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L'EMPIRE

DES TSARS

ET LES RUSSES

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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

L'ehpuu: des tsars et les Russes, in-S". Paris, Hachetle. Tome I. — Le pays et leê habitants, 2* édition, 1853. Tome II. — Les institutions^ 2* édition, 1886.

Ux HOMME d'Ëtat RUSSE. (Nicolts Miluline], d*i^rès s« eorrespondance inédite, élude sur la Russie et la Pologne pendant le règne d'Alexandre II, 1855-1872. Paris, Hachetle, 1884.

Heures de aouTVDE, fantaisies poétiques. Paris, 1865. Dentu.

La restauration de nos mokuhbsts wistoriques. Brochure in-8*. Paris, 1875. Alph. Picard.

U.^ empereur, U!r roi, un pape, une restauration. Paris, 1879. Charpentier.

L'empereur Napoléon III et la politique du second empire. — Le roi Victor- Emmanuel et la mouarcliie ilaiienne. — Pie IX, le Saint-Siège et l'Église. — . La monarchie espagnole sous Alphonse XII.

Les catholiques libéraux, l'église et le libéralisme de 1830 à nos jours. Paris, Ë. Pion, 1885.

La France, la Russie et l'Europe. Paru;, 1888. Gahnami Lcvv.

14773. — Imprimerie A. Lahiire, rue de Flcuriis, 9, n Paris,

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L'EMPIRE


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DES TSARS

ET LES RUSSES

PAR

Anatole ^ROY-BEAULIEU

Membre de l'Institut

TOME III LA RELIGION

LK tCRTlHIRT RELIGIEUX BT LE HTSTICISXE SLAVE l'orthodoxie ORIENTALE EU RUSSIE

L*^CLiSB, l'État et le tsar

LI« deux GLERGfiS : HOlIfES ET P0PB8

LE « RASKOL » ET LES VIE UX-CROTANTB

• ECTJE6 RATIOHALISTES, SECTES MYSTIQUES

PR0TESTAHT8, CATHOLIQUES, JUIFS, MUSULMANS

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C"

79, BOULEVARD SAINT-GBHIUIN, 79

1889

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LIVRE I

DE LA RELIGION ET DU SENTIMENT RELIGIEUX EN RUSSIE.

CHAPITRE I

Pourquoi ce volume est-il consacré à la religion? — Intérêt scientiGque el politique des questions religieuses. — Leur importance particulière dans un pays tel que la Russie. — Révolution et religion. — Caractère religieux du « nihilisme > et du mouvement révolutionnaire en Russie.

Ce troisième volume est tout entier consacré à la reli- gion et aux choses religieuses. On s'en étonnera peut-être en France comme en Russie. Pour beaucoup de nos con- temporains, l'époque de pareilles études est passée; ils n'en comprennent ni l'intérêt ni l'attrait. S'y livrer, c'est, & leurs yeux, se montrer en retard sur le siècle, avoir des idées ou des curiosités d'un autre temps. En vérité, on pourrait leur retourner ce reproche et leur dire qu'ils en sont encore au dix-huitième siècle. Que faut-il pour dé- montrer l'importance des questions religieuses, si l'his- toire, depuis la Révolution, n'y suffit point? Le dix-neu- vième siècle s'était flatté d'en avoir fini avec elles; il a eu beau les dédaigner, elles ne l'en ont pas moins agile; et force lui est de reconnaître qu'elles lui survivront. Tout annonce que, sous ce rapport, le siècle qui vient ne dif- férera guère de celui qui s'en va.

Il me revient à la mémoire un souvenir de mon adoles- cence, sous l'Empire. M. Guizot venait de publier ses Médi- III. 1

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2 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

talions religieuses ; M. de Morny, alors dans le voisinage du Val-Richer, à Deauville, disait à ce propos: «Comment, de notre temps, peut-on s'occuper de pareilles questions? »^ C'était, il est vrai, à un banquet pour l'inauguration d'un chemin de fer. Bien des Russes, aujourd'hui encore, seraient de l'avis de l'homme d'État du second Empire. Il est peu de pays cependant où pareille opinion nous semble moins de mise. La religion y mérite d'autant plus d'attention qu'elle a gardé plus de prise sur les masses. N'aurait-elle d'autre attrait pour notre curiosité, que l'étude en serait encore pour nous un moyen de connaître le peuple, de pénétrer ses sentiments et ses instincts, de le saisir dans ce qu'il a de plus intime ou de plus spontané.

Les religions sont comme des moules où les générations se viennent successivement modeler, et dont souvent l'em- preinte persiste après que le moule est brisé. Parfois, au contraire, la religion se moule elle-même sur le peuple qu'elle prétend former à son image. Ainsi en est-il notam- ment des sectes russes. En Russie, l'empreinte religieuse,, chez le peuple du moins, est d'autant plus marquée que la religion est demeurée plus nationale, plus populaire; que, dans les sectes, elle a pris quelque chose de plus per-^ sonnel, de plus russe. C'est dans le vaste champ de la religion, dans les aériennes et nébuleuses régions de la théologie, que l'esprit encore inculte du peuple a pu jus- qu'ici se donner le plus librement carrière. L'étudier dans ses croyances, c'est étudier l'ethnographie russe dans ce qu'elle a de plus relevé, non seulement dans les coutumes ou dans les vêtements du paysan, mais dans son esprit^ dans son dme et sa conscience.

Est-ce là le seul intérêt d'une pareille élude? Nullement. A celte sorte d'intérêt à demi scientiflque, à demi litté- raire, s'en joint un autre au moins égal, l'intérêt politique. En examinant la religion du peuple, en scrutant ses croyances, en considérant l'Église qui l'a instruit et les^ sectes qui l'attirent, nous sommes persuadé que nous

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LA RELIGION ET LES SOCIÉTÉS. 3

étudions TËtat et la société russes dans un de leurs prin- cipaux éléments, dans ce qui, en réalité, leur sert de base et de support.

11 serait aussi facile de bâtir une ville dans les airs que de constituer un État sans croyance aux dieux. Ainsi parle un ancien, Plutarque, si je ne me trompe, -et, sur ce point, la plupart des penseurs modernes, y compris Rousseau et Robespierre, ont été d'accord avec Tantiquité. En dépit des apparences, cette vieille maxime ne nous parait pas encore surannée. La science a eu beau émanciper la pensée de rbomme, les sociétés humaines ont peine à vivre sans croyances supérieures, non pas assurément sans culte officiel ou sans religion d'État, mais sans culte ni senti- ment religieux. Ils montrent une présomption naïve, les philosophes qui, avec le fondateur du positivisme, croient l'heure venue de reconduire Dieu aux frontières de leur république, sauf « à le remercier de ses services provi- soires ». Dieu a encore des services à rendre. Dieu exilé de la cité, bien des choses pourraient émigrer à sa suite.

Telle est, à notre sens, la difficulté capitale de notre civi- lisation arrivée à l'âge adulte. Loin de diminuer avec le temps et avec l'habitude, cette difficulté s'accuse de plus en plus avec TafTaiblissement des croyances religieuses et l'énervement des notions morales dont ces croyances fai- saient la force. Le péril des Étals modernes, leurs révo lutions périodiques, leurs agitations incessantes, l'esprit d'inquiète convoitise qui travaille la plupart des nations, proviennent, avant tout, de ce que les peuples contempo- rains ont, en grande partie, perdu leur ancienne foi, sans que rien l'ait remplacée. De là, les ébranlements de l'Oc- cident et toutes ces commotions populaires qui menacent la société européenne d'un bouleversement sans analogu< depuis quinze siècles.

Le. socialisme, l'anarchisme ou, d'une manière plu» générale, l'esprit révolutionnaire est le fils aîné de l'in- croyance. Les utopies de la terre remplacent la foi au cieL

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4 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Partout de nos jours il y a, entre les questions religieuses et les questions sociales, une corrélation qui éclate aux yeux les moins ouverts; et cette connexité deviendra plus manifeste à chaque génération. Nous ne pouvons ici que répéter ce que nous disions récemment ailleurs*: frustrées du paradis et des espérances supraterrestres, les masses populaires poursuivent Tunique compensation qu'elles puissent découvrir. A défaut des félicités éternelles, elles réclament les jouissances de la terre. Le socialisme révo- lutionnaire prend chez elles la place de la religion; et plus s'affaiblit l'empire de cette dernière, plus cet héritier importun acquiert d'ascendant. Le sentiment religieux disparu, les luttes de classes deviennent fatales; Tordre social n'a vis-à-vis des appétits déchaînés d'autre garantie que la force.

Encore, chez certains peuples, en Occident notamment, la société, privée de base religieuse, peut en retrouver une autre, plus ou moins chancelante, dans la science, dans les progrès du bien-être, dans les inlérèts matériels sur- tout. Un État relativement pauvre, tel que la Russie, un peuple encore peu cultivé, comme le peuple russe, ne sau- rait de longtemps avoir une pareille ressource. Chez lui, comme ailleurs durant de longs siècles, la religion de- meure le principal, si ce n'est Tunique étai de la société et de la paix sociale.

Ainsi en est-il bien en effet. Le grand obstacle à la ré- volution est dans la conscience populaire*. Tout le lourd édifice de la puissance russe repose sur un sentiment, sur le respect, sur l'affection du peuple pour le tsar. Or, comme nous le verrons, ce sentiment du peuple envers son souverain est entièrement d'essence religieuse.

A regarder certains côtés de son existence, de ses mœurs communales, ccriaines de ses notions ou de ses traditions,

1. Voyez les Catholiques iibéraitXj VÊglist et le libéralisme^ do 1830 à nos jours (Pion, .885), p. 15.

2. VoyeE t. II, liv. VI, chap. i.

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1\ELIGI0N ET RÉVOLUTION. 5

ce peuple semble avoir la vocation du socialisme ; il porte en lui, pour ainsi dire, la révolution à Télat latente A-t-il jusqu'ici fermé son Ame à des doctrines souvent d'accord avec les instincts du moujik, c'est, en grande partie, qu'il a un frein invisible, plus puissant que toute Taulorité de la police et le génie de la bureaucratie, la foi religieuse. Sans cette foi, la Russie serait déjà, de tous les États des deux mondes, le plus révolutionnaire et le plus bouleversé.

S'étonne-t-on que Tesprit révolutionnaire, sous sa forme la plus radicale, ait si profondément pénétré la pensée russe, c*est que, chez des classes entières, l'ascendant de la religion a été ébranlé. L'affaiblissement du sentiment religieux a produit, à cette extrémité de l'Europe, les mêmes effets qu'en Occident. Là aussi, la place laissée vide par la foi chrétienne a été occupée par l'esprit d'utopie et les rêveries socialistes. Là aussi, au culte de l'invisible a succédé le culte des réalités tangibles, et aux promesses de la Jérusalem céleste les visions d'un paradis humanitaire.

C'est une observation déjà ancienne que, chez les peuples modernes, la révolution agit à la manière d'une religion. Nulle part cela n'est plus sensible qu'en Russie. Nous avons eu mainte fois l'occasion de faire cette remarque aujourd'hui devenue banale*. En aucun pays le mouve* ment révolutionnaire n'a autant pris l'aspect et les allures d'un mouvement religieux. Quelle en est la raison? C'est qu'en Russie la secousse a été plus brusque et la conver- sion plus rapide; que l'esprit russe a plus vite passé de la foi chrétienne à la foi révolutionnaire, et qu'en sautant de l'une à l'autre il a apporté dans sa conversion toute la ferveur d'un néophyte. C'est, en même temps, que l'àme russe est restée plus profondément religieuse; que, jusr qu'en ses révoltes et ses négations, elle a gardé, à son insu, les habitudes, les émotions, les générosités de la foi,

1. Voyez l. !•, liv. VIIÏ, chap. vu.

•i. Voyez t. I-', liv. IV, chap. iv, p. 193 (2« édit.). Cf. Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1873.

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6 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de façon qu'en devenant révolutionnaire elle n'a fait, pour ainsi dire, que changer de religion.

Telle est, nous Tavons vu, la principale originalité du « nihilisme » russe *. Cette originalité est dans le sentiment bien plus que dans les idées. Jamais Tâme humaine, si souvent dupe d'elle-même, ne s'était montrée aussi reli- gieuse à travers son irréligion. Ils ont beau faire profes- sion d'athéisme, le « nihilisme », chez beaucoup de ses adeptes, n'est que de la religion retournée. C'est pour cela que le sexe pieux par excellence, que la femme a pris une si large part au mouvement révolutionnaire russe. Elle allait aux sociétés secrètes et aux missionnaires du socialisme, comme elle eût été au Messie et à ses pro- phètes. Précipitée du faîte des espérances chrétiennes, la femme russe a cherché un refuge dans les rêveries hu- manitaires, et remplacé l'attente de la résurrection par les songes de palingénésie sociale, portant dans sa foi nouvelle le même besoin d'idéal et les mêmes ardeurs, le même appétit de renoncement, la môme ivresse de sacrifice.

La jeune fille a dit à la Révolution : « Tu me tiendras lieu d'époux, tu me tiendras lieu d'enfants ». Et elle s'est donnée à cette divinité farouche, comme d'autres se vouent aux fiançailles du Christ; abandonnant pour son im- périeuse idole père et mère; lui offrant en holocauste beauté, jeunesse, amour, pudeur même. Les cheveux que d'autres laissent tomber au pied de l'autel sous les ciseaux du prêtre, elle les a coupés en l'honneur de ce Moloch insensible. Pour lui, elle a dit adieu aux parures de son sexe et quitté les vêtements de son rang. Elle a dépouillé Iqs habitudes du monde et revêtu une robe grossière; elle a frappé à la maison des indigents et a partagé leur repas et leur manière de vivre. Elle a fait, à sa façon, vœu de pauvreté nour se consacrer au service des humbles et à

1. Voyez l. l", liv. IV, chap. iv, et l. Il, liv. VI, chap. ii.

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RELIGION ET NIHIUSME. 7

Vévangélisalion des ignorants, servant et adorant le Dieu nouveau dans ses membres souffrants. Le jeune homme, de son côté, obéissant aux mêmes

voix, a laissé là ses études et ses livres. Il s'est dit, comme l'auteur de Tlmitation, que l'abondance du savoir n'amenait qu'orgueil et affliction de l'esprit. Il a, lui aussi, découvert qu'une seule science importait à l'homme, celle du salut ; qu'une seule doctrine valait d'être enseignée, celle qui pouvait racheter l'homme de la servitude de la misère. Périsse tout le reste, s'il le faut, et l'art et la civilisation ! Une seule chose est nécessaire, la rédemption des masses opprimées. Tel est le nouvel Évangile, et, s'il veut des confesseurs et des martyrs, l'élite de la jeunesse se dispu- tera l'honneur de mourir pour lui. (1 se trouvera des cen- taines, des milliers de jeunes gens pour avoir cette folie de la révolution, comme d'autres, en d'autres temps, ont eu la folie de la croix.

C'est à cette exaltation religieuse que le nihilisme russe a dû sa force et sa vertu. Peut-être eût-il fait plus de con- quêtes, peut-être eût-il été plus difficile à vaincre, si, fidèle à sa première inspiration S il s'en fût toujours tenu à l'apostolat pacifique, au lieu de faire appel aux mines et aux bombes. Mais, pour n'avoir d'autre ambition que celle de s'immoler, pour s'enfermer obstinément dans la sereine protestation du martyr, il ne suffit pas d'une quasi- religion sans Dieu et sans ciel : il faut une foi possédant un Dieu, attendant tout de Dieu, lui laissant le choix de ses voies et de son heure.

La révolution a beau devenir une sorte d'humaine reli- gion, aussi fervente, aussi croyante à sa manière que l'an- cienne ; elle a beau inspirer le même zèle enthousiaste et la même abnégation, elle ne saurait longtemps résister au démon de la violence. Elle est condamnée par son prin- cipe à laisser la force morale pour la force brutale. Sur ce

1. Voyez t. II, liv. VI, chap. ii.

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8 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

point, il lui est interdit de rivaliser avec les vieilles doctrines qu'elle prétend supplanter. Il faut le Christ pour dire à Pierre de remettre Tépée au fourreau. Le croyant seul peut, devant le juge ou le bourreau, répéter le fiât vo- Ixmtas tua. N'esWl pas sûr d'avoir son jour et sa revanche? Et encore, que de fois le croyant même s'est lassé d'atten- dre î Que de religions ont, elles aussi, armé le maigre bras du fanatique! A certains esprits, le fanatisme semble même un trait essentiel de l'exaltation religieuse. Rien, à ce compte, n'a été plus religieux que le « nihilisme ». Ses héros, un Jéh'abof, une Sophie Pérovsky, ont égalé le fakir le plus endurci ; et cela, sans Dieu pour les voir, ni paradis pour les recevoir.

De tous les mouvements révolutionnaires du siècle, le nihilisme russe est celui qui a le plus clairement affecté les caractères d'un mouvement religieux, et c'est pour cela qu'il a surpassé, en intensité et en grandeur morale, des mouvements politiques autrement importants par leurs résultats. Toute sa force était dans sa foi, une foi russe. La jeunesse des écoles, dédaigneuse des conceptions théo- logiques, « rintelligence », comme on dit là-bas, a montré qu'en elle le besoin de croire était toujours vivant. Pour ses dogmes révolutionnaires, l'athée a bravé la pauvreté et l'exil, souffrant pour la foi nouvelle avec une patience russe, comme ont souffert, durant des siècles, ses compa- triotes du peuple, les Raskolniks, pour « la vieille foi ». Si la révolution a eu l'air, en Russie, de prendre elle- même l'aspect d'une secte, comment s'en étonner dans un pays où fleurissent tant de sectes? Ainsi, là même où la religion semble avoir entièrement disparu, la révolution, qui en a pris la place, laisse voir le fond religieux de l'âme russe.

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CHAPITRE II

Comment, chez le peuple, le sentiment religieux a gardé toute sa puissance. — Raisons de ce phénomène.— L'état de culture do la Russie. — I/histoire et le mode do gouvernement. — Du mysticisme et du fatalisme russes. — Où faut-il en chercher les sources? — Est-ce dans la race ou dans le sol et le climat? — Influences de la nature et du milieu. — La plaine et la for^t. — Les saisons. — Les maux historiques : épidémies et famines. — Comment il ne faut pas outrer le mysticisme des Russes. <— Quels en sont les caracléres et les limites? — Fréquente combinaison de réalisme et d^idéaltsme.

Chez le peuple, et non seulement chez le paysan, mais chez Touvrier, chez le petit bourgeois et le marchand des villes, le sentiment religieux a conservé son antique naïveté. La religion y donne une incontestable preuve de vie : la fécondité; elle y est sans cesse en enfantement, mettant au mionde des sectes bizarres dont le nombre même est diffi- cile à fixer. L'homme du peuple semble n'avoir pas encore franchi ce degré de civilisation où toutes les conceptions prennent spontanément une forme religieuse. A cet égard, comme à tant d'aubres, il est le contemporain de généra- tions depuis longtemps disparues chez nous. S'il est, en Europe, des États où la religion a tenu une aussi grande place, il n'en est peut-être point où elle en occupe encore une aussi large. La rudesse du sol et du climat avait préparé son empire; les vicissitudes de l'histoire, la forme du gouvernement public et privé l'ont affermi; l'état de culture l'a maintenu.

Lorsque, au-dessus d'un village des steppes, j'apercevais l'église dominant de ses coupoles vertes les noires ca- banes du paysan, il me semblait voir un emblème de cette

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10 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

vieille royauté de la religion sur la terre russe. Que si l'on nous demande comment ou pourquoi la religion a gardé, sur le peuple et sur la vie populaire, un ascendant qu'elle a perdu en tant de contrées de l'Europe, les raisons en sont multiples. C'est d'abord, et avant tout, le degré de civili- sation du pays et, si Ton peut ainsi parler, l'âge intellectuel de la nation. Ce peuple, encore jeune malgré ses mille ans d'histoire, en est à une sorte d'adolescence, où les croyances •de sa longue enfance conservent presque toute leur autorité.

11 n'en est pas encore arrivé (nous parlons, bien entendu, des classes populaires) à Ja phase du scepticisme, à cette crise des croyances que traversent depuis un siècle les sociétés occidentales. Il n'a pas encore passé par cette redoutable mue intellectuelle qui a, pour longtemps, ébranlé la santé morale des peuples modernes. Il a eu beau être visité par Diderot, il a beau posséder la bibliothèque de Voltaire, il en est encore à l'âge théologique, et, malgré les recrues faites chez lui par les disciples de Comte, rien n'indique qu'il en doive bientôt sortir.

Dans cette Russie, pareille à ses paresseuses rivières, les siècles paraissent couler plus lentement. Pour la grande masse de la nation, le moyen Age dure toujours. Luther est encore à son couvent, et Voltaire, l'ami de Catherine, n'est pas né. Elle est resiée au quinzième siècle, pour ne pas dire au treizième. C'est une impression que j'ai sou- vent eue en Russie. Après avoir franchi, au milieu d'un peuple de pèlerins, les hautes portes du monastère de Saint- Serge, ou être descendu, à travers deux longues files de mendiants, dans les galeries des catacombes de Kief, il me semblait mieux comprendre notre moyen âge. De môme, pour qui n'a pas foulé le sol encore intact de la sainte Russie, la meilleure manière de se représenter le peuple russe, c'est encore de remonter au delà de la Réforme et de la Renaissance, aux siècles où la foi au surnaturel dominait toute la vie populaire, où des hérésies naïves et grossières étaient le refuge des esprits les plus hardis.

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LA FOI DU PEUPLE. 11

Ce peuple a conservé Tintégrité de croyances des époques 011 Ton n'ose mettre en doute que les conditions de la foi et la forme du salut. Son grand charme et sa grande force, c'est qu'il n'a pas été entamé par notre aride scepti- cisme. De là vient qu'à travers son apparente grossièreté il a souvent l'àme moins grossière que des peuples exté- rieurement plus policés. Ce qu'il avait de noble et d'élevé dans le cœur ne s'est pas flétri au contact d'un esprit de négation qui n'est pas fait pour les petits et les humbles, et quiy en descendant des lettrés ou des savants dans les foules, s'y dessèche en un inepte et brutal matérialisme. C'est uniquement, dira-l^on, que la Russie est arriérée de plusieurs générations. C'en est au moins une des raisons. Libre à chacun de l'en plaindre ou de l'en féliciter. Ce qui est certain, c'est que c'est là un fait gros de conséquences, d'autant qu'à considérer l'épaisseur des couches populaires et le mince épiderme déclasses soi-disant instruites qui les recouvre, il faudra longtemps pour que ce qu'on appelle les idées modernes en pénètre le fond.

La Russie populaire vit dans une autre atmosphère que !a nôtre : les vents qui soufflent de l'Occident seront long- temps avant d'en avoir renouvelé l'air. C'est presque le seul pays de l'Europe où l'homme du peuple ait conservé le sens de l'invisible, où il se sente réellement en communion avec les hôtes du monde supraterrestre. Ses villages de bois, en vain traversés par la vapeur^ sont de ceux où un saint des vieux jours se sentirait le moins dépaysé.

L'état de culture du peuple n'est pas la seule raison de cette persistante prédominance des penchants religieux; l'histoire, l'état social, Tétat politique de la Russie n'y sont pas étrangers. Dure a été la vie sous le sceptre paternel des tsars. Rares et précaires étaient les joies qu'ofl'rait l'existence à ce peuple de serfs. Sentant peser sur lui tout le poids d'un des plus pesants édifices sociaux qu'ait connus le monde chrétien; ne voyant s'ouvrir à ses yeux de chair aucune libre perspective, il était d'autant plus enclin à

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12 r^V RUSSIE ET LES RUSSES.

chercher des échappées sur Tau delà. Il lui fallait un monde plus clément, où il trouvât en tout temps un refuge. La religion le lui assurait. En môme temps que la grande consolatrice, la foi était pour lui la grande revanche de TAme. Plus celte vie était lourde, plus il vivait de l'autre.

L'ignorance des masses, le manque de tout bien-être, la double tyrannie du bailli représentant le seigneur et de la police représentant l'État, toutes les tristesses de l'exis- tence russe concouraient au même effet, tournaient le cœur du peuple dans le même sens.

Cette influence historique s'étend secrètement jusqu'aux classes cultivées, aux classes atteintes, depuis un siècle, du scepticisme occidental. Elles aussi ont durement res- senti le poids de l'histoire et de la vie. De là, en grande partie, l'accent original de leur mélancolie, leur précoce désenchantement d'une civilisation inférieure à leurs exi- gences, leur effort convulsif, dans le naufrage de leurs croyances, pour se rattacher à une foi nouvelle. De là, chez tant de ceux qui traversent le désert de la vie russe, un penchant au pessimisme, au mysticisme, au nihilisme, trois puits profonds et voisins l'un de l'autre, où se laissent choir bien des âmes lasses. De là, pour une bonne part, les sou- dains et douloureux coups d'aile d'une littérature restée croyante dans l'incrédulité, gardant le sentiment d'une foi qu'elle a perdue et frappant de ses élans impuissants un ciel vide.

Nous sommes portés, en Occident, à demander à la race, au sang slave, le secret des penchants mystiques et de l'instinct religieux des Russes. De pareilles vues ont beau se retrouver jusqu'à Pétersbourg ou à Moscou, c'est là, me semble-t-il, moins une explication qu'une simple con- statation. Entre le génie slave et le génie hindou, entre le nihilisme de l'un et le bouddhisme de Tautre, on s'est plu à découvrir une ressemblance; et cette ressem- blance, on a été, chez nous et en Russie, jusqu'à l'attri-

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LE MYSTiaSME ET LA RACE SLAVE. 13

buer à une parenté des deux races et à la pureté du sang russes

Le nihilisme mystique de certains contemporains (nous ne parlons pas ici du nihilisme révolutionnaire, assez improprement dénommé) a beau présenter certains points de contact avec le vieux bouddhisme des bords du Gange, il y a entre Tesprit russe et l'esprit hindou, l'un essentiel- lement réaliste, l'autre essentiellement métaphysique, non moins de contrastes que de similitudes. A tout prendre, ils ne diffèrent guère moins que les épaisses jungles du Dec- can et les pâles forêts du Nord. L'un tient du soleil des tropiques et l'autre des neiges du cercle polaire. Si notre œil perçoit entre eux de secrètes affinités, cela prouve une fois de plus que les extrêmes se touchent; cela montre que la nature sait, dans les régions les plus dissemblables et par des moyens opposés, aboutir parfois aux mêmes effets; que l'homme peut, sous les cieux les plus divers, éprou- ver à son insu les mêmes sentiments. Encore, en pareil cas, la part de l'histoire et de l'état de culture, la part du régime social, politique ou religieux, est-elle peut-être plus grande que celle de la nature.

Quant à conclure de pareilles similitudes de tempérament a une étroite parenté de race; quant & en faire honneur à la pureté du sang aryen des Russes, regardés comme la lignée directe des Aryas, toutes les données de Tethnographie protestent contre ce système. S'il est injuste de refuser aux Russes le titre d'Aryens, il est hors de doute que le Slave moderne, que le Russe en particulier, fortement croisé d'éléments fînno-turcs, est par le sang un des moins aryens des peuples indo-européens*. La ressemblance du vieux slavon avec le sanscrit ne saurait, à cet égard, rien prouver. Les Lithuaniens du Niémen seraient, à ce compte, en droit de faire valoir des titres supérieurs. Les plus éloignés du

1. Voyez, p. ex., le beau livre de M. E. M. de Vogué de Roman Russe, chap. r'.

2. Voyez t. F', Hv. U, chap. ii.

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14 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

berceau supposé de nos ancêtres communs, les Celtes, pour- raient, eux aussi, par certains côtés, prétendre à une res- semblance avec leurs lointains cousins du Gange, sans que Bretons ou Gallois en puissent conclure au privilège d'un sang pluà pur.

Ici, comme en bien d'autres questions, l'appel à la race n'éclaire rien, d'autant que l'instinct mystique est loin d'être également commun à tous les peuples de souche slave. Il est peut-être plus rare chez les Slaves du Danube ou de l'Elbe que chez leurs voisins de sang germanique. 11 n'a guère d'empire que chez les Russes et les Polonais,, en tant de choses si difTérents, en cela seul peut-être sem- blables. Et encore, si, au dix-neuvième siècle, la littérature polonaise, la religieuse poésie de Mickiewicz, ou de Kra- sinski, le poète anonyme, est tout imprégnée d'un doulou- reux mysticisme, cela tient avant tout aux souffrances ou^ comme disent ses fils, au long martyre, à la passion de la Pologne, cette crucifiée des nations. Si Mickiewicz, le grand poète de Lithuanie, s'est, avant Léon Tolstoï, égaré dans les subtils brouillards des sectes mystiques, c'était chez l'adepte du tovianisme, attendant la résurrection de sa patrie, autant folie patriotique que folie religieuse.

Veut-on, chez les Slaves du Nord, regarder le penchant au mysticisme comme un trait du tempérament national, i! faut, croyons-nous, en rechercher l'origine dans l'histoire d'un côté, dans la nature de l'autre. Pour employer le lan- gage du jour, la théorie des « milieux » nous paraît ici moins décevante que celle des races. Si de pareilles recherches ne sont pas entièrement vaincs, l'explication la moins trom- peuse est encore celle que nous fournissent ces deux grands facteurs du caractère d'un peuple, l'histoire et le climat, autrement dit le milieu mopal et le milieu physique

Chez les Slaves, comme chez toutes les grandes races, l'instinct religieux a ses sources au plus profond du cœur; chez le Russe, le sentiment mystique nous semble jaillir du sol et découler du ciel.

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SOURCES DU SENTIMENT RELIGIEUX. 15-

Nous avons déjà tenté d'analyser les principaux traits de la nature russe et la manière dont ce ciel et cette terre ont agi sur le caractère national*. Les impressions de cette pâle nature se résument pour nous en un contraste. Sur ces vastes plaines tantôt nues, tantôt couvertes de maigres forêts, l'homme se sent petit, sans que la nature se montre réellement grande. Il se sent faible, il se sent pauvre sans que la nature lui fasse toujours sentir sa force ou sa richesse. Une pareille terre, sous le froid ciel du Nord, éveille aisément l'instinct de l'infini avec le sentiment de l'inanité de la vie. Cette terre russe, à la fois immense et débile, incline l'Âme à la mélancolie, à l'humilité, à la médi- tation intérieure, par suite au mysticisme.

La plaine illimitée, forêt ou steppe, a sur le Russe une influence comparable à celle du désert sur l'Arabe. Ces espaces sans fin donnent & l'homme, suivant les Âges ou les tempéraments, deux impressions difTérentes. Tantôt cette étendue plate et monotone l'effraye, le rapetisse, le replie sur lui-même, lui donne le besoin de se serrer contre ses semblables et lui rend Dieu présent derrière ce ciel tou- jours fuyant. Tantôt ces vastes horizons lui donnent, avec le sentiment de l'espace libre, celui de la vie libre ; ils le sollicitent à des courses illimitées et à de longues chevau- chées, excitant en lui le goût de l'indépendance, de l'entre- prise, de l'aventure. Ces deux impressions se retrouvent chez le Russe, non moins que chez l'Arabe, parfois isolées et souvent réunies. L'une a encouragé le moujik à ses migra- tions séculaires et poussé au loin le Cosaque, le sauvage enfant de la steppe, qui ne pouvait tolérer de frein à sa liberté ou de bornes à ses incursions. L'autre a peuplé les couvents ou les skites des forêts du Nord et fomenté les rêves des sectes mystiques de la Grande-Russie. Toutes deux ensemble ont conduit aux sanctuaires lointains les longues files de pèlerins, sans cesse en marche de tous les

1. Vo)ez 1. 1«% liv. IIl, cliap. ii et m.

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16 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

coins de l'empire, et mis en mouvement les sectes d'er- rants ou de vagabonds, car le vagabondage du corps et de l'esprit est devenu une des formes de la piété et de la mystique russes.

Vues d'en haut, du sommet des falaises abruptes ou des collines boisées qui bordent le Dniepr, le Don ou le Volga, vues des tours de Kief ou des murailles de Nijni, ces plaines russes donnent la même sensation d'infini qu'ailleurs la mer. Ce paysage, tout Tiorizontal, laisse généralement au ciel la plus grande place. Souvent le ciel occupe seul tout le tableau ; la terre, à force d'être plate, s'efface ; les regards, que rien n'arrête, vont en tous sens se perdre dans le ciel. Les diffuses forêts du Centre ou du Nord donnent d'une autre manière une impression analogue. L'œil, à travers les noires aiguilles des pins dénudés ou le grêle feuillage des trembles et des bouleaux, se sent invinciblement attiré vers le ciel. La forêt, comme la nuit, est partout mystérieuse. Les songes habitent la vivante solitude des bois. Leur silence, fait de bruissements confus, a une solennité grave dont Tàme se sent enveloppée; et, quand lèvent du pôle passe sur leur tête, les forêts du Nord ont tour à tb\ir les gémissements et les grondements de la vague sur la grève.

A ces impressions du sol russe s'ajoutent celles qu'ap- portent les saisons, plus contrastées ici que nulle part ailleurs en Europe ; les saisons, dont les oppositions vio- lentes nous ont semblé expliquer ce qu'il y a de heurté, de déréglé, d'outré, dans le caractère et la pensée russes*; expliquer par leurs contrastes l'antithèse perpétuelle de l'dme russe, tour à tour résignée et révoltée, douce et dure, indifférente et passionnée, somnolente et fiévreuse; tour à tour et souvent à la fois réaliste et mystique, positive et rêveuse, brutale et idéale, et sans cesse prête à passer d'un extrême à l'autre, avec une égale sincérité

1. Voyez 1. 1*', liv. II, chap. m.

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LE SENTIMENT RELIGIEUX ET LA NATURE. 17

de conviction, avec des emportements et des élans étranges. Ce manque d'équilibre, ce manque de mesure, si frappant chez ce peuple, comme sous ce climat, ferait seul com- prendre ses accès de mysticisme et les bonds et les chutes de sa pensée, violemment renvoyée de la terre au ciel.

Les saisons, avons-nous dit, confirment et corroborent les impressions du sol ; le ciel russe est en cela d'aecord avec la terre russe. C'est d'abord l'hiver, le long recueil- lement de l'hiver, le froid sommeil de la nature, engourdie sous la neige, et dont la mort apparente fait une impres- sion solennelle. N'est-ce pas un fait trop peu remarqué que l'énergie du sentiment religieux dans les pays du Nord? A cet égard, comme pour tout ce qui touche l'influence du climat, nous vivons peut-être sur un préjugé. Le Nord n'est pas moins religieux que le Midi; peut-être serait-il permis de dire qu'il l'est davantage. L'histoire en fait foi. Quels sont, en dehors de l'Espagne, les pays de l'Europe où les croyances ont pris l'empire le plus absolu et le plus per- sistant? Ce sont les pays les plus septentrionaux, trois États de confessions et de races difl'érentes, l'Ecosse, la Suède de Swedenborg, la Russie. Nulle part la tolérance ou ce qui en est le dernier terme, l'égalité civile des cultes n'a eu plus de peine à se faire admettre. Nulle part, l'Église dominante n'a obtenu un tel ascendant sur les mœurs privées et sur les mœurs publiques. L'Ecosse presbytérienne a, sous ce rapport, mérité d'être comparée à l'Espagne de l'Inquisition. La Pologne, l'Irlande, l'An- gleterre même ont, de tous temps, été au nombre des pays les plus croyants de l'Europe. Le sentiment religieux des peuples septentrionaux diffère de celui des peuples du Midi comme les lacs de l'Ecosse ou de la Finlande diffèrent des golfes bleus de Naples ou de Valence. Des aspects du Nord, il prend une teinte plus sombre et plus austère, il devient plus mélancolique et plus rêveur, peut-être en est-il plus profond. Les régions septentrionales, où ont longtemps été con-

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18 LA RUSSIE ET LF:S HUSSES.

fines les Grands-Russes, sont celles où ont pris naissance la plupart des sectes mystiques de la Russie. Sous cette latitude, les longues nuits de Thiver, les longs jours de Tété tendent presque également à ouvrir Tâme aux impres- sions mystiques ou aux religieuses angoisses. Ce n'est pas seulement au figuré que les ténèbres engendrent la super- stition, elle naît spontanément, chez l'homme comme chez l'enfant, de l'obscurité physique et des heures nocturnes. Partout la nuit est le temps des craintes mystérieuses qui, ainsi que les phalènes et les oiseaux du soir, se cachent dans le jour pour voltiger autour de l'homme après le coucher du soleil. L'été, les longues soirées de juin, avec leur diaphane crépuscule qui n'est ni la nuit ni le jour, donnent à l'atmosphère du Nord quelque chose d'éthéré, d'immatériel, de fantastique, qui semble étranger au monde réel; tandis que, durant les gelées d'hiver, les deux Ourses, inclinées sur le pôle, et l'innombrable armée des étoiles scintillent sur les cieux noirs avec un éclat obsé- dant.

Partout ce qui déconcerte l'esprit, ce qui trouble et épouvante les sens, éveille, avec l'idée de l'inconnu, le sentiment du surnaturel. Il semble, au premier abord, que la Russie soit entièrement libre des grands phénomènes, des commotions de la nature, qui, à Java ou au Pérou et, en Europe même, sur les pentes du Vésuve ou les croupes des Alpujaras, donnent à l'imagination populaire une sorte d'ébranlement périodique. Elle n'a, la vaste Russie, ni volcans comme l'Italie, ni tremblements de terre comme l'Espagne; elle n'a ni pics neigeux, ni avalanches, ni gla- ciers, ni fiords aux bords escarpés, ni rochers battus des flots du large. Elle n'a ni les serpents ni les tigres de l'Inde ; elle a, il est vrai, des loups dans ses bois, des ours dans ses solitudes du Nord. Ces deux fauves ont, durant des siècles, été la terreur de ses campagnes ; ils ont l'un et l'autre inspiré maintes superstitions; mais tous deux, l'ours surtout, sont devenus relativement rares. Ce serait un tort

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LK SENTIMENT RELIGIEUX ET LA NATURE. 19

cependant de croire les plaines russes entièrement dénuées des phénomènes ou des spectacles qui, avec l'épouvanle, provoquent les idées superstitieuses. Au lieu de provenir du sol, c'est encore aux saisons qu'ils appartiennentj aux saisons qui fournissent à l'imagination russe les aliments que le sol lui refuse.

f L'hiver a le boiirane ou chasse-neige, tempête de terre non moins effrayante que les tempêtes de mer. La neige, soulevée violemment du sol, se mêle aux flocons qui tom- bent d'en haut, en sorte que la terre semble se confondre avec le ciel. Tous les objets disparaissent dans une obscu- rité trouble; les chemins s'évanouissent dans le tourbillon dont les tournoiements emportent troupeaux et voyageurs. Le printemps a la débâcle, phénomène moins effrayant, mais encore frappant pour l'imagination. Les golfes, les lacs, les larges fleuves, transformés par l'hiver en plaines immobiles, se fendent avec un sourd craquement, se divisent en énormes bancs de glace qui se mettent en marche vers la mer, en s'entre-choquant pendant des cen- taines de lieues. Après la débâcle viennent les inondations, partout un des fléaux où l'homme croit le plus sûrement reconnaître la main divine. Les rivières, grossies par la fonte d'un océan de neige, débordent sur les plaines ou sur les plates vallées, qui se transforment en lacs*. La Russie tout entière est comme une mer basse ou un immense marais. Rien alors n'égale la majesté de ses fleuves ; ils ont plusieurs kilomètres, parfois plusieurs lieues de large. Le Volga va porter ses grands bateaux à plusieurs étages jusqu'aux murs de Kazan, à plus d'une lieue de sa rive ordinaire. Pétersbourg, pris entre le Ladoga et le golfe de Finlande, semble en danger d'être submergé; la Neva, enflée des eaux des grtinds lacs, franchit ses quais de granit et bat le roc qui porte le Pierre le Grand de

1. liatUvy rvk eia podobnyc moram,...

c I^a débordements de ses fleuves, pareils à des mersï>,<lil lo poète Lci- montof.

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20 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Falconnel. Les villes construites sur les fleuves ne sont à Tabri qu'en se mettant, comme Kazan, à plusieurs verstes de distance, ou en s'élablissant, ainsi que les deux Novgorod, sur les pentes des falaises qui dominent les rivières.

L'été a d'autres phénomènes moins redoutables, mais plus mystérieux, qui, dans le cœur de l'homme simple, éveillent de vagues terreurs. Sur les innombrables marais du Nord et du Centre auxquels souvent, comme en Occi- dent, des craintes naïves ont donné le nom de Mare au Diable, voltigent des feux follets, pris par le paysan russe pour des âmes en peine. Dans le Nord, les aurores boréales mettent le ciel en feu, et leurs reflets, couleur d'incendie ou couleur de sang, semblent de sinistres présages. Dans le Sud et jusque dans le Centre, dans les steppes ou les plaines dénudées, c'est un spectacle plus rare, le mirage, qui, ainsi que dans les déserts de l'Asie, rend les objets lointains mobiles et présente aux yeux des images fantas- tiques. En quelques contrées de la Russie, plus d'une apparition miraculeuse, rappelée par des chapelles com- mémoratives, semble devoir Hre attribuée à des illusions de celte sorte*.

En dehors de ces phénomènes naturels, les Russes de la Grande-Russie sont restés, pendant des siècles, sous le joug de trois fléaux qui ont plus fait encore pour les incliner à la superstition ou au fatalisme : ce sont les famines, les épidémies, les incendies. Cette Russie, si riche en blés, a eu pendant longtemps de la peine à suffire à sa maigre population. Le sol et le climat s'unissaient pour rendre les terres du Nord et du Centre peu productives ; il suf- lisait d'un retard dans le printemps pour empêcher les grains de mûrirdurant le court délaique leur accorde l'été. Dans le Sud et la plus grande partie du tchernoziom, la culture, grâce aux Tatars, fut longtemps impossible ou

1. VoyeZ; p. ex., Herbert Ban-} : Russia in 1870, p. 194-199.

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SUPEUSTITION ET FATALISME. 21

précaire. LA même, l'insuffisance ou Tirrégularité des pluies, la sécheresse, contre laquelle ses prières implorent en vain pendant des mois la clémence du ciel, expose le cultivateur à voir des récoltes misérables succéder à de magnifiques. Aussi a-t-il fallu, dès longtemps, instituer dans chaque commune des greniers de réserve, qui, mal surveillés, trahissaient Tespérance publique, et laissaient les disettes aboutir à des famines. Nul pays de l'Europe n'a plus longtemps et plus horriblement souffert de ce mal, dont la facilité des voies de communication a pour jamais afTranchi TOccident. C'étaient des famines comme celles de l'Asie ou de l'Afrique, comme nous en avons encore vu de nos jours dans l'Inde ou dans la Perse, qui font périr en une année jusqu'à un cinquième ou un quart de la population. Dans notre siècle même, la Russie a éprouvé de ce fait des souffrances qu'on croirait impos- sibles en Europe.

La rigueur du climat condamnait la vieille Moscovie & de fréquentes famines ; sa position géographique la livrait souvent à un fléau non moins terrible. Le contact de l'Asie l'a, pendant des siècles, soumise à des invasions plus dan» gereuses que celles des Mongols ou desTalars, à l'invasion d'épidémies asiatiques. Innombrables sont les pestes enre- gistrées, à côté des famines, par les annalistes de la Mos- covie, et, sous le nom de peste noire, de mort noire y lo choléra y a peut-être mis le pied bien avant d'avoir appani dans le reste de l'Europe. Aux maladies venues de l'Asie, les animaux et le bétail n'échappent pas plus que l'homme ; la peste sibérienne est encore aujourd'hui la terreur des paysans. Épidémies et famines, s'abattant pendant des siècles sur chaque génération, n'ont pas moins aflecté le tempérament moral des Russes que la richesse de la Russie.

Tout ce qui rend la vie précaire, tout ce qui semble la mettre dans la dépendance de causes extérieures à la nature, porte l'homme à implorer plus vivement un secours

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22 LA IIUSSIK KT LES UUSSKS.

surnaturel. Les iléaux soudains, sans cause apparente ou explicable, sont attribués par le peuple à des crimes de la terre ou à des vengeances du ciel. Rien n'entretient davan- tage la conception primitive de la maladie, tour à tour im- putée à des sortilèges ou & une punition divine, sans autre remède que les prières ou les enchantements. C'est là une des sources historiques du Tatalisme et de la superstition des populations orientales. A l'aide du médecin, au soula- gement incertain d'une science qu'il ne comprend point, le paysan russe préfère souvent des paroles mystérieuses, une amulette ou un pèlerinage. Pour chacune des épidémies dont est atteint son village, pour la petite vérole, pour le choléra, comme pour la peste bovine, le moujik a des charmes traditionnels, des rites magiques parfois hérités de l'ancien paganisme. Par contre, on l'a vu souvent, par une religion mal entendue, repousser comme diaboliques les spéciQques les plus efficaces. On dirait qu'il réserve sa foi pour le sorcier et ses scrupules pour le médecin. C'est ainsi qu'en plusieurs contrées la vaccination a été long- temps fuie comme un péché, sous prétexte que c'était le sceau de l'antéchrist. Naguère encore, lors des épidémies de diphtérie, devenues si fréquentes dans l'Europe orientale, les villageois de Poltava s'opposai(Hit opiniâtrement à la désinfection de leurs maisons, voyant dans les procédés sanitaires une profanation de leurs demeures et dans les fumigations une opération diabolique*. Quand il a recours au médecin, le moujik en attend souvent le même genre de service que du sorcier; si ses remèdes sont impuissants, il le traite comme un imposteur. Aussi, dans plusieurs épidémies, a-t-on vu la vie des médecins mise en péril par Taveugle colère du peuple.

La peste et la famine, ces deux blêmes et maigres sœurs si longtemps acharnées sur elle, sont en train de dispa-

1. Kn 1880, à Fidoulki, dans le gouvernement <Jc Poltava, les paysans tentè- rent de brûler vive une Tomme qui voulait les dérider à se laisser déJ^infecter.

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SUPERSTITION ET FATALISME. 23

raitre de la Russie comme du monde civilisé. Il n'en est pas de même d'un autre fléau dont l'Occident peut à peine comprendre les ravages et l'impression décourageante, l'incendie. Le feu, le coq rouge, comme l'a surnommé le moujik, s'attaque aux forêts, aux villes, aux villages, en- core presque entièrement construits en bois; il prend par accident, il est allumé par une main criminelle. La Russie a, de nos jours même, été désolée par de véritables épi- démies d'incendies, car, pour les faibles et les opprimés, le feu a, de tout temps, été l'arme populaire contre les puissants. Les pertes par le feu se chiffrent chaque année à des centaines de millions, mais ce n*est pas le seul dom- mage qu'il apporte à la Russie. Le caractère du peuple en a été aussi éprouvé que son bien-être. Comme les famines et les épidémies, comme tout ce qui rend la santé, la vie ou la fortune instables, l'incendie a fomenté chez les Russes la superstition et le fatalisme. Lui aussi a souvent pro- voqué les soupçons aveugles et les violences soudaines d'une foule atteinte d'un mal dont la cause lui échappait. L*origine du feu, qu'allume parfois la foudre, est souvent aussi mystérieuse, aussi énigmatique que celle de la peste. Gomment s'étonner que l'imagination populaire y voie également un châtiment céleste, contre lequel il n'y a d'autre secours que la prière ou une image miracu- leuse? Naguère encore, ce sentiment était assez fort chez le paysan pour paralyser ses bras en face des flammes. On en a vu déménager leurs maisons, enlever leurs vête- ments et leurs ustensiles, décrocher les châssis de leurs doubles fenêtres, et laisser leur village brûler en s'écriant : tt C'est la main de Dieu ! » L'établissement des assurances, plus bienfaisantes en Russie que partout ailleurs, trouva dans cette croyance un obstacle inattendu. Par une sorte de scrupule de fataliste, le vieux paysan se faisait un remords de se mettre en garde contre un mal envoyé du ciel; il lui répugnait d'acheter à prix d'argent l'immunité contre les colères d'en haut. Bien des campagnes fussent

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24 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

demeurées en dehors de toutes les assurances, si les assemblées provinciales n'avaient imaginé d'en établir d'obligatoires.

Les villageois font parfois encore le même accueil ré- signé aux maladies nouvelles qui déciment leurs troupeaux ou leur famille et aux insectes qui fondent à l'improviste sur leurs champs. Le sud de la Russie n'est pas toujours à l'abri des ravages des sauterelles. Vers 1880 on a vu, dans le gouvernement de Kherson, les paysans refuser de se défendre contre une invasion de criquets. « Dieu est irrité, disaient-ils : les sauterelles sont un châtiment de Dieu. » Et ils restaient assis, immobiles, en face de l'armée dévo- rante des locustes, répétant : « Quand le jour du châtiment sera passé, les sauterelles partiront ». Pour triompher de l'obstination de ces moujiks, l'autorité civile dut s'adresser au clergé, et, en pareille rencontre, le peuple des cam- pagnes est loin de toujours obéir aux exhortations de ses prêtres.

Le fatalisme est un des traits les plus marqués du carac- tère national. Général chez les paysans, il persiste fré- quemment dans des classes ou chez des hommes que leur éducation semblerait devoir y soustraire. L'esprit russe en est, pour ainsi dire, imprégné. On en retrouve la trace dans sa bravoure comme dans sa résignation, dans ses révoltes comme dans ses soumissions, dans ses témérités non moins que dans ses découragements, dans ses accès d'activité fiévreuse aussi bien que dans ses langueurs el son apathie, dans ses négations presque autant que dans sa religion. Il perce jusque dans ses plaisirs et ses goûts, comme dans la passion des jeux de hasard, passion qui repose au fond sur une sorte d'acte de foi à la chance et au pouvoir mystérieux du sort. Si le Russe a vi'aiment quelque chose d'oriental, c'est par là.

Au fatalisme s'allie souvent chez lui le mysticisme, un mysticisme inavoué qui s'ignore, qui fréquemment se nie lui-même et a honte de se reconnaître. Cette veine mys-

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LK MYSTir.ISMK HUSSK. 25

tique, longtemps inaperçue des indigènes, frappe l'étranger. Nous l'avions, pour notre part, dès longtemps signalée*. Après avoir été lente à le découvrir, l'Europe est peut-être aujourd'hui disposée à grossir ce mysticisme russe, à lui faire une trop grande part dans la littérature, dans la pensée, dans le caractère slaves. 11 s'en faut que tous les Russes en soient vraiment atteints. Partout, sur noire globe déjà vieux, c'est là forcément chose rare. Peut-être môme est-on d'autant plus frappé de le rencontrer en Russie qu'il s'y mêle fréquemment à des instincts qui semblent jurer avec lui.

Pareil à une vapeur subtile, le mysticisme n'en plane pas moins sur la terre russe. S'il n'a pas de prise sur toutes, il pénètre certaines âmes ou plus fines, ou plus ardentes, ou plus maladives. A l'opposé de ce (ju'on serait tenté d'imaginer, les années semblent y rendre plus sensible; la jeunesse s*en défend parfois mieux que l'homme fait. Le mysticisme est, chez plus d'un Russe, une affection de la maturité. Tel qui en semblait exempt à vingt-cinq ans, en est atteint à cinquante. Gogol et Léon Tolstoï en sont des exemples. Cette sorte d'évolution, et comme de conversion mystique, s'est vue également ailleurs. En Russie elle no s'explique pas seulement par l'éternel désenchantement do la vie humaine, mais aussi par les fatales déceptions encore inhérentes à la vie russe. Les étroites limites de l'activité intellectuelle sous le régime autocratique; les barrières où se heurte en tous sens l'initiative indivi- duelle; l'inaction tôt ou tard imposée aux esprits indé- pendants; le vide mal dissimulé de l'existence officielle et le vide trop apparent de tout ce qui n'est pas service d'État; en un mot, l'impuissance d'agir et la fatigue de vouloir, l'inutilité de l'effort, mieux ressentie avec l'Age, rejettent parfois dans la contemplation et le mysticisme des Ames robustes qui, en d'autres pays, se fussent absor-

1. Vo>cz, p. p\., la Rrrue dé>s Deux Mondes ilii 1;> orl. 187.1, p. 8H0-H88.

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26 LA RUSSIE KT LES RUSSES.

bées dans l'action. Peut-être l'usure du climat n'y est-elle pas non plus étrangère, car les forces morales ne lui résistent souvent pas mieux que les forces physiques; on vieillit vite sous ce ciel.

En Russie le mysticisme habite le Nord plutôt que le Midi et l'izba du paysan de préférence à la maison sei- gneuriale, parce que le moujik est plus voisin de la nature et qu'en Russie la nature est d'ordinaire plus mélancolique et plus mystérieuse dans le Nord. Le mysticisme russe se ressent, du reste, du sol et du peuple; il conserve presque toujours une saveur de terroir. Ne lui demandez point l'exquise et allègre poésie de ce doux extatique de Fran- çois d'Assise qui, dans sa charité, embrassait toute la nature vivante, préchant aux petits oiseaux et ce à ses sœurs les hirondelles ». Peut-être faut-il pour cela le ciel et les fraîches vallées de l'Ombrie ou de la Galilée. S'il n'a pas la suavité franciscaine, le mysticisme russe a rarement l'âpreté de l'ascétisme oriental. S'il est, lui aussi, souvent bizarre, lourd, prosaïque, il est d'ordinaire moins sombre et moins farouche. Il perd rarement tout à fait le sens du réel; il garde des soucis pratiques jusque dans ses con- ceptions les plus folles. Son vol ne dépasse jamais les sommets. Le vide éther des espaces célestes, l'air raréflé des hautes cimes ne conviennent point à ces enfants de la plaine. Jusqu'en ses envolées les plus hardies, le Russe ne quitte presque jamais la terre du regard. Aux songes les plus étranges de l'illuminisme religieux ou de l'utopie politique, il mêle fréquemment les calculs de l'esprit le plus pratique : curieuse alliance qui se rencontre en d'autres pays du Nord, en Angleterre et surtout aux Étals- Unis. C'est là peut-être une des rares ressemblances des Russes et des Américains.

C'est que le fond du caractère russe demeure un positi- visme latent, un réahsme, lui aussi, parfois inconscient qui perce à travers tout ce qui le recouvre et le déguise. Nous avons déjà eu l'occasion d'insister sur ce trait, et il suffit

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LE iMYSTlCISME RUSSE. 27

(le le rappeler*. Ce n'est pas seulement dans la littérature, dans le roman qu'on trouve combinés en Russie ce que les Occidentaux ont appelé positivisme et mysticisme, natura- lisme et idéalisme; c'est dans Vàme, dans la vie, dans le caractère russes. Les contrastes que Joseph de Maistre se plaisait déjà à signaler dans les idées et dans les mœurs de ses hôtes de la Neva, nous les avons partout retrouvés dans l'homme lui-même*. Il faut toujours en revenir là, quand on parle des Russes. C'est cette alliance même de traits opposés qui fait l'originalité de leur caractère na- tional, qui lui donne quelque chose d'imprévu, de trou- blant, d'insaisissable et en rend l'étude si attachante parce qu'elle réserve toujours des découvertes ou des énigmes. Cliez le Russe, les contraires s'attirent. Toutes ces opposi- tions de tempérament, tous ces contrastes de caractère se manifestent dans sa religion, et nulle part peut-être avec plus de relief que dans ses sectes populaires. N'aurait-il d'autre intérêt, l'examen de ses croyances, de ses rites, de ses superstitions, de ses ignorantes et grossières héré- sies, serait toujours un curieux chapitre de psychologie nationale.

1. Voyez l. 1", liv. lU, chap. ii. '2. Vo\e7. L V% liv. III, chap. in.

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CHAPITRE III

De la nature de la religion en Russie. — E8t-il rrai que le peuple russe ne soit pas chrétien? — Caractères du sentiment religieux chez lui. — Com- ment son christianisme est parfois demeuré extérieur. — Raisons de ce fait. — Manière dont la Russie a été convertie. — De quelle façon le polythéisme a persisté sous le christianisme. — Dieux slaves et saints chrétiens. — En quel sens le peuple russe est un peuple bireligieux. — Rites chrétiens et notions paTennes. — Persistance de la sorcellerie. — Religion envisagée comme une sorte de magie. — Pourquoi le peuple russo n'en doit pas moins être regardé comme chrétien. — Influence de TÉvan- gile sur ses idées, ses mœurs, sa littérature.

Nous étudions le senliment religieux en Russie; mais le peuple russe est-il vraiment religieux, est-il vraiment chrétien? Les vagues et grossières croyances du moujik méritent-elles le nom de religion; ses confuses notions sur la vie et sur le monde proviennent-elles bien de la foi chrétienne? Beaucoup de ses compatriotes le contestent. Pour un grand nombre de Russes, la Russie n'est ni reli- gieuse ni chrétienne. A Pétersbourg, à Moscou même, cela est devenu une sorte d'axiome. Des hommes, d'opinions d'ailleurs fort diverses, sont là-dessus d'accord. A les en croire, le moujik n'a de la religion que l'apparence; il n'a de chrétien que les dehors. En certains cercles, ce n'est pas là seulement un lieu commun, c'est aussi une prétention nationale. On est disposé à s'en faire gloire, oubliant que, s'il y a là une part de vérité, la cause en est surtout au peu de culture du pays. Déjà, sous Nicolas, l'un des oracles de la pensée russe, Biélinsky écrivait à Gogol, si je ne me trompe : « Regardez bien le peuple et vous verrez qu*au fond il est athée. Il a des superstitions, il n'a pas de reli- gion. » A plus d'un Pétersbourgeois cela semble préférable.

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CARACTERES \)K LA RELIGION DU PEUPLE. 29

On trouve avantage h ce qu'au point de vue religieux, comme au point de vue politique, Tesprit russe soit une table rase.

Un Russe, ami et disciple de Littré, a fort bien, sur ce point, exprimé l'opinion de beaucoup de ses compatriotes; il nous reprochait d'avoir attaché trop d'importance à l'en- trée de la Russie au nombre des nations chrétiennes*. En Russie, a dit M. Wyroubof, il y a eu des Églises, il n'y a jamais eu de religion, si ce n'est le polythéisme primitif. L'Église a dissous peu à peu le paganisme sans réussir à lui rien substituer. Le peuple, resté sans croyances en rapport avec ses besoins, s'est montré accessible à toutes les superstitions, à toutes les élrangetés. En fait, la Russie n'a jamais été ni réellement chrétienne, ni réellement orthodoxe; elle n'a jamais été soumise qu'à un simulacre de baptême.

L'objection revient à dire que les sujets du tsar ont un culte et n'ont pas de religion. C'est là, qu'on veuille bien le remarquer, une observation que, pour des rî^isons ana- logues, on pourrait étendre à bien d'autres pays, à bien d'autres époques. Certes, il n'a pu suffire aux Varègues de Vladimir de prendre un bain dans les eaux du Dniepr pour en sortir chrétiens. A Kief et k Novgorod, comme plus tard à Moscou, un paganisme latent et inconscient a pu longtemps régner & l'ombre de la croix byzantine. Mais, à regarder l'histoire, la Russie n'est ni le seul État de l'Europe oii le christianisme ait été officiellement im- posé par une sorte de coup d'autorité, ni le seul où la foi chrétienne soit longtemps demeurée tout extérieure, toute superficielle. Les Francs de Clôvis et les Saxons de Char- lemagne ne nous semblent pas avoir beaucoup mieux com- pris le christianisme que les droujinniks de Vladimir et d'Iaroslaf. Nous pourrions, à cet égard, faire de curieux rapprochements entre les Francs peints par Grégoire de

1. Vo)ez la Philosophie positive, nov. 1813 et août 1881.

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30 JA RUSSIE KT LES RUSSES.

.Tours, et les Slaves décrits par la Chronique de Nestor. A comparer les deux pays et les deux époques, ce n'est pas toujours chez le moine de Kief et chez les Rurikovitch qu'on trouverait le moins de religion et le moins de sens chrétien. Dans la Russie des Apanages, TÉglise et la foi n'ont guère eu moins d'ascendant sur les grands princes qu'elles n'en ont eu, en Occident, sur les Carolingiens et les premiers Capétiens. Qu'on lise les instructions de Vla- dimir Monomaque à ses fils*; l'empereur Louis le Dé- bonnaire ou le roi Robert n'auraient pas, dans leur testa- ment, montré plus de respect de l'Évangile ou de souci de l'Église.

A prendre l'époque actuelle, la Russie n'est pas non plus le seul pays des deux mondes où le christianisme se réduise fréquemment en pratiques extérieures et en notions grossières. Ce que certains Russes disent de leurs compatriotes, bien des nationaux ou des étrangers l'ont dit de maint peuple de l'Europe ou de l'Amérique méri- dionale. Combien de fois n'a-t-on pas répété que, avec toute sa dévotion, avec tous ses hommages aux saints et aux images, le Napolitain ou l'Andalou, et, à plus forte raison, le Mexicain ou le Péruvien, n'étaient réellement pas chrétiens ; que, sous le mince vernis de leur christia- nisme de surface, perçait partout le vieux polythéisme? Pour un esprit non prévenu, le cas de la Russie n'est donc pas aussi singulier que semblent le croire beaucoup de Russes. Il n'y a pas là de quoi dénier au moujik le titre de chrétien, car il faudrait alors le refuser à bien d'autres. On risquerait d'aboutir à cette bizarre découverte, que les pays oii la religion est restée le plus en honneur, où ses rites et ses préceptes ont gardé le plus d'empire sur les masses, ne connaissent ni religion ni christianisme.

La religion, et cela est vrai de la plus sublime comme des plus humbles, la religion s'épure ou se dégrade selon

1. M. L. Léger en a donné la lra<luclion dans sa Chronùjur de ^'eslor.

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CARACTÈRES DE LA RELIGION DU PEUPLE. 31

le milieu qui la reçoit. Chez un peuple grossier, ignorant, elle devient ignorante et grossière. Entre elle et le croyant il y a une action réciproque; elle se matérialise quand elle ne peut le spiritualiser ; elle s'abaisse avec ceux qu'elle ne peut élever. La religion prend les hommes par le dedans ou par le dehors, selon leur degré de culture; et c'est par le dehors que commence le plus souvent son empire, comme c'est encore par le dehors qu'il se prolonge, alors que s'affaiblit son autorité sur le dedans.

Il se rencontre souvent ici une confusion d'idées qu'il importe d'éviter. De ce qu'une religion est grossière, de ce que les rites et les formes y prédominent, il ne s'ensuit pas toujours qu'elle soit toute de forme. Elle peut être, ou, mieux, elle peut sembler tout extérieure, sans être pour cela superficielle. Ce sont là deux choses fort différentes. Telle pratique, qui nous paraît de pure forme, peut tenir au plus profond des notions populaires ou au plus intime du cœur ; il faudra des siècles pour l'en déraciner. L'im- portance attachée aux rites et aux observances ne prouve point que le culte reste sans prise sur le fond de Thomme. Loin de là, à un certain degré de culture, comme à un cer- tain âge de la vie, l'intérieur est asservi à l'extérieur. Il ne pénètre à l'âme que ce qui frappe le sens; il n'y a de règle pour le dedans que ce qui règle le dehors, parce qu'alors l'homme est presque tout en dehors, ou le dehors est presque tout l'homme.

Celte réserve faite, il reste vrai qu'en Russie la religion est demeurée plus grossière qu'en tel ou tel autre pays. La foi chrétienne y est entachée de notions païennes. En dehors môme de ces tribus d'origine flnno-turque, qui n'ont de chrétien que leur inscription sur les registres de l'église, le paysan, s'il est toujours religieux, ne semble pas toujours chrétien. Pour être parvenu à rayer de l'âme russe le nom et le souvenir des dieux païens, le christia- nisme n'a pas toujours réussi à y graver ses dogmes et ses croyances. Entre les vieilles conceptions païennes et

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32 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

les enseignements évangéliques, il y a une sorte de su- perposition qui a persisté jusqu'à nous. Ce ne sont pas seulement les rites du paganisme que le paysan a çà et là conservés, c'est, sous une enveloppe chrétienne, Tesprit même du polythéisme. Aussi, est-ce devant le moujik qu'on pourrait dire que le paganisme est immortel.

Ce phénomène s'explique par plusieurs raisons faciles à saisir, par l'état de culture du peuple, par son manque d'éducation historique, et aussi par son caractère, par son réalisme invétéré, son attachement traditionnel aux rites et aux coutumes. Il s'explique par l'esprit de l'Église qui lui apporta l'Évangile, par les défauts du christianisme byzantin, lui-même déjà tombé dans le formalisme, et aussi par la manière dont la foi nouvelle se substitua à l'ancien polythéisme. Le missionnaire grec était enclin k faire consister toute la religion dans les rites, et ses pro- tecteurs, les convertisseurs du peuple, les princes de Kief étaient naturellement, par leur éducation païenne, encore plus portés à ne demander à leurs sujets que le respect des observances de la foi nouvelle.

Une des choses qui frappent dans l'histoire de la Russie, c'est la facilité avec laquelle le christianisme s'est intro- duit chez les Slaves russes. Entre l'Évangile et le paga- nisme, la lutte fut courte, la victoire peu disputée. A Kief, où le Christ avait des églises dès avant Vladimir, le poly- théisme semble avoir été vaincu sans avoir presque com- battu. Il s efface, en quelque sorte, il s'évanouit tout à coup devant le conquérant étranger *. Or, en religion, plus en- core qu'en politique, il n'y a de complètes et de durables que les victoires disputées.

Le triomphe du christianisme fut d'autant plus rapide

1. Si; à Novgorod; la résistance du paganisme fui un {tcu plus longue et plus vive, M. A. Nikilski a monlré que, aux bords mêmes du Voikof, cette résis- tance fut moindre que ne l'ont cru Solovief et Kostomarof. Nikislki : V'eliki Novgorod, Otcherk vnoutrcnnoï islorii v vdikom Novgorodé, Saint-I^éters- bourg, 1879.

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CHRISTIANISME A DEMI PAlEX. 33

que le polythéisme des Slaves, Russes élait plus informe, plus vague, plus primitif. S'il avait des dieux, s'il possé- dait même des images, des statues de ses dieux, le Slave du Dniepr n'avait ni temples pour les abriter, ni clergé pour les défendre. Le culte, pour ne pas dire la religion, était encore chez lui en voie de formation. Au lieu d'être en décadence, comme le polythéisme classique, son paga- nisme semble avoir été plutôt dans la période d'élabora- tion. Ce qui, en d'autres circonstances, en eût pu rendre la résistance plus vive, ne l'a pas empêché de succomber devant une religion supérieure non seulement par ses croyances, mais par son organisation, par son culte et son clergé. Toutefois, comme le sentiment païen était encore dans toute sa vigueur, que Tâme^ populaire en était imbue, le triomphe du Dieu unique a été longtemps plus appa- rent que réel. Les idées et les notions du polythéisme ont, après sa défaite officielle, persisté à travers les rites du nouveau culte. Ce qui a été renversé par Vladimir, ce sont les dieux de bois à barbe d'or du paganisme russo- slave, plutôt que les antiques conceptions que ces dieux personnifiaient. Aux anciennes idoles, convaincues d'im- puissance devant le Dieu des missionnaires byzantins, ont succédé le Christ et les saints du christianisme. La victoire de l'Évangile s'est ainsi trouvée d'aulant plus facile qu'elle était moins profonde. Il a pris d'autant plus vite possession des collines de Kief et des demeures des Varègues qu'il s'emparait moins des esprits et apportait moins de trouble dans les âmes, moins de changement dans les idées. On comprenait si peu le christianisme qu'on restait à demi païen sans le savoir. Telle est encore souvent, après des siècles, la religion du moujik. Ce paga nisme latent, l'Église et l'État se sont donné d'autant moins de peine pour le déraciner qu'il opposait moins de résis- tance extérieure et s'ignorait davantage lui-même*.

1 . Il noas a paru inuUle de rappeler le récit de Nestor sur la conversion m. ^

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34 lA RUSSIE ET LES RUSSES.

La religion du peuple a ainsi été longtemps une sorte de paganisme chrétien, ou mieux de christianisme païen, où le polythéisme « représentait les croyances et le christia- nisme le culte ». Si les idées chrétiennes s'infiltraient peu à peu à travers les notions païennes, en revanche les vieilles cérémonies du paganisme, avec ses chants et ses danses, revivaient souvent au-dessous des rites de TÉglîse*. On a pu dire que le peuple russe était un peuple bire- ligieux. Les vieux chroniqueurs en faisaient déjà la remar- que. Cette sorte de dualité de croyances, persistant à tra- vers les siècles» a frappé tous ceux qui ont étudié le paysan ; elle se retrouve encore aujourd'hui dans ses chanls, ses contes, ses traditions, comme dans son imagination. L'élé- ment chrétien et l'élément païen s'y mêlent et s'y entre- croisent de telle façon que sa religion ressemble à une étoffe de deux couleurs».

Les dieux slaves ontrils été effacés de sa mémoire, le peuple a gardé le souvenir des divinités secondaires, de celles du moins qui, par leur nom ou par leurs attributs, personnifiaient le plus nettement les forces de la nature. Cknnme presque partout, c'est la partie inférieure de la mythologie qui a le mieux résisté. C'est ainsi que, en près de dix siècles, le christianisme n'a pu supprimer ni le

des Russes, d'autant qu'une grande partie de ce récit, spécialement la préten- due enquête de Vladimir sur le Judaïsme^ Ilslamisme et le Christianisme grec ott latin, a toutes les apparences d'une légende.

1. Cela est si vrai qu'au seizième siècle^ sous Ivan le Terrible, lors du Concile qui rédigea le Stoglav, les évoques se plaiguaienl publiquement de la fréquence des cérémonies païennes. En certaines contrées ils pourraient «BGore renouveler les mêmes plaintes aujourd'hui.

2. Voyez notamment .\fanasief : Narodnyia Rousskiia Ltgendy, p. 6; Ralston : Ru^sian Folk-taleSy p. 325. Un grand nombre des chants de la Grande comme de la Petite Russie sont ce que des savants rosses ont appelé bireligieux {doouviernyia.) Il en est de même des Zagovory, conjura- tions magiques rythmées et parfois rimées, dont le folk hre moscovite est fort riche. On en possède de forme chrétienne et de forme païenne : parfois le Christ y est invoqué en môme temps que le Soleil et la Terre humide. 1/appel aux forces élémentaires, aux fleuves, aux vents, au « Soleil trois fois saint v •st da reste fréquent dans la poésie russe populaire de toute époque. Voyez, p. ex., A. Rambaud : la Russie épique.

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PERSISTANCE DES NOTIONS PAÏENNES. 35

Vodiany, l'esprit des eaux, vieillard au visage boursouflé et aux longs cheveux humides qui habite les rivières et fait sa demeure près des moulins; ni les fiomcUkas^ sorte de sirènes ou de naïades slaves, à la peau d'argent et à la chevelure verte* qui, de même que les nymphes grecques le jeune Hylas, attirent les jeunes gens au fond des eaux; ni le Léchiiy l'esprit des bois, sorte de lutin folâtre ou de Syl- vain aux pieds de chèvre, qui égare les voyageurs dans la forêt; ni le Domovot, le génie de la maison, dont le poêle, ce foyer russe, est la demeure préférée. Tous ces êtres fan* tastiques jouent un grand rôle dans les chants et les contes populaires. Les marais, les lacs, les forêts les ont fait vivre dans l'imagination russe ^

En Russie plus qu'ailleurs, c'est surtout dans le culte des saints que le polythéisme s'est survécu. Si oubliés que soient les dieux slaves, ils n'ont disparu du sol russe qu'en se travestissant en saints chrétiens. Pour se retrouver dans l'Orient hellénique, commedans l'Occident latin, de pareilles métamorphoses n'ont nulle part été plusfréquentes qu'en Russie. Elles seules expliquent la vogue de certains bienheureux et la bizarre hiérarchie du ciel russe. La place assignée par la dévotion populaire à ses saints favoris est sans rapport avec leur rdiedans l'histoire ecclésiastique ou leur rang dans la liturgie orthodoxe. On a remarqué que. parmi les hôtes de l'empyrée chrétien, les plus vénérés du peuple étaient souvent les moins humains ou les moins historiques, ceux que la légende a le plus librement mode- lés à son gré. La raison en est simple : saints légendaires, anges du ciel ou prophètes de l'ancienne loi, les préférés de la dévotion russe ont pour la plupart conservé un carac- tère mythique.

Plusieurs ne sont que des dieux dégradés ou purifiés. De l'Olympe barbare de la Rouss primitive ils se sont glissés dans le paradis orthodoxe. Parfois, sous le couvert d'une

1. Voyez, p. ex., Ralston : The Songs of ihe Russian people.

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36 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

ressemblance de noms, ils ont transmis & un saint leurs attributs et leurs fonctions. C'est ainsi que saint Biaise, en russe Vlas, a, dans les superstitions locales, pris l'emploi de l'antique Yolos ou Yeles, le dieu des troupeaux. Le Jupiter slave, Péroun, le dieu de la foudre, dont les statues furent jetées dans le Dniepr et le Yolkof, est remonté sur les autels sous la figure d'Ëlie, saint Élie, Ilia. Le prophète d'Israël, enlevé au ciel sur un char de feu, a succédé au dieu du tonnerre des anciens Russes, de môme que, chez les Grecs, le même Élie avait déjà hérité d'Hélios, le Soleil. Lorsqu'il tonne, c'est, pour le moujik, le char du prophète Elie qui roule dans les cieux*. En même temps que de la foudre, ce maître de l'orage dispose de la grêle. Un conte du gouvernement de laroslavl le montre détruisant les récoltes d'un paysan qui célébrait la Saint-Nicolas sans fêter laSaint-Élie«.

Pour d'autres bienheureux, pour saint Nicolas, pour l'archange saint Michel^ pour saint Georges, l'un des patrons de l'empire, dont l'équestre image, d'origine païenne, décore l'écusson national, le caractère mythique n*est pas moins marqué. Saint Georges et saint Michel par- tagent avec saint Élie, et aussi avec saint André et saint Pierre, la succession du Thor slave, Péroun. D'autres fois, dans sa fête du printemps, le 23 avril, Georges, lourî ou légory le brave devient le protecteur des troupeaux et appa- raît, de même que saint Biaise, comme l'héritier du dieu Yolos. Dans la'légende du chevaleresque pourchasseur du dragon, sorte de Persée ou de Bellérophon chrétien, les sou- venirs païens et les idées chrétiennes s'enchevêtrent et se confondent, chez les Russes tout comme chez les Grecs et les Latins.

1. Voyez particulièrement Afanasief : PoétitcïitMia Vozzreniia SUxvian na prirodoul] Ralston : The Songs of the Russian people, et M. L. Léger : Esquisse sommaire de la mythologie slave, Nouvelles éludes slaves^ 2* sériC; 1886.

2. Afanasief: Narodmjia Rousskiia Legendy, n* 10. — Ralston : Russian folk-talcs, p. 340.

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DIEUX PAÏENS ET SAINTS CHRÉTIENS. 37

11 en est de même de saint Nicolas, le plus invoqué et le plus puissant de tous les saints russes, celui qui, selon la croyance populaire, doit succéder à Dieu, lorsque Dieu se fera vieux. Saint Nicolas a les vocations les plus diverses. C'est, comme en Occident, le patron des enfants, c'est le pro- tecteur des matelots, des pèlerins, des gens en danger. Par opposition à saint Élie, souvent dur et vindicatif, saint Nico- las, est le bon saint, obligeant et secourable par excellence. Le Russe en emporte le culte partout avec lui et le répand autour de lui. Chez les indigènes de la Sibérie, saint Nicolas est le dieu agricole et le dieu de la bière que l'on fête pen- dant la moisson. Les païens d'au delà de l'Oural ont pour lui les mêmes hommages que les orthodoxes : ainsi les Yotiaks non baptisés et les Ostiaks, qui l'appellent Kola, le dieu russe. En Europe, comme en Asie, plusieurs tribus Qnno-turques, officiellement converties au christianisme, ne connaissent guère* d'autre dieu chrétien. Presque toute la religion des Tchouvaches du Volga se réduit en pèlerinages à ses sanc- tuaires, partout fort nombreux. On peut ainsi encore aujour- d'hui suivre, en Russie même, les diverses phases de l'évolution religieuse, du paganisme ou du fétichisme au christianisme.

La façon dont le paysan honore ses saints, l'idée qu'il se fait de leur puissance, de leur protection, de leurs rancunes, est souvent encore toute païenne. Il redoute leur vengeance et prend garde de blesser leur amour-propre. 11 cherche à gagner leur faveur et leur en veut de leur négligence. <' Te sert-il, prie-le; ne te sert-il pas, mets-le sous le pot », dit un dicton populaire ^ On sait que dans chaque maison, presque dans chaque chambre, la place d'honneur, un des angles de la pièce, selon un usage oriental, est occupée par les saintes images, ces dieux lares moscovites. Pour elles est le premier salut de tout Russe qui entre. Veut-il com- mettre un acte qui puisse les choquer, le pécheur a le soin de leur voiler la face. Ainsi les femmes de mœurs légères.

1. c GodiUia, moliUia; ne goditsis; gorchki pokrivat. »

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38 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Les Russes ont l'habitude d'honorer les saints et le Christ lui-même en faisant brûler des cierges devant leurs images. Durant les offices^ les fidèles, debout les uns derrière les autres, se transmettent de main en main les petits cierges à poser devant l'iconostase. Un jour, c'était la fête de saint Georges, un paysan passait ainsi deux cierges. <c Pourquoi deux? lui demanda-t-on. — C'est, répondit le moujik, qu'il y en a un pour le saint et un pour le serpent. » Plus d'un homme^du peuple serait enclin à rendre ainsi hommage en même temps & saint Georges ou à saint Michel et au dragon terrassé par le saint. Il y a dans leurs croyances une sorte de dualisme inconscient. La vie leur apparaît comme la lutte de deux principes opposés. On a cru retrouver dans les traditions populaires le souvenir de deux dieux ennemis : le dieu blanc, dieu du bien, le dieu noir, dieu du mal. Cette vue, & en croire les mythologues, a beau sembler inexacte, elle est d'accord avec les idées et la religion de nom1>re de moujiks. On dirait parfois que, sous leur christianisme, se retrouve une sorte de manichéisme latent. Maintes sectes populaires croient partout découvrir le diable et l'antéchrist.

Une chose plus d'une fois remarquée, c'est la facilité avec laquelle le moujik russe, le colon russe, transporté au milieu de populations idolâtres, en adopte les superstitions et parfois même les rites païens. En Sibérie notamment, un grand nombre de paysans orthodoxes se laissent prendre aux grossières séductions du chamanismeet figurent parmi les ouailles des chamans. Aux bords de la Lena, beaucoup fréquentent les sanctuaires bouddhistes des Bouriates, leurs voisins. Jusqu'aux environs d'Irkoustk, la capitale de la Sibérie orientale, siège d'un archevêché orthodoxe, on ren- contre, dans les izbas russes, des idoles bouriates, en même temps que des images de saint Nicolas dans les huttes des Bouriates. En Europe même, dans la région du Volga, le paysan subit souvent la contagion des superstitions poly- théistes ou fétichistes de ses voisins allogènes, les Tchou- vaches ou les Tchérémisses, par exemple. Il semble qu'à

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PAGANISME ET SORCEXLERIE. 39

demi émergé du paganisme, le moujik sent toujours près de s'y laisser retomber, quand il ne rencontre pas demain pour l'aider à en sortir. L'immensité du pays, l'éloigné- ment de centres intellectuels et religieux, l'insuffisance et la négligence d'un clergé à la fois trop peu nombreux et trop peu instruit, sont pour la religion autant de causes de corruption. Chez un pareil peuple, ce qui doit étonner, ce n'est point que le christianisme s'y allie souvent à des notions païennes, c'est que la foi chrétienne y ait vécu et duré, qu'elle n'ait pas été entièrement étoulTée par les ronces du paganisme.

Sous le polythéisme chrétien du moujik se retrouve une couche religieuse encore inférieure, qu'en creusant un peu l'on découvre également au fond des peuples de l'Occident, la sorcellerie. On ne saurait demander au paysan du Don on du Volga d'avoir perdu l'antique foi dans les sortilèges et les maléfices, alors que de semblables croyances rampent encore au fond des campagnes, dans les pays les plus ancien- nement civilisés. A cet égard encore, le spectacle que nous offre l'izba russe nous fait remonter de plusieurs siècles en arrière. En aucun pays contemporain, la confiance dans les charmes magiques, la crainte du mauvais œil et des mauvais présages, la foi dans les songes et les enchante- ments, ne sont aussi communes. Il est peu de villages qui n'aient leurs sorciers, et l'un des livres les plus répandus dans le peuple est le Sonnik, l'interprète des songes.

Ces superstitions sont tellement enracinées que, si l'on ne savait quelle peine a eu la. culture à en triompher en des pays autrement favorisés, l'on serait tenté d'en rejeter la faute sur le sol ou sur la race. Le Nord a toujours été la terre des magiciens et la sorcellerie y a conservé un carac- tère plus sombre. Entre toutes les races ou les nationalités de l'Europe, les Finnois ont, sous ce rapport, longtemps joui d'une sorte de primauté. Aucun peuple n'a eu plus de foi dans la force des enchantements. Les magiciens tchoudes ont, en Russie conrnie en Scandinavie, gardé leur antique

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40 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

renom. Les traditions ûnnoises^ les poésies recueillies dans les villages de Finlande, font à la sorcellerie une place unique dans la littérature. Le grand poème dont les runot, habilement soudées, ont formé le Kalevala, est Tépopée des conjurations magiques. Dans cette sombre Iliade ou cette brumeuse Odyssée du Nord, les héros, au lieu de com- battre avec le fer ou l'airain, luttent à coups d'incantations et de talismans, terrassant leurs ennemis et domptant les éléments par la puissance de leurs évocations. Le principal personnage, le vieux mtnoia Wâinâmôinen, n'est qu'un sorcier divin, l'Achille ou l'Ulysse de la sorcellerie. Lônnrot et les savants finlandais qui ont recueilli les runot du Kalevala ont également publié des formules d'enchante- ment et des exorcismes, destinés à conjurer tous les périls dont la colère d'êtres malfaisants peut menacer l'homme.

Chez les Finnois modernes, chez les Finlandais protes- tants du moins, la religion et la culture ont secoué le joug des plus grossières de ces superstitions. Il n'en est pas de même en Russie. Le Grand Russe, dans les veines duquel coule tant de sang finnois, le Russe qui, pour la sorcellerie, a été l'élève des devins tchoudes, est demeuré plus fidèle aux croyances de ses ancêtres et maîtres. Dans toutes les calamités publiques ou privées, en cas de maladie, en cas de disette ou d'épidémie, le moujik continue à recourir à la science du magicien et à l'expérience des sorcières. En certains villages, le paysan fait régulière- ment exorciser son champ par le sorcier après l'avoir fait bénir par le prêtre ; il est ainsi en règle des deux côtés. En Sibérie et dans certaines régions du nord, les sorciers et les chamans prélèvent une sorte de dîme pour protéger les villages contre les maladies et les épizooties. Ce ne sont pas seulement des paysans isolés qui consultent en secret les maîtres de la science noire; ce sont des villages entiers, publiquement et en quelque sorte officiellement, parfois après délibération des assemblées communales.

Jusqu'au centre de la Russie, dans les gouvernements

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CHRISTIANISME ET MAGIE. 41

qui entourent Moscou, on voit la population des campagnes recourir, pour chasser la peste bovine, aux rites de leurs ancêtres. Les femmes, rassemblées au milieu des ténèbres, pendant que les hommes demeurent enfermés, font à demi nues une procession nocturne. En tête marchent les saintes images, associant malgré lui le christianisme aux antiques cérémonies païennes. Des jeunes filles sont attelées à la charrue; elles tracent autour du village un sillon que des incantations traditionnelles interdisent à la peste de franchir. D'autres fois la maladie, personnifiée par un man- nequin de paille, est noyée dans la rivière, ou bien enterrée ou brûlée solennellement, avec un chien ou un chat On a vu, en temps de choléra, des payans du centre de Tempire contraindre leur prêtre en habits sacerdotaux à ensevelir, selon les rites de TÉglise, une poupée de cette sorte repré- sentant le choléra.

C'est contre la sorcellerie et non contre les dieux du paganisme que l'Église et le clergé ont eu le plus à lutter. Dans ce combat séculaire, le christianisme, loin de toujours triompher de son occulte adversaire, ne l'a emporté qu'en dégénérant lui-même, pour nombre de moujiks, en une sorte de magie sainte, officiellement consacrée par rÉglise et l'État. Aux yeux de maint paysan, les rites de l'Église ne sont que des charmes plus solennels et ses prières des incantations propres à conjurer les périls réels ou imaginaires. Pour lui, le prêtre est avant tout le dépositaire des saintes formules et le maître des célestes évocations; le Christ n'est, en quelque façon, que le plus puissant et le plus doux des enchanteurs ; Dieu n'est que le magicien suprême ^

Un des traits les plus marqués de la religion du moujik ce n'est pas seulement le formalisme extérieur, c'est l'atta- chement aux rites, à Vobriady comme disent les Russes. Cet attachement, qui a été, chez les Moscovites, le principe

h El MoQico protUgiosOj selon le titre de la pièce de TEspagnol Galderon.

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42 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

(l'un schisme et de nombreuses sectes, tient en partie au caractère national respectueux de toutes les formes, dans les choses profanes comme dans les choses sacrées; il tient aussi & la conception religieuse du peuple. Pour lui, le rituel et les paroles sacrées ont par eux-mêmes une vertu mystérieuse, on pourrait presque dire une vertu magique; les changer, c'est leur faire perdre cette vertu. Ainsi s'expliquent, par exemple, les longues controverses sur l'orthographe du nom de Jésus ou sur le signe de croix, dont, aujourd'hui encore, les Russes de toutes classes font un tel usage. Si la manière de se signer a coupé Tancienne Moscovie et, après elle, la Russie contemporaine, en deux partis ennemis, c'est que, pour la masse du peuple, le signe de croix n'était pas seulement une sorte de mémento du Crucifié et de profession de foi du christianisme, mais une espèce de signe magique, un préservatif contre le mauvais œil et contre les dangers du corps et de l'âme.

Si grossière que semble une pareil le religion, c'est encore là (nous devons le répéter) de la religion ; c'est encore là du christianisme ; et un christianisme qui, en réalité, ne vaut peut-être pas beaucoup moins que celui de plusieurs peuples des deux mondes. En Occident môme, si notre façon d'entendre la foi du Christ est généralement supérieure, elle ne Ta pas toujours été. Dans la dévotion du moujik, bien des pratiques que protestants et catholiques lui repro- chent comme d'indignes superstitions, ne sont que des restes d'un âge ailleurs évanoui, et, si Ton peut ainsi parler, des traits d'archaïsme religieux.

A côté des sorciers suspects de relations avec le Malin, il se rencontre, par exemple, des hommes ou des femmes faisant profession de piété que la crédulité populaire érige en une espèce de devins chrétiens. Ainsi parfois de dévotes appelées sviatochi, ou de pèlerins revenus de Terre Sainte, qui se plaisent à expliquer aux simples les phéno- mènes de la nature avec les mystères des Écritures. Le peuple des campagnes recherche les oracles de ces voyants

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COMMENT LU PEUPLE EST CHRÉTIEN. 43

illeltrés qui souvent inventent ou répandent de nouvelles sectes. Gomme toujours en pareil cas, il est malaisé de distinguer les illuminés des imposteurs, d'autant que, chez les visionnaires comme chez les hystériques, la volonté est souvent la dupe ou la complice de Thallucination. Il n'y a, dans tout cela, rien qu'on ne puisse retrouver en bien d'autres contrées, à des époques peu reculées. Il en est de même des possédés que leurs parents transportent^ pour les guérir, sur la tombe des saints en renom. Il en est de môme encore des c< innocents », comme le bienheu- reux Yassili de Moscou, qu'ainsi que l'Orient musulman, la Russie populaire continue à entourer d'une sorte de vénération religieuse.

Est-ce uniquement par la naïveté de ses conceptions ou par ses pratiques enfantines que le peuple russe a droit au titre de chrétien? Nullement; s'il est chrélien, ce n'est pas seulement par les dehors, par ces rites auxquels il attache tant de prix, c'est aussi par le dedans, par l'esprit et par le cœur. Peut-être même mérite-t-il plus, à cet égard, le nom de chrétien que beaucoup de ceux qui le lui contestent. A travers cette religion obscurcie et comme épaissie par son ignorance et sa grossièreté, on retrouve souvent chez lui le sentiment religieux dans toute sa no- blesse. Sous ce demi-paganisme, et jusque sous les aber- rations de sectes bizarres, se fait jour l'esprit chrétien dans ce qu'il a de plus intime et de plus singulier, tel qu'en la plupart des pays de l'Occident il n'apparaît presque jamais dans les couches populaires.

De tous les peuples contemporains, le Russe est un de ceux où il est le moins rare de rencontrer les aspirations propres au christianisme, et les vertus qui en ont fait une religion unique entre toutes, la charité, l'humilité, et chose moins commune encore, chose ailleurs presque inconnue de l'homme du peuple, l'esprit d'ascétisme et de renoncement, l'amour de la pauvreté, le goût de la mortification et du sacrifice. S'il comprend mal la doctrine

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44 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

du Christ, s'il est peu au fait des dogmes de l'Eglise, d'autant que son clergé omet parfois de les lui enseigner, le moujik entend la morale et les conseils du Christ; son cœur en sent Tesprit A-t-il l'intelligence ou l'imagination encore païenne, il a déjà l'Âme chrétienne. A travers l'impur alliage des superstitions, sous la rouille des sectes, reluit l'or de l'Évangile,

Pour s'expliquer ce singulier phénomène, moins extraor- dinaire et moins rare peut-être chez les pauvres d'esprit que nous ne le croirions de loin, il faut dire que cette com- préhension de l'Évangile, que cette disposition à se péné- trer du sentiment chrétien, semble tenir en partie au caractère ou au génie national, à de secrètes affinités entre la foi chrétienne et le fond de l'âme russe. TertuUien, par un sublime paradoxe, disait de l'àme humaine qu'elle était naturellement chrétienne. Si cela a jamais été vrai, c'est peut-être surtout de la Russie et des Slaves du nord. Entre l'Évangile et la nature russe il y a une sorte de conformité, si bien qu'il est souvent difficile de décider ce qui revient vraiment à la foi et ce qui appartient au tem- pérament national.

Une chose manifeste, c'est qu'en tombant sur la terre russe, dans les tourbières des forêts, et dans les grandes herbes de la steppe, la mystique semence du semeur de l'Évangile n'est pas tombée sur un sol ingrat. Les ronces du paganisme et les broussailles de la superstition ne l'ont pas empêchée d'y lever, d'y donner parfois ses fleurs les plus délicates et ses fruits les plus exquis. Ce peuple, que certains de ses fils se plaisent à mettre hors du Christia- nisme, est du petit nombre de ceux qui ont conservé l'idée de la sainteté; chez lesquels cette haute vision, si étran- gère aux foules de l'Occident, est demeurée populaire et vivante, avec ce qu'elle a pour nous de sublime et d'étrange. Le paysan russe est presque le seul en Europe à chercher encore la perle de la parabole évangéliquc et & vénérer les mains qui semblent l'avoir trouvée. Ce qui est l'essence

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COMMENT LE PEUPLE EST CHRÉTIEN. 45

(lu christianisme, il aime la croix ; il ne la porte pas seu- lement à son cou, en cuivre ou en bois de cyprès, il se réjouit de la porter dans son cœur. Il n'a pas désappris la valeur de la souffrance; il en goûte la vertu; il sent l'effl- cacité de l'expiation et en savoure l'amère douceur. Un des appâts qui l'attirent aux sectes, c'est le désir de souffrir pour la vérité; c'est la soif de la persécution et du martyre. « La souffrance est une bonne chose; Mikalka a peut-être raison de vouloir souffrir, » dit un des héros de Dostoievsky *.

Ces sentiments se retrouvent dans la littérature, depuis que cetle littérature s'est rapprochée du peuple; non point, il est vrai, chez les écrivains « démophiles » à tendances révolutionnaires qui exaltent le paysan sans le connaître ou le comprendre, mais chez les grands romanciers dont l'àme a pénétré son Âme, qui, parfois, pour mieux s'iden- tifier à lui, n'ont pas craint de dépouiller l'homme cultivé. Ainsi de Léon Tolstoï; ainsi de Dostoievsky; ainsi même d'Ivan Tourguénef, quoique, à l'inverse de ses grands émules, l'auteur des Reliques vivantes eût personnellement la tête libre de toutes fumées mystiques.

Chose singulière, cette littérature russe contemporaine, presque tout entière œuvre de sceptiques libres-penseurs, est par certains côtés une des plus religieuses de l'Europe. Le fond en est souvent, à son insu, secrètement chrétien. Les romanciers sont avant tout préoccupés de l'dme, de la conscience et de la paix du cœur ; ils ont le souci anxieux de l'énigme de l'existence et des mystérieuses destinées humaines. A travers leur rationalisme perce le sentiment religieux dans ce qu'il a de plus obsédant. Chez eux, le christianisme s'est, pour ainsi dire, volatilisé. On peut leur appliquer la belle image d'un de nos penseurs : pareille à ces vases qu'imprègnent encore des parfums éva- porés, la littérature russe, comme l'âme russe, reste sou- vent imbue des sentiments d'une foi évanouie. Du peuple, comme du sol, s'élève jusqu'aux froides couches lettrées une sorte de vapeur religieuse.

l . Crime et Châtiment.

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CHAPITRE IV

Du dualisme de la Russie lettrée et de la Russie populaire, au point de vue religieux. — Si le peuple cq est resté au moyeu &ge, les classes supérieures eu sont souvent encore au dix-huitième siècle. — En quel sens l'état reli- gieux de la Russie est inverse de celui de la France. — De quelle façon la diffusion des idées révolutionnaires tend à modifier cette situation. — Efforts de l'État pour fortifier Pascendant de la religion. — Du <t cléricalisme » gouvernemental. — Rôle de TËglise an point de vue politique. — Lien séculaire de la foi orthodoxe et de la nationalité. — La Russie patronne de l'orthodoxie. — De quelle manière l'État, de même que la nation, conserve un caractère religieux et confessionnel. — Comment Tautocralie russe est une sorte de théocratie.

En Russie, de même que dans le reste de l'Europe, Tëre de runanimité morale est passée pour ne plus jamais reve- nir peut-être. La religion a cessé de « relier » toutes les âmes; elle a perdu son sens étyniologique ; elle n'enveloppe plus les intelligences d'une atmosphère commune. Ici se montre un des contrastes que Ton retrouve partout en Russie. Ici se manifeste le dualisme qui, depuis Pierre le Orand, coupe la nation en deux. Nulle part la religion n'a une telle influence ; nulle part elle n'en a si peu. Tandis que le gros de la nation est demeuré sous son empire, des classes presque entières se vantent d'en avoir secoué le joug. Cette seule opposition expliquerait comment l'action du christianisme et l'importance de la religion sont jugées d'une manière si diverse.

A cet égard, les classes cultivées, « l'intelligence », comme on dit là-bas, et le peuple, les deux Russies super- posées et presque étrangères l'une à l'autre, semblent appar- tenir à deux âges différents, sans qu'aucune d'elles peut- être soit tout à fait notre contemporaine. Si l'une nous

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ÉTAT RELIGIEUX DES CLASSES CULTIVÉES. 47

paraît en être toujours au moyen tge, au quinzième ou au quatorzième siècle, l'autre en est fréquemment restée au dix-huitième siècle, à l'incrédulité frivole ou au naïf phi- losophisme antérieur à la Révolution. Dans les salons de Pétersbourgy un Mesmer, un Saint-Martin, un Cagliosiro, tous les rêveurs ou les faiseurs de la fin du dix-huitième siècle, auraient bien des chances de rencontrer le même accueil que chez les contemporains de Catherine II. Pour être plus ou moins sceptique et n'accorder qu'une foi limitée aux dogmes d'aucune Église, alors même qu'il en observe décemment les rites, le beau monde n'a pas tou- jours renoncé A tout commerce avec le surnaturel. Si nom- bre d'hommes et de femmes croient de leur dignité d'êtres cultivés de se confiner dans la sphère des réalités scienti- fiques, bien peu se résignent à ne pas dépasser les étroites frontières des connaissances positives et savent s'arrêter aux bords obscurs de l'incognoscible. Parmi les contemp- teurs les plus décidés des chimères métaphysiques et des illusions religieuses, plus d'un se donne carrière dans les utopies du millénarisme humanitaire. D'autres en revien- nent, comme leurs arrière-grands-pères, à une sorte de théosophie ou d'illuminisme nébuleux. L'obsession de l'in- connu, le goût toujours renaissant du merveilleux, avec cette sorte de mysticisme inconscient qui travaille l'homme russe, apparaissent sous les formes les plus diverses jusque dans les classes instruites. Tel qui, pour scruter la nuit des destinées humaines, méprise les lointaines clartés de la religion et le demi-jour de la foi, recourt volontiers aux troubles lueurs des visionnaires et des magnétiseurs. A défaut du christianisme, on fait appel au spiritisme.

Pétersbourg est une des villes où le « médiumisme », comme on disait aux bords de la Neva, a excité Je plus d'engouement. Il n'y a certes là rien de singulier; ne faut- il pas partout, en pareil cas, faire la part de la vogue, du besoiu de nouveauté et de distraction? Ce que je n'ai guère vu qu'en Russie, c'est, dans le monde scientifique, des

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48 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

savants de profession se passionner pour de semblables questions. Je ne crois pas que, en aucun autre pays, des naturalistes ou des chimistes aient jamais exposé dogmati^ quement les preuves du spiritisme, que des revues sé- rieuses se soient appliquées à démontrer la théorie de <c la matérialisation » de la main des esprits, qui opèrent pour ' l'édification des croyants *.

Entre l'état religieux de la Russie et celui d'une notable partie de l'Occident, il n'y en a pas moins une différence capitale, pour ne pas dire un contraste. La situation est en quelque sorte inverse. L'axe religieux est déplacé, le point d'appui de la foi chrétienne retourné. Tandis qu'en plu- sieurs pays de la vieille Europe, en France et en Angle- terre notamment, la religion, devenue suspecte au bas peuple qu'elle a si longtemps consolé, s'est en grande par- tie réfugiée dans les hautes classes, dont le dix-huitième siècle lui avait fait essuyer les dédains ; chez les Russes, les croyances chrétiennes vont en diminuant de bas en haut. En bas, chez le paysan, chez le marchand, chez l'ou- vrier même, la foi ; en haut, chez les classes cultivées, le scepticisme ou l'indiflérence. Celte sorte d'interversion des rôles est avant tout imputable à l'état social et à l'iiistoire. Plus le peuple montre de foi, plus il reste altaahé aux croyances de ses pères, et plus les classes supérieures sont portées à regarder la religion comme bonne pour le peuple, moins elles sentent le besoin de la soutenir de l'autorité de leur exemple. Le sentiment aristocratique est alors d'ac- cord avec l'orgueil du savoir pour pousser à mettre sa vie comme ses idées au-dessus des règles communes. Le frein social est assez solide pour qu'on ne se fasse pas scrupule de ne s'y point soumettre. Ainsi longtemps de la Russie ; l'empire de la religion semblait assez fort pour qu'en le secouant elles-mêmes, les classes civilisées ne craignis-

1 . C'est ce qu'ont fait, par exemple, M. le professeur Wagner et M. le pio- fesseur Boutlérof dans le Rousskii, Veêinik en 1875 et 1876.

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ÉTAT Religieux des hautes classes : cléricalisme. 49

sent pas de Tébranler au-dessous d'elles. Ce n'est pas qu'il y eût moins d'hypocrisie (il y a partout, en pareil cas, plus d'instinct que de calcul), c'est plutôt qu'il y avait plus de frivolité et moins d'expérience.

Qu'un jour, à une époque prochaine peut-être, il y ait dans la société russe une reprise religieuse analogue à celle dont a été témoin le dix-neuvième siècle en Angle- terre, en France, en maintes parties de l'Allemagne, on ne saurait en être surpris. Là, tout comme ailleurs, un des effets de la propagande révolutionnaire parmi les foules sera de ramener à la vieille foi les sympathies des esprits, des professions, des classes qu'effrayent les progrès de la démocratie et les menaces du socialisme. Assaillie comme un obstacle par les uns, la religion est par les autres défendue comme un rempart. Le flot de la Révolu- tion n'a qu'à grossir ou à se rapprocher, pour que la foi religieuse apparaisse comme une digue contre le déborde- ment des idées subversives, et qu'on voie les mains qui se faisaient un jeu de la miner, s'efforcer de la relever.

Il y a déjà, en Russie, des symptômes d'un pareil revi- rement. Cela est sensible dans la haute société, dans les couches aristocratiques. Une certaine liberté d'esprit y est- elle toujours de mise, le respect, si ce n'est la pratique, de la religion y est de bon ton. L'impiété, l'athéisme tranchant, on les laisse à de moins raffinés. Cela est plus sensible encore dans le monde officiel, où la politique a toujours tenu la religion en honneur. Plus la propagande révolutionnaire lui adonné de soucis et plus le gouvernement a été pris de ferveur religieuse.

Ainsi à diverses époques, sous Nicolas et sous Alexan- dre III notamment. Le « nihilisme » a valu à la Russie un réveil de ce zèle officiel. L'État a tout fait pour fortifier l'ascendant des croyances religieuses, non seulement sur le peuple, mais sur toutes les classes de la nation, dans tous les établissements d'instruction, de l'école populaire aux universités. À cet égard, la politique impériale, sous m. • 4

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50 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Alexandre 111, comme autrefois sous Nicolas, eût, en tout autre pays, été qualifiée de cléricale.

Beaucoup de Russes, il est vrai, affirment que toute espèce de « cléricalisme » est incompatible avec la Russie, incompatible avec l'orthodoxie orientale. N'est-ce pas là encore une prétention que les faits peuvent démentir? Si cet équivoque terme de cléricalisme, mal défini en Occident même, semble particulièrement impropre en Russie, c'est d'abord que l'Église et l'État y sont trop intimement liés pour que l'activité de l'Église s'exerce aux dépens de l'État et contre l'État ; c'est ensuite que le clergé est loin d'y pos- séder, ou d'y pouvoir revendiquer le même ascendant que dans les pays catholiques. Presque entièrement isolé de ses compatriotes, formant lui-même, comme nous le ver- rons, une sorte de caste, le clergé russe a peu de rap- ports avec les autres classes et, par suite, peu d'empire sur elles, en haut surtout. Pour la noblesse, pour l'Etat lui-même, l'Église a longtemps été une Église de paysans, ses prêtres un clergé de moujiks. Cela a-t-il empêché rÉtat de la soutenir de son autorité, de lui prêter, d'une manière constante, ce qui lui fait défaut presque partout en Occident, l'appui de la loi et du bras séculier? Repousse- t-on le terme de clérical, le gouvernement russe s'est maintes fois montré piétiste. L'État, en effet, peut faire du piétisme ou du cléricalisme, peu importent les mots, par calcul politique autant que par conviction religieuse; l'État peut être dévot par instinct de conservation, dans son propre intérêt, bien ou mal entendu, et non dans l'intérêt d'une Église ou d'une doctrine. Même en pays catho- liques, la plupart des hommes que leurs adversaires trai- tent de cléricaux ont beaucoup moins en vue l'avantage du clergé, ou la défense de la foi, que le bien de l'État et de la société.

L'Église russe a conservé des droits et prérogatives dont aucune autre Église ne jouit en Europe, Nulle part le spirituel et le temporel ne sont restés aussi étroitement

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RELIGION ET NATIONALITÉ. 51

unis; nulle part la religion n'est aussi protégée. Il est vrai que, selon la règle commune, ses privilèges vis-à-vis du pays, l'Église a dû les payer en dépendance vis-à-vis du pouvoir.

Une des raisons de cette intimité de l'État et de l'Église c'est qu'en Russie la religion est demeurée essentielle- ment nationale. Cela explique comment l'Église excite si peu de haine jusque dans les cercles où l'on est le plus rebelle à ses dogmes. Le scepticisme est commun dans les classes cultivées; l'esprit de négation y est souvent tran- chant; l'Église y est rarement attaquée. L'indifTérence n'est point seule, comme en Occident, à retenir dans son sein les hommes qui franchissent les limites du dogme. En perdant la foi de ses enfants, l'Église russe garde généra- lement leur sympathie. Comme certains Qls, on en voit qui lui témoignent de TafFection en lui montrant peu de respect ou même peu d'estime. Le plus grand nombre reportent sur elle une part de l'attachement qu'ils ont pour leur patrie. Les deux choses leur paraissent liées; le Russe qui ose renoncer au culte de ses ancêtres est honni moins comme apostat à sa foi que comme traître à son pays. C*est que l'Église est pour eux chose russe; qu'elle est avant tout une institution nationale, la plus ancienne et, malgré tout, la plus populaire de toutes. C'est que, non seulement elle a contribué à former la nation et à faire la Russie, mais qu'aujourd'hui même elle en est res- tée le ciment.

Le peuple russe n'est pas encore entièrement sorti de cette phase où la religion tient lieu de nationalité et se confond avec elle. Pour les masses, bien mieux, pour les hautes classes, pour le gouvernement lui-même, il n'y a de vrais et foncièrement Russes que les orthodoxes*. « Autocratie, orthodoxie, nationalité », disait l'empereur Nicolas, et de cette triple devise, reprise par l'empereur Alexandre III,

1. Voyez ci- dessous^ IW. IV, chap. i.

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52 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

les deux derniers termes, regardés comme équivalents, sont les moins contestés. Pour le moujik, russe ou ortho- doxe semblent synonymes. Le paysan, dont le nom tradi- tionnel signifie chrétien^, le paysan, quand il s'adresse à ses pareils, les appelle orthodoxes, mettant à l'orientale la religion à la place de la nationalité. Veut-on dans le peuple exciter la fibre nationale, c'est la foi qu'il faut toucher. Ainsi ont toujours procédé les hommes qui ont poussé la Russie à guerroyer en Orient. C'est pour les souffrances des orthodoxes opprimés par le musulman, que le cœur du peuple battait en 1878, sous Alexandre II, comme un demi-siëcle plus tôt sous Nicolas. Ce n'est qu'à une époque relativement récente que l'idée d'affinité de races a tendu, dans les cercles cultivés, à se substituer à l'idée de frater- nité religieuse; chez les masses, celle-ci a toujours primé. Pour remuer les couches profondes, il n'y a qu'à leur montrer des orthodoxes à délivrer, ou la croix à relever sur la coupole de Sainte-Sophie. Veut-on réveiller les passions guerrières, ce n'est pas le clairon qu'il faut sonner; ce sont les cloches des trois cents églises de Moscou. Le vieil esprit des Croisades couve encore dans le sein du peuple. Peut-être un jour l'entraînera-t-on ainsi en Asie jusqu'au tombeau du Christ, sauf à s'arrêter, comme les Francs de la quatrième croisade, à faire des conquêtes en chemin.

Ce lien de la religion et de la nationalité, l'histoire l'a noué et les siècles n'ont fait que le resserrer. Sous ce rap- port, la Russie nous a rappelé l'Espagne*, avec cette diffé- rence que toutes ses luttes nationales, toutes ses guerres politiques, à l'Occident comme à l'Orient, ont pris pour le peuple l'aspect de guerres de religion. Qu'il eût affaire à l'Asie ou à l'Europe, au Nord ou au Midi, au Mongol ou au Turc, au Suédois ou au Polonais, à l'Allemand ou au Fran- çais môme, c'était toujours l'infidèle, l'hérétique, le schis-

1 . Le sens est le même si on fait dériver krestianine (paysao) de krestj

croix.

2. Voyez l. I, liv. IV, chap. m, p. 239-240 (2- édit.).

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RELIGION ET NATIONALITÉ. 53

matique qu'il avait à combattre. Son ennemi était toujours i'ennemi de Dieu. Ce sentiment a survécu à l'émancipation du joug tatar. Il lui était antérieur. Déjà, dans la Russie des apanages, le baptême était regardé comme la marque distincUve du Russe vis-à-vis des populations allogènes. Déjà la foi était le garant ou la marque de la nationalité. Le Finnois ou le Finno-Turc converti était regardé comme Russe. Dans la cuve baptismale se combinaient les élé- ments d'où devait sortir le peuple nouveau. C'est l'ortho- doxie, non moins que l'autocratie, qui a fondé l'unité russe; elle a créé et conservé la conscience nationale ^

Gomment, après cela, les théoriciens de la nationalité, les Russes résolus à vanter tout ce qui est russe, les slavo- philes et leurs émules, ne se seraient-ils pas faits les pané- gyristes de l'Église nationale? Ils n'y ont pas manqué; les Samarine, les Aksakof, les Khomiakof ont célébré à l'envi les mérites et les services de l'orthodoxie orientale. Ils n'ont pas craint d*en établir la supériorité sur toutes les autres formes vivantes du christianisme. Us ont été jus- qu'à montrer dans le peuple russe le représentant de la vraie civilisation chrétienne, parce que le Russe possède, dans l'orthodoxie, le vrai christianisme. A force d'exalter leur Église, de lui chercher des titres aux yeux même des incrédules, certains slavophiles ont, par le rationalisme de .leurs arguments, éveillé les défiances de cette orthodoxie dont ils s'étaient constitués les apologistes. Quelques-uns ont eu la surprise de se voir censurés par le Saint Synode*. Par son principe, il est vrai, leur apologétique était autant politique que religieuse. L'apôtre était, chez eux, au ser- vice du pçitriote.

S'ils ne donnent pas dans les exagérations systématiques des slavophiles, la plupart des Russes croient devoir à

1. Entre tous les écrivains qui ont mis ce fait en lumière, je citerai spécia- lement ftavéline^ Mysli i zamêtki o Roussko'i ùtorii.

2. Plusieurs ouvrages de G. Samarine et de Khomiakof n'ont pu ainsi être imprimés qu'en Allemagne.

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54 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

leur pays de faire taire leurs préférences religieuses per- sonnelles devant ce qui leur semble un intérêt national, ce En religion, me disait à Moscou une femme du monde, je suis simplement chrétienne, sans attache à aucune con- fession; mes tendances seraient plutôt protestantes; mais» comme Russe, je suis passionnément orthodoxe. » Telle est la pensée, si ce n'est le langage, de la plupart de ses com- patriotes : étant Russes, ils sont orthodoxes ou pravo- slaves, ainsi qu'on dit en russe.

Le rôle déjà séculaire de patronne de l'orthodoxie a été trop avantageux à la Russie pour qu'aucun patriote ose en faire Q. De pareilles missions historiques apportent d'or- dinaire autant de profit que d'honneur. Les considérations politiques et l'instinct populaire sont d'accord pour ne pas le laisser oublier à Pétersbourg. Entre les Russes et l'Orient grec ou roumain, la religion est le seul lien qui subsiste. Entre eux et leurs congénères du Danube, elle est peut-être encore le moins fragile, car, tôt ou tard, chez les Slaves émancipés par l'aigle moscovite, les affinités de race s'effaceront devant le sentiment national ; le Slave disparaîtra sous le Serbe, sous le Bulgare, Les Bulgares entendraient la messe en latin que la Russie n'aurait pas plus de prise sur eux que sur les Polonais. Si, parmi les Grecs, les Roumains, les Serbes même, la politique russe a gardé quelques sympathies, c'est surtout parmi le clergé. Cet instrument religieux viendrait à s'user en Europe qu'il pourrait encore servir en Asie, où déjà il a ouvert aux tsars la Géorgie et le Transcaucase. L'orthodoxie a valu au peuple russe une sorte de priniato donl, à l'inverse d'autres nations, en cas analogue, l'empire du nord n'en- tend pas se dépouiller lui-même.

Au dehors comme au dedans, les destinées de l'État sem- blent liécH aux destinées de l'Église. Après avoir été le premier facteur de la nationalité russe, l'orthodoxie orien- tale a été le premier élément de sa grandeur. Ce qu'elle était sous les Rurikovilch et les vieux tsars, elle Test

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COMMENT LA RUSSIE EST UN ÉTAT CHRÉTIEN. 55

encore, près de deux siècles après Pierre le Grand. De nos jours même, nous devons le répéter, la religion est restée la pierre angulaire de l'Empire. Sur elle repose tout TÉtat autocratique. Il nous faut terminer ces réflexions par où nous les avons commencées. La Russie n'est pas seule* ment un pays chrétien, c'est encore, à bien des égards, un État chrétien. Et, quand nous disons qu'elle est demeurée un État chrétien, nous avons bien moins en vue la situa- tion légale de l'Église, ou la conception officielle de l'État, que les notions populaires.

Les vieilles lois russes donnent fréquemment à l'empereur le titre de souverain chrétien, et c'est à ce titre qu'elles reconnaissent aux tsars une autorité sans limite. Le code, le svod^ débute en proclamant le pouvoir autocratique et en réclamant pour lui l'obéissance au nom de la loi divine, dans les termes mêmes prescrits par l'apôtre*. Mais, encore une fois, ce qui fait de la Russie un État chrétien à base religieuse, c'est bien moins la loi et l'enseignement officiel de l'État ou de l'Église que la notion de l'immense majorité du peuple. Pour le paysan, le tsar est le représentant de Dieu, délégué par le ciel au gouvernement de la nation. Là sont, pour la conscience populaire, le principe et la justifi- cation de l'autocratie. Là est la raison de l'espèce de culte public et privé rendu par le moujik au tsar, oint du Sei- gneur. Il a réellement pour son souverain une religion souvent poussée jusqu'à la superstition ; mais le culte qu'il lui rend dans son cœur, comme par ses actes, le paysan le fait remonter au Dieu que l'Église appelle le roi des rois et ses livres slavons le tsar éternel. C'est pour cela qu'il se courbe et se prosterne devant lui et parfois se signe à son passage, comme devant les saintes icônes. Pour son peuple, l'empereur sacré au Kremlin a un caractère strictement

1. € L'empereur de Russie est un monarcpie autocratique au pouvoir ilH- mité {néogranitchennyx). Dieu lui-même commande qu'on soit soumis au pouvoir suprôroe, non seulement par crainte du chîitiment, mais encore par motif de couBcience. » Ce sont les termes de saint Paul : Romains, XIII, 5.

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56 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

religieux ; le tsar est le lieutenant et comme le vicaire de Dieu; cela explique l'autorité et Tingérence que le peuple orthodoxe lui a laissé prendre dans l'Église. A plus forte raison, cela explique l'esprit de docilité, des masses, le peu de goût d'une grande partie de la nation pour les libertés politiques. Le tsar gouvernant au nom de Dieu, n'est-il pas impie de lui oser résister? L'Église ne lance- t-elle pas, chaque année, l'anathème contre les téméraires qui ne craignent pas de mettre en doute la divine vocation du tsar et contre les rebelles à son autorité* ? La soumis- sion aux puissances n'a-t-elle pas été commandée par l'apôtre; et l'obéissance et l'humilité ne sont-elles plus les premières vertus chrétiennes? Ces sentiments ne sont pas toujours confinés dans le peuple. L'un des chefs du slavo- philisme, Constantin Âksakof, dans un mémoire remis à l'empereur Alexandre II, le conjurait de ne pas se des- saisir de l'autocratie, parce que, de toutes les formes de gouvernement, c'était la plus conforme à l'Évangile*.

Un survivant des luttes du nihilisme, se plaignant des privilèges accordés au clergé, s'attaquait à ce qu'il appe- lait la théocratie russe*. Ce mot jeté à la légère, comme un reproche banal, par un révolutionnaire, pourrait, à bien des égards, être pris au sens propre. Le gouvernement russe n'est pas sans droit au titre de théocratique. Chez lui, la théocratie est à la base de l'autocratie. Et cela n'a rien de surprenant : il en a été de môme ailleurs. Chrétiens

1. d A ceux qui pensent que les monarques orthodoxes ne sont point élevés au. trône par suite d^une bienveillance spéciale de Dieu; et que, lors de Ponc- tion (à leur sacre), les dons du Saint-Esprit ne leur sont point infusés pour Taccomplissement de leur grande mission; et qui osent se soulever contre eux et se révolter, tels que Grichka, Otrépief, Jean Mazeppa et autres pareils : anathème, analhëme, anathème. »

Ces imprécations, particulières à TÉglise russe, sont récitées solennellement dans Toriicc « de l'orthodoxie », où elles font suite aux anathèmes contre les athées et les hérésiarques.

2. Mémoire rédigé à l'avènement d'Alexandre H et publié, en 1881, par Ivan Aksakor, pour l'édification de l'empereur Alexandre III.

3. Stepniak (pseudonyme) : Russland under the tzars, Londres, 1885.

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ARISTOCRATIE, THÉOCRATIE. 57

OU musulmans, la plupart des gouvernements autocra- tiques ont eu un principe religieux. L'Église, au lieu de dominer le pouvoir civil, a beau lui sembler subordonnée, le gouvernement russe est demeuré une théocratie, en ce sens qu'il s'appuie tout entier sur la foi religieuse. J'ose- rais, à cet égard, le comparer au gouvernement des Hé- breux qui, sous leurs rois comme sous leurs juges, fai- saient profession d'être gouvernés par Dieu et par la loi divine. Le rapprochement est d'autant plus naturel que le Russe, lui aussi, s'est, depuis d^s siècles, habitué à se regarder comme le peuple élu, comme le peuple de Dieu. Les (Ils de la sainte Russie ont, pour leur gosoudar^ quelque chose du sentiment que pouvaient avoir les Hébreux pour leurs rois ou, comme dit le Slavon, pour leurs tsars David et Salomon. Qu'est-ce au fond que le régime russe, cette sorte d'anachronisme vivant dans l'Europe moderne? Le tsarisme n*est qu'une théocratie patriarcale, déguisée par la nécessité des temps et l'influence du voisinage en mo- narchie militaire et bureaucratique ^

1. Comparez t. U, liv. VI, chap. i, p. 552 (2' édit.}.

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LIVRE II

L'ÉGLISE ORTHODOXE RUSSE.

CHAPITRE I

Caractère général de Torlhodoxie orientale. — Faut-il y voir la forme slave du christianisme ? — Orthodoxie et pravoslavie. — De rinfëriorité de PÉglise gréco-russe dans l'histoire de la civilisation. — Où doit-on en chercher la raison ? — Des différences dogmatiques entre les deux Églises. — Opposition de leurs points de vue. — Comment l'immobilité de l'orthodoxie orientale peut être favorable h la libertéde penser. — La constitution de TËglise gréco-russe. — Absence d'autorité centrale. — Ses conséquences. — Tendance à former des Églises nationales. — Annexions de l'Église russe et démembrement du patriarcat byzantin. — Le « phylétisme ». — Gomment, dans l'orthodoxie orientale, les luttes religieuses recouvrent d'ordinaire des querelles politiques.

Comme TÉglise anglicane, l'Église russe est une Église nationale; comme notre ancienne Église gallicane, c'est, en môme temps, une branche d'une grande communion chré- tienne élevée au-dessus des divisions de peuples et d'États. Cette communion se donne à elle-même le nom de Sainte Église catholique^ apostolique, œHhodoxe; nous la désigne- rons sous cette dernière dénomination, qu'emploient de préférence ses fidèles, réservant le terme de catholique pour sa grande rivale d'Occident.

A l'époque de sa rupture avec Rome, l'Église orthodoxe orientale ne comptait peut-être point 20 millions d'adhé- rents; aujourd'hui elle en a environ 100 millions, dont près de 80 sont sujets de la Russie*; sur le reste, la moitié sont

1. Il faudrait défalquer de ce nombre plusieurs millions pour les sectaires

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L'ORTHODOXIE ORIENTALE EST-ELLE SLAVE? 5^

des Slaves de Tancienne Turquie ou de rAutriche-Hongrie. Dans cette Église> originairement tout hellénique et que nous appelons encore du nom de grecque, le nombre a passé aux Slaves, et la civilisation, comme la puissance, donne le premier rôle à la Russie.

On a souvent vu dans le catholicisme la forme latine du christianisme, dans le protestantisme la forme germa- nique; les Russes aiment à regarder l'orthodoxie comme la forme slavonne. Il y a, au moins, cette différence qu*au lieu de se la façonner à eux-mêmes, les Slaves, selon leurs habitudes d'emprunt, ont reçu d'autrui leur foi toute faite; par suite, ils se sont presque également partagés entre les deux Églises rivales.

La vérité est que la religion a coupé en deux le monde slave. A prendre Thistoire,. l'orthodoxie orientale n'est pas plus slave que le catholicisme romain. Le Russe, le Serbe, le Bulgare en ont-ils fait leur culte national, le latinisme n'a guère été moins national chez les Polonais, les Slo- vènes, les Croates, voire môme chez les Tchèques. Des Slaves d'ordinaire regardés comme foncièrement ortho- doxes^ il en est qui ont longtemps flotté entre Byzance et Rome. Ainsi naguère, sur le sol russe, les Ruthènes; ainsi, au temps de leur grandeur, les Bulgares. Si, parmi les Slaves contemporains, la supériorité numérique appartient au rite oriental, la cause n'en est nullement une secrète sympathie de race; elle est tout entière dans la géogra- phie et la politique. Il n'y a guère là qu'un phénomène de gravitation. Gomme des corps attirés en sens contraire, les Slaves d'Orient et les Slaves d'Occident, en allant les uns à Sainte-Sophie, les autres à Saint-Pierre, n'ont fait qu'obéir aux lois de l'attraction.

En dépit des doctrines en vogue à Moscou, les Slaves catholiques sont aussi Slaves que les Slaves orthodoxes.

russes, mais, comme nous le verrons, le chiffre est difRcile à déterminer, et la plupart sont en révolte contre TÉglise ofllcielle de TEmpirc plutôt que contre TËglise orthodoxe.

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60 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Il est vrai que les premiers ont généralement subi plus d'influences étrangères. C'est un point qu'il est difficile de contester; on ne saurait même refuser aux slavophiles de Moscou que la religion y a été pour quelque chose. Le slavisme des Slaves du rite latin vous semble-t-il moins intact, le développement en a-t-il été moins libre ou moins spontané, la religion n'en a été que la cause indirecte. La principale raison, c'est la supériorité de la civilisation latine transmise par Rome, sur la civilisation byzantine puisée à Constantinople. Si, aux yeux des Russes, les Slaves catholiques semblent plus ou moins dénationalisés, c'est qu'ils n'ont pas en vain approché de la culture occidentale. A y bien regarder, ils ne vous semblent peut-être moins Slaves que parce qu'ils ont été plus civilisés.

Au terme grec d'orthodoxe, le russe a substitué le vo- cable slavon « pravoslave ». Bien que calqué sur le grec, ce mot pravoslave a, pour les étrangers, le défaut de prêter à l'équivoque, comme si l'orthodoxie était de nature ou d'origine slave. 11 n'y a là, faut-il le dire, qu'une ren- contre de sons*. Pour s'appeler en russe ou en slavon pravoslavie, l'orthodoxie orientale n'a rien de spécialement slave. Loin qu'il y ait une confession, une foi slave, il n'y a même pas, à proprement parler, de rite slave, les Slaves ayant une langue liturgique plutôt qu'une liturgie par- ticulière. Y a-t-il une Église russe, une Église serbe, une Église bulgare, il n'y a point d'Église slave. Pour imposer leur nom à la vieille orthodoxie grecque, il ne suffit point aux Slaves d'y être en majorité. Les peuples de souche germaine seraient tous restés fidèles à Rome que l'Église catholique n'en serait pas pour cela plus germanique. En fait, les Slaves orthodoxes ont été les prosélytes des Grecs, comme les Germains et les Anglo-Saxons l'ont été de Rome. La foi qu'ils ont reçue de leurs instituteurs byzan-

1. La ressemblance phonéUque avec le terme ethnographique est acciden- telle ; traduire pravoslave par orlhoslave, c'est faire un jeu de mois.

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L'ORTHODOXIE ORIENTALE EST-ELLE SLAVE? 61

tins, ils se sont bornés à en conserver le dépôt, ils ne lui ont, d'aucune façon, donné Tenipreinte de l'esprit slave. Ils n'ont eu ni leur Luther, ni leur Réforme. Ni les Bogo- milcs bulgares du moyen Age, ni les Raskolniks russes de nos jours n'en sont Téquivalent. Pour trouver un mou- vement religieux que l'on puisse appeler slave, il faut sortir du monde orthodoxe et aller à Jean Huss, chez les Bohèmes catholiques. Elle a eu beau s'allier intimement à la nationalité russe, et devenir, pour le peuple, vraiment nationale, la foi orthodoxe n'en est pas moins demeurée grecque. Il n'a point suffi d'en traduire en slavon le Credo et le rituel pour leur enlever le caractère hellénique.

Grecque par ses origines et son esprit, slave par la majo- rité de ses adhérents, l'orthodoxie orientale a, grâce aux Russes, franchi dès longtemps ses vieilles limites histo- riques. Sans être, comme l'Église latine, devenue vraiment universelle, elle déborde au delà de son aire primitive. Elle n'est pas plus confinée dans une race que dans un État. De même que le catholicisme et le protestantisme, l'orthodoxie compte des fidèles parmi des nations de toute race : en Europe, les Hellènes, les Roumains, des Slaves croisés de divers éléments, des Albanais, et, au milieu même des Russes, des tribus finnoises à demi russifiées; — à l'entrée de l'Asie, les Géorgiens ; en Syrie ou en Egypte, des Arabes ou des Sémites; au cœur de la Sibérie, des peuples d'origine turque ou mongole convertis par leurs maîtres; et, plus loin, les Aléoutes, qui relient le Nouveau Monde à l'Ancien. Elle a des prosélytes jusque dans l'Amé- rique du Nord; en abandonnant l'Alaska aux États-Unis, les Russes y ont laissé un évoque orthodoxe. Grâce à la Russie, l'Église orientale a des missions en Chine et au Japon; un évoque russe réside à Tokio et il a sous sa direction un clergé indigène déjà nombreux. De la mer Noire au Pacifique, l'Église orientale prend l'Asie à revers ; si le christianisme s'empare jamais de ces vieilles contrées, il est probable que la propagande religieuse et politique

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62 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

des Russes fera à Torthodoxie une large part dans ces conquêtes*.

Ses fidèles ne sauraient le nier, cette grande Église n'a pas, dans Thistoire de la civilisation, tenu une place compa- rable à celle du catholicisme latin. A cet égard, il y a eu une fâcheuse coïncidence entre TÉglise orthodoxe et la race slave. Notre culture européenne se fût aisément passée de Tune comme de l'autre, tandis qu'on ne saurait, sans la mutiler, lui retrancher la part des protestants ou des catho- liques, des peuples germains ou des latins. Cette frappante infériorité, dont la Russie a doublement souffert, est-elle réellement le fait du culte ou le fait de la race?

On a souvent discuté la supériorité relative des nations protestantes et des nations catholiques; on n'a guère mis en doute l'infériorité des peuples du rite oriental, et on en a toujours rendu la religion plus ou moins responsable. En Occident, catholiques et protestants ont cherché dans l'orthodoxie byzantine la principale raison du retard de l'Est sur rOuesl de l'Europe. On a vu dans cette Église un principe d'engourdissement, une façon de narcotique; on a fait de cette forme orientale du christianisme une sorte d'islamisme stationnaire frappant d'immobilité les peuples qu'il retenait en ses liens.

Dans cette question, on nous semble avoir pris l'effet pour la cause; on a oublié que les religions n'agissent point sur une matière inerte, que, si les peuples sont sou- vent formés par leur culte, les cultes sont encore plus sou- vent ce que les peuples les font. Au quinzième siècle, l'in- fériorité de l'Église d'Orient est manifeste ; il n'en était pas de même au dixième. Est-ce la foi de Byzance qui, ainsi qu'on l'a dit, a momifié l'Orient, ou le génie oriental qui a pétrifié l'orthodoxie grecque? Est-ce bien l'Église qui a entravé la civilisation du Russe, du Bulgare et du Serbe?

1. Les Russes ont môme tenté de nouer des relations en Afrique avec l'an- Uque Ëglise jacobite d'Âbyssinie.

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DE L'INFÉRIORITÉ DE L'ÉGLISE ORTHODOXE. 63

Ne serait-ce pas rinfériorilé de ces peuples qui a fait celle de l'Église? A nos yeux, ce sont des influences extérieures, indépendantes de la religion comme de la race, qui ont arrêté ou ralenti la culture des nations orthodoxes. La longue stérilité de l'Église tient à la stérilité des peuples, et Tune comme l'autre vient des lacunes de leur éducation séculaire.

La faute vulgairement attribuée à l'Église orientale doit, pour une bonne part, être rejetée sur les destinées poli- tiques de ses enfants, sur une histoire tourmentée, incom- plète et comme tronquée ; et, à son tour, la faute de l'his- toire retombe sur la géographie, sur la position de toutes ces nations orthodoxes aux avant-postes de la chrétienté, dans les régions de l'Europe les moins européennes et les plus exposées aux incursions de ^Âsie^

A Byzance, comme aujourd'hui en Russie, le principe des maux dont souffrit l'Église fut peut-être plutôt politique que religieux. Au lieu de créer le despotisme stationnaire du Bas-Empire, l'orthodoxie en fut la première victime. Le schisme des deux Églises accrut le mal en séparant l'Orient de rOccident, où l'élément classique et l'élément bar- bare s'étaient mieux fondus. L'isolement géographique fut aggravé de l'isolement religieux. C'est par là surtout, c'est par la rupture avec la grande communauté chrétienne du moyen âge que les Russes, les Bulgares, les Serbes ont vu leur civilisation souffrir de leur religion. Abandonnés de l'Occident, parfois môme assaillis par lui, les peuples du rite grec succombèrent sous les barbares de l'Asie : leur développement national en fut interrompu pour des siècles.

Ce n'est point en elle-même qu'est la cause première de la longue infériorité de l'Église gréco-russe vis-à-vis de l'Église latine; ou, du moins, ce n'est ni dans son dogme, ni dans sa discipline ou ses rites, c'est dans le schisme, dans le schisme dont l'Orient a bien autrement pâti que

l. Voyez 1. 1", livre IV, chap. i et ii.

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64 LA. RUSSIE ET LES RUSSES.

l'Occident. Les usages, les traditions, l'esprit de l'ortho- doxie orientale n'en expliquent pas moins, pour une bonne part, la diversité de son rôle historique, comparé à celui du catholicisme romain. L'examen des différences des deux Églises peut seul permettre de juger de la différence de leur action sur les sociétés.

Ce que nous avons ici en vue, ce ne saurait être les divergences théologiques; ce sont leurs conséquences intellectuelles, sociales, politiques. Or, à cet égard, des croyances en apparence étrangères à la vie pratique ont souvent, sur les mœurs et la vie des nations, une influence cachée.

Séparées à l'origine par de simples questions de préé- minence et de discipline, les deux Églises le sont aujour- d'hui par le dogme : de schismaliques elles sont, l'une pour l'autre, devenues hérétiques.

Longtemps il n'y eut, entre les Grecs et les Latins, d'autre dissidence dogmatique que la procession du Saint- Esprit, l'Orient refusant d'ajouter au Credo de Nicée le Filioqiie des Occidentaux. Encore, pour ne pas admettre que l'Esprit procédât du Fils aussi bien que du Père, les Grecs n'ont-ils jamais proclamé explicitement la croyance opposée. Cette différence toute théologique, qui a tant coûté à l'Orient et à l'Europe, tenait en somme, comme la plupart des dissidences des deux Églises, à ce que Rome avait poussé plus loin la définition du dogme, précisant avec soin ce que Byzance laissait obscur. L'une des deux Églises refusant de s'arrêter dans la voie des définitions dogmatiques, tandis que l'autre demeurait immobile, elles devaient peu à peu cesser de se trouver d'accord, et l'in- tervalle entre elles risquait fort d'aller en s'élargissant. C'est ce qui arriva, d'autant que, les passions nationales ou les préjugés d'école se joignant à une antipathie séculaire, les théologiens des deux camps, les théologiens d'Orient du moins, grecs ou russes, ont presque constamment tra- vaillé à creuser le fossé entre Byzance et Rome, s'attachant

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DIFFÉRENCES DOGMATIQUES DES DEUX ÉGLISES. 65

à multiplier les points de dissidence, à les grossir ou à les mettre en relief. Les différences les moins importantes dans les formules dogmatiques, dans les rites, dans la discipline, furent relevées avec soin par les Grecs pour constituer, en face de Rome, une doctrine nationale, et permettre de répondre au reproche de schisme des Occi- dentaux par l'accusation d'hérésie S Et ce qu'ont fait autrefois les Grecs du Bas-Empire, les Russes, en cela imitateurs des Byzantins, l'ont fait souvent à leur tour. C'est ainsi que Rome et Cionstantinople qui, malgré les ana- thèmes intermittents des papes et des patriarches, étaient encore en communion au onzième siècle et même au com- mencement du douzième*, ont fini par former non seule- ment deux Églises, mais deux confessions, deux cultes distincts.

C'est ainsi qu'à cette vieille querelle sur la proces- sion du Saint-Esprit s'en est jointe une autre moins ancienne sur le purgatoire. Ici encore le différend prove- nait en grande partie de ce que, chez les Grecs, le dogme était moins déQni. Les Orientaux, de même que les Latins, ont toujours prié pour les morts; mais leurs théologiens n'ont pas précisé l'état des âmes avant d'être admises à la béatitude. Non contents de rejeter tout le système deft indulgences de l'Église romaine, ils se montrent scanda- lisés du feu spirituel des Latins, repoussant la purification par les flammes, refusant même aux âmes sorties de cette vie la faculté d'expier leurs fautes, ou n'admettant pour elles d'autre expiation que les prières des vivants et les saints mystères'. A cette double différence dogmatique

1. Voyez par exemple Ddilingér: Kirche und Kirchen^ PapsUium und Kirchenêtaat.

% Celte iatercommunion, longtemps après Photius et môme après Michel Cerullaire^ explique l'union de princes et princesses russes de Kief avec des membres de TÉglise latine, par exemple le mariage d'Anne, flile de laroslaf, avec notre roi Philippe I*'.

3. Voyez notamment le D' W. Gass : Symbolik der Griechischen Kirche (1872), p. 335-342.

m. h

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66 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

dont la première est d'ordre tout spéculatif, le Vatican en a, sous le pape Pie IX, ajouté deux autres, également repoussées des théologiens russes et grecs, l'Immaculée Conception de la Vierge et l'infaillibilité du pape*. De toutes ces dissidences, anciennes ou récentes, une seule, la dernière, a une réelle importance religieuse et politique. En elle se résument tous les dissentiments des deux Églises.

Le fait même de la proclamation de certains dogmes par les Latins, alors que les Grecs repoussent toute définition dogmatique nouvelle, a une sérieuse gravité. Cette opposi- tion révèle une conception diflférente du rôle de l'Église et de la marche du christianisme. Pour les catholiques, la période des définitions doctrinales reste toujours ouverte; pour les orthodoxes, elle est depuis longtemps close. Ils n'ont rien à ajouter aux décisions des grands conciles anté- rieurs à la rupture de Rome et de Constantinople. Certains théologiens romains ont réduit la promulgation succes- sive des dogmes en théorie; ils l'ont représentée comme une sorte de manifestation graduelle de la vérité se dévoi- lant de plus en plus clairement aux fidèles. Celte applica- tion des idées modernes de développement et de progrès à la théologie est repoussée par l'Église gréco-russe. Elle se refuse à rien laisser ajouter à son symbole, comme à y rien retrancher. « Notre Église, disait sous Nicolas à un théo- logien anglais Séraphim, métropolitain de Pétersbourg, notre Église ne connaît pas de développement* ». A cet égard, l'orthodoxie est presque aussi éloignée des catho- liques que des protestants. L'Orient, qui jadis a élucidé et formulé pour l'Occident les dogmes fondamentaux du christianisme, condamne toute adjonction, comme toute

1. Tandis que les Russes reprochent au Vatican l'Immaculée Conception comme une innovation, les écrivains catholiques se flattent d'avoir découvert celle croyance dans la liturgie russe et dans la tradition des Vieux-Croyants moscovites. Le P. Gagarine : L'Église russe el ClmrmjLcuUe Conception (1876).

2. Palmer : Notes of a visit to the Russtan Church, Londres, 188*2, p. 326, 329.

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L'ÉGLISE ORTHODOXE : IMMOBILITÉ DOGMATIQUE. 67

dérogation, à Tœuvre des vieux conciles. A ses yeux, l'édi- fice est achevé depuis des siècles.

Cette divergence a des conséquences capitales. Dans l'orthodoxie gréco-russe, ni la conscience des fidèles ni la prévoyance des hommes d'État n'ont à se préoccuper de la possibilité de décisions dogmatiques nouvelles. Les limites de la foi étant à jamais fixées, il n'y a, de ce côté, ni mo- tif ni prétexte à des inquiétudes privées ou. publiques. Soumis aux décisions de l'Église dans le passé, le fidèle n'a point à craindre de se heurter contre elles dans l'ave- nir ; il peut se mouvoir à son gré dans l'enceinte du dogme. Tandis que Rome, en transformant en croyances obliga- toires des opinions libres, se réserve le droit d'enfermer ses enfants dans un cercle dogmatique de plus en plus circonscrit, l'Orient, cantonné dans ses frontières théologi- ques, ne resserre ni n'élargit le domaine de la foi. Chez lui, le champ occupé par le dogme étant plus étroit et ne pou- vant être agrandi, l'espace abandonné à la discussion est plus vaste et moins exposé aux empiétements.

C'est une des différences entre les deux Églises dont on ne s*est pas assez rendu compte ; dans la foi orthodoxe il y a moins de points déterminés, moins de précision dans l'enseignement, moins de rigueur dans les définitions, partant plus de liberté d'opinion, plus de place à la variété des points de vue et des écoles. Le plus illustre adversaire catholique de l'Église orientale, J. de Maistre, a lui-même tiré parti de cet avantage, lorsque dans ses Soù rées de Saint-Pétersbourg il a mis sur les lèvres d'un séna- teur russe les plus hardies de ses hypothèses religieuses*. L'orthodoxie grecque n'ayant pas plus d'autorité centrale pour condamner les erreurs que pour proclamer les vérités, il y a double raison pour que l'horizon ouvert à la pensée ou à l'interprétation individuelle y reste plus étendu.

1. Ainsi, lorsque le grand ullramontain donne à entendre que les récils des premiers chapitres de la Genèse pourraient bien n'être que des allégories.

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68 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

La liberté de Tesprit est-elle un élément de progrès, ce n'est pas à ce point de vue que la foi grecque le cède à la foi latine. Si, aujourd'hui, les Orientaux peuvent tirer parti de cette latitude théologique, il est difficile de n'y point voir dans le passé une cause, ou mieux un signe d'infériorité. Cette immobilité dogmatique, devenue comme un garant de liberté, provenait d'une espèce de somnolence. Elle a été un des effets de l'engourdissement spirituel qui a, pendant des siècles, paralysé l'Orient. Si la Grèce chrétienne, en son premier âge, si éprise de spéculations et d'absti*actions, a cessé de disputer et de raffiner sur le dogme, n'est-ce point que, sous le joug turc, succédant au despotisme byzantin, son génie épuisé avait perdu le goût des hautes recherches, pour se réduire à de vaines subtilités ou s'ab- sorber dans un étroit et minutieux formalisme? Si la Russie moscovite ou pétersbourgeoise n'a point creusé les abîmes de la haute théologie, se bornant à conserver pieusement le dépôt de la tradition, n'est-ce point .que J'esprit russe n'a jamais eu le goût de la métaphysique? que le sol russe n'a pas engendré plus de théologiens que de philosophes? que les Origène, les Alhanase, les Grégoire, perdus par les Grecs, Moscou ne les a jamais possédés? L'Église orientale s'est^elle figée dans son dogme, c'est que la chaleur de sa jeunesse s'était refroidie.

Un brillant et parfois paradoxal apologiste de l'ortho- doxie orientale, Khomiakof, s'est plu à montrer dans le catholicisme romain et dans le protestantisme un principe commun, développé en sens opposé. Ce que le slavophile russe reprochait à la fois à Rome et à la Réforme, sous le nom de rationalisme latin, c'est le goût des déductions logiques, des définitions, des abstractions, sans voir que pareil goût a été un des principes de la philosophie et de la science modernes, aussi bien que de la scolastique et de la Réformation. Quand tout penchant analogue disparut de l'Église byzantine, le monde orthodoxe perdit un des ferments du progrès en des temps où la pensée humaine

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L'ÉGLISE ORTHODOXE : ABSENCE D'AUTORITÉ CENTRALE. 69

se concentrait sur la religion. Pour le passé, il en est resté une lacune dans la vie des peuples du rite grec. Pour le présent, où, devant l'activité intellectuelle, s'ouvrent des champs plus sûrs que la théologie, les disciples de l'Église gréco-russe peuvent trouver avantage à ce qu'en Orient ces obscures régions aient été moins explorées.

Entre les latins et les grecs il y a une différence consi- dérable dans la manière de concevoir le développement du dogme chrétien ; il y en a une plus profonde encore dans l'organisation du pouvoir ecclésiastique. Avec une hiérarchie analogue de prêtres et d'évôques, le mode de gouvernement des deux Églises est eu complète opposition. Dans l'orthodoxie orientale il n'y a point d'autorité vivante devant laquelle tout doive s'incliner. Selon les catéchismes russes, en cela d'accord avec les grecs, l'Église n'a d'autre chef que Jésus-Christ et ne lui connaît pas de vicaire qui tienne sa place. En face des controverses jadis soulevées dans le monde catholique par la proclamation de l'infailli* bilité papale, les Orientaux, les Russes en particulier, se montraient fiers de n'être point soumis à la monarchie spirituelle de Rome. Que de fois les ai-je entendus insister sur ce contraste des deux Églises, se plaisant à en exposer toutes les conséquences I

a Yous appelez, me disaient-ils, la Russie la patrie de l'autocratie, et vous en admettez en France une plus absolue, Tautocratie religieuse des papes. Votre principe de la division des pouvoirs, si nous ne l'avons pas dans l'État, nous l'avons dans l'Église. Dans cette orthodoxie si méprisée de vous, la puissance législative, réservée aux conciles, et la puissance executive et administrative, défé- rée aux évêques ou aux synodes nationaux, ne sont jamais unies, au lieu de l'être indissolublement sur une seule tête comme à Rome. Dépourvue de chef visible, la religion ne peut intervenir de la même manière vis-à-vis des con- sciences ou vis-à-vis des peuples. Toute la puissance qu'elle a reçue du ciel ne se concentre pas en une seule voix pour

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70 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

commander aux hommes. L'autorité collective de l'Église, qui, chez nous, tient la place de Tinfaillibilité personnelle du pape, n'a pas pour s'exprimer d'organe permanent. Aucun de nos pontifes n'a le droit de nous parler au nom de l'Église entière; c'est le privilège des conciles œcumé- niques, et de telles assemblées sont toujours malaisées, souvent impossibles à réunir. Chez nous, l'Inquisition eût été plus difficile à établir, plus difficile à maintenir. Ce n'est point que notre clergé n'ait souvent eu recours au bras séculier ; ce n'est point qu'il ne se mêle aussi d'approuver ou de prohiber les opinions ou les livres, c'est que tout cela se fait avec moins de logique et avec un poids moins accablant d'autorité. Notre synode a bien sa « censure spirituelle », à laquelle sont soumis les ouvrages traitant de sujets reli- gieux. Il en résulte qu'en ces matières la liberté de la presse n'a point, en Russie, la même latitude que dans la plupart des pays catholiques. La faute n'en est pas à l'or- thodoxie : c'est le fait de l'État, qui croit encore devoir donner aux décisions ecclésiastiques une sanction que, chez vous, leur a généralement retirée le pouvoir civil. Alors même que nous sommes condamnés par nos évê- ques ou réduits au silence par leur censure, nos opinions, nos consciences, restent, dans le for intérieur, plus libres que les vôtres. Les décisions du Saint-Synode de Péters- bourg ou du patriarcat de Constantinople ne peuvent avoir qu'une valeur locale ; ni les unes ni les autres ne se pré- tendent infaillibles. Rien, pour nous, d'équivalent à votre Roma locuta est. Nous n'avons pas de juge dont l'autorité, vis-à-vis des consciences, se puisse comparer à celle du pape ou des congrégations instituées par le pape; nous n'avons pas de ces censures sans appel auxquelles un Fénelon se soumet, auxquelles un La Mennais ne résiste qu'en sortant de l'Église. En Russie même, notre dou/chov- naïa tsenssoura (censure spirituelle) n'est guère qu'une affaire de police ecclésiastique. » Ainsi parlent les Russes, et, sur ce point, les adversaires

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L'ÉGLISE ORTHODOXE : LATITUDE DE LA FOI. 71

de leur Église sont d'accord avec ses panégyristes. « A l'heure qu'il est, écrivait un homme qui connaissait la a pravoslavie » pour y avoir été élevé, la plus étrange anarchie règne dans l'Église russe ^ Pourvu que vous approchiez des sacrements à la première ou à la dernière semaine du Carême, aucune autorité ecclésiastique ne s'avisera de vous demander ce que vous croyez ou ne aroyez pas. Vous pouvez rejeter les dogmes les plus essentiels; tant que vous ne vous exclurez pas vous- même de la communion de l'Église, elle ne vous exclura pas. » Cette dernière assertion du prince russe, mort dans la Compagnie de Jésus, peut bien paraître outrée, car tout orthodoxe reste tenu en conscience de conformer sa foi aux décisions des conciles et des Pères. Il n'en est pas moins vrai que, les conciles n'ayant pas tout défini, ni les Pères tout prévu, et la controverse ou l'exégèse moderne passant souvent par-dessus les anciennes querelles théo- logiques, la foi orthodoxe jouit d'une latitude qu'il est diffi- cile de lui enlever. Sous ce rapport, comme sous plus d'un autre, l'Église gréco-russe n'est pas sans ressemblance avec l'Église anglicane; et encore celle-ci, avec ses 39 arti- cles, a-t-elle peut-être en réalité des frontières doctrinales mieux délimitées.

En Russie, comme en Angleterre, cette liberté de mou- vement dans les terres vagues de la foi n'est pas égale- ment goûtée de tous les esprits. Quelque»-uns en souffrent au lieu d'en jouir. Certaines âmes ont besoin d'une auto- rité sur laquelle s'appuyer, qui leur affirme qu'elles sont dans le vrai et leur épargne les angoisses du doute. Pour elles, l'incertitude religieuse, même en des matières secondaires, est comme une terre molle où l'on enfonce, sans pouvoir marcher ni se tenir debout; il leur faut un sol ferme, résistant, qui ne manque jamais sous leurs pieds. A de pareils esprits l'Église gréco-russe semble

1. Le P. Gagarine : VÈglùe rxMêe et l' Immaculée Conception^ p. 51.

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72 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

privée d'un des principaux avantages de la foi. — « S'il s'élevait aujourd'hui un différend sur des matières pure- ment théologiques, comme par exemple les deux questions qui ont divisé la France aux deux derniers siècles, le jansénisme et le quiétisme, à quel tribunal de l'Église grecque en demanderait-on la décision ? » Ainsi s'exprimait une femme d'une nature élevée, qui, pour avoir plus tard abandonné l'Église nationale, n'en était pas moins Russe par les grâces de son esprit comme par les traits de son visage*. « L'Écriture, ajoutait Mme Swetchine, les conciles œcuméniques, les Saints Pères ne peuvent avoir prévu ou suffisamment développé tous les points qui, par la suite des temps, pouvaient être contestés. » De sembla- bles réflexions conduisent au pied de la chaire romaine. Pour de pareilles âmes, l'infaillibilité pontificale est un aimant. De ces affamés d*autorité, il s'en trouve, en tout cas, notablement moins dans l'empire autocratique que dans la libre Angleterre. Les Russes aiment à conserver la liberté de leur foi alors même qu'ils en usent peu. Leur clergé même a peu de souci des problèmes théologiques qui ont agité l'Occident. Leurs prêtres se plaisent à dire qu'ils se contentent de la foi des Pères; et, pour toutes les questions, ils renvoient aux Pères. Une des choses qu'ils reprochent le plus à Rome, c'est ce qu'ils appellent sa pas- sion de tout définir et de tout réglementer. « Nous croyons, disait un ecclésiastique russe à un docteur d'Oxford qui, de même que Mme Swetchine, devait chercher le repos à l'abri de l'autorité papale, nous croyons qu'il y a beaucoup de choses que l'Église doit confesser ne pas savoir, parce qu'elles n'ont pas été révélées et qu'en pareille matière il faut mettre une limite aux définitions*. »

1. Mme Swetchine : fragments de son journal avant sa conversion. Voy. M. de Falloux : Mme Swetchine^ t. I, p. 122.

2. Palmer : Notes ofa visit to iheRussian Church. Ces Noies posthumes, écrites vers 1840; n'ont été publiées qu'en 1882 par les soins du cardinal Newman.

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L'ÉGLISE ORTHODOXE : SA CONSTITUTION EXTÉRIEURE. 73

L'absence d'un chef unique, environné du prestige de l'infaillibilité, a des conséquences peut-être plus impor- tantes encore pour la constitution extérieure de l'Église, pour sa situation vis-à-vis des peuples et des gouverne- ments. Privée de chef suprême, l'orthodoxie orientale n'est point obligée de lui chercher une souveraineté indé- pendante et de revêtir un monarque spirituel de la puis- sance temporelle. Dénuée de centre local comme de tête visible, elle n'a point besoin de capitale internationale, de ville sainte ou d'Etat ecclésiastique placé, pour la sauvegarde de la religion, en dehors du droit commun des peuples et au-dessus de toutes les péripéties de l'histoire. Elle échappe à une des grandes difficultés de l'Église latine, contrainte par son principe de réclamer une royauté ter- restre dont les idées modernes de liberté et de nationalité semblent rendre le retour impossible. Elle échappe du même coup à toute tentation de suzeraineté théocratique; sans unité monarchique dans l'Église, il ne saurait être question d'un représentant de la Divinité élevé au-dessus des peuples et des couronnes. Par là, l'Orient se croit à l'abri de ces luttes entre « les deux pouvoirs » qui, pendant si longtemps, ont désolé l'Occident et, de nos jours même, troublent encore une partie du monde catholique. Ck)mme, en politique, il n'y a guère d'avantage qui n'ait un revers, chez les orthodoxes, ainsi que chez les réformés, ce fut rarement l'Eglise qui s'assujettit l'État, ce fut plus sou- vent l'État qui empiéta sur l'Église'.

Sans souverain spirituel, sans capitale internationale, l'orthodoxie gréco-russe, au lieu de s'enfoncer comme Rome

L L'Orient a cependant présenté un exemple de principauté ecclésiastiqne, c'est au Monténégro. Longtemps laTsernagora fut gouvernée par ses évéques^ ses vladikas, se succédant d'oncle en neveu. Celte singulière constitution était issue des conditions locales. Dans leur lutte séculaire contre Tenvahisseur musulman, les chrétiens de la Montagne Noire s'étaient naturellement groupés autour de leur évèque. La sécularisation du pouvoir n'a été effectuée qu'en 1851, lorsque le prince Danilo, gardant pour lui l'autorité civile, appela à l'épi- scopat un de ses cousins.

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74 lA RUSSIE ET LES RUSSES.

dans la voie de la centralisation et de l'uniformité, devait tendre à la décentralisation, à la variété. Aucune église locale n'avait le droit d'imposer aux autres ses usages, sa liturgie, sa langue. En réunissant les peuples dans la même foi, le christianisme oriental ne pouvait lés sou- mettre à la même juridiction. Au lieu de subordonner les nations à une domination étrangère, TÉglise devait tendre à se constituer par peuple ou par État, en églises natio- nales et indépendantes, en églises autocéphales, comme disent les canonistes grecs.

C'est là le fait qui domine toute l'histoire ecclésiastique de l'Orient, toute celle de la Russie en particulier, et qui seul explique les querelles intestines et les révolutions de l'Église byzantine. L'autonomie religieuse des diverses nations réunies dans son sein est la forme naturelle et rationnelle, la forme logique et définitive de l'orthodoxie gréco-russe. Elle tend invinciblement à se modeler sur les contours des peuples, à calquer l'organisation ecclésias- tique sur les divisions politiques, et les limites des diffé- rentes Églises sur celles des États ou des nations. II n'y a d'incertitude, il n'y a de place aux prétentions et aux riva- lités locales que là où ces deux termes, État et nationalité, ne concordent point, car alors l'Église ne sait lequel des deux lui doit servir de cadre.

Cette tendance progressive de chacun de ses membres à l'autonomie ecclésiastique a été le principe de l'évolution historique de cette Église immobile en son dogme comme en sa discipline. De là le mouvement en sens opposé qui au catholicisme grec et au catholicisme latin, à Constan- tinople et à Rome, a fait des destinées si diverses. En Occident, c'est une force d'attraction qui fait tout converger vers un centre commun, effaçant de plus en plus toute différence locale et nationale; en Orient, c'est une force centrifuge qui multiplie les centres de vie, et donne à chaque peuple une Église indépendante. Pendant que Rome marchait à la monarchie unitaire, sa rivale byzan-

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L'ÉGLISE ORTHODOXE ET LES ÉGLISES NATIONALES. 75

Une se subdivisait, se morcelait par nations. Les peuples, comme les Russes, conquis au christianisme par les Grecs, ne furent point, pour Constantinople, des provinces éter- nellement destinées à la sujétion ou au vasselage; ce ne furent que des colonies religieuses, gardant chacune leur langue et leurs usages, reliées à la métropole par un lien de plus en plus l&che pour s'en émanciper un jour com- plètement.

Dans l'orthodoxie grecque, il n'y a point de siège perpé- tuellement désigné comme centre de l'unité. Si, aujourd'hui encore, l'Orient ne conteste point la primauté de la chaire romaine, si la nouvelle Rome ne dispute point la préséance À l'ancienne, les Orientaux n'en reconnaissent la juri- diction à aucun degré. Selon leurs théologiens, c'est comme première et seconde capitales de l'empire romain que Rome et Constantinople eurent la primauté, l'une en Orient, l'autre en Occident et dans le monde entier. A leurs yeux» le pontife romain n'est que le patriarche d'Occident; et la suzeraineté qu'ils lui refusent sur toutes les Églises, ils ne sauraient l'accorder à perpétuité à aucun de leurs patriar- ches. Le titre d'œcuménique, assumé par le siège de Constantinople, correspondait aux prétentions impériales et n'avait de réalité qu'autant qu'il était soutenu par l'au- torité des empereurs. Ne pouvant asseoir sa suprématie sur l'héritage du chef des apôtres, l'Église byzantine devait tôt ou tard, de force ou de bonne grâce, sanctionner l'é- mancipation de ses filles spirituelles.

L'Église russe a été la première à établir son indépen- dance; son exemple a été suivi de tous les États orthodoxes, Grèce, Serbie, Roumanie. Pour ces derniers, comme pour l'ancienne Moscovie, la dépendance où la Porte Ottomane tient le Patriarcat n'a été que le prétexte du rejet de la suzeraineté ecclésiastique de Constantinople. En se frac- tionnant avec les divisions politiques, l'Église orientale ne fait qu'obéir à son principe, comme Rome obéit au sien en tout centralisant. La juridiction du patriarche de Con-

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76 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

siantinople est liée à l'autorité des sultans, qui ont pris la place des empereurs grecs. Tout démembrement de l'em- pire turc amène un démembrement de l'Église byzantine; l'affranchissement des peuples chrétiens rétrécit le domaine spirituel du premier pontife de l'Orient. Dans l'orthodoxie gréco-russe, le clergé d'un État indépendant ne saurait reconnaître de chef étranger. Avec leur titre fastueux de patriarche œcuménique, les évoques de Constantinople n'auront bientôt plus dans la communion orientale qu'une primauté nominale, une présidence honoraire.

Cette tendance des églises à se délimiter sur les États ou les peuples soulève des questions délicates, souvent mal comprises de l'Occident. L'État donnant ses frontières à l'Église, aux scissions nationales correspond une scission ecclésiastique, aux annexions politiques une annexion religieuse. La Russie en offre un double exemple dans la Géorgie et la Bessarabie. En entrant sous la domination russe, ces deux contrées ont passé sous la juridiction de l'Église russe.

Ce qui donne à cette incorporation ecclésiastique un intérêt spécial, c'est que les Roumains de Bessarabie, comme les Géorgiens du Caucase, étaient en possession, sinon d'une liturgie, au moins d'une langue liturgique nationale. En les soumettant au synode qui dirige son propre clergé, la Russie, en dépit de son penchant à l'uni- Qcation, n'a point encore partout imposé à ces peuples d'origine étrangère l'usage de la langue slavonne, la seule employée dans les églises russes. Les Roumains de Bessa- rabie n'ont point d'évêque particulier; soumis à l'évoque russe de la province, ils ont seulement des paroisses où ils célèbrent l'office en roumain. La petite Église géor- gienne, de cinq ou six siècles l'aînée de la grande Église russe, cette Église géorgienne, en possession d'un rituel d'une haute antiquité, n'a pas obtenu des Russes une posi- tion beaucoup plus favorable. Si elle forme dans l'em- pire une province ecclésiastique, ayant à sa tête un prélat

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L'ÉGLISE ORTHODOXE ET LES ÉGLISES NATIONALES. 77

décoré du titre d'exarque, cet exarchat n'a guère de géorgien que le nom. L'exarque est Russe, et, dans sa cathédrale de Tiflis, Tofflce est, comme en Russie, célébré en slavon. Au grand regret des patriotes, le géorgien ne règne plus que dans quelques couvents et quelques paroisses des campagnes.

Les annexions de l'Église russe trouvent leur contre- partie dans le démembrement progressif de l'Église de Constantinople. Le schisme bulgare, qui depuis 1S73 a tant embarrassé la diplomatie russe, est un exemple de ces ten- dances séparatistes. Jusqu'alors les peuples chrétiens de Turquie avaient attendu leur émancipation politique pour signifier au patriarche de Constantinople leur indépen- dance religieuse; les Bulgares ont suivi une route inverse. En attendant de pouvoir former une nation, ils réclamèrent de la Porte et du patriarcat la constitution d'une Église bulgare autonome. Le Phanar, qui, sous le couvert de la domination turque, avait rétabli l'hégémonie hellénique jusqu'au Danube et à la Save, devait repousser de toutes ses forces une prétention qui annulait d'un coup ses efforts séculaires. 11 ne pouvait se résigner à voir renaître, sous une forme plus menaçante, l'ancienne métropolie bulgare dont ses prélats s'étaient appliqués à faire dispa- raître le souvenir, substituant partout dans l'Église le grec au slavon et brûlant systématiquement les missels bulgares. L'opposition du patriarcat était d'autant plus vive qu'il était moins aisé de délimiter la nouvelle circonscrip- tion ecclésiastique. Fixer les bornes réciproques de la jeune Église bulgare et de la vieille Église grecque, c'était déterminer les frontières des deux nationalités,^ arrêter d'avance la part des Slaves et des Hellènes dans l'héritage des Ottomans. Plutôt que de consentir à un tel partage, le Phanar, mettant ses armes spirituelles au service de 1 in- térêt national hellénique, préféra rompre avec ses ouailles bulgares et excommunier les Slaves en révolte.

Le patriarcat et le synode de Constantinople maintinrent

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78 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

que les prétentions des Bulgares étaient contraires aux canons de l'Église. Suivant les Grecs, les circonscriptions ecclésiastiques devaient rester calquées sur les circon- scriptions politiques : il ne saurait, dans le môme État, y avoir qu'une seule Église orthodoxe. La prétention des Bulgares de former, à côté des Grecs, une Église autonome dans le sein de l'empire ottoman, fut solennellement con- damnée, comme une hérésie, sous le nom de phylétisme*.

Les anathèmes de la « grande Église » de Constantinople n'ont pas empêché la Porte, alors mécontente des Grecs, d'ériger par un firman les communautés bulgares en Église autonome, sous le nom d'exarchat. Peu d'années après, la Bulgarie était constituée en principauté. L'autorité de l'exarque bulgare se fût bornée au nouvel État ou à l'é- phémère Roumélie orientale, bientôt annexée à la Bulgarie, que le patriarcat œcuménique eût, d'après ses propres principes, été contraint de le reconnaître. Mais, en vertu des Qrmans du sultan, la juridiction de l'exarque s'étend, au delà des frontières bulgares, sur des diocèses de Thrace et de Macédoine, politiquement soumis à la Porte et que l'hellénisme ne renonce point à disputer au slavisme. Aussi le schisme bulgaro-grec a-t-il persisté, sans que l'Église russe ait osé se prononcer pour l'une ou l'autre des deux parties, de peur de s'aliéner les frères slaves ou de scandaliser les fidèles en rompant avec l'Église mère.

La proclamation de l'indépendance ecclésiastique des Serbes, des Roumains, des Grecs du royaume, avait sou- levé des difficultés analogues*. Tant que les limites

\. De <f\î\-f\y tribu, race, nation. Malgré celte condananation, le phylétisme ou nationalisme n'en a pas moins triomphé chez les sujets orthodoxes de TAutriche-Hongrie aussi bien qu'en Turquie. Les Roumains de Hongrie ont obtenu Tércclion d'une Église roumaine autocéphale, sous un métropolitain résidant à Hermannstadt, tandis que les Serbes du môme royaume continuaient à relever du patriarche de Garlowilz. Pour les orthodoxes de la Bosnie et de THerzégovine, le gouvernement de Vienne a conclu un concordat avec le patriarche de Constantinople.

2. G^est seulement en 1885 que le patriarche œcuménique et son synode ont reconnu rÉglise roumaine comme entièrement indépendante et placée sur le

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L'ÉGLISE ORTHODOXE : PHYLÉTISME ET UNITÉ. 79

réciproques des États et des nationalités de TOrient ne sont point définitivement fixées, l'Église orthodoxe reste, par son principe môme, exposée à de semblables schismes; mais ces schismes n'ont de religieux que l'extérieur. Ce ne sont en réalité que des scissions politiques de nature essentiellement locale et temporaire.

Ces ruptures passagères n'empêchent pas la Russie, les petits États chrétiens de l'Orient, les Églises orthodoxes de rAutriche-Hongrie et les anciens patriarcats de pré- tendre ne former qu'une Église. Ils en ont le droit; leurs querelles intestines ne sont que des guerres civiles. Les peuples orthodoxes appartiennent à la même confession, mais le lien qui les unit n'est pas aussi étroit que celui qui enchaîne les contrées catholiques. L'Église russe et ses sœurs ont l'unité de dogme et de croyances sans l'unité de gouvernement. Grande ou petite, chacune garde son administration, son rituel, sa langue liturgique. Le lien spirituel de la foi est le seul qu'elles connaissent; pour elles, une communion internationale n'exige point de juridiction internationale.

Les patriarches et les métropolitains des divers États se bornent à se notifier leur avènement et, au besoin, à cor- respondre entre eux, à se consulter. L'unité dans l'obéis- sance de l'Église romaine fait place, chez l'Église orthodoxe, à l'union dans l'indépendance réciproque. D'un côté, c'est une monarchie unitaire et absolue, de l'autre une confé- dération où aucun pouvoir central permanent ne gêne l'autonomie de chaque État particulier. Pour amener toute l'Église orientale sous une autorité unique, il ne faudrait rien moins que l'unification politique de l'Orient. Il faudrait, comme on l'a parfois rêvé à Moscou, l'annexion de tous les peuples orthodoxes à la Russie. Alors, devenu

môme pied que les antres Églises aulocéphaies. Jusqu'en 1883 le clergé roumain faisait chaque année venir a le saint chrême » de Constantinople, et le patriarcat eût voulu maintenir cet usage comme une sorte de marque de suprématie.

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80 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

sujet du tsar, le patriarche byzantin redeviendrait vrai- ment le patriarche œcuménique.

Pour demeurer unies de foi et de communion, les diffé- rentes Églises de l'orthodoxie n'ont pas besoin d'un centre • commun. L'immutabilité du dogme en assure l'unité. La foi traditionnelle ne recevant ni accroissement, ni diminu- tion, les Églises qui la professent ont pu se passer de toute autorité internationale, pontife ou synode, congrès perma- nent ou périodique. Le lien de la communion ne saurait guère être rompu, comme entre les Grecs et les Bul- gares, que par des querelles de juridiction qui le laissent bientôt renouer. Cette organisation de l'Église, par peuples et par États, a, selon les panégyristes de Torthodoxie orien- tale, l'avantage de concilier deux choses ailleurs sépa- rées : l'unité religieuse et l'indépendance ecclésiastique, l'œcuménicité ou catholicité et la nationalité. Ils se flattent d'échapper ainsi à ce qu'ils appellent le cosmopolitisme romain, sans tomber dans ce qu'ils nomment l'anarchie du protestantisme*. En Russie, les slavophiles étaient assez épris de cette constitution du christianisme gréco- slave pour y voir le germe de la rénovation religieuse de l'Europe, comme, dans la commune k demi socialiste de la Grande-Russie, ils prétendaient avoir découvert l'instru- ment de notre rénovation économique. Aux yeux de This- toire, la nationalisation des Églises orientales a fait leur faiblesse en môme temps que leur force. Nulle part cela n'a été plus manifeste qu'en Russie.

1 . Voyez par exemple une étude de M. Thœrner dans le Recueil des Sciences politiques de M. Bczobrazof {Sbornik gosoud. Znanii^ 1876).

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CHAPITRE II

Conséquences de la constilution nationale de l'Église orthodoxe. — Ingérence du pouvoir civil. — Comment rintimité de TÉglise et de TÉtat a plutôt été on obstacle à la liberté intellectuelle et à la liberté politique. — De l'em- ploi d'une langue nationale dans la liturgie. — Le slavon ecclésiastique. — Ses avantages pour la nationalité, ses inconvénients pour la civilisation russe. — En quel sens Torlhodoxie orientale occupe une situation intermé- diaire entre le catholicisme et le protestantisme. — De rËcriture et des Sociétés bibliques en Russie. Les deux courants qui se disputent l'Église rosse.

La constitution nationale des églises du rite grec a eu pour première conséquence l'ingérence du pouvoir civil dans leur sein : indépendante de toute aulorilé étrangère, chacune d'elles Test moins de l'État. C'est là un phénomène général dans tous les pays orthodoxes, dans la démocratie grecque aussi bien que chez Tautocratie russe. A cet égard, la situation de la Russie n'est nullement différente de celle des pays de même foi; seulement, le gouvernement étant plus fort, le lien qui lui rattache l'Église est plus étroit. La religion, ne pouvant s'isoler du milieu politique, s'est, comme toutes choses en Russie, ressentie de l'atmosphère ambiante. L'Église russe a été tout ce que peut être une Église nationale dans un État autocratique.

Les destinées de l'Église byzantine, sous le Bas-Empire, présageaient celles de sa fille. A Conslantinople aussi, le pouvoir impérial se faisait sentir jusque dans le sanc- tuaire, et la main de l'autocralor grec, soui^ les Comnènes par exemple, se montra souvent plus lourde et plus indis- crète que ne le fut jamais celle des tsars.

A la plupart des Russes, comme à beaucoup d'Occiden-

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82 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

taux, la subordination de TÉglise et de la religion au pou- voir civil semble un gage de liberté politique, aussi bien que de liberté intellectuelle. L'histoire nous en fait douter. L'exemple de la Russie et de Tempire grec inclinerait plutôt à croire le contraire. A Moscou, de môme qu'à Byzance, si l'Église orientale a contribué à la stagnation intellectuelle et au despotisme politique, c'est précisément par sa dépendance de TÉlat, parce que, ne pouvant lutter avec le pouvoir civil, elle le laissait sans contrepoids ni frein. Tandis qu'en Occident les conflits des deux pou- voirs, dont les Russes se félicitent d'avoir été affranchis, laissaient un champ ouvert aux libertés intellectuelles ou politiques, aux revendications de la pensée et aux droits des gouvernés, en Orient le pouvoir civil, n'ayant aucun rival pour le contenir, avait moins de peine à devenir absolu. L'autorité civile, étayée de l'autorité reli- gieuse, pesait à la fois sur les âmes et sur les corps. Pour soulever ce double poids, il eût fallu des forces sur- humaines. Le spirituel et le temporel étaient plus ou moins confondus, les ordres du prince s'imposaient comme les ordres de Dieu, et les prescriptions de l'Église, érigée en institution d'État, se renforçaient à leur tour de toute l'autorité du prince. En ce sens, on peut dire qu'à Moscou, aussi bien qu'à Byzance, si la religion n'a pas créé l'auto- cratie, la religion l'a rendue possible en ne lui opposant pas de barrière. Dans un pays catholique, avec une hiérar- chie ecclésiastique ayant au dehors un chef indépendant, l'autocratie ne pouvait naître ou ne pouvait durer. L'Église, tant qu'elle n'eût pas été écrasée, lui eût fait obstacle. Par là, le catholicisme, qui, par d'autres côtés, semble moins propice à la liberté, en favorisait davantage l'éclosion. Comme nous l'écrivions ailleurs, le catholicisme est, pour ainsi dire, libéral malgré lui, parce qu'il marque une borne à l'omnipotence de l'État, que le souverain s'appelle empereur ou peuple, que ce soit un prince divi- nisé par l'adulation ou une multitude enivrée à son tour

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CONSÉQUENCES DE LA NATIONALISATION DE L'ÉGLISE. 83

des fumées du pouvoir*. C'est ce que ne saurait faire une Église nationale, ou ce qu'elle ne peut faire qu'à un degré moindre*.

II n'a manqué à la Russie aucun des avantages attribués aux Églises nationales : concorde des deux pouvoirs, force du gouvernement, unité morale de la nation, harmonie des deux plus nobles penchants du cœur humain, le sentiment religieux et le sentiment patriotique. Dans les grandes crises historiques, l'alliance de l'Église a doublé la force de l'État; elle n'en a pas moins été une entrave pour la civilisation russe. Si les empiétements du pouvoir spirituel ont été plus aisément refrénés, le pouvoir civil a, pour son propre bénéfice, été plus souvent tenté de faire sortir rÈglise de l'enceinte du sanctuaire. Le prêtre a été plus fréquemment travesti en fonctionnaire; le laïque a été plus exposé à se voir traiter par l'Église aulant en sujet qu'en fidèle. En transformant les devoirs religieux en obligations légales, l'État a fait de la religion un moyen de gouver- nement, parfois un moyen de police. Le rôle de l'Église, diminué d'un côté, s'est agrandi de l'autre, au profit appa- rent de l'État, au dommage réel de la nation comme de la religion.

Celte intimité de l'État et de TÉglise a communiqué aux Russes le mal de l'Orient, la stagnation, et aggravé le mal particulier à la Russie, l'isolement. Non contente de com- primer tout mouvement de l'intelligence nationale, l'union des deux pouvoirs arrêtait aux frontières toute invasion des idées du dehors. La liberté spirituelle, que semblait garantir à l'orthodoxie le manque d'une autorité centrale infaillible, fut ainsi longtemps annihilée par cette absence d'autorité cosmopolite indépendante. La limitation de l'Église aux bornes de l'État rétrécit l'horizon de l'un et

1. Voyez Les cathoUquts libéraux ^ V Église et le libéralisme (Pion, 1885j, p. 285-288.

2. Sar la sitaalion do rÉglise russe vis-à-vis de PÉtat et de raulocralic, vo^ez ci-dessous, cliapitre vi.

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84 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de Tautre : la religion renforça les préventions nationales en môme temps que le patriotisme. Les Vieux-Russes fuyaient le contact de l'Europe comme une contagion; pour beaucoup, un voyage à l'étranger était un péché qui met- tait l'âme en péril. On connaît l'histoire de ce seigneur que Pierre le Grand avait envoyé visiter l'Allemagne ou l'Italie, et qui, après avoir séjourné dans une des princi- pales villes, revint sans avoir rien vu. Une fois arrivé, il n'avait jamais mis le pied dehors ni ouvert sa porte à personne : il avait ainsi obéi à la fois au tsar et à sa conscience. Il y a encore, en Russie, des sectaires capables de ces scrupules. '

L'orthodoxie laissait la Russie en relation avec le monde oriental; elle ne les unit point par des liens aussi intimes que ceux dont Rome enlaçait les nations catholiques. Le manque d'un pasteur commun n'obligeait pas les peuples orthodoxes à des rapports aussi fréquents; le défaut d'une langue commune rendait ces rapports moins fructueux en môme temps que plus rares.

Une des choses qui, durant le moyen âge, ont le plus favorisé Téclosion de la civilisation moderne, c'est la pos- session d'un idiome clérical et savant d'usage international : rOrient en manqua. L'Église grecque semblait plus en droit qu'aucune autre d'imposer sa langue à ses colonies spiri- tuelles; n'était-ce pas celle du Nouveau Testament et des Septante? Elle n'en fit rien, elle laissa à chaque peuple la langue de ses aïeux*.

Depuis leur conversion, à la fin du dixième siècle, les Russes célèbrent l'office divin en slavon. Les missionnaires grecs qui baptisèrent les Varègues de Vladimir introdui- sirent chez eux l'idiome créé, au siècle précédent, par les apôtres des Slaves, saint Cyrille et saint Méthode, eux-

1. S'il se retrouve dans quelques anciennes inscriptions, à Sainte-Sophie de Kief par exemple, le grec, en Russie, n'a guère persisté que dans certains sigles ou initiales de l'iconographie, à côté de la tête du Christ ou de la Vierge notamment.

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DE L'EMPLOI DU SLAVON DANS L'ÉGLISE. 85

mômes, probablement, deux Slaves hellénisés de Thessa- Ionique. Ce slavon ecclésiastique, écrit par les deux frères pour les Slaves de la Grande-Moravie, était, depuis un siècle environ, la langue liturgique des voisins des Russes, les Bulgares, à cette époque le plus redouté et le plus cultivé des peuples slaves. Il leur avait été apporté, avec le christianisme, par les disciples mêmes de Cyrille et de Méthode, lors de l'écroulement de l'Église de Moravie sous l'invasion magyare.

L'empire bulgare, qui s'étendait jusqu'aux portes de Constanlinople, servait d'intermédiaire entre la civilisation byzantine et les Slaves serbes ou russes. La littérature religieuse, alors presque partout la seule, y était déjà en honneur et s'alimentait de traductions du grec. Lorsque les missionnaires byzantins du dixième et du onzième siècle voulurent apporter leurs livres aux Russes, ils se servirent naturellement des versions slavonnes en usage parmi les Slaves des Balkans. Longtemps après, la Bul- garie, alors la sœur aînée de la Russie, était encore le prin- cipal foyer des lettres slaves orthodoxes. Elle avait suc- combé sous le cimeterre turc, que sa littérature religieuse continuait à défrayer celle de la Russie*.

Le slavon d'Eglise, encore en usage chez tous les Slaves orthodoxes ou grecs-unis, n'est point le père des langues slaves, comme le latin est le père des langues latines. Ap* parenté surtout au vieux slovène et au vieux bulgare, il n'est qu'une forme ancienne des dialectes de la grande Slavie danubienne, avant que l'irruption des Hongrois l'eût brisée en morceaux en coupant les tribus slaves en peuples isolés. Plus ou moins corrompu par l'ignorance des copistes, le slavon ecclésiastique a subi, en chaque contrée, l'influence de l'idiome local*. Demeuré, jusqu'à

L Voyez V Histoire des littératures slaves de M. Pypine et la Bulgarie de M. L. Léger.

2. On dislingae ainsi , dans les manuscrits slavons, trois formes on rédac- tions principales : la bulgare, la plus ancienne, la serbe et la russe.

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86 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Pierre le Grand, la langue écrite de la Russie, il est resté celle de l'Église. Dans le dialecte sacré, la piété du peuple trouve une langue assez voisine de la sienne pour lui demeurer transparente, assez différente et assez ancienne pour donner plus de solennité au culte divin.

Tout a-t-il été bénéfice pour la Russie et la civilisation russe dans la substitution du slave cyrillique à une langue liturgique étrangère? On pourrait croire que remploi du slavon, à la place du grec ou du latin, fut avantageux à la langue nationale, à l'éloquence et à la poésie, qui peuvent y puiser des tournures ou des expressions auxquelles l'âge et la religion prêtent une majesté particulière. Les critiques russes l'ont mis en doute. Plusieurs, et non des moindres, ont rendu le slavon d'Église responsable du tardif développement de la langue russe. Ils ont accusé la langue liturgique d'avoir étouffé l'idiome parlé, et tué dans son germe toute littérature nationale populaire*. Plus grande était la ressemblance entre elles, plus il était diffi- cile à la langue vulgaire de s'émanciper de la solennelle langue de l'Église. Moins voisines, elles eussent eu moins de peine à se séparer. Étroitement enchaînée à une langue morte, la langue vivante ne pouvait se former et croître librement. Le dialecte sacré tendait à la ravaler au rang de patois inculte. Tandis que, sous le latin des écoles et des clercs, la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne ont eu, dès le douzième ou le treizième siècle, une littérature nationale, en Russie le slavon d'Église ne laissait rien pousser à son ombre.

Et ce n'est ni le seul ni le principal dommage que la liturgie slave ait porté à la civilisation russe. Elle l'a en- travée d'une autre manière en aggravant, elle aussi, le mal historique de la Russie, l'isolement. Ce n'est point seule- ment dans l'espace, en la séparant à la fois de l'Occident

1. Ainsi, par exemple, Nadcjdine. en cela suivi par Pypîne (voyez le Vest^ nik Evrnpy, juin 188Î),

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DE I/EMPLOI DU SLAVON DANS L'ÉGLISE. 87

et de rOrient, c'est dans le temps aussi, en la laissant étrangère aux civilisations classiques, que le slavon ecclé- siastique a contribué à l'isolement et à la stagnation de la Russie. Privé de littérature et d'histoire, le slavon ne pou- vait, comme le grec ou le latin, dont il prenait la place, ouvrir aux Russes l'accès de l'antiquité, et, par là, leur offrir, dans la langue même de l'Église, un instrument d'émancipation. L'emploi du slavon fut une des causes de l'infériorité des clergés slaves, ainsi éloignés des sources chrétiennes en môme temps que des sources classiques.

Cette question de l'idiome liturgique, en apparence secondaire, a eu sur le développement de la Russie une influence peut-être égale à l'influence même de l'Église orientale. De combien de siècles eût été retardé le monde germanique, si l'un de ses dialectes, comme le gothique d'DIphilas, eût, pendant le moyen âge, tenu dans ses églises la place du latin; si, avant que Luther la rejetât de ses temples, la langue de Rome n'eût préparé l'Allemagne à la Renaissance en même temps qu'à la Réforme! Il a fallu qu'au latin aient, sans toujours le remplacer, presque par- tout succédé nos idiomes vulgaires, pour que la Russie fût reliée à l'Europe. Aucun peuple n'a autant cultivé le grand instrument de connaissance du monde moderne, les langues vivantes; la privation du commerce de l'antiquité classique et du moyen âge latin n'en reste pas moins un des traits qui distinguent les Russes des nations pro- testantes comme des catholiques.

Le règne du slavon dans l'Église, et longtemps dans la vie civile, a eu en revanche, pour la Russie, un avantage national, politique. L'idiome de Cyrille et de Méthode, en dépit de ses altérations locales, a été un trait d'union entre les peuples slaves orthodoxes. Il a maintenu entre eux la notion de leur communauté d'origine, tandis que Textréme diffusion du latin a cessé d'en faire un lien de parenté entre les nations néo-latines. Au lieu de son « Gospodi ponii- loui », l'Église russe chanterait le Kyrie eleison en grec,

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88 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

qu'il n'y aurait sans doute jamais eu de panslavisme. Si cette chimère venait un jour à prendre corps, la liturgie slave n'y serait pas étrangère. Quand, chez le Serbe et le Bulgare, le slavon cyrillique serait entièrement supplanté par les langues nationales, il n'en aurait pas moins, dans le passé, rendu à la Russie un service inappréciable : il a contribué à empêcher la dénationalisation des Malo-Russes et des Biélo-Russes, sujets de la Lithuanie et de la Pologne, et préparé la réunion de la Petite-Russie et de la Russie* Blanche à la Russie moscovite. Bien plus, comme l'ortho- doxie elle-même, il a été un des fadeurs de la nationalité russe. A l'intérieur de la Grande-Russie, longtemps cou- verte de tribus finno-turques, l'idiome sacré donnait k l'élé- ment slave un immense avantage sur les éléments allo- phyles. La langue de l'Église, a dit Solovief*, tendait à slaviser les tribus finnoises converties à l'Évangile. Le slavon liturgique a été un instrument de russification; après huit siècles il l'est encore aujourd'hui. Tout comme les Kniaz de Kief, de Novgorod ou de Vladimir, tout comme les tsars de Moscou, les empereurs de toutes les Russies se servent du rit pravoslave pour affermir leur puissance en Orient et en Occident, sur l'Asie et sur l'Europe. Lorsqu'ils tra- duisaient la liturgie grecque pour leurs prosélytes slaves et inventaient un alphabet pour cet idiome barbare. Méthode et Cyrille travaillaient, à leur insu, à la grandeur d*un peuple qu'ils ne connaissaient peut-être point de nom.

La langue slavonne, en usage dans la liturgie, peut servir de symbole à la situation de l'Église russe au milieu des autres confessions chrétiennes. Comme les catholiques, les Russes, dans leurs livres sacrés, se servent d'une langue ancienne; comme les protestants, ils emploient un idiome national, un dialecte hérité de leurs ancêtres slaves, et non emprunté à des hommes d'une autre race. Ressem-

t . Shornik Gosoud, Znanii, tome VH (1879).

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SITUATION INTERMÉDIAIRE DE L'ORTHODOXIE ORIENTALE. 89

blant à la fois aux uns et aux autres, ils sont, sur ce point, demeurés également éloignés de Rome et de la Réforme. 11 en est de l'Église russe elle-même comme de sa langue liturgique. L'orthodoxie orientale est aune distance presque égale du catholicisme romain et des sectes protestantes qui se disent orthodoxes. Vis-à-vis des deux grands partis qui, depuis le seizième siècle, divisent le christianisme occi- dental, l'Orient se trouve, à plus d'un égard, dans une situation intermédiaire et comme moyennne. Par sa con- ception de l'autorité et de l'unité de l'Église, par la liberté de l'interprétation du dogme, par la constitution et la dis- cipline de son clergé, par son mode de gouvernement, ses relations avec l'État et les fidèles, par tout le côté moral et politique du christianisme, par l'esprit, sinon par les pra- tiques du culte, l'orthodoxie diffère presque autant de Rome que des filles révoltées de Rome. Contrairement à l'opinion vulgaire, elle est peut-être moins voisine de la papauté romaine que des églises épiscopales sorties de la Réforme. Le pauvre prince d'Anhalt, père de Catherine II, n'était pas en réalité aussi dupe qu'il en avait l'air, alors que, pour la conversion de sa fille à l'Église russe, il se laissait persuader que luthéranisme ou culte grec, c'était au fond à peu près la même chose*.

L'immobilité séculaire de l'Orient explique cette position intermédiaire entre les Églises de l'Occident. Assoupie durant près de mille ans et comme pétrifiée dans ses tra- ditions, pendant que catholiques et protestants dévelop- paient chacun leur principe, les uns marchant à droite vers l'autorité et la centralisation, les autres à gauche vers le libre examen et l'individualisme, l'orthodoxie gréco- russe s'est, au sortir de son isolement, réveillée à un intervalle presque égal des deux grands partis dont la rupture a déchiré le monde occidental. Cela ne veut point

1. Voyez l*étude de M. A. Rambaud sur Catherine II : Beviie des Deux Mondes du 1*' février 1874.

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90 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

dire que TÉglise d'Orient soit un milieu et comme un compromis entre le catholicisme et le protestantisme; elle a ses tendances propres, originales, qui la distinguent de Tun et de Tautre, et Topposent à tous deux à la fois. Il n'en est pas moins vrai que, par certains côtés, elle est à moitié route entre Rome et la Réforme. Ses apologistes l'ont plus d'une fois reconnu, et plusieurs lui en ont fait un mérite*. « L'Église orthodoxe, disent-ils,est demeurée au centre du christianisme, également éloignée de ses pôles contraires, parce qu'elle est l'Église primitive, ini- tiale, dont les Occidentaux n'ont dévié que pour aboutir, par deux chemins opposés, à l'autocratie catholique et à l'anarchie prolestante. » La torpeur, la léthargie que ses adversaires lui reprochent, ses avocats l'en glorifient sous le nom d'immutabilité; ils la félicitent d'avoir soustrait rÉglise, comme le dogme, à la loi du développement ou du progrès qui régit les choses humaines.

Catholiques et protestants se font illusion lorsqu'ils se représentent l'attitude de l'orthodoxie gréco-russe comme humble et presque honteuse vis-à-vis de ses antagonistes occidentaux. Appuyés sur l'immobilité de leur Église comme sur un roc, ses théologiens contemplent avec une hauteur mêlée de pitié les discussions religieuses de l'Occident. L'accueil fait par les membres de l'Église russe aux offres d'union des vieux-catholiques ou des anglicans est, à cet égard, d'un intérêt singulier. Vis-à-vis des uns ou des autres, les orthodoxes ont toujours été loin de montrer aucun empressement hâtif; ils ont toujours repoussé tout compromis contraire aux traditions ou aux usages de leur Église.

Entre les protestants et les orthodoxes, entre l'Église anglicane surtout et l'Église russe, il y a eu plusieurs ten- tatives de rapprochement, et les avances sont d'ordinaire

1. Par exemple, Samarine, lésoiiily i tkh otnorhénir. k nouftiij p. 363, et, chez les Grecs, Nicolas Domalas, dans Pouvrage iiililulé Ilspi àpxwv, Leip- zig, 1865.

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L'KGLISE RUSSE ET LES ANGLICANS. 91

venues de l'Occident. C'est ainsi que, dès le seizième siècle, les luthériens s'adressaient au patriarcat de Gon- stantinople, espérant obtenir du patriarche Jérémie Tap- probation de la confession d'Augsbourg, qu'ils avaient, pour lui, fait traduire en grec. Si stériles que soient toujours restés de pareils appels, ils se sont reproduits à des époques plus voisines de nous. C'est naturellement l'Église d'Angleterre et, dans cette Église, l'école his- torique en réaction contre les influences protestantes, l'école où Ton aime à s'intituler « catholique anglais », qui a le plus caressé ces rêves d'union entre la fille rebelle do Rome et sa sœur séparée d'Orient*. De toutes les tenta- tives de ce genre, la plus digne d'attention est celle d'un théologien d'Oxford, ami du docteur Newman, W. Palmer; il fit, sous le règne de Nicolas, avec l'approbation de ses chefs ecclésiastiques, un voyage théologique en Russie, moins pour étudier sur place l'Église russe que pour entrer en communion avec elle. Palmer en était arrivé à croire à la presque identité de la doctrine orthodoxe et de la doctrine anglicane; il ne voyait guère de difficultés que pour le culte des images, sanctionné par le deuxième con- cile de Nicée. Fort de cette conformité de croyances, le doc- teur anglais prétendait être admis à la communion par les orthodoxes. Il vit les principaux dignitaires de l'Église russe, sans parvenir à leur faire partager ce point de vue*. Aux yeux des prélats russes, pour que les anglicans pussent ainsi entrer en communion avec eux, il eût fallu une entente de la hiérarchie des deux Églises, sinon l'au- torisation d'un concile. Par le fait, le manque d'autorité

1. Les anglicans de toute nuance ont, dès longtemps, manifesté leurintôr^t pour rÉglise orientale ; il lear a inspirô de nombreux travaux, parmi lesquels on peut citer ceux de J. Neale [lïistorxjof the hohj Easlern Church, 4 vol.) et de Stanley, le célèbre doyen de Westminster (factures on Ihc history of Ihe Eastem Church),

2. Palmer a laissé le récit de cette curieuse négociation dans des notes de voyage, imprimées quarante ans plus tard par les soins de son ami le car- dinal Newman : IS'otes of a visU to U\e Russian Church,

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92 LA RUSSIE KT LES RUSSES.

centrale dans TÉglise orthodoxe lui rend tout accord de ce genre plus difQcile qu*à TÉglise catholique, dont Tautorité pontificale peut toujours ouvrir la communion. En consen- tant à traiter les anglicans comme des orthodoxes, les Russes risqueraient de scandaliser leurs frères d'Orient et de perdre d'un côté ce qu'ils gagneraient de l'autre. Aussi, indépendamment des divergences de doctrine ou de disci- pline, toute intercommunion des Églises épiscopales de l'Orient et de l'Occident semble, malgré leurs sympathies réciproques, de longtemps malaisée.

Les vieux-catholiques de Suisse ou d'Allemagne n'ont guère été plus heureux dans des efforts analogues. Ils ont eu beau, dans leurs congrès, exprimer l'espoir d'une réunion avec l'Église orientale*, celle-ci a montré peu d'empresse- ment à leur ouvrir son sein. Elle n'a pas cherché à se créer en Occident des communautés de Latins Unis. Une société de Pélersbourg, composée de laïques et d'ecclésiastiques, la Société des amis de VInsiruction religieusej s'était, par des écrits et des délégués, mise en rapport avec les vieux- catholiques d'Allemagne. Nul mouvement ne pouvait être plus sympathique aux orthodoxes russes, qui, pour Tin- faillibilité papale, ont la môme répulsion que les protes- tants allemands. A toutes les avances des transfuges latins ils n'en ont pas moins répondu avec réserve, sur le ton d'une Église qui a foi dans son principe et ne transige point avec lui. En encourageant ces vieux-catholiques, parfois près de verser en pleine Réforme, les Russes ne leur ont point ménagé les leçons. — Si vous voulez vous unir à nous, leur disait un des inspirateurs des slavo- philes, ce n'est point assez de rejeter le dernier concile du Vatican, c'est sur dix siècles de traditions latines qu'il vous faut revenir*.

Cette Église impassible devant les adversaires qui l'at-

1. Dès leur premier congrès, notamment, à Munich, en 1871.

2. Kliomiakof, Briefan DôUinger von einem Laien dcr russischen orlho- doxen Kirche. IJcrlin, 1872.

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DEUX TENDANCES OPPOSÉES DANS L'ÉGLISE RUSSE. 93

laquent à la fois, des deux rives opposées, ne peut entière- ment échapper à leur influence. Comme toute confession placée dans une position intermédiaire, entre la centrali- sation catholique et l'individualisme protestant, elle ne saurait manquer de subir une certaine attraction vers Tun ou l'autre des deux pôles du christianisme. Tant qu'elle se fait équilibre, cette double attraction en sens contraire I)eut, il est vrai, contribuer à la maintenir à distance des deux extrêmes.

Ainsi que TÉglise anglicane, l'Église russe est, par sa situation mitoyenne et par les besoins mêmes de la contro- verse, exposée à deux tendances divergentes : d'un côté, à (Iroile, sinon vers le catholicisme romain, du moins dans la même direction que Rome, vers la concentration de l'autorité et l'ascendant de la tradition, — de l'autre, à gauche, non point précisément vers le protestantisme, mais vers la liberté d'interprétation, vers la foi indivi- duelle et l'émancipation du clergé inférieur ou des laïques. Cette double aimantation remonte aux premiers jours du contact de la Russie avec l'Occident; c'est un des aspects les moins remarqués et non les moins curieux de l'influence de l'Europe sur la Russie ^ Sous Pierre le Grand, les deux penchants se personnifient dans les deux membres les plus influents de l'Église, Etienne lavorski, le suppléant du patriarche dans l'intervalle laissé par Pierre entre la mort du dernier titulaire et l'érection du Saint-Synode, et Théophane Procopovitch, le conseiller du tsar dans sa réforme ecclésiastique. De là, depuis Pierre P% deux écoles dans le clergé. Tune mettant davantage en relief l'opposi- tion de l'orthodoxie au catholicisme, l'autre son opposi- tion au protestantisme, — la première prenant dans sa lutte contre Rome une teinte protestante, la seconde une

1. Le même phénomène se rencontre, quoique à un moindre degré, dans l'Église grecque proprement dite. C'est ainsi qu'au dix-septième siècle les tendances calvinistes du patriarche Cyrille Loucaris ont agité toute la hiérar- chie orientale.

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94 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

couleur catholique dans ses attaques contre la Réforme*. De la controverse, cette double tendance a passé dans les catéchismes et les traités de théologie, parfois même dans les questions de rile et de discipline, les uns se montrant plus strictement conservateurs, les autres moins éloignés des réformes ou des innovations.

Sous le règne de Nicolas et l'administration du comte Protasof, procureur du Saint-Synode, il y eut une réaction contre les influences protestantes qui avaient dominé rÉglise durant presque tout le dix-huitième siècle. Le gou- vernement s'inspirait en tout du principe d'autorité et de ridée de tradition; il n'oublia pas de les relever dans l'Église contre l'école de Procopovitch, le collaborateur spirituel de Pierre le Grand. Les tendances protestantes ou « évangéliques » perçaient dans les écrits des deux plus illustres prélats de la Russie moderne, Platon et Philarète, l'un et l'autre métropolitains de Moscou ^ L'éloquent Phila- rète dut, sous Nicolas, remanier son célèbre catéchisme, pour s'écarter davantage des théologiens de la Réforme*. L'Église russe a, depuis lors, cessé de s'orienter vers Luther ou vers l'anglicanisme. S'arrôtant dans les voies où l'avaient jetée Pierre le Grand et ses successeurs, elle s'est appliquée à s'en tenir strictement au principe de l'immo- bilité traditionnelle. Impuissante à supprimer entièrement les deux tendances qui se la disputent» elle a, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, cherché à les main- tenir en équilibre.

Aujourd'hui encore, les idées protestantes n'en sont pas moins en faveur dans une partie du clergé, et souvent dans la plus instruite. Cela s'explique par la fréquentation des écoles et des livres protestants. Le renouvellement des

1. Voyez à ce sujet l'introduction de Samarine aux œuvres de Khomiakof*

2. Platon, mort en 1812; Pliilarète, mort en 1832.

3. Le catéchisme de Philarèle a été traduit en allemand, sur la 59" édition russe, et publié on appendice d'une traduction do VUistoire de l'Église russe d'un autre Philarùte, archcvô(iue de Tcliernigof.

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« PROTESTANTISAXTS ET GATIIOLICISANTS ». 95

éludes théologiques, les efforts pour relever le niveau intellectuel du clergé n'y sont pas étrangers. L'esprit de la Réforme s'insinue silencieusement dans les séminaires et les académies ecclésiastiques avec les ouvrages des théolo- giens allemands. Il en est de même des laïcs, dans les classes éclairées du moins. Beaucoup, et parfois les plus pieux, ne sont, à leur insu, que des protestants ritualistes. En religion, comme en toutes choses, hommes et femmes du monde font, du reste, souvent preuve d'un singulier éclec- tisme. On en voit, à l'étranger, fréquenter presque indiffé- remment les diverses églises, appréciant en amateurs impartiaux les prédicateurs des confessions rivales.

L'esprit traditionnel et l'esprit de discipline, qui ont fait sa force, refrènent dans TÉglise les penchants novateurs. Le besoin de rester en communion avec l'Orient, la crainte de scandaliser le peuple et de donner de nouvelles forces aux sectes dissidentes, opposent une barrière à l'esprit d'innovation. La cohésion de l'Eglise sous la main de l'État la préserve du déchirement des factions et des querelles d'écoles. Loin d'en troubler le fond, les courants spirituels qui la traversent en font à peine onduler la surface.

Chez elle, rien d'analogue à l'antagonisme des deux ou trois partis de l'Église anglicane. Les institutions et les mœurs permettraient peut-être encore moins des partis dans l'Église que dans l'État. Si la Russie a son high church et son lou) church^ c'est dans la sourde rivalité de ses deux clergés, le haut clergé monastique et célibataire et le bas clergé pourvu de famille. Sous cette compétition de classes se retrouvent, il est vrai, les deux tendances contraires, le haut clergé, par sa situation et son genre de vie, étant natu- rellement plus conservateur ou plus aristocratique, le clergé inférieur plus novateur ou plus égalilaire.

Un des épisodes les plus curieux de la lutte, dans l'Eglise russe, des « protestantisanls et des catholicisants », comme disait J* de Maistre, c'est, sans contredit, l'histoire des Sociétés Bibliques. En principe, la position de l'Eglise

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96 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

orthodoxe vis-à-vis des Écritufes est à peu près la même que celle de l'Église latioe. Pour toutes deux, Tautorité de la tradition égale Tautorité des livres saints; TÉcriture ne peut être interprétée que conformément à renseignement de l'Église, aux Conciles et aux Pères*. Dans la pratique, le dogme étant moins défini, la tradition n'ayant pas pour la confirmer de souverain pontife, l'interprétation reste plus libre pour les orthodoxes. Le slavon ecclésiastique étant beaucoup moins éloigné de l'idiome populaire que ne Test le latin de nos langues néo-latines, la question de la tra-' duction des Écritures en langue vulgaire ne pouvait, ^n Russie, avoir la môme importance qu'en Occident. Long- temps le peuple même préféra lire l'Évangile dans la langue hiératique. Bien qu'il n'eût pas pour cela les mômes raisons que les Grecs, la version en dialecte popu- laire lui semblait dégrader et comme profaner le texte sacré.

Chez les Russes, de môme que chez les Grecs, la pra- tique, à cet égard, a plus d'une fois varié. D'un côté, le désir de se distinguer des Latins s'est joint aux influences protestantes pour encourager les traductions en langue vulgaire; d'un autre côté, la hiérarchie était retenue par la crainte de prêter aux nouveautés et de fournir un ali- ment aux ignorantes sectes de la Grande-Russie. C'est sous Alexandre F', le mystique ami de Mme de Krûdener, que le peuple fut invité à recevoir la Bible dans sa langue. Il est vrai que, dans cette nation de serfs, bien peu encore savaient lire. Chez les rares moujiks ou les petits marchands un peu lettrés, les Vies des saints, les livres d'heures et quelques traités des Pères, joints à des apocryphes de toute sorte, étaient alors plus répandus que les deux Testaments,

1. Un point à remarquer, c'est que chez les Orientaux, chez les Grecs notamment, le nombre des livres canoniques n'a pas été aussi nellcment lixé que chez les catholiques ou chez les protestants. L'Kglise russe est, aujour- d'hui du moins, d'accord avec les réformés pour rejeter comme apocr)phes les livres de TAncien Testament considérés comme tels par les Juir$.

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L'ÉGLISE RUSSE ET XES SOCIÉTÉS BIBLIQUES. 97

exception faite du Psautier, de tout temps un des préférés de la dévotion russe. En certaines régions, le peuple con- sidérait même comme un péché de garder chez soi les Évangiles : l'église seule lui semblait digne d'abriter les livres sacrés.

Les sociétés bibliques anglaises avaient, dès 18 là, essayé d'établir des succursales en Russie : elles y parvinrent en 1813. L'empereur Alexandre I" se fit inscrire parmi les membres de la Société biblique russe; le prince Alex. Galitzine^ ministre des cultes, en fut le président. Sous un tel patronage, en un pays aussi épris de tout ce qui est officiel, uDe pareille œuvre devait prendre une extension rapide. Près de trois cents sociétés affiliées couvrirent en peu de temps la surface de l'empire. Un moment, on vit un archevêque catholique y siéger à côté de prélats ortho- doxes et des zélateurs de Tilluminisme alors en vogue. La Bible, traduite en vingt langues différentes, fut distri* buée par centaines de milliers d'exemplaires : une version française était destinée au beau monde. Sous le couvert des deux Testaments, les promoteurs de l'entreprise, des missionnaires anglicans, espéraient voir l'esprit de la Réforme s'insinuer peu à peu dans l'Église russe. Des membres du clergé s'en effrayèrent. Aussi la Société biblique russe n'eut-elle qu'une courte existence. Son puis- sant patron, le mobile Alexandre I", la prit lui-môme en suspicion. Le prince Galitzine fut obligé d'abandonner la présidence au métropolitain de Pétersbourg, Séraphim. Elle eut beau être épurée, la Société ne survécut pas à l'empereur Alexandre. Un des premiers actes de Nicolas fut de la dissoudre^ (1826).

Pour apprécier le rôle de la Société biblique et les que-

1. Toute celte histoire a été racontée, au point de vue protestant, par le principal agent des Missions anglaises en Russie, le D' Pinkerlon : Bussia or MUceilaneous observations, 1833. On trouve dans lo même ouvrage de curieux témoignages des penchants c évangéliques » de Pbilarèle et de son maitrd Platon. Cf. Fiirst Alex, Nik, GaliUin und seine Zeily aus der Erlebnissen Ton P. von Gœtze (1885).

ni. ?

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98 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

relies suscitées par elle, il importe de se rappeler qu'à la même époque les Jésuites, recueillis par Catherine, éle- vaient dans leurs collèges une partie de la jeunesse russe, tandis que Joseph de Maistre et les émigrés français intro- duisaient dans certains salons les idées catholiques. Les influences étrangères en lutte à Pétersbourg atteignaient jusqu'à la religion. Sous les souffles du dehors, deux cou- rants opposés agitaient la surface d'une Église d'ordinaire stagnante. L'autorité ecclésiastique et civile ne pouvait manquer de s'en inquiéter. Entre les Jésuites d'un côté et la Société biblique de l'autre, la vieille orthodoxie sem- blait prise entre deux feux; l'étranger menaçait la sainte Russie d'une double invasion. Le gouvernement autocra- tique, de sa nature défiant de toute impulsion indépan- dante, ne pouvait longtemps voir remuer des idées qui ris- quaient de troubler le calme habituel de l'Église. Il en assura le repos en frappant, à peu d'intervalle, les foyers des deux tendances contraires, la Société biblique et la Compagnie de Jésus. La première semblait triompher avec a fermeture des collèges des Pères; elle fut dissoute peu de temps après leur exil. C'est ainsi que, selon le pro- cédé russe, le gouvernement fit la paix en faisant le si- lence.

Depuis la suppression de la Société biblique, le Saint- Synode russe s'est singulièrement rapproché des pratiques de l'Église romaine. S'il encourage la diffusion de l'Évan- gile et du Nouveau Testament en langue vulgaire, il n'en est pas de même de l'Ancien Testaments Tout comme chez les catholiques, le livre des Psaumes est le seul qui fasse exception. Les Psaumes ont, de tout temps, été fort popu- laires en Russie. Dans certaines contrées, on croyait qu'en lisant quarante fois le psautier on obtenait la rémission

1. Le patriarcat de Conslantinople procède à peu près de la même manière. Ce n'est qu'en 1817 qu'il a autorisé l'impression du Nouveau Testament en grec moderne; et si, un peu plus tard, il permettait également la traduction de l'Ancien Testament, cette dernière donna lieu à de vives polémiques.

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L'ÉGLISE RUSSE ET LES ÉCRITURES. 99

des plus grands péchés. On s en sert aussi, particuliè- rement du psautier slavon, pour dire la bonne aventure.

De même encore que TÉglise romaine, le Saint-Synode de Pétersbourg veille avec un soin jaloux sur la traduction des livres saints. Il s'est fait réserver le monopole des ver* sions russes, même pour les protestants, les catholiques ou les juifs. Admet-il des Nouveaux Testaments imprimés à l'étranger, c'est toujours sur une version approuvée par lui.

Il s'est reformé sous Alexandre II, en 1863, une « Société pour la propagation de rÉcriture sainte >>. Elle dure encore aujourd'hui. Comme l'ancienne Société biblique, bien qu'à un moindre degré, elle jouit du patronage offi- ciel; mais, à tout autre égard, elle diffère de sa fameuse devancière. Les seuls livres qu'elle cherche à répandre sont les Psaumes et le Nouveau Testament, surtout l'Évan- gile. Ses ressources sont minimes; une bonne partie lui vient des protestants du dehors. En une vingtaine d'années, elle n'avait guère écoulé qu'un million de volumes. Aujour- d'hui elle en répand cent mille par an. En outre, elle est autorisée à distribuer les exemplaires que lui envoient les opulentes sociétés bibliques de Londres et des Etats-Unis. La Société russe emploie pour sa propagande des procédés américains. Elle a ses colporteurs à la foire de Nijni, comme ses comptoirs aux expositions de Moscou; et sa marchandise trouve bon accueil auprès du peuple. Ses membres se servent aussi volontiers des chemins de fer. Tai moi-même rencontré en wagon des dames qui, d'une main, me présentaient un tronc pour leur œuvre, et de l'autre, des évangiles russes ou slavons^

I. D'après les comptes rendus de la Société que j'ai sous les yeux, sur près de 100000 volumes écoulés par elle en une année, lo nombre des Anciens Testaments ne dépasse guère 200. La plupart des exemplaires, les neur dixièmes, sont en russe, le reste en russe et slavon. Il semble en résulter qu'aujourd'hui, en dehors des sectaires appelés vieux-croyants, Tbomme du peuple préfère lire l'Évangile en langue vulgaire.

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100 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Si la Bible est toujours rare en Russie, plus rare peut- ôtre que certains apocryphes, il n*en est pas de même du Nouveau Testament. Ce dernier y est probablement plus répandu qu'en aucune autre contrée de TEurope, sauf les pays .protestants. L'Évangile est sans conteste le livre le plus goûté du Russe; on le trouve chez l'ouvrier comme chez le paysan. Le moujik lettré le lit aux autres; chacun des progrès de l'enseignement populaire lui vaut de nou- veaux lecteurs. Le menu peuple y puise tout ce qu'il pos- sède d'instruction religieuse ou morale. On ne saurait nier l'influence de ce petit livre sur l'âme russe. En dépit de son ignorance et de ses superstitions, la foi du peuple mérite le nom d'évangélique si, pour cela, il sufQt d'être nourri de la moelle^ de l'Évangile.

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CHAPITRE m

Da culte et du rilualisme. — lo^portance des rites et du cérémonial dans TÊglise orientale. — Le formalisme russe et le caractère national. — Le rite de la prière. — Les cérémonies et la liturgie. — Comment rËglise.russo a rempli le rOlo esthétique de la religion. — Du culte dos images. — Précau- tions prises contre la superstition. — Vierges miraculeuses et dévotion du peuple. — L'imagerie religieuse et l'art byzantin en Russie. — Caractères de la peinture moscovite. — Attachement aux types traditionnels. — Dif- ficnllé de les renouveler. ^ La musique k Téglise el le chant sacré.

Si; pour la constitution de TËglise, l'orlhodoxie gréco- russe occupe une position intermédiaire entre Rome et la Réforme, il en est tout autrement des rites, du culte exté- rieur. Par ce côté^ l'Église orientale se montre à la fois oppo- sée aux deux grands partis, qui ont divisé TOccident. L'im- mobilité traditionnelle qui, à plus d'un égard, l'a placée au milieu des catholiques et des protestants, Ta laissée, sous ce rapport, à l'écart et comme en arrière des uns el des autres. Pour les formes, pour l'importance donnée au cérémonial, l'orthodoxie gréco-russe est en quelque sorlo à l'extrême droite du christianisme; c'est plutôt le catho-: licisme romain qui est au centre.

Les usages de l'antiquité chrétienne^ souvent simpliCés par Rome avant d'être réduits ou rejetés par la Réforme, se sont, pour la plupart, religieusement conservés en Orient. Strictement attaché aux formes ecclésiastiques des qua- trième et cinquième siècles, le culte orthodoxe est essen- tiellement ritualiste. Cette Qdélité à des pratiques aban- données ou modifiées par les confessions d'Occident lui donne, vis-à-vis d'elles, un air archaïque et vieilli. Ce ri- tualisme a valu à l'Église grecque l'attaque simultanée des

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102 LA RUSSIE KT liES RUSSES. •

deux camps opposés. Catholiques et protestants, qui d'or- dinaire lui font des reproches contraires, l'ont également accusée d'étouffer la religion sous les pratiques extérieures. La principale cause de ce formalisme byzantin, transmis à l'Église russe par sa mère du Bosphore, c'est d'abord l'es- prit oriental; c'est ensuite, comme nous l'avons dit, l'his- toire, la longue ignorance, l'état de civilisation de la plu- part des nations orthodoxes; c'est enfin, chez les Russes» le caractère réaliste du peuple, son attachement inné au rite et aux cérémonies, si bien que les corrections liturgi- ques les mieux justifiées ont été, pour lui, le point de départ d'un schisme obstiné.

Le respect du rite, de Yobriady comme disent les Russes, est tellement naturel à ce peuple, qu'il se retrouve partout chez lui, dans la vie domestique presque autant que dans la vie religieuse. Sous ce rapport, il n'est pas sans ressem- blance avec son lointain voisin, le Chinois. Pour tous les actes de la vie humaine, le paysan a des formes et des formules qu'il conserve religieusement. A côté des fêtes ou des cérémonies de l'Église, il a, pour la naissance, pour le mariage, pour la mort, des cérémonies traditionnelles, souvent compliquées de véritables rites civils, qu'il observe avec presque autant de ponctualité que les rites prescrits par l'Église. C'est ainsi que, pour le mariage, les fêtes do- , mestiques du moujik constituent un véritable poème en action, une sorte de drame à plusieurs personnages, avec chants et chœurs à l'antique, joué depuis des siècles de génération en génération*.

On sent ce qu'un pareil esprit a pu produire en religion. Le Russe a, en quelque sorte, renchéri sur le formalisme byzantin. Il ne s'est pas contenté d'être fidèle à tous les rites de l'Église; il en a mis là même où l'Église ne lui en imposait point. Ainsi de la prière elle-même. Pour lui, la prière, l'entretien de l'âme avec son Rédempteur, est une

1. Voy. Ralston, The Songé of the Rusaian people.

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LE FORMÂIJSMË RUSSE : RITE DE LA PRIERE. 103

sorte de ritç ; elle a des formes consacrées, formes toutes nationales, car elles sont en grande partie étrangères aux Grecs.

L'orthodoxe, le Russe surtout, prie d'habitude debout, conformément aux usages de l'Église primitive; mais, durant sa prière, le Russe ne reste pas en repos. Le corps y semble prendre autant de part que l'esprit : le moujik prie avec tous ses membres. Pendant les offices il passe son temps & se signer de grands signes de croix, levant & la fois la tête et la main droite, puis se courbant en deux entre chaque signe de croix, et se redressant aussitôt pou r recommencer sans fin. Les plus pieux s'agenouillent el se prosternent & intervalles réguliers, se relevant vive- ment pour se prosterner de nouveau, comme s'ils étaient contraints & cette sorte de pénitence. Les saluts répétés qu'ils adressent ainsi à l'autel ou aux saintes images, rap- pellent ceux que le serf prodiguait naguère à son seigneur; pour nous Occidentaux, ces profondes et rapides inclina- tions ont quelque chose de servile et de fatigant. Dans une église russe, un étranger a peine à ne pas être étourdi par le balancement de la foule qui oscille autour de lui. Cette tenue & l'église, où le corps s'agite sans cesse, rap- pelle moins la grave attitude de TOrante chrétienne des Catacombes que la prière musulmane, elle aussi, accom- pagnée d'inclinations et de prosternements réglés par l'usage. Comme celle de l'invocateur d'Allah, la prière russe est un véritable exercice, une espèce de gymnasliquc sacrée. Si les classes cultivées ont, sous l'influence occi- dentale, abandonné cette religieuse pantomime au bas peuple, ce dernier y parait fort attaché. II n'a point l'air de savoir prier autrement. Beaucoup semblent embarrassés de leur personne lorsque, durant les longs offices, la fati- gue les contraint à suspendre leurs signes de croix et leurs prosternements. J'en ai vu ne s'arrêter qu'après dos centaines de génuflexions.

On ne lit point ou on lit peu dans les églises russes.

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104 L.\ RUSSIE ET LES RUSSES.

L'usage n'est pas d'emporter un livre aux ofQces. L'homme du peuple trouverait inconvenant de s'asseoir dans l'église pour y lire un livre. Cela le choque dans les églises latines. Les gens pieux lisent l'office du jour d'avance, pour être mieux en état de le suivre à la messe. Le commun des fidèles se contente de faire brûler des cierges, de se signer et de s'incliner en répétant sans cesse les mêmes formules; uni d'intention au prêtre, il suit l'officiant du regard, il écoute le grave plain-chant et jouit de la noblesse du service divin et des chants sacrés.

La liturgie * pravoslave est bien faite pour commander l'attention et le respect du peuple. Elle n'a qu'un défaut, l'extrême longueur de ses offices, qui contraint le clergé à en dépêcher rapidement certaines parties. Les antiques cérémonies du rite grec sont d'ordinaire célébrées avec une dignité imposante. Les Russes l'emportent, à cet égard, non seulement sur les Latins, mais sur les Grecs, leurs coreligionnaires. Jusque dans les églises de campagne, la plupart des popes, parfois les plus ignorants et les moins tempérants, apportent à l'autel une majesté vraiment sacer* dotale. Le peuple, aussi bien que l'homme pu la femme du monde, attache une grande importance à la manière dont ses prêtres officient. Une belle prestance, de beaux traits, de beaux cheveux longs, une belle voix, sont des qualités fort appréciées chez le clergé. La liturgie, la messe grecque, dont les parties les plus mystérieuses sont célébrées loin des regards de la foule, derrière le mur de l'iconostase, la liturgie est une véritable représentation sacrée dont la mise en scène et l'exécution sont précieusement soignées. Les prêtres et diacres sont avant tout les acteurs du drame mystique; ils ont conscience de la solennité de leur rôle et le jouent avec la dignité de maîtres des divines cérémo- nies.

Ses cérémonies, l'Église ne permet pas de les écourter,

1 . Nous prenons ici ce mot dans le sens le plus hrge : en Orient; il désigne, à proprement parler, la messe.

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LES CÉRÉMONIES ET LES RITES. 105

de les tronquer. Rien, chez les Orientaux, des conventions ou des Actions qui, chez les Latins, ont souvent simplifié les offices. Rien, par exemple, d'analogue à notre messe basse, où le prêtre dialogue seul avec un enfant, qui lui répond au nom d'une assemblée absente. Toutes ces fictions, toutes ces abréviations des rites, sont contraires à l'esprit de l'Église d*Orient; elles lui semblent une altération, une mutilation des saints mystères. Les offices sont toujours publics, destinés au peuple chrétien. Le prêtre né les célè- bre que pour les fidèles; aussi n'offlcie-t-il d'habitude que les jours de fête. Il n'a pas plus l'idée de dire tout seul, tout bas, une messe sans auditeurs, que de prononcer à voix basse un sermon dansune église vide. A la liturgie il faut, pour lui, la solennité des cérémonies publiques.

Si elle n'a rien élagué des rites que lui a transmis l'an- tiquitéy gardant toutes les anciennes cérémonies et toutes les anciennes observances, sans correction ni retranche- menty en revanche, l'Église orientale ne leur a d'ordinaire rien ajouté. Elle n'a pas éprouvé le besoin de rajeunisse- ment qui renouvelle, sans cesse la piété catholique. Dans ses offices et ses prières, comme dans ses pratiques, elle demeure fermée & toutes les innovations. Aussi les dévo- tions les plus populaires des pays catholiques, le sacré- cœur, par exemple, lui sont-elles étrangères. En ce sens, on pourrait dire que si la liturgie n'y a pas été simpli- fiée, le culte y est demeuré plus simple.

Cet antique rite gréco-slave impose par les dehors, alors même que le sens symbolique en échappe. A Rome, où, pour l'Epiphanie, on se plaisait à célébrer la messe dans tous les rites admis par le Vatican, j'ai plus d'une fois entendu remarquer que le plus noble, dans son austère beauté, était le rite ruthène, lequel n'est en somme que le rite gréco-slave, conservé presque intégralement par les Grecs-Unis de l'ancienne Pologne. Si les Russes et les Grecs ont| en réalité, le même rite en deux langues différentes, la forme slave est sans comparaison supérieure, les Russes

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106 lA RUSSIE ET LES RUSSES

n'ayant pas adopté le chant nasillard des Grecs ou des Armé- niens.

Voltaire disait que la messe était l'opéra des pauvres. Cela est non moins vrai de la Russie que de l'Occident, bien que d'une manière différente ; car jamais, en Orient, l'église n'a pris modèle sur l'opéra, ni le sacré fait d'emprunt au profane. S'il est vrai que le rôle de la religion, aux époques incultes surtout, ne doit pas se borner uniquement au dogme ou à la morale, nulle part peut-être, l'Église n'a mieux compris ce que j'appellerai la partie esthétique de la religion, tout ce côté de sa tâche oublié ou méconnu de la plupart des sectes protestantes. A l'enconhre des sèches doctrines de certains réformateurs', l'Église russe a distri- bué à l'homme du peuple, non seulement le pain substan- tiel de l'Évangile, mais aussi cet aliment délicat dont aucun être humain né saurait entièrement se passer, le sentiment du beau et de l'idéal. En réalité même, c'est là, nous sem- ble-t-il, que cette Église, tant dédaignée, a surtout excellé ; c'est par 1& que, à travers toutes ses misères, elle a été le moins inférieure à sa haute vocation. A ce peuple d'igno- rants et d'opprimés, elle a découvert ce que la religion seule lui pouvait révéler, l'art; pour ces générations de serfs, elle a eu des spectacles et des concerts qui, par l'en- chantement des sens, ont rafraîchi l'âme du moujik. A cet égard, l'Église russe peut soutenir la comparaison avec l'Église romaine, qui a porté si loin l'art d'atteindre l'âme à travers les sens.

Entre Rome et TOrient il y a toutefois, ici même, une différence notable. En parlant à l'œil et à l'oreille, l'Église orientale a toujours eu peur de trop leur plaire; en s'a- dressant aux sens, elle les a toujours tenus en suspicion. Contre toute volupté charnelle, contre l'art môme, elle a pris des précautions qui, chez les Byzantins, ont été pous- sées jusqu'à l'extrême. Entre le sacré et le profane, entre la peinture ou la musique du siècle et celles de TÉglise, elle a toujours maintenu une barrière. Jamais ses temples

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I^S CÉRÉMONIES ET LA LITURGIE. 107

n'ont été envahis par les pompes mondaines et l'appareil théâtral dont, & différentes reprises, TÉglise catholique a eu tant de peine à se défendre.

L'austérité du culte apparaît dans la scène môme du drame sacré. Alors qu'il est le plus somptueux. Je décor en est toujours simple. Rien ne trouble l'impression d'unité de l'église et du service divin. Au fond de l'abside, à l'orient, un seul autel, comme il n'y a qu'un Dieu et un Sauveur. Entre l'autel et la nef se dresse la barrière de l'iconostase, dont les portes royales, que le prêtre seul a le droit de franchir, se ferment durant la consécration, fai- sant aux saints mystères comme un sanctuaire dans le sanctuaire ; seul d'entre les laïcs, le tsar est admis & y pénétrer pour recevoir la communion, le jour de son cou- ronnement. Dans les vieilles cathédrales, dans les sobor des grandes villes ou des grands monastères, cette mu- raille, qui symbolise le voile du Temple, reluit d'or et de marbres précieux. Le jaspe de Sibérie y encadre la mala- chite et le lapis-lazuli. C'est l'iconostase qui porte les images les plus vénérées, les icônes,- d'où lui vient son nom^ L'entrée et la sortie du prêtre, le transport des élé- ments du sacrifice de la table de l'offertoire à l'autel, la marche du diacre portant sur son front l'Évangile ou le calice, la clôture et la réouverture des portes saintes for- ment autant de scènes du drame liturgique et lui donnent plus de mouvement et de vie que dans le rite latin. Tout ce lent cérémonial est en harmonie avec le luxe sévère des vieilles églises byzantines, avec l'or mat des peintures ou des mosaïques. Le caractère d'antiquité qui rehausse la solennité des rites se retrouve jusque dans le mobilier liturgique. On y reconnaît les /laôeZto, les éventails de métal que le diacre agite autour du tabernacle, et la cuil- lère d'or pour le vin de la communion, et la lance et

1. Chez les Russes, la hauteur de Ticonostasej notablement plus élevé que chez les Grecs, dépare parfois Fégtise en la terminant brusquement par une muraille droite qui cache l'abside.

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108 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

réponge, qui rappellent le Calvaire, et d'autres instru- ments sacrés, depuis longtemps disparus de rOccident.

En dépit ou, mieux, en raison de leur antiquité, les lon- gues cérémonies gréco-russes sont d'un symbolisme à la fois naïf et touchant. Ainsi, par exemple, du mariage : en aucune Église, la consécration nuptiale, que des esprits terre à terre voudraient dépouiller de tout caractère mystique, n'est entourée de plus poétiques allégorie]^. Au mariage religieux, vulgairement appelé couronnement (ventchanié), les deux fiancés, que le peuple dans ses chants décore pour un jour du titre de prince et princesse, voient porter sur leur tête une couronne. Après l'échange des anneaux et le baiser des fiançailles, donné en face du tabernacle sur Tinvitation du prêtre, TÉglise, pour leur rappeler qu'ils vont tout mettre en commun, présente aux lèvres des nouveaux époux une coupe où ils boivent trois fois tour à tour; puis, leur ayant lié les mains ensemble, l'ofQciant leur fait faire, à sa suite, trois fois le tour de l'autel, en signe qu'ils doivent marcher dans la vie en étroite union. Au baiser des fiançailles cor- respond, lors des funérailles, le suprême et troublant adieu du dernier baiser. Après l'avoir eux-mêmes porté sur leurs épaules dans Téglise, les parents et les amis du mort lui viennent baiser le visage dans sa bière ouverte. De toutes les cérémonies ou les fêtes russes, il y aurait de quoi tirer un Génie du Christianisme, non moins poétique et non moins pittoresque que celui de Chateaubriand*.

Pour ses fêtes religieuses, pour les fêtes de Pâques en particulier, Moscou pourrait rivaliser avec Rome ou, mieux, avec Séville, toujours avec cette différence qu'en Russie ces fêtes ont quelque chose de moins théâtral et de plus populaire. Le spectacle de la nuit de Pâques au Krenilin est, en ce genre, un des plus émouvants de l'Europe. SI chacune des doux Églises a sa messe de minuit, celle

1. Quelques écrivains rosses s'y sont essayés, M. Mouravief nolamment. Cf. M. le pasleur Boissard, VÈglise de Russie, i. I, Itv. UI (1861).

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LES CÉRÉMONIES ET LA LITURGIE. 109

d'Orient préfère, en effet, célébrer la nuit de la résurrec- tion. La foule, rassemblée au pied de la tour d'Ivan Yeliki, entre les rieilles « cathédrales » du Kremlin, attend, des cierges en main, l'annonce que le Sauveur est ressuscité. A minuit, les cloches, qui bourdonnaient sourdement, éclatent de toutes parts en joyeuses fusées, pendant que les têtes se découvrent, que les cierges s'allument et que le canon gronde au loin. La liturgie de cette nuit de PAques peut fournir un exemple du symbolisme historique habituel au' rite gréco-russe. A l'heure marquée, après le chant des psaumes, l'évéque, ou le prêtre qui ofBcie, s'ap- proche de l'iconostase qui cache le sépulcre; les portes royales s'ouvrent, l'officiant va au tombeau, il lève le suaire et voit que le Sauveur n'y est plus. Alors, au lieu d'annoncer la résurrection, il hésite comme les disciples de l'Évangile. Il sort de l'église avec son clergé, à la recherche du Sauveur disparu; puis, rentrant dans le temple, il aiinonce aux fidèles que le Christ est ressuscité, et entonne un hymne de triomphe. Certes ce symbolisme ne peut être toujours aussi transparent; le peuple ne le comprend pas toujours; il n'en prend pas moins part à l'allégresse et au deuil de l'Église, pleurant et se réjouis- sant avec elle. Le jour de Pâques, il y a quelque chose de touchant à voir les hommes de toute classe s'embrasser, au cri de « Christ est ressuscité », en échangeant des œufs de PAques, antique emblème de la résurrection*.

En dépit de la beauté de ses rites bien dignes d'inspirer le poète et l'artiste, l'Église gréco-russe n'a pas ouvert i l'art les mêmes horizons que TÉglise latine. De ses splen- dides iconostases, de ses sombres absides, il n'a rien surgi de comparable aux vierges d'un Raphaël ou d'un Corrège,

) . Comme en Occident, les fêtes do TËglise onl inspiré des chants populaires, chants de la Nativité, chanU de la Passion, chanU de P&qucs. Ceux de la Petite- Russie se font remarquer par Thumeur railleuse de ses Cosaques. Gogol en avait recueilli et copié de sa mnin.Voy. p. ex. la Kievskaïa S/arina, avril 188Î.

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110 LA RUSSIE ET LES RUSSES,

aux anges d'un Botticelli ou d'un Fra Angelico. Ici encore, on pourrait dire que la faute est moins à l'Église qu'aux peuples élevés par elle et à la lenteur de leur développe- ment. C'est là, sans doute, une explication ; mais ce n^est pas la seule. Les Tatars n'auraient pas arrêté, de trois ou quatre siècles, la croissance de la Russie, que l'Église russe n'eût point donné à l'art la môme impulsion que l'Église latine. Cela tient en grande partie aux précautions prises par l'Orient contre l'envahissement de l'esprit mondain et contre les séductions de la beauté périssable; En faisant appel aux sens, l'Église orthodoxe semble avoir toujours craint d'en être la dupe. Elle a toujours été défiante de ce qui flatté l'œil ou caresse l'oreille, si bien que, dans les foyers mêmes de l'art antique, sous le ciel de Phidias, en face des dieux du Parthénon conservés à Byzance, cette méfiance de la chair a étouffé tout art vivant.

L'Église, il est vrai, n'a point condamné l'art, la pein- ture et la musique du moins; elle l'a maintenu dans une étroite sujétion. Elle ne Ta pas, comme l'Église latine, traité en enfant, et longtemps en enfant gâté, avec l'indul- gence d'une mère ou d'une nourrice; mais bien plutôt en serviteur, en esclave, avec la sévérité d'une maltresse dédaigneuse. Elle semble avoir toujours gardé pour lui quelque chose des répugnances des iconoclastes. Elle s*est appliquée, par une sorte d'ascétisme, à le réduire à l'état de symbole, d'emblème immatériel, de signe hiératique, lui interdisant toute aspiration indépendante, lui refusant toute vie propre. Pour ne pas le laisser dévier de son but mystique et s'humaniser pour le plaisir des yeux, elle l'a emprisonné dans des types conventionnels, immobilisés pour les siècles. Gela était surtout vrai des précepteurs religieux des Russes, les moines grecs du Bas-Empire; ils semblent s'être ingéniés à dépouiller l'art sacré de tout charme sensible, proscrivant de la musique, comme de la peinture, tout attrait charnel, jusqu'à leur enlever toute trace de leur première beauté. Ainsi entendu, l'art byzantin,

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L'âGLISE RUSSE ET L'ART. 111

avec son mépris de la vie et de la nature, est l'art reli- gieux, l'art spîritualiste, pour ne pas dire Fart chrétien, par excellence. Ces figures inanimées, aux corps émaciés, sont le produit de l'ascétisme oriental. Ces longs saints immobiles, hôtes maussades d'un ciel morose, auraient édifié les regards des anachorètes de la Thébaîde ou des stylites de la Syrie. Le Dieu dont la face doit ravir les bienheureux durant les siècles des siècles, le Christ lui- même ne 8emble*t-il pas parfois, chez les peintres de l'Athos, inspiré de ce Père de l'Église qui enseignait que le Sauveur avait été le plus laid des enfants des hommes?

Le seul art où l'Église byzantine ait vraiment excellé, c'est le moins sensible, le moins charnel de tous, l'archi- tecture. C'est aussi celui où le génie moscovite a montré le plus d'originalité ; c'est le premier où, mêlant les leçons de l'Europe et de l'Asie, le génie russe ait manifesté quel- que chose de national. Et, malgré cela, on ne saurait dire de ce style russe qu'il constitue une architecture compa- rable au style gothique de la France, ou au byzantin des Grecs. L'architecture était le seul art auquel l'Église orien- tale laissât quelque liberté, et, en Russie, tout se liguait pour l'empêcher d'atteindre son plein développement, la rigueur du climat, le manque de pierres et de matériaux, la pauvreté même du pays. Y a-t-il eu un style russe ? On peut à peine dire qu'il y ait des monuments russes.

Les autres arts, la peinture, la plastique, la musique même, le dogme ou la discipline orthodoxes les ont char- gés de chaînes pesantes ou enfermés dans d'étroites limites. Cette Église, accusée de tout sacrifier au culte extérieur et aux formes, s'est de bonne heure préoccupée de ne pas laisser l'âme s'arrêter aux formes et s'absorber dans le culte extérieur. Contrairement à l'opinion vul- gaire, elle a multiplié les précautions contre les erreurs de la superstition, aussi bien que contre l'entraînement des sens. Sous ce rapport, nous la retrouvons, en dépit des apparences, dans une situation intermédiaire entre les

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112 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

sectes protestantes, entre le luthéranisme en particulier, et l'ÉgKse latine.

Au point de vue du dogme, la position des Grecs vis-à-vis des images n'est déjà plus la même que celle des Latins. Après les longues luttes des iconoclastes, ces calvinistes de rOrient, les Grecs se sont arrêtés à une sorte de com- promis, repoussant du sanctuaire les statues; y admettant les peintures. A l'inverse des catholiques et même des luthériens, ils ont conservé, dans leurs comihandements de Dieu, la prohibition biblique contre les idoles dé pierre, de bois, de métal *. Sur ce point, ils sont d'accord avec les réformés ; mais ils en diffèrent singulièrement pour l'in- terprétation, né prohibant que les « idoles », les images qui, par leur forme, se prêtent à une confusion avec la personne représentée. Aussi rejettenb-ils les statues, la ronde-bosse, et non les images peintes et les reliefs où l'œil le plus grossier ne saurait découvrir autre chose qu'une représentation figurée. Cette distinction repose assurément sur un fondement rationnel. Y a-t-il jamais eu des peu- ples assez simples pour adorer des idoles comme des dieur vivants? Cette confusion n'est possible qu'avec des images plastiques, avec des statues. Le moujik le plus ignorant ne saurait prendre une peinture de la Vierge pour la per- sonne de la Vierge. Partout, chez les barbares comme chez les peuples classiques, chez les Varègues de Kief tout comme chez les Grecs d'Athènes, c'est la statue, l'idole au corps de bois, de marbre ou de bronze, qui a été le prin- cipal objet du culte; c'est devant elle que fumait l'encens et qu'étaient immolées les victimes. La peinture a sans conteste quelque chose de plus spirituel, par cela même qu'elle est fondée sur une illusion, qu'elle n'est qu'un trompe-l'œil.

Si justifiée qu'elle semble en théorie, celte distinction

1. C'est pour eux le deuxième commandeinent. Il en résulte que, pour la division du Décalogae et Tordre des commandements de Dieu, l'Église d'Orient est en désaccord avec TËglise latine.

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. LA DÉVOTION AUX IMAGES. 113

n'a guère abouti qu'à placer Tari des pays orlbodbxès dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de rOccident. La sculpture, bannie de Téglise, a été privée de son berceau habituel, et, le Moscovite n'ayant hérité d'aucuns marbres antiques, elle ne pouvait naltfe de l'imitation de l'anti- quité. Eu condamnant la statuaire, l'orthodoxie orientale entravait le développement de l'art tout entier, car par- tout, dans la France du moyen Age et dans l'Italie moderne aussi bien que dans la Grèce antique, la sculpture, art moins complexe, a grandi plus vite que la peinture. Depuis que Falconet et nos artistes du dix-huitième siècle l'ont importée chez eux, les Russes cherchent à faire à la sta- tuaire une place dans leurs églises. N'osant lui permettre d'en franchir le seuil, ils sont encore obligés de la reléguer en dehors du sanctuaire. C'est ainsi que Montferrand, l'architecte français de Saint-Isaac, a pu placer des anges de bronze aux angles de sa coupole '.

En Russie, c'est l'art, l'art seul qui a été la victime des précautions prises par l'Église contre la superstition. Celle-ci ne semble guère s'en être ressentie. La solennelle immobilité des icônes n'a fait qu'accroître pour elles l'atta- chement du peuple. L'Église a eu beau ne pas placer d'images sur ses autels, de crainte d'avoir l'air de les dési- gner à Tadoration des fidèles ; elle a eu beau les confiner d'ordinaire sur les piliers des nefs et les parois de l'ico- nostase, le Russe ne leur en a pas témoigné moins de vé- nération et de confiance. Les évoques de Russie prêtent serment, lors de leur sacre, de veiller à ce que les saintes icônes ne reçoivent pas un culte qui n'est dû qu'à Dieu. Leur vigilance n'empêche pas les noires peintures byzan- tines d'êlre souvent l'objet d'un culte superstitieux. Le

1. En dépit des lois de l'Église; on cite parfois, dans les régions reculées, des images de pierre ou de bois. Le couvent de Posolsk, sur le lac Balkal; possède ainsi une ancienne iào\e bouriate en bois peint, transformée en saint Nicolas, et presque ég«i^nailt populaire parmi les Russes chrétiens et les indigènes paîans.

ui. ^

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114 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

contadino du sud de l'Italie ne prodigue pas plus d'hom- mages à ses riantes madones que le moujik à ses vierges enfumées. Toute la différence est dans la manière dont s'exprime leur dévotion.

La piété russe semble plus formaliste ; elle semble avoir moins d'imagination. Le moujik paraît moins enclin à parler à l'image, à s'entretenir avec elle; il a l'air surtout préoccupé de lui rendre ses devoirs, de s'acquitter vis-à-vis d'elle de ce qu'il lui doit. Il fait brûler un cierge devant l'icône ; il la salue de signes de croix et de révérences répétés; il lui apporte son aumône pour la parer. En dehors des images en renom, le Russe, de même que le Grec, semble honorer également toutes les icônes offertes à sa piété. On voit les pèlerins faire le tour des églises en baisant successivement les pieds ou les mains de toutes les images, sans regarder le visage du saint ni s'inquiéter de son nom. C'est une sorte de tournée que les Grecs accomplissent souvent en riant et en causant, les Russes plus lentement, avec le sérieux qu'ils apportent toujours dans la maison de Dieu. De même que le pied de bronze du saint Pierre de Rome, les pieds des icônes russes sont souvent usés par les baisers des fidèles ; il faut les repeindre à neuf à certaines époques. J'ai vu à Kief, et aussi en Palestine, des pèlerins orthodoxes, entrés par mé- garde dans une église catholique, en faire le tour avec ce même souci de n'oublier dans leurs hommages aucun des saints du lieu. En pareille matière, le moujik est singuliè- rement éclectique ; l'important, pour lui, semble être de ne négliger aucun des personnages ou des officiers de la cour céleste.

Au-dessus de la plèbe, en quelque sorte anonyme, des images qui portent en vain leur nom ou leurs attributs, s'élèvent les icônes réputées miraculeuses et honorées du titre de faiseuses de prodiges. La Russie en est peut-être plus riche que l'Italie ou l'Espagne. Il est peu de villes ou de couvents qui ne se fassent gloire d'en montrer. Comme

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LA DÉVOTION AUX IMAGES. 115

presque partout , les plus vénérées sont d'ordinaire les plus anciennes et les plus noires. Quelques-unes passent pour achiropoiètes, pour n'avoir pas été faites de main d'homme; d'autres, comme en Occident, pour provenir du pinceau de saint Luc, Un grand nombre ont été miracu- leusement découvertes et possèdent une légende. A beau- coup se rattachent des souvenirs locaux ou nationaux, la fin d'une famine ou d'une épidémie, le gain d'une bataille. Les Russes, dans toutes leurs guerres, emportaient avec eux quelque sainte icône ; victorieux, ils lui reportaient le succès de leurs armes. Smolensk possède une vierge chère à tout l'ouest orthodoxe. Pierre le Grand en avait une qui ne le quittait point; elle est exposée aux prières des fidèles,^ Pétersbourg, dans la petite maison de bois du réformateur aujourd'hui transformée en chapelle. Il ne manque pas de patriotes qui lui attribuent la victoire de Poltava. Une autre vierge vint au secours des orthodoxes dans l'invasion de 1812, Notre-Dame de Kazan, une des plus populaires de l'empire. La prise de Kazan, sous Ivan le Terrible, la mit en réputation, et depuis lors elle a été invoquée dans toutes les crises nationales. Le boyard Pojarski et le bou- cher Mînine vinrent, en 1611, la chercher à Kazan pour les aider à chasser les Polonais de Wladislas, alors maîtres de Moscou. Un siècle plus tard, elle était transportée de la vieille capitale dans la nouvelle par Pierre le Grand, dési- reux de consacrer, aux yeux de ses sujets, la ville de la Neva. Pour l'abriter, Alexandre I" fit élever la fastueuse église qui porte le nom de Notre-Dame de Kazan. Koutou- zof y vint implorer l'assistance divine avant de partir pour Borodino; et, depuis, chaque année, à Noël, les Busses y célèbrent un Te Deum pour la délivrance de la patrie. L'argent enlevé à la Grande Armée par les Cosaques du Don a été fondu pour en revêtir l'iconostase, et les aigles napoléoniennes, les drapeaux français aux couleurs fanées, en tapissent encore les murailles. Ces icônes en renom sont d'ordinaire ornées de bijoux et

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116 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de pierres précieuses de toute sorte. Les plus célèbres ont des parures de prix auxquelles TOccident, ravagé par les révolutions^ ne saurait rien opposer. Il en est qui^ aux heures de péril national, ont prêté à la patrie leurs dia- mants et leurs émeraudes. Le moujik jouit visiblement du luxe de ses images; sur la tête voilée de ses sombres vierges byzantines il aime à voir reluire des diadèmes d'impératrice. Ce goût, naturel aux pauvres, est si général que là où font défaut les pierres fines, on y supplée avec le verre et les fausses perles. Partout, jusque dans d'hum- bles villages, la Vierge et les saints sont vêtus d'or et d'ar- gent. La plupart des images russes ont la tête et les mains peintes, tandis que le corps est couvert de lames de métal qui, selon le mot de Théophile Gautier, leur forment une sorte de carapace d'orfèvrerie *.

L'art religieux de la Russie a conservé le caractère byzantin. Les types et les méthodes du Zoographos grec sont demeurés en honneur chez les moines de la Moscovie presque autant qu'au mont Athos. A le voir ainsi traver- ser les âges, on dirait que l'art apporté de la Sainte Mon- tagne s'est congelé dans les glaces du Nord. Jusqu'en ces peintures, recopiées depuis des siècles sur des copies et souvent repeintes en même temps que redorées, on sent parfois comme un écho affaibli des grands types primi- tifs des quatrième et cinquième siècles. Ainsi, des barbares christs sur le trône des fresques absidales l'œil peut remon- ter, de loin en loin, jusqu'au fameux christ de Sainte- Pudentienne à Rome. Ainsi, la Vierge aux bras étendus, avec l'enfant sur la poitrine, reproduit encore aujourd'hui la Vierge en orante des catacombes de Sainte-Agnès. Dans

1. 11 est à remarquer que cet usage de recouvrir les icônes, d'un tewéte- ment qu, comme tlisehl les Russes, d'une chasuble de métal {riza)^ ne remonte qu'au dix-huitième siècle. Antérieurement, au lieu de couvrir l'image de plaques d'argent ou de' vermeil ne laissant voir que la tôle, les mains et les pieds, lès Russes avaient le bon goût de ne revêtir ainsi que la bordure de l'icône {opletchié).

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LES IMAGES ET L'ART RUSSE. 117

les petites pièces d'orfèvrerie populaire, dans les crucifix ou les triptyques de cuivre, Tarchéologue peut reconnaître des types anciens, déjà presque disparus de la peinture. Bien du reste, dans tout cela, du premier art chrétien, si frais, si jeune, si antique dans sa grâce classique. Toutes ces figures ont passé par Byzance; elles en ont gardé lo, raideur compassée. Aucun mouvement n'a dérangé les plis symétriques de leurs vêtements ; leurs yeux fixes ont, depuis des siècles, perdu tout regard, et jamais sourire n'a entr'ouvert leurs lèvres décolorées. On a remarqué que Tart byzantino^russe évitait de représenter la femme et la jeu- nesse, comme s'il avait peur de la beauté féminine et de la grâce juvénile. Ses préférences sont pour les types masculins, surtout pour les vieillards ou les hommes mûrs ornés de ces longues barbes qu'affectionne l'iconographie russe. Ce sont, chez elle, les seules figures un peu vivantes, les seules dont les traits soient assez marqués pour prendre parfois l'individualité d'un portrait,

Comme les rites, l'art dans l'Église orientale est de» meure essentiellement symbolique. Les images ne sont en quelque sorte qu'une partie de la liturgie. Ce caractère emblématique est visible dans les grandes fresques. mu- rales comme dans les petits reliefs de cuivre. La Trinité est figurée par Abraham devant les trois anges. Les sept conciles personnifient Tautorité de l'Église et la pureté de la foi. Les scènes des deux Testaments se font parfois pendant, pfir types et antitypes, comme jadis dans nos vieilles églises. La vie du Christ ou de la Vierge est re- présentée par mystères, conformément à un ordre et â des règles invariables. Les saints et les anges, distribués par chœurs, font passer en revue les bataillons de l'armée céleste, chacun avec ses attributs: patriarches, apâtres, martyrs, vierges, évoques, sans oublier la troupe des sty- liles, debout sur leurs colonnes. Anges et bienheureux sont, jusqu'à une époque voisine, demeurés conformes à la tradition byzantine. Les saints russes, en prenant rang

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118 LA RUSSIE ET LES RUSSES-

parmi les saints grecs, se sont modelés sur eax ; ils en ont pour ainsi dire endossé l'uniforme.

Dans cette Russie orthodoxe, les types semblent s'être con- servés comme le dogme, immobiles en leur attitude hié- ratique. Le Russe n'y a guère rien ajouté ni rien retranché. A l'inverse de son architecture, on y chercherait en vain quelque élément asiatique, mongol ou hindou. Si le Moscovite s'y est montré original, c'est par le procédé, spé- cialement par le travail du bois et du métal. Chez lui, plus encore que chez les Grecs, cet art rigide, avec ses lon- gues figures aux chapes d'argent, a quelque chose d'en- fantin et de vieux à la fois; il garde une sorte de nafve pédanterie qui n'est pas dénuée de charme. Sa rigidité même lui donne quelque chose d'étranger à la terre et au temps, d'irréel et d'immatériel qui sied malgré tout aux personnages célestes. Puis, en Russie, de même qu'en Orient, cet art contempteur de la beauté et de la nature, qui a l'air de prendre à la lettre les malédictions évan- géliques contre la chair et le monde, a, lui aussi, son éclat et sa beauté. A la simplicité, à la pauvreté des formes et du coloris, il aime à joindre le luxe de la matière et la somptuosité de l'ornementation. Ce qui rend l'art byzantin éminemment décoratif le rend, aux yeux du peuple, émi- nemment religieux, parce qu'à l'austérité des figures il allie l'opulence du cadre et la richesse des matériaux. Des saints émaciés dans un ciel d'or, n'est-ce pas ainsi que le moujik se représente encore le paradis?

Dans l'ancienne Russie, à Novgorod, à Pskof, à Moscou,' la peinture a longtemps été un art tout monastique, con- finé dans les cellules des couvents. Le peintre était d'ordi- naire un moine voué à la reproduction des saintes icônes, comme d'autres k la copie des saints livres. Les dignitaires ecclésiastiques, les évêques même, ne dédaignaient pas de manier le pinceau ; on cite par exemple le métropolKe Macaire. Cet art, en apparence tout impersonnel, n'est pas toujours anonyme. Parmi ces artistes qui peignaient

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LES IMAGES ET VXRT RUSSE. 119

comme ils priaient, répétant les mêmes figares aussi bien que les mêmes oraisons, il en est auxquels la finesse de leur pinceau et le fini de leur exécution ont valu, à travers les âges, un renom durable. Tel, entre autres, André Rou- blef, dont les tableaux étaient déjà donnés en modèles au seizième siècle. Aujourd'hui encore, les vieux-croyants de Moscou se disputent au poids de Tor les panneaux attri- bués à Roublef.

C'est au seizième et au dix-septième siècle que la pein- ture et la ciselure religieuses devinrent des industries sé- culières. L'imagerie sacrée se laïcisa; mais, pour la laisser sortir des monastères, TÉglise ne cessa pas d'exercer sur elle une vigilante tutelle. Peintes ou sculptées, les images restèrent soumises à une sorte de censure ecclésiastique. Les clercs rédigèrent, pour les artisans des saintes icônes, des manuels d'iconographie, analogues & ceux des Byzan- tins. Le concile du Stoglaf ou des Cent Chapitres, tenu vers 1550, enjoint aux évoques de veiller sur les peintures et sur les peintres, de leur prescrire les sujets et la ma- nière de les disposer. On ne demandait pas seulement & l'artiste sacré d'avoir une main exercée, on exigeait que cette main fût assez pure pour n'être pas indigne de re- présenter le Christ et la Vierge *. La peinture des icônes était encore considérée comme une sorte de ministère sacré. De nos jours môme, ne s'est-il pas trouvé des Russes pour demander que la vente n'en fût permise qu'aux or- thodoxes et que ce pieux trafic fût interdit aux Juifs? L'une des choses les plus recommandées aux imagiers, c'est tou-

1. Le concile du Stoglaf exprime avec une curieuse naïveté les qualités nécessaires aux peintres, c Le peintre, dit l'article 43 des Cent Chapitres, doit être hamble, doux, retenu dans ses paroles, sérieux, éloigné des querelles et de Tmognerie, ni voleur ni assassin, et surtout garder la pureté de son éme et de son corps. Et celui qui ne peut se contenir, qu'il se marie selon la loi. Et il convient que les peintres visitent souvent leurs pères spirituels, les con- sultent sur toutes choses et vivent d'après leurs conseils et instructions dans le jeûne, la prière, la continence i. Voyez Étude d'Iconographie chrétienne en RtLSêie, par J. Dumouchel, d'après Bouslaicf (Moscou, 1874).

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120 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

jours de copier scrupuleusement leurs modèles. Le Stoglaf réprouve comme une licence les libertés qu'une main té- méraire oserait prendre avec les Qgures saintes. Le Mosco- vite, comme aujourd'hui encore les vieux-croyants, était porté à regarder toute déviation des types consacrés comme une sorte d'hérésie. Pour lui, autant eût valu altérer le texte de la liturgie. On distingue bien dans l'an- cienne peinture russe diverses écoles, l'école Strogonof, par exemple; mais ces écoles (il serait plus juste de dire ces ateliers) ne diffèrent guère que par le traitement des drape- ries ou par le coloris. La vénération pour les saintes figures était poussée à tel point que l'on se faisait parfois scrupule de les représenter sur des matières trop peu durables. Tandis que Tusage des vitraux peints a doué notre moyen âge d'un art admirable, un manuel iconographique du dix- septième siècle, ignorant des verres à fond d'or de l'anti- quité chrétienne, interdit aux Russes de peindre les saintes images sur verre, parce que le verre est une matière trop fragile.

Pour être demeuré sous la surveillance du clergé, l'art religieux de la Russie n'est pas resté confiné dans l'église. Le Russe de toutes classes se faisant un devoir de placer des icônes dans chaque chambre, les familles aisées de marchands moscovites aimant à posséder un oratoire dans leur maison, les saintes images, en se multipliant à l'in- fini, se sont appropriées au culte domestique. De monu- mentale, la peinture russe s'est peu à peu réduite à la miniature. Rares, dans ce pays aux constructions de bois, étaient les murailles où le vieil art byzantin pût déployer ses colossales figures, tandis que chaque ménage tenait à posséder ses icônes de bois ou de métal, ses « tableaux ouvrants », ou ses piadnitsy, ainsi nommées du mot piad, paume de la main, parce qu'elles n'étaient pas plus grandes que la main. Les Grecs avaient déjà introduit avec eux les images portatives. La patience russe s'appliqua à les perfectionner, à en accroître la finesse, resserrant les

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LES IMAGES ET L*ART RUSSE. 121

sujets, rapetissant les personnages, si bien que les figures finirent par devenir microscopiques. II y a de ces pein- tures anciennes qu'il faut regarder à la loupe. L'artiste moscovite fait tenir tout un Jugement dernier dans un panneau de quelques pouces. Les diptyques ou triptyques de métal ou de bois sculpté rivalisent de finesse avec les peintures. Ainsi, par exemple, des crucifix de cuivre où toute la vie du Sauveur se déroule autour du Christ en croix. Nombre de ces « tableaux ouvrants » ou de ces dipty- ques reproduisent en raccourci tous les saints et les su- jets d'ordinaire placés sur l'iconostase. Aussi le peuple appelle-t-il ces délicates images des églises. Les vieux- croyants, les sectaires en lutte avec la hiérarchie officielle, montraient une préférence pour ces minuscules icônes ; elles avaient, pour eux, l'avantage d'être faciles à emporter en temps de persécution. On rencontre de ces iconostases peints sur des tissus. Aux seizième et dix-septième siècles, le goût de cette sorte de miniature dominait tellement, dans les ateliers des villes ou des couvents, que ces images à dessin microscopique, destinées d'abord au culte privé, s'introduisirent jusque dans les grandes églises. Les imagiers russes, peintres ou ciseleurs ont témoigné dans ce genre d'une singulière habileté de main. Ce n'est point du reste leur seule qualité ; ces figures byzantino-russes, en dépit de leur gaucherie ou de leur manque de naturel, ont, d'ordinaire, une simplicité sérieuse et une noblesse d'expression qui, par les âmes pieuses, les font souvent préférer aux chefs-d'œuvre de notre art occidental. En de- meurant attachée aux types hiératiques, la peinture ortho- doxe a échappé au paganisme de la Renaissance : l'art religieux, maintenu dans une perpétuelle minorité, ne s'est point, comme en Occident, tué en s'émancipant.

A la persistance de cet art archaïque il y a ainsi, pour les Russes, plusieurs raisons. Ce n'est pas seulement le respect séculaire des types traditionnels, l'imperfection du dessin et de l'éducation technique; c'est aussi l'esprit

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122 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

d'ascétisme, encore vivant dans une grande partie du peuple. Si cet art sacré s'est, pour lui, pétrifié en des formes conventionnelles, c'est qu'il n'a pas cessé de répondre à l'idéal religieux de la nation. Puis, pour faire sortir des figures vivantes des longues gaines byzantines, pour passer de la grave Vierge grecque aux suaves mado- nes de Luini ou de Francia, il faut des mouvements poli- tiques ou religieux, des révolutions sociales et morales comme en ont vu l'Italie et l'Occident à la fin du moyen âge. Où la Russie d'Ivan le Terrible ou de Michel Romanof eût-elle pris les inspirations des vieux maîtres des com- munes de Toscane et des Flandres? Quelle main eût eu Taudace de relever le voile de la Vierge, et de dégager sa taille? La Moscovie devait être impuissante à s'affranchir de l'art hiératique ; l'idée même ne lui en pouvait venir.

Ce que n'a pu faire autrefois l'ancienne Moscovie, tirer des types byzantins un art nouveau, la Russie moderne ne saurait aujourd'hui l'accomplir ; elle en a passé T&ge. De pareilles mues ne s'opèrent qu'à l'adolescence des nations. Depuis que la Russie est envahie par l'imitation de l'art occidental, la peinture religieuse a peine à rien créer d'original. Tous les efforts pour la renouveler ne font que montrer la difficulté de sortir du style byzantin sans tom- ber dans le style profane. Le problème est d'autant plus malaisé que l'art russe contemporain incline plus franche- ment au réalisme. La Russie a, sous Nicolas, possédé un artiste d'un génie singulier qui s'était voué aux composi- tions religieuses; mais cet Ivanof, dont la vie s'est passée à peindre un unique tableau, n'a guère laissé que des esquisses et des ébauches. Les grandes églises modernes, Saint^Isaac à Pétersbourg, l'église du Sauveur à Moscou, trahissent, dans leurs plus belles peintures, les tâtonne- ments d'un art en train de se chercher lui même. Les Russes en quête de rajeunir les types traditionnels versent souvent dans les mêmes défauts que l'imagerie catholique contemporaine. En cherchant la grâce, ils rencontrent la

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LA MUSIQUE RELIGIEUSE. 123

mignardise ; en poursuivant le naturel, ils tombent dans la vulgarité. Quand elles veulent se moderniser et s'en- joliver, qu'elles essayent de sourire dans leur vêtement de vermeil, les icônes russes ne font que perdre leur dignité : elles ressemblent à de vieilles femmes qui ne savent point être de leur âge. On comprend que les sec- taires repoussent tous ces types adoucis; dans ces visages roses et mièvres, le vieux-croyant se refuse à reconnaître le Christ et la Vierge. Comme le moujik, on serait tenté de leur préférer les grossières images de Souzdal *•

11 en a été de. la musique autrement que de la peinture. Si les lois ecclésiastiques en ont rétréci le champ, elles ne Tout pas entouré de bornes aussi étroites, ou le génie russe ne s'y est pas laissé enfermer. 11 ne s'est point contenté de ce qu'il avait reçu de Byzance, il s'est fait du chant religieux un art national.

De même qu'entre les arts du dessin elle n'admet que le moins matériel, la peinture, l'Église orthodoxe ne tolère, en fait de musique sacrée, que la plus spirituelle, la plus liée à la prière, le chant. Chez elle, point d'instruments inanimés de bois ou de cuivre; rien, pour louer Dieu, que la voix humaine, l'instrument vivant, accordé par le Sei- gneur pour célébrer ses louanges éternellement. Dans les temples de l'Orient, ni harpe ou psaltérion, comme chez les Hébreux, ni viole ou basson, tels que Fra Angelico et le Pérugin en mettent aux mains de leurs anges, ni orgue aux mille sons, ni orchestre aux instruments variés ; rien pour soutenir le chant des clercs ou des fidèles: à l'église comme au ciel, les cantiques des hommes, de même que

1. Pour certaines de leurs grandes églises, telles que Saint-Isaac, les Rosses ont repris la décoration en mosalqae partout d*un caractère si monu- mental. Us ont, à Pétersbourg, une fabrique de mosaïque qui ne le cède en importance qu'à celle des papes, dont elle imite les méthodes. Au lieu de deoMsurer un art distinct, essentiellement décoratif, ayant ses procédés et ses effets, la mosaïque, en Russie comme à Rome, prétend, à force de nuances et de finesse, reproduire servilement la peinture.

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\%k hX RUSSIE ETXES RUSSES,

les chœurs des anges, doivent se suffire & eux-mêmes. Chose à remarquer, si, dans ses basiliques ou ses cathé- drales, Rome a laissé pénétrer la musique instrumentale, les chefs de la hiérarchie romaine, les papes, ont, eux aussi, banni de leur chapelle tout instrument fabriqué de main d'homme. Dans tous les offices auxquels prend pari le pape, ne retentit que la voix humaine; l'orgue même est proscrit. Et ce n'est pas Tunique ressemblance entre la chapelle pontificale et L'église patriarcale de Constanti- nople. IJ serait aisé d'en signaler d'autres, par la bonne raison qu'en dehors de Milan et du rit ambrosien, c'est à Rome môme, autour du suprême pontife, que le rit latin <est demeuré le plus antique.

Strictement fidèle à ses maîtres pour la peinture, l'Église russe s*est, pour le chant religieux, émancipée de leur {tutelle. Elle ne s'en est point tenue, comme eux, à la psalmodie nasillarde qui dépare les plus nobles hymnes de l'antiquité chrétienne. Le Slave russe s'est montre plus exigeant pour l'oreille que pour les yeux ; il ne s'est pas, comme les caloyers grecs, contenté de ces mortes can- lilènes sans accords ni modulations qui rivalisent de se- cheresse avec les plus maigres figures byzantines; il lui a fallu un chant vivant. Le sens esthétique l'a ici emporté sur l'ascétisme, soit que le Russe fût naturellement mieux doué pour la musique, soit que l'Église fût plus indul- gente pour un art partout regardé comme un symbole et un avant-goût des joies du paradis.

Pour laisser plus de liberté au chant religieux qu'à la peinture, l'Église russe ne l'en a pas moins toujours tenu sous sa main. Alors même qu'à côté des modes de l'antique plain-chant elle admettait des tonalités nouvelles et des compositions modernes d'une facture plus compliquée, elle a toujours pris soin que la musique religieuse restât distincte de la profane et qu'on ne pût s'y tromper. Ce n'est point chez elle qu'on a jamais vu l'opéra envahir le sanc- tuaire, ou les fidèles prier le matin sur les airs qui les font

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• 1.A MUSIQUE RELIGIEUSE. 125

danser le soir. Aujourd'hui entîore, pour exécuter dans l'église des compositions de musique sacrée, il faut l'au- torisation de la censure ecclésiastique*.

Non seulement le chant liturgique, originaire de la .Grèce, s'est développé suivant le génie russe, mais c'est peut-être à cette extrémité de la chrétienté, en dehors de la vieille Europe, que le plain-chant, hérité de l'anti- quité classique, a le mieux conservé sa grave noblesse. Nulle part la récitation des psaumes, la lecture des ré- pons ou des leçons de l'Écriture, le chant des hymnes de l'Église n'a plus de majestueuse simplicité. Puis, au plain-chant, les maîtres anonymes du moyen âge ont ajouté des chants appelés raspîV'vy, d'un dessin mélodique original, souvent apparentés aux mélancoliques chansons popu- laires. L'invasion de la musique occidentale semblait devoir étouffer tout art russe ; par tine heureuse exception, elle a rajeuni et enrichi le chant sacré. 11 s'est, à la fin du dix- huitième siècle, sous l'infltiettce des Italiens appelés par Catherine II, formé tout un art nouveau, lui aussi, éminem- ment national. Le chant religieux à ainsi été de tout temps en honneur. Toutes les classes y sont fort sensibles. Rien n'attire le moujik à l'église comme de beaux chœurs et de belles voix. En certains villages on a remarqué que le paysan délaissait les offices lorsque le chant y était négligé. Le peuple déteste dans la liturgie ce qu'il appelle le chant de bouc (kozloglasovanié). Aussi attribue-t^on, dans les séminaires, une grande importance à l'éducation musi- cale des prêtres et des diacres.

Pour ce goût du chant et de la musique, la Russie ortho- doxe n'est pas sans quelque analogie avec l'Allemagne protestante. Chez elle aussi, la musique a été l'art reli- gieux par excellence; mais, privé d'orchestre, il n'a pu

1. Dans la pratique, il faut môme souvent l'autorisation du directeur de la chapelle impériale, ce qui a éloigné de ce genre les grands compositeurs contemporains et ce qui risque d'en amener la décadence.

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126 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

prendre le môme essor. Si elle n'a eu ni Back ni Hœndel, les maîtrises de la Russie lui ont donné plus d'un artiste. C'est dans les chœurs de l'église que s'est d'abord mani- festé ce génie musical, attesté depuis par toute une école dramatique. Des compositeurs, pour la plupart maîtres de la chapelle impériale, se sont, dans ce domaine restreint, fait un juste renom : ainsi Bortniansky et Alexis Lvof, l'auteur de l'hymne national : Dieu garde le tsar!^

Tout ce qu'on peut demander à la voix humaine, les chapelles russes l'ont obtenu. Elles atteignent tour à tour à une suavité vraiment angélique et à une grandeur terri- fiante, faisant résonner tous les registres du sentiment re- ligieux. En même temps que des compositeurs, l'Église russe possède des maîtrises, aujourd'hui peut-être sans égales en Europe. Tels notamment la chapelle de la cour et, à Moscou, les chantres de Tchoudof. Dans ces chœurs russes n'entrent que des voix d'hommes et d'enfants, l'amollissante voix de la femme étant bannie de la liturgie*, et les Russes n'ayant jamais eu recours à des sopranistes sans sexe. On est émerveillé des effets de sonorité et de la perfection qu'atteint la chapelle impériale avec d'aussi faibles moyens. Les voix de basses surtout ont une puis- sance et une profondeur incomparables; & entendre ces masses chorales sans orchestre pour les soutenir, l'étranger jurerait qu'elles sont accompagnées d'instruments à cordes'.

i. Voy. par ex. le Rév. Razoumovski, professeur de chant sacré au Conser- vatoire de Moscou : Tserkovnoé pénié v Bossiij et le prince N. loussoupof : Hist. de la musique relig, en Russie,

2. Dans les couvents de femmes, ce sont, au contraire, les religieuses qui forment le chœur; dans les pensionnats, ce sont les jeunes filles.

3. Berlioz, en tout épris d'art original, goûtait fort les œuvres de Bortniansky. Quant à la chapelle de la cour, il écrivait avec son outrance habituelle : « Comparer l'exécution chorale de la chapelle Sixtine à Rome avec celle de ces chantres merveilleux, c'est opposer la pauvre petite troupe de racleurs d'un théâtre italien de troisième ordre à l'orchestre du Conservatoire de Paris. • {Soirées de V orchestre. Cf. Correspondance.)

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CHAPITRE IV

Les jeûnes et les fêtes. — Les quatre carêmes. — Attachement du peuple aux jeûnes. — Gomment il est malaisé à l'Église russe de modifier les anciennes observances. — Les fétes^ leur grand nombre^ leurs incon- vénients. — Le calendrier julien. — Raisons de son maintien. — Les saints russes, leur caractère archaïque. -» De la canonisation en Russie. — Le culte des Reliques. — Les pèlerinages à Tintérieur et en Terre-Sainte.

La musique, où elle a laissé sMntroduire les tonalités modernes, est peut-être la seule infraction de TÉglise russe & l'esprit d'ascétisme de l'orthodoxie orientale. Pour tout le reste, le culte, dans son austère immobilité, a gardé quelque chose d'archaïque; il a conservé les usages et les observances qui semblent le moins s'a- dapter aux habitudes modernes. Ainsi pour le jeûne et l'abstinence. En aucune Église, les jeûnes ne sont aussi fréquents et aussi rigoureux. Ni le rude climat du Nord ni l'amollissement du siècle n'ont mitigé ces macérations imaginées en un autre temps pour un autre ciel.

Au lieu d'un carême, l'Église russe en compte quatre l'un, correspondant à l'Avent des Latins, précède Noël ; un autre, le grand carême, précède Pâques ; un troisième vient avant la Saint-Pierre ; un quatrième avant l'Assomption. Le nombre des jours maigres monte au moins à un tiers des jours de l'année. Outre les carêmes et les vigiles des fêtes, il y a deux jours d'abstinence par semaine, le ven- dredi et le mercredi, le jour de la mort du Sauveur et le jour de la trahison de Judas. Les Grecs, toujours heureux de se distinguer des Latins, trouvent malséant que, pour se mortifier, les Latins aient préféré le samedi au mercredi.

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128 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Pendant les quatre carêmes, la viande est entièrement défendue, et avec elle le lait, le beurre, les œufs. Il n'y a guère de permis que le poisson et les légumes, et cela sous un ciel qui ne laisse croître que peu de légumes. Aussi le Russe est il en grande partie un peuple ichtyophage. Les eaux fluviales et maritimes de la Russie ont beau être riches en poissons, si bien qu'en peu de pays, sauf en Chine, l'élément liquide ne fournit autant & l'alimentation, les pêcheries du Volga et du Don, de la Caspienne ou de la mer Blanche ne sauraient suffire à cette nation de jeûneurs. Le hareng et la morue tiennent une large place dans la nourriture du peuple. Encore les plus sévères s'interdisenU ils le poisson. Durant ses quatre carêmes, le paysan vit, pour une bonne part, de salaisons et de choux conservés; il est au régime d'un navire au long cours, et le même régime amène souvent les mêmes maladies, le scorbut notamment. Les dernières semaines du grand carême qui tombe à la fin de l'hiver, alors que l'organisme a le plus besoin d'aliments substantiels, encombrent les hôpitaux. Les malades augmentent de nombre, les épidémies redou- blent d'intensité, .d'autant qu'aux jeûnes débilitants de la sainte quarantaine succèdent brusquement les bombances des fêtes de Pâques, le peuple cherchant à se dédommager de ses longues privations. Les deux carêmes de la Saint- Pierre, et de l'Assomption, placés à l'époque des grandes chaleurs et des grands travaux des champs, ne font guère moins de victimes. Comment ces deux carêmes d'été n'ac- croîtraient-ils pas la mortalité parmi des travailleurs ru- raux abreuvés de kvass et nourris de poisson salé ou de concombres?

Ces jeûnes si durs, le peuple y tient, peut-être par cela même qu'ils sont pénibles et que la chair en souffre. Ils lui semblent essentiels à la religion; ils sont, pour lui, le signe et le gage de la victoire de l'esprit sur la chair. Les longs jeûnes et les rudes jeûneurs lui inspirent une pieuse vénération. Selon l'exemple de la plupart des saints de

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LE JEÛNE^ET LES CARÊMES. 129

rOrient, la mortification est pour lui la plus méritoire des pratiques chrétiennes; et le régime ordinaire du moujik est si pauvre que, pour se mortifier, il lui faut presque se réduire à son gruau et à son pain de seigle. Des paysans d'une autre nationalité auraient peine à supporter, sous de pareilles latitudes, une semblable abstinence. Il y faut l'eûdurance russe. Il y a peu d'années, sous Alexandre III, un fonctionnaire, en visite chez des colons tchèques de rUkraine, leur demandait si, en reconnaissance de Thos- pilalité russe, ils n'étaient pas disposés à entrer dans TÉglise orthodoxe. «Non, Votre Haute Excellence, répondit l'ancien du village, vos jeûnes sont trop longs et trop sévères pour nous autres Tchèques, habitués au beurre et au laitage. »

Bien des Russes commencent à être de l'avis de ce Tchèque. Il n'y a plus, à observer dans toute leur rigueur ces jeûnes d'anachorètes, que le moujik et l'ouvrier, si souvent encore semblable au moujik. Parmi les marchands, qui naguère étaient les plus stricts pour toutes les observances reli- gieuses, le relâchement s'est déjà répandu, d'autant que dans les classes moyennes la piété est en déclin. Les hautes classes se sont, depuis longtemps, affranchies de ces durs carêmes. Les maisons les plus pieuses n'observent guère le jeûne, ou mieux l'abstinence, que durant la pre- mière et la dernière semaine du grand carême.

Pour se dispenser de suivre strictement les pratiques prescrites par l'Église, les personnes religieuses ne se croient pas toujours tenues d'en demander la permission au clergé. Ici se retrouve la différence d'esprit et d'habi- tudes des deux Eglises. Avec plus de jeûnes, plus de fêtes, plus d'observances de toute sorte que l'Église latine, l'É- glise gréco-russe laisse en réalité à ses enfants plus de liberté ou de latitude. Il en est de la pratique des rites comme de l'interprétation du dogme. L'Église orientale ne prétend pas astreindre les consciences & une domination aussi entière ou aussi minutieuse ; elle n'exige pas une m.

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130 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

ûussi fréquente intervention de ses ministres. La soumis- sion au prêtre, à l'autorité ecclésiastique, n'y est pas glo- rifiée au même degré. Par suite, la pratique du culte n'y a jamais donné la même infiuence au clergé. Beaucoup de catholiques regardent aujourd'hui le jeûne et l'abstinence comme étant surtout une aiTaire d'obéissance. Rien n'est moins conforme à l'esprit de l'Église orientale. Pour elle, Tabstinence reste, avant tout, une mortification et une pré- paration aux fêtes. Aussi n'y saurait-on rien voir de sem- blable aux dispenses ou aux privilèges accordés par Rome à certaines personnes ou à certains pays, tels que l'induit de la croisade qui, moyennant une aumône, relève les Espagnols et les Portugais des jeûnes du carême. Dans l'Église gréco-russe, chacun est tenu d'observer les prescrip- tions de l'Église autant que ses forces le lui permettent. On s'y croit moins obligé à réclamer une permission parti- culière pour chaque légère infraction aux pratiques pres- crites; les plus timorés seuls le font. On y a moins de scrupules à se fier à sa propre conscience. « A quoi bon, me disait, pendant le grand carême, une femme d'une piété sérieuse, à quoi bon demander à un prêtre la permission de ne pas jeûner, alors qu'en me donnant une santé déli- cate, Dieu me défend le jeûne? » Loin que la lettre étouffe toujours l'esprit, l'esprit, chez les âmes les plus religieuses, se met ainsi à l'aise avec la lettre. Si, dans la société russe, la dévotion est moins fréquente que dans les pays catho- liques, elle y est parfois plus large et plus spirituelle, même chez le <c pio femineo scxu », chez le sexe qui par- tout est le plus esclave des pratiques du culte.

11 y a, sous ce rapport, une grande différence entre les classes instruites et les classes ignorantes, à tel point qu'elles semblent souvent ne pas appartenir à la même foi. Chez le peuple, la lettre règne en souveraine. Le jeûne s'impose à lui dans toute sa rigueur comme une loi. Dans les pays écartés, il se scandalise encore de le voir violer. Sous Nicolas, un Allemand, allant de Pélersbourgà

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L£ J£ÛN£ £T L£S GÂRËM£S. 131

ArkhaDgely eut la tête fendue par un paysan qui n'avait pu tolérer que, devant lui, Ton mangeât du lard en carême. Aux yeux du meurtrier, c'était là une sorte de sacrilège qu'un chrétien ne pouvait laisser impuni. Aujourd'hui les moujiks sont trop faits à de pareils scandales pour être pris d'aussi violente indignation. Ils montrent même, en cas semblable, une tolérance singulière, vis-à-vis des étrangers surtout; mais ils ne s'en croient pas moins tenus d'observer eux-mêmes la loi traditionnelle. Presque tous résistent à ceux qui tentent de les en faire dévier. Pour y faire renoncer le peuple, il faudrait y faire renoncer rÉglise.

Or, en a-t^elle le droit, l'Église n'en a guère la liberté. L'Église est captive de la tradition, prisonnière de l'anti- quité. La discipline, les rites, les observances sont, chez elle, presque aussi immuables que le dogme. Ayant mis dans l'immobilité sa force et son orgueil, il lui est malaisé d'abandonner officiellement ce qu'elle a enjoint durant des siècles. La simplicité des plus pieux de ses enfants s'en trou- verait offensée; il en pourrait résulter des schismes avec l'étranger ou de nouvelles sectes en Russie*. Par ce côté, l'orthodoxie gréco-russe a un manifeste désavantage vis-à- vis du catholicisme latin. Elle n'a point les mêmes res- sources que l'Église romaine. Ne possédant pas d'autorité centrale, d'organe vivant pour commander au nom du Christ, elle ne peut, autant que sa grande rivale, s'accom- moder aux nécessités des temps ou aux besoins du cli- mat. Grâce à la domination incontestée du siège romain, le catholicisme a, en pareille matière, plus de liberté et plus de souplesse. La concentration même de l'autorité dans une seule main le rend plus libre. Personnifiée dans le pape infaillible, l'Église peut parler, elle peut marcher, elle peut lier et délier; tandis que l'Église orientale, sans

1. L'armée russe, avec rautorisation da SainV-Synode, ne fait le carôme qoe pendant ane semaine ; mais c'est là un cas particulier et un règlement aussi administratif qu'ecclésiastique.

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132 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

voix pour parler en son nom, ni ressort pour la mouvoir, semble vouée au silence aussi bien qu'à l'immobilité. A force de se garder de tout changement, elle a pour ainsi dire perdu la faculté du mouvement. Elle ressemble & ses rigides icônes ; sa bouche, comme la leur, est close ; ses membres, raidis depuis des siècles, ne peuvent se ployer à volonté; ils sont pour ainsi dire ankylosés.

En Russie, le carême n'est pas seulement une époque de mortification ; il est aussi ou il est supposé être une époque de recueillement. L'État, qui se plaît à se faire l'auxiliaire de l'Église, y veille à sa manière. Si la loi n'oblige pas tous les Russes au jeûne, si aujourd'hui la police laisse les traktirs servir des aliments prohibés, l'État enjoint de s'abstenir de certains plaisirs profanes, du théâtre notam- ment. Le code pénal contient à cet égard un article 155 encore en vigueur. Pour les grandes villes, pour les classes mêmes qui jeûnent le moins, cette sorte d'absti- nence ne laisse pas d'être pénible. Pendant le grand carême, comme aux veilles de fêtes, les théâtres sont fermés. Le drame, la comédie, l'opéra doivent chômer. Il est vrai que cette prohibition s'applique surtout aux grands théâtres subventionnés par l'État ou par les villes. Les concerts spirituels de la chapelle de la cour ou des chœurs de Tchoudof ne sont pas la seule ressource de la saison. Les cirques, les saltimbanques, les cafés-concerts, les tableaux vivants, voire les spectacles en langue étrangère restent d'ordinaire autorisés. Sous Alexandre II, si l'opéra russe était interdit, il n'en était pas de même de l'opérette fran- çaise ou de la posse allemande. Le carême était la saison d'Offenbach et de Lecocq. Le théâtre bouffe devenait le rendez-vous de la société élégante. Cette question de la clôture des théâtres en carême a bien des fois passionné les salons et la presse. C'est pour de pareils sujets que les polémiques ont le champ le plus libre. A l'inverse du public de Pétersbourg, on a vu, au commencement du règne d'Alexandre III, le conseil municipal de Moscou

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LES FÊTES. ' 133

attribuer «t la décadence des mœurs » à ce que, durant quelques années, le gouvernement s'était relétché^ de sa sévérité vis-à^vis des spectacles en carême. Le pouvoir a fiait droit aux vœux de la douma moscovite, et, conformé- ment aux représentations du Sàint-Synode, rartielé 155 du code pénal a de nouveau été strictement appliqué.

II en est des fêtes comme des jours déjeune: le nombre en est manifestement excessif, et l'Église éprouverait les mêmes difficultés à le diminuer. Ici encore, le culte ortho- doxe a pour nous quelque chose d'archaïque. Autant de fêtes que de jeûnes ; de trois jours, l'un est consacré à l'abstinence et un autre au chômage. Les dimanches forment à peine la moitié des jours fériés; et bien des fêtes ont une veille ou un lendemain. Aux solennités reli- gieuses s'ajoutent, en Russie, les solennités civiles, fêtes de l'empereur, de l'impératrice, du prince héritier, anni- versaire de la naissance ou du couronnement du souverain. Autrefois la fête de tous les grands-ducs était jour férié.

Pour la santé publique, ces chômages répétés ne valent guère mieux que les longs carêmes. Les jours de fête sont les jours d'ivrognerie et de débauche. Si le matin est donné à l'église, le cabaret a la journée ou la soirée ; et, si tous les villages n'ont pas d'église» tous ont des cabarets. Le Russe aime peu les exercices du corps; il passe ses fêtes au Iraktir; il ne connaît d'autre plaisir que la boisson et un repos inerte. On a remarqué qu'en russe le mot fête vient du mot oisiveté S et comme, sous tous les climats, l'oisiveté est la mère des vices, les fêtes trop fréquentes deviennent une cause de démoralisalion.

En Russie, tout comme en Occident, certains esprits s'imaginent que l'Église a multiplié les fêtes par calcul^ dans l'intérêt du clergé, qui bénéQcie de la dévotion de ses ouailles et de la fréquence des orflçes, d'autant qu'à

1. Prcadnik a fête *, àtprazdnrjij a oîsif *.

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134 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

certaiDs de ces jours, Tusage était, dit-on, de travailler au proGt du curé. Il n'est nul besoin de cela pour expliquer le grand nombre des jours fériés. Le penchant naturel de Tesprit religieux, de l'esprit ecclésiastique, est partout de détacher l'homme des choses terrestres pour le ramener au monde invisible. L'un des moyens, ce sont les fêtes, les jours consacrés qui appartiennent à Dieu. Y a-t-il eu là un calcul humain, l'Église, en Orient comme en Occident, s'est sans doute moins inspirée de l'intérêt du clergé que de l'intérêt des masses, du menu peuple des villes et des cam- pagnes. En multipliant les jours fériés, l'Église remplis- sait son rôle de patronne des faibles et des petits. Tant qu'il y a eu des esclaves ou des serfs, les fêtes, qui affran- chissaient du travail servile, ont été pour l'humanité un bienfait. Aujourd'hui même que l'esclavage a disparu, ne voit-on pas, en plusieurs pays, les ouvriers ou les employés réclamer des lois contre le travail du dimanche, afin d'être assurés d'un jour de repos?

Instrument d'émancipation en certaines conditions so«  ciales, les fêtes en se multipliant deviennent une sorte de servitude. Trop fréquentes, elles entravent le travail et le travailleur, elles appauvrissent les particuliers et les nations. Dans les pays protestants, le cultivateur a près de 310 jours pour travailler. Dans les pays catholiques, où les fêtes d'obligation n'ont pas, comme en France, été réduites, l'ouvrier ou le paysan ont encore près de 300 jours de travail. En Russie, il ne leur en reste guère que 250. Pour les orthodoxes, l'année a, de celte façon, cinq ou six semaines de moins que pour les catholiques d'Italie ou d'Autriche, deux mois de moins que pour les protestants d'Allemagne ou d'Angleterre. C'est Ift une cause évidente d'infériorité économique, d'autant que, aux fêtes d'obli- gation, l'usage, dans chaque contrée, dans chaque village, dans chaque famille, ajoute des fêtes locales, des anniver- saires, les jours de naissance ou les jours de nom, comme on dit en Russie, toutes fêles que le peuple se platt à celé-

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LES FÊTES, LES CHÔMAGES. 135

brer. Les inconvénients de ces chômages répétés sont d'autant plus sensibles qu'un grand nombre tombent sur la belle saison. Au temps de la fenaison ou de la moisson^ on voit ainsi parfois le foin pourrir sur place ou le grain germer, pendant que faneurs ou moissonneurs sont à faire la fête. Aussi les propriétaires répètent-ils que les jours fériés sont une des calamités de l'agriculture russe . Les pédagogues ne s'en plaignent guère moins que les agro- nomes. J'en ai entendu calculer que, pour obtenir des enfants russes autant de travail que des français ou des allemands, il fallait leur demander un ou deux ans d'école de plus.

On comprend que l'opinion et le gouvernement se soient préoccupés de cette question. La plus haute autorité de l'Église russe, le Saint-Synode, l'a même parfois, dit-on, mise à l'élude. Pour réduire le nombre des jours fériés, on pourrait distinguer entre les fêtes et, comme à Rome par exemple, maintenir pour certaines d'entre elles l'obliga- tion d'assister aux offices, tout en autorisant le travail. Par malheur, il est douteux que tous les sujets du tsar recon- naissent au synode de Pétersbourg le droit de déclasser à son gré des fêtes de tout temps célébrées par l'Église. Puis, pour être officiellement supprimées, elles ne cesse- raient pas toujours d'être conservées par le peuple. Déjà quelques-unes des fêtes le plus volontiers célébrées parle moujik, celles de Saint-Élie ou de Notre-Dame de Kazan entre autres, ne lui sont pas imposées par l'Église.

II est vrai que ces innombrables fêtes, le Russe ne les chôme pas toujours avec scrupule. J'ai vu, au cœur de la vieille Russie, des paysans achever leurs travaux le di- manche. Us n'ont pas, pour le repos du Sabbat, le respect judaïque des protestants anglais ou américains. Ils ne

1. Dans le district de Slarala Roussa, par exemple, le nombre des jours de travail est réduite 245 j il en est de même dans celui de ValdaT, tandis que. pour les catholiques de Kovno^ il monte à ^70 et^ pour les luthériens des pro~ vinces baltiques, à 290. (Enquête agricole.) Cf. Fonlenay, Voyage agricole

  • !n Russie,

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136 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

craigneDt pas à l'occasion de vendre ou d'acheter au sortir de rofBce des dimanches. En revanche, le peuple répugne & travailler pour un maître les jours fériés. C'est une des choses qui le froissent dans la pratique de certaines indus* tries et qui parfois indisposent les ouvriers contre les chefs d'usine d'origine étrangère. Pour faire droit à des plaintes de ce genre, le gouvernement d'Alexandre III a enjoint d'observer plus strictement les chômages prescrits par l'Église. Peut-être eût-il mieux valu, pour l'industrie nationale, que pareil règlement coïncidât avec une réduc- tion du nombre des jours fériés.

 cette question s'en lie une autre non moins délicate, la réforme du calendrier. On sait que l'Église russe et l'État avec elle ont conservé l'année julienne; bien mieux, le gouvernement impérial a ramené ce calendrier suranné dans des contrées qui l'avaient dès longtemps rejeté. C'est ainsi que la patrie de Copernic a dû revenir au « vieux style ». Trois siècles n'ont pas suriî à faire renoncer la Russie à un mode de supputation abandonné de tous les peuples civilisés, catholiques ou protestants, et reconnu pour défectueux par les pays qui persistent à le garder. Elle laisse, la Russie orthodoxe, les astres se mouvoir et la terre tourner, sans daigner tenir compte du cours du soleil. En dépit de ses observatoires, elle vit dans un ana- chronisme. On dirait qu'il ne lui déplaît pas d'être en retard sur le monde occidental, tant elle met peu de hâte à le rattraper. Ce calendrier de l'ancienne Rome qui, aux yeux de l'étranger, est pour la Russie comme une enseigne de son attardement, il semble pourtant qu'elle ait tout intérêt à le laisser au vieil Orient. En datant de douze jours plus tard que le soleil, elle parait arriérée de plusieurs siècles. Si elle persiste à ne pas se conformer à l'ordre naturel des saisons, c'est toujours pour le même motif: c'est que, dans l'Église orthodoxe, il n'y a pas d'autorité centrale pour décréter une pareille mesure, ou pour la faire accepter de tous.

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DE LA RÉFORME DU CALENDRIER. 137

Tandis que l'Église romaine^ libre de corriger à soû gré ses rites et ses coutumes, a mis son orgueil à réformer elle-même son calendrier, l'Église orientale, par sa con- stitution, reste malgré elle enchaînée à l'année julienne, comme si, depuis César, le monde et les sciences étaient demeurés immobiles. Cette réforme en apparence si sim* pie, effectuée partout autour d'elle, l'Église russe ne s'est pas encore senti la force de l'accomplir. L'Élat en pourrait assurément prendre l'initiative; le calendrier grégorien a beau porter le nom d'un pape, le difficile ne serait pas de le faire .adopter du Saint-Synode et du clergé, mais bien de le faire agréer du peuple. Pour cela, il ne faudrait peut- être rien moins qu'une entente avec les patriarches et toutes les Églises d'Orient, une sorte de concile du monde orthodoxe. Aux yeux d'une grande partie de la nation, un changement de calendrier ne serait rien moins qu'une ré- volution. Certaines sectes ne manqueraient pas d'y voir un signe du prochain avènement de l'anléchrist. C'est que la substitution du nouveau style à l'ancien ne troublerait pas seulement les habitudes d'un peuple en toutes choses obstinément attaché à la coutume, elle altérerait l'ordre traditionnel des fêtes, en attribuant à un saint le jour que le calendrier consacrait à un autre. Pour rattraper le nouveau style, on serait contraint de retrancher d'une année douze jours, douze fêtes, c'est-à-dire de frustrer autant de saints des hommages auxquels ils ont droit. Que diraient les hommes portant le nom des saints sacrifiés par la réforme? Le moujik aurait peine à comprendre que tel ou tel bien- heureux, et, à plus forte raison, que le Christ ou la Vierge, pût, même pour une année, être dépouillé du jour qui lui appartient. Il y verrait une sorte de dépossession, de dé- chéance des saints évincés; en s'y associant, le moujik craindrait d*être victime de leurcourroux.il n'en faudrait pas davantage pour exciter les scrupules comme les appréhen- sions d'une partie du peuple. L'autorité, en passant outre, risquerait de renforcer les rangs des adversaires de l'Église,

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138 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de fournir une arme de plus à ces vieux-croyanls qui Taccusent déjà d'avoir altéré la liturgie. Ainsi s'explique le maintien de Tancien style : l'omnipotence impériale n'a pas encore osé porter la main sur le calendrier. Dès qu'il s'agit de la conscience du peuple, l'autocratie ne se sent plus un pouvoir illimité. Sa toute-puissance a une borne, la foi, disons plus, le préjugé populaire.

Conunent la radiation de douze jours du calendrier ne serait-elle pas une grosse affaire dans un pays où le culte des saints est resté aussi primitif et aussi naïf? La dévo- tion aux saints a, de tout temps, été l'une des marques de la piété russe. En peu de pays de l'Europe, la vie des saints, anciens ou modernes, a été aussi populaire. Si elle n'a pas encore eu ses Bollandistes, la Russie a eu sa « Lé- gende dorée »..Ce sont, pour la plupart, des récits venus des Grecs ou des Bulgares, et enrichis à sa manière par le génie russe. Dans ces Vies des saints, d'ordinaire anonymes, les érudits modernes ont distingué des rédactions succes- sives, d'abord courtes, puis allongées, puis de nouveau raccourcies. Cette hagiographie légendaire est une des branches les plus riches de la littérature populaire et, en même temps, une des sources les plus précieuses de l'his- toire nationale*.

On s'imagine souvent en Occident que l'Église gréeo- russe ne compte dans son empyrée que des saints anciens, pour la plupart antérieurs à la séparation de Rome et de Byzance. Les écrivains catholiques répètent constamment que l'Orient, si riche en saints avant le schisme, n'en enfante plus depuis le schisme ; à les en croire, l'Église gréco-russe aurait môme cessé d'en revendiquer, confessant elle-même sa stérilité*. Rien n'est moins vrai. De pareilles assertions

1. Voy. par ex. M. Bouslaief : htoritch. Otchet*ki Rovaàk. narodn. êlovu- nosti % iskousstva, U, p. 97-98, et M. Klloutchevski : Drevne-Rousskiia Jitiia Sviaiykh kak istoritch. istotchnik. ^ 2. Ainsi, par ex.; un des apologistes les plus distingués de TÉglise catho-

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LES SAINTS RUSSES. 139

montrent simplement à quel point l'Église orientale est mal connue de l'Occident. Loin de n'avoir plus de saints depuis une dizaine de siècles, TOrient, la Russie en parti- culier, en compte une multitude. L'Église russe possède des saints, des bienheureux ou des vénérables iprépodobnye) de toutes les époques, de sainte Olga au dix-huilièjne siècle. Les catacombes de Kief seules en abritent plus d'une cen- taine» dont les moines de Petcherski ont dressé le catalogue pour l'édification des pèlerins. Moscou, Novgorod-la-Grande, Pskof, toutes les anciennes villes, tous les anciens menas- tères ont leurs saints et leurs vénérables*.

Parmi ces bienheureux, dont la réputation s'étend par- fois de la Baltique au Pacifique, il y a des martyrs, des évêques, des princes, des moines surtout. Ces saints russes ont, comme leurs icônes et comme leur Église elle-même, quelque chose d'ancien et, pour répéter le même mot, d*un peu archaïque. La plupart provien- nent de l'église ou du cloître et y ont passé la plus grande partie de leur existence terrestre. Beaucoup sont des anachorètes ou des ascètes d'un type tout oriental, comme ces bienheureux de Kief qui ont vécu des années immobiles dans la nuit de leurs catacombes. Quelques-uns, tels qu'Alexandre Nevsky, le saint Louis du Nord, sont des héros nationaux ; d'autres, tels que saint Serge, saint Tryphon, saint Etienne, l'apôtre de Perm, sont des conver- tisseurs de peuples. U n'y a qu*à comparer la surface de la Gaule ou de la Germanie à celle de la Scythie russe pour deviner ce qu'il a fallu de missionnaires & ces vastes soli- tudes, et que de fatigues et de souffrances ont dû braver

liqne, M. l'abbé Bougaud, écrivait : • Non seulement rËglise gréco-russe n'a pins de saints, mais elle n'en revendique même plus >. (Le Christianisme et les Temps présents, L IV, 1" part., ch. xi.)

1. Lac Société des amis de Tancienne littérature russe » a, par les soins de M. N. Barsoukof, public une sorte de nomenclature bibliographique des plus connus de ces saints naUonaux. (htotchniki rousskot agiografii. Saint- Pétersbourg. 1882. Cf. M. Yakoutof : Jitiia sviatykh Sév, Rossii, 1882.)

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140 LA RUSSIE Et LES RUSSES.

les apôtres de TËvangile au milieu de FiaAois, de Mongols^ de Tatars, de païens et de barbares de toute sorte.

Le ciel russe a beau compter de nobles et de hautes figures, les saintes phalanges n'y présentent ni la même variété ni le même éclat que les bienheureuses milices dé l'Occident. Le plus patriote des hagiographes ne le sau- rait contester : ni par l'originalité de leur caractère ou de leur œuvre, ni encore moins par leur influence sur l'his- toire ou sur la civilisation, les saints russes ne peuvent s'égaler aux saints de l'Église latine, ou d'une seule na- tion catholique, telle que l'Italie, la France, l'Espagne. On y chercherait en vain des figures à opposer à un Gré- goire YIlou à un saint Bernard, à un Thomas d'Aquin, à un François d'Assise, à un François de Sales, à un Vincent de Paul. Encore moins trouverait-on rien de com- parable & une sainte Catherine de Sienne ou à une sainte Thérèse. Comme si le iéremj ce gynécée moscovite, avait projeté son ombre jusque sur le paradis russe, les saintes, chez ces disciples de l'Orient, sont infiniment plus rares que les saints; leurs traits sont encore plus ternes et plus vagues. Ce défaut de personnalité des bienheureux, ce manque d'éclat et de relief du ciel russe ne tient pas uni- quement au rôle plus effacé de l'Église ou à la conception tout asiatique de la sainteté dans l'ancienne Moscovie, il tient aussi à l'infériorité de la vie publique et de la vie civile, à l'infériorité même de la civilisation.

L'Église orientale, en toutes choses attachée de préfé- rence & l'antiquité, a peu de goût pour les nouvelles dévo- tions, pour les nouveaux miracles, pour les nouveaux saints. Elle répugne à l'acceptation des visions et des pro- phéties contemporaines. D'accord avec l'État, l'Église s'est efforcée de prémunir le peuple contre sa crédulité sécu- laire. Un article du code, dirigé il est vrai contre les sec- taires, prohibe les faux miracles et les fausses prophéties. L'Église russe n'a pas pour cela, comme les protestants, relégué le surnaturel dans les bnimes lointaines du passé,

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LES SAINTS RUSSES : CANONISATION. 141

& rindistincle aurore du chrislianisme. Elle se dit toujours en possession du don des miracles, aussi bien que du don de la sainteté, y voyant un signe que Dieu est toujours avec elle. Aussi sa répugnance pour les nouveautés ne va pas jusqu'à fermer ses portes à tout nouveau thaumaturge. Elle a, en plein dix-neuvième siècle^ admis un ou deux saints.

De pareilles béatiQcations sont chez elle rarement spon- tanées ; elle s'y laisse pousser par le peuple plutôt qu'elle ne Ty provoque. Il n'y a pas en Russie de canonisation proprement dite. Rien de comparable aux longs et coûteux procès de canonisation des congrégations romaines. Cela ne serait ni dans les habitudes ni dans l'esprit de l'Église orientale. Chez elle, de même qu'aux temps primitifs, c'est encore la voix populaire qui proclame les élus de Dieuj elle en est toujours au vox populi vox Dei. « Chez nous, me disait un ecclésiastique russe, ce n'est point le clergé, la hiérarchie qui canonise les saints, c'est Dieu qui les révèle. » Pour le peuple et pour l'Eglise même, le grand signe de la sainteté, c'est l'incorruptibilité du corps des bienheureux et, accessoirement, les miracles qui s'opèrent sur leur tombe. Ainsi des vieux saints de Kief dont j'ai touché les mains desséchées dans les catacombes où ils s'étaient fait murer vivants. Ainsi de l'un des derniers saints admis par les Russes, Métrophane, évêque de Voronège au dix-hui- tième siècle. A l'ouverture de son tombeau, vers 1830, le corps fut trouvé intact; sa réputation de sainteté, déjà répandue dans le peuple, en fut conflrmée. Le Saint-Synode fit faire une enquête sur l'état du corps et sur les mi- racles attribués à Métrophane. L'enquête faite, l'ancien évoque fut, après approbation de l'empereur, reconnu officiellement pour saint. Un demi-siècle plus tard, j'ai vu des pèlerins, de toutes les parties de l'empire, se presser autour de la châsse d'argent du saint évêque ^

1. Pea de temps après Métrophane, vers 1840, il était question de recon- naître comme saint un autre évéque, Tikhone. L'empereur Nicolas trouva

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142 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Cette manière de constater la sainteté emporte, en effet, le culte du corps des saints, autrement dit le culte des reliques, et par suite les pèlerinages. Il en a été ainsi, de tout temps, chez les Russes : on le voit par les plus anciennes chroniques. Si nombreux que soient les corps saints recueillis dans les églises, il se trouve tou- jours des pèlerins pour baiser la pierre qui les recouvre. Le goût des pèlerinages est un des traits par où les mœurs russes rappellent le plus l'Orient et le moyen âge. Il est peu de paysans qui n'aient l'ambition de visiter les catacombes de Pctcherski ou la tombe de saint Serge à Troll sa. Non contents d'affluer aux sanctuaires nationaux deKiefou de Moscou, beaucoup, tels que les Deux Vieux de Tolstoï, traversent la mer, poussant jusqu'en Palestine ou au mont Athos. Quelques-uns vont à pied jusqu'au SinaT. Comme pour les hadjis musulmans, avoir visité les Lieux Saints est un titre de considération dans les villages.

Ces pèlerins, hommes et femmes, sont pour la plupart âgés. Les lois qui l'attachent à la terre et à la commune mettent un frein à la passion du moujik pour ces pieux voyages. Aujourd'hui, comme au temps du servage, il n'ob- tient guère de s'absenter longtemps que lorsqu'il a élevé sa famille ou qu'il est impropre au travail. Ces pèlerins du peuple cheminent souvent par troupe, d'ordinaire à pied, avec leurs longues bottes ou leurs lapty d'écorce de til- leul, marchant lentement des semaines et des mois, par- fois mendiant en route, couchant à la belle étoile ou sous de vastes hangars dressés, pour eux, auprès des monastères en renom. Aucune distance ne les effraye : on a vu des femmes et des vieillards traverser ainsi l'empire, des fron- tières de l'Occident au cœur de la Sibérie, ou des rives du Dniepr aux bords de la mer Blanche. Beaucoup de ces vieil- lards des deux sexes, en route vers les sanctuaires loin- tains, accomplissent un vœu de leur jeunesse ou de leur

que c'était assez d'un pour un règne, et Tikhone dut attendre une vingtaine d'années; il n'a été ofliciellement admis que sous Alexandre U.

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LES PÈLERINAGES. 143

âge mûr; ils ont, durant des années, attendu que la vieil- lesse leur apportût le loisir de payer leur dette au Christ ou aux saints. Parfois, d'accord avec le goût national, les moujiks se cotisent et forment une sorte Martèle pour accomplir & frais communs les longs pèlerinages.

Les paysans qui vont, jusqu'en Terre Sainte, allumer un cierge au Saint Sépulcre et puiser une bouteille de Teau du Jourdain, deviennent de plus en plus nombreux. La Russie envoie aujourd'hui plus de pèlerins en Palestine que toutes les autres nations chrétiennes ensemble. Autre- fois beaucoup s'y rendaient entièrement par terre, fran- chissant à petites journées les steppes ponto-caspiennes, le Caucase, TAsie Mineure, le Taurus, à travers les mépris et les vexations des Musulmans. Aujourd'hui un grand nombre vont encore à pied jusqu'à Odessa, où ils s'embar* quent à prix réduit pour Kaïfa ou Jaffa. Chaque printemps, Odessa frète pour eux des bateaux sur lesquels on les entasse comme, dans nos ports, les émigrants pour l'Amérique. Moyennant une cinquantaine de roubles, les hommes du peuple peuvent se faire transporter, du cœur de la Russie aux rives de la Palestine, avec la sécurité d'un retour payé d'avance. Naguère leurs consuls étaient obligés d'en rapa- trier gratuitement des centaines, que la rapacité des moines grecs avait dépouillés de leur dernier kopek.

Tout comme nos pèlerins latins au moyen âge, tes pèle- rins russes ont, depuis longtemps, des itinéraires pour leur indiquer les principales étapes de la route, avec les sanc- tuaires à visiter et les reliques à vénérer. Une Société qui compte parmi ses membres des princes du sang et de hauts dignitaires du clergé, la « Société orthodoxe de Palestine », s'est donné pour mission de veiller sur ces humbles visi- teurs du tombeau du Christ*. A Odessa, à Constantinople,

1. Un de ses membres, M. A. Éliséief, a publié, bous le tilre de S Routskimi pahfnnikami na Sviatoï ZemU (1884), une curieuse description du voyage et lie la vie de ses compatriotes en Terre Sainte.

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144 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

à Jérusalem, on leur a préparé des refuges ou des hospices. Débarqués sur la côte inhospitalière de Palestine, sans autre bagage qu'une besace que chacun, homme ou Temme, porte sur son dos, les pèlerins, le bâton & la main, s'achemi- nent lentement vers la cité sainte, en psalmodiant de saintes prières. Je lésai vus, pareils à nos pèlerins des Croisades, se prosterner et baiser la poudre de la route au premier aspect des murailles de la ville de David. J'ai rencontré à Bethléem, au Jourdain, à Tibériade, leurs longues et sor- dides caravanes,, parfois escortées de zaptiés turcs. Les infirmeries des monastères grecs sont remplies des mala- les qu'elles sèment sur les sentiers de la Judée; chaque printemps, des moujiks, encore vêtus de leur touloup d'hiver, ont la joie d'être inhumés dans la terre foulée par les pieds du Sauveur.

Ces milliers de pèlerins portent avec eux en Syrie la répu- tation de la piété et de la puissance de la Russie. Le gouver- nement impérial a bftti pour ses nationaux, aux portes de Jérusalem, un immense couvent pareil à une ville. Non contents d'avoir, avec la France du second Empire, re- construit la coupole du Saint Sépulcre, les Russes ont, en diverses localités de la Palestine, restauré des églises et fondé des écoles où l'on enseigne le russe et l'arabe*. Sur cette terre des Croisades, où les différentes confessions et les diverses nations chrétiennes sont en perpétuel con- flit d'influence, la Russie, la dernière venue, a déjà su, comme patronne de l'orthodoxie, se tailler une place à part. Si jamais l'aigle moscovite vient à tremper ses ailes dans les eaux de la Méditerranée, ces paciGqucs troupes de pèlerins pourraient bien frayer la voie à la conquête de nouveaux croisés.

1 . La Société russe de Palestine a ainsi fondé, en 1885 et 1886, deux écoles à Nazareth, et, en 1887, une sorte d'école normale à Jérusalem.

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CHAPITRE V

Des sacrements dans TËglise russe et des relations du prêtre et des fidèles. — Le baptême. — Divergence avec Gonstantinople. — L'eucharistie, la communion sous les deux espèces. — Le saint chrême et Tonction. — La prêtrise. — Conséquences du mariage des prêtres. — Le sacrement du mariage ; le divorce. — Gomment on y procède dans la société russe. — La conression. Manière dont on la pratique. — De Tusage de payer le confesseur. — De Tobligation légale de s^approcher des sacrements. ~ Les registres du clergé et la statistique des communions. — Comment les Uusses font leurs dévotions.

Pour se rendre compte de l'efficacité morale et de la valeur politique d'un culte, ce n'est pas seulement ses rites et ses pratiques^ c'est aussi les relations du prêtre et du fidèle qu'il convient d'étudier. Des modifications de discipline ou de ri- tuel qui semblent à première vue de simples variantes litur- giquesy ont parfois sur Tesprit des peuples une influence plus considérable que des divergences dogmatiques. Il peut suffire d'un changement dans les formes extérieures pour donner à des cérémonies en apparence analogues un caractère étranger, et à deux Églises un esprit différent. A cetégard, on ne paraît pas, en Occident, se rendre compte de l'intervalle que la diversité de leurs usages a mis entre les deux Églises. Toutes deux ont les mêmes sacrements, les mêmes mystères, comme disent les Grecs; elles les en- tendent à peu près de la même manière; elles les confèrent avec des rites, ou dans des conditions, qui en modifient souvent l'influence pratique. Les mêmes sacrements ne valent pas au clergé le même ascendant.

Avant tout, il est bon de remarquer que la situation respective des deux Églises, vis-à-vis de leur liturgie et de m. 10

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146 LA RUSSIE ET LES RUSSES,

leurs usages réciproques, n'est point identique. La défiance des Orientaux contre toute innovation religieuse ne leur saurait inspirer autant de tolérance pour les rites des Latins que ceux-ci en montrent pour les leurs. Sous ce rapport, Rome est assurément plus libérale : la raison en est simple. L'Église latine, qui, plus d'une fois, a sciemment corrigé ou simplifié les anciennes formes du culte, n'a point de motifs de répulsion pour les rites conservés parles Grecs; il lui est loisible de les proclamer saints et véné- rables et d'en admettre la pratique, chez les Orientaux qui consentent à reconnaître la suprématie romaine. La litur- gie latine ne peut, dans sa forme actuelle, toujours inspi- rer le même respect aux orthodoxes. Les rites que le cours des siècles a modifiés en Occident leur paraissent souvent tronqués ; pour eux, telle simplification est une mutilation qui défigure le sacrement et en altère l'essence.

Des divergences de ce genre se rencontrent dans les deux principaux sacrements du christianisme, et d'abord dans celui môme qui confère la qualité de chrétien. Comme la primitive Église, Constantinople et Moscou baptisent encore par immersion, trois fois répétée*. Ils met- tent en doute la valeur du sacrement administré par ablution, selon l'usage des Lalins, sauf à Milan, où s'est conservé le rite ambrosien. Les Russes ont longtemps refusé aux Occidentaux le titre de baptisés; ils ne voulaient les appeler qu'aspergés, et montraient pour eux d'autant plus de répulsion que le droit des Latins au nom de chré- tien leur semblait douteux. Jadis les Russes, comme les Grecs, rebaptisaient les Occidentaux qui voulaient entrer dans l'orthodoxie. L'Église de Constantinople le fait encore; celle de Russie y a renoncé. Les fiancées impériales, aux- quelles leur conversion au culte grec ouvre l'accès des

1. Les personnes soumises au baptême, les adultes du moins, lorsqu'on baptise, par exemple, des Juifs ou des païens, portent une sorte de tunique ou de chemise blanche; pour plus de décence, le nouveau chrétien est abrité der- rière des paravents et assisté d'un parrain ou d'une marraine de son sexe.

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LES SACREMENTS. . 14T

degrés du trône, sont dispensées de Tincommode céré- monie du bain baptismal. Cette différence de jurisprudence ecclésiastique est la seule divergence de quelque valeur qui se soit introduite entre TÉglise grecque et l'Église russe. C'est la principale des diversités dont se sont auto- risés quelques théologiens romains pour faire, malgré elles, de l'orthodoxie russe et de l'orthodoxie grecque deux Églises, deux confessions séparées. La question du second baptême des Occidentaux n'a jamais mis en péril la com- munion de la Russie avec le patriarcat byzantin. Un Latin admis dans l'Église de Russie est, sans difficulté, reçu dans la communion du patriarche, ce qui a fait dire à un Anglais que, pour entrer dans l'Église grecque, un voyage à Pélersbourg tenait lieu de baptême à Constantinople. Nous pourrions nous étonner que les Églises orientales n'aient point arrêté une discipline commune sur un point qtii décide de la qualité même de chrétien, si nous ne sa- vions que l'orthodoxie gréco-russe n'a ni le même besoin, ni les mêmes moyens, que le catholicisme romain, de tout déOnir et de tout régler.

Des différences plus importantes, parce qu'on a pu leur donner une portée morale et politique, se retrouvent dans le second des deux principaux sacrements, l'eucharistie. L'Église orientale l'entend à peu près comme les catho- liques et l'administre à peu près comme les protestants. Elle croit, aussi bien que l'Église latine, à la présence réelle ; comme d'habitude, elle a seulement moins précisé le mode et le moment du mystère, ce qui lui permet de se vanter de l'entendre d'une manière plus spirituelle. Ses théologiens ont même parfois emprunté aux Latins le terme de transsubstantiation, à la place de celui de trans- formation, plus souvent employé par l'Orient. S'ils sont en désaccord avec Rome, c'est moins sur le mystère lui-même que sur les rites qui l'accompagnent. Ces différences de forme, Russes et Grecs se sont complu à les faire ressor- tir, leur donnant, comme d'ordinaire, d'autant plus d'im-

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148 . LA RUSSIE ET LES RUSSES,

portance qu'elles les autorisent à accuser les Latins d'avoir altéré le plus saint des sacrements. C'est ainsi qu'ils leur reprochent de ne plus invoquer le Saint-Esprit au moment de la consécration, et d'employer, pour la communion, du pain azyme au lieu de pain fermenté. Cette question des pains azymes est l'une de celles qui ont le plus passionné rOrient; elle a jadis valu aux Latins le reproche bizarre de judaïsme.

Le mode d'administration du sacrement nous offre une divergence d'un autre ordre, qui touche plus directement le peuple. Chez les orthodoxes, comme chez les protes- tants, la communion du fidèle est semblable à celle du clergé; selon le rite de l'Église primitive, le peuple, comme le- prêtre, a part à la fois au pain et au vin, au corps et au sang du Sauveur. Ce droit des laïques à la communion sous les deux espèces a toujours eu beaucoup de prix pour les adversaires de l'Église romaine. Pour l'obtenir, les Slaves de Bohême soutinrent, après Jean Huss, une guerre terrible. Les réformateurs du seizième siècle furent unanimes à le revendiquer. C'est qu'à leurs yeux cette double par- ticipation aux saints mystères constituait une sorte de pri- vilège du clergé et relevait d'autant plus au-dessus des laïques que, dans les idées anciennes, le sang représentait la vie. Pour les Orientaux, la communion réduite à l'élé- ment du pain est une communion tronquée, en même temps qu'un signe de l'abaissement du peuple chrétien devant ses prêtres. Comme pour encourager les Russes à con- server dans son intégrité le rite eucharistique primitif, le plus vénérable de leurs monuments religieux, Sainte- Sophie de Kief, montre, dans ses grandes mosaïques du onzième siècle, le Christ présentant à ses disciples le calice en même temps que le pain*.

1 . On doit remarquer cependant que, pour les laïques, le mode do commu- nion n*est pas absolument le même que pour le clergé. Les laïques ne sont pas admis à boire dans le calice. Cet honneur est réservé au prêtre et au diacre \ Tcmpcreur seul y a droit, le jour de son sacre. Aux simples Gdèles

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LES SACREMENTS. 149

De même que le baptême et reucharistie, la plupart des sacrements offrent, dans les deux Églises, des différences notables. La confirmation, par exemple, est bien, par les orthodoxes, considérée comme un sacrement, un mystère; mais elle n'a, chez eux, ni le môme nom, ni le môme rito, ni le môme ministre, ni tout à fait le môme sens. On l'ap- pelle le sacrement du saint-chrême ^ et, au lieu de Tévôque, c'est un prêtre qui l'administre, non point après la pre- mière communion, comme en France, mais, selon l'usage de l'antiquité chrétienne, immédiatement après le baptême. C'est le sceau dont l'Église marque ses membres, la mys- tique sphragis qui, par le don de l'Esprit, les corrobore dans la foi. Ici, par exception, les Orientaux ont abandonné le rile apostolique de l'imposition des mains, lui substituant une onction sur différentes parties de la lôte et du corps. Si le sacrement est administré par un simple prêtre, la consé- cration du saint chrême appartient aux évoques. C'est, dans toutes les Églises orthodoxes, une cérémonie d'une grande solennité, d'ordinaire réservée à la métropole religieuse. En Russie, le saint chrême est, pour tout l'empire, préparé à Moscou, durant le carême, dans l'ancienne sacristie pa- triarcale du Kremlin. On n'y emploie que des chaudières et des vases d'argent. Il y entre, non seulement de l'huile, mais du vin, des herbes, des aromates, des ingrédients de toute sorte, auxquels on attache une valeur symbolique.

L'autre sacrement de l'onction, l'extrême-onction des Latins, n'a également, chez les orthodoxes, ni le même nom, ni tout à fait le même emploi. Les Russes l'appellent soborovanicy ce qui, d'après l'étymologie, veut dire assem- blée, réunion*. Au lieu d'être conféré par un seul prêtre, il l'est, d'ordinaire, par plusieurs, par sept s'il est possible, ce que les Grecs disent plus conforme au texte de l'épîlre de saint Jacques. L'Église gréco-russe voit dans ce mys-

la communion est donnée, au moyen d'une cuiller d'or, où les parcelles du pain eucharistique flottent dans le vin consacré. 1. De sobrat, % assembler », d'où sobor^ « concile, église 9.

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150 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

tère, moins le sacrement des mourants et une prépara- tion à la mort, que le sacrement des malades et un moyen de guérison.

Toutes ces divergences, dont la liste serait longue, peu- vent sembler indifférentes ou puériles aux profanes ; pour Tobservateur, comme pour le croyant, elles ont leur impor- tance. Ce n'est point seulement que, dans les religions, la masse du peuple s'attache surtout au côté extérieur, c'est que, sous ces diversités de forme ou de discipline, se (ï^chent souvent des différences d'esprit. Il en est ainsi des deux sacrements par où l'Église intervient dans la vie civile, le mariage et Tordre sacerdotal. Sur l'un et sur l'autre, les orthodoxes sont, en théorie, d'accord avec les catholiques, et, en pratique^ils se rapprochent de certaines sectesprotes- tantes. Dans l'Église gréco-russe, il n'y a point d'incompa- tibilité absolue entre ces deux sacrements, dont les Latins se sont habitués à regarder l'un comme aussi essentielle- ment laïque que l'autre est ecclésiastique. Loin que la renonciation au mariage soit la condition indispensable du sacerdoce, l'ordination, en Russie comme en Grèce, n'est communément accordée qu'au lévite pourvu d'une femme, en sorte que c'est le mariage, et non le célibat, qui ouvre l'accès de l'autel.

Elle a beau ne pas s'étendre aux degrés supérieurs de la hiérarchie, à Tépiscopat, on comprend l'importance sociale d'une telle coutume. Marié et père de famille, le prêtre, plus rapproché du fidèle par le genre de vie, s'en sépare moins par les idées et les sentiments. La constitution de l'orthodoxie, par État ou par peuple, faisait déjà de ses mi- nistres un clergé uniquement national; le mariage et la vie domestique en font des citoyens ayant des intérêts ana- logues à ceux des autres classes. A cette différence entre les deux Églises s'en joint une autre non moins digne d'at- tention. Chez les orthodoxes, le sacerdoce n'est pas, comme chez les catholiques, un sceau indélébile. Un prêtre peut, avec l'agrément du saint-synode et l'autorisation du souve-

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LES SACREMENTS : L\ PRÊTRISE. 151

rain, être délié de ses vœux et rentrer dans la vie civile, à peu près comme un militaire sort de Tarmée *. Le pope convaincu d'un crime est dégradé, comme un officier. Jadis, des prêtres dont on était mécontent, on faisait des soldats.

Avec même origine et mêmes fonctions, le clergé a ainsi dans les deux Églises une position et une influence bien diverses. Comme chez les Latins, le prêtre est, chez les orthodoxes, le canal unique et nécessaire des sacrements et de la grâce divine; mais, entre le fidèle et lui, ni la dis- cipline ecclésiastique, ni les pratiques religieuses n'ont mis le même intervalle qu'en Occident. Le prêtre n'est pas élevé aussi hautau-dessusde l'humanité ; il n'est point, par l'ordination, tellement mis en dehors des laïques qu'il ne puisse retomber à leur niveau. Les fidèles et le clergé communient également sous les deux espèces. Le mariage, enfin, est le grand trait d'union qui joint le clergé aux laïques. Pourvus de famille et privés de tout chef étran- ger, les popes ne peuvent former entre eux un corps aussi étroitement associé et aussi distinct de tous les autres. Par cela même qu'elle met moins de distance entre le peuple et le sacerdoce, l'Église gréco-russe accorde une plus grande influence aux laïques et à TÉtat, qui en est le na- turel représentant. Chez elle, le caractère mystique, divin du prêtre, est moins en lumière; l'éclat de la religion re- jaillit moins sur lui et l'accompagne moins en dehors des cérémonies sacrées. Le clergé ne se confond pas avec l'Église ; le peuple voit moins en lui le représentant de Dieu et le roi du temple que le ministre, le serviteur de l'autel.

Pour le mariage, il n'y a pas entre les deux Églises le

1. Voîcî, d'après une feuille ecclésiastique officielle, le libellé d'une auto- risation de ce genre, c S. M. TEmpcreur a', le 12 mai de cette année, daigné accorder à l'ancien prêtre du diocèse de Volhynie, Ivan Lvovitch ***, ayant déposé la dignité sacerdotale en 1880, l'autorisation d'entrer au service de l'État, avec les droits de sa naissance,... en dehors toutefois du diocèse de Volhynie où il a servi dans les fonctions de prêtre. » Tserkovnyi Vestnikj i6juinl884, p. 107.

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152 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

même contraste. Là encore, tout en étant plus voisine de Rome, l'Église orientale est, à certains égards, entre Rome et la Réforme. Fidèle aux répugnances des premiers chrétiens pour le renouvellement du lien conjugal, l'ortho- doxie tolère chez les latques les secondes et les troisièmes noces; elle se refuse à bénir les quatrièmes. Au veuf ou à la veuve assez charnels pour recourir à un nouveau ma- riage, elle impose même une légère pénitence. Avec les catholiques, l'Église gréco-russe fait du mariage un sacre- ment et en proclame l'indissolubilité; avec les protestants, elle admet, d'après l'Évangile (saint Matthieu, v, 32), que l'infidélité d'un des époux autorise l'autre à s'en séparer. Selon ses traditions, l'adultère est la mort du mariage, et la violation du serment conjugal annule le sacrement. L'Église russe autorise l'époux injurié à contracter une nouvelle union, elle interdit les secondes noces à l'époux qui n'a pas tenu les promesses des premières. En Russie, où il n'y a, pour les orthodoxes, d'autre mariage que le mariage religieux, cette jurisprudence ecclésiastique tient lieu de législation civile. Elle a l'inconvénient de prêter parfois à de frauduleux compromis, à de honteux marchés. Le code mondain a singulièrement altéré et faussé la loi canonique. Quoique la faute en soit aux mœurs et à la pro- cédure plutôt qu'à l'Église, le clergé a le tort d'être trop, facilement la dupe des combinaisons intéressées des époux mal assortis.

Il n'est pas rare de voir des hommes se reconnaître cou- pables du crime commis par leur femme et l'aider à épou- ser son complice. C'est là, dans le beau monde, le procédé d'un galant homme; on en a presque fait une règle du savoir-vivre. Il est admis que, dans les mauvais ménages, c'est au mari de prendre sur lui tous les torts; il doit, au besoin, se laisser prendre en flagrant délit, et même, s'il le faut, jouer devant témoins la comédie de l'adultère. Plus rarement, c'est la femme qui se sacrifie et prend sur elle ropprobre de la faute qu'elle n'a pas commise. Quelques-

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LE MARIAGE ET LE DIVORCE. 153

unes le font par dévouement, d'autres par cupidité. On cite, dans le monde des marchands, de riches veuves qui ont ainsi acheté à des femmes sans fortune un mari de leur goût. Le théâtre russe a mis sur la scène des transactions de ce genre. C'est le sujet d'une médiocre comédie d'Os- trovsky, le Bellâtre (Krasavets Mo%ichichina). On a vu des époux ainsi divorcés, pris du désir de se remarier, alors que, grâce à leur complaisance, leur conjoint l'était déjà, intenter une action nouvelle et demander la revision d'une sentence fondée sur des faits supposés.

La question de savoir si le mariage doit être interdit à perpétuité aux époux coupables a été fort discutée. Plu- sieurs canonistes ont soutenu que jamais les conciles n'avaient condamné l'époux adultère au célibat perpétuel. D'après eux, celte règle n'aurait d'autre fondement que les préceptes du Nomokanon, code byzantin qui associe aux canons de l'Église les lois civiles concernant l'Église et le clergé. Toujours est-il que l'on incline, en Russie, à se départir d'une sévérité généralement jugée excessive. Cela n'est plus guère qu'une affaire de temps. 11 y a déjà des exemples d'autorisation de remariage pour Tépoux déclaré coupable. Le jour où ce sera devenu la règle, les demandes de divorce se multiplieront. Si les procès de ce genre en deviennent un peu moins scandaleux, il est dou- teux que le lien conjugal en soit fortifié ^

Dans une étude des sacrements il est impossible de lais- ser de côté celui qui fait l'originalité morale du catholi- cisme, la pénitence, la confession. L'Église grecque est d'accord avec l'Église romaine pour exiger la confession auriculaire. La théorie du sacrement est à peu près sem- blable chez les Grecs et chez les Latins; en est-il de même de la pratique, qui seule décide de la valeur d'une telle institution? Pour un étranger appartenant à une autre

1. Pour le nombre des divorces et la procédure suivie dans ces affaires par les consistoires ecclésiastiques, voyez ci-dessous, même livre, cbap. vu.

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154 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Église, il ne saurait en pareille matière, être question d'expérience personnelle, ni de comparaison directe. Il faut se contenter de réponses plus ou moins nettes, plus ou moins sûres, arrachées à des gens qui sont eux-mêmes hors d'état de rapprocher des leurs les usages catholiques. Entre la confession orientale et la confession latine il semble s'être établi, dans la pratique, un intervalle que les années pourront élargir ou combler. La première paraît plus brève ou plus sommaire, moins explicite, moins exi- geante; elle est moins fréquente et elle est moins longue, ce qui diminue doublement l'influence qu'elle a sur le Adèle et l'autorité qu'elle donne au clergé. Elle semble se restreindre davantage aux fautes graves, parfois même se contenter de déclarations générales, sans désignation de péchés particuliers. Elle n'aime pas autant à spécifier, à pré- ciser; elle pénètre moins avant dans les secrets de la con- science et l'intimité de la vie. Les Russes ne mettent point entre les mains des fidèles de ces examens minutieux qui, jadis surtout, se rencontraient dans tous les pays catholi- ques. Ils ne mettent pas non plus, croyons-nous, aux mains des prêtres de ces théologies morales où l'anatomie du vice est poussée jusqu'à une répugnante dissection. Par tous ces côtés, la confession orthodoxe parait plus simple et plus discrète, à la fois plus formaliste et plus symbo- lique que la confession romaine; elle semble garder quel- que chose de primitif et comme de rudimentaire. Ici encore, rÉglise d'Orient se montre moins éprise de précision et de logique que l'Église latine, moins disposée à pousser sa doctrine à ses dernières conséquences.

En Russie, près du peuple surtout, c'est par interro- gations que procède d'ordinaire le confesseur. Avec le pay- san, le pope a, dit-on, deux questions habituelles : « As-tu volé? t'cs-tu enivré? » à quoi le moujik répond en s'in- clinant : « Je suis pécheur* ». Une telle réponse à une

1. Ou « j'ai péché; mon père, » gréchen, batiou<Ma,

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LA CONFESSION. 155

OU deux demandes rapidement posées suffit, en général, pour obtenir l'absolution. Quelques personnes prétendent même se blesser de questions trop directes. Un pope ayant demandé à un fonctionnaire s'il s'était laissé corrompre, ou, selon l'expression du narrateur, s'était laissé graisser la patte, le pénitent aurait répondu au confesseur qu'il allait trop loin. Parfois, à la suite ou au lieu de ses inter- rogations habituelles, le prêtre s'enquiert si l'on se sent la conscience chargée, ou si l'on a quelque faute particu- lière à déclarer. J'ai entendu citer, dans un chef-lieu de gouvernement, un ecclésiastique qui, pour toute question, se contentait de demander à ses pénitents leur pré- nom, l'absolution se donnant nominativement. D'habi- tude, une confession en bloc, un simple aveu de culpabilité, comme la vague formule « Je suis pécheur », est une réponse suffisante à tout; il n'est pas besoin d'entrer dans des dési- gnations plus précises. On semble avoir un mode de con- fession analogue dans l'Église arménienne, qui, pour les rites et les pratiques, est restée très voisine de l'Église grecque. J'ai rencontré dans la Transcaucasie un évéque arménien, homme instruit et intelligent, qui ne craignait pas d'ériger ce mode sommaire de confession en théo- rie Ihèologique. « Reconnaître qu'on a péché, disait-il, comprend toutes les fautes. Quand vous avez dit « Je a suis pécheur », vous avez tout dit. La confession est le rite extérieur de la pénitence; exiger d'elle des aveux plus précis, c'est la matérialiser au profit du clergé. » Celte doctrine, qui pouvait se ressentir de quelque influence protestante, n'est point celle des théologiens russes. Pour la théorie, on ne trouve, sur ce sacrement, entre eux et les catholiques, qu'une différence notable : c'est à propos de la pénitence qu'impose le confesseur. Selon l'enseignement orthodoxe, ce n'est point une satisfaction pour le péché, une compensation des fautes commises ; c'est simplement une correction, un moyen de discipline pour le pécheur, et ce remède ne lui est d'ordinaire prescrit que s'il le

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156 lA RUSSIE ET IJIS RUSSES.

réclame. Cette doctrine sur la pénitence se lie à celle sur les bonnes œuvres; elle fait rejeter à Torthodoxie orientale toute l'économie des indulgences latines, tout ce que les Russes appellent ironiquement les comptes en partie double et la banque spirituelle de l'Église romaine*.

Si l'oreille de l'étranger ne peut juger par elle-même de la confession orthodoxe, ses yeux lui en peuvent apprendre quelque chose. Il n'a pour cela qu'à se rendre dans une Église, au commencement ou à la fin du grand carême. Dans les pays orthodoxes il n'y a point de confessionnaux; rien, dans les temples catholiques de Kief ou de Vilna n'intrigue davantage le paysan russe. La présence ou l'ab- sence de ces monuments spéciaux, de ces petites guérites {boudki)y comme les appelait naïvement un moujik, est déjà un signe du plus ou moins d'importance de la confes- sion dans les deux Églises. Il n'y a, d'ordinaire, en Russie, ni siège pour le prêtre, ni prie-Dieu pour le pénitent : tous deux se tiennent dans l'église, debout en face l'un de l'autre, derrière une grille ou un paravent qui les sépare de la foule sans les enlever aux regards. Parfois même cette mince barrière est supprimée : le prêtre reçoit la confession au pied d'un mur ou d'un pilier de la nef, sans que rien l'isole du commun des fidèles. A côté de lui est un pu- pitre avec une croix et un évangile, sur lequel le pénitent pose deux doigts de la main, comme pour jurer de dire la vérité. En certains jours du carême, on voit, dans les pa- roisses des villes, se dérouler de longues files de fidèles de tout sexe et de toute classe, parfois des milliers de per- sonnes, faisant queue les unes derrière les autres, toutes

1. C'est ainsi que le slavophile Khomiakof montrait & ses compatriotes rÉglise de Rome • établissant entre l'homme et Dieu une balance de devoirs et de mérites; mesurant les péchés et les prières, les fautes et les actes d'cx< piation; faisant des reports d'un homme sur un autre; introduisant enfln dans le sanctuaire de la foi tout le mécanisme d'une maison de banque ». VÈglUe latine et le protestantisme, — Le clergé n'ayant pas, selon l'ex- pression du même Khomiakof, a de fonds de réserve de la grâce à distribuer », il se trouve, par là encore, privé d'un des moyens d'influence du clergé catho- lique.

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LA CONFESSION. 157

debout et tenant chacune à la main un petit cierge. La tête de ces colonnes se presse contre le paravent derrière lequel s'abrite le confesseur ; serré par le flot sans cesse renou- velé de la foule, il peut à peine donner une ou deux mi- nutes à chaque pénitent. Chacun s'avance à son tour, se courbe et se signe plusieurs fois selon Tusage russe, ré- pond à deux ou trois questions du pope, et reçoit Tabsolu- tion, que lui donne le prêtre en lui imposant sur la tête un pan de l'étole. Le fidèle absous baise la croix ou l'Évangile, et, après avoir recommencé, devant quelque image, ses signes de croix et ses salutations, il va se faire inscrire sur les registres du diacre, ou sort pour revenir communier le lendemain.

Un usage bien russe et bien chrétien, c'est, en allant à confesse, de demander pardon à toutes les personnes qui vous approchent, parents, amis, serviteurs. A Moscou, cela ne suffit pas aux gens du peuple. Les jours de confession, on en voit, dans l'église, s'incliner humblement les uns devant les autres, sans même se connaître, en signe tacite de mutuel pardon.

La plupart de ces confessions, accumulées à époques fixes, sont naturellement rapides, sommaires, parfois tout extérieures. Il n'en est pas cependant toujours ainsi. Il y a des âmes scrupuleuses ou repentantes, il y a des prêtres zélés qui ne se contentent pas de ces confessions presque uni- quement cérémonielles et ont besoin de demander, ou de donner, des conseils ou des consolations. On retrouve, à cet égard, les deux tendances opposées que nous avons signa- lées chez l'Église gréco-russe, l'une, dans lesens catholique allant au développement de la confession, l'autre, dans le sens inverse, la réduisant à une affaire de forme. Parmi les âmes les plus pieuses, c'est le premier penchant qui semble dominer. Il y a des jeunes filles qui s'effrayent d'approcher du pope, des mères qui s'inquiètent des ques- tions que Ton peut poser à leurs filles. Cela toutefois est rare. La confession est parfois si peu intime, qu'il est des

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168 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

pensionnats ou des écoles où, pour' aller plus vite, le prêtre confesse deux ou trois enfants à la fois, leur posant simultanément les mêmes questions, auxquelles les enfants font les mômes réponses. Cela rappelle l'histoire de la confession du régiment, l'aumônier demandant à haute voix : « As-tu volé? as-tu bu? as-tu forniqué? » et les hommes répondant en chœur : « J'ai péché, mon père ». Encore cela se peut-il comprendre en campagne.

Une chose digne de remarque, c'est que chez les vieux- croyants, qui prétendent en toutes choses demeurer fidèles aux anciens usages, la confession est plus longue et plus stricte. Chez eux, le prêtre, en habits sacerdotaux, reste seul, face à face avec le pénitent. Les autres fidèles attendent leur tour à l'écart, parfois môme au dehors, sous le porche de l'église. Non content d'interroger sur les dix commandements, le prêtre, qui, chez eux, tutoie toujours les pénitents, ne craint pas de leur adresser les ques- tions les plus délicates. Tel est, du moins, ce que je tiens de certains vieux-croyants. Un sectaire du nom d'Avvakoum, brûlé sous la minorité de Pierre le Grand, nous a laissé, dans une espèce d'autobiographie, un exemple de la pratique de la confession auquel l'antiquité et la sincérité du nar- rateur donnent un intérêt singulier. Ce passage^ montre qu'alors, à l'origine du schisme, la confession russe était loin d'être toujours purement cérémoniellc .

Aujourd'hui encore, dans quelques églises de couvent, par exemple, l'œil de l'observateur croit parfois distinguer une confession plus animée et plus intime que d'habitude. La

1. Le voicij d'après une ti*aduction de Mérimée, qui a cherché à rendre la naï* vetc de Toriginal. « Comme j'élais parmi les popes, vint une flUe pour se con^ fesser, chargée de gros péchés, coupable de paillardise et de toute vilenie, s'accusant avec larmes et me contant son fait, debout devant TÉvangile. Alors moi, trois fois maudit, moi médecin des âmes, je pris l'infection, et le feu brûlant de paillardise m'entra au cœur. Rude pour moi fut la journée. J'allu- mai trois cierges que j'attachai à un pupitre» et mis ma main dans la flamme jusqu'à ce que s'éteignît cette ardeur impure. Puis, ayant congédié la fille, je pliai mes habits.... » Jitic protopopa Avvc^ouma, page 12 IJournal des Savants^ 1867, p. 420).

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LA CONFESSION. 159

pratique du sacrement de la pénitence n'en semble pas moins être restée plus primitive et plus discrète en Orient qu'en Occident. La confession y est plus flexible, moins strictement réglementée ; elle se rétrécit ou s'élargit selon les habitudes ou selon les besoins des âmes. A ce mysté- rieux tribunal, comme en toute chose, l'Église gréco-russe serre le cœur et l'esprit de ses enfants de moins près que l'Église romaine. La direction^ cette institution catholique si chère au xvii* siècle, est peu connue de l'Orient. La géné- ralité même des aveux de la confession en diminue l'attrait et, par suite, la fréquence; le prêtre a moins de prise sur les âmes: le sacrement qui lui assure le plus d'empire, chez les Latins, lui donne peu d'influence chez les Grecs.

Il y a dans les usages mêmes de l'Église orthodoxe, de l'Église russe en particulier, plusieurs raisons pour que la confession soit moins exigeante qu'en Occident. L'une est le mariage des prêtres. L'exemple de l'Orient prouve que la confession n'exige pas le célibat du confesseur. Rome même le reconnaît en admettant le mariage du clergé chez les Grecs-unis, les Arméniens, les Maronites. Il n'en est pas moins vrai que l'homme attaché à une femme inspire moins de confiance ou, pour mieux dire, moins d'abandon. Plus exposé au soupçon d'indiscrétion, le prêtre marié sera lui-même plus discret avec le pénitent.

En Russie, la loi punit la violation du secret sacramen- tel. Si l'on y entend plus d'histoires de ce genre qu'en Occident, elles y sont cependant fort rares et, le plus sou- vent, sujettes à caution. En voici une. Une jeune fille deve- nue secrètement mère avait étouffé son enfant. Le carême l'ayant, avec tout le village, amenée devant le pope, elle confesse humblement son crime, et l'absolution la délivre de ses remordâ. A quelques semaines de là, dans une réu- nion de femmes, un jour de fête, elle se trouve par hasard près de l'épouse du prêtre. Au contact de la jeune fille, la popesse laisse échapper un cri d'horreur et manifeste si clairement sa répulsion, que, d'explication en explication.

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160 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

tout finit par se découvrir. Le pope fut, dit-on, dégradé, et la jeune fille criminelle graciée par l'empereur. De tels faits sont trop exceptionnels pour retenir souvent Taveu des péchés sur les lèvres du coupable. Ce que le mariage du prêtre peut arrêter, c'est moins peut-être la confession des crimes et des fautes graves que les confidences et les effu- sions de Târae religieuse. Marié et père de famille, comme un simple mortel, le pope n'est point entouré de l'angé- liquc auréole que met au front du prêtre catholique le vœu de chasteté; il n'exerce pas sur les cœurs pieux, sur les femmes surtout, la même fascination mystique.

Une autre cause de cette simplicité de la confession et en même temps du formalisme qui a envahi l'Église, c'est l'usage de faire payer immédiatement au fidèle chaque fonction que le prêtre remplit pour lui. En Russie, de même qu'en Orient, tous les sacrements se payent, la pénitence aussi bien que le baptême ou le mariage. C'est là une triste nécessité de la pauvreté du clergé; il n'a point de budget suffisant pour affranchir le fidèle de pa- reilles redevances. Ces offrandes n'ont pas de tarif : pour la confession du moujik, c'est 10 ou 20 kopeks (40 ou 80 cen- times), pour celle du riche quelques roubles. Les dons dépendent de la condition ou de la générosité, de la vanité ou du repentir. Celte aumône, remise comme un salaire à la fin de la confession, incline le prêtre à l'indulgence et à la réserve; il se sent intéressé à encourager la libéralité du pénitent et à en garder la pratique. Pour TÉglise et pour son ministre, le fidèle devient une sorte de client.

Si la confession et les autres pratiques de dévotion sont souvent, en Russie, des actes purement extérieurs, tout cé- rémoniels, la faute en est, pour une bonne part, à l'intimité des deux pouvoirs, à la force légale que l'État prête aux commandements de l'Église. Ce n'est pas impunément qu'on transforme les devoirs religieux en obligations civiles. La législation russe ordonne à tout orthodoxe de recevoir les sacrements au moins une fois par an; d'après un article du

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LES SACREMENTS ET LA CONTRAINTE LÉGALE. 161

code, le soin de veiller à l'exécution de cette loi est confié aux autorités civiles et militaires en même temps qu'au clergé. Ce sont là, il est vrai, des règlements dont, en Rus- sie même, il est aujourd'hui malaisé d'assurer l'applica- tion. La liberté personnelle a déjà fait trop de progrès pour que l'exécution en puisse être stricte. Des milliers de per- sonnes violent impunément la loi; elle n'en subsiste pas moins pour intimider les uns et servir de prétexte au zèle indiscret des autres.

Grâce à cette législation, les pratiques religieuses et l'Église même sont considérées comme un moyen de po- lice; le gouvernement et le clergé restent exposés à des reproches ou à des soupçons souvent immérités, toujours exagérés. Dans certaines provinces, on entend dire que parfois le pope demande au pénitent s'il aime le tsar et la Russie, question qui n'admet, naturellement, qu'une ré- ponse. Bien plus, il est ordonné au confesseur, sous peine de mort, de dénoncer les complots contre l'Etat et contre l'empereur ^ De pareilles lois sont des restes de ces légis- lations barbares moins destinées à l'application qu'à l'inti- midation. Les tyrans les plus soupçonneux, aux plus mau- vais jours de la Russie, ont rarement pu arracher aux lèvres du clergé le secret qui leur avait été confié devant l'autel. L'Église russe a eu, comme rÉglise latine, ses martyrs de la confession. Pour obtenir quelques aveux du confesseur de son fils Alexis, Pierre le Grand fut obligé de le mettre à la torture. II n'en est pas moins vrai que souvent, durant la crise du nihilisme surtout, les conspirateurs politiques se sont montrés déliants des confesseurs qu'on leur en- voyait, affectant parfois de les regarder comme les auxi- liaires du juge d'instruction.

Ce qui pèse sur l'Église, c'est moins le manque de con- fiance en ses ministres que la consécration légale donnée par l'État à des prescriptions religieuses qui ne regardent

1. BègUment spirituel de Pierre le Grand, l'* partie du supplément. in. 11

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162 . LA RUSSIE ET LES RUSSES,

que la conscience. Là est une des principales raisons du for- malisme tant reproché à l'orthodoxie russe. La contrainte matérielle est rare, presque uniquement bornée à des sec- taires dont le gouvernement se refuse à reconnaître le culte; la contrainte morale est fréquente, presque géné- rale. Grâce à Tintimité de l'Église et de l'État, les mœurs religieuses de la Russie ne sont pas sans analogie avec celles de Rome, sous le gouvernement papal. L'amour du repos et le désir de se trouver dans la règle, le besoin d'avancement ou la crainte d'attirer une surveillance désa- gréable amènent au pied de l'autel ceux que n'y conduit point la piété : le moujik ou le petit employé trouve sage d'aller prendre Pâques^ ainsi que s'exprimaient, avant 1870, les sujets du saint-père. Pour beaucoup, les actes les plus mystérieux du christianisme deviennent ainsi une pure for- malité.

D'ordinaire, quand le prêtre leur a donné l'absolution, les employés ou les soldats reçoivent du sacristain leur billet de confession; en outre, le pope tient registre des fidèles qui s'approchent des sacrements. Chaque année, les listes des paroisses sont envoyées aux évèques, celles des diocèses au saint-synode, qui en dresse un tableau d'en- semble, sur lequel son procureur général fait un rapport à l'empereur. D'après cette statistique des dévotions, il y a, en dehors des enfants en bas âge, une cinquantaine de mil- lions de Russes orthodoxes qui remplissent leurs devoirs religieux. Ceux qui s'en dispensent, à peine cinq ou six millions, sont divisés en plusieurs catégories; il y a les malades et les infirmes, il y a les tièdes et les indifiérents, il y a les gens « suspecls d'inclination au schisme ou à l'hérésie ». Cette dernière catégorie, qui comprend les adhé- rents des sectes non reconnues, devrait en réalité, dans les campagnes au moins, embrasser la presque totalité des Russes qui se refusent au devoir pascal. En dehors des sectaires retenus par la conscience, peu de paysans se lais- sent volontairement classer parmi les négligents. Le pope,

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ENREGISTREMENT DES DÉVOTIONS. 163

doublement intéressé à raccomplissement des prescriptions religieuses, dont il est responsable devant son évéque, et qui sont le gagne-pain de sa famille, ne peut les laisser oublier à ses ouailles. Comme il arrive chaque fois que r%Iise exige le certificat d'un acte de piété, chez nous, par exemple, pour la confession avant le mariage religieux, les mœurs amènent souvent le clergé à dispenser lui-même riudifférent ou le sceptique de la pratique d'une règle qui leur répugne. Au moyen d'une offrande, on peut se faire inscrire sur les listes du pope, sans se soumettre aux actes religieux dont elles enregistrent Taccomplissement. Le fait n'est point rare parmi les membres des sectes populaires.

Le croyant et l'hypocrite payent ainsi pour recevoir les sacrements, l'incrédule et le sectaire pour en être dispen- sés. Dans un cas comme dans l'autre, le prêtre touche de son paroissien la redevance que lui attribue l'usage. La vie religieuse, l'esprit même de la piété, ne peuvent échapper entièrement à l'influence de pareilles coutumes. L'habi- tude de voir approcher de l'autel des âmes tièdes ou indif- férentes rend le prêtre lui-même moins difficile sur les conditions spirituelles de la participation aux sacrements. U est plus porté à se contenter des dehors et de la soumis- sion matérielle aux rites; par là, les dévotions de com- mande diminuent indirectement la valeur des autres«  Des raisons analogues avaient amené des mœurs à peu près semblables dans tout l'ancien empire Ottoman, où, sous la domination turque, le clergé grec conservait un rôle politique. C'est ainsi que des causes extérieures ont entre* tenu, chez la plupart des peuples orthodoxes, le formalisme religieux, auquel les inclinait déjà leur tempérament ou leur état de civilisation.

Le plus grand acle de la vie chrétienne, la communion, suggère dans l'Église gréco-russe les mêmes remarques que la confession. La masse du peuple, qui remplit si scru- puleusement les prescriplions religieuses, ne s^approche du sacrement eucharistique qu'une fois l'an, pendant le grand

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164 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

carême. La communion fréquente, que saint Philippe de Néri et saint François de Sales, que Fénelon et les jésuites ont fait prévaloir dans la dévotion catholique, est étrangère à la piété orientale. Bien plus, c'est, pour les orthodoxes, moins un sujet d'édification que de scandale. Ils parta* gent, sur ce point, les idées de nos anciens jansénistes. Aux yeux de leur clergé, la fréquence de la communion en diminue la solennité et, par suite, l'efficacité morale. Il re- proche aux catholiques de manquer de respect à la table eucharistique en en laissant approcher, sans préparation suffisante, des âmes mondaines indignes de renouveler un pareil commerce. Il ajoute que les confessions trop répé* tées font dégénérer le sacrement de pénitence en simple conversation édifiante. En Russie, les personnes pieuses ne s'approchent de la sainte cène que quatre fois l'an; chez les plus dévotes, la communion mensuelle est peut- être plus rare que, chez les catholiques, la communion hebdomadaire.

La rareté de la participation au plus auguste des sacre* ments de l'Église en pourrait augmenter la solennité; l'ha- bitude de conduire en troupe & la sainte table le gros de la nation en diminue l'eflet individuel. Une autre raison enlève à la communion quelque chose de la grandeur de son impression sur les âmes. Selon l'ancien rite, l'Église orthodoxe y admet les petits enfants : on la leur administre, comme aux adultes, au moyen d'une cuiller d'or ou de vermeil*. A proprement parler, il n'y a donc pas de pre- mière communion. Cette solennelle initiation aux saints mystères, qu'on environne de tant de crainte religieuse, qui, chez les catholiques et certains protestants, a une si grande inOuencc sur l'enfant, manque aux Églises orien- tales. Par là, non seulement le sacrement de l'eucharistie en impose moins à l'enfance, habituée à le recevoir dès ses premiers jours, mais la religion, n'ayant point à préparer

1. Les enfants cessent de communier à trois ou quatre ans, pour recom* mencer à sept ans, comme les grandes persomios, après s'être confessés.

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LA COMMUNION ET LES DÉVOTIONS RUSSES. 165

à ce grand acte, perd de son importance dans l'éducation et, par suite, de son ascendant sur la vie.

Ce n'est point que la communion ne soil, en Russie, en- tourée de préparation et de recueillement; loin de là, on s'y dispose, d'habitude, par le jeûne, la prière et la retraite. Durant cette retraite, on doit assister, deux ou trois fois par jour, aux longs offices de l'Église. Dans la semaine de ca- rême, où elles s'approchent des sacrements, les femmes les plus délicates observent rigoureusement la sévère absti- nence de l'Église orientale. I^s plus élégantes s'isolent, pendant quelques jours, du monde et de leurs amis. On y met à la fois plus de solennité et plus de simplicité que chez nous. On s'enferme, mais on ne fait point mystère du motif. On ne met pas dans ses pratiques religieuses le même mystère, la même pudeur qu'en France. Dans la société on dit à ses connaissances que l'on va « faire ses dévotions » ; il y a un mot pour cela {govet). La chose faite, les amis et le monde vous complimentent, comme pour une fête ou un événement de famille. La communion de l'em* pereur, de l'impératrice, du grand-duc héritier est enre- gistrée dans le journal officiel et portée par la presse à la connaissance du public. ^

Ce tableau du culte orthodoxe et des mœurs religieuses de la Russie, il serait facile de l'étendre. Nous en avons assez dit pour montrer que, sous des ressemblances exté- rieures, il y a, le plus souvent, entre l'Église gréco- russe et ri^lise latine, des différences importantes, au point de vue moral comme au point de vue politique. L'étude comparée des rites et des pratiques religieuses amène & une conclusion fort éloignée des opinions reçues. On dit, d'ordinaire, qu'ayant même foi et mêmes traditions, même hiérarchie et mêmes sacrements, les deux Églises ne diffèrent que par les rites et les formes. Il serait peut- être plus juste de renverser l'opinion vulgaire, de dire que c'est par les formes et les rites, par les dehors du culte, que les deux Églises se rapprochent le plus ; que c'est par

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166 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

l'esprit qu'elles sont le plus loin Tune de l'autre. Là même où les formes sont catholiques, l'esprit est souvent pro- testant.

Avant d'avoir étudié l'organisation intérieure du clergé et les rapports de l'Église et de TÉtat, nous pouvons déjà apprécier l'efBcacité morale et la valeur sociale de l'or- thodoxie gréco-russe. Les formes religieuses, on l'a souvent répété, non sans exagération, ont une secrète affmité avec les formes politiques. Par sa concentration et sa hiérar- chie, par son esprit d'obéissance et la puissance dont il a revêtu son chef, le catholicisme tend à l'autorité, à la cen- tralisation, à la monarchie. Par la foi individuelle et l'es- prit d'examen, par la variété des sectes, le protestantisme mène plutôt à la liberté, à la décentralisation, au gouver- nement représentatif. L'Église orthodoxe ayant une consti- tution mixte, moins décidée dans l'un ou l'autre sens, ses tendances spontanées sont plus difficiles à saisir. Elle sem- ble n'avoir de parenté avec aucune forme politique. Elle a pour toutes une sorte d'indifférence qui lui permet de se concilier aisément avec tout régime conciliable avec l'Évan- gile. L'orthodoxie ne porte point en elle-même de type, d'idéal de gouvernement vers lequel diriger les nations. Liberté ou despotisme, république ou monarchie, démo- cratie ou aristocratie, elle n'est impérieusement poussée d'aucun côté et se plie à tout ce qui Tentoure. Si elle n'a pas dans son sein de principe de liberté, elle n'a pas da- vantage de principe de servitude. Elle laisse agir libre- ment le génie des peuples et les causes historiques ; elle exerce sur le monde du dehors moins d'influence qu'il n'en a sur elle. Loin de prétendre à façonner l'État à son image, elle se laisse plutôt façonner à la sienne. C'est ce qui explique les destinées et l'organisation de l'Église russe.

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CHAPITRE VI

Des relations de l'Église et de l'État. — Comment la constitution ecclésias- tique a été affectée par raatocretie. — Principales phases de Thistoire de TÉglise russe. -* Modes saccessifs de son gouvernement. ~ La période byzantine. — Les deux métropolies. — Le patriarcat. — Le patriarche Nikone et la lutte des deux pouvoirs. — Pierre le Grand et rabolition du patriarcat. — Le c Règlement spiriloel » et la suprématie de l'État. — La fondation du t collège ecclésiastique » ou saint-synode. — Gomment l'admi- nistration synodale semble la forme dèOnitive du gouvernement des Églises orthodoxes. ^ Du pouvoir du tsar en matière ecclésiastique. — Est-il vrai que Tempereur soit le chef de l'Église?— Comparaison avec l'étranger.

Dans l'orthodoxie orientale, la constitution ecclésias- tique tend à se modeler sur la constitution politique, de même que les limites des Églises tendent à se calquer sur les limites des Étals. Ce sont là deux faits corrélatifs, inhérents à la forme nationale des Églises orthodoxes. Confinées dans les frontières de l'État, dépourvues de chef commun et de centre religieux étranger, ces Églises, indé- pendantes les unes des autres, sont plus ouvertes à Tin- fluepce du pouvoir temporel, plus accessibles au contre- coup des révolutions de la société laïque. Avec une hiérarchie partout identique de prêtres et d'évêques, les Églises orthodoxes s'accommodent, selon les temps ou les lieux, de régimes fort divers : le mode de leur gouverne- ment intérieur finit toujours par se mettre en harmonie avec le mode de gouvernement politique. Le degré de leur liberté est en raison de la liberté civile, et la forme de leur administration en rapport avec l'administration de l'État.

Sur ce point, nous devons le rappeler, on a souvent, en Occident, pris l'effet pour la cause. L'asservissement des

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168 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

Eglises de rite grec a été la conséquence plutôt que le principe de la servitude des peuples de Test de l'Europe. En Russie, comme à Byzance, c'est moins la dépendance de l'Église qui a créé Tautocratie, que Tautocratie qui a fait la dépendance de l'Église.

L'autocratie, telle est la clef de l'histoire de l'Église russe. Veut-on en comprendre les destinées et la constitution, il faut sans cesse se répéter que c'est une Église d'État, et d'un État autocratique. Cela seul explique bien des ano- malies apparentes. Placée à côté d'un tsar omnipotent, grandie à l'ombre d'un pouvoir illimité, l'Église a dû se faire à de pareilles conditions d'existence. Aucune religion n'eût échappé à cette nécessité. L'Église la plus jalouse de sa liberté, la seule qui ait jamais revendiqué une indé* pendance absolue, l'Église romaine, n'eût pu respirer impu- nément l'air épais de l'atmosphère autocratique. On ne conçoit pas une Église entièrement libre dans un État où rien n'est libre. Comment le spirituel s'y émanciperait-il du temporel? Comment délimiter ce qui est à Dieu et ce qui est à César, sous un régime où César est en droit de tout exiger?

L'histoire de l'Église de Rome en fournit la preuve. Les papes ne se sont sentis pleinement indépendants que lors-» qu'ils ont été affranchis de la sujétion des Césars grecs ou germaniques. Si l'on étudie les relations des pontifes romains avec les empereurs byzantins, au sixième, au septième, au huitième siècle, on est étonné des marques d'humilité auxquelles sont obligés de se courber les pré- décesseurs de Grégoire Yll. Comme à tous les sujets de Vimperator^ il leur faut descendre, envers les Augustes, aux formules serviles de l'abjecte étiquette orientale, aux for- mules païennes de l'idolâtrique étiquette romaine. Il leur faut appeler « divins » les ordres qui leur viennent de la personne « sacrée » du pa<rtXtu«, alors même que cet héritier du princeps romain n'est qu'un usurpateur sans autre droit au trône que ses crimes. Les plus grands, les plus saints

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l'église et L* autocratie, 169

des pontifes, un Léon le Grand, un Grégoire le Grand, non contents de flatter les empereurs, doivent faire leur cour aux impératrices et, pour gagner le maître, s'as- surer la faveur des maîtresses, les Augustœ^ Et cepen- dant, pour Grégoire et ses successeurs, l'empereur est loin; il ne trône pas au Palatin ou au Cœlius, dans le voi«  Binage du Latran; il n'est représenté en Italie que par un officier étranger, l'exarque, qui n'habite même pas & Rome. Les écrivains catholiques aiment à considérer l'abandon delà Ville Éternelle par les empereurs et la chute de l'em* pire d'Orient comme des événements providentiels. Ils ont raison. L'empereur fût demeuré à Rome ou le pape l'eût suivi à Byzance, que jamais la papauté n'eût été la papauté. On conçoit mal un pape face à face avec un autocrate.

Ce contact du pouvoir absolu, l'Église russe y a été sou- mise durant des siècles. Gomment toute sa constitution n'en aurait-elle pas été affectée? Elle ne pouvait, comme Rome, se parer du prestige de la succession apostolique et se retrancher dans le principat de saint Pierre. Fille de l'Église grecque, elle ne pouvait prétendre à plus d'indé-* pendance que sa mère. Les modèles que lui offrait Byzance ne l'excitaient pas & convoiter une orgueilleuse indépen- dance. À l'exemple de sa mère, une mère qu'elle ne pou- vait prétendre égaler ni en illustration ni en science, elle ne devait point se montrer trop exigeante en fait de liberté. Ses premiers instituteurs dans le christianisme lui avaient inculqué la soumission aux puissances; les missionnaires grecs lui avaient apporté les lois et les règles de la Nou- velle Rome. Gomment le métropolite de la Russie, long- temps suflFragant de Byzance, eût-il réclamé plus de fran- chises que le patriarche œcuménique? Pour Moscou, comme pour Kief, Tsargrad, la Ville Royale du Bosphore', n'était-

1. Voyez notamment M. E. Lavisse : Études sur V histoire d'Alfemoffne : L'entrée en scène de la papauté, Revue des Deux Mondes^ 15 déc. 1886.

2. Tsargrad, la Ville Royale, nom slave de Ck>n8Untinople; c'est à tort qu'on tfadoit parfois: ■ la ville du tsar •.

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170 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

elle pas le soleil vers lequel se tournaient sans cesse les yeux des orthodoxes? Or, & Tsargrad, l'autocrator grec, lit- téralement adoré et encensé comme un dieu, était le gar- dien traditionnel de l'union de l'Église et de l'État, union qui pour lui, comme pour son clergé, revenait à la subordina- tion de l'Église à l'État. L'empire grec écroulé, les tsars russes devaient se regarder comme les héritiers des empe^ reurs d'Orient, s'en approprier l'étiquette et les prétentions, avec une double différence à l'avantage de l'Église russe. Dans la sainte Moscou, les murs du Kremlin n'ont jamais été souillés par les rites idolâtriques de la cour byzantine ; à Moscou, les tsars ne naissant pas tous théologiens comme les empereurs grecs, ni les Rurikovitch, ni les Romanof ne se sont, à la façon des Comnènes, ingérés dans les querelles de doctrine ou de discipline. Respectueux du dogme, il leur suffisait de tenir les pasteurs de l'Église dans leur dépendance. Pourvu que la doctrine demeurât intacte, le clergé, de son côté, acceptait la subordination de l'Église. Heureuse d'être honorée par le tsar orthodoxe, la hiérarchie sentait moins la suprématie du trône qu*elle n'en sentait la protection. Loin de se révolter contre le pouvoir suprême, l'Église se faisait un mérite de se montrer humble et soumise, se flattant d'être fidèle aux antiques traditions des Constantin et des Théodose, préten- dant ainsi témoigner son esprit de paix et mettre en pra- tique la maxime : « Mon royaume n'est pas de ce monde ». Les conséquences du régime autocratique dans le gou-* vernement ecclésiastique ne se sont manifestées que peu à peu. Avant d'occuper dans l'État la place que lui a marquée Pierre le Grand, l'Église russe a passé par des phases fort diverses. Celte Église, dont toute la vie nous semble un sommeil de neuf siècles, a eu une existence active, vivante, souvent tragique. A notre étonnement, elle a une histoire aussi remplie et aussi animée qu'aucune ^ La lente diffu-

1. Les Russes, ecclésiastiques et laïques, Tonl plusieurs fois écrite. M. Mou- ravief, le frère du terrible général, l'avait ébauchée 5 Mgr Philarète, évéque de

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PRINGIPAI^S PHASES DE L'HISTOIRE DE L'ÉGUSB. 171

sion du christianisme dans les immenses plaines du Nord, parmi des peuplades de tant de races diverses, prête à ces annales un charme égal & celui des récits de la prédication chrétienne dans les forêts de la Gaule ou de la Germanie. Pour le politique, elles ont un double intérêt: au dehors, l'émancipation progressive de TÉglise russe vis-à-vis de l'Église mère de Gonstantinople; au dedans, l'intimité croissante de l'autorité spirituelle et du pouvoir tempo- rel. Cette marche parallèle vers un double objet donne À l'histoire ecclésiastique de la Russie une singulière unité.

Au point de vue de ses relations étrangères, comme au point de vue de son gouvernement intérieur, l'existence de l'Église russe se partage en quatre phases : l'&ge de la complète dépendance du siège de Gonstantinople, — la période transitoire où l'Église moscovite acquiert peu & peu son autonomie, — enfin, l'indépendance ecclésiastique définitivement proclamée, — la période du patriarcat, puis celle du saint-synode, qui dure encore.

Pendant la première époque, les métropolites de la Russie, siégeant à Kief, comme les grands-princes, sont d'ordinaire directement nommés par le patriarche de Gon< stantinople. Souvent même ce sont des Grecs étrangers à la langue et aux mœurs du pays. En dépit des tentatives de quelques kniazes pour rompre cette sujétion, l'Église russe n'est guère alors qu'une province du patriarcat byzantin. Peut-être un jour, l'influence russe dominant sur le Bos- phore, verra-t-on l'inverse : des Slaves s'asseoir sur le trône patriarcal de Photius, et les Églises grecques d'Asie devenir vassales du Nord.

Tcfaeraigof, en a publié un résumé substantiel, tradait en allemand par le D' Blumentbal (Geschichte der Kirche Rusalandêy 1872); Mgr Macaire, mé- tropolite de Moscou, Ta racontée en un vaste ouvrage, malheureusement înacheTé, qui partout ferait honneur au clergé '{Jstoriia Rousskoï Tserkvi, 13 volumes). Noua citerons en outre la savante histoire de M. Goloubinsky, arrêtée encore aux époques primitives, rexcellent manuel de M. Znamensky, et, en allemand, le livre déjà aDcien de Strahl.

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17Î LA RUSSIE ET LES RUSSES.

L'invasion des Tatars et le transport du centre politique de la Russie des bords du Dniepr au bassin du Volga relâ- chent, en les isolant, le lien de Byzance et de sa QUe. Le métropolite, qui suit les grands-princes & Vladimir, puis à Moscou, est encore sufTragant du patriarche grec, mais il est de sang russe ; il est élu par son clergé ou choisi par le souverain. Les guerres civiles des princes apanages, puis la domination tatare, lui garantissent longtemps plus d'influence ou d'indépendance que ne lui en eût laissé un pouvoir plus fort Gomme les kniazes de Moscou, les métropolites étaient conflrmés par les khans mongols. La politique des oppresseurs se joignait à la piété des princes nationaux pour assurer les prérogatives de la hié- rarchie ecclésiastique. Russes et Tatars contribuaient à l'ascendant d'un clergé dont les chefs servaient d'arbitres entre les difFérenls kniazes, ou d'avocats vis-à-vis de l'en- vahisseur. Il n'y avait qu'un métropolite et il y avait plu- sieurs princes. L'autorité métropolitaine s'étendait plus loin que le pouvoir du souverain. Ce dernier avait in- térêt à ménager le chef du clergé, à s'en faire un allié ou un instrument. Et, de fait, l'unité de la hiérarchie a préparé l'unité politique. Les métropolites peuvent être comptés au nombre des fondateurs de la Moscovie. Cet Age est peut-être Je plus glorieux de TÉglise russe; c'est son Age héroïque; c'est l'époque de ses plus grands saints natio- naux : les Alexandre Nevski, les Alexis, les Serge, l'époque de la plupart de ses grandes fondations monastiques.

Pendant que les métropolites de Moscou aidaient à « ras- sembler la terre russe », une autre métropolie surgissait à l'ouest, dans les terres orthodoxes passées sous la domina- tion lithuano-polonaise. L'Église se dédoublait, comme la Rous antérieure à l'invasion tatare. Jaloux de posséder une hiérarchie indépendante du Moscovite leur voisin, les princes lithuaniens érigeaient dans leurs Etats, tour à tour à Vilna et à Kief, une métropole rivale de Moscou. Les prélats moscovites eurent beau continuer à s'intituler

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LES DEUX MÉTROPOUES. 173

métropolites de toutes les RussiesS cedualismedura jusque vers la fin du dix-septième siècle. Pour ramener l'unité dans la hiérarchie, il fallut la réunion de la Petite à la Grande-Russie. Les deux métropoles , soumises à des influences diverses, se montrèrent animées d'un esprit dif- férent. Kief, orgueilleuse de sa culture, dédaignait la gros- sièreté de Moscou, lui reprochant son ignorance et son formalisme; Moscou, fîère de son indépendance, suspectait l'orthodoxie de Kief. En contact avec les Latins et en lutte avec l'Union, la métropole occidentale subissait l'ascendant des idées européennes, tout en faisant tête à la propagande catholique. A Kief se rattachent plusieurs des grandes figures de TÉglise russe, au premier rang le métropolite Pierre Moghila. D'origine moldave, bien que sans doute de sang slave, Moghila est un des grands évèques de l'ortho- doxie, pour ne pas dire de la chrétienté. Il avait étudié & Paris : rOrient doit à cet élève de la Sorbonne la fameuse confession orthodoxe, acceptée comme règle de foi par ses patriarches. Sujet de la Pologne, Moghila a mérité d'être regardé comme un des précurseurs de Pierre le Grand. Il lui avait, à un demi-siècle de distance, préparé des auxi- liaires dans son Académie de Kief*. Grâce à lui, lorsque la métropoUe kiévienne fut réunie au patriarcat de Moscou, dans l'Église russe, reconstituée en son unité, le premier rôle appartint aux Petits-Russiens, aux enfants de la métropolie supprimée.

L'élévation de l'autocratie, au sortir dujougtalar, devait diminuer la position de l'Église : l'extinction de la maison souveraine lui redonna, pour un temps, une puissance nouvelle. A travers ses fureurs bizarres, Ivan le Terrible avait abaissé le clergé aussi bien que les boyars. Le métropolite Philippe avait payé de son siège, et peut-être

1. Ivan Kalita, qui pril, le premier; le lilre de grand-prince de loules les Russies, ne fil peut-être en cela, selon Thistorien Bestoujef nioumine, qu'imi- ter les métropolites.

3. Voyez Mgr Macaire ; /«torita Houêskoî Têerkviy t. XI, 7r partie.

,*,■

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174 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de sa vie, ses remontrances à Ivan. Aujourd'hui la cb&sse d'argent du saint évéque occupe, selon l'usage oriental^ un des quatre angles de la cathédrale de Moscou (ce sont les places d'honneur); et les souverains de la Russie vont baiser les reliques de la victime du tsar. Le métropo- lite, chef unique de l'Église moscovite, était déjà un per- sonnage bien considérable en face d'un autocrate. Il fut remplacé par un prélat pourvu d'un titre plus imposant et de plus hautes prérogatives. En 1589, au lendemain de la mort du prince qui avait le plus violenté le clergé^ sous le fils du Terrible, la Russie demanda un patriarche. L'initia- tive de cette innovation ne vint pas d'un tsar, elle vint des calculs d'un homme qui, devant la fin prochaine de la famille régnante, rêvait le pouvoir suprême. Le patriarcat fut établi à la même époque et sous la même influence que le servage. Par l'une de ces deux mesures, Boris Godounof cherchait l'appui de la noblesse, par l'autre l'appui du clergé. Les motifs étaient honorables pour la Russie : il s'agissait de l'émanciper de toute suprématie religieuse étrangère, de mettre la chaire de Moscou sur le même rang que les vieilles métropoles ecclésiastiques de rOrient. Les prétextes étaient plausibles : la Moscovie, démesurément agrandie sous les derniers tsars, était trop vaste pour que son Église pût être gouvernée des rives du Bosphore ; Constantinople était tombée sous le joug des Turcs et son patriarche sous la dépendance du sultan. L'empire russe n'était pas seulement le plus grand des États orthodoxes, il était le seul libre de toute domination étrangère : ne semblait-il pas naturel que l'indépendance ecclésiastique suivit l'indépendance politique?

La création du patriarcat, comme, un siècle plus tôt, le mariage d'Ivan III avec l'héritière des empereurs d'Orient, cachait-elle de lointaines visées? Les Russes entrevoyaient* ils la possibilité de succéder aux Grecs dans leur ancienne suprématie religieuse et politique ? On ne saurait TafCr- mer i les peuples, les princes mêmes, en pareil cas, obéis^

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LE PATRIARCAT DE MOSCOU. 175

sent d'ordinaire à un vague instinct. Toujours est-il qu'en faisant conférer à son Eglise, si longtemps vassale de Byzance, la suprême dignité ecclésiastique, Godounof con- tinuait l'œuvre des Ivan s'appropriant, avec le titre de tsar, l'aigle impériale. C'était le second acte du transfert de l'hé- ritage gréco-romain de Cionstantinople à Moscou. Moscou était la troisième Rome. La défection de la vieille Rome, en rupture avec l'orthodoxie, justiflait l'érection du patriar- cat moscovite. La place laissée vacante par le pape était occupée par le pontife russe. Et, comme la seconde Rome avait succédé à Tancienne, la troisième ne pouvait-elle supplanter la seconde, profanée par le Musulman, et devenir, & son tour, la tète de l'orthodoxie ? De pareilles perspectives semblaient peu faites pour disposer le patriarcat de Constantinople à l'érection d'un patriarcat rival. Moins faibles ou moins besogneux, les hiérarques orientaux ne se fussent pas aussi facilement prêtés aux désirs du tsar Féodor et du grand-boyar Godounof. Le patriarche Jérémie, venu en Russie pour chercher des aumônes, consentit à toutes les demandes russes. Le pré- lat byzantin eût même volontiers échangé son précaire siège de Ck)nslantinopIe, acheté au Sérail, contre l'opulente Église de Moscou. Il semble que les Russes eussent eu avantage à faire asseoir sur la chaire nouvelle le patriar* che cecuménique, le chef traditionnel de l'orthodoxie. Go- dounof avait d'autres vues; pour ses desseins personnels l'usurpateur avait besoin d'un Russe. Un Russe, Job, fut sacré patriarche*.

Le patriarcat moscovite eut un caractère strictement national; sa juridiction ne s'étendit qu'avec les limites poli- tiques de l'empire. C^était aux évêques russes, rassemblés en concile, de nommer leur chef; ils choisissaient trois noms, entre lesquels le sort devait décider. Les préroga- tives du patriarche restèrent, au fond, les mêmes que

1. YoyeE M. Eu^. M. de Vogué: Hisloires oinenlales.

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176 LA RUSSIE ET LES RUSSES,

celles du métropolite : il fut seulement entouré de plus d'hommages. Comme le métropolite, le patriarche était le chef de la justice ecclésiastique, et cette justice d'Église, outre les affaires du clergé et les causes de mariage, em- brassa, jusqu'à Pierre le Grand, les causes de succession. A l'entretien du supiéme pontife étaient affectés les revenus de riches couvents et de vastes domaines. Sa maison était modelée sur celle du tsar; comme le tsar, il avait sa cour, ses boyars, ses grands-ofQciers ; il avait ses tribunaux, ses chambres ûnanciëres, ses administrations. C'était une sorte de souverain spirituel.

A l'Église, l'institution d'un patriarche revêtu de tels privilèges donna plus d'éclat que de garanties d'indépen- dance. En coupant le lien qui la rattachait & la juridiction de Constantinople, le patriarcat accrut l'isolement de la hiérarchie russe, la laissant, par là, plus exposée aux entre- prises du pouvoir civil. Affranchi de toute autorité étran- gère, le clergé moscovite n'eut plus à l'étranger de recours contre l'autorité des tsars. N'ayant au dehors ni supérieur» ni sujets spirituels, le patriarche restait sans appui du dehors, enfermé dans les limites de l'empire, face à face avec l'autocrate. L'autocratie devait tût ou tard réduire les privilèges du patriarcat ou supprimer le patriarche, comme un contrepoids incommode. Une pareille dignité, dans de telles conditions, ne pouvait avoir longue vie : elle ne dura guère plus d'un siècle (1589-1700).

La situation d'où était sorti le patriarcat lui donna d'abord un grand rôle. La forte organisation de son Église, au moment de l'affaiblissement de son gouvernement civil, fut pour la Russie une chance heureuse. C'était, disent ses historiens ecclésiastiques, une précaution providentielle. Institué à la veille de l'extinction de la maison tsarienne du sang de Rurik, le patriarcat traversa l'anarchie des usurpateurs et présida à l'établissement des Romanof. Durant la première période, il aida à sauver la Russie de la dissolution intérieure ou de la domination étrangère.

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LE PATRIARCAT DE MOSCOU. 177

Durant la seconde, il contribua largement à donner au règne réparateur des premiers Romanof le caractère reli- gieux et paternel qui, dans Thistoire de la Russie, en fait une sorte d'âge d'or.

Les dix patriarches de Moscou forment comme une dy- nastie pontificale dont l'existence est remplie d'alternatives de grandeur et de chute. Le patriarche Job est le principal promoteur de l'élection au trône de Boris Godounof ; il est chassé de son siège par le faux Dmitri. Le patriarche Her- mogène, déjà octogénaire, soulève le peuple contre les Polonais campés dans Moscou; arrêté par le parti des étrangers, il meurt de faim dans sa prison. Sous Michel Ro- manof, c'est le père du tsar, le patriarche Philarète, qui gouverne; c'est lui qui rétablit l'autocratie et est le vrai fondateur de la dynastie. Les actes publics portent le nom du patriarche à côté de celui du tsar. Le dimanche des Rameaux, quand le patriarche, monté sur une ânesse, figure l'entrée du Sauveur à Jérusalem, le tsar en per- sonne tient la bride de sa monture. Sous Alexis, c'est un patriarche, Nikone, qui a la principale part à la conduite des affaires; c'est lui qui décide la réunion de l'Ukraine et la soumission des Cosaques. Le pontificat de Nikone marque le point culminant de l'Église russe et la crise de son histoire. Ce fils du peuple, arraché à un couvent du lac Blanc, est peut-être le plus grand homme qu'ait produit la Russie avant Pierre le Grand. Sa puissance, odieuse aux i)oyars, tourna à l'abaissement de son siège, et la plus sage de ses réformes, la correction des livres liturgiques, au déchirement de son Église.

Nikone est le Thomas Becket de l'orthodoxie moscovite. Sous son pontificat, la Russie assiste, pour la première et pour la dernière fois, à ce vieux duel du sacerdoce et de l'empire que M. de Bismarck faisait un jour remonter à Calchas et à Agamemnon. Avec Nikone, l'autorité ecclésias- tique, à l'apogée de la puissance, entre un moment en conflit avec le pouvoir civil. Cette tentative, unique dans m. l'i

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178 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

l'histoire russe, a été sévèrement appréciée par la plupart des historiens nationaux. Le personnage et les idées de Nikone leur sont tellement étrangers qu'ils ont peine à comprendre l'homme et à juger ses actes. Ecclésiastiques ou laïcs, la plupart sont portés à ne voir, dans les reven- dications du patriarche, (|ue Torgueil d'un homme et l'es- prit de domination d'un prélat. Ils l'accusent d'avoir voulu mettre en antagonisme le chef de l'Église et le chef de l'État; ils lui reprochent d'avoir imité les procédés du pon- tife romain et tenté de s'ériger en pape russe. Le fait est que Nikone reste une figure sans analogue en Orient. On ne s'attend pas à rencontrer, chez un prélat moscovite, une telle confiance dans les droits de l'Église, une telle conscience de la dignité épiscopaIe^

Homme fort supérieur à son temps ou à son pays, ennemi de l'ignorance et de la superstition, presque aussi remar- quable par l'étendue des connaissances que par l'indé- pendance du caractère, Nikone est un objet d'étonnement dans un pays comme la Russie, un quart de siècle avant Pierre le Grand. On dirait d'un prélat d'Occident, transporté des monastères de Rome sur la chaire patriarcale de Moscou. Sa science ecclésiastique, ses prétentions mêmes feraient croire que les couvents de la Russie n'étaient pas aussi fermés aux idées de l'Europe et aux influences latines qu'on se l'imaginç d'ordinaire. On retrouve chez lui toute la théorie scol astique des deux pouvoirs. Cette théorie, le prélat moscovite l'expose avec les formules et les méta-

I. C'est à uu ÀnglaiS; W. Palmor, que Ton doit Pou vrage le plus coosidé- rable et le plus curieux sur Nikone {Tfie patriarch and the tsar^ 6 vols. 1871-1876). Palmer, plus panégyriste peut-être qu'historien, a traduit, sur une copie des manuscrits originaux, les Répliques {Voirajéniia) du pa- triarche aux boyars, ses adversaires. Ce document capital n'est malheureuse- ment connu que par cette traduction anglaise; la hardiesse des Répliques de Nikone est telle, que le texte russe risque d'attendre longtemps d'être imprimé. A Touvrage de Palmei* on peut comparer, dans un autre sens, ceux du P. Mikhaïlovski (1863), de M. Hubbenet (1882-1884), le tome XI de ['Histoire de Hussie de Solovief et le tome XII de l'Histoire de VÈglise rus»e de Mgr Macaire.

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LE PATRIARCAT ET L'AUTOCRATIE. 179

phores classiques de notre moyen âge. II invoque, tour à tour, les deux glaives dont l'un frappe les malfaiteurs et dont l'autre « lie les âmes » ; les deux luminaires dont l'un, le plus grand, luit dans le jour, éclairant l'esprit; dont l'autre, le plus petit, brille dans la nuit, éclairant les corps'. Tout en proclamant, avec les théologiens de l'Occident, la prééminence du pouvoir spirituel , il déclare que les deux pouvoirs sont nécessaires l'un à Tautre et qu'en ce sens aucun des deux n'est supérieur, chacun d'eux tenant son autorité de Dieu. Fort de cette distinction, il s'élève, avec autant d'énergie qu'un évèque catholique, contre la supré- matie de l'État dans TËglise, la traitant d'apostasie qui vicie tout le Christianisme, anathématisant Pitirime et les prélats disposés à s'y soumettre. Dans ses répliques écrites en 1863, ce contemporain de Bossuet proteste hautement contre l'idée que l'administration des affaires ecclésiasti- ques ait pu lui être conférée par le tsar. « Ce que vous dites là, répond-il au boyar Strechnef, n'est qu'un horrible blas^ phème. Ne savez-vous point que la sublime autorité du sacerdoce^ nous ne la recevons ni des rois ni des empe*> reurs, tandis qu'au contraire c'est du sacerdoce que ceux qui gouvernent reçoivent l'onction pour l'empire. Par là même, il est clair que le sacerdoce est une chose bien plus grande que la royauté. y> Et l'inHexible patriarche insiste, demandant quel pouvoir il tient du tsar; rappelant que l'homme orné du diadème est lui-même soumis à l'auto- rité du sacerdoce; jetant à la face de ses adversaires ce canon suranné : « Celui qui reçoit une Église du pouvoir civil doit être déposé ».

C'était là un langage auquel n'était pas habitué le Krem- lin. Nikone paya son audace de son siège patriarcal. — « Quoi de plus inique, avait-il dit, qu'un tsar jugeant les évêques et s'arrogeant un pouvoir que Dieu ne lui a pas conféré? » Le tsar Alexis, homme religieux et timoré^ n'eut

1. Voy. Palmer : The Ktplits of tht humble Sikofi. Quesl. xxiM

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180 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

garde de juger en personne le patriarche. Il laissa ses boyars, les ennemis de Nikone, le traduire devant un con- cile, qui finit par le condamner et le déposer. Longtemps tout-puissant^ grâce à son ascendant personnel sur le pieux tsar, Nikone fut perdu du jour où les intrigues de ses ad- versaires réussirent à Tempécher de communiquer avec Alexis. Il éprouva qu'en Russie, dans TÉglise comme dans rÉtat, rien ne résiste, quand Tappui de l'autocrate vient & manquer. Dépouillé de la dignité patriarcale, exilé dans un couvent des bords du lac Blanc, Tunique faveur qu'il obtint du tsar fut de rentrer au monastère de la Nouvelle Jérusalem, érigé par lui au nord de Moscou. II mourut avant d'en avoir atteint les portes. Le grand patriarche y repose aujourd'hui dans une tombe délaissée. Les paysans qui viennent, en pèlerins, à la Nouvelle Jérusalem vénérer le fac-similé du Saint-Sépulcre et du Calvaire, dessiné par Nikone, ne baisent point la dalle qui recouvre ses os. Frappé au service de Rome, il eût eu, en tombant, les hon- neurs dé l'apothéose chrétienne. Dans la Russie orthodoxe, son inflexible revendication des droits de l'Église ne lui a pas seulement coûté le béret blanc de patriarche, mais l'auréole de saint.

Telle fut la fin de ce duel disproportionné entre deux pouvoirs trop manifestement inégaux pour que le combat pût être long, ou l'issue douteuse. Sur le sol autocratique, il était interdit au sacerdoce d'entrer en lutte avec l'em- pire. Toute querelle des investitures aboutissait fatalement à la défaite de la hiérarchie ecclésiastique, isolée dans l'empire, sans recours au dehors, sans foi en sa propre force. Le champion de l'Église devait être abandonné du clergé aussi bien que des laïcs. L'épiscopat devait sacrifler l'allier défenseur de sa dignité, et l'Église russe renier son patri- arche. Les Églises orientales, résignées à toutes les humi- liations, vouées par le joug turc à une éternelle mendicité, devaient elles-mêmes subir les décisions d'un concile agréable au tsar orthodoxe. Pour que la leçon fût corn-

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LE PATRIARCAT ET L'AUTOCRATIE. 181

plète, rabaissement du patriarcat eut lieu sous un ami du patriarche^ sous un prince dévot et scrupuleux, que sa piété eût arrêté devant les résistances de Tépiscopat, si TÉglise eût adhéré à son chef. Après un pareil exemple, on com- prend que Nikone n'ait pas trouvé d'imitateurs. Le savant patriarche avait beau citer les anciens canons, il s'était trompé de pays et d'Église. La constitution ecclésiastique de la Russie le condamnait presque autant que la consti- tution politique. Le personnage qu'il avait osé jouer ne convenait pas à une Église essentiellement nationale. Dans l'Église russe, comme s'en plaignait vainement Nikone, la grAce du Saint-Esprit ne pouvait agir que par oukaze du tsar*.

La défaite de Nikone établit déflnitivement la suprématie de l'État dans l'Église. La chaire de Moscou reçut de la chute du plus grand de ses pontifes un ébranlement dont elle ne se remit point: la déposition du patriarche prépara l'abolition du patriarcat. Le schisme, le raskol, qui repous- sait la réforme liturgique de Nikone, dépouilla l'Église offi- cielle de son influence sur une grande partie de la nation. En ayant, pour lutter contre les sectaires, recours au pou- voir civil, la hiérarchie ne fit que s*en rendre plus dépen- dante; l'appui qu'elle perdait dans le peuple, elle fut obligée de le chercher auprès du trône. A ce point de vue, la posi- tion de l'Église russe n'était point sans ressemblance avec celle de l'Église anglicane, vers la même époque, vi&-à-vis des sectes puritaines. Lorsqu'elle fut supprimée par Pierre le Grand, l'autorité patriarcale était déjà en décadence.

Le patriarcat était affaibli, il parut encore entouré de trop de prestige au rénovateur de la Russie. L'abolition du

I . Palmer, The replies of the humble Nikorif p. 206. — On a quelquefois suspecté Nikone de peuchants vers Rome. Cela semble erroné. Loin d*avoir fait appel au pape, Nikone traite ses adversaires de papistes. Malgré cela, le patriarche russe n*a guère rencontré de sympathies qu'en dehors de la Russie, parmi les catholiques.

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182* LA RUSSIE ET LES RUSSES.

trône patriarcal devait être une des réformes de Pierre le Grand : c'était la condition de la durée des autres. Le pa- triarcat représentait les vieilles traditions, l'esprit conser- vateur hostile aux étrangers et aux mœurs étrangères. L'Église était naturellement trop opposée aux innovations pour que le réformateur lui laiss&t une constitution aussi forte. On connaît le prc^os du malheureux tsarévitch Alexis : « Je dirai un mot aux évéques, qui le rediront aux prêtres, lesquels le répéteront au peuple, et tout reviendra à l'ordre ancien ». Pierre savait les encouragements donnés dans le clergé aux projets réactionnaires de son fils. Petit- fils d'un patriarche, il se souvenait du pouvoir exercé par son bisaïeul, Philarëte, sous le nom du tsar Michel ; il se rappelait les embarras qu'avait donnés à son père Alexis la déposition de Nikone. Pierre I*' n'était pas homme à admettre la théorie scolastique des deux astres qui éclai- rent les peuples d'une lumière indépendante; ce n'étaient point de pareilles leçons qu'il avait rapportées de l'Europe du dix-huitième siècle.

La suppression du patriarcat fut un des effets de l'imita- tion de l'Occident. Ne pouvant, comme à la guerre ou dans l'administration, y employer des étrangers, Pierre se servit, pour la réforme de l'Église, de Petits-Russiens élevés à l'académie de Kief, au contact de l'Europe. La réforme ecclé- siastique se fit sous une inspiration occidentale, en partie sous une inspiration protestante* C'était l'époque où les souverains réformés et luthériens montraient .le moins d'égards pour l'Église, où, presque partout, le pouvoir civil s'ingérait sans scrupules dans les affaires ecclésiastiques. Les voyages du tsar, les exemples de l'Angleterre, de la Suède, de la Hollande, de certains États de l'Allemagne, ne furent probablement pas étrangers à la nouvelle constitu- tion de l'Église russe. La France elle-même y contribua d'une manière indirecte. Le remplacement d'un chef unique par une assemblée ne fut point, dans l'œuvre de Pierre le Grand, un acte isolé, spécial à l'Église; c'était un pian g^

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SUPPRESSION DU PATRIARCAT. 183

néral, un système alors en vogue en Occident, particuliè- rement en France, où les ministres de Louis XIV cédaient la place aux conseils de la Régence. Pierre s'était approprié cette innovation ; au retour de son second voyage, il sub- stitua partout, aux dignités exercées par un seul homme, des collèges composés de plusieurs membres. De Tadmi- nistration de l'État, il transporta ce système à l'administra- tion de l'Église. Le Saint-Synode russe n'eut point d'autre origine, et, pendant quelques semaines, il porta le titre de Collège spirUueL

Pierre lui-même, au début de son « Règlement spiri- tuel* », assimile le collège ecclésiastique aux autres col- lèges, déjà établis par lui. C'étaient, en eiTet, des institu- tions analogues, taillées sur le même patron ; on y sent le même esprit; on y retrouve les mêmes règles, la même procédure. Comme tous les grands révolutionnaires, Pierre, le plus pratique des réformateurs, s'est ici montré épris de logique et de symétrie. Il s'est plu à façonner toutes choses suivant les mêmes maximes, modelant TËlat et l'Église d'après des principes identiques, les faisant de force rentrer dans le même moule, sans souci des traditions et des cou- tumes. Dans son Règlement spirituel, écrit pour lui par un évêque, il ne se demande pas quelles sont les institu- tions les plus conformes à l'esprit ecclésiastique ou à l'en- seignement de l'Église ; avec une sorte de rationalisme inconscient, il recherche uniquement quel est le meilleur mode d'administration. Et il prouve, par de longues déduc- tions, que c'est la forme collégiale, le gouvernement d'un seul étant sujet à des erreurs, à des partis pris, à des pas- sions. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les auteurs du Règlement n'ont pas un instant l'idée que tout ce qu'ils

1. Le Règlement spirituel {Doukhovnyi Reglament), rédigé, boue Tinspira- tion du tsar^ par Théophane ProkopoTitch, est demeuré le code ecciésiaslique de Tempire. Le texte russe, accompagné d'une traduction française et d'une ancienne version latine, en a été imprimé à Paris, en 1874, par les soins du P. Tondini.

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184 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

disent de l'Église et de l'autorité patriarcale s'appliquerait aussi bien à TÉtat et à l'autocratie.

La vérité, qui se trahit çà et là, c'est que l'autocratie entend être seule. Elle veut être hors de pair; elle n'admet pas, à côté d'elle, d'autorité qui lui puisse être comparée. C'est précisément parce que l'État est une monarchie abso- lue, et le tsar un autocrate, que l'Église doit cesser d'avoir une constitution monarchique, et le patriarche disparaître. Entre l'État et l'Église, entre le pouvoir temporel et l'au- torité spirituelle, il ne doit y avoir ni comparaison ni conflit; et, pour cela, le meilleur moyen, c'est qu'ils n'aient pas une constitution analogue. L'autocratie est un soleil qui ne peut tolérer dans son ciel aucun astre rival. Sur ce point, le tsar russe renchérit sur l'autocrator byzantin. Dans la Russie de Pierre le Grand, il n'y a qu'un pouvoir suprême; à côté du trône impérial, il n'y a pas de place pour le trône patriarcal. Le « Règlement » le confesse avec une sorte de naïveté : il importe de déraciner l'erreur po- pulaire sur la coexistence de deux pouvoirs. — « Le simple peuple, dit Pierre par l'organe de Prokopovitch, ne voit pas en quoi la puissance ecclésiastique diffère de la puis- sance autocratique. Ébloui par la haute dignité et la pompe du suprême pasteur de rÉglise,il s'imagine qu'un tel per- sonnage est un second souverain, égal à l'autocrate ou même supérieur à lui; il regarde l'ordre ecclésiastique [doukhovnyi tchin) comme un autre État et un meilleur État (gosoudarsivo), » Pierre touche ici à la formule si souvent opposée au clergé; il ne veut pas que l'Église forme un État dans l'État. Pour lui en enlever la possibilité, il lui enlève son chef, craignant que la foule ne voie dans le patriarche une sorte d'empereur spirituel. A l'entendre, le peuple s'était habitué « à considérer, en toutes choses, moins l'autocrate que le pasteur suprême, jusqu'à prendre parti pour le second contre le premier; se figurant ainsi embrasser la cause même de Dieu x>. D'après son Règle- ment, c'est donc bien un pouvoir rival que Pierre renverse

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SUPPRESSION DU PATRIARCAT. 185

en supprimant le palriarcat. Pour que la Russie n'ait qu'une tête, il décapite i*Église.

En réalité, ce qui recommandait i Pierre le gouver- nement synodal, ce n'était pas sa supériorité théorique/ laborieusement démontrée par le Règlement spirituel, c'était sa Taiblesse. Le grand tort du patriarcat était sa force. Avec la constitution collégiale, l'Élal, dit le Règle- ment spirituel, n'a point à redouter les troubles et les agi- tations qui le menacent lorsqu'un seul homme est à la tête de l'Église. L'autocrate sentait qu'un pontife, chef de droit de la hiérarchie, en concentrant en ses mains tous les pou- voirs, devait être un instrument moins docile qu'un synode composé de membres nommés par le prince, séparés d'opi- nions ou d'intérêts, et ne portant chacun qu'une part de responsabilité. Il savait que fractionner l'autorité ecclésias- tique, c'était l'affaiblir.

Dans sa jalousie de toute apparence de pouvoir rival, Pierre, en substituant au patriarche un conseil de prélats, a soin de ravaler la dignité épiscopale. Il met les évêques en garde contre l'orgueil, il leur fait prêcher l'humilité. Le Règlement spirituel, signé par tous les évêques de Russie, se plaint du faste insolent des évêques ; il a soin de leur rappeler que, si leur ministère est un honneur, c'est un honneur médiocre, qui ne saurait à aucun titre s'égaler & la dignité du tsar. Le réformateur est partout préoccupé d'établir ia suprématie du pouvoir civil. Le souvenir de Nikone semble l'obséder. Il n'a pas oublié que son père Alexis a entendu le patriarche exalter la sublimité des fonctions épiscopales aux dépens de la majesté tsarienne. Nikone, à l'appui de son dire, avait cité les prières où l'Église appelait l'évêque image de Dieu : cette inconve- nante métaphore a disparu du rituel, comme si, pour la Russie orthodoxe, il ne devait y avoir qu'une image de Dieu, le tsar*.

1 . Pal mer a remarqaé que cette expression, image de Dieu, avait été sup- primée dans le rituel du sacre des évêques. Elle aurait également été effacée

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186 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Pour être faite dans rintérêt de rÊtat, au bénéfice de l'autocratie, la révolution opérée par Pierre le Grand n'en était pas moins facile à colorer de l'intérêt de l'Église.

  • Au nouveau synode on pouvait découvrir des précédents.

N'était-ce pas les conciles qui dans l'orthodoxie orientale avaient, de tout temps^ exercé l'autorité suprême? D'après les canons, c'était à une assemblée de prélats que, pendant les vacances de la chaire patriarcale, revenait l'adminis- tration ecclésiastique. Ce mode de gouvernement, rien ne défendait de le rendre permanent. Pour donner à la nou- velle institution un caractère ecclésiastique, il suffisait d'un changement d'étiquette. Au nom de « collège spiri- tuel » il n'y avait qu'à substituer un nom plus religieux. Pierre et Prokopovitch n'y manquèrent point. Après avoir présenté le nouveau conseil « comme une sorte de synode ou de sanhédrin », ils se déterminèrent pour le premier terme; le collège spirituel prit définitivement le nom de Très Saint Synode. Ses fondateurs eurent soin de le repré- senter comme un concile permanent ^ Ils ne semblent pas avoir vu combien une assemblée d'évêques et de prêtres choisis par le tsar différait d'un véritable concile.

En renouvelant la constitution de l'Église, Pierre agis- sait en autocrate. On est frappé des précautions prises par le tsar dans ce remaniement de l'organisation ecclésias* tique. Sa conduite, dans toute cette affaire, contraste avec ses procédés habituels. Il a recours à des lenteurs^ à des fictions, à des déguisements étrangers à son caractère. C'est qu'alors même qu'il s'érige en arbitre de la hiérarchie, Pierre ne se sent pas aussi libre dans le domaine religieux que sur le terrain politique. S'il s'arrange de façon à deve-

des éditions grecques modernes. La formule du serment des évéques à leur sacre a été aussi modifiée par Pierre le Grand. Avant lui, les évéques juraient de résister à la pression du tsar plutôt que d'exercer leur ministère en de- hors de leur diocèse. Une pareille promesse était malséante pour le pouvoir suprême.

1. « Un gouvernement conciliaire permanent y^ dit le Règlement spirituel: pravUnié sobomoé vêegdaehnéé. L'oukaze de janvier 1731 se sert de termes analogues.

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ÉTABLISSEMENT DU SAINT-SYxNODE 187

nir pratiquement le chef de l'Église, ce n'est point en cher de l'Église qu'il agit, ni encore moins qu'il parle. Le pou- voir que l'autocrate s'arroge sur elle, l'autocrate cherche à le dissimuler.

Le principal acte d'ingérence des tsars dans l'Église a été l'établissement du Saint-Synode. C'est l'usage le plus extrême, et, si l'on veut, l'abus le plus grand qu'ils aient fait de leur pouvoir; mais, jusque dans Tabus, on en sent les limites. On sent, même chez Pierre le Grand, que l'em- pereur n'est pas le maître de l'Église, comme il Test de l'État. C'est le plus despote des souverains russes, le plus enclin à aller en tout au bout de ses idées et de sa puissance ; c'est le plus entier, le moins scrupuleux des réformateurs qui accomplit cette révolution; et il s'ingénie à éviter tout ce qui peut lui donner l'apparence d'une révolution. Ce prince, d'ordinaire incapable de ménagements et de len- teurs calculées, n'attaque pas de front la dignité qu'il veut détruire. Avant de supprimer le patriarcat, il habitue la Russie & se passer de patriarche. Lui, d'habitude, si pressé, comme si une vie ne pouvait sufQre & ses desseins, il pro- longe indéfiniment la vacance de la chaire de Moscou. Entre le patriarcat et le futur synode il cherche une tran- sition. Au patriarche il substitue dans la personne de Sté- phane lavorski un exarque. Ce n'est qu'au bout de vingt ans, lorsque le patriarcat n'est plus qu'un souvenir histo- rique, quand le haut clergé a été renouvelé et rempli de Petits-Russiens imprégnés d'un autre esprit, que Pierre déclare ses intentions. Une fois décidé, le monarque ortho- doxe, qui aime à s'entendre comparer à Constantin, ne se contente pas de décréter le remplacement du patriarcat par un synode; il ne dédaigne point de le faire approuver par l'épiscopat. Ce synode, il en déguise la forme; il a soin de lui donner un faux air de concile. Le règlement orga- nique qui détermine les fonctions du nouveau pouvoir, le tsar le fait sanctionner par les évêques et les hégou- mènes.

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188 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Le Saint-Synode institué, il ne su fût pas à Pierre d'en faire part aux autres branches de l'Église orthodoxe; il demande, pour sa nouvelle institution, la reconnaissance, on pour- rait dire la confirmation des patriarches orientaux. Que lui pouvaient répondre ces hiérarques aux mains beso- gneuses, toujours tendues vers le nord? Us n'avaient qu'à souscrire aux volontés de Tunique prince orthodoxe. Leur faiblesse complaisante laissa supprimer le patriarcat de Moscou, comme elle l'avait laissé établir. Le Saint-Synode fut reconnu par eux comme légitime héritier du patriarche et légitime tète de l'Église russe. La pauvreté des grands sièges d'Orient, leur sujétion de l'infidèle, leur permettaient peu d'indépendance vis-à-vis du tsar; il n'en est pas moins vrai que le seul fait d'être, membre d'une Église œcumé- nique, ainsi que disent les Grecs, alors même que cette Église affecte la forme nationale, impose certaines restric- tions à l'ingérence de l'État. Il est des mesures que l'auto- cratie ne pourrait décréter par oukaze sans s'exposer à un schisme. Si loin que s'étende dans l'Église le pouvoir du tsar, il rencontre ainsi une double borne : l'une dans la foi du peuple, l'autre dans le besoin de demeurer en commu- nion avec les patriarcats d'Orient. Pour n'être ni bien hautes ni bien gênantes, ce n'en sont pas moins des bar- rières que l'omnipotence impériale ne saurait franchir impunément.

Aux collèges administratifs de Pierre le Grand ont, sous Alexandre P', succédé des ministres : le collège ecclésiasti- que, le Saint-Synode a seul survécu. C'est que le tsar, mal inspiré pour les départements civils, avait rencontré une forme de gouvernement adaptée à son Église et à son épo- que, si bien que, en dépit de tous les défauts qu'on lui peut reprocher, le Saint-Synode russe a trouvé au dehors des imitateurs. Après la mort de Pierre, quelques personnes songèrent à rétablir le patriarcat; eût-il été relevé qu'il n'eût pu rester debout. Il n'y a plus de place en Russie pour un patriarche ; à vrai dire, il n'y en aurait dans aucun

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ÉTABLISSEMENT DU SAINT-SYNODE. 189

Etat moderne. Quelques Russes de tendances slavophiles, Ivan Aksakof notamment S ont eu beau en rêver le réta- blissement, jamais autocrate ne redressera le trône du patriarche Nikone. Une Russie constitutionnelle ne s'en soucierait pas davantage. Un parlement ne serait pas, sur ce point, moins jaloux ou moins ombrageux que l'auto- cratie. Si la Russie doit de nouveau avoir un patriarche, ce sera celui de Ck)nstantinople, le patriarche œcuménique ; et encore les tsars ne toléreraient un aussi encombrant personnage qu'aussi longtemps qu'il serait indispensable à leur politique.

En détruisant le patriarcat, Pierre Alexiévitch n'a fait, comme en bien d'autres choses, qu'anticiper sur les temps. La création de son Saint-Synode, une des plus contestées de ses réformes, a été l'une des plus durables. Ce que son Église lui pourrait reprocher, c'est moins la substitution du gouvernement de plusieurs au gouvernement d'un seul que la manière dont le principe synodal fut appliqué et la composition du nouveau synode. Au point de vue religieux, en effet, il est difficile de contester que Pierre obéit, sciem- ment ou non, & des influences protestantes. Élève de pro- testants étrangers, son orthodoxie avait pris une teinte cal- viniste^. La composition de soti Saint-Synode, où de simples prêtres figurent à côté des évêques, révèle une tendance presbytérienne. L'esprit de la Réforme a passé sur le Règle- ment spirituel, demeuré le code du clergé. Les protestants attirés en Russie ne s'y sont pas trompés, et ils en ont fait honneur au fondateur du Saint-Synode. Une dissertation écrite à l'occasion du mariage de Pierre III et de la future Catherine II apprend & l'Allemagne que la religion russe, « établie et purifiée par le glorieux Pierre », se rapproche étroitement du luthéranisme*. On est tenté de se demander

1. Voyez la /?oii«, 1882, n» 5.

2. Voyez, par exemple, une élude de M. D. Tsvétaief sur les protestants en Russie, sous le gouvernement de Sophie, Houskii Veslnikj nov. 1883.

3. Religionem Ruthenoruni a gloriosissimo Petro instauratam et purgatam

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190 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

pourquoi Pierre I«% ce grand admirateur de la Hollande et de rAllemagne, si enclin à les copier en tout^ n'a pas essayé dUmplanter dans ses États le protestantisme, par- tout si commode aux princes. Peut-être est-ce uniquement qu'il sentait que son omnipotence y échouerait. Au lieu d'introduire officiellement la Réforme en Russie, il se con- tenta d'en faire pénétrer l'esprit dans l'Église et le clergé.

Le remplacement du patriarcat par un synode a eu beau s'effectuer sous des influences étrangères, en partie hété- rodoxes; il a eu beau fournir un grief aux sectaires et rendre le raskol plus obstiné, ce n'en était pas moins, pour la Russie, une révolution inévitable. La substitution, chez les Églises nationales, d'une autorité collective à une auto- rité unique était dans les destinées, sinon dans l'esprit du christianisme oriental. Gomme l'ensemble de l'Église ortho- doxe, chacune de ses Églises particulières tend à être gou- vernée par des assemblées : dans les membres, comme dans le corps entier, l'autorité est en train de passer à une représentation ou à une délégation multiple.

Il y a une autre cause de cette transformation. Dans l'orthodoxie, c'est, en grande partie, à la nation, au pouvoir civil, qu'il appartient de décider du mode d'administration de l'Église. Naturellement, le gouvernement ecclésiastique tendra de plus en plus à se mettre en harmonie avec le gouvernement civil et les habitudes des sociétés modernes. On a dit qu'en créant le Saint-Synode Pierre le Grand avait fait une œuvre analogue à celle de Henri VIII et d'Elisa- beth en Angleterre. A part toutes les autres, il y a cette différence, que le catholicisme grec comporte, dans sa constitution, des réformes incompatibles avec le catholi- cisme romain. Chez lui, Tautorité administrative suprême, patriarcat ou synode, a toujours été d'institution humaine, historique; aucune ne peut, comme la papâutéj élever de

... ad noslràm Evangélico-lulheranaiii quam pfoximc accedere. Wilh. Fred. Lutiens : DisaerL de religions: Ruthenoi'u m hodie.rna (1745); Tondini : Hègl/e- inent er dénias ligue., p. xxxvii.

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DU GOUVERNEMENT SYNODAL. 191

prétentions à une origine divine et à une durée éternelle. Le gouvernement de TÉglise par une assemblée n'est point particulier à la Russie et au régime autocratique. Les peu- ples orthodoxes, auxquels le dix-neuvième siècle a rendu une existence indépendante, ont adopté la même institu- tion. La Grèce démocratique, la Roumanie libérale ont, comme la Russie, mis & la tête de leur Église un synode. La Serbie a également suivi l'exemple russe. Dans tous ces États, les détails de l'organisation varient, le fond est le même.

La forme synodale peut être regardée comme la forme définitive du gouvernement des Églises de rit grec. Le res- pect de leur antiquité pourra préserver les patriarcats orientaux du sort de celui de Moscou; ils verront leur autorité effective se réduire & une sorte de présidence du conseil d'administration de l'Église. Aujourd'hui même, le patriarche de Constantinople est entouré d'un synode sans lequel il ne prend aucune mesure importante. Dans toutes les Églises orthodoxes, l'ancienne administration monar- chique par patriarche, exarque ou métropolite, doit gra- duellement céder la place aux autorités collectives.

Il ne suit point de là que les Églises gouvernées par un synode doivent partout et toujours demeurer dans une étroite et perpétuelle dépendance de l'État. La forme syno- dale n'implique point en elle-même l'asservissement des Églises, pas plus que le patriarcat n'implique leur liberté. De nos jours même, la comparaison entre le Saint-Synode de Pétersbourg et le patriarche de Constantinople est peu propre à faire regretter au clergé russe cette dernière dignité. « A l'étranger, me disait un Russe en rade de Constantinople, vous pleurez volontiers le patriarcat de Moscou. Connaissez-vous celui du Phanar? Quand nous aurions un patriarche, quelles seraient les garanties de son indépendance? Votre grand patriarche d'Occident, le pape romain, qui a des sujets spirituels aux quatre coins du globe, ne se trouve pas assez libre dans un État libéral ;

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192 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

il ne voit de garanties pour sa liberté que dans la souve- raineté. Que serait-ce d'un patriarche national, isolé en face d'un autocrate? Il lui faudrait descendre au rang de fonctionnaire révocable ou s'ériger en empereur religieux, en mikado. Vous plaignez» en Occident, la servitude de notre Église, et, quant à l'Église de Turquie, vous lui trou- vez assez de liberté pour mettre vos armes ou votre di- plomaj;ie au service de ses maîtres musulmans ; serait-ce que le Saint-Synode russe est choisi par un prince chrétien et que le patriarche byzantin est confirmé par le sultan? Nous avons vu des patriarches œcuméniques tour à tour nommés, destitués et renommés; nous avons vu le synode de Constantinople composé en majeure partie d'anciens patriarches déposés. Y a-t-il là de quoi faire envie à notre Église? »

En effet, ni l'une ni l'autre forme, ni le synode ni le pa- triarcat n'a la vertu d'assurer la liberté de l'Église. L'es- sentiel, c'est le mode d'élection d'où sort l'une ou l'autre autorité et les garanties qui l'entourent; c'est, avant tout, les lois et plus encore les mœurs publiques. Dans des conditions également favorables, la comparaison entre un patriarche et un synode pourrait tourner- au profit du der- nier. C'est un conseil synodal qui saurait le mieux assurer la liberté intérieure du clergé et les droits des prêtres ou des fidèles ; c'est lui qui mènerait le mieux la société reli- gieuse au self-govemment. Il n'y a pas de constitution libé- rale qui ne soit conciliable avec un synode : en le compo- sant de membres de droit, inamovibles, comme l'est en partie le synode de Pétersbourg^ on en pourrait faire une sorte de sénat ecclésiastique, — en le laissant élire par les évoques, une sorte de concile par délégation, — en le faisant choisir par les différentes classes du clergé, un parlement, une assemblée représentative de tous les inté- rêts ecclésiastiques. Cette forme flexible se prêle à toutes les évolutions des mœurs politiques ou des idées reli- gieuses. Là est le gage de sa durée : un synode est aussi

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'jLGLISE. 193

bien à sa place dans un gouvernement absolu que dans un gouvernement libéral, dans une république que dans une monarchie.

Le Saint-Synode de Russie est en rapport avec le gou- vernement et la société russes. Comme toutes les autorités de l'empire, il est à la nomination du souverain. A l'instar du Sénat, dont il est le pendant, il a le titre de Très Saint Synode dirigeant, c'est-à-dire administrant; mais le code et le Règlement spirituel ont soin de constater qu'il n'agit qu'en vertu d'une délégation de l'empereur. Le Svod ne le dissi- mule point; le Recueil des lois le proclame en maint endroit. Pour la puissance autocratique, le synode est l'instrument de l'administration des affaires ecclésiastiques orthodoxes; il est pour elles ce qu'est le Sénat pour les affaires civiles^ Les Russes n'en contestent pas moins les déduc- tions tirées de ces textes législatifs par les adversaires de«  leur Église. Il en est, disent-ils, de cette prérogative souve- raine comme de toutes les prérogatives monarchiques: il est facile de les pousser à l'absurde, facile d'en tirer des conséquences outrées. En pareille matière, il est toujours malaisé de déterminer les bornes des droits du pouvoir ; ce sont moins les titres ou les textes qui en décident que les mœurs. En Russie, où il ne peut y avoir de concordat avec un pouvoir ecclésiastique étranger, l'État semble libre de régler la constitution de l'Église à son gré. En fait, le pouvoir de l'État est limité parles mœurs nationales et par les coutumes des'pays orthodoxes.

Il nous faut ici toucher un point délicat. L'étranger se représente le tsar comme le chef de son Église, comme une sorte de pape national. Aucun Russe, aucun orthodoxe n'admet de pareilles vues. L'orthodoxie orien- tale ne reconnaît qu'un chef, le Christ, qu'une autorité pour parler au nom du Christ, les conciles œcuméniques.

1. Svod Zàkonof, t. I, 42, 43; cf. Alexandrof : Shoimik tserkovno- grajdanskikfi poslanovlenv . 1860.

in. 13

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194 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

Quel que soit le pouvoir du tsar sur l'Église, ce pouvoir est extérieur à TÉglise. L'empereur est plutôt le maître de la hiérarchie que le chef de la hiérarchie.

Écoutons ce que disent les Russes, ce qu'enseigne leur Église. Elle ne veut voir dans le tsar qu'un protecteur, un défenseur, qualités que les traditions chrétiennes attri- buent à tout monarque chrétien. Si parfois l'empereur re- çoit dans la législation le titre de chef de TÉglise, il ne s'agit que de l'administration des affaires ecclésiastiques. Vis-à-vis du dogme, le souverain n'a pas plus d'avis à donner que le dernier des fidèles. A cet égard, les empe- reurs de Russie n'ont jamais glissé sur la pente où s'est laissé entraîner plus d'un des premiers empereurs chré- tiens. Seul peut-être, Ivan le Terrible s'est piqué de théo- logie, et sa théologie ne lui servait guère qu'à enlacer ses ennemis dans de captieuses questions. Le dogme reste en dehors et au-dessus des délibérations du Saint-Synode : les questions de discipline lui sont même d'ordinaire étrangères ; viennent-elles devant lui, c'est comme devant une commission d'étude, la décision suprême restant aux conciles et au corps de l'Église. Dans ce cas, la confirma- tion impériale n'est guère qu'une sorte d'eœequalur ou de placet, comme en Occident s'en est si longtemps réservé le pouvoir civil. L'administration de rÉgh'se, voilà la sphère où se renferme l'intervention de l'État; là même, son au- torité est contenue par la tradition, par les canons des conciles, et aussi par le caractère <Bcuménique de TËglise, par l'exemple des autres peuples orthodoxes avec lesquels l'empire tient à rester en communion.

En Russie, comme en Occident, le droit de nomination aux dignités ecclésiastiques est la principale des préroga- tives du trône vis-à-vis de l'autel ; encore, celle préroga- tive est-elle partagée entre le SainUSynode et le Isar. L'intervention de la puissance civile dans la distribution des bénéfices s'explique aisément, au point de vue du droit du peuple comme au point de vue du droit divin. Dans le

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'ÉGLISE. 195

premier cas, c'est comme représentant de la nation, dpnt il absorbe en sa personne tous les pouvoirs, que Tempe- reur propose ou confirme les évoques, jadis directement choisis par le peuple; dans le second, c^est comme pré- posé au bien-être physique et moral de ses sujets que le souverain a part & la collation de dignités ecclésiastiques, qui, d'ailleurs, confèrent des privilèges temporels; c'est, comme l'écrivait Pierre le Grand au patriarche de Constan- tinople, que Dieu doit demander compte aux princes de la manière dont ils auront veillé sur l'administration de son Église. Que de querelles suscitées en Occident par la ques- tion des investitures! Comment s'étonner qu'elle ait été tranchée au profit du pouvoir civil dans une Église qui n'a pas de pape pour les lui disputer?

En Russie, l'ingérence de l'empereur dans les affaires ecclésiastiques peut encore être regardée comme une con- séquence de l'esprit patriarcal, naturellement peu subtil en fait de distinction des deux puissances. Parmi les sujets de peinture des églises russes sont les sept conciles œcu- méniques, sur lesquels repose l'orthodoxie orientale. Le mode de représentation en est simple : des évêques assem- blés autour du trône d'un empereur, parfois, comme pour l'impératrice Irène, autour d'une femme. Ce sujet se ren- contrait aussi dans nos églises du moyen âge, et il y était figuré & peu près de la même façon. Les gens qui ont sous les yeux de telles représentations s'étonnent peu de la part que prend le souverain à l'administration ecclésias- tique. Et de fait, s'ils ont parfois outrepassé, vis-à-vis de l'Église, les droits que s'étaient arrogés les empereurs d'Orient, les tsars sont le plus souvent demeurés en deçà* L'influence du pouvoir civil sur le clergé de Russie pourrait même sembler un reste des anciens rapports de l'Église et de 1 État, dans cet Orient qui change si peu, si les Russes n'avaient fait la remarque que, chez eux, les plus grands abus de l'autorité laïque dans les affaires ecclé- siastiques dataient de l'influence occidentale.

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196 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

On prétend que, lors de l'ouverture du Saint-Synode, un prélat moscovite ayant demandé à l'empereur s'il n'y au- rait plus de patriarche, Pierre lui répondit : « C'est moi qui suis votre patriarcheM » Quand le mot serait vrai, de pareilles saillies ne sont pas à prendre & la lettre, pas plus que l'assertion de Catherine se décernant, dans une lettre à Voltaire*, le titre de « chef de l'Église grecque ». Tout autres sont les prétentions avouées jpar le gouvernement et les théories enseignées dans ses écoles. II est vrai qu'en matière ecclésiastique, comme en toutes choses russes, la pratique n'est pas toujours d'accord avec la théorie. Dans les catéchismes orthodoxes, les tsars sont simplement appelés principaux curateurs et protecteurs de VÉglise. Les célèbres catéchismes de Platon et de Philarète, demeurés les dépositaires de l'enseignement ofQciel, ne recon- naissent pas au souverain d'autres qualités. Un Fran- çais est humilié de découvrir que, en fait d'adulation et de servilité, il ne s'y rencontre rien de comparable au chapitre « des devoirs envers l'Empereur » du catéchisme de Napoléon I".

Le tsar est-il pratiquement le chef de l'Église, c'est de fait et non de droit. 11 n'en est point de l'Église russe comme de l'Église anglicane, comme des Églises luthériennes ou évangéliques de l'Allemagne et des pays Scandinaves. En Angleterre, le roi et, à défaut de roi, la reine est, de par la loi, le chef de l'Église; il l'est en droit non moins qu'en fait. De même dans la plupart des pays protestants. La su- prématie de l'État sur l'Église a été hautement proclamée, elle a été régulièrement établie, elle persiste en droit alors même qu'elle ne s'exerce plus toujours dans la pra- tique. L'Église ne la conteste pas, ou l'Église a été des siècles sans la contester. Sur ce point, jamais l'autocratie tsarienne n'a élevé les mêmes prétentions ou montré les

1. Nicolas PoIevoY, hloriia Pelra Vélikago; Tondini, The Roman Pope and the Eastman Popes.

2. LeUreda27 décembre 1773 (8 janvier 1774).

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'ÉGLISE. 197

mêmes exigences que la couronne d'Angleterre sous les Tudors, sous les Stuarls, sous les Georges de Hanovre*. Ni Moscou ni Pétersbourg n'ont vu une assemblée laïque, telle que le Parlement britannique, légiférer souverainement sur l'Église. Ni Moscou ni Pétersbourg n'ont entendu les juristes ou les théologiens revendiquer pour le prince, en matière ecclésiastique, la suprême autorité que lui défé- raient si volontiers juristes et théologiens dans l'Allemagne protestante. La classique théorie de l'évêque du dehors n'a {jamais reçu les mêmes développements dai\s la Russie orthodoxe que dans les pays luthériens. Ici encore, on pourrait dire que, tout en se rapprochant davantage des premiers, l'Église russe est demeurée à mi-chemin des protestants et des catholiques.

Un autre fait moins connu et non moins digne de re- marque, c'est que, de tous les États orthodoxes, l'empire russe est encore celui qui a témoigné le plus de déférence vis-à-vis de l'Église. C'est peut-être une des raisons des sympathies que garde la Russie parmi le clergé, en cer- tains "^pays où les laïcs sont déflants envers elle. Si le gouvernement impérial n'a pas laissé à l'Église plus de liberté réelle, il a pris plus de soin d'en déguiser la dé- pendance. Les États orthodoxes sortis des démembrements successifs de la Turquie ont tous, nous l'avons dit, imité la constitution imposée à l'Église russe par Pierre le Grand; mais, en copiant la Russie, ils ont, d'habitude, renchéri sur leur modèle.

1. En Angleterre, le roi « se déclare chef suprômc de TÉglisc, gardien et défenseur de la vérité religieuse. C'est lui qui est; en son conseil^ la juridic- tion suprômepour les matières spirituelles. L'hérésie môme n'échappe pas à sa compétence. Cranmer estime que la couronne peut, à elle seule, faire un prêtre sans qu'aucune ordination soit nécessaire. Même après que cette opinion extrême a été abandonnée, il reste admis que les évéques reçoivent du prince seul l'investiture et ne gardent leur dignité qu'à son plaisir; une nouvelle com- mission leur est délivrée à chaque règne qui commence. » E. Boulmy : Le de- vcloppemcnl de la Conslitulion et de la Société politique en Angleterre 1887), p. 140. — Pour les Étals du continent, cf. Dôllinger : Kirche und Kir- chen, passim.

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198 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

En Grèce, le roi a été reconnu, par les synodes natio- naux, comme Tadministraleur et l'archëge, àpxriyàq de rÉglise nationale. En Serbie, le gouvernement du roi Milan a montré son respect de l'indépendance ecclésias- tique en déposant ou, mieux, en destituant de sa propre autorité, comme de simples fonctionnaires, les métropoli- tains récalcitrants à ses ordres. La Russie autocratique y eût mis plus de formes. Les évoques de Serbie ont eu beau prendre parti pour leur chef, le métropolitain déposé a en vain excommunié l'intrus placé sur son siège par les ministres de Belgrade. Le gouvernement serbe a fait fi des protestations de Fépiscopat, et les évêques ont dû se soumettre aux ministres^ En Roumanie le « régalisme » s'étale à nu. Aussi a-t-on vu le synode de Pétersbourg se joindre au patriarche de Constantinople pour représenter au gouvernement de Bucarest que la constitution de l'Église roumaine outrepassait les droits du pouvoir civil et violait les canons des conciles. Ces remontrances des deux plus hautes autorités de l'orthodoxie, les Roumains n'en ont pas tenu compte, ils ont persisté à souligner dans rÉglise la suprématie de l'État. Leurs évêques, élus par un corps électoral mi- ecclésiastique, mi- laïque, reçoivent publiquement l'investiture des mains du roi, qui la leur confère dans son palais, du haut de son trône. Pour le métropolitain primat, choisi par une assemblée composée des membres du Saint-Synode et des deux Chambres, le ministre des cultes présente au souverain la crosse ar- chiépiscopale, en le priant de donner l'investiture au nou- vel élu*. — « Je confie & Votre Sainteté le bâton archiépi-

1. Mgr Michel, métropolitain de Serbie, avait élé révoqué en 1881 pour avoir protesté contre un impôt atteignant les membres du clergé aussi bien que les autres citoyens. 11 va sans dire que le prélat ainsi mis de côté était des ad- versaires du parti alors au pouvoir à Belgrade. Comme c'était un ami de l'inlluence russe, il a trouvé un refuge en Russie. Le métropolitain de Serbie continue à officier comme archevêque à Pétersbourg et à Moscou, tandis que son successeur règne sans conteste sur l'Église serbe. C'est encore là un exemple des dissidences que la politique peut introduire entre les Églises orthodoxes.

2. Quand il s'agit d'un simple évêque, c'est le métropolitain primat de

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'ÉGLISE. 199

scopal pour diriger la métropole de Hongro-Valachie », dit le roi au nouveau primat. Et le métropolitain primat et les évêques, dans leurs remerciements au prince, se félicitent de tenir la crosse de ses mains, promettant d'accomplir fidèlement la mission dont ils sont investis par Sa Majestés 11 est vrai que, la cérémonie d'investiture terminée, le roi, descendant du trône, baise la main du métropolitain; et les ministres, les sénateurs, les députés en font autant à tour de rôle. Le pouvoir temporel, satisfait d'avoir constaté sa suprématie, rend ainsi hommage à l'autorité spirituelle.

En Russie, où Ton a épargné à l'Église cette humiliante investiture du pouvoir laïque, l'empereur baise, lui aussi, la main des dignitaires ecclésiastiques, montrant que, dans l'intérieur du temple, le tsar fait partie des ouailles du troupeau et non des pasteurs. Selon l'usage national, les princes baisent la main des prêtres. On raconte qu'un curé de village hésitant à tendre sa main aux lèvres d'un grand- duc, qu'il était venu recevoir & la porte de son église, le prince impatienté s'écria : « Allonge donc ta patte, imbé- cile! » Un tel hommage peut sembler tout extérieur, par- fois presque dérisoire; comme beaucoup d'actes de religion, en devenant habituel il est devenu machinal; il n'en garde pas moins une valeur symbolique et marque la dis- tinction entre le temporel et le spirituel.

Loin de se regarder comme un pape ou un patriarche, le tsar russe ne revendique aucun rang dan% la hiérarchie. Je ne sais qu'un empereur qui ait jamais prétendu à des fonctions ecclésiastiques; c'est le malheureux Paul I«. Un jour, ditron, il eut envie de célébrer la messe; pour l'en dissuader, le métropolite de Pétersbourg dut lui rappeler qu'il avait été marié deux fois, ce que l'orthodoxie interdit

Roumanie qui prëseule au roi la crosse en disant : « Je prie respectueusement Votre Majesté de donner l'investiture d'évêque du diocèse de *** au P**'. »

1. Ainsi, par exemple, Mgr Joseph, nommé archevêque primat en dé- cembre 1886.

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800 IJi RUSSIE ET LES RUSSES,

à ses prêtres. Le pauvre maniaque eût aussi bien pu dire la messe en qualité de grand maître de Tordre de Malle qu'en qualité de chef de TÉglise russe. Le tsar n'a aucun caractère ecclésiastique. Ses droits vis-à-vis de l'Église lui viennent de son pouvoir civil; ce n'est pas comme chef du clergé, c'est comme autocrate, qu'il intervient dans l'admi- nistration ecclésiastique.

Il faut toutefois faire ici une distinction essentielle. Si le tsar reste un laïc, si, dans les affaires religieuses aussi biep que dans les affaires civiles, l'empereur agit en qua- lité de chef de l'État, ce n'est point comme chef d'État laïc, à la façon moderne ou à la manière occidentale. S'il n'a aucun caractère ecclésiastique, le tsar a, pour la masse du peuple, un caractère religieux. Il est l'oint du Seigneur, préposé par la main divine à la garde et à la direction du peuple chrétien *. Le sacre sous Tétroite coupole d'Ouspenski lui a conféré une vertu sacrée. Sa dignité est hors de pair sous le ciel. Ses sujets de toutes classes lui ont, collecti- vement ou individuellement, prêté serment de fidélité sur l'Évangile*. L'autocrate couronné, par les soins de l'Église, selon le rit emprunté à Byzance, est, par le fait de l'onction.' non seulement le défenseur de l'Église, mais, à certain égard, le suprême représentant de Torthodoxie. Le sacre

1. Voyez plus hauf, livre I, ch. iv. Ce sentimeDt se trouve naïvement ex- primé dans une adresse envoyée à l'empereur Alexandre III par une sianiUa de Cosaques du Don, à Toccasion de rallenlal de mars 1887. « La loi du Sei- gneur, disaient ces Cosaques, nous enseigne que les Souverains sont désignés Cl sacrés par le Seigneur lui-môme. C'est Lui qui leur donne le sceptre et le pouvoir suprême; c'est Lui qui gouverne les hommes et délègue son pouvoir A qui U lui piaf t. Comme l'œil est fait pour diriger le corps humain, de même le Souverain est donné à un peuple pour le guider dans la bonne voie. Le Souverain est sur la terre l'image de Dieu, car il n'y a personne auniessus de lui. Le cœur du Souverain est entre les mains de Dieu... Tel est l'enseigne^ ment de 1 Écnlure sainte et des antiques traditions de nos ancêtres.... i

2. « Nous Cosaques du Don, Tes (Ils et fidèles sujets, nous sommes prêts comme 1 ordonne le serment que nous T'avons prêté, à Te faire le sacrifice de nos biens de notre vie, de tout ce qui est en notre pouvoir, selon l'exemple marJ^^SSn '^"^"^ '* **" **'*'* ^^ OusUBelokalivenUk, en

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'ÉGUSE. 201

est une espèce d'ordination qui confère au souverain les lumières d'en haut pour Taccomplissement de sa provi- dentielle mission, L'Église qui présidée Tonction ne saurait oublier le caractère dont l'huile sacrée a marqué l'oint du Seigneur. Quant au peuple^ le tsar sacré au Kremlin est à ses yeux comme le namestnik^ le lieulenanl de Dieu^

On peut se demander si un changement dans le régime politique accroîtrait les libertés de TËglise. Cela est dou- teux. Rien n'assure que l'Église gagnerait plus d'indépen- dance à la conversion du gouvernement autocratique en gouvernement constitutionnel. Les régimes les plus libres, au point de vue politique, ne sont pas toujours les plus libéraux en matière religieuse. L'État moderne est singu- lièrement défiantde l'Église. Un parlement n'a pas toujours, vis-à-vis du clergé, moins d'exigences qu'un autocrate. La Grèce et la Roumanie en sont la preuve parmi les pays orthodoxes. Dans une Russie libre, les membres du clergé pourraient revendiquer leur part des libertés publiques ; l'Église, comme corps constitué, risquerait fort de demeu- rer en tutelle ••

1. M.Barsof a publié en 1883, pour la Société Impériale d'histoire et d'anli' quUës ratées, une curieuse étude sur le rite et sur le sens du sacre des sou- yerains russes. L'auteur montre combien cette cérémonie est intimement liée au déyeloppement du principe autocratique. Le rite du sacre des empereurs byzantins a^ depuis le xv siècle, servi de modèle pour les tsars moscovites. Il est à remarquer que, depuis Pierre le Grand et Tabolition du patriarcat^ le cérémonial a subi des altérations en rapport avec les changements effectués dans I*Égfj6e. C'est ainsi qu'autrefois Tempereur descendait de son siège à Tautel pour être oint et couronné par la main du patriarche. On voit encore, à l'église de r.48somption du Kremlin, les deux ambons ou trônes du tsar et du patriarche. Aujourd'hui l'empereur est simplement assisté par les évéquesj le métropolitain lui apporte la couronne, que le souverain pbce lui-même sur sa tète, indiquant par là qu'il ne tient son pouvoir que de son droit. Do même, l*empereur, comme prince orthodoxe, lit encore le Credo -y mais il ne promet plus, comme les vieux tsars et les empereurs grccs^ de maintenir les droits de TEgiise et de respecter les canons.

2. Les représentants orflciels du gouvernement russe aiment à montrer que, sous le régime autocratique, TËglisc a une meilleure situation que dans les États constitutionnels d*Orient. C'est ainsi qu'on a vu, en décembre 1886. dans son rapport pour Tannée 1884, le haut procureur du Saint-Synode. M. Pobédonostsef, accuser la Grèce, la Serbie, la Roumanie, de faire de l'Église

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202 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

L'Église russe, on ne doit pas l'oublier, est une Église d'État; et, partout, l'union de l'Église et de l'État amène la dépendance de l'Église. Plus l'union est intime, plus celte dépendance est étroite. L'Église latine est la seule qui ait pu jouir des privilèges de religion d'État sans aliéner toute sa liberté, parce que le Vatican peut faire ses condi- tions et que l'Église y peut traiter d'égal à égal avec l'État. Tout autre est la situation des communautés orthodoxes. Pour s'émanciper de la tutelle civile, pour être entièrement libre, môme dans une Russie libérale, il faudrait que l'Église russe devînt une Église libre. Or tout le lui interdit, son histoire, ses habitudes, sa grandeur môme; l'État, du reste, n'aurait garde de le lui permettre. Selon l'expression d'un écrivain orthodoxe*, elle a dû endosser l'uniforme de l'État; il s'est collé à ses membres ; elle n'est plus maîtresse de le quitter. Église d'État depuis des siècles, elle est con- damnée à demeurer Église d'État; par là môme, elle ne saurait échapper à la fatale dépendance des Églises natio- nales. Ce qu'elle peut rôver de liberté, elle ne doit l'espérer que du progrès des mœurs publiques.

En attendant, pour la traiter en mineure, l'État n'en est pas moins tenu, vis-à-vis de l'Église, à des égards et à des hommages dont il ne saurait s'affranchir. Si TÉglise n'est pas libre de se séparer de l'État, l'État ne l'est pas davan- tage de se séparer de l'Église. Leur dépendance est, à cer- tains égards, réciproque. La suprématie de l'État s'étend aux personnes, au clergé, aux dignités ecclésiastiques; elle ne s'étend ni aux doctrines ni môme aux usages de l'Église.

un instrument politique, de la mettre dans la complète dépendance des ma- jorités variables < de soi-disant représentants de la volonté populaire », de façon que TÉglise est à la merci des partis et des intérêts personnels, sans qu'il puisse y avoir pour elle de liberté. A en croire le procureur du Saint- Synode, rÉglise ne saurait être libre que sous Tégide de Tautocratie. Sans partager ce point de vue par trop russe, on ne peut nier qu'il y ait une part de vérité dans les reproches faits par M. Pobédonostsef aux orthodoxes d'Orient.

1. M. Vladimir Solovief, article sur Tautorité spirituelle, dans la Roue d'Aksakof, Dec. 1881.

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DU POUVOIR DU TSAR DANS L'ÉGLISE. 203

La religion reste en dehors du pouvoir des tsars : leurs oukazes ne sauraient l'atteindre. Les matières ecclésias- tiques sont un domaine où la souveraineté de l'autocrate ne peut s'exercer qu'avec une certaine discrétion. Il lui faut prendre garde de froisser la conscience du peuple. C'est une observation que nous avons déjà dû faire. Sur le terrain religieux, la toute-puissance impériale n'est plus un pouvoir illimité. L'absolutisme russe est tempéré par la foi ou, si l'on aime mieux, par la superstition populaire. C'est là, du reste, une remarque qu'on pourrait appliquer à d'autres États et à d'autres cultes, chrétiens ou non chré- tiens. Là môme où elle enseigne le despotisme, la religion reste, pour le despote, un frein ou une limite.

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CHAPITRE VII

Constitution intérieure de I*ÉgIise. — Composition et fonctionnement du Saint-Synode. — Membres effectifs et membres assistants. — Le haut pro- cureur et sa chancellerie. — Cléricalisme orthodoxe. — La censure spiri- tuelle. — Les évèques et les grades épiscopaux. — Grandeur des diocèses.

— Les consistoires diocésains. — Influence des secrétaires de consistoire.

— Les entrepreneurs de divorces. — Conciles provinciaux. — Centralisation et caractère bureaucratique de TÉglise russe.

Examinons maintenant le mécanisme intérieur de l'ad- ministration ecclésiastique. Pénétrons dans le palais du Saint-Synode qui, sur la place de Pierre-le-Grand, fait le pendant du palais du Sénat. Au point de vue civil, le Saint-Synode est le premier des grande corps de l'État ; au point de vue religieux, il tient la place du patriarche et exerce les droits du patriarcat. Pierre le Grand, tout en se réservant d'en choisir les membres, semble avoir voulu faire de son synode une sorte de représentation des diffé- rentes classes du clergé. Les évoques y étaient en mino- rité; au-dessous d'eux siégeaient des archimandrites de monastères et des membres du clergé séculier. Le conseil dirigeant de l'Église russe est revenu à une composition plus en harmonie avec la hiérarchie et les canons ortho- doxes, qui attribuent le gouvernement de l'Église aux évoques. Dans le Saint-Synode, l'épiscopat est aujourd'hui en majorité. Le nombre des membres n'est pas fixe; tous sont également nommés par l'empereur, mais non au môme titre et pour le môme temps. Il y a les membres effectifs et les membres assistants, les membres inamo- vibles et les membres temporaires. En tôle des premiers figurent les trois métropolitains des capitales successives

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LE SAINT-SYNODE : SA COMPOSITION. 205

de Tempire, Kief, Moscou et Pétersbourg. C'est au métro- politain de Novgorod et Pétersbourg qu'appartient d'ordi- naire la présidence avec le titre de premier membre. L'usage assure encore une place dans le Saint-Synode à l'exarque de Géorgie. Les autres membres sont nom- més pour un temps déterminé; ce sont quatre ou cinq archevêques, évoques ou archimandrites. Enfin viennent deux membres du clergé inférieur, du clergé marié, deux archiprêtres, dont, en général, l'un est l'aumônier, autre- ment dit le confesseur de l'empereur, l'autre le grand aumônier de l'armée.

Il semble peu conforme aux notions essentielles du gou- vernement ecclésiastique que, pour gouverner l'Église, de simples prêtres soient associés à des évêques et se trouvent ainsi érigés en juges de l'épiscopat. D'un autre côté, la présence au conseil suprême de l'Église de quelques repré- sentants de l'ordre des prêtres a un incontestable avantage dans un pays comme la Russie, où le corps ecclésiastique est partagé en deux classes ayant des tendances et des intérêts divers. Il se rencontre, dans l'Église même, des hommes qui voudraient faire au clergé séculier, au clergé blanc, comme on dit là-bas, une plus large place au sein de la haute assemblée. Ce serait peu, en effet, que deux prêtres séculiers, en face de sept ou huit prélats du clergé monastique, si l'appui de l'opinion ou du gouvernement ne compensait souvent l'infériorité numérique.

Le lieu de la résidence, comme la composition du Saint- Synode, fait que l'influence effective ne s'y répartit pas exactement sur le nombre des voix. C'est à Pétersbourg que siège le synode : à Moscou, comme en Géorgie, il n'a que des délégations, des commissions locales. Les titulaires pourvus d'évôchés sont obligés de se partager entre l'ad- ministration de leur diocèse et leurs fonctions synodales; ils n'exercent ces dernières qu'à tour de rôle, selon un ordre de roulement déterminé. De cette façon, les membres qui ont leur demeure habituelle dans la capitale, comme

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206 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

le métropolitain de Pélersbourg et le confesseur de l'em- pereur^ ont à la direction des affaires une part plus grande que leurs collègues de province. Lorsqu'il est question de réformes économiques ou civiles pour le clergé, le synode est appelé à siéger dans les commissions chargées de l'étude de ces difflciies problèmes : en d'autres termes, on lui adjoint alors quelques hauts fonctionnaires laïques. Ainsi était composée la grande commission des affaires du clergé orthodoxe, k laquelle le gouvernement d'Alexandre II avait remis la recherche des moyens d'améliorer la situa- tion matérielle et la position sociale du clergé. Dans d'autres cas, c'est le synode lui-môme qui réclame, de tous les évêques, des renseignements et des avis.

Près du synode est un délégué de l'empereur portant le titre de procureur général ou haut procureur [Ober-pro^ couror). Ce fonctionnaire, qui, devant les dignitaires ecclé- siastiques, personnifie le pouvoir civil, est toujours un laïque. Il doit, selon les instructions de Pierre le Grand, être l'œil du tsar. Sa fonction est de veiller à ce que toutes les affaires ecclésiastiques soient traitées conformément aux oukases impériaux. En Russie, il n'y a point de ministre des cultes, il n'y en a jamais eu qu*un moment sous Alexandre F. Le haut procureur du Saint-Synode en tient lieu ; il a sa place au comité des ministres et ne relève que du maître. Les religions dissidentes dépendent du ministère de l'intérieur; rÉglise orthodoxe s'administre par le synode sous le contrôle de son procureur. Ce dernier étant le fondé de pouvoir de l'empereur, c'est par lui que s'exercent tous les droits attribués au souverain. Le haut procureur est l'intermédiaire entre l'empereur et le Saint-Synode; toute communication de l'un à l'autre passe par lui : il soumet au synode les projets de loi du gouvernement, et à la sanction impériale les règlements arrêtés dans le synode. Rien dans le conseil dirigeant de l'Église ne se fait sans la participation du procureur; c'est lui qui propose et expé- die les affaires, lui qui fait exécuter les mesures prises*

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LE SAINT-SYNODE : LE HAUT PROCUREUR. 207

Aucun acte synodal n'est valable sans sa confirmation *; il a un droit de vetp dans le cas où les décisions de l'assem- blée seraient contraires aux lois. Chaque année, il pré- sente  l'empereur un rapport sur la situation générale de l'Église, sur l'état du clergé et de l'orthodoxie dans l'em- pire et parfois au dehors'.

Cette importante fonction, Pierre le Grand, désireux de faire marcher le clergé comme une armée, conseillait de la confier & un militaire, homme hardi et décidé. Sous Nicolas, le haut procureur fut pendant longtemps un offi- cier de cavalerie, aide de camp de l'empereur, le comte Prolassof. De pareils choix pour un pareil poste n'avaient rien de très surprenant dans un pays et dans un temps habitués à voir les plus hautes fonctions civiles occupées par des généraux. L'impression était autre en Occident, où l'on se représentait un hussard rouge présidant en bottes éperonnées une assemblée d'évéques. Le haut procureur a, depuis longtemps, cessé d'être un hussard ; de ce côté, il n'y a plus de motifs de susceptibilité pour la dignité de l'Église, de raillerie ou de scandale pour Tétranger. Sous Nicolas, du reste, lorsque l'Église était régie par le sabre de Protassof, ce que le tsar demandait avant tout à son haut procureur, c'était de fourbir les armes rouillées de l'orthodoxie pour la mener à l'assaut des régions héléro-

1. Ce passage nous a été emprunté presque textaellement, par M. Elisée Reclus, dans sa Nouvelle Géographie Universelle. Comparez VEurope Scandinave et russe, p. 903, à notre étude sur le patriarcat et le Sainl-Synode, Revue des Deux Mondes, l** mai, 1874, p. 30.

2. L'étranger ne voit pas sans étonnement le procureur du Saint-Synode adresser officiellement à Fempereur un rapport sur les relations des autres gouvernements avec leurs sujets de rite grec, comme si le tsar était reconnu pour le patron de tous les orthodoxes, et le haut procureur pour gardien de toutes les Églises d'Orient. C'est ce qu'a fait notamment M. Pobédonostsef (Rapport de décembre 1886), prenant à partie les gouvernements étrangers : Âutrich^Hongrie, Turquie, Grèce, Roumanie, Serbie, Bulgarie, les tançant et leur faisant la leçon, reprochant à l'Autriche ses prérérenccs latines, à la Rou- manie ses négociations avec le Vatican, aux autres leur ingérence dans les aflairca ecclésiastiques, & tous les obstacles apportés aux rapports des Églises locales avec le Saint-Synode russe.

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208 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

doxes des frontières. La réforme du clergé, la situation matérielle et morale des popes, la justice ecclésiastique, renseignement des séminaires, n'avaient pour le suprême curateur de TÉglise et pour son vicaire près du Synode qu'un intérêt secondaire. La propagande au profit de l'Église d'Ëlat était leur grand souci.

Avec Protassof, l'apôtre bureaucratique de l'orthodoxie en Lithuanic et dans les provinces baltiques, le haut procu- reur élait devenu le minisire du prosélytisme. Il l'est resté avec ses successeurs, les Tolstoï et les Pobédonostsef.

Si la propagande n'a plus été leur unique préoccupa- tion, elle est demeurée la principale. Au lieu de calmer les passions religieuses et d'inculquer autour d'sux l'esprit de tolérance, ces tuteurs laïcs de la hiérarchie se sont donné pour mission de secouer l'apathie de l'Église et de stimuler le zèle convertisseur d'un clergé, à leur gré, trop indiflërent ou trop tiède. Au lieu d'apprendre aux popes, dans leurs luttes avec les confessions rivales, & meltre toute leur confiance dans les lumières de la science ou dans la force de la foi, ils leur ont enseigné & en appeler en toute circonstance à l'appui de l'État. Au lieu de maintenir l'Église dans le cercle de sa mission purement religieuse, où elle tendait à se confiner, ils se sont efîorcés d'élendrè la sphère de l'activité ecclésiastique, cherchant à transfor- mer l'Église en moyen de gouvernement et le clergé en agent politique.

Les passions nationales et l'agitation révolutionnaire out également contribué à celte sorte de cléricalisme ortho- doxe, parfois secondé à la cour par les penchants person- nels du souverain ou par la dévotion de la souveraine, car, à Pélersbourg, de môme qu'à Byzance, l'influence des femmes n'a pas toujours été étrangère au gouvernement de l'Église*. Inévitable sous un pareil régime, ce piélisme

1. Ainsi; par exemple, Tempereur Alexandre II cédait souvent, dans les questions religieuses, aux inspirations de sa femme, l'impératrice Mario Alexandrovoa.

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. LE SAINT-SYNODE : LE HAUT PROCUREUR. 209

officiel s'est particulièrement manifesté aux époques d'in- quiétudes révolutionnaires, sous Nicolas, sous Alexandre II, sous Alexandre III. Il s'était déjà fait jour sous la gestion du comte Dmilri Tolstoï, qu'Alexandre II avait appelé simul- tanément aux lourdes fonctions de ministre de l'instruction publique et de haut procureur du Saint-Synode*. H a éclaté bruyamment sous l'administration de M. Pobédonostsef, ancien précepteur de l'empereur Alexandre III, dont il est demeuré le conGdent. Sorte de moine laïc, nourri des Écri- tures et des mystiques, traducteur de Vlmilationy défiant, par principe comme par tempérament, de toutes les libertés politiques et religieuses, H. Pobédonostsef semble moins appartenir à la Russie contemporaine qu'à l'Espagne du seizième siècle. On l'a appelé un Philippe II orthodoxe. Sa droiture, son austérité, son manque d'ambition person- nelle le mettent assurément fort au-dessus du roi catholi- que. De Philippe II ou des grands inquisiteurs espagnols, le haut procureur a la foi, le fanatisme froid et patient, la haine de l'hétérodoxie, la passion de l'unité, l'habitude d'identifier les intérêts de l'État et les intérêts de l'Église, le peu de scrupules quand il s'agit des uns ou des autres. On comprend qu'à tous les ministères qu'ait pu lui offrir la confiance dumattre, un pareil homme ait préféré un pareil poste. Du Saint-Synode il peut veiller à la fois sur l'Église et sur l'Étal, faire la police spirituelle de l'empire, et, sans avoir la responsabilité du pouvoir, inspirer la politique de son impérial élève.

Les affaires qui dépendent du Saint-Synode sont divisées en plusieurs branches, dont les unes, comme la justice et la censure, sont plus particulièrement dans les attributions du synode, les autres, comme les écoles et les finances, dans celles du procureur. Les affaires ecclésiastiques se traitent par écrit et par correspondance : de là une admi- nistration compliquée, des bureaux et des dossiers de toute

1. On sait qu'Alexandre Ht lui a depuis confie le ministère de Tintérieur. m. 14

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210 LA RUSSIE ET LES KUSSES.

sorte. C'est la principale originalité et non la moindre plaie de l'Église russe. De toutes les institutions occiden- tales, la bureaucratie est celle qui s'est le mieux accli- matée en Russie ; elle s'y est étendue du domaine civil au domaine religieux. Dans l'Église, comme dans l'État, aucune question ne se décide sans rapports et sans pièces à l'ap- pui. Pour l'étude et l'expédition des affaires, le synode et le procureur ont chacun leur chancellerie. Ces administra- lions laïques, remplies de fils de popes qui n'ont pu ou n'ont voulu entrer dans le sacerdoce, ont l'influence qu'ont partout les bureaux. Leur pouvoir effectif est d'autant plus grand que la composition du synode est plus variable, et que moins de ses membres sont au courant des détails de la jurisprudence ec:lésias tique.

Le synode est hors d'état d'examiner toutes les ques- tions en séance; il ne siège guère qu'une ou deux fois par semaine; et il vient devant lui environ 10000 affaires par an. Un millier au plus peuvent être examinées en séance; pour le reste, pour toutes les affaires courantes, la décision, comme le rapport, est abandonnée aux bureaux, et c'est le procureur ou le directeur de sa chancellerie qui décident quelles sont les affaires courantes. Les membres du synode n'ont qu'à signer. Pour plus de rapidité, on va souvent, dit- on, chercher les signatures à domicile. Dé là des anecdotes ou des mots plus ou moins édifiants. C'est un membre du synode qui, voyant un de ses collègues examiner un rap- port, lui dit : « Ce n'est pas pour lire que nous sommes ici, c'est pour signer, ce qui est moins long ». Ou bien, c'est un prélat qui laisse surprendre sa signature dans une affaire où il est directement intéressé à la refuser; parfois môme, prétend-on, ce sont les bureaux qui altèrent une décision prise en séance, et sous celte forme la présentent à la signature ^ Il faut beaucoup rabattre de ces récils où

l.Opraooslavnomliouiiskum Lciiernom i bélom Doukhovenstvé, 1. 11^ ch. 29, ouvrage anonyme, publié à Leipzig, sous Alexandre H. L'auteur, D. Uoslii«lavur,

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LE SAINT-SYNODE : CENSURE SPIRITUELLE. 211

partout se complaît la malignité publique. La sévcrilé du gouvernement contre les employés prévaricateurs a déjà réformé plus d'un abus. La bureaucratie n'en a pas moins dans l'Église un rôle qui semble d'autant plus exagéré qu'elle y parait moins à sa place. Du Saint-Synode, le formalisme bureaucratique descend, par les consistoires, jusqu'au fond des diocèses et des paroisses, enserrant toute l'Église dans les rouages inertes d'un pédantesque mécanisme.

Entre toutes ces aiTaires, dont un ^^rand nombre sont abandonnées au procureur ou aux chancelleries, le synode se réserve plus spécialement les plus ecclésiastiques, celles qui touchent déplus près aux traditionsou à la discipline de l'Église : ainsi l'enseignement des séminaires, les enquêtes sur les dévotions et les superstitions populaires, la censure spirituelle. Cette dernière institution est aujourd'hui parti- culière à la Russie; elle n'avait d'analogue que dans les États romains, avec cette différence que, sous le gouver- nement papal, la censure ecclésiastique embrassait toute la sphère de Tesprit humain, tandis qu'en Russie elle est renfermée dans les matières religieuses. Les sciences laïques sont soumises à la censure laïque, dont l'esprit est naturellement moins étroit ou moins défiant*. Des ouvra- ges de sciences, de philosophie ou d'économie politique trouvent ainsi dans l'empire un accès qu'auraient pu leur fermer les scrupules de la commission synodale*. A la cen* sure spirituelle sont d'abord soumis les traités de dévotion,

donne sur l'Église de curieux détailB ; mais il manque trop d'impartialiUi enTers le haut clergé pour qu'on s'y puisse entièrement fler.

1. VoyeE tome U, livre VU, chap. i et ii.

2. Vîndicateur de la Librairie [Oukatatelpo délam petchali)^ feuille ofO- cielle paraissant à Pétersbourg deux fois par mois^ donné la liste des litres admis ou repoussés par Tune ou Tautre censure. On peut ainsi se rendra compte de Tétendue de la sphère de chacune, en même temps que de leur sévérilé. Dans quelques numéros pris au hasard, j*ai remarqué la prohibition de livres de Strauss, d'Âthanase Coquerel, de Renan, de H. Spencer. Bien des traductions n'ont pu paraître qu'avec des omissions exigées par la cen- sure ou par la pnidence des (éditeurs.

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212 lA RUSSIE ET liES RUSSES.

puis les livres sorlis du clergé, puis les recueils et les journaux ecclésiastiques, déjà nombreux en Russie. A Tin- térieur, cette censure est préventive; TÉglise a retenu, vis- à-vis de la presse périodique, un privilège abandonné par rÉtat. L'oukaze d'Alexandre II qui, en 1865, a libéré la presse de ce servage, a eu soin d'édicter que les nouvelles franchises ne s'étendraient pas aux compositions, traduc- tions, éditions, ni môme aux passages (mesta) traitant de questions religieuses*. Dans ce domaine, l'oukaze de 1828, avec le règlement draconien de Nicolas, est demeuré en vigueur. Pour toucher aux matières religieuses, les feuilles politiques doivent obtenir l'agrément de la censure spi- rituelle; le plus souvent elles préfèrent s'abstenir. Le clergé se trouve ainsi plus protégé que l'administration, et l'Église que le gouvernement. De là, en partie, le peu de place que tiennent dans la presse et la littérature russes la religion, l'histoire ecclésiastique, la théologie, la philo- sophie même. L'indifférence pour les questions religieuses, parfois reprochée aux écrivainsrusses,leur a été enseignée par la censure spirituelle.

La censure synodale et ses comités de province étant composés de moines, l'esprit monastique y prédomine; le clergé marié, le clergé paroissial se trouve, plus encore que les laïcs, entravé dans l'exposition de ses griefs ou de ses vœux. Au lieu d'être toujours asservie à l'État, l'Église en cette matière s'est parfois servie de l'autorité publique dans des vues qui n'étaient ni celles de la nation, ni tou- jours celles du pouvoir. Avec la faveur de l'opinion, et môme des hautes régions gouvernementales, le clergé inférieur et ses avocats ont souvent été obligés d'avoir recours à des moyens détournés, à des récits romanesques ou à des livres imprimés à l'étranger. Il en a été de môme des laïcs les plus religieux, de Khomiakof et de Samarine à Vladimir Solovief. La censure privilégiée de l'Église a été ainsi

l. Voyez Golovalchcf: Deciai let reform., p. 283-86.

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I^S DIOCÈSES, LES ÉVÉQUES. 213

un obstacle à la réforme du clergé. Érigée, en 1740, par Pierre le Grand, pour combattre le raskol, elle a manifes- tement manqué à sa mission d'arrêter la diffusion des sectes. Dans Télat actuel des mœurs politiques de Tem- pire, on n'en saurait espérer la suppression; ce qui serait à désirer, c'est qu'elle fût réduite à un contrôle disciplinaire du clergé orthodoxe.

Grâce au Saint-Synode, l'Église russe est probablement la plus centralisée du monde. Obligés à d'incessantes rela- tions avec le pouvoir central, les évoques sont devenus une sorte de préfets ecclésiastiques. Ils sont nommés par l'empereur sur la proposition du synode, qui présente trois candidats; d'ordinaire, le souverain désigne le premier de la liste. Les Russes se flattent d'avoir ainsi mis d'accord les droits de l'Église et les intérêts de l'État. Les diocèses, les éparchies, comme disent les orthodoxes, sont en général délimités sur les gouvernements civils. L'empire en compte soixante, divisés en trois classes. Il n'y en a pas cinquante pour la Russie d'Europe ^ Dans certaines régions, ces diocèses sont plus grands que la France ou l'Italie. Ils sont, en moyenne, quinze ou vingt fois plus vastes que les nôtres. A cet égard, l'Église russe est en contraste avec rÉglise grecque, où chaque bourgade a son évêque. De ces soixante éparchies, trois ont le titre de métro- polies, dix-neuf celui d'archevêchés. Ces titres ne corres- pondent plus & une juridiction réelle ; ils indiquent un rang, non une fonction. Il n'y a plus de suffraganls: les métropolites {métropolity) et les archevêques ont pour auxiliaires un ou deux évêques-vicaires, ou coadjuteurs. Il ne reste dans l'empire qu'une province ecclésiastique, ce sont les diocèses qui forment l'exarchat de Géorgie; partout ailleurs les évêques dépendent uniquement du synode. '

Les titres de métropolite et d'archevêque ne sont pas tou-

1. La Russie d^Europe formait^ en 1887, 48 diocèses; la Transcaucasie en formait 4; la Sibérie 6; le Turkeslan 1 ; les Iles Aléoutiennes et PAliaska 1.

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214 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

jours portés par les prélats assis sur le siège auquel ils appartiennent. Le gouvernement n'accorde souvent la dignité qu'après plusieurs années d'occupation du poste. L'évêque est promu archevêque, ou Tarchevôque métro- polite, en récompense de ses services. Ces titres, donnés comme une sorte de grade dans la hiérarchie du tchinej deviennent ainsi une distinction personnelle. Parfois le souverain accorde aux prélats la jouissance des honneurs autrefois réservés au patriarche. Ainsi de Philarète, métropo- lite de Moscou ; ainsi de son disciple, Monseigneur Isidore, métropolite de Novgorod et Pétersbourg.

Il en est, à quelques égards, du traitement comme du titre; les évêques sont, par ce double lien, tenus dans la dépendance du pouvoir central. L'allocation du trésor n'est point fixe, ou plutôt elle ne forme que la moindre partie des revenus épiscopaux. A côté du traitement, il y a les secours du Saint-Synode, puis les immeubles ecclésiastiques ou l'indemnité qui les remplace, enfin le casuel et les dons volontaires. T.outes ces ressources constituent des revenus assez élevés, sans être excessifs. Les évoques, les principaux surtout, ont dans la société un haut rang dont, en général, leur mérite les rend dignes. Les choix du Synode et du gouvernement portent presque toujours sur des hommes éclairés, instruits, de mœurs pures. Pour la vertu, la science, l'éloquence, les métropolites de Moscou, les Platon, les Philarète, les Macaire n'auraient pas déparé les plus grands sièges de l'Occident. Aucune chaire de l'Europe, ni Paris, ni Vienne, ni Cantorbéry, n'a été illustrée par une plus remarquable lignée de prélats. On en pour- rait dire presque autant de Pétersbourg. A cet égard, les âmes pieuses ne sauraient regretter que la Russie ne soit pas revenue à l'élection des évêques par le concours du clergé et des laïcs. L'accès de l'épiscopat n'est point ouvert par l'intrigue. Il n'en est pas comme en Turquie, où les échelons de la hiérarchie ne sont trop souvent franchis qu'à prix d'argent. Soua le sceptre des tsars orthodoxes,

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LES KVÉQUES, LKS CONSISTOIRES DIOCÉSAINS. 215

l'Église russe est demeurée indemne de la plaie invétérée de l'Église byzantine, la simonie.

L'existence extérieure des évêques russes est entourée d'un certain luxe, leur vie intérieure est sévère.. Ils sont astreints à la résidence, conformément aux canons, à moins que la confiance du souverain ne les appelle à siéger au synode. Ils ne quittent guère leur ville épiscopale que pour de pénibles visites pastorales dans leurs immenses diocèses. Pris dans le cloître, les évêques ont d'ordinaire un couvent pour demeure. A travers les plus hautes dignités de l'Église et au milieu des honneurs les plus élevés de l'État, ils observent la rigoureuse abstinence des moines. Aux banquets des fêtes officielles, à la table même du tsar, ils ne touchent d'autres mets que les légumes et le poisson. Il est vrai que, dans leurs tournées pastorales, la mondaine vanité de leurs hôtes laïques, non contente de leur offrir les gras sterlets du Volga ou de la Dvina, se permet parfois, dit-on, de leur servir de VotMha au bouil- lon*.

Les évêques ne sont pas seulement subordonnés à l'autorité du synode, chacun d'eux est assisté d'un conseil ecclésiastique qui joue, dans le diocèse, un rôle compa- rable à celui du Sainl^Synode dans l'empire : c'est le con- sistoire éparchial, éparkhialndïa consistoria. Les membres en sont nommés par le synode sur la présentation de l'évêque; et leurs décisions n'ont de validité qu'avec la confirmation épiscopale. Ces consistoires participent aux soins de l'administration diocésaine. Ce sont eux qui jugent en première instance les causes encore déférées à la justice ecclésiastique. Pour la plupart des affaires, spécialement pour la justice, le Saint-Synode sert de cour d'appel et de cour de cassation jugeant en dernier ressort. Les causes soumises aux tribunaux de l'Église peuvent se ranger sous deux chefs principaux : les affaires disciplinaires du

1. Oukha, floupe maigre au poisson.

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216 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

clergé, et les affaires de mariage ou de divorce. Ce droit de justice que presque seule^ dans le monde chrétien, elle a conservé jusqu'à nos jours, l'Église russe ne voudrait pas s'en dessaisir. Les attributions de ses tribunaux, déjà réduites par Pierre le Grand, devaient être encore dimi- nuées. Il avait été question de leur enlever les causes de divorce, pour ne réserver à l'évoque que la confirmation de la sentence rendue par les tribunaux ordinaires. Celte délicate réforme a été ajournée. Le gouvernement s'est arrêté devant les répugnances de l'Église et les objections du Saint-Synode, montrant par là, une fois de plus, que le domaine ecclésiastique est celui où le pouvoir se sent le moins libres

La justice consistoriale est cependant une des parties les plus défectueuses de l'administration ecclésiastique. Avec l'ancienne procédure se retrouvent, dans les tribu- naux diocésains, les vices des anciens tribunaux russes, l'extrême lenteur, le formalisme, la vénalité même. Ces défauts apparaissent surtout dans les affaires de mariage et de divorce, pour lesquelles la société civile relève encore de l'Église et de ses consistoires. Malgré les efforts du clergé et la sévérité de la plupart des évêques, le rouble n'a pas toujours perdu son empire séculaire dans les bureaux laïques des consistoires orthodoxes. — « Je sais par expérience, me disait, à Pétersbourg, une femme du monde divorcée et remariée, ce qu'il en coûte pour prépa- rer le dossier d'une demande de divorce; je sais la couleur des billets de banque qu'il est sage de laisser sur la table des différents employés. » Et de fait, le divorce légal n'est guère accessible qu'aux hautes classes. C'est ce qui explique le nombre relativement minime des mariages cassés par les consistoires diocésains*. Les paysans, qui, à bien des

1. Sar l'orgaaisation des tribunaui ecclésiasUques et sur les réformes projetées, voy. t. U, liv. IV, chap. ii, p. 320-327 (2- éd.).

2. Pour l'année 1880, par exemple, les rapports du haut procureur du Saint- Synode annonçaient 920 divorces ou annulations de mariage, ainsi motivés :

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LES ÉVÉQUES, LES CONSISTOIRES DIOCÉSAINS. 217

égards, demeurent en dehors des lois, se passent de ces coûteuses formalités : les mauvais ménages font casser leur union par rassemblée du miv ou par les tribunaux de bailliage ^

Près de chaque consistoire est placé un secrétaire laïque dont les fonctions, dans le conseil diocésain, rappellent celles du haut procureur près du Saint-Synode. Ce secré- taire est à la tête de la chancellerie éparchiale, chargée de la rédaction et de la correspondance. Nommté par le Synode sur la présentation du haut procureur, il reste sous la juridiction immédiate de ce dernier. C'est au procureur que le secrétaire adresse ses rapports, tandis que l'évoque et le consistoire envoient les leurs au Synode. Comme la plupart des employés des chancelleries ecclésiastiques, ce fonctionnaire laïque est, d'ordinaire, sorti d'une famille cléricale. Dans toute cette vaste administration, le haut procureur et ses principaux assistants sont à peu près les seuls qui, par la naissance, ne tiennent pas au clergé. L'influence du secrétaire et des chancelleries éparchiales sur la présentation des aiTaires, sur la nomination aux places, sur la décision des procès, a ouvert les portes de l'Église à la corruption administrative. C'est aux secré- taires de consistoires que l'on fait remonter la plupart des abus de l'administration ou de la justice ecclésiastiques. On en a vu s'ériger en entrepreneurs de divorces, mettre toutes les ressources de leur expérience au service des ménages mal assortis, fournir eux-mêmes des témoins aux époux désireux de faire constater un adultère tictif*. La littérature russe a parfois mis en scène de ces bureaucrates

32 par suite de bigamie d*un des époux; 17 pour impuissance; 121 pour adultère: 482 pour at>sence prolongée; 2à9 pour cause de condamnation aux travaux forcés ou à la déporlalion; 9 mariages enfin avaient été annulés comme ayant été contractés entre parents à des degrés prohibés. On voit que l'adultère n'est pas la seule cause de rupture du lien conjugal admise par l'Église russe.

1. Voye» t. U, liv. iV. cbap. ii, p. 309 (2- éd.).

2. Voyez plus haut, même livre, chap. iv.

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218 lA RUSSIE ET LES RUSSES,

ecclésiastiques, adonnés à cette lucrative spécialités Pour supprimer de telles pratiques, on a tenu les secrétaires des consistoires sous une surveillance plus exacte, en même temps qu'on augmentait leur traitement. Les bases de l'administration diocésaine n'ont pas é lé modifiées; elles tiennent à toute la constitution de TËglise. Dans chaque diocèse, comme dans le Synode, on a conservé près des autorités ecclésiastiques un fonctionnaire laïque, organi- sation qui, par certains côtés, rappelle notre système judiciaire, avec sa double et parallèle hiérarchie de juges et de procureurs.

Le Saint-Synode intervient dans l'administration du diocèse à peu près de la même manière qu'un ministre de l'intérieur dans celle d'une préfecture. De là une énorme correspondance et toute une paperasserie encombrante. L'évêque et son consistoire doivent sans cesse en référer au Synode : pour toute chose de quelque importance, pour rérection ou la suppression d'une église, pour l'emploi des fonds ou des aumônes, pour la déposition d'un prêtre ou le relèvement de ses vœux, il faut une autorisation synodale. Pour s'absenter plus de huit jours de son diocèse, l'évêque a besoin d'un congé du Synode. Chaque année, il est tenu de présenter un rapport sur l'état de son éparchie, sur les écoles ecclésiastiques, sur la réception des sacrements,'Sur les conversions faites parmi les cultes hétérodoxes.

Celte tutelle administrative s'explique par les conditions particulières à la Russie et à l'Église russe. L'immensité des distances a longtemps opposé de telles difficultés à tout recours contre les abus de l'autorité locale, que le gouvernement a, dans toutes les branches de l'administra- tion, été conduit à une étroite centralisation. La division du clergé en deux classes, animées d'une sourde rivalité,

1. Ainsi, par exemple, le Vestnik Evropy (janv. 1879), dans une nouvelle intitulée Un spécialiste.

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LES ÉVÉQUES, CONCILES PROVINGL\UX. 219

rendait plus nécessaire le contrôle du pouvoir central. Plus révoque et le haut clergé célibataire étaient, par le genre de vie ou les intérêts, séparés du clergé marié, plus se faisait sentir dans TÉglise le besoin d'un pouvoir modé- rateur et impartial. On ne Ta point remarqué, c'est là une des causes de l'influence du pouvoir civil chez l'Église russe. Dans l'Église latine, où le clergé n'est point de la môme façon divisé en deux classes, le prêtre s'est encore trouvé trop exposé à l'omnipotence de l'évêque pour ne pas chercher un abri contre elle. Cette protection que, depuis la Révolution, il ne pouvait réclamer de l'État, le clergé inférieur l'a demandée à Rome. C'est là, on le sait, une des causes de l'ultramontanisme parmi le clergé français. N'ayant ni chef national ni souverain pontife étranger, le clergé russe n'a eu contre le despotisme épiscopal d'autre refuge que le recours au gouvernement cIviK Les garanties que le prêtre catholique a cherchées auprès du pape dans l'ultramontanisme, le pope orthodoxe les a trouvées auprès du tsar dans l'intervention de l'État. Si l'autorité de l'État pèse sur le haut clergé, elle abrite le clergé inférieur: pour la plèbe ecclésiastique l'ingérence gouvernementale est peut-être moins un joug qu'une protection.

Il y aurait beaucoup à faire pour rendre à l'Église plus de vie et plus de liberté, car les deux choses ne sauraient guère aller l'une sans l'autre. On s^st souvent, en Russie même, préoccupé des moyens de relever l'autorité spiri- tuelle. Suivant un conseil des Âksakof et des Katkof, le gouvernement impérial s'est décidé à rendre à la hiérarchie un droit, de tout temps suspect à la plupart des gouver- nements. Les évoques, que le Règlement de Pierre le Grand s'attachait à maintenir isolés, ont été autorisés, il serait peut-être plus juste de dire, ont été invités à se réunir en assemblées régionales. L'Église russe a ainsi revu ce que l'Église de France n'a pas connu depuis long- temps, sauf un moment sous la deuxième république, des

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220 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

conciles provinciaux. Il faut dire que ces conciles russes ne peuvent siéger, ni délibérer, ni rien publier qu'avec la permission du Synode, autrement dit du gouvernement. Kief, Yilna, Kazan, Irkoutsk même, plusieurs des capitales régionales de l'empire ont assislé à des assemblées de cette sorte. Il est vrai que, selon l'impulsion donnée à l'Église par la main des hauts procureurs, ces assises épiscopales se sont peut-être moins préoccupées des intérêts du clergé et des réformes intérieures de l'Église que de prosély- tisme. Quelques orthodoxes de tendances slavophiles avaient, sous Alexandre III, préconisé la réunion à Moscou d'un concile national de toutes les Russies, voire d'un con- cile œcuménique de tout l'Orient, destiné à resserrer les liens des Églises de rit grec et la solidarité du monde ortho- doxe. Les questions à débattre auraient beau ne pas lui manquer, il est douteux que les tsars russes soient de long- temps curieux de provoquer un pareil concile, ou les gou- vernements étrangers pressés d'y envoyer leurs évêques. En dehors du renouvellement des conciles provinciaux, bien des réformes pourraient être introduites dans l'Église, si les mœurs publiques étaient mûres pour elles. On pour- rait, selon le vœu de certains publicistes, rétablir les élec- tions ecclésiastiques; on pourrait, en presque toutes choses, revenir à l'antique discipline. En admettant qu'un pareil retour au passé fût toujours un progrès, ce serait assuré- ment moins malaisé dans l'Église gréco-russe que dans l'Église catholique romaine. Dans Tune, la centralisation dérive d'un principe théologique; elle vient de l'intérieur, du cœur même de l'Église; dans l'autre, la centralisation n'a qu'un principe politique ; elle vient du dehors, du pouvoir civil. On pourrait faire bien des choses dans l'orthodoxie russe, si les mœurs s'y prêtaient; mais les mœurs s'y prêtent peu. En tout cas, s'il est un pays où la société religieuse ne se puisse isoler de la société civile, c'est la Russie. Les mœurs religieuses ne s'y pourront transformer qu'avec les mœurs politiques.

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DE LA RÉFORME DE L'ADMINISTRATION ECCLÉSIASTIQUE, 221

Ce que peuvent désirer les amis de TÉglise, ce n'est pas l'abrogation des institutions existantes, c'est leur élargis- sement progressif de manière qu'elles restent en harmonie avec les besoins spirituels aussi bien qu'avec le gouverne- ment civil. En gardant la surveillance de l'administration ecclésiastique, l'État se devrait interdire d'user du pouvoir séculier dans un intérêt confessionnel et d'user du clergé dans un intérêt temporel. Selon l'expression d'un des plus éloquents panégyristes de l'orthodoxie, « la foi ne doit pas être subordonnée au but extérieur et étranger d'un étroit conservatisme officiel. Il n'est pas bon que l'Église soit chargée de bénir et de consacrer tout ce qui existe dans l'ordre politique à un moment donné*. » L'intérêt de la religion demande que l'intervention de l'État dans les affaires ecclésiastiques soit réglée et discrète; l'intérêt de l'Église et l'intérêt du pays s'opposent également à ce que l'État abdique toute influence dans TÉglise. L'abandon prématuré de l'Église à elle-même la livrerait à l'ignorance et à la routine. Dans l'opinion vulgaire, la principale cause de la torpeur séculaire de l'Église russe est sa dépendance du pouvoir civil. L'observateur aboutit souvent à de tout autres conclusions; il découvre que, dans la Russie moderne, la plupart des progrès, la plupart des réformes de l'Église ont été dus à Tinitiative de TÉtat. 11 y a pour cela deux raisons. La première, c'est que Tesprit ecclé- siastique est généralement conservateur, stationnaire ; que, pour l'amener à des réformes, il faut le plus souvent des influences extérieures. La seconde c'est que, en Russie, l'initiative est presque toujours partie d'en haut, du trône; c'est que, grâce au contact avec l'Occident, le pouvoir s'est trouvé plus éclairé que la nation. Ce fait historique s'est imposé à l'Église comme à l'État.

Chez un peuple aussi foncièrement religieux, l'Église a le droit de revendiquer sa part dans la grande œuvre du

1. G. Samarine, Introductioti aux œuvres de Khomiakof,

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222 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

renouvellement national; si elle n'y a pas coopéré davan- tage, si bien des projets sont restés stériles, bien des mesures mal exécutées, la faute n'en est pas toujours à rÉtat, elle est parfois aux sourdes résistances ou aux répugnances de l'Église. Cette Église, en apparence si dépendante, si docile, a, vis-à-vis du pouvoir, plus de moyens de défense qu'il ne le semble; quand elle n'en a point d'autre, il lui reste la force d'inertie. Dans la société ecclésiastique plus qu'ailleurs, la routine, les traditions, l'esprit de corps font obstacle aux innovations. Le pouvoir ne peut guère agir sur l'Église que par l'Église, par la hiérarchie. Au lieu d'être entravées par l'immixtion de l'État, les réformes ecclésiastiques peuvent aussi l'être par la timidité, par l'incurie ou la faiblesse du pouvoir. Le gouvernement n'aime point à provoquer le déplaisir du Saint-Synode ou le mécontentement du clergé; il redoute surtout de blesser l'ignorante piété du peuple. C'est ainsi qu'a été ajournée plus d'une réforme, comme l'émancipa- tion des raskolniks, la sécularisation de la justice ou des registres de l'état civil, l'adoption du calendrier grégorien, la suppression de la censure spirituelle. En pareille matière, nous ne saurions trop le répéter, l'autocratie n'est pas omnipotente : les mœurs sont plus fortes que l'auto- crate. L'empereur a, si l'on veut, le gouvernement de l'Église; il ne peut l'exercer qu'en en respectant les tradi- tions, et parfois les préventions.

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CHAPITRE VIII

Le clergé noir, les couvents et les moines. — Division dn clergé en deux classes. Saprématie du clergé monastique. — Caractères du monachisme russe. — Son manque de variété. Son importance historique. — Les grands couvents nationaux. — Petit nombre relatif des religieux des deux sexes. — Le recrutement des moines. Leur genre de vie. — Comment les couvents sont devenus une institution d'État. — Leur classification. — Leurs biens et leurs ressources. — Leurs œuvres. — Les couvents de femmes. Les béguines. Les sœurs de charité.

En Russie, le clergé n'est pas seulement un corps, c'est une classe. Jusqu'à une époque toute récente, ce n'était pas seulement, comme en France avant la Révolution, un des ordres de l'État, c'était une caste. Cette caste, long-

  • temps fermée et encore aujourd'hui héréditaire, reste une

des quatre ou cinq classes [Sosloviia) entre lesquelles se partage la nation. Elle se subdivise elle-même en deux groupes, en deux classes dififérentes et souvent rivales : les popes et les moines, le clergé séculier, paroissial, et le clergé régulier monastique, ou, selon l'expression vulgaire, le clergé blanc et le clergé noir. Cette désignation ne répond point à la différence des costumes. Si les moines sont vêtus de noir, le» prêtres séculiers ne sont pas vêtus de blanc; ils mêlent seulement au noir des couleurs brunes ou fon- cées. Moines et popes portent également une longue barbe et de longs cheveux; le principal insigne des premiers est le grand voile noir, qu'ils laissent pendre en arrière sur leur haute coiffure.

Entre ces deux clergés, la distinction fondamentale est

I. Vo)ez t. I, livre V, ch. i.

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224 LA RUSSIE ET I^S RUSSES.

le mariage. Le clergé noir est voué au célibat, le clergé blanc, celui qui forme proprement la caste, est marié. Celte opposition, cette sorte de dualisme du sacerdoce se ren- contre dans toutes les Églises d'Orient, chez les Orientaux unis à Rome comme chez les autres. Il n'y a, croyons-nous, d'exception que chez les Grecs melchites de. Syrie, où, selon l'esprit de Rome, le clergé célibataire a fini par évincer le clergé marié et par le supprimer. Chez quelques peuples orthodoxes on pourrait un jour voir un changement inverse.

Dans toutes ces Églises orientales, la tradition réserve Tépiscopat au célibat; c'est là le principe de la domination du clergé régulier, de la dépendance et parfois de la jalousie du clergé marié. En toute confession, lorsque, près du sacerdoce ordinaire, s'est formée une milice religieuse spéciale, il y a eu des rivalités entre le gros de l'armée ecclésiastique et ces corps d'élite. L'Église russe, où tout l'avancement, tous les honneurs étaient le privilège du corps monastique, ne pouvait échapper à de telles compé- titions. L'antagonisme y est d'autant plus naturel qu'entre^ les deux fractions du sacerdoce le contraste est plus grand, et le passage de l'une à l'autre plus difQcile. Le mariage pour le pope est aussi obligatoire que le célibat pour le moine. Entre l'un et l'autre, la femme est une barrière qui n'est renversée que par la mort ou, rarement, par la séparation volontaire des deux époux.

Chez les deux clergés, la diversité des intérêts a produit la diversité des tendances. Le clergé noir veut maintenir sa domination, le clergé blanc cherche à s'en affranchir : entre eux, c'est une lutte d'influence, une compétition sourde, souvent inconsciente, non une hostilité ouverte et déclarée. Du terrain matériel des intérêts et du pouvoir, la rivalité a parfois passé dans le domaine spirituel, dans la sphère religieuse proprement dite. Ces deux clergés sont, par leur situation même, involontairement attirés vers les deux pôles opposés du christianisme; l'un est plus

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LES MOINES : CARACTÈRES DU MONÂCHISME RUSSE. 225

porté vers la tradition et l'autorité, l'autre vers les inno-* valions et la liberté. Ainsi que nous lavons indiqué plus hauts il y a là, pour l'Église russe, le cadre de deux partis plus ou moins analogues au high church et au low ehurch de l'Église anglicane. Il s'en faut, du reste, que l'Église russe soit aujourd'hui exposée à de pareils conflits. L'ascendant de la tradition et le besoin d'union la préserve- ront longtemps de toute lutte ouverte, de toute scission. Les deux clergés vivront côte à côte sans que le triomphe de l'un soit assez complet pour amener l'anéantissement de l'autre. De ces deux émules, l'un est plus important par le pouvoir, par la science, par son rôle traditionnel, l'autre par le nombre et par son rôle social; l'un a derrière lui un plus grand passé, l'autre a peut-être devant lui un plus long avenir. Nous commencerons par le pre- mier, par le plus élevé, le clergé noir.

Les monastères et les moines ont longtemps tenu une large place dans l'existence de la Russie; aujourd'hui encore ses vastes couvents sont les plus remarquables monuments de son histoire. Dans aucun pays, le rôle des moines n'a été plus considérable ; il n'a pas toujours été le même qu'en Occident. Le monachisme orthodoxe orien- tal n'a point eu de branches aussi multiples, d'inflorescence aussi complexe, que le monachisme catholique latin. Au lieu de se ramifier en une foule de congrégations et d'ordres divers, il a gardé, à travers les siècles, une simplicité archaïque ; il est, à beaucoup d'égards, demeuré primitif. Comme toutes choses, l'esprit monastique a eu moins de mobilité, de variété, de fécondité, en Orient qu'en Occident. Les Russes et les Grecs n'ont connu que les premières phases du monachisme, celles du moyen âge antérieur à saint Bernard, ou, au moins, à saint Dominique et à saint François. Des deux grandes directions de la vie religieuse, la vie aclive et militante, la vie contero-

1. Voy. même livre, chap. ii, p. 95.

m, 15

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226 L.V RUSSIE ET LES RUSSES.

plative et ascétique, les moined d'Orient ont toujours préféré la seconde, sans doute la mieux adaptée à l'esprit oriental. Chez eux, Marthe a toujours été sacrifiée à Marie.

C'est pour la pénitence et l'ascétisme, pour la prière et la méditation que se 'sont fondés la plupart des couvents orthodoxes. Ce n'est ni le besoin de se grouper pour la lutte, ni le zèle du bien des âmes, c'est l'amour de la retraite, c'est le renoncement au monde et è ses combats qui ont jadis peuplé les couvents de la Russie. Les enne- mis auxquels on y venait livrer bataille, c'était, àTcxemplc des rudes athlètes de la Thébaîde, la chair rebelle et le dragon tentateur, sans autres armes que la prière et le jeûne. N'est-ce pas ainsi, à force de macérations, que les ermites de Petchersk ont mérité d'être appelés « des anges terrestres et des hommes célestes »? Le moine russe n'avait en vue ni l'activité intellectuelle, ni le travail manuel, ni la charité, ni la propagande, mais son salut personnel et l'expiation des péchés du siècle.

« La mission des moines, disaient encore, sous Nicolas, au théologien Palmer, les religieux de Troïtsa, n'est ni l'étude ni le travail d'aucune sorte; leur mission est de chanter les offices, de .vivre pour le bien de leurs Ames et de faire péuilence pour le mondée » Et ils ajoutaient que Tascétisme était le nerf du christianisme, se vantant d'y être demeurés plus fidèles que les Latins, y voyant une inarque de la supériorité de leur Église. A certains de ces moines de Saint-Serge, les deux vices séculaires des monastères orientaux, l'ignorance de l'esprit, la saleté du corps, semblaient presque une vertu de leur état. Quand Palmer, après avoir passé quelques jours dans leurs cellules, se plaignait des insectes et de la vermine, ses hôtes lui répondaient, d'accord à leur insu avec notre Benoît Labre, que, dans un couvent, ces créatures avaient

1. \V. Palmer : Xotes of a visit tn ihe Riissian Church. p. 200-201.

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LES MOINES : CARACTÈRES DU MONACHISME RUSSE. 327

leur utilité, comme instrument de mortification et exercice de patience. Pour le moine du peuple, l'idéal du religieux est toujours l'anachorète du désert ; c'est le stylile sur sa colonne * ou le gymuosophiste chrétien, uniquement vêtu de sa longue barbe, qui figure encore dans les peintures des couvents russes ; ce sont les saints ensevelis vivants dans les catacombes de Kief. Les noms des monastères rappellent la Thébafde; les plus grands portent celui de laure {lavra)y les petits ceux de skyte ou dé désert {poitëtynia). Leurs cryptes et leurs catacombes sont moins la tombe des morts que la demeure des anciens anachorètes retirés dans les grottes k l'exemple des Pères du désert. Les cavernes, telles que le sacro-speco de saint Benoit à Subiaco ou la cueva de saint Ignace à Manresa, semblent avoir conservé, sur l'imagination religieuse du peuple, leur antique attrait. Dans le voisinage du skyte de Gethsèmani, près de Troîtsa, l'on peut visiter les catacombes où de modernes émules des saints de Kief se sont enfouis des années, dans des cellules souterraines, loin des hommes et de la lumière du jour. En Crimée, au monastère de l'Assomption, près de Bachtchi-Saraï, des moines se sont établis, entre le ciel et la terre, dans des grottes aériennes pratiquées aux flancs du rocher et reliées entre elles par de frêles galeries de bois. Ce couvent de troglodytes n'a point un siècle d'existence. Le goût de la vie d'ermite n'est pas éteint dans le peuple ; si l'État n*en autorise plus la fondation, les sectaires dissidents s'érigent parfois encore des ermitages dans les contrées écartées.

Avec de telles tendances, une seule règle monastique suffisait, comme, en Occident, a longtemps suffi le seul ordre de Saint-Benott. En Russie, ainsi que dans tout l'Orient, règne la règle de Saint-Basile, dont les dispositions moins précises, moins systématiques, ne se peuvent com- parer aux constitutions savamment coordonnées de la

1. L'Église russe compte deux saints stylileS; saint Cyrille de Tourof et un saint Nikita^ tous deux du douzième siècle. __

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228 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

plupart des ordres ou congrégations catholiques. Cette règle, rédigée en forme de réponses à des questions de oute sorte, ne Tait guère que poser les bases de la vie monastique sans l'enserrer dans d'étroites observances. Pour la vie religieuse, comme pour la foi, la Russie n'a rien ajouté à ce que lui apportèrent les Grecs : elle n'eut aucun ordre qui lui fût propre. Les couvents russes eurent beau subir, à différentes époques, diverses réformes, il n'en sortit rien d'original. Leur idéal demeura toujours en arrière ; leurs modèles furent toujours au dehors. C'est ainsi qu'au onzième siècle, un moine, du nom de Théodore, introduisit aux Grottes de Kief, d'où ils se répandirent au loin, les statuts du monastère constantinopolitain de Stou- dion, avec la pratique de la vie commune. Les milices reli- gieuses de la Russie n'ont jamais offert celte prodigieuse variété de troupes, d'armes, d'uniformes de toute couleur, qui a donné tant d'éclat et de puissance aux armées monas^ tiques de l'Occident. Par suite, les monastères russes n'ont rien connu de comparable aux grandes flgures de moines pacifiques ou batailleurs, hommes d'action, hommes de plume, au besoin hommes d'État, qui ont tant remué le monde latin. La Russie a eu des moines; elle n'a pas eu d'ordres religieux. La Russie a eu des couvents ; elle n'a pas eu de ces fédérations, de ces républiques monacales qui, dans la nation et dans l'Église, formaient comme des États spirituels. De même que chez nos Bénédictins, les monastères russes ont quelquefois été des colonies, partant des dépendances les uns des autres, mais de ce groupe- ment n'est sortie aucune puissante congrégation. La vie monastique a ainsi manqué & la fois de variété et de cohésion, de diversité et d'unité. Par là, les moines n'ont pu donner à la société et à la civilisation ni les mômes secours, ni les mômes embarras qu'en Occident,

Pour avoir été moins variée, l'influence des monastères en Russie n'a pas été moins profonde. Les couvents ont eu, dans la formation de la nation et de la culture russe,

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LES MOINES : LEUR RÔLE HISTORIQUE. iî9

un rôle analogue à celui des moines de SaintCôlombaA ou de Saint-Benott dans l'Europe catholique. De mèaiù qu'en Gaule et en Germanie, les moines ont été les pion- niers de la civilisation aussi bien que du christianisme. Ck)nyertissant les tribus barbares et défrichant les landes ou les foréls, ils ont, sur leurs pas, attiré les colons russes au fond des solitudes du nord et de l'est. Plus d'une ville a eu pour noyau un monastère. Plus d'une foire longtemps célèbre a commencé aux portes d'un couvent. Ainsi la foire de Makarief, aujourd'hui transportée à Nijni-Novgorod. En Russie aussi, les cloîtres ont été l'asile des lettres, apportées de Byzance par les moines grecs. Peu de nos abbayes se pourraient, à cet égard, comparer à Petchersk de Kief, où écrivaient' Nestor et les premiers annalistes ^ S'il est un pays qui ait été fait par les moines, c'est la Russie.

Les couvents y ont un caractère plus national que partout ailleurs. Dans la vie monastique, comme en toutes choses, la religion s'est davantage identifiée avçc le peuple. Pen-» dant les luttes contre les Tatars, contre les Lithuaniens et les Polonais, les monastères ont été le principal rempart de la nationalité dont, par la difîusion du christianisme, ils avaient été l'un des principaux facteurs'. L'histoire de la Russie revit presque tout entière dans deux grandes laures : Petchersk, le couvent des catacombes des bords du Dniepr, symbolise et résume la première période de l'exis- tence nationale ; Troïtsa la seconde. Petchersk personnifie l'àge de Kief, Troïtsa l'âge de Moscou. Les monastères de Russie étaient des citadelles ; beaucoup gardent encore leurs murailles crénelées : ce sont les châteaux forts du

1. Les moines de Kief ont beau montrer, dans leurs catacombes, le tombeau de saint Nestor^ Tannalisto {létopisct8)f la paternité de la Chronique de ce nom reste douteuse; ce qui Test peu, c*est qu'elle a été écrite par les moines. Voy. L. Léger : Chroniqut dite de Nestor.

2. Il en a été de même chez la plupart des peuples orthodoxes, chez les Grecs et chez les Serbes, chez les Bulgares notamment. Des couvents, comme celui de Rilo, ont été le refuge du slavisme dans les Balkans.

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230 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

moyen âge russe. Les plus grands sont de vraies villes contenant de nombreuses églises ou chapelles : Petchersk en a 16, Troîtsa 14, Solovetsk 7. Rien du reste, dans ces laures russes, de comparable aux merveilles d'architecture de nos gothiques abbayes de France, d'Angleterre, de Portugal.

A défaut de la beauté de l'art, beaucoup de ces monas- tères ont le charme du pittoresque. En Russie, comme partout, les moines ont choisi les plus beaux sites. Les ermitages se sont posés au bord d'un fleuve ou d'un lac, parfois dans une lie ; les cénobites ont occupé les clai- rières des forêts ou les oasis boisées des steppes. Troîtsa élève au bord d'un ravin ses grosses tours de briques rouges, qui ont arrêté les Polonais, maîtres de Moscou, et servi d'abri à Pierre le Grand contre les streltsy en révolte. Dans une de nos visites à ce sanctuaire national, le moine qui nous faisait faire le tour des murs nous montrait par les embrasures l'emplacement des tentes et des canons polonais, auxquels répondaient les canons du monastère (1608-1609). A Petchersk^ de Kief, le site est plus grandiose, les souvenirs plus légendaires. Ce couvent, berceau du monachisme russe et séjour de saints innombrables, dresse ses clochers roses et ses coupoles d'or ou d'azur étoile sur les collines de la rive droite du Dniepr. Au pied du monastère, de l'autre côté du grand fleuve, s'étend un paysage vert, aussi plat et aussi vaste que la mer; au- dessous sont les noires catacombes où vécurent les vieux anachorètes, où leurs corps reposent debout Dans ces galeries sépulcrales, aussi étroites que les voies des catacombes romaines, se presse au matin la foule des pèlerins. Dirigés par les moines, ils s'enfoncent en longues flles dans le mystérieux labyrinthe, chacun un cierge à la main, écoulant l'écho du plain-chant slavon qui accom- pagne la liturgie dans les églises souterraines. De la niche

1 . Pclcherskii monaatyr, le couvcnl des grollcs; de pechtchcra, pelchcraj cavilc. ca\crnc.

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LES COUVENTS, LEUU RÉPARTITIOX, LEUR NOMBRE. 231

dont ils font leur tombeau, après en avoir fait leur demeure, les saints ascètes, murés dans la paroi, tendent une main desséchée aux baisers des fidèles.

D'autres monastères à peine moins illustres, Simonof, DonskoT et Novospaski, dont les murs ont arrêté les Tatars aux portes de Moscou, Saint-George de Novgorod, l'Assom- ption de Tver, Solovetsk, sur la mer Blanche, rappellent aussi de glorieux souvenirs et attirent également de nombreux pèlerins. Ces sanctuaires rehaussent aux yeux du peuple les contrées ou les villes qui les possèdent. Pierre le Grand, malgré son peu d'amour des moines, ne voulut pas laisser sa nouvelle capitale sans cette sorte dé consécration. Pour rattacher à la sainte Russie le sol à demi finnois de sa ville au nom allemand, le réformateur fit porter de Vladimir à Pétersbourg les reliques du saint Louis russe, Alexandre Nevski : le kniaz victorieux des Suédois, non loin de la Neva, pouvait sembler le précur- seur du vainqueur de Charles XII. Autour du tombeau du saint national s'éleva, aux portes de la capitale, un vaste couvent qui, pour les richesses et les privilèges, fut mis au rang de Troïtsa et de Petchersk.

Sauf les grandes laures, la population des cloîtres n'est plus aujourd'hui ce qu'elle fut autrefois. Le peuple y afflue en pèlerinage, les moines qui s'y enferment sont relative- ment en petit nombre; souvent ils semblent n'ôlre'^plus que les gardiens de ces forteresses religieuses, jadis habi- tées par des milliers d'hommes. La décadence graduelle du monachisme est déjà indiquée par la répartition géogra- phique des monastères. A cet égard, une carte de la Russie monastique serait instructive. On y verrait marquées les différentes étapes de la colonisation slavo-russe. Le nom- bre des couvents est en rapport non avec la densité, mais avec Tancif nneté de la population. La plupart se groupent à l'entour des vieilles capitales ou des vieilles républiques, de Kief,de Moscou, des deux Novgorod, de Psk6f,deTver,de Vladimir. Dans les régions de colonisation récente, dans la

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232 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

terre noire ou les steppes du sud, les couvents sont rares. Les Russes en établissent cependant toujours quelques-uns dans les contrées nouvellement colonisées; ainsi en Crimée, ainsi dans le Caucase où les moines russes ont repeuplé des cloîtres abandonnés depuis des siècles ; ainsi en Sibérie et en Asie Centrale. Dans ces régions écartées, les couvents sont d'ordinaire fondés et dotés par l'État, comme des établissements d'intérêt public, servant de point d'appui à la colonisation et à la russiQcation ^

Chaque évéché possède au moins un monastère dont le supérieur est membre de droit du consistoire diocésain. Il y a aujourd'hui, dans l'empire, environ 550 couvents, con- tenant près de 11 000 moines et près de 18 000 religieuses, soit moins de 29 000 personnes pour le clergé noir des deux sexes*. Un pareil chiffre, pour un pareil empire, n'a de quoi alarmer personne, d'autant que, si le nombre des reli- gieuses tend à croître, le nombre des moines reste sla- tionnaire. Il n'y a là rien de comparable au spectacle offert naguère par TEspagne ou l'Italie. En dépit des obstacles de tout genre apportés chez nous au recrutement des con- grégations, la Russie orthodoxe, avec une population de fidèles presque double, compte cinq ou six fois moins de religieux, de frères ou de sœurs de toute sorte que la France catholique ; peut-être en a-t-elle moins en réalité que la minuscule Belgique. Ce qui ne se retrouve guère qu'en Rus- sie, ce sont les vastes cités monastiques, telles que TroUsa ou Petchersk, encore peuplées de centainesde moines. Elles font revivre à nos yeux les légendaires colonies d'ascètes de l'Orient ou des lies de Lérins. La laure des catacombes de Kief contient six cents moines ou novices. Dans la

1. Le monaslère d'Issik-Koul, construit aux frais du Trésor, au Turkeslan, a ainsi été doté, sou^ A|exandre III, de terres fertiles et de pêcheries.

2. D'après les comptes rendus du procureur du Saint-Synode (déc. 1886)i la Russie possédait 780 couvents d'hommes, comptant une population de 6772 moines etde4l07 novices, soit en tout 10 879 religieux, — et 171 couvents de femmes, renfermant 4941 nonnes et 12 966 novices ou sœurs converses, soit en tout 17 907 religieuses.

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LES COUVENTS : MOINES RUSSES DE L'ATHOS- 233

même province, un couvent do femmes, dit de Florovo, renferme près de cinq cents religieuses. Une remarque encore à faire, c'est qu'en Russie, comme dans la France de l'ancien régime, il y a plus de couvents d'hommes que de couvents de femmes, ce qui, du reste, n'empêche pas les religieuses de l'emporter aujourd'hui par le nombre.

Aux moines officiellement enrégimentés dans les monas- tères de l'empire, il faut ajouter les irréguliers du cloître, les Russes enrôlés dans les couvents du dehors, au Hont-Âlhos notamment. Un des vingt « couvents chefs » de la Sainte Montagne, le Pantalémon ou Rossicon, en abrite quatre ou cinq cents. D'autres occupent les couvents de Saint-André et du Prophète-Élîe, ou mènent isolément la vie de solitaires *. Anachorètes ou cénobites, ces moines russes de l'Athos sont, pour la plupart, venus à l'Agion Oros en simples pèlerins, quelques-uns encore enfants. La beauté du site, la douceur du climat, la facilité de l'existence, la contagion d'une pieuse oisiveté les ont retenus. Ils vivent là en liberté, dans une molle contem- plation, entre l'azur du ciel et lanappe bleue de la mer Egée, loin des règlements et du contrôle du Saint-Synode impé- rial. Le gouvernement de Pétérsbourg, tout en les soutenant dans leurs démêlés avec les caloyers grecs, ne daigne pas leur reconnaître le titre de moines, car les lois interdisent de prendre le voile sans autorisation. Il se défie de ces libres colons de la vieille république monacale. Loin d'en encou- rager l'émigration, il les traite à l'occasion en déserteurs ; il leur a plus d'une fois interdit le voyage et les quêtes dans la mère patrie. Les moines russes de l'Athos, au besoin déguisés en laïcs, n'en continuent guère moins à faire en Russie de fructueuses collectes. Quêter pour les ermites de l'Athos est une ressource des aventuriers avides d'exploiter la crédulité populaire.

1. Outre le Pantalémon, deux autres des grands monastères de l'Athos, le Zdgraphos et le Ghilaotari; occupés par des Serbes et des Bulgares, forment comme un avant-poste slave sur la Ghalcidique grecque.

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234 h\ RUSSIE ET LES RUSSES.

Malgré la faveur que lui témoigoe encore le peuple, le monachisme, en Russie comme dans tout l'Orient, est en déclin, moins cependant qu'en Grèce et dans les autres Etats orthodoxes où les couvents, déjà bien réduits de nombre, sont menacés d'une prochaine disparition. Ce n'est pas seulement que notre civilisation est mortelle à Tascétisme oriental ; que l'activité ou la sécurité de la vie moderne éloigne du cloître beaucoup des âmes qui venaient y chercher un asile ; c'est que, en Orient, la vie religieuse ne s'est point, comme chez nous, successivement adaptée à toutes les évolutions de la société pour les seconder ou les arrêter ; c'est qu'elle ne s'y est point renouvelée par le travail ou par la charité.

En outre, les deux faits qui dominent l'histoire ecclésias* tique de la Russie moderne, le schisme ou raskol et l'in- stitution du Saint-Synode, ont été presque également défa- vorables aux monastères. Le raskol a éloigné d'eux la portion la plus fervente du peuple ; le synode les a tenus dans une dépendance peu propice & la vie religieuse. La faveur que, à son origine, le schisme rencontra dans plu- sieurs d'entre eux, à Solovetsk par exemple, amena l'Église et rÉlat à soumettre les couvents à un joug étroit. Leur sourde opposition à la réforme de Pierre le Grand fut une autre cause de leur décadence. Le pouvoir s'appliqua & diminuer le nombre, la richesse et l'influence de ces re- fuges des idées anciennes. Toutes les restrictions qui se peuvent apporter à la vie monastique, sans abolir les monastères, Pierre et ses successeurs les imposèrent. La loi en garde encore la trace. Un homme ne peut prononcer de vœux qu'à trente ans, une femme qu'à quarante. On ne peut entrer dans le cloître qu'après s'être libéré de toute obligation envers l'État, la commune ou les particuliers. Le moine doit renoncer aux privilèges de sa classe, à toute propriété immobilière, à tout héritage. Un instant, Biron, le favori protestant d'Anne Ivanovna, ne permit la prise du voile qu'aux prêtres veufs et aux soldats en congé; les vo-

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LES couvents; restrictions a L\ vie monastique. 235

cations ne furent admises qu'avec l'autorisation du Saint- Synode. Vers 1750 il y avait encore sept cent trente-deux couvents d'honunes; ils furent réduits à moins de deux cents.

On s'attaqua non seulement au nombre et aux biens des moines, mais aussi à leur ascendant religieux. Le Règlement spiriluelj tout en daignant les encourager à l'étude des Écritures, leur défendit, sous peine de châti- ments corporels, de composer des livres ou d'en tirer des extraits. Il leur fut interdit d'avoir dans leur cellule encre ou papier sans autorisation de leur supérieur, attendu, dit le Règlement de Pierre le Grand, que rien ne trouble plus la tranquillité de la vie des moines que leurs insensés ou inutiles écrits. Les religieux ne durent avoir qu'un encrier commun, enchaîné à une des tables du réfectoire, et ne s'en servir qu'avec la permission de leur supérieur. C'étaient là de singulières réformes pour un apôtre des lumières. En cela, comme en beaucoup de choses, Pierre le Grand risquait de compromettre le but par les moyens. Si de semblables procédés ne pouvaient relever les moines, ils réussirent à leur enlever toute influence.

Par un singulier contraste, ces moines tant abaissés conservèrent toutes les hautes dignités ecclésiastiques. A ces couvents, ainsi tenus en suspicion, on a laissé le mono- pole de répiscopat. Le maintien de ce privilège, en de telles conditions, serait une aberration, s'il s'étendait réel- lement à la plèbe monastique. Ce qui l'explique, c'est que le plus grand nombre des religieux n'y ont aucune part, qu'il est réservé à une élite qui souvent n'a du moine que le nom et le costume.

Sous l'unité extérieure de la profession monastique se rencontrent des vocations et des existences fort diverses. Des deux cents ou trois cents hommes qui prennent an- nuellement le voile, une bonne moitié sort de familles - sacerdotales; le reste appartient aux marchands, aux

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236 LA RUSSIE ET I^S RUSSES.

artisans des villes, aux paysans. Le contingent des claiBses dirigeantes, de la noblesse ou des professions libérales est très faible. La vie formaliste du moine russe, presque tout entière absorbée en pratiques machinales, a peu d'attraits pour les natures cultivées. Il se cache cependant sous la robe noire du religieux quelques hommes du monde, d'an-* ciens officiers par exemple. J'ai entendu citer des hégou* mènes qui avaient commandé des régiments avant de commander des couvents. Pareils au P. Zosime des Frères Karamazof de Dostoievsky, ils avaient demandé aux cel- lules d'un monastère la paix ou l'oubli. Les anciens soldats ne sont pas rares parmi les moines; sous le régime du long service militaire, beaucoup de vieux troupiers échan- geaient l'uniforme contre le froc, et la caserne contre le cloître. Parmi les religieux sortis du peuple, plus d'un aurait pu faire la 'môme réponse que le moine de Yologda à l'Anglais Fletcher : « Pourquoi es-tu entré au couvent? lui demandai* l'envoyé de la reine Elisabeth. — Pour manger en paix. »

Dans les monastères se voient en même temps les deux extrémités du clergé, les hommes les plus intelligents et les plus ignorants, les plus cultivés et les plus grossiers. Il entre au couvent des hommes mûrs, de vieux prêtres que l'âge y conduit, qui viennent chercher un asile pour leur vieillesse; il y entre des jeunes gens qui ne prennent l'habit que pour s'élever dans la carrière ecclésiastique. Parmi les recrues fournies par le clergé se rencontrent, à la fois, les sujets les plus brillants et les fruits secs des séminaires. Les uns sont condamnés à un long noviciat et n'arrivent même point toujours à la prêtrise ou au dia- conat (en Russie, comme aux premiers siècles de l'Église, un grand nombre de moines ne sont pas prêtres) ; — les autres ne font que traverser le cloître pour monter à l'épi- scopat et aux dignités de l'Église. Tandis que, en Occident, les religieux renoncent le plus souvent aux honneurs de Tépiscopat et de la prélature, sauf dans les pays de mis-

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LES COUVENTS : DIVERSES SORTES DE MOINES. 237

siens; en Russie^ on vient au couvent pour faire car- rière. A rencontre des pratiques primitives de l'ordre monastique, on prend le voile pour ceindre la mitre.

Après avoir choisi entre TËglise et le monde, les sémi- naristes ont à choisir entre les deux clergés, entre la vie du pope, avec les joies de la famille^ ^t la vie du moine, qui ouvre l'accès des dignités de rËgtise. Jusqu'à une époque récente, les religieux dirigeaient exclusivement les académies ecclésiastiques ; ils n'épargnaient rien pour attirer dans leur sein les jeunes gens de belle espérance. Pendant que le jeune homme hésitait entre les tendres aspirations du cœur et les flatteuses perspectives de Tam- bition, ses supérieurs employaient pour l'amener & eux toutes les fascinations de la piété et toutes les séductions de l'amour-propre. Quelquefois on allait jusqu'à la ruse; on usait, pour le recrutement des moines, du procédé des anciens racoleurs pour le recrutement des troupes du roi. S'il faut en croire un livre qui prétendait dévoiler les mystères des couvents russes S on a vu des supérieurs attirer chez eux un séminariste indécis, le faire boire, lui faire signer une demande d'admission à la profession reli- gieuse ; et le moine sans le savoir se réveillait tonsuré et vêtu de l'habit monastique. Ce fait se passait à l'académie de Moscou, sous le métropolite Platon, au commencement du siècle. De pareils traits appartiennent à un monde déjà évanoui. D'ordinaire, il n'est pas besoin de ces fraudu- leuses habiletés; l'amour-propre et les misères de la vie du pope suffisent, à défaut de la piété, pour faire prendre l'habit religieux aux sujets que désigne le zèle intéressé de leurs supérieurs.

Une fois ses vœux prononcés, rien de plus facile, de plus rapide, que la carrière du séminariste devenu moine. La loi n'admet les hommes aux vœux monastiques qu'à trente ans; pour l'élève des académies, la limite légale s'abaisse

1. Pravoslavnom bélom i tchei^nom Doukhoventsvé v Rossii : l. I, ch. VII.

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238 LA RUSSIE KT LKS RUSSES.

à vingt-cinq ans; pour lui, point de noviciat. Ses études terminées, il est nommé inspecteur ou professeur de sémi- naire ; il devient ensuite supérieur ou recteur, il peut être évoque avant même d'avoir atteint la maturité de l'âge. Ces privilégiés arrivent parfois aux plus hautes dignités sans avoir jamais mené la vie du cloître, sans presque y avoir vécu. A proprement parler, ce sont moins des reli- gieux que des prêtres voués au célibat ; ils ne sont comptés comme moines que parce qu'en Russie le célibat n'est d'ordinaire admis que sous l'égide du régime monastique. Entre ces jeunes savants, désignés par leurs confrères sous le sobriquet d'académiciens, et la foule des moines, il y a peu de relations et peu de sympathies. Bien que sortis du couvent, les évêques ne montrent parfois ni grand souci, ni grande estime de la vie monastique. Près de ces moines mitres, le clergé noir, tout comme le clergé blanc, rencontre moins des frères que des maîtres.

Pour la plèbe des moines, point de carrière, une exis- tence monotone, le plus souvent remplie de pratiques minutieuses. L'entretien de leurs couvents, le service de leurs églises, le chant des longs offices du rite grec, voilà la principale occupation de leur vie ; le travail des bras ou de la tête n'y tient qu'une place secondaire. Selon l'usage des couvents grecs, le noviciat, pour la plupart, ne consiste guère qu'à servir les moines plus âgés. Le novice, comme l'indique son nom russe (poslouchnik), est une sorte de serviteur, on pourrait presque dire de domestique. Aussi novice et frère lai ou frère convers sont-ils en russe synonymes. Rien, dans ces couvents, de la lente et scru- puleuse initiation donnée aux futurs religieux dans les noviciats des ordres catholiques. Le novice russe n'ap- prend guère de la vie monastique que la routine; c'est elle qui le forme à l'existence toute mécanique de la plupart des moines.

Jusqu'à ces derniers temps, le régime de la communauté était rare parmi les moines russes; plusieurs patriarches

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I^S COUVENTS : RÉGLEMENTATION BUREAUCRATIQUE. 239

OU métropolites s'étaient en vain efforcés de le répandre. La plupart des couvents étaient une réunion d'hommes vivant sous le même toit, sans pour cela vivre en commun. On priait ensemble, d'ordinaire on mangeait ensemble, mais chacun avait son pécule, sa part des revenus de la maison, et en disposait à son gré. Le Saint-Synode a l'intention d'introduire dans tous les monastères le régime de la communauté avec une discipline plus sévère. C'est l'autorité ecclésiastique centrale, et, par suite, le gouverne- ment, que regarde la réforme monastique. Les couvents, en Russie, ne sont point des établissements particuliers : c'est une institution nationale, une sorte de service public. Dans un gouvernement autocratique, de pareilles associa- tions ne peuvent vivre qu'à la condition d'accepter la tutelle gouvernementale.

Comme l'Église, la vie monastique a été soumise, par le pouvoir, à la réglemeotation bureaucratique. Loin d'être, comme en Occident, de libres corporations plus ou moins indépendantes, les couvents russes ont longtemps perdu le droit de nommer leurs supérieurs. Ils sont placés sous l'absolue domination du Saint-Synode ; sans l'autorisation synodale, on ne peut fonder un couvent; sans elle, on ne peut admettre un novice à prononcer ses vœux. Jusqu'à une réforme récente, c'était le synode qui nommait à toutes les dignités monastiques. Les postes d'hégoumènes et d'ar- chimandrites, c'est-à-dire d'abbés ou de prieurs, étaient devenus comme des grades de la carrière ecclésiastique. Les monastères étaient souvent donnés à des évéques ou à des aspirants à l'épiscopat; de là un ordre de choses qui n'était pas sans analogie avec les bénéfices et les commendes de l'ancienne France. Les archimandrites ou supérieurs des couvents de première classe étaient des prélats jouissant de gros revenus, ayant des équipages, vivant peu de la vie de leurs moines, alors même qu'ils habitaient au milieu d'eux.

Le Saint-Synode s'est préoccupé de corriger ces abus. En

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240 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

soumettant les monastères à une vie plus sévère, il a promis d'y introduire une administration plus libérale; en appliquant à la plupart des couvents le régime de la corn- munauté; on devait restituer aux religieux rélection de leurs supérieurs. Une telle mesure serait en harmonie avec les grandes réformes civiles. Comme toutes les classes de la nation, les moines retrouveraient, sous l'autorité publique, une partie du self-govemment qui est l'àme des institutions monastiques. Reste à savoir si une telle inno- vation est assez en rapport avec la constitution actuelle de rËglise et de TÉtat pour être sincèrement pratiquée et être réellement profitable aux monastères et au clergé.

Les couvents russes sont officiellement divisés en deux catégories, les couvents subventionnés et les <;ou vents sur- numéraires [zachtainyê)y qui ne touchent rien de TÉtat. Les premiers sont les plus considérables et les plus nom- breux^ : la loi y détermine le nombre des moines. Ces monastères se partagent en trois classes, au-dessus des- quelles s'élèvent les plus illustres couvents de l'empire. Quatre ont reçu l'antique nom de laure : ce sont les trois grands sanctuaires des trois âges de la Russie, Petchersk de Kief, Troîtsa au nord de Moscou, Saint- Alexandre Nevski à Pétersbourg ; on y a ajouté, sous Nico- las, le couvent de Potchaïef en Volhynie, enlevé aux Grecs unis ou Ruthènes. Au-dessous des laures, qui, d'ordinaire, dépendent du métropolite voisin et lui servent de rési- dence, viennent sept ou huit maisons portant le titre de stavropigies : ce sont les seules dont les supérieurs doivent rester à la nomination du Saint-Synode, héritier des pa- triarches*. Après les stavropigies^ qui comprennent les plus

1. D'après les rapports du procureur du Saint-Synode, on comptait 207 cou- vents d'bommes subventionnés et 173 non subventionnés. Pour les femmes les premiers étaient au nombre de 106, les derniers au nombre de 65.

2. Ce nom de stavropigie, en grec (rracupoirVÎYiov, donné aux monastères placés sous la juridiction immédiate des patriarches, fait allusion au rit par lequel le patriarche prenait possession de leur emplacement en y plantant

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LES COUVENTS : LEURS RICHESSES. Î41

vastes monastères de la banlieue de Moscou , se placent les couvents de première classe, qui comptent encore de célèbres sanctuaires, comme Saint-George de Novgorod. Le nombre des moines est généralement en rapport avec le rang du monastère. Dans les laures, le chiffre légal avait été fixé à une centaine de religieux, les novices ou frères lais non compris, ce qui en réalité doublait ou triplait l'effectif monastique. Dans les slawropigies et les couvents de premier rang, le maximum légal descendait à 33 pro- fesses. D'après les réformes récentes, la limitation du nombre des moines a été abandonnée pour les couvents des campagnes et pour les grands monastères urbains. Dans les autres couvents des villes, on se proposait de restreindre le nombre des religieux, de manière à ne plus garder que «ce qui était nécessaire au culte. On pré- tendait ainsi éloigner les moines de Tagitalion des villes, et les ramener à l'esprit de leur institution en les rendant à la solitude des champs. Les couvents de l'* classe ne devaient plus avoir que 18 moines, ceux de à» classe, 13, ceux de 3« classe, 10. Le but de cette réforme était, en diminuant la population des monastères, d'en alléger le budget. Les maisons religieuses étant astreintes au régime de la communauté, l'excédent de leurs revenus devait être em- ployé à l'augmentation du temporel des évoques, en secours aux pauvres du clergé, à la création d'hospices ou d'écoles.

On entend encore en Russie parler des richesses des couvents : il faut savoir ce que sont ces richesses. Les monastères russes ont perdu la plupart de leurs terres, ils ont conservé les objets mobiliers, les présents, les ea;- volOf amoncelés dans leur sein depuis des siècles. Rien en Italie ou en Espagne ne peut plus donner une idée de ces splendeurs; l'or et l'argent revêtent les chAsses des saints et Viconostase de l'autel; les perles et les pierre- ries couvrent les ornements sacrés et les images. A Troïlsa, dans la sacristie ou vestiaire {riznitsa)^ on a, de tous ces m. 16

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^k^ LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

dons sans emploi, joyaux, vases précieux, étoffes tissées d'or et de perles, objets d'art de toute sorte, formé un musée sans autre rival en Europe que la sacristie patriar- cale de Moscou. Outre ce trésor, les caves de Troïtsa con- tiennent encore, dit-on, des amas de perles et de gemmes non montées. Ces richesses apparliennent aux images et aux saints : les moines n'en sont que les gardiens, ils peuvent vivre pauvres au milieu d'elles.

Jadis les couvents possédaient de vastes domaines : les terres et les villages s'étaient accumulés dans leurs mains aussi bien que les pierres et les métaux précieux. Dans la sainte Russie comme partout, l'État dut de bonne heure chercher à contenir l'extension des biens de l'Église. Les propriétés des monastères s'étaient démesurément agran- dies à la faveur de la domination tatare; l'autocratie mos- covite s'en inquiéta dès le quinzième et le seizième siècle. En dépit de leur piété souvent bigote, les derniers princes de la maison de Rurik n'hésitèrent pas à mettre une borne à la mainmorte monastique. Ivan III avait déjà confisqué les biens des églises et des couvents du territoire de Nov- gorod. Ivan IV, au milieu de ses opritchniks et de son ha- rem de la Slobode Alexandra, avait beau mettre sa dévotion à parodier la vie religieuse, le Terrible se plaisait à répri- mander les moines, les poursuivant de ses pédantesques sarcasmes, leur reprochant leur paresse, leur vie molle et déréglée, attribuant leurs vices à l'excès de leurs ri- chesses. Sous son règne, le concile de 1573 fit défense aux monastères les plus opulents d'acquérir des terres nouvelles ; le concile de 1580 étendit cette interdiction à tous lescouvenls. Le clergé régulier etséculier, menacé dans sa fortune, recourut naturellement à ses armes spirituelles. A la liturgie furent ajoutés des anathèmes contre les spoliateurs de l'Église. Dans un missel du diocèse de Rostof de 1642, se trouve en marge de ces anathèmes cette annotation à l'usage du protodiacre : « Chante fort' ».

1. Voiglasi velmi ^ Rouaskata Siarina, fév. 1880, p. 207.

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LES COUVENTS : LEURS BIENS. 243

Ces solennelles imprécations lancées par la voix de ton- nerre des diacres ne réussirent pas à conjurer la sécula-» risalion. Le tsar Alexis relira aux moines l'administration de leurs terres; Pierre le Grand s'adjugea le meilleur de leurs revenus; Pierre III entreprit de confisquer tous les biens de l'Église ; Catherine II ne les rendit au clergé que pour s'en faire concéder l'abandon par les autorités ecclé- siastiques. Les biens incamérés par l'amie de Yoltaire, en 1764, comprenaient un million d'âmes, les femmes non comprises, selon le système de dénombrement des serfs. Les deux tiers appartenaient aux moines : Troîtsa seul avait 120000 paysans mâles. Solovetsk possédait presque toute la côte occidentale de la mer Blanche, avec des sa- lines, des pêcheries et une flotte de cinquante voiliers. Aux couvents de tout ordre la tsarine ne laissa que quelques terres sans serfs, des moulins, des prairies ou pâturages, des étangs pour la pêche, des bois pour le chauffage.

En s'emparant de la plus grande partie des biens des monastères, l'Etat s'était engagé à contribuer à l'entretien des moines. De là l'allocation « aux laures et monastères » qui figure encore au budget impérial. Cette subvention montait, en 1875, à 440000 roubles; en 1887 elle était ré- duite à 402 000. Celte somme était inégalement répartie entre plus de 300 monastères, habités par 5500 moines ou frères lais, et par au moins autant de religieuses ^ Chacun des couvents subventionnés ne recevait guère en moyenne

1. Outre les allocations servies aux couvents indigènes^ le gouverne- ment russe accorde fréquemment, par Torgane du Saint-Synode ou du minis- tère des affaires étrangères, des subventions ou des secours aux couvents orthodoxes de Vélranger. Une partie en peut être prélevée sur les revenus des c couvents dédiés ». Il reste, en effet, dans les provinces d'acquisition récente, en Bessarabie notamment, de vastes propriétés affectées, avant la domination russe, à Tentretien de certains couvenls des lieux saints, de rAlhOB, du SinaT, de Roumanie. Ces biens, légués, pour la plupart, par les hospodara moldo-valaques, ont été placés sous Tadminislration du Blinîstère des domaines. Ils ont donné lieu à des difficultés entre le gouvernement rou- main et le gouvernement russe, qui, dans l'emploi de leurs revenus^ ne a'est pas toujours conformé aux volontés des donateurs.

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2^4 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

qu'un millier de roubles, c'est-à-dire à peine de quoi en- tretenir une de ses églises. En fait, pour une trentaine des couvents subventionnés, l'allocation gouvernementale ne dépassait pas 500 roubles, tombant pour quelques-uns à 20 roubles. Calculés par tète de religieux, les subsides annuels du gouvernement n'atteignaient pas en moyenne 4 roubles, soit, au cours du change, moins d'une dizaine de francs. Si sobre que soit leur table, il est clair que ce n'est pas avec une pareille dotation que peuvent vivre les monastères et les moines. Aussi entend-on souvent ré- clamer la suppression de ces subventions de l'État, d'au- tant que les monastères subventionnés sont parfois les plus riches. Les défenseurs des couvents répondent que ces allocations du Trésor ne sont qu'une maigre indem- nité des biens qui leur ont été enlevés. . Ces biens confisqués au dix-huitième siècle, les monas- tères russes sont parvenus à les reconstituer, en partie au dix-neuvième siècle. C'est là un phénomène qui n'a rien d'étrange; il s'est reproduit partout sous nos yeux; la générosité de la foi et l'avare économie de la vie reli- gieuse suffisent à l'expliquer. En enlevant leurs biens aux couvents, le gouvernement russe leur a laissé ou leur a rendu la faculté d'en acquérir de nouveaux. L'État a op- posé d'autant moins d'obstacles à la reconstitution de la fortune monastique que, grâce à Torganisation de l'Église, l'emploi de cette fortune n'échappe pas entièrement au contrôle du gouvernement.

. Comme institution de l'Étal, les monastères jouissent de la personnalité civile; pour chaque acquisition de terre, à titre onéreux ou gratuit, il leur faut toutefois une autorisa- tion. Non content de leur permettre d'accepter les iibéra- lités des particuliers, l'État a parfois lui-même concédé aux moines des domaines pris sur les biens de la cou- ronne. On calcule que, de 1836 à 1861, le gouvernement impérial a ainsi distribué, entre 180 couvents, 9000 désia- tines de terres ou de prairies, et 16 000 désialines de

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LES COUVENTS : LEURS BIENS. 245

foréls *, Vers la fin du règne d'Alexandre II, les propriétés territoriales du clergé noir étaient évaluées & près 'de 156000 désiatines, et, depuis, elles ont dû grandir encôlre. Les monastères du gouvernement de Novgorod possédafent ensemble environ 10 000 désiatines; Saint-Serge seul en possédait 7000. Pour apprécier celte fortune immobilière, il ne faut pas oublier qu'en Russie, dans le nord surtout^ où sont situés la plupart des couvents, il y a nombre de terres de 50 000, voire de 100 000 hectares et plus; et que souvent les revenus de ces immenses domaines sont infé- rieurs au revenu d'une ferme vingt fois moindre en Occi*, dent. Il n'en est pas moins vrai que certains couvents sont redevenus de grands propriétaires, à telle enseigne que l'on a pu se demander s'ils n'avaient pas le droit d'être représentés aux assemblées territoriales (zemstvos).

Ces terres ne forment, en tout cas, que la moindre partie de la fortune ou des revenus des monastères. Beaucoup possèdent en outre des capitaux que leurs supérieurs font valoir au mieux de leurs intérêts. On disait, il y a quelques années, que Solovctsk, celle ultima Thulé du monde mo- nastique, Solovetsk de la mer Blanche, cet asile classique de la vie ascétique, avait perdu 600 000 roubles dans la banqueroute de Skopine*. Plusieurs couvents des deux sexes ont été victimes du môme sinistre financier. Abbés et abbcsses, avec une avide ingénuité fréquente chez les gens d'Église, avaient confié leurs économies à cette banque municipale qui servait aux déposants un intérêt de 6 1/2, Les affaires d'argent, les placements de capitaux sont, dans la sainte Russie comme ailleurs, un des soucis des chefs de maisons religieuses. Quoique, à cet égard, les abus et les plaintes même soient rares, certains faits, tels que le procès de l'abbesse Métrophanie, sous Alexandre II, ont montré que le soin d'enrichir leur communauté entraînait

1. La désiatine vaut 1 hectare 9 ares.

2. Banqueroute qui a fait beaucoup de bruit sous Alexandre HI. Voy. t. Il, liv. m, ch. IV.

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246 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

parfois les saintes Ames & de profanes habiletés. D'une famille aristocratique fort bien en cour, elle-même an- cienne freiUne ou demoiselle d'honneur de rimpératrice, Tabbesse Métrophanie fut traduite en cour d'assises pour avoir employé, au profit de son couvent et de ses bonnes œuvres, des moyens peu réguliers, tels que captations, dois, faux. Le jury était composé de marchands, de petits bourgeois {mechtchanes), de paysans, c*esl-à-dire des classes les plus respectueuses de la foi et de l'habit religieux : on eût pu craindre que la robe de Taccusée n'en imposât aux jurés de Moscou. L'ancienne freiline n'en fut pas moins condamnée. Le président du tribunal était, m'a-t-on dit, protestant; l'un des avocats de l'abbesse orthodoxe était juif : en sorte que tout semblait s'être réuni pour faire de ce procès une éclatante démonstration du nouveau prin- cipe d'égalité devant la loi. Quelques années plus tard, sous Alexandre III et sous l'administration de M. Pobédo- nostsef, il est fort douteux que la même abbesse eût été traduite devant le jury; en tout cas, d'après les nouveaux règlements, l'affaire eût été jugée à huis clos. Pour avoir été reconnue coupable par les tribunaux lafcs, l'abbesse Siétrophanie n'en a pas moins gardé la vénération de dé- vots admirateurs; pour quelques-uns sa charité était tout son crime, et sa condamnation n'a été qu'un martyre ^

A certains couvents russes, comme aux Jésuites du dix- huitième siècle, et à certaines maisons religieuses de nos jours, on a reproché de se livrer à des opérations indus- trielles ou commerciales sans payer patente. L'Anglais Fletcher disait, au seizième siècle, que les moines étaient les plus grands marchands de la Russie. Aujourd'hui on ne saurait dire que les monastères d'hommes ou de femmes s'adonnent au commerce ; ils se contentent de vendre les produits de leurs terres ou de leur travail. Ce qui est vrai, c'est que plusieurs possèdent, dans les villes, des maisons

1. Ainsi d'après M. Andréef, auteur d'une apologie de l'abbesse.

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LES COUVENTS : LEDRS REVENUS. 247

et des magasins qu'ils louent aux commerçants, et d'où ils tirent un revenu élevé. Saint-Alexandre-Nevsky, par exemple, avait, sur le port des blés de la Neva, des dépôts de farine et des installations qui lui rapportaient près de 130 000 roubles; la municipalité en avait en vain offert aux moines un million (de roubles). Saint-Serge touche annuel- lement une centaine de milliers de roubles pour ses mai- sons et magasins de Moscou et de Pétersbourg. En outre, certains marchands moscovites lui abandonnent une part du revenu de leurs immeubles ou du produit de leurs affaires K

Les couvents ont beau posséder des terres ou des mai- sons au soleil, il est malaisé d'évaluer leur richesse. Les sources en sont trop multiples et trop cachées. On a évalué l'ensemble de leurs revenus à une dizaine de millions de roubles, ce qui pour plus de 500 couvents ne ferait pas 20 000 roubles par maison. On a de même estimé leurs valeurs mobilières à 20 ou 25 millions (de roubles), sans compter les objets précieux de toute sorte, or, argent, pierreries, vases, reliquaires, en possession des moines. En Russie, comme ailleurs, il s'est trouvé des barbares pour conseiller de mettre en vente ces vénérables trésors de l'art national, afin de mieux doter la bienfaisance publique ou l'enseignement populaire. D'autres amis du progrès, faisant valoir que les richesses ne conviennent point à rinstitution monastique, se contenteraient de mettre la main sur les terres et sur les revenus des moines, pour grossir le budget de l'instruction publique. C'est 1& une question qu'on a plus d'une fois agitée. Quelques réformateurs iraient jusqu'à supprimer entièrement les couvents, dans l'intérêt même de la religion, afin d'attri- buer leurs revenus au clergé séculier. Les projets de ce genre sont rarement exempts d'une part d'illusion. On

1. Sur les biens et les reyenus monastiques, voyez Opyt izsledovaniia oh imouchlcheslvakh i dokhodakh nachikh monastyret, St Pét. anonyme, 1876, cf. pravoslavnom behm i Ichernom doukhov, t. T, ch. viii.

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248 lA RUSSIE ET LES RUSSES,

oublie que les grandes laures historiques de la Russie ne sauraient vivre sans revenus ; que le peuple n'est pas préparé à les voir fermer ou à voir de simples popes y remplacer les moines. On oublie surtout que la plus grande partie des ressources des monastères leur vient toujours de l'aumône, et que supprimer les couvents, ce serait, le plus souvent, supprimer leurs revenus.

Les moines ont conservé la principale source des re* venus monastiques, les offrandes, source ancienne, pro- fonde, qui, depuis des siècles, jaillit de toutes les couches de la terre russe ; loin de tarir, elle va sans cesse grossis* sant. Aux couvents appartiennent la plupart des reliques et des images en renom ; aux couvents vont la plupart des pèlerins et des aumônes. Les chemins de fer et l'émanci- pation des serfs, les facilités morales et matérielles laissées au moujik ont prodigieusement développé les pèlerinages. Il y a une vingtaine d'années, Kief s'enorgueillissait de la visite de deux cent mille pèlerins. Les savants s'effrayaient, pour la santé publique, de ces a<^glomérations d'hommes à certaines fêtes. Gomme dans les grands pèlerinages de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, on faisait remarquer qu'en Europe le choléra semblait parfois avoir pris son point de départ, à Kief, parmi les pèlerins. Aujourd'hui le nombre des pieux visiteurs des catacombes de Petchersk a qua- druplé et quintuplé. Kief est devenu le premier pèleri- nage du monde chrétien, si ce n'est du globe. En cer- taines années, en 1886 notamment, la ville sainte du Dniepr a compté, assure-t-on, près d'un million de pèlerins, qui tous ont acheté un cierge et laissé une obole.

A SainIrSerge, de même qu'à Petchersk, l'âffluence est telle qu'à certaines solennités les cierges finissent par manquer. Il arrive aux moines de Troïtsa de revendre cinq fois de suite le même cierge aux pèlerins qui vien- nent prier sur la tombe de saint Serge. La vente des croix et des saintes images fabriquées à la laure est une autre source de revenu. Ces pieux souvenirs ne sont cédés

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LES COUVENTS : LEURS REVENUS. 249

aux fidèles qu'avec un bénéfice de 100 ou 200 pour 100. Les aumônes perçues pour la remise du pain bénit [prosfora) rapportent à Troltsa de 80 000 à 100 000 roubles par an. Vers 1870, le même monastère ne tirait de ses prosfory qu'une trentaine de mille roubles, et, vers 1830, qu'un millier. On voit la progression. Il y a, en outre, le produit des messes, dites à la fois, à toute heure, dans les douze églises de la laure ; il y a les Te Deum ou les De profundis chantés devant la châsse de saint Serge. Un tiers est pré- levé par le métropolite; le surplus revient au couvent. Les moines ont le produit des Te Deum chantés par eux devant d'autres reliques ou d'autres images, et la piété des mar- chands de Moscou ne les laisse pas chômer.

Les grands monastères ont encore une autre source de revenus; ce sont les auberges et les buffets établis à leurs portes et loués par les moines aux industriels qui les exploitent. A Troïtsa, les hôtelleries de ]a laure hébergent ainsi des milliers de personnes. Il est vrai qu'à Troïtsa même, à Petchersk, et dans nombre de couvents, les pèlerins pauvres reçoivent une hospitalité gratuite, ou bien, comme à notre Grande-Chartreuse, les voyageurs laissent en parlant une aumône & leur convenance. Dans quelques monastères, les pèlerins ne se contentent pas d'une courte visite. Il en est qui, pour accomplir un vœu, y font uive longue station de dévotion ou de pénitence. A Solovetsk notamment, sur les dix ou quinze mille passagers qui pro- fitent du court été d'Arkhangel pour atteindre en bateau la citadelle monastique de la mer Blanche, plus d'un reste ies mois, et parfois des années, en servage volontaire, au profit des moines.

En dehors des grands pèlerinages, il est peu de couvents qui n'attirent des visiteurs aux pieds d'une image vénérée : si tous ne peuvent venir à elle, l'image va au-devant des fidèles. Les Vierges miraculeuses, dont chaque monastère est la demeure, font chaque année des tournées dans les campagnes voisines. Conduites par les moines, elles vont

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250 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

en procession de village en village. On se presse sur leur chemin, on se dispute l'honneur de les baiser, de les porter, de les héberger la nuit. C'est là, pour les moines, Toccasion d'abondantes collectes. Chez le peuple russe, si. passionné pour les images, une icône sufQt à la fortune d'un couvent. Il n'est pas de voyageur qui n'ait remarqué, à Moscou, une petite chapelle adossée à la principale porte de la Place- Rougôy la place qui sépare le Kremlin du bazar. Cette cha«  pelle, devant laquelle peu de Russes passent sans se signer, contient la Vierge d'Ibérie* (Iverskaïa), la plus vénérée de Moscou. L'empereur n'entre jamais dans la vieille capitale sans l'aller saluer. Comme, à Rome, le Bambino de VAra-Cœliy la Vierge d'Ibério va visiter les malades & domicile; elle possède, à cet effet, chevaux et voitures. Durant ses courses, un double la remplace dans sa niche. Cette image rapporte 4 ou 500 000 francs par an : une partie est prélevée par le métropolitain, le reste revient au couvent propriétaire de l'icône.

Les reliques et les images miraculeuses sont, pour le clergé noir, une sorte de monopole; il ne souffre pas vo- lontiers qu'en cette matière de simples popes lui fassent concurrence. De ce double avantage, les couvents en tirent un autre, presque également lucratif. Les Russes aiment à se construire des tombes auprès du tombeau des saints. La mode ayant imité la piété, les monastères sont devenus les lieux de sépulture les plus aristocratiques, les plus en vogue. Longtemps, en Russie comme en Occident, ce fut, pour les princes et les boyars, une coutume de prendre, à l'approche de la mort, l'habit monastique et de se faire enterrer dans les monastères. Aujourd'hui les habitants de Pétersbourg se disputent à prix d'or une place dans le cimetière de Saint-Alexandre-Nevsky, ou, à son défaut, dans celui du couvent de Saint-Serge, près de Strelna, au bord du golfe de Finlande.

l. Ibérie, nom ancien d'une partie de la Géorgie.

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LES COUVBNTS : LEURS ŒUVRES. 251

. De ces revenus monastiques de provenance si diverse, une partie, nous l'avons vu, va aux métropolites ou aux arche- vêques, à ce que nous pourrions appeler la mense épisco- pale des grands sièges. Le reste n'est pas toujours perdu pour le pays : la bienfaisance publique ou l'instruction populaire en ont déjà leur part. Comprenant que le meil- leur moyen de défendre leurs revenus était d'en faire un noble usage, le clergé noir et les monastères ont commencé & faire d'eux-mêmes ce que leurs adversaires prétendaient leur imposer. Beaucoup ont fondé des écoles, des asiles, des hôpitaux. Ce n'était pas toujours chez eux une innovation. Plusieurs avaient, dès le moyen &ge, ouvert des refuges pour les pauvres et les mendiants. Aujourd'hui une bonne partie des sommes léguées aux couvents est affectée, par les donateurs mêmes, à la création d'établissements d'ensei- gnement ou de charité. Outre des écoles et des orpheli- nats pour les enfants des deux sexes, Saint-Serge a fondé naguère un hôpital de femmes. D'autres ont construit des asiles pour les infirmes ou les vieillards. Il y a aujourd'hui plus de soixante hôpitaux attachés à des couvents ou entretenus à leurs frais.

Une chose distingue ces fondations monastiques des fondations analogues de l'Occident, c'est que toutes ces oeuvres sont plutôt entreprises avec l'argent des monas- tères que par les mains des religieux. Les écoles, les refuges, les hospices, établis par les moines, sont souvent tenus par d'autres. Parfois même (ainsi pour l'hôpital de femmes élevé par Saint-Serge), les monastères abandonnent au clergé diocésain l'administration et jusqu'au service religieux des établissements fondés par eux. C'est que le caractère séculaire du monachisme russe persiste, et que ni l'Église ni l'État ne semblent désireux de l'en voir changer. Us craindraient de laisser les moines s'écarter du vieil esprit de leur institut, et prendre, comme leurs frères d'Occident, une part trop large ou trop indépendante aux luttes de la vie et aux affaires du siècle. Les Russes qui

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252 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

reprochent le plus aux moines leur oisiveté ne se sou- cieraient pas toujours de les en voir sortir ; ils aimeraient mieux les ramener aux solitudes de la Thébalde. Aux ordres militants, aux actives et remuantes congrégations de l'Église romaine, la plupart préfèrent encore des ascètes voués à la contemplation ou & la routine des rites tradi- tionnels. S'il n'y a pas plus de Russes à demander l'entière suppression des monastères, c'est, comme je l'entendais dire à l'un d'eux, que l'esprit ascétique est encore trop vivant dans les couches populaires pour que le peuple se passe entièrement de moines. « En fermant nos monastères, nous risquerions, me disait-il, de faire ouvrir des skytes clandestins. Or, mieux vaut des couvents de l'État que des moines occultes. »

Aujourd'hui encore, dans beaucoup de monastères, les moines semblent n'avoir d'autre mission que d'être des gardiens de reliques et d'images, ou des collecteurs d'aumônes. Leur principal travail est souvent de rehausser la majesté de leurs offices. Ils y mettent parfois beaucoup d'art; quelques couvents, comme Saint-Serge de Strelna, sont célèbres par leurs chœurs, ce qui n'est pas un petit mérite dans un pays où la musique sacrée est en tel hon- neur. Ailleurs les religieux ont, selon les traditions byzan- tines, à côté des écoles de chant, conservé des ateliers de peinture. Ailleurs encore ils pratiquent un des vieux arts monastiques, la copie des saints livres: seulement l'imprimerie a remplacé les manuscrits. Les presses de Petchersk de Kief fournissent un grand nombre de ces livres liturgiques slavons qui ont longtemps défrayé les Slaves de la Turquie et de l'Autriche. Quelques monastères doivent à leur position des occupations spéciales : Solovetsk, dans son île de la mer Blanche, a des moines marins et transporte ses pèlerins sur ses propres bateaux &• vapeur. Les grandes laures sont, en outre, le siège des académies ecclésiastiques. S'ils ne rendent pas toujours à la société des services immédiats, si, comme il y a un demi- siècle, ils

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LES COUVENTS DE FEMMES, 253

persistent à trouver la prière et la sainteté supérieures au travail el & toutes les bonnes œuvres, on voit que les religieux russes ne sont pas toujours oisifs et inutiles. L'opinion forcera TËglise à être, pour eux, de plus en plus exigeante, si toutefois on laisse subsister assez de moines pour leur permettre des loisirs en dehors du service du culte.

Moins nombreux que les couvents d'hommes, les cou- vents de femmes sont d'ordinaire plus peuplés. Au premier abord, les statistiques officielles semblent indiquer moins de religieuses que de religieux ; à y bien regarder, on voit que, dans les cloîtres, le nombre des femmes dépasse celui des hommes. La loi ne les admettant aux vœux monastiques qu'à quarante ans, la statistique ne compte conune religieuses que les filles ayant dépassé cet &ge. Les règlements qui, depuis Pierre le Grand, interdisent aux jeunes filles la profession monastique ne leur défendent pas l'entrée du cloître. Elles y vivent comme novices et restent libres de rentrer dans le monde et de se marier. Beaucoup, préférant cette liberté, vieillissent au couvent sans faire de vœux. Ces novices ou sœurs laies (ce qui, dans les couvents russes, est d'ordinaire synonyme) sont ainsi deux ou trois fois plus nombreuses que les religieuses professes^dont elles partagent la vie. Il peut sembler bizarre d'exiger, pour des vœux monastiques, quarante ans d'un sexe alors qu'on n'en demande que trente & Tautre. C'est que le législateur a voulu laisser la vie de famille toujours ouverte aux jeunes filles, ne leur permettant le vœu de virginité que lors- qu'elles ont passé l'âge de la maternité. Il y a là, vis-à-vis de la femme, de ses engouements et de sa mobilité, une précaution d'autant moins excessive que l'Église orthodoxe n'a point de couvents admettant des vœux temporaires. L'État y supplée en imposant un long noviciat. C'est pour des raisons semblables qu'aujourd'hui, dans l'Église ca- tholique, la cour de Rome accorde difficilement son appro-

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254 LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.

balion aux congrégations de femmes qui exigent des vœux perpétuels.

Le nombre des femmes qui prennent le voile est, depuis un siècle, en progression sensible. En 1815 il n'y avait dans l'empire que 91 couvents, avec moins, de 1700 reli- gieuses professes. Vers 1870 la Russie ne comptait en- core que 11 000 nonnes ou novices, réparties en 148 mo- nastères. Une quinzaine d'années plus tard, en 1886, le chifTre des femmes vouées à la vie religieuse était monté à près de 17 000, et le nombre de leurs couvents à 171. Quoiqu'il y ait encore loin de là aux 120 000 ou 130000 Soeurs de toute robe possédées par la France, on voit qu'en Russie, comme partout de nos jours, c'est sur la femme que le cloître exerce le plus d'attraction.

En dehors des novices ou des nonnes qui portent la robe à traîne de la religieuse orthodoxe, la Russie compte quelques milliers de béguines ou tchemitsyy c'est-à-dire femmes vêtues de noir. Ces tchemitsy, sorte de chanoi- nesscs plébéiennes, vivent en commun, dans le célibat et dans le jeûne, sans faire de vœux, gardant chacune son pécule et sa liberté. Elles sont, d'habitude, fort respectées du peuple ; on prétend que beaucoup d'entre elles ne revêtent la robe sombre de tchemitsa que pour vivre indépendantes de leurs familles. Pour ces filles du peuple, chez lequel la femme est encore tenue dans un servage oriental, cette profession de piété est un procédé d'éman- cipation. Quand une Qlle d'artisan ou de paysan veut se faire tchemitsa, il est d'usage de lui abandonner la part de l'avoir commun qui doit lui revenir à la mort de ses parents^ Ce sqnt ces béguines que l'on rencontre quêtant dans les rues ou à la porte des églises, coiffées d'un épais bonnet rond avec de grandes oreilles. La religieuse

1. Vestnik Evropy, juin 1879, élude signée : P...9ky. Comparer, pour les béguinages de la Grèce et de la Bulgarie, M. d'Estoumelle de Constant, La vie de province en Grèce; et Muir Mackenzie et Irby, TraveU in ^ Ski- vûnic provinces of Turkey, t. U, 146,

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LES COUVENTS DE FEMMES. 255

d^eure enfermée dan» son couvent ; si elle n'est pas strictement clottrée^ il lui faut, pour sortir, une permis- sion de TabbesseS

Par leur défaut de spécialité et leur manque de grou- pement, les couvents russes des deux sexes ont une na- turelle analogie ; par leur composition et leur mode de recrutement, ils présentent un remarquable contraste. Le clergé, qui fournit plus de la moitié des moines, ne donne guère que le demi-quart des religieuses.

La noblesse et les professions libérales apportent aux couvents de femmes un contingent presque aussi élevé que celui des familles sacerdotales. La raison en est simple : pour les filles du clergé, comme pour les autres, le monastère n'est qu'une retraite; pour les fils de popes, c'est une carrière. La plupart des nonnes orthodoxes sortent de la classe des marchands ou des petits bourgeois (mechtchané). Pour y être moins nombreuses qu'en Occi- dent, les femmes du monde ne sont pas rares au couvent. Plus d'une y vient chercher un abri contre le chagrin ou la passion, telle que la pâle religieuse rencontrée par Théophile Gautier à Troîtsa, telle que la Lise de Tourgué- nef, qui, entre elle et l'homme qu'elle aime, met l'infran- chissable barrière du voile. Pour la femme plus encore que pour Thomme, le cloître reste l'hospice des douleurs morales. Tant que son âme aura des générosités que la vie ne sait employer, tant que son cœur aura des bles- sures dont il ne voudra guérir, les couvents sont assurés de ne pas demeurer vides.

Les monastères de femmes vivent généralement du tra- vail des religieuses ou d'aumônes. Des Sœurs quêteuses voyagent pour recueillir les offrandes des bonnes âmes. Les nonnes n'ayant pas d*église à desservir, les exercices

1. Dans la Roua primitive, les précautions prises vis-à-vis des religieuses étaient telles que, d'après un récent historien, les aumôniers des monastères de iémmes devaient être eunuques (Goloubinsky, htoriia rotias/cot tserkvig t. n, p. 529; L. Léger^ Chronique dite de Nestor ^ 304).

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256 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

de piété leur laissent, pour le travail, plus de temps qu'aux religieux de l'autre sexe. Aussi leur vie est-elle moins oisive. El^as se livrent à des travaux manuels de toute sorte, et le produit en est parfois mis en vente. Certains couvents sont renommés pour la confection de riches étoffes, de broderies d'or et d'argent et de vêtements d'église. D'autres s'adonnent à diverses fabrications indus- trielles : ainsi, par exemple, & Arsamas, dans le gouver- nement de Nijni-Novgorod, le monastère d'Âlexéievsk, dont les ateliers, autrefois décrits par Haxthausen, ont con- servé leur vieille réputation*.

S'ils emploient utilement leurs loisirs et leurs revenus, la plupart de ces couvents russes manquent d'un des prin- cipaux attraits des nôtres, l'esprit de sacrifice, le dévoue- ment au prochain. Communautés de femmes ou d'hommes, la Russie compte peu de maisons entièrement consa- crées au soin des pauvres, des malades, des vieillards, des enfants. Cet admirable génie de la charité, qui, dans l'Église catholique, en France particulièrement, a rajeuni la profession religieuse, l'adaptant merveilleusement & toutes les misères humaines, ce mouvement de fraternité chrétienne, qui est une des plus pures gloires du dix- neuvième siècle, n'a encore qu'effleuré l'Église orthodoxe de Russie. Déjà cependant se manifeste chez elle une sorte de pieuse contagion. Les religieuses se sont toujours, dans leur intérieur, occupées dœuvres de charité. Elles tendent à leur faire une place plus large. Quelques abbesses ont fondé des hôpitaux où les malades sont soi- gnés par la main des épouses du Christ. Il s'est même formé quelques congrégations spécialement vouées au soin des infirmes et des pauvres. La Russie est fière d'avoir, elle aussi, ses Sœurs de charité; & l'inverse de ce qui se fait & Paris, Pétersbourg et Moscou cherchent à les substituer

1. Voyez HaxLhausen, Studien (édit. de 1847), t. I, p. 313, 323, Cf. V. Bezobrazof, Êiude$ sur Véconomie nationale de la Ruisie, t. 11^ p. 17, 1886.

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RELIGIEUSES ET SŒURS DE CHARITÉ. 257

dans les hôpitaux aux infirtnières mercenaires. On ne leur fait guère qu'un reproche, leur trop petit nombre.

Elles ont beau porter le nom de Sœurs de charité, ces Sœurs russes ne sont pas, en général, regardées comme des religieuses. Elles ne font pas de vœux; elles n'ont pas de règles ou de constitutions spécialement approuvées par l'autorité ecclésiastique. Ce ne sont, pour la plupart, que de pieuses femmes associées pour le soin des malades. Comme tout, en Russie, doit commencer avec un but pa- triotique et sous la protection du pouvoir, ces Sœurs, pla- cées sous le patronage de l'impératrice Marie Alexandrovna, ont été instituées pour soigner les blessés militaires. La guerre turco-russe de 1877-78 ouvrit subitement à leur activité un champ immense. Des femmes du monde s'enrô- lèrent parmi elles; les salons des deux capitales fournirent aux ambulances des infirmières aux mains délicates. Beaucoup avaient trop présumé de leurs forces; elles ont re- joint leurs blessés dans les cimetières improvisés de Bul- garie*. A une époque où la femme russe était tourmentée d'un vague besoin de dévouement, pouvait-elle rester sourde à l'appel fait à sa générosité par la patrie et la pitié? Comme aux plus nobles élans se mêlent les bouffées des passions et les fumées de la vanité, la vogue mondaine, le goût <les aventures, Tamour-propre môme ne furent pas étrangers à cette levée de la charité. Aussi, à dire vrai, tout ne fut pas sujet d'édification parmi ces Sœurs laïques. La guerre terminée, les femmes qui avaient servi sous le brassard de la Croix rouge ne furent pas toutes licenciées. A défaut des blessés de l'armée, elles se mirent à veiller les malades des hôpitaux. Leur œuvre s'est ainsi perpétuée.

La religion a beau sembler seule capable de provoqu^er ou de soutenir de semblables renoncements, ces volontaires de la charité ne se sont pas toutes inspirées des exemples

1. Vo^ez P. A. Ilinskii : Romskata Jenchtchina v voïnoUj 1877-1878, gg. in. n

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258 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

du Christ. Il en est qui, en partant soigner les blessés ou les malades, n'ont guère vu là qu'une manière «d'aller au peuple », un peu moins décevante que l'apostolat révo- lutionnaire. Parmi les jeunes filles aux cheveux courts accourues au chevet des blessés de Plevna, plus d'une s'honorait d'avoir substitué l'amour de Thomme à l'amour de Dieu, faisant fi de l'antique charité chrétienne au profit des viriles doctrines de la solidarité et de l'altruisme. L'âme russe a une sincérité de foi qui la rend plus capable de pareils exploits. La religion que prêchaient aux mou- rants ces modernes Sœurs n'était pas toujours celle de l'Évangile. Il s'est trouvé, sous cet habit de la charité, de jeunes socialistes pour faire de la propagande jusque dans les ambulances ou les hôpitaux. Quelques-unes de ces Sœurs (je le tiens d'un témoin oculaire) s'étaient donné pour mission, dans les camps de Bulgarie, d'écar- ter des blessés l'ombre de Dieu. Disputant les Ames aux superstitions des popes, elles poursuivaient de leurs sarcasmes la pusillanimité des moribonds assez faibles pour accepter les consolations d'une foi surannée. On voit que, pour porter le nom de Sœurs de charité, ces infir- mières n'étaient pas toutes des religieuses.

Ce ne sont point celles-là qu'on cherche à enrôler pour les hôpitaux. Elles n'ont, du reste, jamais été qu'en mino- rité parmi les libres servantes des malades. Si ce n'est pas la religion qui les a toutes amenées au pied du lit des pauvres, c'est d'ordinaire la religion qui les y a fait rester- Une institution comme celle des Sœurs de charité ne sau- rait guère s'étendre et ne saurait guère durer qu'en se sou- mettant à l'austère discipline de nos Filles de Saint-Yin- cent-de-Paul ou de nos Petites Sœurs des pauvres. Quelque vivaces qu'en soient les racines au cœur de la femme, la charité a besoin, pour donner tous ses fruits, de l'égale chaleur de la foi et du couvert de la vie religieuse. II y faut la continence, la pauvreté volontaire, l'obéissance filiale. Cela est si vrai qu'en Angleterre on a vu des pro-

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BELIGIEUSES ET SŒURS DE CHARITÉ. ^ 259

testants fonder, pour le soin des infirmités humaines, de véritables communautés de femmes ^

Les lois, les habitudes, la réglementation bureaucratique de l'Église russe ne laissent malheureusement pas à la charité chrétienne la même spontanéité, partant la même variété ni la môme fécondité, qu'en Occident. Il semble qu'en cela, comme en toutes choses, il faille encore au- jourd'hui l'initiative des autorités laïques ou ecclésias- tiques. Autrement, aucun peuple n'est plus que le peuple russe naturellement enclin à la pitié et aux œuvres secou- rables; aucun même n'est plus porté à faire consister toute la religion dans l'amour du prochain. Aussi ne serions-nous pas étonné que la charité y renouvelât peu a peu la vie religieuse, chez les femmes du moins.

Quant à la part qu'en d'autres contrées les couvents ont prise à l'enseignement, il est douteux que nos collèges de Pères et nos écoles de Frères ou de Sœurs trouvent de longtemps des imitateurs en Russie. Le gouvernement encourage la fondation d'écoles près des monastères; il est peu disposé à laisser s'établir des congrégations d'hommes ou de femmes, pouvant apporter dans l'édu- cation du peuple un esprit particulier. L'enseignement libre est peu fait pour un pays autocratique. Veut-il, pour l'instruction populaire, faire appel au clergé, l'État préfère s'adresser au clergé séculier.

1. Voyez, par exemple, Margaret I^nsdale, Sister Dora.

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CHAPITRE IX

Le clergé blanc on séculier. — Gomment le clergé est devenu une caste. De l'hérédité des fonctions ecclésiastiques. Églises apportées en dot. Subdi- visions de la caste sacerdotale. — Éducation du clergé. Séminaires et Académies ecclésiastiques. Caractères de ces établissements. Leur personnel, leur esprit, leur enseignement. — Situation matérielle du clergé. La plupart des popes ne reçoivent pas de traitement. Tendance à les salarier. Formation et accroissement du budget du culte orthodoxe. Les biens de l'Église. Ressources du clergé. Le casuol. Difficultés auxquelles donne lieu sa perception.

A côlé OU au-dessous du clergé noir vient le clergé blanc, le clergé séculier et marié. C'est lui qui, à propre- ment parler, forme la classe sacerdotale, longtemps érigée en corporation héréditaire, sorte de tribu vouée au service de l'autel. Ce singulier système s'élait établi peu à peu : le lévitisme était la conséquence du servage et de la con- stitution de la société civile. Le paysan, lié & la terre, ne pouvait entrer dans l'état ecclésiastique sans frustrer son seigneur; le noble, propriétaire de serfs, ne pouvait deve- nir prêtre sans renoncer à ses serfs et aux privilèges de sa classe*. Dans de telles conditions, le recrutement du clergé ne pouvait se faire que par le clergé. Il dut y avoir

1. Au moyen âge on rencontre parfois dans le clergé des membres des grandes familles, tels que le métropolite Alexis; mais cela devint peu à peu de plus en plus rare. La noblesse et le clergé se trouvèrent tous deux affaiblis par leur isolement. Les kniazes, jaloux de conserver autour d'eux tous leurs droujinniks^ se souciaient peu de les voir entrer dans l'Église. Dès le quatorzième siècle^ Vassili Dmitriévitch concluait un arrangement avec le métropolite pour qu'aucun serviteur du grand-prince ne reçût les ordres (Solovief, Istoriia Rossii, t. XIII, p. 36). La disette d'hommes dont soufTrit si longtemps la Moscovie fut ainsi l'une des causes de l'hérédité des fonctions sacerdotales.

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LE CLERGÉ BLANC; LA CASTE SACERDOTALE. £61

une classe attachée à Tautel, comme il y en avait une attachée à la glèbe. C'est ce qui advint; les fils de popes furent élevés au séminaire, et les emplois ecclésiastiques furent réservés aux séminaristes. La coutume ayant rendu le mariage des prêtres obligatoire, il fallait leur assurer des femmes ; & leurs filles il fallait assurer un établisse- ment. Les filles de popes furent destinées aux clercs, et les clercs aux filles de popes. Aux filles, comme aux fils du clergé, il fallut une autorisation spéciale pour sortir de la classe sacerdotale et se marier en dehors d'elle.

Ainsi, par le fait même des besoins de la société, le clergé russe, avec ses femmes et ses enfants, se trouva constitué en véritable caste. En dédommagement de cette sorte de servitude sacrée, il reçut certains avantages : on le compta au nombre des classes privilégiées ^ Il fut exempt du service militaire, exempt des impôts personnels, exempt des châtiments corporels, précieuses prérogatives, si elles avaient toujours été respectées, si les supérieurs ecclésiastiques ou les fonctionnaires laïques eussent plus souvent daigné se conformer aux lois.

Cette constitution du clergé tenait à Télat de choses sorti du servage, elle devait cesser avec Témancipalion. En 1864, trois ans après Taffranchissement des serfs, l'empe- reur Alexandre II fit tomber les murs séculaires de la caste sacerdotale. L'accès du sanctuaire^fut ouvert à toutes les classes, et toutes les carrières furent ouvertes aux en- fants du clergé. Cette émancipation du corps ecclésiastique ne produira ses conséquences que dans un temps assez éloigné. Si la loi permet au clergé de se recruter en dehors de lui-môme, les mœurs le lui rendent encore difficile. Tant que les autres classes de la nation, que le noble, le marchand, le paysan, seront, par leur éducation ou par des liens civils, retenus en dehors du sacerdoce, le clergé restera dans le peuple une classe à part.

1. Voyez t. ï, Uv. V, chap. i.

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262 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

La constitution lévitique du clergé Tavait amené à des habitudes qui ne peuvent disparaître en quelques années. A la faveur de l'hérédité du sacerdoce, tendait à s'établir l'hérédité des fonctions et des emplois ecclésiastiques. Le pope cherchait naturellement à transmettre sa paroisse k l'un de ses enfants; la cure du père était l'héritage du Qls, plus souvent elle était la dot de la fille. Les paroisses ten- daient ainsi à devenir une sorte de fief privé, de propriété des prêtres. Il s'en fallut de peu que le clergé ne se fît re- connaître ce droit de succession : plusieurs des principaux prélats de la Russie en combattirent vainement l'exercice au dix-huitième siècle. La coutume était pour les prétentions du clergé. D'ordinaire, pour entrer en possession d'une cure, le candidat devait épouser une des filles de son pré* décesseur mort ou retiré; le plus souvent l'évoque ne le nommait qu'à cette condition. Il y avait pour cela deux raisons. En perdant son chef, la famille du pope tombait le plus souvent & la charge de l'Église et de l'État, qui s'en déchargeaient volontiers sur le nouveau curé. Ensuite, peu de presbytères appartenaient à la commune ou à l'Église; il y avait un champ affecté aux besoins du pope, mais la maison qu'il y construisait était son bien, elle faisait par- tie de sa succession ; pour en prendre possession, le nou- veau venu devait se mettre d'accord avec la famille de son prédécesseur, Ja dédommager. L*arrangement le plus simple était, en entrant dans la maison, d'entrer dans la famille. Le second mariage étant interdit aux femmes de prêtres comme aux prêtres eux-mêmes, et ceux-ci ne pouvant épouser qu'une vierge, il n'y avait point à songer à une union avec la veuve du défunt. C'était donc par un mariage avec une des filles et une pension k la veuve ou aux autres enfants que se réglait le plus souvent la trans- mission des cures. On évitait ainsi les querelles et les procès, et, pour y couper court, l'autorité avait encouragé ce genre de solution. Les séminaristes n'étant promus au sacerdoce qu'après .leur niariage, c'était avant leur ordi-

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LE CLERGÉ BLANC; LA CASTE SACERDOTALE» 263 nation qu'ils devaient s'assurer d'une fiancée, en même temps que d'une paroisse. Aussi le principal souci des aspirants à la prêtrise était-il de chercher une héritière dont la main leur valût une église. Le futur curé s'en- quérait moins des charmes ou des vertus de sa fiancée que de Taménagement du presbytère et des revenus de la paroisse qu'elle lui devait apporter en dot.

La coutume d'arriver aux cures par un mariage ou un marché était si générale qu'il a fallu une loi pour défendre d'en faire une obligation. Ce n'est qu'en 1867 qu'il a été interdit d'exiger, pour la collation d'une cure, que le can- didat entrât dans la famille de son prédécesseur ou lui servit une pension. Cette loi était excellente; elle ne pou- vait changer d'un coup des habitudes séculaires. Pour que la collation des cures cesse d'être compliquée d'affaires de mariage et de succession, il faut mettre les veuves et les orphelins du clergé & l'abri du besoin, il faut assurer à chaque pope une demeure paroissiale.

L'hérédité ne s'était pas seulement introduite dans les fonctions de curé et de prêtre, elle était descendue jus- qu'aux derniers emplois de l'Église. La classe sacerdotale comprenait non seulement les prêtres et les diacres ayant reçu les ordres, mais aussi les chantres ou psalmistes, les sacristains, les bedeaux, les sonneurs^ Le clergé russe compte environ 500 000 âmes; sur ce nombre, en appa- rence considérable, les ecclésiastiques en fonctions, les prêtres en particulier, sont peu nombreux. Le clergé blanc est encore moins homogène que le clergé noir; il se divise en deux ou trois groupes, dont chacun formait une classe dans la classe, une sorte de sous-caste séparée des autres par le genre de vie ou l'éducation, et, en général, ne se mariant que dans son propre sein. C'est, d'abord,

1. Nous parlons ici de la classe, de la caste, telle qu'elle s'est conservée jusqu'à nos jours. Au point de vue de Tordination, l'Église orthodoxe reconnaît trois degrés dans la hiérarchie : le diaconat, la prêtrise, l'épi- scopat.

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264 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

le prêtre, vulgairement appelé « pope >> *; les paroisses ordi- naires en ont un, les plus importantes deux. Il y en avait, en 1887, à peine 35000, dont près de 1500 portaient le titre d'archiprôtres. C'est ensuite le diacre, qui assiste le prêtre dans les cérémonies et peut le supléer dans quelques-unes, ainsi dans les enterrements; chez lui, la qualité la plus prisée est une belle voix de basse. Gomme le diacre n'est point essentiel à la liturgie, toutes les églises n'en ont pas, et les paroisses qui en possèdent en ont moins que de prêtres. On n'en compte guère que 7000. Ils étaient près du double il y a vingt-cinq ans ; cette diminution montre moins une tendance à la simplification du culte qu'à Téco- nomie des frais du culte. Enfin viennent le sacristain et le bedeau, le chantre et le sonneur, les assistants du culte ou serviteurs de l'église [tserkovnO'Sloujiteli]. Ce bas clergé correspond aux ordres mineurs de l'Église latine; il en exerce les anciennes fonctions. La plupart des paroisses ont un ou deux de ces assistants ou acolytes. Comme celui des diacres, le nombre en a notablement dimi- nué depuis un quart de siècle; ils ne sont plus guère qu'une quarantaine de raille. De même qu'en Occident, on tend maintenant à les remplacer par des mercenaires laïques. Les deux ou trois clergés entre lesquels se partageait la classe sacerdotale étaient jusqu'à présent demeurés distincts. Au lieu d'être les degrés successifs d'une même carrière tour à tour parcourue par le même homme, les emplois inférieurs, le diaconat et la prêtrise restaient d'or- dinaire isolés, exercés pour la vie par des clercs spéciaux. Le lecteur ou psalmiste demeurait psalmiste, le diacre de- meurait diacre, surtout quand il avait une belle voix, comme le pope demeurait pope. Grâce à l'introduction de l'héré- dité, les générations étaient même souvent rivées au même degré de la hiérarchie. Entre ces familles cléricales vivant

1. Ce mot de «c pope s^, équivalent du fçrecKgmâç, se prend en russe plutôt en mauvaise part. On se sert d'ordinaire du mot prêtre {syiachlchennÙc}^ qu'on enlploie souvent dans le sens de a curé ».

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LE CLERGÉ BLANC ; LA CASTE SACERDOTALE, 265

côle à côle dans la même paroisse, il y avait peu d'al- liances. Chaque classe se mariait dans son propre sein : psalmiste, diacre ou pope épousait la fille d'un de ses pareils. Souvent même il ne suffisait point, pour une union entre deux familles sacerdotales, qu'elles eussent le môme titre hiérarchique, il fallait qu'il y eût entre elles une certaine parité de situation.

Pour l'éducation, comme pour l'aisance, le pope des villes est d'ordinaire bien au-dessus des popes des cam- pagnes; aussi y a-t-il peu d'alliances de familles entre le elergé rural et le clergé citadin. L'élite du clergé blanc est formée des protopopes ou archiprôtres, premiers prêtres d'une paroisse qui en a plusieurs. Ces protopopes sont souvent chargés des fonctions de blagotchinnye (mot à mot, « hommes du bon ordre »), sorte de doyens ou inspecteurs du clergé paroissial. Un archiprêtre marié peut monter au plus haut emploi où puisse être appelé l'évêque, à un siège dans le Saint-Synode. Entre ces sommités du clergé blanc et le pope ou le diacre des campagnes, il y a un intervalle presque égal à la distance qui, dans le clergé noir, sépare le moine revêtu de la dignité épiscopale du novice réservé aux plus humbles services du couvent.

Dans le clergé marié, comme dans le clergé célibataire, l'intelligence et le travail ne sont point étrangers à cette diversité de destinées. Aux plus mauvais jours de l'héré- dité et de la routine, le mérite avait encore sa part dans la distribution des emplois ecclésiastiques. Pour la prêtrise et le diaconat, il y avait une gradation de connaissances et d'examens. On n'arrivait au sacerdoce qu'en passant par deux ou trois épreuves successives; le* candidat qui s'arrê- tait à la première était relégué dans le diaconat; celui qui n'avait pu obtenir aucun diplôme n'avait, pour conserver les privilèges du clergé et n'être point pris comme soldat, d'autre refuge qu'une place de chantre ou de sacris-

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266 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

tain^ Les emplois ecclésiastiques se trouvaient ainsi mis à une sorte de concours.

Les écoles du clergé sont partagées en trois catégories : écoles de paroisse et de district, séminaires et académies, correspondant à peu près & nos trois degrés d'instruction : primaire, secondaire et supérieure. Les clercs inférieurs sortent des écoles élémentaires, le plus grand nombre des popes des séminaires diocésains, et l'élite des deux clergés des quatre académies qui tiennent lieu de facultés de théo- logie. De ces académies, les trois plus anciennes sont près des trois métropolites de Pétersbourg, de Moscou, de Kief ; la quatrième est k Kazan, aux conûns du monde musulman. A cette académie de Kazan on fait une large part aux langues orientales; c'est, en quelque sorte, la Propagande pour les missions d'Europe et d'Asie. Dans ces académies, l'ensei- gnement s'est, jusque vers 1840, donné en latin. Elles étaient autrefois entièrement sous la direction des moines. Aujourd'hui encore, les académies ecclésiastiques sont annexées aux grandes laures de Saint-Alexandre-Nevsky, de Troîtsa, de Petchersk; mais elles occupent un local distinct. A l'académie, comme au séminaire, les moines ont été généralement supplantés par les prêtres séculiers, voire par les laïcs, ces derniers, il est vrai, tenant d'habitude au clergé par leur origine et leur éducation. Les trois quarts au moins des élèves de ces hautes écoles de théolo- gie sont des boursiers de l'État, des diocèses ou des cou- vents. La plupart se destinent plutôt à l'enseignement qu'au sacerdoce. Les académies sont moins de grands séminaires que des écoles normales pour les professeurs de séminaires. Le professorat, qui laisse vivre dans le siècle, est une carrière recherchée des jeunes gens sortis du clergé.

Académies ou séminaires, toutes les écoles ecclésias- liques sont, comme l'Église elle-même, fortement centrali-

1. L'exemption du service militaire n'est plus accordée aujourd'hui à ces serviteurs de TÉglise {Iserkovrio-slaujUclt)

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LE CLERGÉ : SES ÉCOLES. 267

sées. Elles relèvent directement du Saint-Synode et du haut procureur. Dans son séminaire, de même que dans son consistoire, Tautorité épiscopale est sous la surveil- lance de l'autorité synodale, et le clergé sous la tutelle de l'Étal. Naguère encore, c'était le Saint-Synode qui, sur la proposition de Tévéque, nommait ou confirmait les recteurs et professeurs des séminaires, aussi bien que des acadé- mies. Pour relever la situation morale du clergé, on a, sur la fin du règne d'Alexandre II, appelé le clergé local, joint aux professeurs des séminaires, à élire lui-même ses recteurs. En outre, c'est le clergé, réuni en assemblées périodiques, qui choisit les comités chargés de surveiller ses écoles.

Recteurs, professeurs, élèves, les hôtes des écoles ecclé- siastiques de tout ordre se recrutent presque uniquement parmi les fils et les filles de prêtres, car il y a des établis- sements pour leurs filles, aussi bien que pour leurs fils. Académies de théologie ou séminaires sont moins faits pour les jeunes gens qui veulent entrer dans le clergé que pour les jeunes gens issus du clergé. En dépit des lois qui en ouvrent l'accès à toutes les classes, les fils de popes sont encore presque seuls à solliciter d'y être admis. Beaucoup, il est vrai, ne font que traverser le séminaire pour passer dans les carrières civiles. Les séminaires n'en ont pas moins gardé un caractère de caste; à certains égards, ils sont la propriété et la forteresse de la caste. Us l'entretiennent dans son isolement, en donnant aux enfants du clergé une éducation à part, dans des maisons pratiquement fermées aux autres familles. Aussi, pour supprimer la caste, a-t-on parfois proposé de supprimer le séminaire. Pour rapprocher le clergé des autres classes de la nation, on a conseillé de lui enlever ses écoles et d'éle- ver ses fils et ses filles avec les enfants des autres classes. Ce serait peut-être le seul moyen d'avoir un clergé vrai- ment séculier. Par malheur, l'Église entend . nourrir ses prêtres d'autres aliments que des sciences profanes; la

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268 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

vocation sacerdotale exige un long dressage, difficile dans des collèges publics, au milieu de jeunes gens voués à de tout autres soucis. Si rien ne l'oblige à conserver des écoles primaires spéciales pour ses filles et ses fils, le clergé ne saurait guère fermer ses séminaires pour donner aux futurs prêtres un enseignement tout laïque.

Ce n'est point qu'en Russie les séminaires et les écoles ecclésiastiques de tout rang se distinguent beaucoup, par les idées ou les sentiments, des établissements laïques. L'esprit n'en est pas toujours meilleur. La religion même est loin d'y posséder toujours sur les âmes l'ascendant que semblerait lui devoir assurer l'éducation cléricale. De ces maisons ecclésiastiques sont, de tout temps, sortis nombre d'incrédules. Si le fait n'est nullement particulier à la Russie, il n'est nulle part plus fréquent. Cette anomalie apparente s'explique, en partie, par le régime longtemps suivi dans les séminaires, par les rigueurs morales et les privations matérielles infligées aux séminaristes. En dépit des lois et des privilèges officiels du clergé, on n'y a longtemps connu d'autre discipline que les verges et les châtiments corporels. Les supérieurs, dit-on, n'y ont même pas toujours renoncé aujourd'hui. Mal nourris, insufûsamment vêtus, aigris par de précoces souf- frances, ne connaissant guère de la religion que de fasti- dieuses pratiques, les séminaristes prenaient en aversion et leurs maîtres et leur vocation, et la société et l'Église. Les académies ecclésiastiques ne valaient pas beaucoup mieux; les étudiants en théologie ne se faisaient pas scrupule de fréquenter le traktiroa le kabak. Jusque parmi cette élite de la jeunesse sacerdotale, la débauche et les orgies de toute, sorte n'étaient pas rares. Il arrivait à ces élèves eq théologie d'être rapportés du cabaret ivres morts; dans leur argot de séminaire, cela s'appelait, naguère encore, la « translation des reliques». Un fils de prêtre, mort à vingt- neuf ans de misère et d'excès, Pomialovsky, s'était fait un nom en dépeignant, dans ses iVawi;e//es,Ja.vie des «vieilles

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LE CLERGÉ : LES SÉMINAIRES. 269

bourses » (ainsi nommait-on dans le peuple les séminaires) ; Pomialovsky y avait lui-même été élevé comme boursier. A une certaine époque, ces maisons avaient si mauvaise réputation que, pour les peupler, la police était obligée de recourir à une sorte de presse parmi les enfants du clergé*. Les professeurs, mal payés, mal traités par les supérieurs monastiques, étaient aussi misérables et aussi mécontenls que leurs élèves. Comment, après cela, s'étonner que les séminaires russes aient longtemps été une pépinière de radicalisme?

Aujourd'hui même, en dépit des réformes accomplies par le comte Tolstoï et par M. Pobédonostsef, l'esprit des séminaires orthodoxes n'est pas toujours beaucoup plus re- ligieux. Le séroinsCriste libre penseur est un type qui n'a pas encore disparu. Sous Alexandre III, les écoles du clergé se sont parfois montrées non moins indisciplinées que lesgym- nases civils ou les Universités. Les révoltes n'y sont pas sans exemple. On a vu, à Moscou, en 1885, le métropolite contraint de recourir aux bons ofQces de la police pour dompter une rébellion de son séminaire. Comme correction, les mutins furent, dit-on, fustigés jusqu'au sang, manu mililari^ en présence du métropolite, qui les excitait au repentir, après avoir, selon les mauvaises langues, béni de sa main les verges. Deux ou trois ans plus tôt, toujours sous Alexandre III, les séminaristes de Voronèje, mécontents de leur recteur, s'étaient approprié, contre lui, les procédés des conspirateurs politiques contre le tsar. Ils avaient tout simplement tenté de faire sauter leur supérieur au moyen de matières explosibles placées dans un calorifère donnant sur son cabinet. Et ce n'était pas, chez ces futurs ecclésiastiques, une invention nouvelle; deux ans aupara-

1. Mémoires de D. Roslislavof, Rousskata Slarina, janv. 1880. Cf. Doukhovnykh outchilichtchakh v Rossii, ouvrage anonyme du même au- teur. Ce RosUsIayor, professeur d'académie ecclésiastique, écrivit ensuite, tou- jours sous le voile de Tanonyme, un livre sur le clergé blanc et le clergé noir. Pour n'être pas victime des rancunes de ses supérieurs, il lui fallut de hautes protections.

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S70 LA RUSSIE ET LES RUSSES.

vant, en 1879, ils avaient, de la même manière, essayé de se débarrasser de leur inspecteur. Il n'y a que des séminaristes russes pour se permettre de pareils expédients. Un peu plus tard, parmi les conspirateurs qui, en mars 1887, avaient fabriqué, pour l'empereur Alexandre III, des bombes strychninées, il se rencontrait un « candidat (bachelier) en théologie » de l'académie ecclésiastique.

Jusque vers la fin du règne d'Alexandre II, les élèves diplômés des séminaires étaient admis à l'université au même titre que les élèves des collèges classiques. Cette faculté leur a été brusquement retirée, durant la crise du nihilisme. Est-ce l'appréhension de leurs tendances radi- cales, est-ce la défiance de leur pauvreté et des mauvais conseils de l'indigence, qui a fait fermer aux séminaristes les portes du haut enseignement? Était-ce uniquement le désir de restreindre le nombre des étudiants et d'arrêter le recrutement des groupes révolutionnaires en diminuant le prolétariat lettré? Était-ce simplement, comme l'affir- maient les rapports officiels, l'infériorité des séminaires vis-à-vis des gymnases classiques? Toujours est-il qu'en coupant aux séminaristes l'entrée de l'université, en reje- tant sur les académies de théologie les fils de popes sans vocation ecclésiastique, le gouvernement a renforcé l'isole- ment de la caste sacerdotale. L'État a dressé une barrière de plus entre les enfants du clergé et les classes instruites^

Si les jeunes gens issus du clergé continuent à être élevés dans des écoles spéciales, l'enseignement donné dans ces écoles se rapproche singulièrement de celui des établissements laïcs. Les séminaires russesontàpeu près les mêmes programmes que les gymnases, avec cette différence que, durant les dernières années, les études théologiques se superposent aux études classiques. Ce qu'on appelle en

1. Par contre, les séminaristes qui n'entrent pas dans les ordres sont aa- jourd'hui soumis au service militaire, comme les autres jeunes gens. Gomme eux, ils participent aux avantages accordés par la loi russe aux élèves de renseignement secondaire et supérieur.

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LE CLERGÉ : L'ENSEIGNEMENT ECCLÉSIASTIQUE. 271

France le grand et le petit séminaire se trouvent ainsi réunis. L'enseignement des séminaires russes n'est point ce qu'on se figure à l'étranger. En peu de pays, les con- naissances demandées au clergé sont aussi variées : c'est le slavon liturgique, puis le latin, puis un peu de' grec, quoique le grec tienne peu de place pour un pays de rite grec. L'élève n'est point borné aux langues anciennes et aux lettres sacrées : une langue vivante, le français ou l'alle- mand, à son choix, doit lui ouvrir l'accès du monde mo- derne et les sources des cultes dissidents. Les programmes sont pleins de promesses; les lettres n'y font pas tort aux sciences, ni les études théoriques aux études pratiques. A la géométrie, à l'algèbre, à la physique, s'ajoute, pour le futur curé, un peu de botanique, d'économie rurale et parfois même de médecine. Le tout est couronné par l'his- toire, la philosophie, la théologie, dont chaque branche a son enseignement spécial. Il serait difficile de concevoir, pour des ecclésiastiques, un plus large système d'ensei- gnement. L'inconvénient est, comme dans toutes nos écoles modernes, que les matières enseignées se pressent dans un temps trop limité, en sorte que l'ampleur des études prend sur leur profondeur. Un autre vice des séminaires orthodoxes c'était, tout récemment encore, l'imperfection des méthodes, la routine, l'emploi de livres ou d'auteurs surannés, l'absence d'esprit critique, d'esprit scientifique. Fondées aux derniers siècles, à l'imitation de celles de l'Occident, les écoles ecclésiastiques russes ont, en élargis- sant leurs programmes, gardé bien des défauts de leurs modèles. La Russie y ajoutait les siens, la rareté et le peu de science des professeurs, l'instabilité du professorat. Aujourd'hui le personnel enseignant des séminaires et des académies n'est plus inférieur à sa tâche ; il s'est re- levé depuis que les prêtres séculiers y ont supplanté les moines. Pour beaucoup de ces derniers, pour les plus dis- tingués surtout, l'enseignement était moins une profession que le premier échelon d'une autre carrière. On voyait

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des jeunes gens, après leur prise d'habit, passer presque subitement du banc de l'élève à la chaire du maître, puis bientôt quitter celle-ci pour les hautes dignités.

Avec tous ses défauts, Tinstruction offerte dans les séminaires et les académies de théologie a l'avantage (certains diraient l'inconvénient) d'être moins spéciale, moins exclusivement ecclésiastique qu'en d'autres pays. Les programmes seraient rem plis que le clergé russe serait le plus instruit et le plus éclairé du monde. S'il ne l'est point, il n'est guère inférieur à certains clergés de l'Occi- dent; il est supérieur à la plupart des clergés d'Orient, unis ou non à Rome. Les connaissances du plus grand nombre des prêtres les mettent encore au-dessus du milieu où ils vivent, et si la plupart en tirent peu de parti, la faute en est moins à l'enseignement du séminaire qu'au poids dé- primant de la vie du pope. L'instruction des diacres et des clercs inférieurs est plus faible; les plus vieux de ces der- niers savent à peine lire le slavon et récitent leur office par cœur. Le temps est loin cependant où le patriarche Nikone se faisait taxer d'exigence en prétendant que tous les clercs sussent lire : encore aujourd'hui tous les sonneurs ou sacristains le savefit-ils en Occident?

L'ignorance n'est point la principale plaie du clergé russe, c'est la pauvreté ou plutôt le manque de moyens d'exis- tence indépendants. Le clergé paroissial n'est point salarié ou ne l'est que d'une façon insuffisante. Un tiers seulement des popes touche une allocation de l'État, et ces privilégiés ne sauraient vivre de ce que l'État leur donne. Les provinces où les cultes étrangers ont de nombreux adhérents sont les seules où les prêtres orthodoxes reçoivent un traite- ment sérieux. Dans ces régions, la politique unit l'intérêt de l'orthodoxie à l'intérêt national; elle empêche l'État de laisser le pope à la charge de son troupeau. Alors môme le curé russe ne reçoit guère plus de 300 roubles : avec cela, le pope, père de famille, se trouve encore souvent dans

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LE CLERGÉ : LE BUDGET DES CULTES. 273

une situation inférieure à celle des ministres des confessions rivales, qui d'ordinaire sont, eux aussi, salariés par l'État. Les défiances mômes du gouvernement contre les cultes hétérodoxes l'engagent à en payer le clergé, pour le mieux tenir sous sa main. 11 le fait, d'ordinaire, au moyen d'une taxe spéciale appliquée aux membres de chaque confession, en sorte qu'il n'est que l'intermédiaire obligé entre les diffé- rentes Églises et leurs ministres. Avec le clergé orthodoxe, il n'est pas besoin de tels moyens; l'État le tient sous sa tutelle par assez d'autres liens.

Cet exemple montre Terreur de ceux qui font consister la séparation de l'Église et de l'État dans la suppression du budget des cultes. C'est là une vue grossière qui ne peut être acceptée que par l'ignorance. Peu d'Églises ont été aussi étroitement unies à l'État que l'Église russe, et, jusqu'à une époque toute récente, il n'y avait pas en Rus- sie de budget des cultes. Aucun clergé n'a été plus dé- pendant du gouvernement, et, aujourd'hui encore, la plus grande partie de ce clergé ne reçoit rien du Trésor.

Chez un peuple riche, où l'initiative individuelle a été mûrie par les libertés publiques, là surtout où la nation est partagée entre diverses confessions et le sentiment reli- gieux stimulé par la rivalité des différents cultes, le clergé peut trouver plus de liberté, plus de dignité, à n'avoir d'autre soutien que la piété de ses fidèles. Il en est autre- ment dans un pays pauvre, habitué à se reposer de tout sur rÉtat. Le clergé, dont l'entretien est abandonné au zèle privé, y perd en considération et en indépendance, souvent môme en moralité. En étant à la charge de ses paroissiens, le prêtre tombe à leur merci. C'est ce qui se voit en Russie, au moins dans les campagnes. A-t-il affaire aux anciens serfs, le pope a peine à leur arracher la nourriture de ses enfants. Comptc-t-il sur sa paroisse quelque riche famille, il n'en est d'ordinaire qu'une, celle de l'ancien seigneur, en sorte que la générosité est sans émulation, et que la re- connaissance, n'ayant point à se partager, se change en m. 18

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