Une tragédie dans l’Yorkshire/Traduction Hugo, 1866

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (1p. 193-228).

UNE TRAGÉDIE

DANS L’YORKSHIRE

PERSONNAGES :


LE MARI.
UN MAÎTRE DE COLLÈGE.
UN CHEVALIER exerçant les fonctions de juge.
UN GENTLEMAN.
AUTRES GENTLEMEN.
OLIVIER,
RALPH,
SAMUEL,
domestique.
UN PETIT GARÇON.
autres serviteurs.
des officiers.
LA FEMME.
UNE SERVANTE.


La scène est dans le comté d’York.

SCÈNE I

[Un vestibule.]
Entrent Olivier et Ralph.

OLIVIER.

Ah ! mon brave Ralph, dans quelle pitoyable agitation est ma jeune maîtresse, à cause de l’absence prolongée de son bien-aimé !


RALPH.

Eh bien ! peux-tu l’en blâmer ? C’est parce qu’on laisse pendre à l’arbre les pommes déjà mûres qu’on en voit tant qui tombent : autrement dit, c’est parce que les filles affolées ne sont pas recueillies à temps qu’elles hâtent elles-mêmes leur chute, et alors, tu sais, il arrive communément que le premier venu les ramasse.


OLIVIER.

Par la messe ! tu dis vrai : c’est chose fort commune. Mais, drôle, est-ce que ni notre jeune maître ni notre camarade Sam ne sont revenus de Londres ?


RALPH.

De l’un et de l’autre, ni l’un ni l’autre, comme dit la maquerelle puritaine. Mais si ! j’entends Sam… Sam est revenu ! Le voici ! Attends… C’est bien lui ; je sens déjà les nouvelles qui me démangent le nez.


OLIVIER.

Et à moi le coude.


SAMUEL, de l’intérieur.

Par où êtes-vous donc ?

Entre Samuel chargé d’objets apportés de Londres.
À un garçon.

Aie soin, mon garçon, de promener mon cheval avec ménagement. Je l’ai monté à poil, et je te garantis que la chaleur lui colle la peau sur le dos. S’il attrapait froid et s’il gagnait un rhume, je serais bien avancé, n’est-ce pas ?... Ah ! c’est vous ! Ralph ! Olivier !


RALPH.

Salut, honnête camarade Sam ! quelles drôleries nous portes-tu de Londres ?


SAMUEL.

Vous le voyez, je suis attifé à la dernière mode : trois couvre-chefs avec deux miroirs en pendeloques, deux chaînes faisant rabat sur la poitrine, un étui à chapeau au côté, une brosse sur le dos, un almanach dans ma poche et trois ballades dans ma braguette. Certes, je suis la véritable effigie d’un domestique pour tout faire.


OLIVIER.

Oui, je le jure ! Tu pourras t’établir quand tu voudras. Il en est plus d’un que je pourrais citer, qui ont commencé avec moins, et qui sont devenus riches avant de mourir. Mais, quelles nouvelles de Londres, Sam ?


RALPH.

Oui, bien dit, quelles nouvelles de Londres, coquin ? Ma jeune maîtresse pleurniche tant après son bien-aimé.


SAMUEL.

Eh ! elle n’en est que plus folle, oui, que plus niaise.


OLIVIER.

Pourquoi, Sam ? pourquoi ?


SAMUEL.

Pourquoi ? Parce que monsieur en a épousé une autre il y a longtemps.


RALPH.

Tu plaisantes, sans doute ?


SAMUEL.

Quoi ! l’ignoriez-vous jusqu’ici ? Oui, il est marié, bat sa femme et a d’elle deux ou trois enfants. Car vous devez remarquer qu’une femme porte d’autant plus qu’elle est battue.


RALPH.

Oui, c’est vrai, car elle porte les coups.


OLIVIER.

Ami Sam, je ne voudrais pas, pour deux années de gages, que ma jeune maîtresse sût tout cela. Sa raison filerait du côté gauche, et c’est une femme qui ne s’appartiendrait plus.


SAMUEL.

Eh bien, moi, je pense qu’elle a été bénie dès le berceau, si l’autre n’est jamais entré dans son lit. Il a tout dévoré ; il a engagé toutes ses terres et forcé son frère de l’Université à se mettre pour lui sous les scellés ; voilà une jolie phrase pour un notaire… Peuh ! il doit plus que sa peau ne vaut.


RALPH.

Est-il possible ?


SAMUEL.

Certainement. Que vous dirai-je de plus ? Il appelle sa femme putain, aussi familièrement qu’il l’appellerait Moll ou Doll (12), et ses enfants bâtards, le plus naturellement du monde… Mais qu’ai-je donc ici ? Il me semblait bien que quelque chose me tirait mes culottes : j’avais oublié complétement les deux tisonniers que j’ai rapportés de Londres. Maintenant, ce qui arrive de Londres est toujours bon.


OLIVIER.

Oui, comme tout ce qu’on va chercher loin, vous savez. Mais voyons, en conscience, est-ce que nous n’avons pas à la campagne des tisonniers aussi bons qu’il le faut à mettre au feu ?


SAMUEL.

L’idée qu’on se fait d’une chose est tout ; et, comme tu viens de le dire, les choses loin cherchées sont les meilleures pour les dames.


OLIVIER.

Oui, voire pour les gentilles femmes de chambre.


SAMUEL.

Dis donc, Ralph, est-ce que cet orage a aigri notre bière ?


RALPH.

Non, non, elle garde encore son bouquet.


SAMUEL.

Eh bien donc, venez avec moi ; je vais vous faire connaître la meilleure manière de se soûler. Je l’ai apprise à Londres la semaine dernière.


RALPH.

En vérité ? Voyons, voyons.


SAMUEL.

La manière la plus magnifique ! On ne peut que gagner à se soûler ainsi ! On boit genou en terre, et cela s’appelle à Londres être sacré chevalier.


RALPH.

Voilà qui est excellent, ma foi !


SAMUEL.

Allons ! suivez-moi, je vais vous conférer tous les degrés de l’ordre.

Ils sortent.

SCÈNE II.

[Un appartement.]
Entre la femme.

LA FEMME.

— Qu’allons-nous devenir ? Tout y passera. — Mon mari ne s’arrête pas dans ses dépenses ; — il épuise et son crédit et son patrimoine. — Et il est établi par le juste décret du ciel — que la misère est la fille fatale du désordre. — Sont-ce là les vertus que promettait sa jeunesse ? — Des parties de dés ! des réunions voluptueuses ! des orgies nocturnes ! — se coucher ivre ! quelle vie indigne — du vieil honneur de sa maison et de son nom ! — Et ce n’est pas tout. Ce qui m’accable le plus, — c’est que, quand il parle de ses pertes, de ses mauvaises chances, — de l’amoindrissement de sa fortune si délabrée déjà, — loin de montrer du repentir, il est comme à moitié fou — de ce que ses ressources ne peuvent suffire à ses dépenses ! — Il s’assied, et croise les bras d’un air sombre. — Oubliant le ciel, il baisse les yeux, ce qui le fait — paraître si effrayant qu’il épouvante mon cœur. — Il marche à pas pesants, comme si son âme était de terre. — Il ne se repent pas de ses vilenies passées, — mais se désole de n’être pas assez riche pour les faire durer. — Mélancolie horrible ! Douleur sacrilège ! — Oh ! le voilà qui vient. Maintenant, en dépit de tout, — je lui parlerai, et je le ferai parler. — Je vais faire mon possible pour lui arracher ce qu’il a sur le cœur.

Entre le mari.

LE MARI.

— Peste soit du dernier coup ! il a fait envoler de ma vue — cinq cents anges d’or. Je suis damné ! je suis damné ! — Les anges m’ont abandonné. Ah ! cela n’est — que trop vrai, celui qui n’a pas d’argent — est damné en ce monde : il est perdu ! il est perdu !


LA FEMME.

Cher mari !


LE MARI.

— Oh ! punition la plus dure de toutes, j’ai une femme !


LA FEMME.

— Je vous en supplie, si vous avez souci de votre âme, — dites-moi la cause de votre mécontentement.


LE MARI.

— Que le démon de la vengeance te mette toute nue ! Tu es la cause, — l’effet, la qualité, la propriété, toi, toi, toi !

Il sort.

LA FEMME.

— De mal en pis. L’âme en détresse — comme le corps. Il ressemble aussi peu — à ce qu’il était tout d’abord que si quelque âme en peine — avait pris forme en lui.

Il revient.

Le voici encore ! — Il dit que je suis la cause ! je ne lui ai pourtant — jamais adressé que les paroles du devoir et de l’amour. —


LE MARI.

Si le mariage est honorable, alors les cocus sont honorables, car ils ne peuvent exister sans le mariage. Imbécile que je suis de m’être marié pour faire des mendiants ! Maintenant il va falloir que mon aîné soit escroc pour être quelque chose. Il ne pourra plus vivre qu’aux dépens des dupes, car il n’aura plus de terre qui le nourrisse. L’hypothèque pèse comme un frein sur mon patrimoine et me fait mâcher du fer… Mon second fils devra prendre l’état de délateur, et mon troisième se faire voleur ou souteneur : un misérable ruffian ! Ô misère ! misère ! à quels ignobles métiers tu réduis un homme ! Je crois que le diable dédaigne d’être maquereau ; il s’estime trop haut pour cela ; il a trop grand souci de son crédit ! Ô pauvreté ignoble, servile, abjecte, immonde !


LA FEMME.

— Mon bon seigneur, je vous en supplie, au nom de tous nos vœux mutuels, — révélez-moi la vraie cause de votre mécontentement. —


LE MARI.

De l’argent ! de l’argent ! de l’argent ! il faut que tu m’en donnes.


LA FEMME.

— Hélas ! je suis la moindre cause de votre mécontentent. — Pourtant prenez tout ce que j’ai en bagues ou en bijoux, — et disposez-en à votre fantaisie. Mais je vous en conjure, — vous qui êtes gentleman à tant de titres, — si vous n’avez plus d’égards pour moi-même, — pensez du moins à l’avenir des trois adorables enfants — dont vous êtes le père.


LE MARI.

Peuh ! des bâtards ! des bâtards ! des bâtards ! nés d’intrigues ! nés d’intrigues !


LA FEMME.

— Le ciel sait combien vos paroles m’outragent, mais je saurai — endurer cette douleur entre mille autres. — Oh ! songez que vos terres sont déjà engagées, — que vous-même vous êtes encombré de dettes, que votre frère de l’Université, — si plein d’avenir, a souscrit des billets pour vous — et peut être arrêté. Et puis…


LE MARI.

As-tu fini, prostituée ? — Toi que j’ai épousée pour la forme, mais que — je n’ai jamais pu supporter ! Penses-tu que tes paroles — tueront mes désirs ? Va retrouver tes parents ; — va mendier avec tes bâtards. Je ne rabattrai — rien de mes goûts. Ô minuit ! je t’aime toujours, — et je mènerai encore vie joyeuse avec toi ! Moi, me gêner ! — Vais-je donc faire dire à tout le monde — que j’ai rompu avec mes habitudes ! que je suis à court d’argent ! — Non, tous tes bijoux, je les jouerai aussi librement — que si ma fortune était entière.


LA FEMME.

Soit !


LE MARI.

— Ah ! je m’y engage, et prends ceci pour arrhes.

Il la frappe.

— J’entends pour toujours te montrer mon mépris — et ne jamais toucher les draps qui te couvrent, — et répudier ton lit, jusqu’à ce que tu consentes — à la vente de ton douaire, pour donner une vie nouvelle — aux jouissances que je recherche le plus.


LA FEMME.

— Monsieur, accordez-moi seulement un doux regard, — et ce que la loi m’autorisera à faire, — vous n’aurez qu’à le commander.


LE MARI.

— Dépêchez-vous de le faire.

Mettant les mains dans ses poches.

Faute d’une misérable limaille, — serai-je réduit, comme un gueux, à ne mettre dans mes poches — que mes mains nues, pour les remplir de mes ongles ? — Oh ! mon sang se révolte ! Faites vite. — Je n’ai jamais été fait pour être un contemplateur, un maquereau des cartes ; je veux moi-même étreindre ces gourgandines, — et les forcer à me céder. Dépêchez-vous, vous dis-je.


LA FEMME.

Je prends congé de vous. J’obéis.

Elle sort.

LE MARI.

Vite ! Vite ! — Je maudis l’heure où j’ai fait choix d’une femme. — Quel tracas ! quel tracas ! Trois enfants pendus après moi — comme trois fléaux ! fi ! fi ! fi ! Courtisane et bâtards ! — Bâtards et courtisane !

Entrent trois gentlemen qui ont écouté ses dernières paroles.

PREMIER GENTLEMAN.

— Encore ces odieuses pensées qui hurlent sur vos lèvres ! — Est-ce donc pour salir l’honneur de votre femme — que vous êtes descendu de noble race ? Ceux que les hommes appellent fous — ne mettent en danger que les autres ; mais il est plus que fou — celui qui se blesse lui-même, et, de ses propres paroles, proclame — d’indignes calomnies, pour souiller son nom resté pur. — Ce n’est pas convenable ; cessez, je vous prie.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Cher monsieur, que la décence vous retienne.


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Que l’honnête courtoisie ait sur vous quelque empire !


LE MARI.

— Bonsoir ! Je vous remercie, monsieur, comment vous portez-vous ? Au revoir. — Je suis heureux de vous avoir rencontré. Adieu les instructions et les admonitions !

Les gentlemen sortent.
Entre un domestique.

Eh bien, drôle, que veux-tu ?


LE DOMESTIQUE.

Vous annoncer seulement, monsieur, que ma maîtresse a rencontré en route des gens qui l’ont mandée à Londres, de la part de son honorable oncle, l’ancien tuteur de votre révérence.


LE MARI.

Ainsi, monsieur, elle est partie ; faites de même.

Le domestique sort.

— Mais qu’elle veille à ce que la chose qu’elle sait soit faite. — Sinon, l’enfer sera plus agréable que la maison — à son retour.

Entre un gentleman.

LE GENTLEMAN.

— Mauvaise ou bonne rencontre, peu m’importe.


LE MAR1.

Peu m’importe aussi.


LE GENTLEMAN.

— Je suis venu en confiance vous gronder.


LE MARI.

Qui ? moi ? — Me gronder ! alors, faites-le congrûment. Ne n’excitez pas. — Car, si tu me grondes jusqu’à me fâcher, je frappe.


LE GENTLEMAN.

— Frappe tes propres folies : car ce sont elles qui méritent — d’être châtiées. Nous sommes maintenant entre nous ; — il n’y a que toi et moi. Eh bien, tu es un fou et un méchant, — un débauché impur ! Tes domaines et ton crédit — agonisent maintenant malades de consomption. — J’en suis fâché pour toi. C’est un dépensier infâme — que celui qui avec sa fortune ruine son nom : — et c’est ce que tu fais.


LE MARI.

Silence !


LE GENTLEMÀN.

Non, tu m’écouteras jusqu’au bout. — L’insigne honneur de ton père et de tes pères, — qui était le monument de notre pays, notre orgueil, — commence à se dégrader en toi sous les folies. — Le beau printemps de ta jeunesse promettait — à tes amis un été si fécond — que c’est à peine si les gens peuvent croire — qu’une telle détresse pèse sur toi. Nous qui le voyons, — nous sommes navrés de le croire. Ton changement — va faire retentir en tous lieux ce cri, — que toi et le démon vous avez trompé le monde.


LE MARI.

— Je n’endurerai pas tes paroles.


LE GENTLEMAN.

Mais le pire de tout, le voici : — ta vertueuse femme, si honorablement alliée, — tu l’as proclamée prostituée.


LE MARI.

Ah ! je te connais maintenant. — Tu es son champion, toi ! son ami intime, — le personnage qu’on sait !


LE GENTLEMAN.

Oh ! l’ignoble pensée ! — La patience m’échappe. Resterai-je les bras croisés — à voir toucher à mort ma réputation ?


LE MARI.

— Cela vous a écorché, pas vrai ?


LE GENTLEMAN.

Non, monstre, je te prouverai — que mes pensées n’ont eu jamais pour but qu’un amour vertueux.


LE MARI.

— Amour de sa vertu ! C’est à elle aussi qu’il s’en prend.


LE GENTLEMAN.

Vil esprit, — qui poursuis de ta haine l’honneur fécond — de ton propre lit !

Ils se battent, et le mari est blessé.

LE MARI.

Oh !


LE GENTLEMAN.

Céderas-tu enfin ?


LE MARI.

— Monsieur, monsieur, je n’en ai pas fini avec vous.


LE GENTLEMAN.

J’espère bien aussi que tu n’en finiras pas.

Ils se battent de nouveau.

LE MARI.

— Ah ! vous avez des ruses de guerre ? Vous employez des feintes avec moi !


LE GENTLEMAN.

Non, je frappe droit et juste. — Il n’a que faire des feintes celui qui se bat pour la vérité.

Le mari tombe à terre.

LE MARI.

— Fortune ennemie ! suis-je donc au niveau de la poussière ?


LE GENTLEMAN.

— Vous voilà tombé, monsieur, à ma merci !


LE MARI.

Oui, misérable !


LE GENTLEMAN.

— Hélas ! pourquoi faut-il que la haine nous traîne ainsi au bord du tombeau ! — Vous voyez, mon épée n’a pas soif de votre vie. — Je suis plus affligé de votre blessure que vous-même. — Vous êtes de vertueuse maison, menez une vie vertueuse ; — ce n’est pas votre honneur, c’est votre folie qui saigne. — On attendait beaucoup de bien de votre existence : — ne brisez pas toutes les espérances. Vous avez une femme — bonne et obéissante : n’amoncelez pas la honte et la ruine — sur elle et sur votre postérité. Que le péché vous fasse seul souffrir, — et relevez-vous de cette chute pour ne plus jamais déchoir. — Et maintenant je vous laisse.

Il sort.

LE MARI.

Eh quoi ! le chien m’a lâché — après m’avoir laissé sa morsure ! Oh ! mon cœur — voudrait bondir après lui ; ma vengeance, veux-je dire. — Je suis affolé de vengeance. Épouse prostituée, — c’est ta querelle qui m’ouvre ainsi la chair — et me fait cracher le sang de ma poitrine. Mais ton sang aussi coulera… — Vaincu ! abattu ! incapable même de parler ! — À coup sûr, c’est le manque d’argent qui rend les hommes si faibles. — Oui, c’est ce qui m’a fait tomber : autrement, je n’aurais jamais été renversé.

Il sort.

SCÈNE III

[Une antichambre.]
Entre la femme en habit de cheval, suivie d’un serviteur.

LE SERVITEUR.

— En vérité, madame, s’il n’y a pas présomption — de ma part à vous parler ainsi, vous aviez bien peu de motif ~ de l’excuser, connaissant tous ses torts.


LA FEMME.

— Je l’avoue, mais, mon Dieu ! — à quoi bon répandre au dehors nos fautes intérieures ? — C’est bien assez de la douleur au dedans. Dès qu’il m’a vue, — mon oncle a pu résumer devant moi la vie prodigue de mon mari — aussi parfaitement que si son œil sévère — en avait dénombré toutes les folies. — Il savait tout, les terres hypothéquées, les amis engagés, — les dettes dont est criblé mon mari. Si à ce moment — j’avais rappelé sa conduite et ses duretés, — c’en était fait de toute idée favorable. — Loin de là, mon oncle a vu dans la jeunesse la mère de ces excès, — auxquels le temps et les leçons de l’expérience devront mettre un terme ; — croyant à la tendresse de mon mari pour moi, (car je l’ai fait — aussi doux que j’ai pu, bien que son caractère — soit en réalité plus affreux qu’un ours mal léché,) — il est prêt à lui procurer quelque emploi, — quelque place à la cour : excellent et sûr appui — pour sa fortune croulante. Ce sera le moyen, j’espère, — d’établir une nouvelle union entre nous, et de dégager — ses vertus en même temps que ses terres.


LE SERVITEUR.

J’aime à le croire, madame ; si, après cela, votre mari n’était pas bon envers vous, s’il ne vous aimait pas, s’il ne vous rendait pas toutes ses tendresses, je croirais que le diable en personne tient en lui maison ouverte.


LA FEMME.

Je n’en doute pas maintenant. Laisse-moi, je t’en prie. Je l’entends, je crois, qui vient.


LE SERVITEUR.

Je me retire.

Il sort.

LA FEMME.

— Par cet heureux moyen, je vais garder mes terres, — et délivrer mon mari des mains des usuriers. — Maintenant il n’est plus besoin de rien vendre. Comme mon oncle est bon ! — J’espère que, si quelque chose peut contenter mon mari, c’est bien cela. — Le voici.

Entre le mari.

LE MARI.

Ah ! vous êtes de retour ! où est l’argent ? Voyons l’argent. Avez-vous vendu votre tas de poussière, vos stupides terres ? Eh bien donc, l’argent ! où est-il ? Versez-le ! à bas ! à bas ! Versez-le par terre, vous dis-je. Voyons ! voyons !


LA FEMME.

Mon bon seigneur, un peu de patience seulement, et j’espère que mes paroles vous satisferont. Je vous apporte une meilleure ressource que la vente de mon douaire.


LE MARI.

Ha ! qu’est-ce ?


LA FEMME.

Ne m’effrayez pas, je vous prie, monsieur, mais daignez m’écouter. Mon oncle, heureux de votre bonté, de votre douceur envers moi, (car c’est ainsi que je lui ai présenté votre conduite), a pris en pitié votre fortune chancelante ; il a obtenu pour vous un emploi a la cour, un emploi lucratif et honorable : ce qui m’a ravie d’une telle Joie…


LE MARI, la repoussant.

Arrière, carogne ! folle de joie quand je suis à la torture ! Ah ! rusée putain, plus subtile que neuf démons, ce voyage chez notre petit oncle n’était donc que pour lui raconter mon histoire et ce que sont devenus mes biens et ma fortune ! Vais-je, moi qui me suis voué au plaisir, être désormais astreint à un service ! à me courber et à faire le pied de grue comme un vieux courtisan, chapeau bas ! Moi qui n’ai jamais pu m’habituer à me découvrir à l’église ! Vile catin ! Voilà le fruit de tes récriminations !


LA FEMME.

Mes récriminations ! Oh ! le ciel sait — qu’elles n’ont été que des louanges, que de bonnes paroles — sur vous, sur votre situation. Seulement mes parents — savaient que vos terres étaient engagées, et ils étaient au courant — des moindres incidents, avant mon arrivée. — Si vous soupçonnez que tout ceci n’est qu’un complot de moi — dans le but de garder mon douaire, soit pour mon bien personnel, — soit pour mes pauvres enfants, (quoiqu’il convienne à une mère — de montrer à les secourir une tendre sollicitude), — pourtant je m’oublierai moi-même pour calmer votre colère : — usez de ce que j’ai, au gré de votre plaisir. — Tout ce que je désire, la pitié même le fournit. — Accordez-moi seulement des regards aimables et de douces paroles.


LE MARI.

De l’argent ! putain ! de l’argent ! ou je…

Il tire son poignard ; entre à la hâte un domestique.

— Diable ! qu’y a-t-il ? Ta nouvelle est donc pressée ?


LE DOMESTIQUE.

Pardon, monsieur…


LE MARI.

Quoi ! est-ce que je ne puis regarder mon poignard ? Parle, maraud, ou j’en essaierai la pointe sur toi ; vite, sois bref.


LE DOMESTIQUE.

Eh bien, monsieur, c’est quelqu’un de l’Université qui attend en bas pour vous parler.

Il sort.

LE MARI.

De l’Université ? l’Université ! ce long mot me pénètre tout entier.

Il sort.

LA FEMME.

— Vit-on jamais une femme si misérablement accablée ? — Si ce message ne s’était pas interposé entre nous, la pointe — aurait heurté ma poitrine. — Ce que les autres femmes appellent grand malheur — ne se remarquerait guère ici, et passerait presque inaperçu — au milieu de mes misères : je puis hardiment me comparer, — pour le malheur, à elles toutes… — Il ne sera satisfait de rien jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. — Il appelle esclavage une dignité où on l’élève ; — un emploi de crédit, une servitude avilissante ! — Qu’adviendra-t-il de moi et de mes pauvres enfants ? — Deux ici ! et un en nourrice ! mes jolis mendiants ! — Je vois déjà la ruine, d’une main délétère, — faire crouler en poussière notre antique domaine. — Le poids pesant du chagrin ramène mes paupières — sur mes yeux humides ; je puis à peine y voir. — Ainsi la douleur est toujours là, elle veille et s’endort avec moi.

Elle sort.

SCÈNE IV

[Un salon.]
Entrent le mari et le maître de collège.

LE MARI.

Veuillez approcher, monsieur, vous êtes excessivement bien venu.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Ceci est un doute pour moi. Je crains d’être venu pour ne pas être bien venu.


LE MARI.

Si fait, dans tous les cas.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Ce n’est pas ma façon, monsieur, de me perdre en longues périphrases ; je suis franc et expéditif : ainsi donc, au fait. Le motif de ma démarche est douloureux et lamentable : votre frère, ce jeune homme plein d’avenir, dont nous aimons tous tendrement les vertus, est resté, par votre faute et par votre négligence dénaturée, sous le coup d’un engagement contracté pour vous. Il est en prison. Toutes ses études sont Foudroyées ; son avenir est frappé à mort, et l’éclat de sa jeunesse est perdu dans les nuées sombres de l’oppression.


LE MARI.

Humph ! humph ! humph !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Oh ! vous avez tué l’espoir le plus précoce de toute notre Université. Aussi, si vous ne vous repentez pas, si vous ne réparez pas tout, attendez-vous à ce qu’un jugement formidable et soudain vous accable. Votre frère, un homme si versé déjà dans les sciences sacrées et qui aurait pu rendre dix mille âmes bonnes pour le ciel, est maintenant jeté en prison par vos désordres ! Vous répondrez de tout cela ; préparez votre âme à en rendre compte un jour.


LE MARI.

Ô Dieu ! oh !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Les hommes sages pensent du mal de vous ; les autres en disent. Personne ne vous aime. Non, même ceux que l’honnêteté condamne, vous condamnent. Je vous parle ici au nom de l’affection vertueuse que je porte à votre frère, n’espérez jamais avoir une heure prospère, une bonne conscience, un sommeil tranquille, une promenade agréable, non, rien de ce qui fait l’homme heureux, tant que vous n’aurez pas racheté votre frère. Quelle est votre réponse ? que lui réservez-vous ? Une désespérante misère ou un meilleur avenir ? Je souffre jusqu’à ce que je sache votre réponse.


LE MARI.

Monsieur, vous m’avez fait beaucoup d’impression ; vous m’émouvez jusqu’au fond de mon âme ; vous êtes maître dans votre art. Je n’ai jamais eu de sensibilité jusqu’ici ; vos syllabes m’ont fendu le cœur ; merci de vos paroles et de vos peines ! Je ne puis que reconnaître les torts cruels que j’ai eus envers mon frère. Torts graves ! graves ! graves !… Holà ! quelqu’un !

Entre un domestique.

Remplissez-moi un bol de vin.

Sort le domestique.

Hélas ! mon pauvre frère meurtri pour moi par une exécution !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Une meurtrissure pareille fait souvent une plaie mortelle que la tombe seule guérit.

Le domestique apporte du vin.

LE MARI.

Je bois d’abord à vous, monsieur, de grondeuse bienvenue.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

J’aurais désiré pour vous qu’elle eût été plus agréable. Je vous fais raison, monsieur : à la santé du cher prisonnier !


LE MARI.

Volontiers. Maintenant, monsieur, si vous voulez bien pendant quelques minutes faire un tour en bas sur mes terres, mon valet, que voici, va vous accompagner. Je ne doute pas que, pendant ce temps, je ne trouve une réponse suffisante pour la pleine satisfaction de mon frère.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Voilà, cher monsieur, qui fera plaisir aux anges, — et calmera les murmures du monde ; et j’oserai dire — que j’ai fait cette démarche un jour de bonheur.

Il sort, accompagné du domestique.

LE MARI.

Ô homme de désordre ! te voilà ruiné par tes péchés chéris. Ta damnation, c’est ta misère. Pourquoi le ciel nous a-t-il dit de ne pas pécher, et a-t-il fait les femmes ? Pourquoi ouvre-t-il à nos sens la voie du plaisir, qui, une fois trouvé, nous perd ? Pourquoi faut-il que nous connaissions les choses qui nous sont si funestes ? Oh ! que la vertu n’a-t-elle été défendue ! nous serions tous devenus vertueux ; car il est dans notre sang d’aimer ce qui nous est défendu. Si l’ivresse n’avait pas été défendue, quel homme eût voulu être le fou de la bête, le mime de la truie, jusqu’à faire des contorsions dans la boue ? Qu’y a-t-il donc dans trois dés, pour qu’ils fassent ainsi jeter à un homme trois fois trois mille acres dans le cercle d’une petite table ronde, pour qu’ils forcent un gentilhomme à lancer ses enfants d’une main tremblante dans le vol ou dans la mendicité ? C’est fini. J’ai fait cela, moi ! Terrible, horrible misère !… Quel bel héritage était le mien ! si beau ! si beau ! Mon domaine s’arrondissait comme une pleine lune autour de moi ; mais maintenant la lune est ä son dernier quartier, elle décroît, elle décroît ! Ah ! je suis fou de penser que cet astre était à moi, à moi et à mon père, et aux pères de mon père, de générations en générations ! Elle s’écroule, notre maison ; elle sombre, elle sombre. Maintenant notre nom est mendiant : ce nom mendie en moi ! Ce nom, qui depuis des centaines d’années avait rendu ce comté fameux, se fait vagabond dans moi et dans mes enfants ! De ma semence sont nées cinq misères, outre la mienne. Ma prodigalité, c’est maintenant le geôlier de mon frère, c’est la désolation de ma femme, c’est la pénurie de mes enfants, et c’est ma propre confusion.

Il s’arrache les cheveux.

— Pourquoi mes cheveux tiennent-ils encore à ma tête maudite ? — Est-ce que ce poison-là ne les fera pas tomber ?… Oh ! mon frère est — arrêté par des démons — qui le torturent pour le pressurer, et moi, besoigneux, — je n’ai plus de quoi vivre, ni de quoi le racheter. — Prêtres et mourants peuvent parler de l’enfer, — mais c’est dans mon cœur que sont tous ses tourments, — servitude et misère ! Quel est celui qui, dans cette situation, — ne consentirait pas à emprunter de l’argent sur son âme — et à mettre son salut en gage pour vivre des intérêts ? — Pour moi, qui ai toujours vécu dans le luxe, — le besoin est pire que les angoisses de l’enfer. —

Entre un petit enfant avec une toupie et un fouet.

LE PETIT ENFANT.

Qu’avez-vous donc, père ? est-ce que vous n’êtes pas bien ? Je ne puis pas fouetter ma toupie tant que vous restez ainsi : vous prenez toute la place avec vos grandes jambes. Peuh ! vous ne m’effraierez pas avec ça ; je n’ai pas peur des sorciers ni des loups-garous.

Le père enlève son enfant par le pan de sa longue robe et le tient d’une main, tandis que de l’autre il tire son poignard.

LE MARI.

En l’air ! monsieur, car ici-bas vous n’avez plus d’héritage.


L’ENFANT.

Oh ! qu’est-ce que vous voulez, père ? Je suis votre enfant blond.


LE MARI.

Tu seras mon enfant rouge, alors ; à toi ceci !

Il le frappe.

L’ENFANT.

Oh ! vous me faites mal, père.


LE MARI.

— Mon mendiant aîné, — je ne veux pas que tu vives pour demander du pain à un usurier, — pour geindre à la porte d’un grand seigneur où pour suivre — un carrosse en criant : Votre excellence est si bonne ! Non, ni toi, ni ton frère ! — Il y a charité à vous broyer la cervelle.


L’ENFANT.

Comment ferai-je pour apprendre, maintenant que j’ai la tête brisée ?


LE MARI, poignardant l’enfant.

Saigne ! saigne ! — plutôt que de mendier ! Ne sois pas le déshonneur de ton nom. — Sois le premier à repousser ta fortune, si elle doit être infâme. — Allons voir ton second frère à présent. Ô destins ! le sang de mes enfants — éclaboussera votre face. Vous verrez — avec quelle assurance nous narguons la misère.

Il sort traînant son enfant.

SCÈNE V

[Une chambre à coucher.]
Entre une servante avec un enfant dans ses bras ; elle s’approche de la mère endormie.

LA SERVANTE.

— Dors, doux bébé. L’affliction fait dormir ta mère. — Ce n’est guère d’un bon augure quand l’accablement est si profond. — Chut ! joli enfant ! Ton avenir eût pu être meilleur ; — mais ce que l’antique honneur avait gagné a été dissipé aux dés. — Quelle détresse quand le père joue et perd ainsi son enfant ! — Il n’y a plus au service de cette maison que la misère, — la ruine et la désolation. Oh !

Entre le mari avec son fils aîné en sang.

LE MARI.

Putain, donne-moi cet enfant.

Il se bat avec la servante pour avoir l’enfant.

LA SERVANTE.

— Au secours ! au secours ! miséricorde ! au meurtre ! au meurtre !


LE MARI.

— Ah ! vous pérorez, vous bavardez, insolente gouine ! — je vais rompre votre caquet avec votre cou. En bas de l’escalier ! — dégringolez dégringolez ! à la renverse ! c’est ça !

Il la jette dans l’escalier.

— Ainsi le plus sur moyen de charmer la langue d’une femme, — c’est de lui briser le cou. C’est ce qu’a fait un grand politique.


LE PETIT ENFANT.

Mère ! mère ! je suis tué, mère !


LA FEMME, s’éveillant.

Ha ! qui a crié ?

Elle saisit l’enfant dans ses bras.

Ô mon Dieu ! mes enfants, — tous les deux, tous les deux, en sang, en sang !


LE MARI.

Lâche cet enfant, catin, lâche ce mendiant.


LA FEMME.

Ô mon bien-aimé mari !


LE MARI.

Carogne, gourgandine !


LA FEMME.

Oh ! que voulez-vous faire, cher mari ?


LE MARI.

Donne-moi ce bâtard.


LA FEMME.

Votre cher enfant ! le vôtre !


LE MARI.

Il y a trop de mendiants.


LA FEMME.

Mon bon mari !


LE MARI.

Vas-tu me résister encore ?


LA FEMME.

Ô Dieu !


LE MARI.

Droit au cœur !

Il poignarde l’enfant dans les bras de sa femme et le lui arrache.

LA FEMME.

Oh ! mon enfant chéri !


LE MAR1.

— Marmot, tu ne vivras pas pour le déshonneur de la maison.

La femme, en essayant de reprendre son enfant, est blessée et tombe à terre.

LA FEMME.

Ciel !


LE MARI.

Meurs, toi aussi, et disparais. — Il y a assez de putains en ce monde ; et la misère en ferait une de toi !

Entre un serviteur, à l’air robuste.

LE SERVITEUR.

— Oh ! seigneur, qui a commis ces forfaits ?


LE MARI.

Mon vassal ! Vil maraud, — oses-tu te mettre en travers de ma fureur pour me questionner ?


LE SERVITEUR.

— Vous seriez le diable, que je vous tiendrais tête, monsieur !


LE MARI.

— Me tenir tête ? quelle présomption ! Cette audace va te perdre.


LE SERVITEUR.

— Sangdieu ! vous nous avez déjà perdus tous, monsieur.


LE MARI.

Tu oses attaquer ton maître ?


LE SERVITEUR.

J’ose attaquer un monstre.


LE MARI.

— Crois-tu que je sois sans force, et que mon serf puisse m’enchaîner ?

Le mari terrasse le serviteur.

LE SERVITEUR.

— Mais c’est le diable qui se bat. Je suis renversé.


LE MARI.

— Ah ! menant, je vais te secouer maintenant ! Je vais te déchirer, — mon vassal, t’enfoncer mes éperons dans le vif, te broyer, te fouler aux pieds. — Comme cela, je pense que tu ne courras pas après moi. — Mon cheval m’attend, tout prêt, tout sellé. Partons, partons ! — Maintenant, à mon marmot en nourrice, à mon mendiant à la mamelle ! — Fatalité ! je ne t’en laisserai pas un seul à accabler.

Il sort.

SCÈNE VI

[Une cour devant la maison.]
Entre le mari, il se croise avec le maître de collège.

LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Qu’avez-vous donc, monsieur ? — Vous avez, il me semble, l’air bien effaré.


LE MARI.

— Qui, moi, monsieur ? Ce n’est qu’une imagination. — Veuillez entrer, monsieur, et bientôt je vous édifierai ; — il ne me manque plus que peu de chose pour compléter le compte, — et puis mon frère sera satisfait.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— J’en serai bien aise, monsieur ; je vous attendrai.

Ils se séparent.

SCÈNE VII

[La chambre à coucher.]
On aperçoit la femme, les enfants, et le serviteur, étendus tout sanglants.

LE SERVITEUR.

Oh ! c’est à peine si je suis capable de me soulever, — tant il m’a broyé sous son poids diabolique, — tant il m’a déchiré la chair de son éperon sanguinaire. — Un homme jusqu’ici de constitution si délicate ! — Maintenant il puise sa vigueur dans l’enfer, au détriment de son âme. — Oh ! comme la damnation peut rendre forts les hommes faibles !

Entrent le maître de collège et deux valets.

PREMIER VALET.

— Oh ! monsieur, depuis que vous êtes venu, quelle lamentable action !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Funèbre bienvenue ! Voilà donc ce qu’il a accumulé — pour satisfaire son frère ! Un autre ici, — et, à côté des enfants ensanglantés, la mère morte !


LA FEMME.

Oh ! oh !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Des chirurgiens ! des chirurgiens ! Elle revient à la vie ! — Eh quoi ! un de ses gens évanoui et en sang !


LE SERVITEUR.

— Courez… Notre maître, l’assassin, est parti à cheval — pour tuer son enfant en nourrice… Oh ! courez vite !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Je suis le plus dispos ! je me charge — de mettre toute la ville à ses trousses.


LE SERVITEUR.

Courez, mon bon monsieur.

Le maître de collège et les valets sortent.

LA FEMME.

— Oh ! mes enfants !


LE SERVITEUR.

Comment se trouve ma maîtresse accablée ?


LA FEMME.

— Pourquoi reviens-je à moi ? Pourquoi existé-je à demi, — si c’est pour voir mes enfants saigner sons mes yeux ? — Spectacle capable de tuer une mère sans — qu’il soit besoin de bourreau !… Quoi, es-tu mutilé, toi aussi ?


LE SERVITEUR.

— Pensant empêcher les crimes — qu’il a si vite commis, je suis entré et me suis jeté sur lui. — Nous nous sommes battus ; mais une force plus ténébreuse que la sienne — m’a renversé par son bras. Alors il m’a écrasé, — il m’a déchiré la chair et arraché les cheveux, — comme un homme affolé de torture, — et il m’a rendu tout à fait incapable de me lever et de le suivre.


LA FEMME.

— Qu’est-ce donc qui l’a dépouillé ainsi de toute grâce — et a ravi l’humanité de sa poitrine, — pour qu’il égorge ainsi ses enfants, essaie de tuer sa femme — et blesse ses serviteurs ?

Entre un valet.

LE VALET.

— Voulez-vous, madame, quitter cette place maudite ? — Un chirurgien attend à côté.


LA FEMME.

Si je veux la quitter ? elle est souillée d’un sang si doux, du sang innocent. — Le meurtre a pris cette chambre de force, — et n’en sortira pas tant que la maison sera debout.

Ils sortent.

SCÈNE VIII

[Une grande route près de la ville.]
Entre le mari comme un homme qui vient d’être renversé de cheval. Il s’affaisse.

LE MARI.

— Oh ! que l’éparvin t’atteigne, rosse, pour ce faux pas ! — Que les cinquante maladies t’étouffent ! — Oh ! je suis cruellement meurtri !… Que la peste te confonde ! — Tu courais à l’aise et à plaisir, et, fatale chance ! — voilà que tu me jettes, à une portée de pierre de la ville, — sur un terrain aussi plat ! si plat, morbleu, qu’un homme pourrait jouer aux dés dessus et y perdre toutes les prairies du monde !… Ah ! sale bête !

Cris, dans l’intérieur.

Sus ! sus ! sus !


LE MARI.

— Ha ! j’entends des voix d’hommes, comme des huées et des cris. — Debout ! debout ! traînons-nous jusqu’à mon cheval, et décampons. Dépêchons ce petit mendiant, et tout sera fini.

Cris, dans l’intérieur.

Par ici ! par ici !


LE MARI.

Sur mon dos ! Oh ! — quelle fatalité ai-je donc ? Mes jambes refusent d’aller, — ma volonté est abattue. Et la misère qui réclame sa part ! — Oh ! si je pouvais atteindre d’ici au cœur de l’enfant !

Entrent le maître de collège, trois gentlemen et d’autres personnages portant des hallebardes.

TOUS.

Ici ! ici ! le voilà ! le voilà !


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Homme de pierre, dénaturé, plus que barbare ! Les Scythes, ces destins au cœur de marbre, — n’auraient pu, dans leur nature impitoyable, — commettre des actes plus atroces que les tiens. — Était-ce là la réponse si longtemps attendue par moi, — la satisfaction que tu réservais à ton frère prisonnier ?


LE MARI.

— Il ne peut avoir de nous rien de plus que nos peaux ; — et plusieurs d’entre elles n’ont plus besoin que d’être épucées.


PREMIER GENTLEMAN.

— Le crime l’a rendu impudent.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Il a versé tant de sang qu’il ne peut plus rougir.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Emmenons-le et livrons-le au magistrat. — Un gentilhomme justicier demeure à côté. — Là, la lumière sera faite sur ses actes.


LE MARI.

Eh bien, tant mieux. — Je mets ma gloire à faire connaître mes actions. — Je ne regrette rien, que d’en avoir manqué une.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Il n’y a plus rien d’un père dans ce regret. — Emmenons-le.

Ils sortent.

SCÈNE IX

[Une salle de justice.]
Entre un chevalier avec deux ou trois gentlemen.

LE CHEVALIER.

Mis en danger sa femme ! assassiné ses enfants !


PREMIER GENTLEMAN.

— C’est ce que dit le cri public.


LE CHEVALIER.

Je suis fâché de l’avoir jamais connu. — Se peut-il que cet homme tire une existence légitime — d’une souche si honorable, d’une noble race, — pure de toute tache et de toute souillure jusqu’à cette sombre minute !


PREMIER GENTLEMAN.

Les voici.

Entrent le maître de collège et les autres, avec le prisonnier.

LE CHEVALIER.

— Le serpent de sa maison ! Je souffre — pour cette fois d’être à la place du juge.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Daignez, seigneur…


LE CHEVALIER.

— Ne répétez pas deux fois l’horrible chose ; je n’en sais que trop. — Plût au ciel qu’elle ne fût jamais entrée dans une pensée humaine ! Monsieur, vous me faites saigner le cœur.


PREMIER GENTLEMAN.

— La douleur de votre père est vivante en moi. — Qui vous a poussé à cette monstrueuse cruauté ? —


LE MARI.

Soyons bref, monsieur. J’avais dévoré tout mon bien, perdu au jeu toutes mes terres, et j’ai pensé que la plus charitable action que je pusse faire, était de duper la misère et de frapper ma maison à la tête.


LE CHEVALIER.

— Oh ! quand vous serez de sang-froid, vous vous en repentirez.


LE MARI.

— Je me repens en ce moment, et c’est d’en avoir laissé un vivant, — mon marmot en nourrice. Je l’aurais bien volontiers sevré.


LE CHEVALIER.

— Soit. Je ne puis m’empêcher de croire qu’après le jugement qui sera prononcé demain, — la terreur pénétrera dans votre âme, — alors que la redoutable pensée de la mort vous rappellera à vous-même. — Pour hâter cette heure suprême, recevez de moi ce solennel avis : — jamais œuvre plus monstrueuse n’a été jouée.


LE MARI.

— Je vous remercie, monsieur.


LE CHEVALIER.

Qu’on le mène en prison. — Où la justice commande, la pitié doit se taire.


LE MARI.

— Allons ! allons ! qu’on en finisse avec moi.

On emmène le prisonnier.

LE MAITRE DE COLLÈGE.

— Monsieur, vous êtes à la hauteur de votre ministère. — Plût au ciel que tous fussent de même ! En vous la loi est grâce.


LE CHEVALIER.

— Je voudrais qu’il en fût ainsi… Ô homme de ruine ! — Désolation de sa maison ! Opprobre — du nom honoré de ses ancêtres ! — Cet homme est le plus près de la honte, qui a perdu toute honte.

Il sort.

SCÈNE X

[Devant la maison du prisonnier.]
Entre le mari entouré des officiers de justice, le maître de collège et les gentlemen.

LE MARI.

— Je suis juste en face de ma maison, la demeure de mes aïeux. — J’apprends que ma femme vit encore, bien qu’elle soit en grand péril ; — laissez-moi, je vous prie, lui parler avant — que la prison me saisisse.


PREMIER GENTLEMAN.

Tenez ! la voici qui vient d’elle-même.

Entre la femme portée dans une chaise.

LA FEMME.

Ô mon bien-aimé, cher époux en détresse, — te voilà donc entre les mains de la loi impitoyable ! — C’est là ma plus grande douleur, le déchirement suprême. — Ah ! mon âme saigne.


LE MARI.

— Eh quoi ! tu es encore tendre pour moi ! Ne t’ai-je point blessée ? — laissée pour morte ?


LA FEMME.

— Qu’importe ! mon cœur avait souffert de bien plus cruelles blessures. — La dureté fait une blessure plus profonde que l’acier, — et vous avez toujours été dur pour moi.


LE MARI.

Oui, en vérité, je le reconnais. — J’ai commis mes assassinats d’une main brutale, — avec la brusquerie du désespéré. Mais, toi, tu as trouvé — là le beau moyen de me frapper, — tu as fait à mes yeux — des plaies qui les dessillent. Et voilà que le démon s’enfuit de moi ; — il s’échappe par tous mes membres, il soulève mes ongles ! — Oh ! attrapez-le, tortures encore inconnues ! — Enchaînez-le de mille liens de plus, anges bienheureux, — dans cet abîme insondable ! Qu’il n’en sorte plus jamais — pour faire jouer aux hommes de monstrueuses tragédies, — pour s’emparer d’un père, et faire de ce père furieux — le bourreau de ses enfants, le meurtrier de sa femme, de ses serviteurs, de n’importe qui ! — Car il est ténébreux, l’homme par qui le ciel est mis en oubli.


LA FEMME.

— Ô mon mari repentant !


LE MARI.

Chère âme que j’ai trop outragée, — je meurs pour avoir fait mourir, et j’aspire à ce moment suprême.


LA FEMME.

— Sois sûr que tu ne mourrais pas pour toutes ces fautes, — si la loi pouvait pardonner aussi promptement que moi.

On expose sur le seuil de la maison les enfants assassinés.

LE MARI.

— Que vois-je là-bas ?


LA FEMME.

Oh ! ce sont nos deux enfants — qu’on a déposés tout sanglants sur le seuil.


LE MARI.

— Voilà une charge suffisante pour faire éclater toutes les cordes du cœur. — Oh ! s’il était permis que vos jolies âmes — regardassent du haut du ciel dans les yeux de votre père, — vous en verriez le cristal se fondre dans le repentir, — vous verriez votre double meurtre ruisseler sur mes joues ! — Mais vous êtes à jouer sur les genoux des anges, — et vous ne voulez pas me regarder, moi qui, privé de la grâce, — vous ai tués par misère. — Oh ! si mes désirs pouvaient être exaucés maintenant, — je voudrais vous voir revivre encore, — dussé-je, ce que je craignais tant, demander l’aumône avec vous. — Oh ! c’était le démon qui m’aveuglait ainsi. — Oh ! puissiez-vous prier le ciel de me pardonner — afin que je vive dans le repentir jusqu’à mon heure dernière.


LA FEMME.

— J’oublie toute autre douleur — pour m’absorber dans celle-ci.


UN OFFICIER.

Allons ! voulez-vous venir ?


LE MARI.

~ Je veux baiser le sang que j’ai répandu, et puis je partirai. — Mon âme est ensanglantée, ma lèvre peut bien l’être. — Adieu, femme chérie ! Il faut que nous nous séparions. — Je me repens de tout mon cœur du mal que je t’ai fait.


LA FEMME.

Oh ! reste ! tu ne t’en iras pas.


LE MARI.

— La résistance est vaine. Tu vois bien qu’il le faut. — Adieu, cendres sanglantes de mes enfants ! — Mon châtiment sera l’éternelle joie de leurs âmes !… ~ Que tous les pères réfléchissent bien à mes actions, — et leur postérité sera heureuse, tandis que la mienne saigne.

Le prisonnier sort avec les officiers.

LA FEMME.

— Cette détresse me rend encore plus misérable — que mes premiers malheurs.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

Ô généreuse femme, — du courage ! Une joie a échappé pour vous au meurtre. — Vous avez un enfant en nourrice ; votre bonheur est en lui !


LA FEMME.

— La vie de mon pauvre mari était pour moi plus précieuse que tout. — Que le ciel donne la force à mon corps encore exténué — par tout le sang que j’ai perdu, et j’irai à genoux — supplier pour sa vie ; je réunirai tous mes amis pour demander sa grâce.


LE MAÎTRE DE COLLÈGE.

— Un homme a-t-il pu blesser une si bonne créature ? — Va, je louerai toujours les femmes en ton honneur. — Il faut que je m’en retourne navré. Ma réponse est toute faite. — Les nouvelles que j’emporte sont plus accablantes que toutes les dettes. — Des deux frères, l’un reste sous le coup d’une arrestation, — l’autre, sous le coup d’une exécution plus funèbre.

Tous sortent.
FIN D’UNE TRAGÉDIE DANS L’YORKSHIRE.