Une tourmente de neige (trad. Bienstock/Chapitre7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 69-74).
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VII

— Venez s’il vous plaît, tout est prêt ! — me cria du premier traîneau Aliochka.

La tourmente était si forte que ce fut à grand peine, en me courbant tout à fait, en m’accrochant à deux mains aux pans du manteau, que je pus, à travers la neige mobile que le vent poussait au-dessous de mes jambes, faire les quelques pas qui me séparaient du traîneau. Mon ancien postillon était déjà à genoux au milieu du traîneau vide, mais en m’apercevant il ôta son grand bonnet, — aussitôt le vent avec fureur, souleva ses cheveux, — et me demanda un pourboire. Il est probable qu’il ne s’attendait pas même à ce que je lui donnasse quelque chose, car mon refus ne l’attrista nullement. Il me remercia, enfonça son bonnet et dit : « Eh bien ! Que Dieu vous accompagne, seigneur ; » et tirant les guides, en sifflotant, il s’éloigna de nous. Après lui, Ignachka aussi agita tout son dos et stimula les chevaux. De nouveau, le claquement des sabots, les cris des postillons et le tintement des clochettes remplacèrent le bruit du vent qu’on entendait de tous côtés, particulièrement quand on restait en place.

Un quart d’heure après mon transbordement, je ne pouvais encore dormir et me distrayais en examinant les figures des nouveaux postillons et les chevaux. Ignachka était assis bravement, sautillait sans cesse, agitait son fouet sur les chevaux, criait, frappait du pied, et, en se penchant en avant réparait l’avaloir du bricolier, qui prenait toujours à droite. Il n’était pas de haute taille mais semblait bien bâti. Par-dessus sa pelisse courte il avait une armiak sans ceinture dont le collet était presque rabattu. Son cou était tout à fait nu ; ses bottes n’étaient pas en feutre mais en cuir ; son bonnet, qu’il ôtait et arrangeait sans cesse, était petit, ses oreilles n’étaient cachées que par ses cheveux. Tous ses mouvements décelaient non seulement l’énergie, mais surtout, comme il me semblait, le désir d’exciter en soi l’énergie. Cependant, plus nous avancions, plus souvent il se rajustait, sautillait sur son siège, frappait du pied et entamait le conversation avec moi et Aliochka. Il me semblait qu’il avait peur de perdre son assurance. Et il y avait de quoi : les chevaux étaient bons, mais la route à chaque pas devenait plus difficile, et l’on voyait que les chevaux ne marchaient déjà plus volontiers ; de temps en temps il fallait les fouetter, et le cheval du milieu, un grand bon cheval robuste, buta deux fois, mais immédiatement, s’effrayant lui-même, il tirait en avant et rejetait sa crinière échevelée presque sous les clochettes. Le bricolier de droite que je remarquais malgré moi avec son avaloir long qui se balançait et sautillait, ne tendait plus ses traits et il fallait user du fouet. Mais en bon cheval, même ardent, il semblait fâché de sa faiblesse, levait et baissait la tête rageusement comme pour demander la bride. En effet la tourmente était effrayante à voir et le froid devenait de plus en plus fort. Les chevaux faiblissaient, la route devenait plus mauvaise et nous ne savions pas du tout où nous étions, où il fallait aller, non pas même au relais mais à un asile quelconque. Et c’était ridicule et étrange d’entendre les clochettes sonner du même tintement joyeux, et Ignachka crier joliment avec entrain, comme si nous nous promenions dans le village par un beau jour de fête, froid, ensoleillé.

Et principalement c’était étrange de penser que nous marchions toujours et très vite quelque part, loin de cet endroit où nous nous trouvions. Ignachka se mit à chanter un couplet quelconque, d’un vilain fausset, mais si haut et avec de telles pauses, pendant lesquelles il sifflait, qu’il était ridicule d’avoir peur pendant qu’on l’écoutait.

— Oh ! oh ! qu’est-ce que tu arraches de ta gorge, Ignate ? — s’entendit la voix du conseilleur. — Arrête-toi pour un moment.

— Quoi ?

— Arrê-ê-ê-te !

Ignate s’arrêta. De nouveau tout se tut ; le vent hurlait et grondait, et la neige, en tourbillonnant, commençait à tomber plus épaisse dans le traîneau. Le conseilleur s’approcha de nous.

— Eh bien ? quoi, qu’y a-t-il ?

— Mais quoi ? Où faut-il aller ?

— Eh, qui le sait !

— Tes jambes sont-elles gelées, que tu viennes les remuer.

— Elles sont tout à fait engourdies.

— Tu ferais bien d’aller voir : voilà… On aperçoit du feu : c’est peut-être le campement des Kalmiks. Et en même temps tu te réchaufferais les pieds.

— Bon. Retiens les chevaux… Tiens, prends.

Et Ignate courut dans la direction indiquée.

— Il faut toujours regarder et aller voir ; alors on trouve, autrement qu’est-ce que c’est que d’aller comme ça, bêtement, — me disait le conseilleur, — Ah ! comme il a fatigué les chevaux !

Pendant qu’Ignate marchait pour se renseigner, et ça durait si longtemps que je craignais qu’il ne se fût égaré, le conseilleur m’expliqua, d’un ton assuré et tranquille, comment il faut agir pendant la tourmente : le mieux, disait-il, serait de dételer le cheval, de le laisser, et le cheval, comme Dieu est saint, conduirait où il faut ; on peut parfois marcher d’après les étoiles, et il ajoutait que s’il avait été, lui, en avant, depuis longtemps nous serions au relais.

— Eh bien, y a-t-il quelque chose ? — demandat-il à Ignate qui revenait en marchant avec peine, les jambes presque jusqu’aux genoux dans la neige.

— Il y en a, il y en a, on voit le campement, — répondit Ignate essoufflé, — mais on ne sait lequel.

— Probablement, mon cher, que nous sommes arrivés au domaine Rolgovskaïa. Il faut prendre plus à gauche.

— Qu’est-ce qu’ils chantent là-bas ! Ce sont tous nos campements qui sont derrière la stanitza, — fit le conseilleur.

— Je dis que non.

— Moi, si. J’ai vu, je sais, c’est notre campement, sinon, c’est alors le village Tamichevsko. Il faut suivre toujours à droite, et nous sortirons tout droit sur le grand pont à la huitième verste.

— Mais on te dit que non ! J’ai vu, que diable ! — objecta Ignate dépité.

— Eh ! mon cher, encore un postillon !

— Oui, un postillon ! Va toi-même.

— Pourquoi irais-je ? Je sais sans cela.

Évidemment Ignate se fâchait ; sans répondre il sauta sur son siège et partit plus loin.

— Ah ! comme mes pieds sont engourdis ; je ne peux même pas les réchauffer, — dit-il à Aliochka en continuant à frapper des pieds de plus en plus souvent, à tirer et à jeter la neige qui entrait dans les tiges de ses chaussures.

J’avais une affreuse envie de dormir.