Utilisateur:Le ciel est par dessus le toit/Essais 2

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__MATCH__:Page:La Harpe-Œuvres. Vol 1-1821.djvu/229

Que le ciel, le salut soient nos motifs augustes ;

Mais les erreurs du siècle et les projets injustes ! [850]

Mais d'une faible enfant se rendre l'oppresseur ;

Lui commander des vœux qui lui sont en horreur,

Que l'avarice attend, et que la crainte souille !

Offrir son âme à Dieu pour ravir sa dépouille !

Faire entre deux enfants qu'on a reçus des cieux, [855]

De l'amour, de la haine un partage odieux !

Grand dieu ! Que de l'orgueil cet horrible édifice

S'écroule et disparaisse aux yeux de ta justice !

C'est l'église, monsieur, qui parlerait ainsi :

Vous osiez l'attester, et je l'atteste aussi. [860]

Craignez de mériter son terrible anathème,

Craignez le ciel vengeur, craignez votre cœur même ;

Le remords vous attend : soyez père et chrétien.

Faites votre devoir, j'ai satisfait au mien.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ce discours menaçant est au moins inutile. [865]

Ne me reprochant rien, je dois être tranquille,

Monsieur, de ce couvent le sage directeur,

Qui conduit Mélanie et connaît bien son cœur,

Approuve à son égard ma fermeté sévère.

Il veut que l'on combatte une erreur passagère, [870]

Et non pas que l'on cède aux premiers mouvements

D'une jeunesse aveugle en tous ses sentiments.

Il a de son état les mœurs et le langage,

Et ne les blâme pas pour avoir l'air d'un sage.


LE CURÉ

Je blâme les excès, je blâme les abus. [875]

Il n'est que trop d'esprits lâches et corrompus

Qui vivent sans principe et pensent sans courage,

Sourds à la vérité, mais soumis à l'usage,

Et qui, dans un état lorsqu'ils sont engagés,

Au rang de leurs devoirs comptent ses préjugés. [880]

Je suis loin d'adopter ce mérite stérile.

Ma règle est d'être vrai, mon état d'être utile.

Quant au titre de sage en nos jours prodigué,

Dénigré par la haine et par l'orgueil brigué,

Celui qui le mérite honore la nature. [885]

L'ignorance et l'envie en ont fait une injure,

L'hypocrite, un forfait, l'honnête homme, un devoir.

Je vois que mes discours sont sur vous sans pouvoir,

Et que du directeur l'avis et le suffrage,

Flattant vos passions, ont sur moi l'avantage. [890]

Les formes sont pour vous, je le sais, mais, monsieur,

Vous ne séduirez point le ciel ni votre cœur.

C'est assez, votre fille attend sa destinée,

Vous allez à jamais la rendre infortunée,

Vous dédaignez ses pleurs, vous la désespérez. [895]

C'est un crime, Monsieur et vous en répondrez,

Pesez ces derniers mots.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ces mots sont un outrage,

Et...


LE CURÉ

Vous vous en direz quelque jour davantage ;

Pour vous tirer d'erreur je n'ai rien ménagé,

C'est sur notre entretien que vous serez jugé. [900]

Adieu, monsieur.


Scène V


MONSIEUR DE FAUBLAS, , seul

Je vois où l'on veut me conduire.

Contre mon fils et moi je vois que tout conspire,

C'est un parti formé ; je n'en saurais douter.

Nous verrons si sur moi quelqu'un doit l'emporter ;

Si d'un zèle offensant l'amertume indiscrète [905]

Doit...


Scène VI

Monsieur et Madame De Faublas, Mélanie, et un moment après Monval



MONSIEUR DE FAUBLAS

Approchez, Madame, et soyez satisfaite.

Vous êtes bien servie, il le faut avouer,

Et de votre pasteur vous devez vous louer.

Il signale pour vous l'amitié la plus vive,

Il a tout employé jusques à l'invective, [910]

Je dois tout à vos soins et je les reconnais !

Et vous allez en voir la suite et le succès.

À Mélanie.

Ma volonté, ma fille, est assez annoncée.

La moitié de ce jour n'est pas encor passée,

Il vous reste un moment, il faut en profiter ; [915]

Pour recueillir vos sens et pour les surmonter.

Pour soumettre à la voix d'un dieu qui vous appelle,

Ce cœur qui fut longtemps et docile et fidèle.

S'il a cessé de l'être et semble chanceler,

Moi, je ne change point, rien ne peut m'ébranler. [920]

Vous-même avez choisi cette sainte demeure,

Et pour vous y fixer, le ciel a marqué l'heure,

Vous devez désormais y borner tous vos vœux.

À Monval qui entre en tremblant.

Je conçois quel dessein vous amène en ces lieux.

Malgré tous vos efforts rien n'a changé de face, [925]

Vous pouvez à l'église aller prendre une place.


MÉLANIE

Monval !... Ma mère !


MADAME DE FAUBLAS

Hélas ! Ma fille ! Tu gémis !


MONVAL, à Madame De Faublas à demi voix.

Madame... Et c'est donc là ce que l'on m'a promis ?


MÉLANIE

Mon père, votre voix m'accable et m'épouvante,

Pardonnez... devant vous vous me voyez tremblante, [930]

Votre ton, vos discours m'inspirent plus d'effroi,

Que ces vœux si cruels qu'on exige de moi.

Je vois trop qu'à vos yeux je suis une étrangère,

Ce cœur qui m'est fermé, ne s'ouvre qu'à mon frère.

Qu'il me soit préféré, je ne demande rien, [935]

Ma dépouille est à lui, donnez lui tout mon bien,

Qu'il soit, puisqu'on le veut, l'espoir de sa famille ;

Mais pourquoi loin de vous exiler votre fille ?

Des droits de ma naissance, à mon frère transmis,

Qu'un seul me reste au moins, et qu'il me soit permis [940]

D'habiter près de vous le toit où je suis née.

Pourquoi de mes parents serais-je abandonnée ?

Je n'ai jusqu'ici que trop vécu loin d'eux,

Hélas ! De tous mes maux le principe odieux,

C'est cet éloignement qui depuis ma naissance, [945]

À vos yeux, à vos soins déroba mon enfance.

Votre sang aujourd'hui ne peut plus vous toucher.

Faut-il que de vos bras on ait pû m'arracher ?

Faut-il que cette absence et si longue et si dure,

Ait effacé les traits qu'imprime la nature ! [950]

Que ma voix, que mes pleurs les rappellent en vous.

Ô ! Mon père ! Mon père ! ... eh ! Quoi ! Ce nom si doux,

Pour moi seule à jamais doit-il être terrible ?

Au cri de ma douleur êtes-vous insensible ? ...

J'embrasse vos genoux... ne m'en repoussez pas. [955]

Recevez-moi chez vous : daignez, daignez hélas !

Ne point y rebuter les soins de ma tendresse ;

Que ma mère avec vous les partage sans cesse,

Eh ! Vos yeux à me voir pourront s'accoutumer ;

Vous pourrez me souffrir ; et peut-être m'aimer ; [960]

Oui, m'aimer... Est-ce donc un effort pour un père ?


MONSIEUR DE FAUBLAS

Levez-vous. En tout temps vous m'avez été chère,

Vous pourrez adoucir ce chagrin passager ;

Mais mon sort tient au vôtre, et ne peut plus changer,

Calmez-vous et cessez de vouloir l'impossible. [965]

Monval;

À part.

Ah ! Barbare !...

Haut.

À ce point vous seriez inflexible :

Ses larmes, sa candeur n'ont pu vous émouvoir !

Vous voulez la réduire au dernier désespoir !


MONSIEUR DE FAUBLAS

Eh, pourquoi donc, monsieur, prenez-vous sa défense ?

Quels titres avez-vous ? ...


MONVAL

Tous ceux de l'innocence, [970]

Tous ceux de la justice et de l'humanité.


MONSIEUR DE FAUBLAS

N'affectez point ici de générosité,

Je sais quel intérêt vous parle et vous anime.


MONVAL

J'oserai l'avouer, oui, ce n'est point un crime,

Oui, je l'aime, monsieur, je le dois, je le veux, [975]

Je suis sûr de sentir un penchant vertueux,

J'avais su le contraindre, et malgré ma tendresse.

J'ai toujours respecté son état, sa jeunesse,

Je le déclare à vous qui croyez m'imposer,

Qui croyez à la fois répondre et m'accuser, [980]

Je le dis au moment de perdre ce que j'aime ;

Mais je parle pour elle et non pas pour moi même.

Je ne suis rien ici qu'un témoin étranger,

Qu'un homme, et c'est assez, monsieur, pour vous juger ;

C'est assez pour vous dire au nom de la nature, [985]

Que vous abusez trop d'une autorité dure,

Que vous êtes armé d'une injuste rigueur.

Et quel droit avez vous d'ordonner son malheur ?

Nul être, quel qu'il soit, n'a ce droit sur un autre ;

Ce droit, fût-il fondé, doit-il être le vôtre ? [990]

Et contre votre sang devez vous l'exercer ?

Si c'était votre fils, l'oseriez vous forcer

À fléchir malgré lui sous le joug monastique ?

Il braverait bientôt une puissance inique,

Il fuirait loin de vous, réclamerait les lois. [995]

Mais ce sexe est sans force, on étouffe sa voix,

On l'opprime sans crainte... Ah ! L'innocence aimable,

Pour être désarmée, en est plus respectable,

Les larmes du malheur sont un objet sacré.

Si ce sexe en nos mains sans secours est livré, [1000]

La nature dans nous préparant sa défense,

Prit soin de lui donner contre la violence

Ce qui de tous les cœurs fléchit la dureté,

Ce qui désarme tout, les pleurs et la beauté.

Vous seul y résistez.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Quoi ! Jeune téméraire, [1005]

Vous osez m'insulter ! Vous outragez un père !


MONVAL

Un père ! Vous ! Soyez-le et je tombe à vos pieds,

Non, vous ne l'êtes pas.


MADAME DE FAUBLAS

Monval, vous oubliez...


MONSIEUR DE FAUBLAS

Vous l'arrêtez trop tard, il n'est plus temps, madame.

Vous avez enhardi son audace et sa flamme, [1010]

Vous voyez les affronts qu'il me faut supporter.


MADAME DE FAUBLAS

C'en est trop, à vous seul il faut les imputer,

Êtes-vous étonné d'essuyer des murmures,

De voir gémir nos cœurs et saigner nos blessures ?

Défendez-vous la plainte en nous immolant tous ? [1015]


MONSIEUR DE FAUBLAS

En ai-je assez souffert ? ... je ne m'en prends qu'à vous,

Mélanie, il est temps d'apaiser ma colère,

Craignez-en les effets : j'ordonne, je suis père,

Je veux qu'on m'obéisse et sans plus différer.

À Madame De Faublas.

Si vous n'y consentez, il faut nous séparer, [1020]

Madame, je renonce à la mère, à la fille,

Et je romps pour jamais avec votre famille.

J'attendais plus d'égards et de soumission.

À Mélanie.

Vous seule aurez causé notre désunion,

Ma fille, vous aurez allumé nos querelles. [1025]

La malédiction suit les enfants rebelles,

Et la mienne à la fin pourrait tomber sur vous,

Craignez ce dernier trait de mon juste courroux.

Craignez...


MÉLANIE

Qu'entends-je ? Ô ! Ciel ! Ah ! Ce comble d'injure

De mon coeur révolté fait sortir la nature. [1030]

Le vôtre dès longtemps avait su la bannir,

Et j'apprends de vous seul à ne la plus sentir.

Vous en avez détruit jusqu'à la moindre trace,

Un affreux désespoir en mon sein la remplace,

Vous osez insulter à mes sens effrayés ! [1035]

Vous menacez encor, quand je meurs à vos pieds !

Et qu'ajouteriez-vous aux maux que vous me faites ?

Je puis vous défier, tout cruel que vous êtes.

Si je peux vous haïr, qu'ai-je à craindre de plus ?

Mes jours étaient maudits quand je les ai reçus, [1040]

La malédiction a tonné sur ma tête,

À l'instant où ma mère...


MADAME DE FAUBLAS

Ô ! Mélanie, arrête.

N'achève pas...


MÉLANIE

Non... Non... Je ne me connais plus.

Je cède à des transports qui m'étaient inconnus.

Vous ! Oser attester le ciel qui vous condamne ! [1045]

Qui ! Vous ! De son courroux vous vous croyez l'organe,

En joignant l'injustice à l'inhumanité !

Ah ! Vous-même tremblez que ce cri redouté

Qu'élève vers les cieux d'une voix désolée

Sous les pieds des tyrans l'innocence foulée, [1050]

Ce cri qu'un dieu vengeur n'a jamais repoussé,

Ne sorte de mon âme et ne soit exaucé.


MADAME DE FAUBLAS

Ma fille ! ...


MÉLANIE

Qu'ai-je dit ! Je m'emporte... ma mère !

Cet assaut douloureux, soutenu contre un père,

Vient d'épuiser ma force... elle succombe... hélas ! [1055]

Si je pouvais mourir ! ... recevez dans vos bras...

Elle s'évanouit.

Je me meurs.


MADAME DE FAUBLAS

Ciel ! Ô ! Ciel ! Je tremble pour sa vie.

Ah ! Ma fille ! Ah ! Monval !


MONVAL

Malheureux ! ... Mélanie ! ...

Elle ne m'entend plus... du secours... venez tous.

Il court pour sonner la cloche du parloir. M De Faublas se met au devant de lui.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Non, arrêtez, monsieur ; il suffira de nous. [1060]

Voulez-vous donc ici répandre l'épouvante ?


MONVAL

Et qu'importe grand dieu ! Mélanie est mourante ;

Et je cours...


MADAME DE FAUBLAS

Non, Monval ; elle r'ouvre les yeux.

Elle reprend ses sens. Ma fille ! ...


MÉLANIE

Où suis-je ? Ô ! Cieux !

Elle aperçoit son père et se jette avec effroi dans les bras de sa mère.

Que vois-je ?


MONVAL

à Monsieur De Faublas.

Regardez ces objets lamentables ; [1065]

Regardez... quoi ! Vos yeux, vos yeux impitoyables

Soutiennent froidement cet horrible tableau !

Vous êtes un tyran ; vous êtes un bourreau.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Sortez d'ici, monsieur : la fureur vous égare.

Vous me ferez raison...


MONVAL

Ah ! D'un pouvoir barbare [1070]

Elle peut après tout braver les cruautés.

Elle peut s'affranchir...


MADAME DE FAUBLAS

Cher Monval, écoutez...


MONVAL

Rien ne me retient plus : mon sang bout dans mes veines.

Va, tu peux te soustraire à des lois inhumaines,

Ô ! Chère infortunée ! Écoute ton amant. [1075]

Ne crois rien que l'amour dans un pareil moment.

Crois que dans l'univers il n'est point de puissance

Qui jamais contre toi porte la violence

Jusques à t'arracher d'involontaires voeux.

Le courage suffit pour nous sauver tous deux. [1080]

Approche sans trembler de l'autel qu'on prépare,

Et loin de prononcer ce serment si barbare

Que Dieu rejetterait, que dément notre amour,

Atteste l'éternel présent dans ce séjour,

Prends-le, dis-je, à témoin contre la tyrannie, [1085]

Et si j'ai quelque droit sur ton coeur, sur ta vie,

Ajoute, il en est tems, que des feux mutuels

Nous enchaînent tous deux par des noeuds immortels ;

Qu'on impose à ton âme un effort impossible ;

Tout ce qui sut aimer, tout ce qui fut sensible, [1090]

Doit en notre faveur s'émouvoir à la fois ;

Moi pour te seconder j'élèverai ma voix,

Je volerai vers toi sans craindre aucun obstacle.

Tes larmes, nos malheurs et ce touchant spectacle,

Nos cris et nos transports, la sainteté du lieu, [1095]

Et ce nom si sacré dans le temple d'un dieu,

L'humanité, voilà ce qui doit nous défendre ;

Père injuste, voilà ce que j'ose entreprendre.

Croyez que de ces lieux rien ne peut m'arracher.

Je dirai ce qu'en vain vous voudriez cacher, [1100]

Ce qui n'a point ému votre coeur implacable.

Je la retracerai cette scène effroyable,

Votre fille expirante et votre épouse en pleurs,

Votre épouse à vos yeux contraignant ses douleurs,

Que vous faites mourir par de lentes atteintes, [1105]

Que vous assassinez en étouffant ses plaintes ;

J'attendrirai les coeurs, je les remplirai tous

D'horreur pour un barbare et de pitié pour nous.


MONSIEUR DE FAUBLAS

D'un vieillard désarmé vous bravez la faiblesse.

Mais j'ai du moins un fils et sa main vengeresse... [1110]


MONVAL

Qui ! Lui ! De vos fureurs le complice odieux !

Melcour ! Malheur à lui s'il s'offrait à mes yeux.


MADAME DE FAUBLAS

Que dites-vous ! Monval ! Quelle fougue imprudente ! ...


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ne craignez point, madâme, une audace impuissante.

On peut la réprimer. Suivez-moi toutes deux. [1115]


MONVAL

Et moi jusques au bout je vous suis dans ces lieux.

Dans mes justes desseins s'il faut que je succombe,

Sous l'autel où je cours puisse s'ouvrir ma tombe.

Que ce temple fatal où l'on nous attend tous,

S'écroule sur ma tête et m'écrase avec vous. [1120]


MONSIEUR DE FAUBLAS

Il suffit ; nous verrons ce que vous pourrez faire.

Tant de témérité recevra son salaire.

Allons.


MONVAL

Ô ! Mélanie !... On me l'arrache !... Ô ! Cieux !

Du moins vengez mes maux ; ils seront moins affreux.

Madame De Faublas rentre avec sa fille dans l'intérieur du couvent. Monsieur De Faublas sort d'un côté et Monval de l'autre.


ACTE III



Scène I

Mélanie


seule.

Pour la dernière fois il consent à m'entendre. [1125]

Que sert cet entretien ? Que puis-je encore attendre ?

Il a pris son parti. Je dois prendre le mien.

Un père ! Quoi ! Son sang ! Quoi ! Je n'obtiendrai rien !

Ainsi l'on foule aux pieds la faiblesse éplorée !

Ah ! D'indignation mon âme est pénétrée ; [1130]

Mon âme se soulève. Ô ! Monval ! C'est en toi

Que j'ai cru voir un cœur qui sentit comme moi.

Le mien t'appelle en vain... quelle est mon espérance ? ...

Avec quelle chaleur il a pris ma défense !

Quel feu dans ses discours ! Et que mon cœur saisi [1135]

S'applaudissait tout bas d'avoir si bien choisi !

Hélas ! Ce transport même à tous deux est contraire.

Monval est à jamais l'ennemi de mon père.

On ne pardonne point à qui nous fait rougir ;

Et d'après ses conseils quand j'oserais agir, [1140]

Quel en serait l'effet ? ... non, jamais Mélanie

Au sort de son amant ne peut se voir unie.

Que dis-je ? On veut armer mon frère contre lui ;

Mon père réclamait un vengeur, un appui.

Quelle horreur se répand sur ma famille entière ! [1145]

Mon frère est exposé, je désole ma mère.

Je perds ce que j'adore ! Il faut se décider.

Mon père me méprise et croit m'intimider.

Il ne voit rien en moi qu'une esclave tremblante ;

Il verra si j'ai l'âme intrépide et constante. [1150]

Je le vois ; la retraite et la réflexion,

D'un sentiment contraint la longue impression,

Donne aux sens recueillis un courage tranquille.

Allons, pour Mélanie il n'est qu'un seul asile.

Il est temps d'y courir. On nous dit qu'autrefois, [1155]

La vierge de Vesta que condamnaient les lois,

Calmant par son trépas la publique épouvante,

Vers la tombe entraînée y descendait vivante.

De cette horrible mort qui fait frémir les sens,

Peu d'heures après tout achevaient les tourments. [1160]

Mais alors qu'une fois on a courbé sa tête

Sous le voile effrayant que pour moi l'on apprête,

Lorsque l'on a promis d'oublier les vivants,

La tombe se referme et l'on y meurt longtemps.

Quel sort ! Et toi Monval, hélas ! Sans Mélanie, [1165]

(Si je connais ton coeur) souffriras-tu la vie ?

Je l'abhorre sans toi : l'on vient. Il faut parler.

Son aspect malgré moi me fait toujours trembler.



Scène II

Monsieur De Faublas, Mélanie



MONSIEUR DE FAUBLAS

Vous m'avez demandé : qu'avez-vous à me dire ?

J'ai cru que le devoir reprenait son empire, [1170]

Que vous alliez enfin obéir à ma voix.


MÉLANIE

d'un ton calme et ferme.

J'ai voulu vous redire une seconde fois

Que le joug du couvent à mes yeux est horrible ;

Que la mort - oui, la mort - me semble moins terrible ;

Que s'il faut à ce joug que mon sort soit livré, [1175]

On peut attendre tout d'un coeur désespéré ;

Que de ce désespoir qui de tout est capable,

D'avance devant Dieu je vous rends responsable.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Allez, quand vous aurez rempli sa volonté,

Lui-même il bénira votre docilité. [1180]

Lui-même il vous rendra le calme et le courage.


MÉLANIE

Le courage ! J'en ai, J'en saurai faire usage.

Je n'ajoute qu'un mot : si vous étiez certain

Que l'heure où dans le temple un serment inhumain

Aurait à ce couvent enchaîné ma misère, [1185]

De mes jours dévoués serait l'heure dernière.

Si vous en étiez sûr, pourriez-vous le vouloir ?


MONSIEUR DE FAUBLAS

On ne meurt point, ma fille, et l'on fait son devoir.


MÉLANIE

Eh ! Bien, je le ferai, souffrez que je vous quitte.

Je sens qu'il faut encore au trouble qui m'agite, [1190]

Un moment de repos dans ces lieux retirés ;

vous allez voir bientôt ce que vous désirez.



Scène III

Monsieur de Faublas, seul



MONSIEUR DE FAUBLAS

Un aussi long combat devient enfin pénible.

Plus que je ne pensais, ce jour paraît terrible.

Ce n'est pas sans effort que mon coeur s'affermit. [1195]

Ici, de tous côtés on m'accuse, on gémit.

D'un jeune audacieux j'endure les outrages ;

Ne pourrai-je à la fin apaiser tant d'orages ?

Et d'où vient que j'éprouve un serrement de coeur,

Cet effroi que produit l'approche du malheur ? [1200]



Scène IV

Monsieur et Madame De Faublas



MADAME DE FAUBLAS

Courez, monsieur, courez ; on les a vus ensemble.

Votre fils et D'Orcé sont aux mains.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ciel ! Je tremble.


MADAME DE FAUBLAS

Ils se sont rencontrés assez près de ces lieux.

Peut-être il n'est plus temps... Allez, volez.

MONSIEUR DE FAUBLAS, en sortant.

Ô ! Cieux !


Scène V

Madame De Faublas


seule.

Que de maux à la fois ! Ma fille ! Que fait-elle ? [1205]

Non, l'on ne verra point cette pompe cruelle.

L'enfer la préparait, et ces tristes apprêts

Vont peut-être aujourd'hui finir par des forfaits.

Que ce cœur maternel rassemble de souffrances !

Mes enfants ! Mes enfants ! Je me meurs dans les transes. [1210]

Je la vois.



Scène VI

Madame De Faublas, Mélanie


Mélanie en voyant sa mère fait un geste de surprise et de douleur.


MADAME DE FAUBLAS

Mon aspect semble t'épouvanter.


MÉLANIE

Voilà le seul moment que j'ai dû redouter.

Quels adieux ! Je croyais trouver ici...


MADAME DE FAUBLAS

Ton père !


MÉLANIE

Mon père ! Dites-vous ? Non, votre époux, ma mère,

Votre ennemi, le mien, mon barbare oppresseur. [1215]

Tous mes noeuds sont rompus en ce moment d'horreur.

On le commande, on veut que je m'ensevelisse !

J'obéis.


MADAME DE FAUBLAS

Que dis-tu ? Suis-je donc leur complice ?


MÉLANIE

Vous êtes leur victime hélas ! Ainsi que moi.

Je vous connais ; je sais tout ce que je vous dois. [1220]

C'est là mon seul regret.


MADAME DE FAUBLAS

Tu ne sais pas encore

À part.

Jusqu'où vont mes malheurs ! Mais non, non, qu'elle ignore

Les désastres nouveaux qui nous menacent tous,

Elle me plaindrait trop...


MÉLANIE

De quoi me parlez-vous ?

Pourriez-vous m'annoncer quelque nouveau supplice ? [1225]

L'adieu que je vous dis finit mon sacrifice.

Il est d'autres adieux où je n'ose penser

Si j'avais pu pourtant ! Il y faut renoncer.

Parlez-lui quelque fois, parlez de Mélanie.

Ce n'est que pour vous deux que j'eusse aimé la vie. [1230]

Qu'il apprenne de vous à quel point je l'aimais !

De cette bouche hélas ! Il ne l'apprit jamais.

Vous le savez trop bien. Dieu ! Quel sort est le nôtre !

Allons, il faut, il faut nous quitter l'un et l'autre.


MADAME DE FAUBLAS

Non, je viendrai toujours partager ta douleur. [1235]

On ne t'ôtera point de mes bras, de mon coeur.

Tu me verras toujours, fille innocente et chère.

Ne veux-tu plus me voir ?


MÉLANIE

Jamais, jamais, ma mère.

Ma mère, cet adieu, vous ne l'entendez pas.


MADAME DE FAUBLAS

Tu me glaces d'effroi... Que veux-tu dire hélas ! [1240]

Pourquoi me présenter cette funeste idée ?

De quel sombre transport tu sembles possédée !

Oses-tu m'annoncer cet entier abandon ?

Et quoi ! Ta mère aussi ne te verrait plus ?


MÉLANIE

Non.

On n'a plus de parents dans ma froide demeure. [1245]

Il en est que j'abhorre, il en est que je pleure,

Vivez du moins, vivez, plus heureuse que moi.


MADAME DE FAUBLAS

Heureuse ! Quand tu veux me séparer de toi !

Ciel ! Je perds un enfant, et je tremble pour l'autre :

On ne vient point encor.


MÉLANIE

Mais quel trouble est le vôtre : [1250]

Vous détournez de moi vos regards et vos pas ?

Il n'est plus temps de craindre, et qu'avez-vous ?


MADAME DE FAUBLAS

Hélas !

Je ne puis résister à mon inquiétude.

De ce double tourment le poids devient trop rude.

Je vois ton front pâlir et tes traits s'altérer ! [1255]


MÉLANIE

Ciel ! Ô ! Ciel, de quel feu je me sens dévorer !

Toute ma fermeté cède au mal qui me tue,

J'espérais dérober ma mort à votre vue...

Que celui qui la cause en serait seul témoin.

Le poison...

Elle tombe dans un fauteuil.


MADAME DE FAUBLAS

Dieu ! Je cours... [1260]


MÉLANIE

Non, demeurez. Ce soin [1260]

Ne me sauverait pas, il n'est plus de remède.

Il n'en est plus.

MADAME DE FAUBLAS, court ouvrir la porte du parloir.

Venez, ah ! Venez à mon aide.



Scène VII

Monsieur et Madame De Faublas, Mélanie, quelques sœurs conversent s'empressant autour de Mélanie.



MADAME DE FAUBLAS

Ah ! Monsieur !


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ah ! Madame, on ne les trouve pas.

Vainement j'ai cherché la trace de leurs pas.

Mes amis avec moi partageant mes alarmes, [1265]

Courent de tous côtés... je vois couler vos larmes.


MADAME DE FAUBLAS

Apprenez, apprenez un malheur plus certain,

Que vous avez causé, que j'ai prédit en vain.

Votre fille est mourante, elle est empoisonnée.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ciel ! Ma fille !


Scène VIII

Les acteurs précédents, le curé.



LE CURÉ

Oh ! Monsieur ! Oh ! Mère infortunée ! [1270]

Je n'ose vous parler, je respecte vos pleurs.

C'est le ciel qui vous frappe, offrez-lui vos douleurs.

Que je vous plains tous deux.


MADAME DE FAUBLAS

Plaignez-nous davantage.

Regardez nos malheurs, regardez son ouvrage.

Elle meurt, elle touche à ses derniers instants. [1275]

Ma fille ! Le poison a coulé dans ses flancs.


LE CURÉ

Vous me faites frémir, et ce coup est horrible.

Faut-il vous en porter un autre aussi sensible ?

Pourrai-je vous apprendre...


MONSIEUR DE FAUBLAS

Ah ! Je n'ai plus de fils.


LE CURÉ

Hélas ! Il est trop vrai.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Grand dieu ! Tu me punis ! [1280]


LE CURÉ

Monval cherchait Melcour, et que sais-je ? Peut-être

De ses premiers transports il n'eut pas été maître.

Il voit leur choc de loin, il court les séparer ;

Mais il est arrivé pour le voir expirer.


MONSIEUR DE FAUBLAS

Je perds tout.


Scène IX

Les acteurs précédents, Monval.



MONVAL

à Madame De Faublas sans voir Mélanie.

Ah ! Quels maux accablent votre vie ! [1285]

Le ciel a trop vengé les pleurs de Mélanie.

J'ai voulu vainement...

La scène est disposée de manière que Mélanie d'un côté du théâtre est dans un fauteuil, ayant sa mère à sa droite, penchée sur elle, quelques sœurs converses à sa gauche ; et de l'autre côté M De Faublas est dans l'attitude de l'accablement. Le curé est auprès de lui.


MÉLANIE

Ô ! Monval !


MONVAL

Quelle voix !

Elle m'appelle encor !... Ah ! Qu'est-ce que je vois ?

Il tombe à genoux devant elle.


MÉLANIE

Ton amante qui meurt pour te rester fidèle.

Je vivais pour t'aimer. Ma mort est moins cruelle, [1290]

Puisque je puis du moins, justifiant ton choix,

T'avouer mon amour pour la première fois.


MONVAL

Tu m'aimes et tu meurs ! Ô ! Mélanie ! Ô ! Rage !


MÉLANIE

Un breuvage mortel m'arrache à l'esclavage,

Du jour où je t'ai vu, je jurai d'être à toi, [1295]

L'amour à tous les deux dicta la même loi,

Ma mère y souscrivait, si le ciel en colère

Ne m'eut fait rencontrer un tyran dans un père,

Il versa dans mon sein le poison des douleurs,

Plus cruel mille fois que celui dont je meurs, [1300]

Cet homme injuste et dur accabla Mélanie

Du pouvoir qu'il reçut pour protéger ma vie.

Il vit mon désespoir avec tranquillité,

La nature en son cœur n'a jamais habité.

La mort est dans le mien, des serpents le déchirent. [1305]

Aux sœurs.

Ô ! Vous, que mes malheurs à ce spectacle attirent,

Et vous qui ressentiez les feux dont j'ai brûlé,

Qui dormez sous ce marbre où mes pleurs ont coulé,

Levez-vous à ma voix, victimes malheureuses.

Elle se lève avec effort soutenue sur sa mère et sur deux religieuses. Monval reste appuyé sur le Fauteuil, la tète dans ses mains.

Levez-vous, entendez mes plaintes douloureuses, [1310]

Accablez avec moi l'oppresseur abhorré,

Dont je n'ai pu fléchir le cœur dénaturé.

Dieu ! Que le dernier cri de sa fille expirante,

Retentisse à jamais dans son âme tremblante,

Et s'il t'ose implorer au jour de son trépas, [1315]

Rejette sa prière et ne pardonne pas.


LE CURÉ

Ô ! Ma fille ! Abjurez ces sentiments coupables.

Mélanie, se laissant tomber sur les genoux les bras tendus vers le ciel.

Dieu ! Dieu ! N'entendez pas ces souhaits exécrables,

Le désespoir, la mort ont exhalé ces voeux,

Tout mon coeur les dément, pardonnez, justes cieux ! [1320]

Pardonnez à mon père aussi bien qu'à moi-même,

Cher Monval, cher amant, toi que j'aimai... que j'aime...

Au curé.

Vous qui m'avez rendu des soins si généreux !

Et vous, ma mère, vous, venez fermer mes yeux,

Venez, ces yeux éteints vous distinguent à peine, [1325]

Que mon dernier soupir ne soit point pour la haine

Qu'il soit pour la nature hélas ! Et pour l'amour !

Serrez-moi dans vos bras, Monval, c'est sans retour !

Cher Monval.

Elle meurt.


MONVAL

Non, attends, que rien ne nous sépare...

Elle n'est plus ! Eh ! Bien, es-tu content, barbare ? [1330]

Tigre, d'un tel objet viens te rassasier ;

Contemple tous tes coups, et jouis du dernier.

Il veut se percer de son épée ; le curé le retient.


LE CURÉ

Arrêtez ! Ah ! C'est trop multiplier les crimes,

Ce jour infortuné compte assez de victimes.

À Monsieur De Faublas.

D'un repentir tardif je vous vois déchiré. [1335]

Monsieur De Faublas, sort d'un long accablement.

Dieu vengeur ! À quel prix vous m'avez éclairé !