en donna un autre verre qu’on lui versa dans la bouche. Aussitôt il devint gai, courut dans le cabaret, alluma sa pipe, montra ses dents jaunes, rongées, et après chaque parole proférait des injures. Ayant bu un dernier verre, les postillons retournèrent à leurs troïkas et nous partîmes.

La neige devenait de plus en plus blanche et claire, si bien qu’on avait mal aux yeux à la regarder ; les bandes orangées et rouges se dissipaient de plus en plus haut et plus claires dans le ciel ; à l’horizon on apercevait même le disque rouge du soleil, à travers les nuages blancs. L’azur devenait plus brillant et plus sombre.

Sur la route, près de la stanitza, le sol était net, clair, jaunâtre, avec des creux par endroits ; dans l’air gelé, compact, on sentait une légèreté et une fraîcheur agréables.

Ma troïka courait très rapidement. La tête du cheval du milieu, son cou à la crinière flottant sur l’arc, se balançaient rapidement jusqu’au même endroit sous les clochettes de chasseur, dont le battant déjà ne frappait plus mais frôlait seulement les parois. Les bons bricoliers tendaient bien les traits gelés, courbés ; ils galopaient énergiquement. La houppe frôlait leur ventre même et l’avaloir. Parfois l’un des bricoliers tombait dans une ornière de la route défoncée, et, en se débattant pour en sortir, faisait sauter de la neige dans les yeux des voyageurs. Ignachka criait, d’un ténor clair, après les chevaux ; la gelée sèche grinçait sous les patins ; derrière, sonnaient comme à une fête les clochettes et l’on entendait les cris stimulants des postillons avinés. Je me retournai : le bricolier gris, bouclé, le cou tendu, retenant son souffle, la bride de côté, galopait sur la neige. Philippe, en agitant son fouet, réparait son bonnet ; le petit vieux les jambes soulevées, était, comme auparavant, allongé au milieu du traîneau.

Deux minutes après, le traîneau craquait sur les planches du perron, au relais débarrassé de la neige, et Ignachka tourna vers moi son visage gai couvert de neige et sentant la gelée.

— Quand même, nous vous avons amené, seigneur ! — dit-il.