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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Deuxième volume : 1862-1865
Bibliothèque-Charpentier.

ANNÉE 1862

JOURNAL
DES GONCOURT




ANNÉE 1862




1er janvier. — Le jour de l’an, pour nous, c’est le jour des morts. Notre cœur a froid et fait l’appel des absents.

Nous grimpons chez notre vieille cousine Cornélie, en sa pauvre petite chambre du cinquième. Elle est obligée de nous renvoyer, tant il vient la voir de dames, de collégiens, de gens, jeunes ou vieux, qui lui sont parents ou alliés. Elle n’a pas assez de sièges pour les asseoir, ni assez de place pour les garder longtemps. C’est un des beaux côtés de la noblesse, qu’on n’y fuit pas la pauvreté. Dans les familles bourgeoises, il n’y a plus de parenté au-dessous d’une certaine position de fortune, au-dessus du quatrième étage d’une maison.

— Le pas d’un mendiant, auquel on n’a pas donné, et qui s’en va, vous laisse son bruit mourant dans le cœur.

— De quoi est faite très souvent la renommée d’un homme politique ? — de grandes fautes sur un grand théâtre ! C’est être un grand homme d’État que de perdre une grande monarchie. On mesure l’homme à ce qu’il entraîne avec lui.

— Une scène qui se passe devant moi à la Bibliothèque, et qui juge M. Thiers, ses livres et l’universalité de sa gloire.

Un quidam arrive : « Je voudrais un roman. — On ne donne pas de romans. — Eh bien, alors, donnez-moi M. Thiers ! — Quel ouvrage ? — L’Histoire de France. — Il n’a pas fait d’histoire de France. — Alors, l’Histoire d’Angleterre. — Il n’a pas fait d’histoire d’Angleterre. »

Là-dessus le quidam s’en est allé avec un grand désappointement sur la figure.

10 janvier. — L’art n’est pas un, ou plutôt il n’y a pas un seul art. L’art japonais a ses beautés comme l’art grec. Au fond, qu’est-ce que l’art grec : c’est le réalisme du beau, la traduction rigoureuse du d’après nature antique, sans rien d’une idéalité que lui prêtent les professeurs d’art de l’Institut, car le torse du Vatican est un torse qui digère humainement, et non un torse s’alimentant d’ambroisie, comme voudrait le faire croire Winckelmann.

Toutefois dans le beau grec, il n’y a ni rêve, ni fantaisie, ni mystère, pas enfin ce grain d’opium, si montant, si hallucinant, et si curieusement énigmatique pour la cervelle d’un contemplateur.

— Ce temps-ci n’est point encore l’invasion des barbares, il n’est que l’invasion des saltimbanques.

— Je ne me rappelle plus ce que me racontait aujourd’hui ma maîtresse, mais j’ai attrapé au milieu de son récit, se passant je ne sais où, cette réjouissante phrase : « Je me serais trouvée mal, si j’avais osé ! »

15 février. — Je me trouvais au quai Voltaire, chez France, le libraire. Un homme entra, marchanda un livre, le marchanda longtemps, sortit, rentra, le marchanda encore. C’était un gros homme, à mine carrée, avec des dandinements de maquignon. Il donna son adresse pour se faire envoyer le livre : M*** à Rambouillet.

— Ah ! dit le libraire en écrivant, j’y étais en 1830 avec Charles X.

— Et moi, reprit le gros homme, j’y étais aussi… J’ai eu sa dernière signature. Vingt minutes avant que la députation du gouvernement provisoire arrivât… J’étais là avec mon cabriolet… Ah ! il avait bien besoin d’argent… Il vendait son argenterie, et il ne la vendait pas cher… J’en ai eu vingt-cinq mille francs pour vingt-trois mille… Si j’étais arrivé plus tôt… Il en a vendu pour deux cent mille… C’est que j’avais quinze mille bouches à nourrir… sa garde. J’étais fournisseur.

— Ah ! bien, s’écria le libraire, vous nous nourrissiez bien mal… Je me rappelle une pauvre vache, que nous avons tuée dans la campagne !

Le hasard les avait mis face à face, le vieux soldat de la garde de Charles X, et le fournisseur qui avait grappillé sur une infortune royale et acheté la vaisselle d’un roi aux abois : le soldat, pauvre libraire ; le fournisseur, gros bourgeois épanoui, sonnant d’aisance et de prospérité.

J’ai voulu voir ce qu’il achetait : c’était une Histoire des Crimes des Papes.

— Les idolâtries populaires ! Sait-on combien Marat mort a eu d’autels et de tombeaux ? Quarante-quatre mille !

— Le grand caractère de la fille tombée à la prostitution : c’est l’impersonnalité. Elle n’est plus une personne, plus quelqu’un, mais seulement une unité dans un troupeau. La conscience et la propriété du moi s’effacent chez elle, à ce point que dans les maisons aux gros numéros, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une ou de l’autre.

19 février. — Je crois que depuis le commencement du monde, il n’y a guère eu de vivants aussi engloutis, aussi abîmés que nous, dans les choses de l’art et de l’intelligence. Là où ça fait défaut, il nous manque quelque chose comme la respiration. Des livres, des dessins, des gravures bornent l’horizon de nos yeux. Feuilleter, regarder, nous passons notre existence à cela : Hic sunt tabernacula nostra. Rien ne nous en tire, rien ne nous en arrache. Nous n’avons aucune des passions qui sortent l’homme d’une bibliothèque, d’un musée, — de la méditation, de la contemplation, de la jouissance d’une idée ou d’une ligne ou d’une coloration.

L’ambition politique, nous ne la connaissons pas, l’amour n’est pour nous, selon l’expression de Chamfort, que « le contact de deux épidermes ».

Vendredi 21 février. — Nous dînons avec Flaubert chez les Charles Edmond. La conversation tombe sur ses amours avec Mme Colet. Flaubert déclare que l’histoire de l’album, dans son livre Elle et lui, est complètement fausse. Il a le reçu, un reçu de 800 francs. Point d’amertume, point de ressentiment du reste chez lui contre cette femme, qui semble l’avoir enivré avec son amour de folle furieuse. Il y a une truculence de nature dans Flaubert, se plaisant à ces femmes terribles de sens et d’emportements d’âme, qui nous semblent devoir éreinter l’amour à coups de grosses émotions, de transports brutaux, d’ivresses forcenées.

Un jour, elle est venue le relancer jusque sous le toit maternel, et elle a exigé une explication, en présence de sa mère, de sa mère qui a toujours gardé au fond d’elle, comme une blessure faite à son sexe, le ressouvenir de la dureté de son fils pour sa maîtresse. « C’est le seul point noir entre ma mère et moi ! » s’écrie Flaubert.

Il avoue toutefois qu’il l’a aimée avec fureur cette femme ! si bien qu’un jour il a été tout près de la tuer, et si près qu’au moment où il marchait sur elle, il a eu comme une hallucination de sa poursuite : « Oui, oui, j’ai entendu craquer sous moi les bancs de la cour d’assises ! »

Il ajoute qu’un de ses grands-pères a épousé une femme au Canada. Il y a effectivement parfois chez Flaubert du sang de Peau-Rouge avec ses violences.

— Notre charbonnière vend son fonds. Rose me dit qu’elle est malade de l’idée qu’elle n’aura plus d’argent dans sa poche : l’argent de la vente allant et venant sous le tablier. Il paraît que c’est la grande désolation des petits marchands qui se retirent du commerce, de ne plus sentir sur leur ventre le flux et le reflux de la monnaie, du gain sonnant et brinqueballant, qu’à la fois, on palpe et on écoute.

— C… se trouvait à souper en tête à tête avec R… à la Maison d’Or. Une fantaisie leur prend de ne pas continuer à souper seuls. Et l’un des soupeurs, après avoir sonné inutilement, se penche sur l’escalier, pour envoyer le chasseur leur chercher des compagnes. Il voit le chasseur plongé dans la lecture d’un livre. Il a la curiosité de lui demander ce qu’il lit.

— Je lis ce que Monseigneur m’a dit de lire ! répond un grand garçon blond, à l’air bonasse.

— Quel Monseigneur ?

— Mais Monseigneur de Nancy, d’où je viens. Il m’a dit : « Tu vas à Paris, c’est un pays de perdition… lis Tertullien. » Et je lis Tertullien.

Oui, cet homme lisait Tertullien, dans l’escalier de la Maison d’Or, entre deux courses chez la Farcy. Jamais l’imagination n’approchera des invraisemblances et des antithèses du vrai.

1er mars. — C’est la première représentation de Rothomago. À un entr’acte je sors. Gautier m’accroche le bras sur le boulevard, s’appuie lourdement dessus, et nous fumons en causant :

« Voilà comme j’aime le théâtre… dehors. J’ai trois femmes dans ma loge qui me raconteront le spectacle… Fournier, un homme de génie ! Jamais avec lui une pièce nouvelle. Tous les deux ou trois ans, il reprend le Pied de mouton. Il fait repeindre un décor rouge en bleu ou un décor bleu en rouge ; il introduit un truc, des danseuses anglaises… Tenez, pour tout, au théâtre, il faudrait que ce soit comme ça… Il ne devrait y avoir qu’un vaudeville, on y ferait quelque petit changement de loin en loin… C’est un art si grossier, si abject, le théâtre… Ne trouvez-vous pas ce temps-ci assommant ?… Car enfin on ne peut s’abstraire de son temps. Il y a une morale imposée par les bourgeois contemporains, à laquelle il faut se soumettre. Il est de toute nécessité d’être bien avec son commissaire de police. Qu’est-ce que je demande ? C’est qu’on me laisse tranquille dans mon coin !

— Oui, vous voulez une carte de sûreté du gouvernement ?

— C’est cela… Eh bien ! j’étais très bien avec les d’Orléans, 48 arrive, la République me met pendant des années au rancart. Je me rarrange avec ceux-ci. Me voilà au Moniteur, puis arrivent ces affaires… cet homme qui va à droite, à gauche, on ne sait pas ce qu’il veut… Enfin, pas possible de rien dire. Ils ne veulent plus du sexe dans le roman. J’avais un côté sculptural et plastique, j’ai été obligé de le renfoncer. Maintenant j’en suis réduit à décrire consciencieusement un mur, et encore je ne peux pas raconter ce qui est quelquefois dessiné dessus.

Puis la femme s’en va. Elle n’est, à l’heure qu’il est, qu’une gymnastique vénérienne avec un petit fonds de Sandeau… Et c’est tout. Plus de salon, plus de centre, plus de société polie enfin… Une chose curieuse ! J’étais l’autre jour chez Walewski. Je ne suis pas le premier venu, n’est-ce pas ? Eh bien, je connaissais à peu près deux cents hommes, mais je ne connaissais pas trois femmes. Et je ne suis pas le seul ! »

— Lorsque l’incrédulité devient une foi, elle est moins raisonnable qu’une religion.

Lundi 3 mars. — Il neigeote. Nous prenons un fiacre, et nous allons porter nos livraisons de l’Art du dix-huitième siècle à Théophile Gautier, 32, rue de Longchamps, à Neuilly.

C’est dans une rue aux bâtisses misérables et rustiques, aux cours emplies de volailles, aux fruiteries, dont la porte est garnie de petits balais de plumes noires : une rue à la façon de ces rues de banlieue que peint Hervier de son pinceau artistiquement sale. Nous poussons la porte d’une maison de plâtre, et nous sommes chez le sultan de l’épithète. Un salon garni de meubles en damas rouge, aux bois dorés, aux lourdes formes vénitiennes ; de vieux tableaux de l’école italienne avec de belles parties de chairs jaunes ; au-dessus de la cheminée, une glace sans tain, historiée d’arabesques de couleur et de caractères persans, genre café turc : une somptuosité pauvre et de raccroc faisant comme un intérieur de vieille actrice retirée, qui n’aurait touché que des tableaux à la faillite d’un directeur italien.

Comme nous lui demandons si nous le dérangeons : « Pas du tout. Je ne travaille jamais chez moi. Je ne travaille qu’au Moniteur, à l’imprimerie. On m’imprime à mesure. L’odeur de l’encre d’imprimerie, il n’y a que cela qui me fasse marcher. Puis il y a cette loi de l’urgence. C’est fatal. Il faut que je livre ma copie. Oui, je ne puis travailler que là… Je ne pourrais maintenant faire un roman que comme cela, c’est qu’en même temps que je le ferais, on m’imprimerait dix lignes par dix lignes… Sur l’épreuve on se juge. Ce qu’on a fait devient impersonnel, tandis que la copie, c’est vous, votre main, ça vous tient par des filaments, ce n’est pas dégagé de vous… Je me suis toujours fait arranger des endroits pour travailler, eh bien ! je n’ai jamais rien pu y faire… Il me faut du mouvement autour de moi. Je ne travaille bien que dans le sabbat, au lieu que, lorsque je m’enferme pour travailler, la solitude m’attriste… On travaille encore très bien dans une chambre de domestique à tabatière, avec une table de bois blanc, du papier bleu à sept sous la rame, et dans un coin un pot, pour ne pas descendre pisser…

De là, Gautier saute à la critique de la Reine de Saba. Et comme nous lui avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui n’aimons tout au plus que la musique militaire : « Eh bien ! ça me fait grand plaisir, ce que vous me dites là… Je suis comme vous. Je préfère le silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique, mais ça m’est absolument égal…

« C’est tout de même curieux que tous les écrivains de ce temps-ci soient comme cela. Balzac l’exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine lui-même, qui est un piano à vendre ou à louer, l’a en horreur… Il n’y a que quelques peintres qui ont ce goût-là. »

… « En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plain-chant… Ce Gounod est un pur âne[1]. Il y a au second acte deux chœurs de Juives et de Sabéennes qui caquettent auprès d’une piscine, avant de se laver le derrière. Eh bien ! c’est gentil ce chœur-là, mais voilà tout. Et la salle a respiré et l’on a fait un ah ! de soulagement, tant le reste est embêtant… Verdi, vous me demandez ce que c’est. Eh bien ! Verdi, c’est un Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l’idée en musique, quand les paroles étaient tristes, de faire trou trou trou au lieu de tra tra tra. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton. Rossini n’y manquerait pas. C’est lui qui, dans Sémiramide, fait entrer l’ombre de Ninus sur un air de valse ravissant… Voilà tout son génie en musique, à Verdi. »

Alors Gautier se met à se plaindre de son temps : « C’est peut-être parce que je commence à être un vieux. Mais enfin dans ce temps il n’y a pas d’air. Il ne s’agit pas seulement d’avoir des ailes, il faut de l’air… Je ne me sens plus contemporain… Oui, en 1830, c’était superbe, mais j’étais trop jeune de deux ou trois ans. Je n’ai pas été entraîné dans le plein courant : Je n’étais pas mûr… J’aurais produit autre chose… »

Enfin, la causerie va sur Flaubert, sur ses procédés, sa patience, son travail de sept ans sur un livre de 400 pages : « Figurez-vous, s’écrie Gautier, que, l’autre jour, Flaubert me dit : “C’est fini, je n’ai plus qu’une dizaine de pages à écrire, mais j’ai toutes mes chutes de phrases.” Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu’il n’a pas encore faites ! Il a ses chutes, que c’est drôle, hein ?… Moi, je crois qu’il faut surtout dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d’un effet. Puis très souvent, son rythme, à Flaubert, n’est que pour lui seul et nous échappe. Un livre n’est pas fait pour être lu à haute voix, et lui se gueule les siens à lui-même. Or, il y a des gueuloirs dans ses phrases qui lui semblent harmoniques, mais il faudrait lire comme lui, pour avoir l’effet de ces gueuloirs. Nous avons des pages tous les deux, vous dans votre Venise, moi dans un tas de choses que tout le monde connaît, aussi rythmées que tout ce qu’il a fait, sans nous être donné tant de mal…

« Au fond, le pauvre garçon a un remords qui empoisonne sa vie. Ça le mènera au tombeau. Vous ne le connaissez pas, ce remords, c’est d’avoir accolé dans Madame Bovary deux génitifs, l’un sur l’autre : Une couronne de fleurs d’oranger. Ça le désole, mais il a eu beau chercher, il lui a été impossible de faire autrement… Voulez-vous savoir ce qu’il y a dans la maison ? »

Et il nous mène dans la salle à manger où ses filles déjeunent, puis en haut, dans un petit atelier d’où l’on voit un jardin aux arbrisseaux maigres, dessiné en carrés de légumes. Là, il nous montre les dons des artistes à sa critique, — pauvres dons qui attestent toute l’avarice et la lésinerie de ce monde de l’art envers un homme qui, pour un si grand nombre, a bâti des piédestaux en feuilletons, et a mis de la gloire autour de leurs noms inconnus avec le patronage de ses belles phrases et de ses descriptions si colorées.

Des dessins de Férogio, une charmante esquisse d’Hébert, un blond Baudry, une Nuit de Rousseau, qui est comme le « Songe d’une nuit d’été » de Fontainebleau, des Chasseriau, des fleurs de Saint-Jean, une Macbeth de Delacroix ; enfin, deux petits tableaux de femmes nues, dont le faire va de Devosge à Devéria, — deux tableaux du maître, chez lequel Gautier apprit la peinture au faubourg Saint-Antoine.

— Je m’aperçois tristement que la littérature, l’observation, au lieu d’émousser en moi la sensibilité, l’a étendue, raffinée, développée, mise à nu. Cette espèce de travail incessant, qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être, arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus tressaillante. Mille ressources, mille secrets se découvrent en vous pour souffrir.

On devient, à force de s’étudier, au lieu de s’endurcir, une sorte d’écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppe, tout saignant.

11 mars. — Nous allons visiter les catacombes avec Flaubert. Des os si bien rangés, qu’ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la montre, des montagnes, des pêle-mêlées d’ossements et non des rayons. Cela devrait monter tout le long de voûtes immenses et se perdre en haut dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l’anonymat… Puis l’agacement de ces Parisiens loustics, un vrai train de plaisir dans un ossuaire, et qui s’amuse à jeter des lazzis dans cette caverne du néant…

En regardant tous ces restes, tout ce peuple d’os, je me demandais : Pourquoi ce mensonge d’immortalité, le squelette ?

— Le plus fin critique du XVIIIe siècle est peut-être Trublet, oui cet abbé ridicule, qui a trouvé cette définition du génie de Voltaire : « la perfection de la médiocrité », et qui a eu l’audace de mettre La Bruyère au-dessus de Molière.

12 mars. — Nous sommes à l’Opéra, dans la loge du directeur, sur le théâtre .........

… Tout en causant, j’ai les yeux sur la coulisse qui me fait face. Accrochée à un montant de bois, montée contre un quinquet qui l’éclaire, la Mercier, toute blonde, et toute chargée de fanfreluches dorées et de strass, rayonne dans une lumière rousse, qui fait ressortir la blancheur mate de sa peau, sous les éclairs des bijoux faux. Une joue, une épaule, baisées, flambées par ce jour ardent du quinquet, la Mercier se modèle pareillement à la petite fille au poulet, dans la Ronde de Nuit de Rembrandt. Puis derrière la figure lumineuse de la danseuse, un fond merveilleux de ténèbres et de lueurs, d’obscurité trouée de réveillons, montrant à demi, en des lointains fumeux et poussiéreux, des silhouettes fantasques, des têtes de vieilles femmes aux chapeaux cabossés, le bas du visage dans une mentonnière faite d’un mouchoir, puis tout en haut, sur des traverses, ainsi que des passagers passant les jambes par le bastingage, des corps et des têtes et des blouses d’ouvriers, attentifs dans des poses de singes.

À propos de cette lumière, de cette espèce de gloire entourant la Mercier, et la faisant nager dans un rayonnement, je me demandais, — cela me rappelle tellement les effets de Rembrandt ; — je me demandais si Rembrandt usait de la bête habitude de faire poser ses modèles dans un atelier éclairé par la lumière du nord, ainsi que tous nos peintres. Dans un atelier exposé au nord, on n’a, pour ainsi dire, que le cadavre du jour et non sa vie radieuse. Et j’aime à me figurer que l’atelier de Rembrandt était au midi, et que par un système quelconque, un arrangement de rideaux, par exemple, il dirigeait un jour ensoleillé sur son modèle, l’amassait sur ce qu’il voulait, le dardait à sa volonté, peignant, en un mot, les choses et les êtres non plus éclairés par un jour des Limbes.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

… La toile tombe, les rochers descendent dans le troisième dessous, les nuages remontent au cintre, le bleu du ciel regrimpe dans les frises, les praticables démontés s’en vont par les côtés, pièce à pièce, l’armature nue du théâtre peu à peu apparaît. L’on croirait voir s’en aller une à une les illusions de la vie. Ainsi que ces nuages, ainsi que ce lointain, se renvoient lentement au ciel l’horizon de la jeunesse, les espoirs, tout le bleu de l’âme ! Ainsi que ces roches, s’abaissent et sombrent une à une les passions hautes et fortes !

Et ces ouvriers, que je vois de ma loge sur la scène, et qui vont et qui viennent sans bruit, mais empressés et enlevant par morceaux tous ces beaux nuages, firmaments, paysages, roulant les toiles et les tapis, ne figurent-ils pas les années, dont chacune emporte dans ses bras quelque beau décor de notre existence, quelque cime où elle montait, quelque coupe qui était de bois, de bois doré, mais qui nous semblait d’or.

Et comme, perdu là-dedans, les idées flottantes, je regardais toujours le théâtre tout nu, tout vide, une voix d’en bas cria : « Prévenez ces messieurs de l’avant-scène. »

Il paraît que l’opéra était fini. Mais pourquoi les opéras finissent-ils ?

13 mars. — L’éprouvette du raffinement en art d’un homme, ce ne sera ni le choix du bronze, du tableau, du dessin même ; c’est le choix de ce produit, où l’industrie s’élève à la chose artistique la plus chatouillante pour l’œil d’un amateur, et en même temps la plus indéchiffrable pour l’œil d’un profane. Je veux parler du laque, dont la qualité supérieure, la beauté suprême, le resplendissement parfait, sont si peu voyants : le laque qui vous ravit par ses reliefs qu’il faut presque deviner, par la laborieuse dissimulation de son éclat, par le discret emploi des ors usés, enfin par l’effacement distingué de son luxe et de sa richesse.

Dimanche 16 mars. — À l’avenue des Champs-Élysées, près l’Arc de Triomphe, nous allons voir l’exposition d’Anna Deslions, la fille que nous avons eue si longtemps en face de nous, et qui du quatrième de notre maison, s’est élancée à cette fortune, à ce luxe, à ce scandale retentissant.

Après tout, ces filles ne me sont point déplaisantes, elles tranchent sur la monotonie, la correction, l’ordre de la société, elles mettent un peu de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque, et elles sont le caprice lâché, nu et libre et vainqueur, à travers un monde de notaires et ses raisonnables et économiques joies.

Tout chez la Deslions est du gros luxe d’impure, et d’impure de bas étage. Un salon blanc et or, une chambre à coucher en satin rouge, des boudoirs en satin jaune, et partout de la dorure, et encore un cabinet de toilette avec des cuvettes et des pots à l’eau, en cristal de Bohême jaune, énormes, gigantesques, demandant le biceps d’Hercule pour les soulever. Il y a aussi des tableaux là-dedans dont le choix semble une ironie. Au milieu de la soie claire d’un panneau, un noir Bonvin, représentant un homme attablé dans un cabaret, apparaît à la façon d’un portrait de famille, d’un ressouvenir de basse origine, du père de la fille passant la tête au milieu de sa fortune. Sur l’autre panneau, des travailleuses des champs, faneuses ou glaneuses, par Breton, pliant sous le labeur, et la sueur au front, mettent, en cet intérieur de prostitution, l’image du travail de la campagne hâlée arrachant son pain à la terre avare.

Dans la bibliothèque — car elle avait une bibliothèque — j’ai vu, à côté des bréviaires du métier, Manon Lescaut, les Mémoires de Mogador, etc., etc., les Questions de mon temps par Émile de Girardin. Imaginez l’offrande de la « Triangulation des pouvoirs » à la Vénus Pandemos.

Pour les bijoux remplissant une vitrine : c’était l’écrin d’une Faustine, trois cent mille francs d’éclairs, qu’elle faisait encore jouer hier sur sa peau, au rose fauve. En les regardant, penché dessus, je revoyais dans leur lumière, comme en une lueur du passé, la Deslions demandant à notre bonne, lorsque nous donnions à dîner, — demandant, avant notre rentrée, de faire le tour de notre table servie, pour se régaler les yeux d’un peu de luxe.

— J’ai vu aujourd’hui la Gloire chez un marchand de bric-à-brac : une tête de mort couronnée de lauriers en plâtre doré.

23 mars. — C’est une grande force morale chez l’écrivain que celle qui lui fait porter sa pensée au-dessus de la vie courante, pour la faire travailler libre et dégagée et envolée. Il lui faut s’abstraire des chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l’existence, à l’effet de s’élever à cette sérénité cérébrale où se fait la conception, la création… Et ce n’est pas, croyez-le, une opération mécanique et de simple application comme de faire des additions.

Jeudi 27 mars. — C’est la mi-carême. Nous dînons chez Mme Desgranges. Il y a Théophile Gautier et ses filles, Peyrat, sa femme et sa fille, Gaiffe, et un de ces interlopes quelconques, qui semble toujours faire le quatorzième de la société.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, des regards lents et profonds, voilés de l’ombre de belles paupières lourdes, une paresse et une cadence de gestes et de mouvements qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme : un charme qui n’est pas tout à fait français, mais mêlé de toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu masculines, de paroles garçonnières, de petites mines, de moues, de haussements d’épaules, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance ; toutes choses qui en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde, de jolis petits êtres personnels, d’où se dégagent franchement, et d’une manière presque transparente, les antipathies et les sympathies. Des jeunes filles qui apportent dans le monde la liberté de parole et la crânerie d’allures d’une femme qui a le visage caché par un loup, et des jeunes filles au fond desquelles on perçoit une naïveté, une candeur, une expansion aimante, qu’on ne trouve pas chez les autres !

L’une d’elles, en manquant de respect, tout bas, très fort à sa mère, qui veut l’empêcher de boire du champagne, me conte sa première passion de couvent, son premier amour pour un lézard qui la regardait avec son œil doux et ami de l’homme, un lézard qui était toujours en elle et sur elle, et qui passait, à tout moment, la tête par l’ouverture de son corsage pour la regarder et disparaître. Pauvre petit lézard, qu’une camarade jalouse écrasa méchamment, et qui, ses boyaux derrière lui, se traîna pour mourir près d’elle. Et elle me confie ingénument qu’elle lui creusa alors une tombe sur laquelle elle mit une petite croix — et qu’elle ne voulait plus prier, plus aller à la messe ; enfin que sa religion était morte, tant l’enfant, chez elle, était révolté de l’injustice de cette mort.

— L’enfant n’est pas méchant à l’homme, il est méchant aux animaux. L’homme en vieillissant devient misanthrope et charitable à la nature.

29 mars. — Flaubert est assis sur son divan, les jambes croisées à la turque. Il parle de ses projets, de ses ambitions, de ses rêves de romans. Il nous confie le grand désir qu’il a eu, désir auquel il n’a pas renoncé, d’écrire un livre sur l’Orient moderne, sur l’Orient en habit noir. Il s’anime à toutes les antithèses que son talent trouverait dans le bouquin. Scènes se passant à Paris, scènes se passant à Constantinople, scènes se passant sur le Nil, scènes d’hypocrisie européenne, scènes sauvages du huis-clos de là-bas, et noyade et tête coupée pour un soupçon, une mauvaise humeur : une œuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa comparaison, à ces bateaux qui ont sur le pont, à l’avant, un Turc habillé par Dusautoy, et à l’arrière, sous le pont, le harem de ce Turc, avec ses eunuques et toute la férocité des mœurs du vieil Orient.

Flaubert s’éjouit et se gaudit à la peinture de toutes les canailles européennes, grecques, italiennes, juives, qu’il ferait graviter autour de son héros, et il s’étend sur les curieux contrastes que présenterait, çà et là, l’Oriental se civilisant, et l’Européen retournant à l’état sauvage, ainsi que ce chimiste français qui, établi sur les confins de la Libye, n’a plus rien gardé des mœurs et des habitudes de sa patrie.

De ce livre, en ébauche dans son cerveau, Flaubert passe à un autre qu’il dit caresser depuis longtemps : un immense roman, un grand tableau de la vie, relié par une action qui serait l’anéantissement des uns par les autres, dans une société basée sur l’association des 13, et où l’on verrait l’avant-dernier des survivants, un homme politique, envoyé à la guillotine par le dernier : un magistrat — et pour une bonne action.

Flaubert voudrait aussi fabriquer deux ou trois petits romans non incidentés et tout simples, qui seraient le mari, la femme, l’amant.

Le soir, après dîner, nous poussons jusque chez Théophile Gautier, à Neuilly, que nous trouvons encore à table à neuf heures, fêtant un petit vin de Pouilly qu’il proclame très agréable, en même temps que le prince Radziwill qui est son hôte. Gautier est gai à la façon d’un enfant : une des grandes grâces de l’intelligence.

On se lève de table, on passe dans le salon, et l’on demande à Flaubert de danser l’Idiot des salons. Il emprunte un habit à Gautier, il relève son faux-col ; de ses cheveux, de sa figure, de sa physionomie, je ne sais pas ce qu’il fait, mais le voici soudain transformé en une formidable caricature de l’hébétement. Gautier, pris d’émulation, ôte sa redingote, et tout perlant de sueur, son gros derrière écrasant ses jarrets, danse à son tour le Pas du créancier, et la soirée se termine par des chants bohèmes, des mélodies farouches dont le prince Radziwill jette merveilleusement la note stridente.

30 mars. — Au quatrième, no 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme tout le monde, nous ouvre, dit en souriant : « Messieurs de Goncourt ! » pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte d’atelier.

Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq heures, et à contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumière pâle, une femme qui ne se lève pas, reste immobile à notre salut de corps et de paroles. Cette ombre assise, à l’air ensommeillé, est Mme Sand, et l’homme qui nous a ouvert est le graveur Manceau. Mme Sand a un aspect automatique. Elle parle d’une voix monotone et mécanique qui ne monte, ni ne descend, ni ne s’anime. Dans son attitude, il y a une gravité, une placidité, quelque chose du demi-endormement d’un ruminant. Et des gestes lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au bout desquels on voit incessamment — et toujours avec les mêmes mouvements méthodiques — le frottement d’une allumette de cire jeter une petite flamme, et une cigarette s’allumer aux lèvres de la femme.

Mme Sand a été fort aimable, fort élogieuse pour nous, mais avec une enfance d’idées, une platitude d’expressions, une bonhomie morne qui fait froid comme la nudité d’un mur de chambre. Manceau cherche à animer un rien le dialogue. On parle de son théâtre de Nohant où l’on joue pour elle seule et sa bonne, jusqu’à quatre heures du matin… Puis, nous causons de sa prodigieuse faculté de travail ; sur quoi elle nous dit que son travail n’est pas méritoire, l’ayant toujours eu facile. Elle travaille, toutes les nuits, d’une heure à quatre heures du matin, puis retravaille encore dans la journée, pendant deux heures — et, ajoute Manceau, qui l’explique un peu comme un montreur de phénomènes : « C’est égal qu’on la dérange… Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre, vous le fermez… C’est comme cela chez Mme Sand. — Oui, reprend Mme Sand, ça m’est égal d’être dérangée par des personnes sympathiques, par des paysans qui viennent me parler… » Ici une petite note humanitaire.

Lorsque nous prenons congé d’elle, elle se lève, nous donne la main et nous reconduit. Alors nous voyons un peu de sa figure, bonne, douce, calme, les couleurs éteintes, mais les traits encore délicatement dessinés dans un teint pâli et pacifié, dans un teint couleur d’ambre. Il y a au fond une ténuité et une fine ciselure dans ses traits, que ne rendent pas ses portraits, qui ont grossi et épaissi son visage.

Lundi 7 avril. — Aujourd’hui j’ai visité un fou, un monstre, un de ces hommes qui confinent à l’abîme. Par lui, comme par un voile déchiré, j’ai entrevu un fonds abominable, un côté effrayant d’une aristocratie d’argent blasée, de l’aristocratie anglaise apportant la férocité dans l’amour, et dont le libertinage ne jouit que par la souffrance de la femme.

Au bal de l’Opéra, il avait été présenté à Saint-Victor un jeune Anglais, qui lui avait dit simplement, en manière d’entrée de conversation « qu’on ne trouvait guère à s’amuser à Paris, que Londres était infiniment supérieur, qu’à Londres il y avait une maison très bien, la maison de mistress Jenkins, où étaient des jeunes filles d’environ treize ans, auxquelles d’abord on faisait la classe, puis qu’on fouettait, les petites, oh ! pas très fort, mais les grandes tout à fait fort. On pouvait aussi leur enfoncer des épingles, des épingles non pas très longues, longues seulement comme ça, et il nous montrait le bout de son doigt. « Oui, on voyait le sang !… » Le jeune Anglais ajoutait placidement et posément : « Moi j’ai les goûts cruels, mais je m’arrête aux hommes et aux animaux… Dans le temps, j’ai loué, avec un ami, une fenêtre, pour une grosse somme, afin de voir une assassine qui devait être pendue, et nous avions avec nous des femmes pour leur faire des choses — il a l’expression toujours extrêmement décente — au moment où elle serait pendue. Même nous avions fait demander au bourreau de lui relever un peu sa jupe, à l’assassine ! en la pendant… Mais c’est désagréable, la Reine, au dernier moment, a fait grâce. »

Donc aujourd’hui Saint-Victor m’introduit chez ce terrible original. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années, chauve, les tempes renflées comme une orange, les yeux d’un bleu clair et aigu, la peau extrêmement fine et laissant voir le réseau sous-cutané des veines, la tête — c’est bizarre — la tête d’un de ces jeunes prêtres émaciés et extatiques, entourant les évêques dans les vieux tableaux. Un élégant jeune homme ayant un peu de raideur dans les bras, et les mouvements de corps, à la fois mécaniques et fiévreux d’une personne attaquée d’un commencement de maladie de la moelle épinière, et avec cela d’excellentes façons, une politesse exquise, une douceur de manières toute particulière.

Il a ouvert un grand meuble à hauteur d’appui, où se trouve une curieuse collection de livres érotiques, admirablement reliés, et tout en me tendant un MEIBOMIUS, Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l’amour et du mariage, relié par un des premiers relieurs de Paris avec des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des instruments de torture, dont il a donné les dessins, il nous dit : « Ah ! ces fers… non, d’abord il ne voulait pas les exécuter, le relieur… Alors je lui ai prêté de mes livres… Maintenant il rend sa femme très malheureuse… il court les petites filles… mais j’ai eu mes fers. » Et nous montrant un livre tout préparé pour la reliure : « Oui, pour ce volume j’attends une peau, une peau de jeune fille… qu’un de mes amis m’a eue… On la tanne… c’est six mois pour la tanner… Si vous voulez la voir, ma peau ?… Mais c’est sans intérêt… il aurait fallu qu’elle fût enlevée sur une jeune fille vivante… Heureusement, j’ai mon ami le docteur Bartsh… vous savez, celui qui voyage dans l’intérieur de l’Afrique… eh bien, dans les massacres… il m’a promis de me faire prendre une peau comme ça… sur une négresse vivante. »

Et tout en contemplant, d’un regard de maniaque, les ongles de ses mains tendues devant lui, il parle, il parle continuement, et sa voix un peu chantante et s’arrêtant et repartant aussitôt qu’elle s’arrête, vous entre, comme une vrille, dans les oreilles ses cannibalesques paroles.

— Le corps humain n’a pas l’immutabilité qu’il semble avoir. Les sociétés, les civilisations retravaillent la statue de sa nudité. La femme qu’a peinte l’anthropographe Cranach, la femme du Parmesan et de Goujon, la femme de Boucher et de Coustou sont trois âges et trois natures de femme.

La première ébauchée, lignée dans le carré d’un contour embryonnaire, mal équarrie dans la maigreur gothique, est la femme du moyen âge. La seconde dégagée, allongée, fluette dans sa grandeur élancée, avec des tournants et des rondissements d’arabesques, des extrémités arborescentes à la Daphné, est la femme de la Renaissance. La dernière, petite, grassouillette, caillette, toute cardée de fossettes, est la femme du XVIIIe siècle.

22 avril. — Nous sommes ce soir dans la loge de Saint-Victor, à la première représentation des Volontaires, une pièce qui inquiète l’Europe, une pièce à la fin de laquelle Paris attend une émeute, une pièce où les titis doivent crier bis à l’abdication de Napoléon Ier. Rien de tout cela n’est arrivé. L’ennui a désarmé la passion politique. La pièce aurait endormi une révolution. Canova fit un jour un lion en beurre, Séjour a fait un Napoléon en guimauve.

Dans la loge à côté, où est Gramont-Caderousse, avec Marguerite Bellanger, j’ai près de moi, coude à coude, Anna Deslions, toujours belle, pacifique et superbe à la façon d’une Io. Elle est en grand deuil de sa mère. Il y a cette année une épidémie sur les mères de ses pareilles… Elle me dit qu’elle regrette bien que nous n’ayons pas fait connaissance avec elle, quand elle était notre voisine, que nous aurions vu, nous qui écrivons, des choses bien curieuses chez elle. Puis, causant de sa vente et du peu de chic de son cabinet de toilette, après qu’elle m’a dit qu’il lui faudrait un hôtel, un hôtel dans lequel elle ferait faire une piscine en marbre où elle recevrait… elle s’interrompt, songeuse, et reprend, joliment souriante, qu’elle est arrivée à la réalisation de son rêve : une mansarde, — et elle va avoir cela à Neuilly, et elle passera tout son temps à faire de la tapisserie sous les saules.

« Vous savez, moi, dit-elle, je n’ai jamais été au-devant de tout ça. C’est arrivé tout seul. Je n’ai pas cherché à être riche. Quand l’argent est venu, j’en ai profité, voilà tout ! »

Elle dit vrai. Il existe chez cette femme le véritable et intime caractère de la fille : la passivité. Elle roule inconsciemment, insouciamment sous la fatalité de sa vie. Elle s’est laissé accoster par la fortune comme par un passant, — quelqu’un qui monte, qu’on accepte, qui s’en va et qu’on oublie.

27 avril. — Oui, M. Thiers passe et passera auprès de la postérité pour un amateur. Et je l’ai entendu de mes oreilles, ces années-ci, demander chez Rochoux ce que c’était qu’une gravure avant les armes, et aujourd’hui, j’apprends qu’il pousse le goût de la propreté de l’art, jusqu’à faire gratter la patine des bronzes antiques de sa collection.

— A-t-on remarqué que jamais une vierge, jeune ou vieille, n’a produit une œuvre ou quoi que ce soit ?

Dimanche 4 mai. — Ces dimanches passés au boulevard du Temple, chez Flaubert, sauvent de l’ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes, fouillent les religions, passent en revue les idées et les hommes, vont des légendes orientales au lyrisme d’Hugo, de Boudha à Gœthe. On se perd dans les horizons du passé, on rêve aux choses ensevelies, on pense tout haut, on feuillette du souvenir les vieux chefs-d’œuvre, on retrouve et on retire de sa mémoire des citations, des fragments, des morceaux de poèmes, pareils à des membres de Dieux, sortant d’une fouille dans l’Attique.

Puis de là, à un moment, on descend aux mystères des sens, à l’inconnu des goûts bizarres, des tempéraments monstrueux. Les fantaisies, les perversions, les toquades, les démences de l’amour charnel sont étudiées, creusées, analysées, spécifiées. On philosophe sur de Sade, on théorise sur Tardieu. L’amour est couché sur une table d’amphithéâtre et les passions passées au speculum. On jette enfin dans ces entretiens, qu’on pourrait appeler les cours d’amour scientifiques du XIXe siècle siècle, les matériaux d’un livre sur l’amour, qu’on n’écrira peut-être jamais, et qui serait pourtant un beau livre : l’Histoire naturelle de l’Amour.

— La vie est hostile à tous ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la vie, à tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse armée régulière, à tous ceux qui ne sont ni fonctionnaires, ni bureaucrates, ni mariés, ni pères de famille. À chaque pas qu’ils font, toutes sortes de grandes et de petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

21 mai. — Quand le passé, religieux et monarchique sera entièrement détruit, peut-être commencera-t-on à juger le passé littéraire, et peut-être arrivera-t-il qu’on trouvera qu’un Balzac vaut Molière, et que Victor Hugo est le plus grand de tous les poètes français.

Dimanche 8 juin. — Nous allons à la campagne avec Saint-Victor, à la façon des commis de magasins, et tout en nous rendant au chemin de fer, nous nous disons qu’au fond l’Humanité — et c’est son honneur — est un grand don Quichotte. Il a bien, à son côté, Sancho qui est la Raison, le Bon Sens, mais il le laisse en arrière. Les plus énormes efforts, les plus immenses sacrifices de l’humanité ont été faits en l’honneur de questions idéales. Une preuve indiscutable de cela, c’est le tombeau du Christ, rien qu’une idée, pour laquelle l’Europe entière se remuait encore hier.

Et nous voilà à marcher le long de la Seine à Bougival. Dans l’herbe, une société lit tout haut une joyeuseté bête de petit journal ; sur l’eau, des canotiers en vareuses rouges chantent du Nadaud ; au détour d’un saule nous rencontrons une connaissance : c’est un millionième d’agent de change ; enfin dans un coin, où nous espérions être à nous-mêmes, il y a un paysagiste qui peint, à côté d’une côte de melon oubliée.

… La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me paraît un grand cimetière qui attend. Cette herbe paît l’homme. Ces plantes poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui luit, si riant, si clair, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau, tout cela me fait l’effet d’une concession à temps, dont le jardinier renouvellerait un peu les fleurs au printemps, et où il aurait mis un petit bassin avec des poissons rouges…

… Non, rien de tout cela de la nature ne me parle, ne me dit quelque chose à l’âme. Non, ça ne me touche pas, comme cette femme qui, tout à l’heure me montrait, à table, le haut de la tête de la Charité d’André del Sarte et la bouche de la goule des Mille et une Nuits… non, ça ne me touche pas comme la causerie d’hier, la causerie alerte et cruelle du fils B… sur Mirès.

Physionomie de femme et parole d’homme : là seulement est mon plaisir, mon intérêt.

14 juin. — On ne devinerait guère sur quel lit est mort Béranger. Il est mort sur le lit de travail articulé, où l’Impératrice est accouchée du Prince impérial, lit que les Tuileries ont offert à l’agonie du chansonnier du grand Empereur.

— Bar-sur-Seine. Une femme meurt sur la place. Une fenêtre éclairée et comme vivante au milieu des ténèbres, des cierges allumés, du blanc de rideaux et, sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre qui se penche : c’est l’Extrême-Onction qu’on donne à la malade : un mystère qui passerait sur une flamme.

La nuit est noire et pleine d’étoiles, l’heure semble homicide et sereine. Il y a répandu, et comme tombant de cette fenêtre, ce je ne sais quoi de solennel, d’horrible et de sacré, que la Mort amène avec elle en une maison. Dans l’air, dans la nuit, dans l’haleine de l’ombre, il y a un souffle qui s’exhale, une aile qui s’essaye. Quelque chose qui a été quelqu’un va s’envoler.

— Songe-t-on au sort d’un curé d’une de ces paroisses de France où l’on fait six liards à la quête de la grand’messe, le dimanche ?

13 juillet. — La peine, le supplice, la torture de la vie littéraire : c’est l’enfantement. Concevoir, créer : il y a dans ces deux mots pour l’homme de lettres un monde d’efforts douloureux et d’angoisses. De ce rien, de cet embryon rudimentaire qui est la première idée d’un livre, faire sortir le punctum saliens, tirer un à un de sa tête les incidents d’une fabulation, les lignes des caractères, l’intrigue, le dénouement : la vie de tout ce petit monde animé de vous-même, jailli de vos entrailles et qui fait un roman. Quel travail ! C’est comme une feuille de papier blanc qu’on aurait dans la tête, et sur laquelle la pensée, non encore formée, griffonnerait de l’écriture vague et illisible… Et les lassitudes mornes, et les désespoirs infinis, et les hontes de soi-même de se sentir impuissant dans son ambition de création. On tourne, on retourne sa cervelle, elle sonne creux. On se tâte, on passe la main sur quelque chose de mort qui est votre imagination… On se dit qu’on ne peut rien faire, qu’on ne fera plus rien. Il semble qu’on soit vidé.

L’idée est pourtant là, attirante et insaisissable, comme une belle et méchante fée dans un nuage. On remet sa pensée à coups de fouet sur la piste ; on recherche l’insomnie pour avoir les bonnes fortunes des fièvres de la nuit ; on tend à les rompre sur une concentration unique toutes les cordes de son cerveau. Quelque chose vous apparaît un moment, puis s’enfuit, et vous retombez plus las que d’un assaut qui vous a brisé… Oh ! tâtonner ainsi, dans la nuit de l’imagination, l’âme d’un livre, et ne rien trouver, ronger ses heures à tourner autour, descendre en soi et n’en rien rapporter, se trouver entre le dernier livre qu’on a mis au monde, dont le cordon est coupé, qui ne vous est plus rien, et le livre auquel vous ne pouvez donner le sang et la chair, être en gestation du néant : ce sont les jours horribles de l’homme de pensée et d’imagination.

Tous ces jours-ci, nous étions dans cet état anxieux. Enfin les premiers contours, le vague fusinage de notre roman, la jeune Bourgeoisie (Renée Mauperin), nous est apparu ce soir.

C’était en nous promenant derrière la maison, dans la ruelle étranglée entre de hauts murs de jardins. Un souffle passait comme un murmure dans la cime des grands peupliers. Le coucher du soleil glaçait, de je ne sais quelle vapeur de chaleur, les verdures au loin. À ma gauche, le massif des marronniers de la Vieille-Halle se détachait en noir, avec les contours des dernières feuilles digitées sur l’or pâlissant du soir, ainsi que le dessin d’une agate arborisée, et avec dans le sombre des arbres de petits jours, ressemblant à des étoiles.

C’était l’effet étrange de ce Soir du paysagiste Laberge qui est au Louvre, découpant la nuit des arbres, et collant leurs feuilles d’ébène sur un ciel d’une lumière infinie, d’une magnificence mourante. — Les livres ont leurs berceaux.

22 juillet. — La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose, son travail destructeur. C’est une mort lente et successive des manifestations, presque immatérielles, qui émanaient de son corps. Sa physionomie est toute changée. Elle n’a plus les mêmes regards, elle n’a plus les mêmes gestes ; et elle m’apparaît comme se dépouillant, chaque jour, de ce quelque chose d’humainement indéfinissable, qui fait la personnalité d’un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu’un, apporte à son corps de l’inconnu, de l’étranger, du non lui, en fait une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l’ancien… celui dont la silhouette animée et affectueuse n’est déjà plus.

31 juillet. — Le docteur Simon va me dire, tout à l’heure, si notre vieille Rose vivra ou mourra. J’attends son coup de sonnette, qui est pour moi celui d’un jury des assises rentrant en séance… « C’est fini, plus d’espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un poumon est perdu et l’autre tout comme… » Et il faut revenir à la malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer sa convalescence dans tout l’air de nos personnes… Puis une hâte nous prend de fuir l’appartement et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard dans Paris… ; enfin, fatigués, nous nous attablons à une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de l’Illustration, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus : Contre la mort, il n’y a pas d’appel !

Lundi 11 août. — La péritonite s’est mêlée à la maladie de poitrine. Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n’est donc pas assez ! il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable finale des organes humains… Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse ! dans une de ces chambres de domestique, où le soleil, donnant sur une tabatière, fait l’air brûlant, comme en une serre chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit… Nous avons lutté jusqu’au bout pour la garder, à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n’a pas voulu aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre : elle y a été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez nous ; elle y a été voir la nourrice d’Edmond qui y est morte, et cette maison de santé lui représente la maison où l’on meurt. J’attends Simon, qui doit lui apporter son billet d’entrée pour Lariboisière. Elle a passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s’en aller. Elle est pressée. Il lui semble qu’elle va guérir là.

À deux heures, Simon arrive : « Voici, c’est fait… » Elle ne veut pas de brancard pour partir : « Je croirais être morte ! » a-t-elle dit. On l’habille. Aussitôt hors du lit, tout ce qu’il y avait de vie sur son visage, disparaît. C’est comme de la terre qui lui monterait sous le teint.

Elle descend dans l’appartement. Assise dans la salle à manger, d’une main tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas sur des jambes, pareilles à des manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle regarde les choses, avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu’ils quittent, et la porte de l’appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d’adieu.

Elle arrive au bas de l’escalier, où elle se repose, un instant, sur une chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six semaines. Elle incline la tête, en disant un oui, un oui étouffé…

Le fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens contre l’oreiller qu’elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et vides, elle regarde vaguement défiler les maisons… elle ne parle plus.

Arrivée à la porte de l’hôpital, elle veut descendre sans qu’on la porte : « Pouvez-vous aller jusque-là ? » dit le concierge. Elle fait un signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les dernières forces avec lesquelles elle va devant elle.

Enfin nous voilà dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard tout prêt attend au milieu. Je l’assieds dans un fauteuil de paille près d’un guichet vitré. Un employé ouvre le guichet, me demande son nom, son âge… couvre d’écritures, pendant un quart d’heure, une dizaine de feuilles de papier qui ont en tête une image religieuse. Enfin, c’est fini, je l’embrasse… Un garçon la prend sous un bras, la femme de ménage sous l’autre… Alors je n’ai plus rien vu.

Jeudi 14 août. — Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose, tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine, — dans trois semaines au plus, — et si dégagée de la pensée de la mort, qu’elle nous raconte une furieuse scène d’amour, qui a eu lieu hier entre une femme couchée à côté d’elle et un frère des écoles chrétiennes, — qui est encore là aujourd’hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée de la vie.

Voisine de son lit, se trouve une jeune femme qu’est venu voir son mari, un ouvrier, et auquel elle dit : « Va, aussitôt que je pourrai marcher, je me promènerai tant dans le jardin, qu’ils seront bien forcés de me renvoyer ! » Et la mère ajoute : « L’enfant demande-t-il quelquefois après moi ?

— Quelquefois, comme ça ! », répond l’ouvrier.

Vendredi 15 août. — Je me réjouis d’aller ce soir au feu d’artifice, de me fondre dans la foule, d’y égarer mon chagrin. Il me semble que la tristesse se perd parmi tant de monde. Je me fais une fête d’être coudoyé par du peuple, comme on est roulé par les flots.

Samedi 16 août. — Ce matin, à dix heures, on sonne. J’entends un colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte s’ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre ; elle porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.

Pauvre fille ! C’est donc fini ! Je savais bien qu’elle était condamnée ; mais l’avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie… Et nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que fait la mort des personnes : Nous ne la reverrons plus ! — une pensée machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous.

Quel vide ! quel trou dans notre intérieur ! Une habitude, une affection de vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j’avais joué au cerceau avec elle, et elle m’achetait, sur son argent, des chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu’au matin, pour lui ouvrir la porte de l’appartement, quand il allait, en cachette de ma mère, au bal de l’Opéra… Elle était la femme, la garde-malade admirable, dont ma mère, en mourant, mit les mains dans les nôtres… Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs dans nos lits, et tous les soirs, c’étaient les mêmes éternelles plaisanteries sur sa laideur et la disgrâce de son physique…

Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies, dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C’était un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de veilleur à la façon d’un chien de garde, que nous avions l’habitude d’avoir à côté de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu’avec nous.

Et jamais nous ne la reverrons !… Ce qui remue dans l’appartement, ce n’est plus elle ; ce qui nous dira bonjour, le matin, en entrant dans notre chambre, ce ne sera plus elle ! Grand déchirement, grand changement dans notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures solennelles de l’existence, où, comme dit Byron, les Destins changent de chevaux.

Ironie des choses ! Ce soir précisément, douze heures après le dernier soupir de la pauvre fille, il nous faut aller à Saint-Gratien chez la princesse Mathilde qui a eu la curiosité de nous connaître, le désir de nous avoir à dîner.

Dimanche 17 août. — Ce matin, nous devons faire toutes les tristes démarches. Il faut retourner à l’hôpital, rentrer dans cette salle d’admission, où sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le spectre de la maigre créature que j’y ai assise, il n’y a pas huit jours. « Voulez-vous reconnaître le corps ? » me jette, d’une voix dure, le garçon.

Nous allons au fin fond de l’hôpital, à une grande porte jaunâtre, sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires : Amphithéâtre. Le garçon frappe. La porte s’entr’ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une tête de boucher, le brûle-gueule à la bouche : une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J’ai cru voir l’esclave qui recevait au Cirque les corps des gladiateurs, — et lui aussi reçoit les tués de ce grand Cirque : la société moderne.

On nous a fait, un long moment, attendre avant d’ouvrir une autre porte, et pendant ces minutes d’attente, tout notre courage s’en est allé, comme s’en va, goutte à goutte, le sang d’un blessé s’efforçant de rester debout. L’inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d’un spectacle vous déchirant le cœur, la recherche de ce corps au milieu d’autres corps, l’étude et la reconnaissance de ce pauvre visage, sans doute défiguré, tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte s’est ouverte, nous avons dit : « Nous enverrons quelqu’un, » et nous nous sommes sauvés !

De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d’hôpital qui semble n’être qu’une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère d’agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y ouvre comme un bureau.

Pendant que nous étions à faire inscrire le décès, — que de papier, mon Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre ! — de la pièce à côté, un homme s’est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l’almanach, accroché au mur, le nom du saint du jour, et le donner à son enfant. En passant, la basque de la redingote de l’heureux père frôle et balaye la feuille de papier, où l’on inscrit la morte.

Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser ses hardes, démêler l’entassement des choses, des fioles, des linges que fait la maladie… remuer de la mort enfin. Ç’a été affreux de rentrer dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit entr’ouvert, les miettes de pain de son dernier repas. J’ai jeté la couverture sur le traversin, comme un drap sur l’ombre d’un mort.

Lundi 18 août. — … La chapelle est à côté de l’amphithéâtre. À l’hôpital, Dieu et le cadavre voisinent… À la messe dite pour la pauvre femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres, qui bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité de salut dans cette adjonction : ça ressemble à la fosse commune de la prière…

Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu’elle a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf ans, élevée chez les sœurs de Saint-Laurent : pauvre petite fillette, étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop grosse pour le corps, le torse déjeté, l’air d’une Mayeux, triste reste de toute cette famille poitrinaire attendu par la Mort, et dès maintenant touché par elle, — avec, en ses doux yeux, déjà une lueur d’outre-vie.

Puis de la chapelle au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et qui n’en finit pas dans la boue… Enfin les psalmodies des prêtres, et le cercueil que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort au bout de cordes, comme une pièce de vin qu’on descend à la cave.

Mercredi 20 août. — Il me faut encore retourner à l’hôpital. Car entre la visite que j’ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort un jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, mais qui revient toujours en moi : l’inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d’apprendre. Il ne me paraît pas qu’elle soit morte ; j’ai seulement d’elle le sentiment d’une personne disparue. Mon imagination va à ses dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures !… J’ai besoin d’être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je revois l’hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la vie comme on pue le vin, et je revois ces corridors, où de la lumière du matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes…

Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On ouvre, et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une Vierge est posée sur une sorte d’autel. Aux murs de la pièce, exposée au nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m’explique pas pourquoi, deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches qui semblent là, toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte derrière moi, d’une petite pièce où le soleil donne en plein, il m’arrive des caquetages de sœurs et d’enfants, de jeunes joies, de bons petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraîches : un bruit de volière ensoleillée…

Des sœurs en blanc, à coiffe noire, passent et repassent ; une s’arrête devant ma chaise. Elle est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre figure à la grâce de Dieu. C’est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et d’espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir, tout à coup elle s’en est allée dans un vomissement de sang qui a duré quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l’horrible pensée qu’elle avait eu l’avant-goût de la mort, la terreur de son approche.

Jeudi 21 août. — ....................

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… Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou trois coups nerveux, du bout de ses doigts, sur le crépage de ses blonds cheveux bouffants, s’écrie : « Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu, j’ai gardé le secret professionnel de mon métier… Mais maintenant qu’elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité. »

Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent l’appétit, en nous mettant dans la bouche l’amertume acide d’un fruit, coupé avec un couteau d’acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu’elle a signés, les dettes qu’elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la victuaille… Une vie secrète d’orgies nocturnes, de découchages, de fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants : « Nous y resterons, elle ou moi ! » Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de tout le cœur, de tous les sens, et où se mêlaient les maladies de la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance, l’hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la crémière deux enfants, dont l’un a vécu six mois. Il y a quelques années, quand elle nous a dit qu’elle allait dans son pays, c’était pour accoucher. Et à l’égard de ces hommes, c’était une ardeur si extravagante, si maladive, si démente, qu’elle — l’honnêteté en personne autrefois — nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu’elle payait ne la quittassent pas.

Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s’enfonçait en de tels reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs de l’âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes, désespérée et inassouvie, elle s’était mise à boire pour échapper à elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques, qui la vautraient toute une journée en travers d’un lit, sur lequel elle échouait en le faisant.

La malheureuse ! que de prédispositions et de motifs et de raisons elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans : d’abord le repoussement par moments d’idées religieuses avec les terreurs d’un enfer de feu et de soufre ; puis la jalousie, cette jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous, empoisonnait sa vie ; puis, puis… puis le dégoût que les hommes, au bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et qui la poussait de plus en plus à la boisson, l’amenait un jour à faire une fausse couche en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c’est comme l’autopsie d’une poche pleine d’horribles choses, dans une morte tout à coup ouverte…

Par ce qui nous est dit, j’entrevois soudainement tout ce qu’elle a dû souffrir depuis dix ans : et les craintes près de nous d’une lettre anonyme, d’une dénonciation de fournisseur, et la trépidation continuelle à propos de l’argent qu’on lui réclamait et qu’elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l’orgueilleuse créature pervertie par cet abominable quartier Saint-Georges, des fréquentations des basses gens qu’elle méprisait, et la vue douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l’ivrognerie, et les exigences et les duretés inhumaines des m… du ruisseau, et les tentations de suicide qui me la faisaient, un jour, retirer d’une fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors… et enfin toutes ces larmes que nous croyions sans cause ; cela mêlé à une affection d’entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de fièvre, dans les maladies de l’un ou de l’autre.

Et chez cette femme une énergie de caractère, une force de volonté, un art du mystère, auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d’observateur, même dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d’elle que des gémissements : un mystère continué jusqu’à la mort et qu’elle devait croire enterré avec elle.

Et de quoi était-elle morte ? d’avoir été, il y a de cela huit mois, en hiver, — par la pluie, — guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la crémière qui l’avait chassée, pour savoir par quelle femme il l’avait remplacée : toute une nuit passée contre la fenêtre d’un rez-de-chaussée, et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu’aux os avec une pleurésie mortelle !

Pauvre créature ! nous lui pardonnons, et même une grande commisération nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu’elle a souffert… Mais, pour toute la vie, il est entré en nous la défiance du sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut aussi bien que de la femme de haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a du mensonge…

23 août. — Gautier dîne à côté de nous chez Peters. Il revient d’inaugurer les chemins de fer algériens, et il est furieux contre la civilisation, les ingénieurs qui abîment les paysages avec leurs rails, les utilitaires, tout ce qui met dans un pays une saine édilité. Se tournant vers Claudin qui vient de s’asseoir à sa table : « Toi tu aimes cela… tu es un civilisé. Mais nous, nous trois, avec quatre ou cinq autres, nous sommes des malades… des décadents… non, plutôt des primitifs, non, encore non, mais des particuliers bizarres, indéfinis, exaltés. Il y a des moments, oui, où je voudrais tuer tout ce qui est : les sergents de ville, M. Prudhomme, M. Pioupiou, toute cette cochonnerie-là… Claudin, vois-tu, je te parle sans ironie, je t’envie, tu es dans le vrai. Tout cela tient à ce que tu n’as pas comme nous le sens de l’exotique. As-tu le sens de l’exotique ? Non, voilà tout… Nous ne sommes pas Français, nous autres, nous tenons à d’autres races. Nous sommes pleins de nostalgies. Et puis quand à la nostalgie d’un pays se joint la nostalgie d’un temps… comme vous par exemple du XVIIIe siècle… comme moi de la Venise de Casanova, avec embranchement sur Chypre, oh ! alors, c’est complet… Venez donc, un soir, chez moi. Nous causerons de tout cela longuement. Nous serons, tour à tour, chacun de nous trois, Job sur son fumier avec ses amis. »

Et puis à propos de Psyché, dont il a donné l’idée de la reprise chez Jeanne Destourbet, dans une causerie avec le prince Napoléon, reprise qu’il voulait tourner vers la résurrection du côté inconnu de Molière, maître de ballets, arrangeur de divertissements, Gautier se met à rejuger le Misanthrope, une comédie de collège de Jésuites, pour la rentrée des classes : « Ah ! le cochon ! quelle langue ! est-ce mal écrit ! Mais comment voulez-vous qu’on imprime cela. Je ne veux pas m’ôter mon pain. Je reçois encore aujourd’hui des lettres d’injures, parce que j’ai osé faire un parallèle entre Timon d’Athènes et le Misanthrope.

De Molière la causerie saute à tout ce XVIIe siècle, si ennuyeux, si antipathique, d’une si mauvaise langue, entre la langue grasse du XVIe siècle et la langue claire du XVIIIe. Et voilà soudain Gautier, poussant au Roi-Soleil du temps, à Louis  XIV, et le lapidant, comme à coups d’étrons, dans un flux de paroles verveuses, où Michelet semble doublé d’un père Duchêne :

« Un porc grêlé comme une écumoire et petit…. Il n’avait pas cinq pouces le grand Roi. Toujours à manger et à c…. C’est plein de m…. ce temps-là. Lisez la lettre de la Palatine. Et borné avec cela…. Parce qu’il donnait des pensions pour qu’on le chantât…. Une fistule dans le c…. et une autre dans le nez qui correspondait avec le palais… Ça lui faisait juter par les fosses nasales les carottes et toutes les juliennes de son temps. Et c’est vrai ce que je dis là… » fait-il en se tournant vers Claudin ahuri !

— Qu’est-ce que la vie ? L’usufruit d’une agrégation de molécules.

— Le tourment de l’homme de pensée est d’aspirer au Beau, sans avoir jamais une conscience fixe et certaine du Beau.

30 août. — Une malheureuse organisation que la nôtre. Depuis le collège nous nous sommes toujours passionnés pour les causes battues, et aujourd’hui la défaite de Garibaldi nous fait tout mélancoliques. Pourtant ce Garibaldi, ainsi que le dit le père Chilly, ce n’est point notre homme, mais nous sommes ainsi faits, qu’il y a au fond de nous, toujours une sympathie pour les hommes qui n’ont pas la vulgarité, la canaillerie du succès.

31 août. — Nous avons reçu, ces jours-ci, un petit morceau de papier imprimé, portant ceci : « M*** vous êtes prié d’assister à la petite fête de famille, qui sera donnée à Neuilly, rue de Longchamps, 32, le 31 août 1862.

Et nous voici ce soir, rue de Longchamps, où nous trouvons 25 ou 30 invités. C’est la chambre des filles de Gautier qui est la salle de spectacle, où il y a une toile, une rampe, et tous les fauteuils et toutes les chaises de la maison. La tablette de la cheminée sur laquelle on s’assied, simule le balcon. Sur la porte, au-dessus de laquelle se détire, en une pose anacréontique, une femme nue, est collée l’affiche :

Théâtre de Neuilly.
Pierrot Posthume.

La toile se lève sur la scène, où le peintre Puvis de Chavannes a peint d’assez cocasses décors — une scène où il y a juste la place pour un soufflet et un coup de pied dans le derrière. Et la farce commence, une farce qui paraît écrite au pied levé, une nuit de carnaval, dans un cabaret de Bergame, avec de jolis vers qui montent s’enrouler ainsi que des fleurs autour d’une batte.

Là-dedans passe et repasse toute la famille, les deux filles de Gautier, Judith, dans un costume d’Esméralda de la comédie italienne, développant des grâces molles ; la jeune Estelle, svelte dans son habit d’Arlequin, et montrant sous son petit museau noir, de jolies moues d’enfant ; le fils de Gautier en Pierrot un peu froid, un peu trop dans son rôle, un peu trop posthume ; puis enfin Théophile Gautier, lui-même faisant le docteur, un Pantalon extraordinaire, grimé, enluminé, peinturluré à faire peur à toutes les maladies énumérées par Diafoirus, l’échine pliée, le geste en bois, la voix transposée, travaillée, tirée on ne sait d’où, des lobes du cerveau, de l’épigastre, du calcaneum de ses talons : une voix enrouée, extravagante, qui semble du Rabelais gloussé.

4 septembre. — Bar-sur-Seine…. Il habite ici un millionnaire, d’une avarice telle, que lorsqu’il a mis ses fils au collège, il a défendu par économie qu’on cirât leurs souliers, disant que le cirage brûlait le cuir… et il a remis au proviseur une couenne de lard pour les frotter.

Septembre. — C’est prodigieux comme Millet a saisi le galbe de la femme de labeur et de fatigue, courbée sur la glèbe. Il a trouvé un dessin carré, un contour fruste qui rend ce corps-paquet, où il n’y a plus rien des rondeurs provocantes de la forme féminine, ce corps que le travail et la misère ont aplati comme avec un rouleau, n’y laissant ni gorge ni hanches, et qui ont fait de cette femme un ouvrier sans sexe, habillé d’un casaquin et d’une jupe, dont les couleurs ne semblent que la déteinte des deux éléments entre lesquels ce corps vit, — en haut bleu comme le ciel, en bas brun comme la terre.

12 septembre. — Il y a une vieille demoiselle ici, une ci-devant religieuse, qui terminait une longue déploration de toutes les misères et de toutes les dégoûtations de l’humanité par cette réclamation : « Et puis, pourquoi sommes-nous faits en viande ? »

Cette révolte contre la matérialité de notre être, et l’aspiration à la composition d’un végétal ou d’un minéral, ne prouvent-elles pas une délicate spiritualité féminine ?

La même vieille demoiselle nous racontait qu’une des distractions des religieuses du couvent, où elle se trouvait, — la chose est délicate, et aurait besoin pour être contée de la plume de Beroalde de Verville, mais ma foi tant pis, — elle nous racontait donc que cette distraction était de p…. dans des carafes, oui, de mettre du vent en bouteille, pour se régaler la vue des irisations du gaz captif.

— On me montrait hier un jeune jardinier, un garçon de 25 ans, qui vient d’épouser une cuisinière de 60 ans, pour une rente de 40 boisseaux de blé.

— Lorsque l’incrédulité devient une foi, elle est plus bête qu’une religion.

22 septembre. — Celui-là, je le répète, ferait un livre curieux, apporterait d’intéressants documents à l’histoire humaine et française, celui-là qui récolterait et assemblerait simplement les anecdotes singulières, relatives à certaines physionomies provinciales. Oui, un Tallement des Réaux qui, ici et là, noterait tout ce qu’il entendrait sur les personnages excentriques de la province, ferait un amusant bouquin. Quelles figures fantasques, quels originaux, quelles silhouettes grotesques ou bizarres, puissantes ou tranchées, s’accusant dans les souvenirs, les légendes de famille, avec une verdeur, une saveur du cru, une turgescence de comique, qu’on ne trouve pas dans les bonshommes parisiens.

Voici un de ces types que j’attrape au passage, parmi les récits d’après dîner. C’était le médecin ordinaire de la maison de notre grand-père, à Sommerécourt. Une espèce de docteur Tant-mieux, à mine rabelaisienne, le dernier porteur de la culotte, des bas, des boucles de souliers en acier, un bon vivant qui buvait dur, et auquel on était obligé de rationner le vin dans les maisons où il mangeait ; — du reste parfaitement lucide, et la raison aussi vive et plus nette que jamais, en plein vin. Il s’appelait Procureur, et habitait le petit village de Vrécourt. Une célébrité médicale que ce Procureur, une de ces lumières de la science de guérir inofficielles et populaires à la façon des rebouteux, un de ces hommes sans études, sans lectures, mais qui semblent nés dans les secrets de la nature, qui soignent par instinct, qui sauvent par illumination, qui ont le miracle en main. Dans toutes les Vosges on l’appelait pour les cas désespérés.

Un vrai paysan avec cela, et à peu près traité comme tel. D’ordinaire, le grand-père le faisait dîner avec les domestiques, ne donnant l’ordre de mettre son couvert à table que dans les grandes occasions. Ayant sauvé la maréchale de Bellune d’une maladie mortelle, et des soins de plusieurs illustres médecins, ce fut un éblouissement, quand il fut invité par sa malade à dîner. Il donnait des poignées de main aux domestiques, et placé à côté de Mme de Bellune, chaque fois qu’un convive lui adressait la parole, il saluait, ayant, par une habitude de paysan, gardé son chapeau sur la tête.

Un jour, le grand-père lui ayant demandé son compte pour les soins donnés à lui et à sa maison pendant sept ans, il présenta un compte de 72 francs : — Comment coquin, soixante-douze francs ? Le pauvre Procureur troublé, balbutiait : — Mais Monsieur, je vous assure, j’ai fait très justement le compte !

— Comment, mais c’est impossible, soixante-douze francs pour sept ans. Le grand-père ne pouvait croire à la modicité de la somme.

Procureur avait une fille mariée. Son gendre vint se plaindre à lui que sa fille se laissait aller à la boisson. Bon sang ne peut mentir. Sa fille avait de vingt-cinq à trente ans. Il la fouetta comme une petite fille, et dit à son gendre : « Dà, dà, la voilà corrigée ! ».

19 octobre. — Un mot qui dit tout sur les juifs, qui éclaire leur fortune, leur puissance, leur rapide ascension, en ce siècle d’argent. Mirès apprenait à Saint-Victor que dans l’école juive, où il avait été élevé à Bordeaux, on ne donnait pas de prix de calcul, — parce que tous l’auraient mérité.

Cette révélation fait pâlir même le mot profond du vieux Rothschild : « À la Bourse, il y a un moment où, pour gagner, il faut savoir parler hébreu !

— X… a pris pour maîtresse une actrice, aussitôt après le bruit de son acquittement pour avortement, un peu à cause du scandale de l’affaire, beaucoup parce que l’avortement a amené un dérangement curieux dans la matrice de la femme. C’est un cas qui amuse l’ancien médecin dans l’homme devenu impuissant.

Dans les entr’actes du théâtre, il s’en va chez un grand pharmacien qui est à côté. Et là, dans l’arrière-boutique, en collaboration de son ami, il se livre longuement et compendieusement à la composition d’un de ces lavements, dont la recette est perdue depuis Molière, et rapporte le liniment, où il a mis sa science et son cœur, à la belle au théâtre. C’est son sac de bonbons de tous les soirs.

— Une religion sans surnaturel, — cela me fait penser à une annonce que j’ai lue, ces années-ci ; dans les grands journaux : vin sans raisin.

27 octobre. — Nous sommes chez de vieux amis de notre famille, chez les Armand Lefebvre, dans leur jolie petite propriété de la Comerie, au cœur de l’Île-de-France, dans ce coin de terre tout XVIIIe siècle.

Ici c’est Chantilly, là Champlâtreux, plus loin Luzarches, un nom de site champêtre à la mode dans les romans de la fin du dernier siècle, tout comme Salency, et pour venir ici, on passe par l’Île-Adam, devant la terrasse peinte dans le joli tableau d’Olivier, qui est à Versailles. C’est plein de noms de la vieille France, les Condé, les Conti, Molé, Samuel Bernard et jusqu’à Sophie Arnould qui y eut son prieuré. La nature même semble du VIIIe siècle : ce sont les paysages, où Demarne pousse ses retours de troupeaux.

Mardi 28 octobre. — Édouard me mène à Clermont voir la prison des femmes.

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… Elles sont généralement bien portantes, le visage plein, le teint un peu bis, ayant à la fois de l’aspect de la nonne et de la convalescente d’hôpital. Toutes ou presque toutes ont la tête carrée, des têtes de volonté et d’endurcissement, de mauvaises têtes de paysannes — et déprimées d’une manière curieusement uniforme. Je n’y ai pas vu une jolie figure, un visage intéressant. Ce monde aux yeux renfoncés, est dur, concentré, avec un tas de choses amassées sous l’ensevelissement des traits. Toutes, quand on passe au milieu d’elles, restent penchées sur leur tâche, la physionomie fermée. Il semble qu’il y ait un mur entre votre regard et elles. Leur visage ne dit, n’exprime rien ; on sent qu’il fait le mort.

Êtes-vous passé, et vous retournez-vous ? vous voyez les yeux lentement se soulever, et l’on se sent dans le dos, jusqu’à la porte, les regards de toutes ces femmes dardés sur vous, en une curiosité méchante.

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… Le directeur m’entretenait des ruses de ces femmes, murées dans le silence, des ruses pour correspondre entre elles, d’une lettre d’amour envoyée à une compagne par une lesbienne, qui en avait découpé les lettres dans le Pater et l’Ave d’un livre de prières, et les avait cousues ensemble sur un bout de chiffon.

29 octobre. — Un détail curieux donné par Édouard sur la répulsion, l’épouvante produite par le zouave sur l’imagination allemande.

Danremont, l’attaché plénipotentiaire près le roi de Hanovre, promenait un jour son fils, habillé en zouave. Le roi de Hanovre, qui est aveugle, entend le rire de l’enfant, se le fait amener, le prend dans ses bras, puis soudain, à un mot dit par son aide de camp, le laisse brusquement retomber à terre. L’aide de camp venait de dire au Roi en quoi l’enfant était habillé.

Paris 1er novembre. — En passant devant la fontaine Saint-Michel, devant ces monstres bourgeois, les monstres de la Chine et du Japon me reviennent dans la pensée. Quelle imagination dans l’hybride. Quelle invention, quelle poésie horrifique dans ces fantaisies animales. Les beaux hippogriffes de l’opium ! Quelle ménagerie diaboliquement fantastique, faite d’accouplements insensés, extravagants et superbes.

Mais aussi pourquoi demander des chimères à des membres de l’Institut. Ils ne fabriqueront jamais que les monstres du récit de Théramène, le vrai monstre au goût de la France classique et tragédique.

Samedi 8 novembre. — Nous dînons chez Gavarni. Les convives sont de Chennevières, le docteur Veyne, l’ancien médecin de la bohème, et Sainte-Beuve. L’auteur de Volupté arrive dans la toilette d’un petit mercier de province en partie fine, tire de sa poche une calotte de soie noire, une calotte à la fois d’Académie et de sacristie, qu’il met sur sa tête pour la défendre des courants d’airs.

Je lui parle de ses articles du Constitutionnel : « Oui, je compte aller encore vingt mois avec deux mois de congé. C’est le temps de mon traité, mon Dieu ! J’ai de certaines facilités de sauter d’un sujet à l’autre, quoique ce soit le plus fatigant de mon affaire. J’ai professé à Liège trois fois par semaine. J’ai fait quatre ans de cours à l’École normale. J’ai fait vingt-deux leçons sur Bossuet… Et puis je donne tout ce que j’ai : le fond de toutes mes notes. Je vide mon sac. Je suis à mes dernières cartouches et je tire tout… Franchement, au fond je suis blasé ou plutôt dégoûté, las. Toutes ces insultes, toutes ces calomnies, pour un petit honneur qui n’est rien du tout, et qu’on estime beaucoup ! » — Ici je le sens blessé à fond, de l’attaque d’un journal de ce matin, qui, en annonçant son invitation pour une fournée de Compiègne, l’accusait d’avoir fait renvoyer son ami Barbey d’Aurevilly du Pays : — « Si j’avais dix mille livres de rentes, reprend-il, je sais bien ce que je ferais, ou plutôt ce que je ne ferais pas. » Et il nous confie qu’il n’ira pas à Compiègne, où les journaux le font aller, que sa santé ne le lui permet pas, ses infirmités, sa vessie… Il ne pourrait rester là toute la soirée. Ce sont de trop grandes corvées pour son âge.

On cause de l’histoire moderne, de sa supériorité sur l’ancienne, qui ne voyait jamais ni le cadre ni le milieu des événements, et Sainte-Beuve déclare que Villemain ne sait absolument des événements que ce qu’il y a dans les livres, et que la connaissance de l’art d’un temps manquait jusqu’ici aux historiens. La causerie arrive au XVIIIe siècle. « C’est le temps que j’aime le mieux, s’écrie Sainte-Beuve. Il n’y a pas pour moi de plus belles années que les quinze premières années du règne de Louis XVI. Et quels hommes, même de second ordre : Rivarol, Chamfort. Le mot de Rivarol : L’impiété est une indiscrétion, cela est charmant !… hum ! hum ! »

Sainte-Beuve a ainsi un petit ânonnement qui le mène d’une pensée à une autre, et lie sa parole. « Hum ! hum !… » fait-il encore une fois, et il continue :

« Et tous les gens de ce temps-là avaient une philosophie que nous devrions bien avoir. Il n’était pas question d’immortalité d’âme, de machines comme cela ; on vivait de son mieux, en faisant bien, et on ne méprisait pas le matériel. Maintenant, on prend trop de religion, on en prend trop, on force la dose… Et puis, dans ce temps-là, on avait la société, la société, encore la meilleure invention des hommes, après tout. »

Là-dessus, il se met à parler de Michelet avec une sorte d’animosité et de rancune colère. « Aujourd’hui, il a le style vertical. Il ne met plus de verbes. Mais c’est une église, il a des croyants… Les premiers volumes, les premiers volumes… mon Dieu ! ça ne vaut pas mieux que le reste. Ce sont simplement les derniers qui font valoir les premiers. »

Puis il est successivement question d’About, et de Lamartine, et du duc de Broglie : « About, c’est un garçon qui fait un volume de ce qui mérite une page. Son roman sur le nez, vous savez, c’est une épigramme de Voltaire, vous vous rappelez ça… Si, si, je vous assure que Lamartine a de l’esprit. Il en a en passant, en coulant, sans s’arrêter dessus. Tenez, on parlait devant lui de Broglie, on disait que c’était un bon esprit : — « Oui, un bon esprit faux, » fit-il.

Pendant le dîner, nous avons l’agacement d’entendre le fin causeur, le fin connaisseur ès lettres, parler art, à tort à travers, louanger Eugène Delacroix comme peintre philosophique, s’étendre sur l’expression de la tête d’Hamlet dans son tableau « Hamlet au cimetière », tirade que coupe presque brutalement Gavarni par cette phrase : « L’expression ! mais vous pouvez mettre la tête d’Hamlet sur la tête du fossoyeur et vice versa. »

Après dîner, Sainte-Beuve, nous voyant fumer, dit : « Ne pas fumer est un grand vide dans la vie. On est obligé de remplacer le tabac par des distractions trop naturelles… qui ne vous accompagnent pas jusqu’au bout. »

Et c’est dit avec un sourire de regret et de mélancolie libertine.

En revenant sur la route de Versailles, par une belle nuit froide, Sainte-Beuve, en son paletot gris déboutonné et son gilet chamois, — il affectionne les couleurs claires, jeunettes, printanières, — Sainte-Beuve marchant d’un pas nerveux, presque rageur, nous entretient de l’Académie qui n’est pas, dit-il, ce qu’on pense.

Il est en bons rapports avec elle, en dépit des petits tours qu’il avoue lui avoir joués. Les passions politiques ont eu le temps de s’apaiser depuis douze ans. De petites reprises de ces passions ont cependant lieu, de temps en temps, mais ça n’a pas de suite. Falloux lui a presque pris de force les mains qu’il mettait dans ses poches. « Il n’y a que de Broglie. Nous ne nous saluons pas… Ça se passe en famille à l’Académie, voyez-vous. Nous ne sommes que huit depuis six mois. Il y a des séances, quand Villemain n’est pas là, qui commencent à trois heures et demie, et qui finissent à quatre heures moins le quart. S’il n’y avait pas un homme inventif, un Villemain, ça n’irait plus. Il pose des questions. Il rédige un procès-verbal coquet. C’est comme Patin pour le Dictionnaire, il ne le fait pas bien, mais il le fait, et sans lui on ne ferait plus rien. Ce n’est pas mauvaise volonté de l’Académie, c’est ignorance. L’autre jour à propos du mot chapeau de fleurs, M. de Noailles a dit que c’était un mot inconnu, qu’il ne l’avait rencontré nulle part. Il n’a pas lu Théocrite, voilà ! Et c’est ainsi à propos de tout… Pour les livres, pour les prix, ils viennent me trouver. Ils me demandent ce que c’est. Ils se renseignent, que voulez-vous ?… Ils ne connaissent pas un nom nouveau depuis dix ans… Et puis l’Académie a une peur atroce, c’est la peur de la bohème. Quand il n’ont pas vu un homme dans leurs salons, ils n’en veulent pas. Ils le redoutent. Ce n’est pas un homme de leur monde… C’est ce qui fait, je crois, qu’Autran a des chances. C’est un candidat des bains de mer. On l’a rencontré aux eaux. Et il a de la fortune. Et puis il est de Marseille. Il a pour lui Thiers, Mignet, Lebrun, les trois frères provençaux, qui se pousseront le coude pour voter pour lui. »

La petite touche — c’est le charme et la petitesse de la causerie de Sainte-Beuve. Point de hautes idées, point de grandes expressions, point de ces images qui détachent en bloc une figure. Cela est aiguisé, menu, pointu, c’est une pluie de petites phrases qui peignent, à la longue, et par la superposition et l’amoncellement. Une conversation ingénieuse, spirituelle mais mince ; une conversation où il y a de la grâce, de l’épigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours. Conversation, au fond, qui n’est pas la conversation d’un mâle supérieur.

16 novembre. — Sous la couverture mouillée que le pompier lui avait jetée, la pauvre danseuse si horriblement brûlée hier, Emma Livry, s’était mise à genoux et faisait sa prière.

— Un superbe détail pour le soir d’une bataille. Après Isly, les vautours grisés des yeux des morts qu’ils avaient mangés, ne trouvant pas le reste encore assez corrompu, voletaient, trébuchaient, tombaient à terre comme des pochards.

Samedi 22 novembre. — Gavarni a organisé avec Sainte-Beuve un dîner qui doit avoir lieu deux fois par mois. C’est aujourd’hui l’inauguration de cette réunion et le premier dîner chez Magny, où Sainte-Beuve a ses habitudes. Nous ne sommes aujourd’hui que Gavarni, Sainte-Beuve, Veyne, de Chennevières et nous, mais le dîner doit s’élargir et compter d’autres convives.

27 novembre. — En ces années, il ne suffit pas d’écrire un livre, il faut être le domestique de ce livre, faire les courses de son volume, devenir le laquais de son succès. Je porte donc mes livres, ici et là, à quelques-uns qui les couperont à moitié, à d’autres qui en parleront sans les lire, à d’autres qui en feront de quoi dîner chez un bouquiniste.

On fabriquerait, je ne sais quelle physiologie curieuse des gens de lettres, avec la physionomie de leur portier, de leur escalier, de leur sonnette, de leur logis. J’ai remarqué une sorte de logique, une corrélation intime chez presque tous entre l’habitant et la coquille, l’homme et le milieu. L’homme de lettres, cela loge généralement haut, au cinquième. Paris a le cerveau, comme l’homme, en haut ; et ce qui court, ce qui se sert de ses jambes : boutiques, entresol, est en bas ; et ce qui digère est au premier : — la maison est un individu.

Trois intérieurs, à trois crans de l’échelle, m’ont frappé… Au fond d’une cour, rue Jacob, on monte cinq étages, on suit un corridor où donnent des portes de chambres de domestiques, une sorte de labyrinthe dans des communs. Une clef est sur la porte ; après avoir frappé en vain, on se décide à tourner la clef, on est dans une façon de resserre, pleine de livres en désordre sur le carreau, au milieu desquels est une paire de bottines d’homme, non faite. Une voix de l’autre pièce crie, comme du fond d’un rêve : « Qui est là ! » On entre, on se trouve dans une chambre de grisette, de couturière, où il y a une table de nuit, écrasée de livres brochés, tout neufs, et dans un lit, un petit homme, maigre, maladif… Vous l’avez éveillé. Il est deux heures ! Vous êtes chez un critique en mansarde, un homme d’un grand talent. C’est M. Montégut, l’écrivain de la Revue des Deux Mondes.

Rue d’Argenteuil, presque en face du Gagne-Petit, ce vieux magasin noir où l’on vend du blanc, dans cette rue où l’imagination loge volontiers, sous la tuile, la misère d’un Restif de la Bretonne, un escalier obscur, des paliers qui sentent le plomb, quatre raides étages, une de ces bonnes à tout faire, perdant la tête d’une visite, et qui manque d’écraser une petite fille qui se sauve d’entre ses jambes. Un salon où il y a des meubles d’une élégance vieillotte, dans la cheminée un feu mouillé et désolé, aux murs beaucoup d’images quelconques qui sont dans des cadres, sur une table un grand volume illustré pour le Jour de l’an ; dans un coin, un piano qui dit une femme, une famille : un salon qui ressemble un peu à la pièce pauvre et solennelle, que les relieurs ont pour recevoir leurs clients. Là-dedans un petit homme très maigre, aux cheveux rares et longs, au teint de papier mâché, aux yeux fureteurs : c’est Édouard Fournier, l’érudit critique de la Patrie.

En face de la Muette, sur les terrains de l’ancien Ranelagh, — j’ai reconnu la maison sans la connaître, — ça ressemble aux tâtonnements des enfants avec les jeux d’architecture, et où ils marient des tours à créneaux avec un kiosque chinois. Nous entrons. Il y a des fleurs partout, des plats de Chine dans les plafonds, des Watteau peints par Ballue, des vitrines pleines de dunkerques, du carton-pierre, des tentures de lampas, des stores peints, des tapis comme de la mousse, des reliures surdorées, des portes, couvertes, de bas en haut, de dessins, de lithographies, de photographies à deux sous, un salon de jeux avec des billards polonais et des toupies hollandaises, et des montées, des descentes, des machinations de dégagements qui ressemblent à une intrigue de vaudeville, et partout des objets d’art à ravir une fille : une maison triomphante avec jardin, écurie et remise, que vous montre un homme lugubre et gêné et tristement aimable, — que vous montre Jules Lecomte.

1er décembre. — Nous allons remercier Sainte-Beuve de l’article qu’il a fait ce matin, dans le Constitutionnel, sur la Femme au XVIIIe siècle.

Sainte-Beuve demeure rue Montparnasse. La porte, une toute petite porte, nous est ouverte par la gouvernante, une femme de quarante ans, à tenue d’institutrice de bonne maison. On nous introduit dans un salon à papier grenat, aux meubles en velours rouge, aux formes Louis XV d’un tapissier du quartier Latin. Salon bourgeois solennellement froid, rappelant assez le salon de la maison du Rempart pour MM. de la magistrature. Le jour y vient triste et pauvre, d’un jardinet fermé par un grand mur, et à travers le tortillage d’une vigne aux sarments maigres et noirs. Nous montons, par un petit escalier compliqué, à la chambre de Sainte-Beuve, juste au-dessus du salon, chambre où l’on voit en entrant un lit avec un édredon, en face deux fenêtres sans grands rideaux, à gauche deux bibliothèques d’acajou pleines de reliures, genre Restauration, et montrant sur le dos des fers dans le goût du gothique de Clotilde de Surville ; au milieu de la pièce est une table chargée de volumes, et dans les coins, contre les bibliothèques, des amas de journaux et de brochures, un empilement, un fouillis, un désordre de déménagement : l’aspect d’une chambre d’hôtel garni, habitée par un bénédictin.

Nous trouvons Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, exaspéré contre Salammbô, et furibond et écumant à petites phrases : « D’abord c’est illisible… Et puis c’est de la tragédie… Au fond c’est du dernier classique… La bataille, la peste, la famine, ce sont des morceaux à mettre dans des cours de littérature… Du Marmontel, du Florian, quoi ! » Pendant près d’une heure, quoi que nous disions en faveur du livre (il faut défendre les camarades contre les critiques), il crache, il vomit sa lecture, en proie à une colère enfantine, presque comique.

Aujourd’hui Sainte-Beuve me frappe par sa ressemblance avec Hippolyte Passy, même vieille mine futée, même œil, même forme de crâne, et surtout même timbre de voix un peu zézeyante. J’ai remarqué le zézeyament chez les grands bavards.

Samedi 13 décembre. — J’ai reçu, avec une gentille lettre de compliments sur notre livre, une invitation à dîner, ce soir, chez la princesse Mathilde.

Nous sommes introduits au premier, dans un salon de forme ronde, aux panneaux de soie pourpre, décorés de glaces gravées dans d’élégants cadres. Gavarni, Chennevières, Nieuwerkerke sont déjà là, puis arrive la princesse, suivie de sa lectrice, Mme de Fly. Nous voici à table. Nous ne sommes que sept. Sauf la vaisselle plate marquée aux armes de l’Empire, sauf la gravité et l’impassibilité des laquais, vrais laquais de maisons princières, on ne se croirait guère chez une altesse, tant il règne en cet aimable logis une liberté d’esprit et de parole.

Ce salon est le vrai salon du XIXe siècle, avec une maîtresse de maison qui est le type parfait de la femme moderne.

Une femme à l’amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde, — le sourire gras des jolies bouches italiennes, — et une femme ayant ce charme : le naturel, et vous mettant à l’aise avec une langue familière, la vivacité de tout ce qui lui passe par la tête, une adorable bonne enfance.

Aujourd’hui elle se sent entre hommes, et se livre et s’abandonne, et est vraiment charmante. Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur le niveau singulièrement descendu de la femme, depuis le temps que nous avons peint, sur son ennui de ne point trouver de femmes s’intéressant aux choses d’art, aux nouveautés de la littérature, ou ayant des curiosités, sinon viriles, au moins élevées ou rares. Mais la plupart des femmes qu’on voit, qu’on reçoit, dit-elle, il en est si peu avec qui l’on puisse causer : « Tenez, qu’il entre une femme ici, je serais obligée immédiatement de changer la conversation. Vous allez voir tout à l’heure… Oui, toutes les femmes intelligentes de ce temps-ci, je suis prête à les recevoir… Mlle Rachel, oui, Mlle Rachel, je l’aurais parfaitement reçue… Mme Sand, je l’inviterai quand on voudra. »

Décembre. — Dîner du samedi chez Magny. Sainte-Beuve a connu, à Boulogne, un vieux bibliothécaire, nommé Isnard, lequel avait été professeur de rhétorique aux Oratoriens d’Arras, et avait eu pour élève Robespierre. Il contait que son élève devenu avocat, avocat très peu occupé, avait fait un poème, intitulé : « L’art de cracher et de se moucher. » Sur ce, la sœur de Robespierre craignant qu’il ne perdît le peu de clients qu’il avait, s’il publiait son poème, allait trouver Isnard, et lui demandait un moyen pour empêcher la publication. Isnard se faisait lire le poème par Robespierre, lui disait : « C’est très bien, très bien ; mais il faudrait quelques retouches ! »

La Révolution prenait Robespierre au milieu de ses retouches, — et le poème n’était pas publié.

ANNÉE 1863

ANNÉE 1863




1er janvier 1863. — Nous sommes tristes, et encore plus humiliés de dîner aujourd’hui au restaurant. Il y a des jours de l’année, où il est convenable d’avoir une famille, à six heures précises.

3 janvier. — Chez Magny. Nos livres, notre mode de travail, ont fait, je le sens, une grande impression sur Sainte-Beuve. La préoccupation de l’art, dans laquelle nous vivons, le trouble, l’inquiète, le tente. Assez intelligent pour comprendre tout ce que ce nouvel élément, non employé encore, apporte de richesses et de couleurs à l’historien, il s’efforce de se mettre au courant. Il tâtonne, il interroge, il travaille à vous faire causer. Il ne sait pas enfin, et voudrait bien savoir.

Et l’on a parlé misère de peuple et promiscuité des faubourgs, et Sainte-Beuve s’est écrié avec un accent d’humanité de 1788, qu’il ne pouvait comprendre que, sur le trône, on ne fût pas un saint Vincent de Paul ou un Joseph II. « Assainir tout cela, ce serait quelque chose, ce serait le commencement, » a-t-il répété deux ou trois fois… et de ces hauteurs humanitaires et philosophiques, il est vite descendu à causer des petites filles du peuple, qu’il a fort étudiées, nous dit-il, et qui — remarque très juste — ont, à la puberté, deux ou trois ans de folie, de fureur de danse, de vie de garçon, jetant ainsi leurs gourmes et leurs bonnets par-dessus les moulins : après quoi elles deviennent rassises, rangées, femmes d’intérieur et de ménage.

Aujourd’hui dînait Nieuwerkerke… Il nous rattrape en sortant, et nous emmène fumer un cigare en ses appartements du Louvre. Dans une vitrine placée au milieu d’une fenêtre, il nous fait voir sa collection particulière, une réunion de cires des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, petits médaillons momifiés, petites figures cadavériques, effrayantes à la façon de petits morts et de petites mortes.

Puis ouvrant, l’un après l’autre, quatre grands cartons, sur lesquels est écrit : Soirées du Louvre, il fait défiler devant nous, toutes les caricatures du Paris illustre : ministres, généraux, magistrats, artistes, écrivains, aquarellés le soir, à la lampe, par Eugène Giraud, et rendus avec un modelage merveilleux, les coups de gouache les plus lumineux, des ironies de dessin toutes spirituelles, — des grossissements accentuant, outrant, pour ainsi dire, la ressemblance des gens.

Janvier. — Le café Anglais vend par an pour 80,000 francs de cigares. Le cuisinier a un traitement de 25,000 francs. Le propriétaire possède des chevaux, des voitures, des terres. Il est membre du Conseil général de son département. Voilà la grandeur des folies de Paris.

4 janvier. — Feuilleté aujourd’hui les 80 planches de Goya.

C’est le cauchemar de la guerre. Oh ! cette planche terrifique, comme une épouvante rencontrée la nuit, par un clair de lune, au coin d’un bois : un homme empalé à une branche d’arbre, nu, saignant, les pieds contractés de souffrance, l’agonie de sa torture sur la face, et dans le hérissement des cheveux… le bras coupé net, comme un bras cassé de statue…

Et puis, tournez la feuille : des bouches qui crachent la vie, des mourants vomissant le sang sur des cadavres ; et tournez encore la feuille : l’Espagne mendiant, les pieds dans la voirie d’une ambulance…

Le génie de l’horreur, c’est le génie de l’Espagne. Il y a de la torture, de l’inquisition presque, dans les planches de son dernier grand peintre, et dans la morsure de ses eaux-fortes, pour ainsi dire, de la brûlure de ses autodafés.

— À l’heure présente, il y a dans les bals publics quatre fameux danseurs, dont le plus renommé s’appelle Dodoche, et qui est un marchand de papier. Le second est un sculpteur, le troisième un marbrier tumulaire, le quatrième un attaché aux Pompes funèbres. Ainsi se rattachent nos Bacchanales à la Danse des Morts.

Ces danseurs sont en si grande vogue, surtout aux bals masqués, que pour la réclame et la publicité de danser avec eux, les femmes leur donnent cinq francs par contredanse.

Il est vrai qu’elles se rattrapent bien facilement par une coutume récemment introduite au bal de l’Opéra, elles montent mendier dans les premières loges, chez Daru, dans les loges d’ambassade, et grappillent des louis, des demi-louis, — faisant ainsi, dans leur nuit, des recettes s’élevant à deux cents francs.

— Flaubert nous dit, que lorsqu’il était enfant, il s’enfonçait tellement dans ses lectures, en se mordillant la langue et en se tortillant une mèche de cheveux avec les doigts, qu’il lui arrivait, à un moment, de choir à terre. Un jour il se coupa le nez, en tombant contre une vitre de bibliothèque.

Il y a aujourd’hui chez lui un jeune étudiant en médecine (Pouchet) s’occupant de tatouage, et qui nous signale de singuliers tatouages, relevés par lui : la devise : Liberté, Égalité, Fraternité, sur le ventre d’une prostituée, et sur le front d’un forçat, la légende pessimiste : Pas de chance.

17 janvier. — Sainte-Beuve nous entr’ouvre ses souvenirs sur Mme Récamier, nous esquisse une figure de son salon : le vieux Forbin-Janson. On le rencontrait dans l’escalier porté par un domestique à l’état de ruine, d’ombre, de mort. La porte ouverte, à la vue de la femme de chambre, crac ! ainsi qu’un ressort, un sourire se mettait à jouer sur sa figure. Et il entrait avec un grand air, et il saluait galamment, et de temps en temps éternellement souriant, lançait un assez joli trait d’esprit, que Mme Récamier relevait, faisait valoir.

Alors le vieillard se laissait aller à dire : « Ça, c’est du bon Forbin ! » Un mot lugubre.

Puis il passe à la silhouette d’Ampère, qu’il a beaucoup connu, et qui venait le voir, presque tous les matins, pendant le long temps où Sainte-Beuve, pris d’horreur pour le monde, s’était claquemuré à l’hôtel du Commerce. Il nous le peint comme cavalier servant de Mme Récamier, comme le patito classique, comme le type de l’académicien cornac, comme le directeur littéraire des bourgeoises lettrées, comme le cicerone de Mmes Cheuvreux, comme une sorte d’abbé Barthélémy, en appuyant toutefois sur la distance qu’il y a entre la duchesse de Choiseul et la petite Jeannette.

22 janvier. — Le commerce moderne en est arrivé à ceci : Bracquemond racontait à Gavarni qu’il connaît un garçon, payé très cher, dans un magasin du passage des Panoramas, pour imiter, avec ses lèvres, le sifflement de la soie neuve, en déroulant des rubans reteints.

25 janvier. — Lire les auteurs anciens, quelques centaines de volumes, en tirer des notes sur des cartes, faire un livre sur la façon dont les Romains se chaussaient ou mangeaient couchés, — voici ce qui s’appelle l’érudition. On est un savant avec cela. On est de l’Institut, on est sérieux, on a tout.

Mais prenez un siècle près du nôtre, un siècle immense, brassez une montagne de documents, trente mille brochures, deux mille journaux, tirez de tout cela, non une monographie, mais le tableau d’une société, vous ne serez rien qu’un aimable fureteur, un joli curieux, un gentil indiscret.

Il se passera encore du temps, avant que le public français ait de la considération pour l’histoire qui intéresse.

26 janvier. — Flaubert me contait, un de ces soirs, que son grand-père maternel, un bon vieux médecin, ayant pleuré dans une auberge, en lisant un journal qui annonçait l’exécution de Louis XVI, au moment d’être envoyé au Tribunal révolutionnaire de Paris, fut sauvé par son père, alors âgé de sept ans, auquel sa grand’mère apprit un discours pathétique, qu’il récita avec le plus grand succès à la société populaire de Nogent-sur-Marne.

28 janvier. — Nous dînons ce soir chez la princesse Mathilde. Il y a Nieuwerkerke, un savant du nom de Pasteur, Sainte-Beuve, Chesneau, le critique d’art de l’Opinion nationale. Une physionomie curieuse que celle de la princesse, avec la succession d’impressions de toutes sortes qui la traversent, et avec ces yeux indéfinissables, tout à coup dardés sur vous et vous perçant. Son esprit a quelque chose de ce regard. C’est tout à coup une saillie, une échappade, un mot, peignant à la Saint-Simon, une chose ou quelqu’un. C’est ainsi qu’elle définit je ne sais plus qui, par cette phrase : « Un monsieur qui a sur les yeux la buée d’un tableau ! »

29 janvier. — Des phrases menteuses, des mots sonores, des blagues, voilà à peu près ce que nous discernons chez tous les hommes politiques de notre temps. Les révolutions, un simple déménagement avec l’emménagement des mêmes ambitions, corruptions, bassesses dans l’appartement quitté, — et cela se faisant avec de la casse et de grands frais.

De morale politique, point. Je cherche autour de moi une opinion qui soit désintéressée, je n’en trouve pas. On se risque, on se compromet pour des chances de places futures, on se dévoue pour un parti qui représente l’avenir. Ainsi de tous les hommes que je vois. Si un sénateur a les opinions de ses appointements, mon jeune ami*** est attaché aux d’Orléans, parce qu’il a une sorte de promesse d’être quelque chose, s’ils reviennent. À peine y a-t-il deux ou trois fous, deux ou trois enthousiastes gratis dans un parti, et si le hasard vous les fait rencontrer, c’est bien extraordinaire, si vous ne vous apercevez pas que ce sont des imbéciles.

Cela amène, à la longue, une désillusion, un dégoût de toute croyance, une tolérance d’un pouvoir quelconque, une indifférence de la passion politique que je trouve chez tous mes compagnons de lettres, et chez Flaubert comme chez moi. On voit qu’il ne faut mourir pour aucune cause, vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu’il vous soit, et ne croire rien qu’à l’art, et ne confesser que la littérature. Tout le reste est mensonge et attrape-nigauds.

31 janvier. — Dîner Magny. Sainte-Beuve est tout heureux, tout joyeusement débordant d’une partie de famille faite la veille. Véron l’a invité à dîner, lui, sa gouvernante et ses bonnes, et les a menés, le soir, dans sa loge à l’Opéra. Une vraie partie de vieux de Paul de Kock.

Et Sainte-Beuve se met à parler nerveusement de Gustave Planche, qu’il a présenté chez Hugo, à propos d’une traduction de la Ronde du Sabbat, demandée par un graveur anglais, — chez Hugo, où il le trouvait, un jour, installé et n’en démarrant plus.

Planche n’écrivait pas alors, c’était un causeur blond, à figure assez jolie, mais un causeur poussant la causerie à des heures si avancées de la nuit, que Hugo finit par demander à Sainte-Beuve : « Quand votre ami se couche-t-il ? » Et Sainte-Beuve s’étonne des séides qu’il a trouvés, surtout chez les femmes, déclarant qu’il manquait absolument de nuque, d’organe à passion, et que dans la douleur de son impuissance auprès de Mme Dorval, il se roulait sur le parquet, et si désespérément, que le portier de la maison l’entendait de sa loge…

Puis de Gustave Planche, il passe à Michelet dont il déclare le talent uniquement fait de grossissement des petites choses, et le contrepied absolu du bon sens, ne lui accordant qu’une originalité laborieuse et venant de la causerie de Quinet. Sur le regimbement de la table, et l’admiration bravement témoignée par Flaubert pour l’œuvre du grand historien, le voici entrant en une vraie colère, frappant la table du poing, en dépit de douleurs dans les articulations, et jurant, et vociférant que tout l’hystérisme de ses livres vient de ce qu’il a connu une seule femme, et qu’il y a chez lui du désir de prêtre.

Alors lâchant Michelet, le voilà faisant un tableau de ce que Marie-Antoinette a dû souffrir avec Louis XVI, ce brutal, ce lourdaud qui jette un pavé sur un paysan qui dormait, qui pète en réponse à un courtisan, lui demandant d’être nommé premier gentilhomme de la chambre, qui donne un soufflet à M. de Cubières, et, pour se faire pardonner, un cheval arrivé dans la même journée de Constantinople, ce qui fait dire au souffleté : « Le roi me l’a donné d’une manière touchante ! »

Et il s’interrompt pour dire : « — Tenez, Veyne, qu’est-ce que j’ai là, un abcès, et il tend le poignet.

— Non, une inflammation des articulations qui n’est pas même la goutte…

— Je ne veux rien faire, c’était seulement pour savoir.

— Vilaine machine que le corps humain ! dit l’un de nous.

— Non, c’est très bien fait.

— Très bien fait, dites-vous ; mais il me semble que vous avez joui d’une assez mauvaise santé dans votre jeunesse ?

— Oh ! dans ma jeunesse… D’abord j’avais une vie qui n’était pas la vie de tout le monde… Je me nourrissais mal… pas assez. Il y avait l’élément romanesque qui m’empêchait de manger à ma faim… Et j’avais des remords d’avoir trompé ma maîtresse… Oui, je ne me nourrissais pas assez… le remords, vous savez, n’est qu’une faiblesse physique. Plus tard, j’ai changé cela, j’ai fait entrer dans ma vie une douce philosophie et de la gaîté… »

Là-dessus Flaubert, oui Flaubert, et Saint-Victor se mettent à soutenir la thèse qu’il n’y a rien à faire avec le moderne ; ce qui nous fait pousser des cris de paon et leur jeter : « La plastique est transposée, voilà tout ! »

9 février. — Hier nous étions dans le salon de la princesse Mathilde ; aujourd’hui nous sommes dans un bal du peuple, à l’Élysée des Arts, au boulevard Bourdon. J’aime ces contrastes. C’est la société vue à tous ses étages.

Une grande salle, à l’agitation un peu sourde, au mouvement légèrement morne. Des figures, ternes, grises, des teints de misère et d’hôpital. De jeunes femmes habillées de lainages bruns, de nuances sombres, sans le gai liséré du linge blanc autour du cou, et rien que des bonnets foncés, avec quelquefois dessus seulement l’éclat rouge d’un ruban. L’aspect général est celui de misérables marchandes du Temple, et la plupart des visages sortent d’une fourrure de chat. Les hommes tous en casquettes, en paletots, en chemises de couleur ; les plus élégants ont un cache-nez dénoué, dont les deux bouts retombent sur le dos avec un négligé canaille. Le type dominant de ce monde m’a paru le type du juif alsacien.

Là, les danseurs invitent les danseuses, en les prenant par les rubans de leurs bonnets flottant derrière.

Contre l’orchestre s’est formé un quadrille, que de suite a entouré tout le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les rues, à la brune. Et pendant qu’elle levait toute droite la jambe et que l’on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du XIXe siècle.

« C’est Dodoche », nous disait avec fierté, un petit bonhomme qui lui faisait vis-à-vis, et Dodoche flatté d’être regardé par les trois seuls hommes en chapeaux du bal, prenait soudain à bras-le-corps sa danseuse, et la jetait avec une grâce adroite dans l’orchestre.

Mercredi 11 février. — En lisant les préfaces de Molière, on est frappé de la familiarité, presque de la camaraderie de l’auteur avec le Roi. La flatterie même échappe à la bassesse par la mythologie du compliment.

14 février. — Dîners charmants que nos dîners du samedi. La conversation y touche à tout, et chacun se livre et se confesse un peu. On parle femmes. — « Moi, dit Sainte-Beuve, mon idéal, c’est des cheveux, des dents, des épaules et le reste… la crasse m’est égale… » Et comme il est question des élégants bonnets, que les femmes du monde se mettent la nuit, il dit : « Les miennes n’ont jamais mis de bonnet pour la nuit… je n’ai jamais vu qu’un filet… Après ça, je n’ai de ma vie passé une nuit avec une femme, à cause de mon travail. » Quelqu’un ayant fait une allusion aux femmes d’Orient, il témoigne une indignation farouche contre l’épilage des femmes de ces pays. Saint-Victor vient à sa rescousse, en jetant : « Ça doit ressembler à un menton de curé ! » Et l’incident se termine par une violente diatribe de Sainte-Beuve contre l’Orient qui mutile tout…

Sainte-Beuve vient d’écrire un médaillon de Royer-Collard, et encore tout chaud de son article, il nous cite les mots consacrés de ce grand homme, et son dernier mot inédit, entendu par Veyne, qui le veillait pendant sa maladie. Comme son domestique avait peine à le faire uriner, il aurait dit en grommelant : « L’animal ne va plus ! » Et Sainte-Beuve se pâme sur la hauteur philosophique de ce mot. Alors nous, de nous récrier sur tous les mots de valeur qui passent dans la conversation et qu’on ne compte pas, parce qu’ils ne sont pas dits par des gens bénéficiant d’une haute position politique ou sociale, et nous citons le mot superbe de Grassot, à son animal à lui, dans une pissotière : « Que t’es bête, viens donc, c’est pour pisser ! » Et nous parvenons à tuer le mot du grand poseur avec le mot du grand farceur.

Au fond, notre indépendance absolue de tout ce qui est officiel, consacré, académiquement reconnu, renverse les habitudes d’esprit, les religions, les superstitions de respect de Sainte-Beuve, et nous lui apparaissons comme de singuliers pistolets, comme des contempteurs un peu effrayants. En dépit de sa liberté d’esprit de lettré, il a toujours sacrifié, et servilement souvent, à la considération du nom de l’écrivain, de l’historien, de l’orateur, du causeur même. Il n’a pas un jugement dégagé de l’agenouillement devant la politique à la façon du nôtre et qui lui permette de juger un Pasquier dans son inanité, un Thiers dans son insuffisance, un Guizot dans sa profondeur vide.

Nogent-Saint-Laurens qui dîne aujourd’hui et qui fait partie de la commission de la propriété littéraire, déclare qu’il est pour sa perpétuité. Proposition contre laquelle s’élève avec une grande vivacité Sainte-Beuve, s’écriant : « Vous êtes payé par la fumée, par le bruit… Mais un homme qui écrit devrait dire : Prenez, prenez… On est vraiment trop heureux qu’on vous prenne ! » Et comme Flaubert, qui a l’habitude d’adopter assez volontiers le contrepied de l’opinion émise, jette : « Moi, si j’avais inventé les chemins de fer, j’aurais voulu que personne n’y montât, sans ma permission ! » Sainte-Beuve réplique coléreusement : « La propriété littéraire pas plus que l’autre… Il ne faut pas de propriété… Il faut que tout se renouvelle, que chacun travaille à son tour… »

Dans ces quelques paroles, jaillies du plus secret et du plus sincère de son âme, on sent, dans Sainte-Beuve, le célibataire révolutionnaire, et il nous apparaît presque avec la tête d’un conventionnel niveleur, d’un homme laissant percer contre la société du XIXe siècle des haines à la Rousseau, ce Jean-Jacques auquel il ressemble un peu physiologiquement.

Alors, je ne sais qui jette le nom de Hugo dans la conversation. Sur ce nom, Sainte-Beuve bondit, comme mordu par une bête sous la table, et déclare que c’est un charlatan, que c’est lui qui a été le premier un spéculateur en littérature ! Là-dessus Flaubert s’exclame que c’est l’homme dans la peau duquel il aimerait le mieux être. « Non, lui répond justement Sainte-Beuve, non, en littérature, on ne voudrait point ne pas être soi… on voudrait bien s’approprier certaines qualités d’un autre… mais en restant toujours soi. »

Et tout à coup un adoucissement se fait dans sa voix… et il reconnaît à Hugo un grand don d’initiation : « Oui, c’est lui qui m’a enseigné à faire des vers. Un jour aussi, au Louvre, devant des tableaux il m’a appris sur la peinture… tout ce que j’ai oublié depuis… Un tempérament prodigieux, cet Hugo. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple d’un autre, qu’il ébréchait tous les rasoirs. Il avait des dents de loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêches. Et avec cela des yeux… tenez, quand il faisait ses Feuilles d’automne, nous montions, tous les soirs, sur les tours Notre-Dame, pour voir les couchers de soleil, — ce qui, entre nous, ne m’amusait pas beaucoup ; — eh bien, il voyait de là-haut, au balcon de l’Arsenal, la couleur de la robe de Mlle Nodier. »

Oh ! certes, c’est la santé d’un génie bien portant, mais toutefois pour le rendu des délicatesses, des mélancolies exquises, des fantaisies rares et délicieuses sur la corde vibrante de l’âme et du cœur, ne faut-il pas, je me le demande, un coin maladif dans l’homme, et n’est-il pas nécessaire d’être un peu, à la façon de Henri Heine, un crucifié physique ?

17 février. — Nous allons avec Flaubert, au petit bal masqué intime, donné par Marc Fournier à la Porte-Saint-Martin… On danse sur la scène fermée par trois décors paradisiaques, au bruit d’un orchestre drolatiquement costumé et jouant le Pied qui remue, mené par Artus, travesti en vieux gendarme. Le bal ressemble un peu à ces tableaux de l’Humanité qu’on vend sur les quais, et où l’on voit l’Univers représenté en tous ses costumes. Il y a des Turcs de Carle Vernet, des bayadères de Schopin, et des zouaves, et des Bretons, et des Circassiens, et des mousquetaires, et des pompiers de la banlieue en maillot couleur de chair, ayant sur les jambes simulées d’horribles exostoses. Gil-Perez s’exhibe en collégien fort en thème, Mélingue en capucin. Fournier suivi de Mariquita en page, Fournier qui était tout à l’heure un Charles IX authentique, en est à sa seconde transformation, et se remontre en pioupiou, au nez mangé par un chancre.

Tout ce monde danse pour s’amuser, et presque toutes les femmes sont jolies, et font un ensemble blanc et rose, où il y a des yeux qui brillent de plaisir, des Saint-Esprit sautant sur de rondes gorges, de délicates chevilles et de petites bottines vertes s’échappant de la gaze bouffante des jupes, des cheveux poudrés, légers comme des marabouts, des passequilles de danseuse espagnole, se mêlant dans la contredanse, aux rubans flottants d’une Folie. Et la Ferraris, en son costume de villageoise, avec sa beauté ingénuement niaise, a quelque chose de la fillette de la Cruche cassée de Greuze, imprimée sur un cahier de papier à cigarettes.

Un moment se dresse, sur l’estrade de l’orchestre, un théâtre de marionnettes, où se joue la parodie du Bossu, parodie autour de laquelle toutes les femmes s’asseyent en corbeille, celles qui n’ont pas de place s’asseyant sur les genoux de celles qui en ont une… Puis Fournier, cette fois en pierrot, mi-partie blanc mi-partie noir, trébuchant d’un portant à l’autre, les bras levés en l’air et invitant à la joie, ivre de vin, ivre du bruit et de la folie de sa fête — et fantastique, et hoffmanesque, et shakespearien, et sardanapalesque, m’apparaît à la façon de Pierrot, dans une apothéose de la Faillite, au moment où une main invisible serait en train d’écrire sur le décor du fond : Clichy.

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Je suis revenu ce matin, à huit heures. On dansait encore. Des marchandes commençaient à se montrer en papillotes, sur la porte de leurs magasins. Des boutiques n’étaient qu’entr’ouvertes. Les étalages se voyaient encore couverts de serge verte. Aux portes des restaurants, on chargeait dans des tombereaux les écailles d’huître. En bas de la Maison d’Or, un chiffonnier ramassait les citrons jetés. On enterrait la nuit. Dans l’air vaguement flottait la sonorité des cors de chasse éteints du mardi gras… Il se levait par le froid un jour magnifique d’hiver, et dans le bout des rues encore toutes bleues de vapeur, dans ce ciel pâle et déjà brillant, dans ces pans de mur éclairés, dans ces fenêtres où le réveil éclatait, dans ce lever de lumière, dans ce ciel blanc tout balayé, comme une limpide aquarelle, de rose et de bleu, il me semblait voir se fondre ma vision de la nuit : ces femmes, ces robes, ces bas… les rubans du carnaval.

— À Londres, un jour d’hiver, Mélingue couché par terre, sur le tapis, devant la cheminée, racontait à Gavarni sa jeunesse, parlant religieusement de son père, un douanier de la mer, un vieux gabelou bronzé, qui, pendant une semaine passée à Paris, en plein triomphe du jeune comédien, ne laissait rien sortir de lui, jusqu’au moment où la diligence s’ébranlait dans la cour des Fontaines, pour le ramener dans sa province, et où soudain il envoyait une volée de baisers par la portière à son fils.

Et quand il fut mort, Mélingue trouvait, dans sa cahute de douanier, un tas de feuilles de papier, couvertes de bâtons et d’informes lettres. Le vieil illettré s’apprenait à écrire pour correspondre avec son fils.

22 février. — Aujourd’hui Mlle *** a, chez Flaubert, une grasse causerie scatologique. Elle énumère les actrices facilement dérangées par les émotions de la scène, les actrices breneuses, foireuses, diarrhéeuses, les comédiennes perdant leurs légumes, selon son expression, citant comme les modèles du genre Mlle Georges, Mlle Rachel, Mme ***.

Puis on parle pédérastie, et d’un certain pédéraste se faisant 1 800 francs dans la saison des bals masqués, pédéraste qui a trouvé le moyen de se faire de la fausse gorge avec du mou de veau qu’il fait bouillir, et taille en forme de téton. L’autre jour, dit-elle, il était désolé. Un putain de chat, ainsi qu’il s’exprime dans son dialecte franco-germanique, au moment où il allait partir pour l’Opéra, avait mangé un de ses seins, qu’il faisait refroidir dans le chéneau de sa mansarde.

23 février. — Dîner de Magny. Charles Edmond nous amène nous amène Tourguéneff, cet écrivain étranger d’un talent si délicat, l’auteur des Mémoires d’un Seigneur russe, l’auteur de l’Hamlet russe.

C’est un colosse charmant, un doux géant aux cheveux blancs, qui a l’air du bienveillant génie d’une montagne ou d’une forêt. Il est beau, grandement beau, énormément beau, avec du bleu du ciel dans les yeux, avec le charme du chantonnement de l’accent russe, de cette cantilène où il y a un rien de l’enfant et du nègre.

Touché, mis à l’aise, par l’ovation qu’on lui fait, il nous parle curieusement de la littérature russe, qu’il annonce en pleine voie d’études réalistes, depuis le roman jusqu’au théâtre. Il nous apprend que le public russe est grand liseur de revues, et rougit de nous avouer que lui, et dix autres, sont payés 600 francs la feuille. Mais en revanche, le livre à peine rétribué là-bas et rapportant tout au plus 4000 francs…

Sur le nom de Henri Heine, prononcé par Tourguéneff, comme nous affirmons très haut notre admiration pour le poète allemand, Sainte-Beuve, qui dit l’avoir beaucoup connu, s’écrie que c’était un misérable, un coquin, puis sur le tolle général de la table, se tait, se dissimulant derrière ses deux mains qu’il garde sur son visage, tout le temps que dure l’éloge.

Et Baudry de conter ce joli mot de Henri Heine, à son lit de mort. Sa femme priant à ses côtés Dieu de lui pardonner, il interrompt la prière, en disant : « N’en doute pas, ma chère, il me pardonnera ; c’est son métier ! »

1er mars. — C’est le dernier dimanche de Flaubert, qui part s’enterrer dans le travail, à Croisset.

Un monsieur arrive, mince, maigre, rêche, la barbe pauvre, l’œil dissimulé sous ses lunettes ; mais sa figure, un peu effacée, s’anime en parlant, et son regard prend de la grâce en vous écoutant. Il a une parole amène tombant d’une bouche aux dents longues d’une vieille Anglaise. C’est Taine, l’incarnation en chair et en os de la critique moderne, critique à la fois très savante, très ingénieuse, et très souvent fausse au delà de ce qu’on peut imaginer. Il persiste chez lui un restant de professeur faisant sa classe. On ne se défroque pas de cela, mais le côté universitaire est sauvé par une grande simplicité, une remarquable douceur de rapports, une attention d’homme bien élevé et se donnant poliment aux autres.

Comme nous parlions de ce qu’avait dit la veille Tourguéneff, qu’il n’y avait qu’un homme populaire en Russie : Dickens, et que depuis 1830 notre littérature n’y avait plus d’influence et que tout allait aux romans anglais et américains, Taine nous dit que, pour lui, il est certain que l’avenir développera encore ce mouvement, que l’influence littéraire de la France ira toujours en diminuant[2], que depuis le XVIIIe siècle, il y a en France pour toutes les branches de connaissances des hommes remarquables, un beau front d’armée, mais rien derrière, pas de troupes, que c’est toujours l’histoire de la province et de Paris, à l’heure qu’il est… Il ajoute : « Hachette vient de refuser de faire une traduction de Mommsen, et il a eu raison. On publie dans le moment en Allemagne une nouvelle édition des œuvres de Sébastien Bach : sur quinze cents souscriptions, il y en a dix en France. »

Le soir, en dînant, on cause des donations au clergé, de la main à la main, et qui échappent à la loi. Un notaire, M. Tresse, a dit à Claudin, qu’en 1852, M. Bineau étant ministre des finances, une enquête a donné la certitude que les dix-neuf vingtièmes du 3 p. 100 au porteur, étaient entre les mains du clergé. Les petites sœurs des pauvres, qui ont commencé avec 7 francs, auraient maintenant 80 millions ! « Quel pot-au-feu que l’Enfer ! » s’écrie Saint-Victor.

Ce serait une curieuse addition à faire que celle de l’argent que le Paradis a coûté au monde.

— Le remords d’un crime, ne le supposez-vous pas abominable chez un portier ? La nuit, sa conscience doit se réveiller à chaque coup de cordon ! Il y aurait quelque chose à la fois de terrible et de grotesque à faire là-dessus.

— L’égalité : c’est un mot écrit au fronton de notre code, et en tête de toutes nos institutions. Et quelle plus énorme, plus criante, plus inique inégalité que celle du service militaire ! Ayez 2,000 francs, vous envoyez quelqu’un se faire tuer à votre place ; ne les ayez pas, vous êtes déclaré chair à canon.

— L’homme est lâche dans le rêve, dans le réveil, dans les pensées du matin, dans les cogitations du lit. Il est lâche dans la pose horizontale.

Samedi 14 mars. — Dîner de Magny. Aujourd’hui dîne Taine, avec son regard un peu fuyard sous ses lunettes, son attention, pour ainsi dire, affectueuse, sa parole facile, imagée, nourrie de notions historiques et scientifiques, sa distinction légèrement malingre ; enfin ce semblant d’air d’homme du monde, qu’attrapent les jeunes professeurs, ayant fait l’éducation d’enfants d’une grande famille.

Il cause de l’absence du mouvement intellectuel de la province française, comparativement à toutes les associations lettrées des comtés anglais et des villes allemandes ; il cause de la pléthore de ce Paris, qui absorbe tout, attire tout, fabrique tout, de l’avenir enfin de la France, qui dans ces conditions doit finir par une congestion cérébrale : « Paris, dans ces derniers temps, s’écrie-t-il, me fait l’effet de la vallée d’Alexandrie… Au bas d’Alexandrie pendillait bien la vallée du Nil, mais c’était une vallée morte ! »

Et j’entends à propos de l’éloge de l’Angleterre, repris par Taine, Sainte-Beuve lui confier son dégoût d’être Français : « Je sais bien qu’on vous dit : être Parisien ce n’est pas être Français, c’est être Parisien ; mais on est toujours Français, c’est-à-dire qu’on n’est rien, compté pour rien… un pays où il y a des sergents de ville partout… Je voudrais être Anglais, un Anglais c’est au moins quelqu’un… Du reste, j’ai un peu de ce sang. Je suis de Boulogne, vous savez ? Ma grand’mère était Anglaise… »

Puis la causerie va sur About, que Taine défend comme son ancien camarade de l’École normale. « Un garçon, dit Sainte-Beuve, qui s’est mis à dos les trois grandes capitales, Athènes, Rome, Paris. Vous avez vu à Gaetana. C’est au moins maladroit !

— Vous n’en avez jamais parlé, je crois, jette quelqu’un.

— Non. Il est très connu d’abord. Et puis il est vivant, trop vivant… J’ai l’air d’être brave comme ça, en apparence, mais au fond, moralement, je suis très peureux. »

Puis s’entame une énorme discussion sur Dieu et la religion, une discussion née de la fermentation d’une bonne et chaude digestion en de grandes cervelles. Et Taine explique les avantages et les commodités du protestantisme pour les esprits supérieurs par l’élasticité du dogme, et par l’interprétation que chacun, selon la nature de son esprit, peut fournir à sa foi. « Au fond, finit-il par dire, tout cela est une affaire de sentiment, et j’ai la conviction que les natures musicales sont portées au protestantisme et les natures plastiques au catholicisme. »

20 mars. — Soirée chez Nieuwerkerke au Louvre. On dépose les paletots dans la galerie des Miniatures, et on fait de la musique dans le salon des Pastels. Soirée sérieuse ainsi que l’est une soirée d’hommes.

À minuit les intimes montent en haut, et l’on regarde faire à Eugène Giraud la charge de Doré, séance tenante, en faisant sécher les touches d’aquarelle au-dessus de la lampe. Cela au milieu d’une conversation, où il est fort question de permutations, de changement de costumes dans les régiments de cavalerie, de commandants faisant jouer leurs musiques devant madame une telle et une telle, — conversation sentant un peu le café militaire.

25 mars. — À dîner chez Gisette, où chaque femme se met à confesser son caractère.

— Moi, je suis mauvaise comme la gale ! s’écrie Gisette.

— Tu es priée, dit Dennery, de ne pas calomnier la gale !

Dennery laisse ainsi tomber, de temps en temps, quelque méchanceté drolatique, quelque féroce aphorisme, quelque inouïe maxime d’attachement à soi-même. C’est le La Rochefoucauld en chambre du boulevard du Temple.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Puis nous allons en corps, à la reprise de Don Juan de Marana, une vieille pièce de Dumas père, encore plus vieillie que vieille.

Dans un corridor, Saint-Victor tombe sur Crémieux, qui juge de haut la pièce et, avec un de ces gros rires balourds, une de ces ironies crevantes et solides qu’il a, il lui jette : « Ah ! je te comprends, toi, tu es un créateur, tu es un génésiaque, et te voilà en train de fabriquer, là, tes petites genèses… » À quoi Crémieux un peu interloqué répond : « Eh bien ! qu’est-ce que tu veux… moi je serai forcé de t’appeler un critique ! »

Et Saint-Victor de rire comme un éléphant qui recevrait une noix d’un singe.

Dans cette pièce sans intérêt et sans valeur, il y a cependant un ballet charmant, un ballet d’ombres couleur de chauve-souris, avec un loup noir sur la figure, et agitant de la gaze obscure autour d’elles, ainsi que des ailes de nuit. C’est d’une volupté étrange, mystérieuse, silencieuse, ce doux menuet de mortes et d’âmes masquées, se nouant et se dénouant dans un rayon de lune. Quand on brûle de vieilles lettres d’amour, il s’élève dans la flamme des souvenirs noircis qui ressemblent à cette ronde.

28 mars. — Dîner chez Magny. Le nouveau récipiendaire est Renan. Et la conversation va de suite naturellement à la religion. Sainte-Beuve dit que le paganisme a été d’abord une jolie chose, puis est devenu une véritable pourriture, une v… Et le christianisme a été le mercure de cette v… ; mais on en a trop pris, et maintenant il faut que l’humanité se guérisse du remède.

Alors lâchant ses hautes théories, en aparté, il me parle de ses ambitions d’enfance, de tout ce qu’éveillait en lui à Boulogne, sous l’Empire, le passage des troupes… de son envie d’alors d’être militaire : « Il n’y a que la gloire militaire, il n’y a que cette gloire-là. Les grands géomètres et les grands généraux, je n’estime que cela ! » dit-il. Au fond, je perçois que son rêve aurait été d’être colonel de hussards, pour faire des femmes. Et sa véritable ambition eût été d’être joli garçon, mais j’ai rarement rencontré dans ma vie une vocation plus manquée que celle-là.

Et la bataille est autour de Voltaire. Et tous deux en parlant de l’écrivain, et en ne tenant pas compte de son influence sociale et politique, nous contestons sa valeur littéraire, nous osons rapporter l’opinion de l’abbé Trublet, le définissant « la perfection de la médiocrité », nous ne lui reconnaissons que la valeur d’un vulgarisateur, d’un journaliste, rien de plus, joint à de l’esprit, si vous voulez, mais de l’esprit pas d’une plus haute volée que celui qu’avaient toutes les vieilles femmes spirituelles du temps… Son théâtre, ose-t-on en parler ?… Son histoire : c’est le mensonge et la convention pompeuse et bête de la plus vieille et solennelle histoire… Sa science, ses hypothèses, un objet de risée pour les savants contemporains ! Enfin la seule œuvre pour laquelle il mérite de vivre, son fameux Candide, c’est du La Fontaine en prose, du Rabelais écouillé… Que valent ces 80 volumes auprès d’un Neveu de Rameau, auprès de Ceci n’est pas un conte, — ce roman et cette nouvelle, qui portent, dans leurs flancs, tous les romans et toutes les nouvelles du XIXe siècle.

Tout le monde nous tombe dessus, et Sainte-Beuve finit par déclarer que la France ne sera libre, que lorsque Voltaire aura sa statue sur la place Louis XV. Et Voltaire amène chez Sainte-Beuve un éloge de Rousseau, dont il parle comme un esprit de sa famille, comme un homme de sa race, éloge qu’un brutal coupe par ces mots : « Rousseau, un laquais qui se tire la q… »

Renan devant cette violence de la pensée et du verbe, un peu effarouché, reste à peu près muet, curieux pourtant, attentif, intéressé, buvant le cynisme des paroles, ainsi qu’une femme honnête dans un souper de filles.

Puis revient le chapitre de Dieu.

— C’est étonnant, dis-je, comme au dessert on parle toujours de l’immortalité de l’âme.

— Oui, dit Sainte-Beuve, quand on ne sait plus ce qu’on dit !

— Un bien beau mot du vieux Rothschild, prononcé l’autre jour chez Walewski. Calvet Rognat lui demandant pourquoi la rente avait baissé la veille ? « Est-ce que je sais, moi, pourquoi il y a de la hausse ou de la baisse… Si je le savais, j’aurais fait ma fortune ! »

— Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de la médecine.

3 avril. — Nous trouvons Gavarni, chez lequel nous dînons, maigri, fatigué, démoralisé, découragé, sans aucun goût pour son travail, ennuyé des dessins que lui commande Morisot, présentant l’aspect d’un homme qui a fini sa tâche.

À ce mélancolique dîner, Sainte-Beuve parle du suicide, comme d’une fin légitime, presque naturelle de la vie, comme d’une sortie soudaine et volontaire de l’existence à la façon des anciens, au lieu d’assister à la mort de chacun de ses sens, de chacun de ses organes, — et il regrette qu’il lui manque le courage de se tuer.

— Ces temps-ci, un employé de la Compagnie d’affichage, au lieu de faire coller au mur les affiches de théâtre, les livrait à un brocanteur de la rue de la Parcheminerie, qui lui-même les revendait à un fabricant de couronnes funéraires. Ce dernier en faisait une sorte de pâte sur laquelle on appliquait des fleurs d’immortelles. Tout est comme ça à Paris.

11 avril. — Dîner chez Magny.

Il existe à la cour dans ce moment-ci une grande préoccupation de Marie-Antoinette. Un jour, on a fait demander des Tuileries, à la Bibliothèque, toutes les pièces du Collier ; un autre jour le petit prince, mené chez un peintre, l’a interrogé sur la mort de Louis XVII, au Temple.

Sainte-Beuve laisse percer un sentiment très hostile à la personne de la Reine, une sorte de haine personnelle. Il montre contre nous une petite colère, de ce que nous ayons défendu sa pureté, et travaille, avec une animation tout à fait amusante, à nous en faire dédire… Puis il esquisse, d’après des souvenirs, recueillis dans les familles, un Louis XVI véridique, envoyant à ses courtisans, au petit lever des boulettes de la crasse de ses pieds… Renan là-dessus élève une petite voix flûtée pour dire qu’il ne faut pas être si sévère à l’encontre « de ces gens-là : les rois ! qui n’ont pas choisi leurs places… qu’il faut leur pardonner d’être médiocres. »

Et Sainte-Beuve me confesse à l’oreille l’idée qu’il a de faire, un de ces jours, une Marie-Antoinette, avec l’intention d’être, par elle, désagréable à l’Impératrice.

16 avril. — Passé la soirée chez les Armand Lefebvre… Une jeune fille de notre connaissance nous raconte ses visites à la sœur de P…, son ancienne amie de Saint-Denis, et qui s’est faite carmélite. Elle nous décrit son lit : une banquette avec une couverture ; elle nous parle de son pot à l’eau contenant une pinte d’eau, destinée à la soif et à la toilette de la semaine ; elle nous parle encore de cette écuelle de bois, dans laquelle les carmélites mangent, avec leurs doigts, leur soupe maigre, leurs œufs, leur poisson.

Puis c’est cette récréation, où comme il est défendu d’avoir une amie, une préférence, une espèce de tour de valse les fait tomber à terre, l’une à côté de l’autre, au hasard. Oui, une récréation, où il est commandé à la fois de parler et en même temps de ne rien dire, et aussitôt que toutes sont assises à terre, et que la Supérieure, prenant la parole, a dit : « Il fait beau ! » toutes se mettant à paraphraser la banale parole pendant une demi-heure.

Elle nous peint ses entrevues avec cette personne invisible, agenouillée sur ses talons, séparée d’elle par une grille et un rideau, et paraissant, tous les jours, s’enfoncer un peu plus loin dans le lointain, et se reculer de la vie vivante.

À une de ses dernières visites, où on l’a fait attendre longtemps au parloir, son amie lui disait : « Aujourd’hui, c’est un jour de récréation, nous ôtons les chenilles des groseilliers, et par une grâce spéciale, on nous a permis de les ôter avec un petit morceau de bois. »

— Maurice de Guérin me fait penser à un homme qui réciterait le Credo, à l’oreille du Grand Pan, dans un bois, le soir.

Au fond de l’âme si dévouée de sa sœur, se perçoit comme une sécheresse de cloître. Il y a un excès de catholicisme qui habitue tellement la femme à la souffrance qu’elle s’y endurcit pour elle et les autres : elle perd le tendre.

— La mort pour certains hommes n’est pas seulement la mort, elle est la fin du propriétaire !

23 avril. — En dînant au restaurant, je regarde le boulevard, à l’heure de sept heures. Ce n’est pas encore la nuit, c’est un crépuscule à la lumière froide d’un glacier. L’asphalte et la façade des maisons ont une blancheur de neige et les gens qui passent semblent des personnages d’Eugène Lami défilant sur une toile de Wikemberg. Un peu plus tard toute cette pâleur de la lumière tourne au bleuâtre, devient un pur Achenbach, azur et blanc, avec des luminosités sibériennes.

Puis c’est un ciel sans couleur, des maisons rosées, des lueurs d’éclairage toutes jaunes, avec des parties d’ombre de ce bleu neutre, qui transperce une veilleuse de blanche porcelaine allumée.

29 avril. — M. de Montalembert nous a écrit de venir causer avec lui, au sujet de notre livre : La femme au XVIIIe siècle.

Sur la table du salon, se trouve une traduction italienne de la biographie du Père Lacordaire, des fables du comte Anatole de Ségur, et sous la copie du mariage de la Vierge du Pérugin, placée au-dessus du piano, se voit un appareil pour faire brûler devant une lampe ou un cierge. On aperçoit encore aux murs des cartons de vitraux religieux, une horrible ronde-bosse argentée de Rudolfi, représentant le Miracle des roses de sainte Elisabeth, et à contre-jour, entre deux fenêtres, apparaît l’aigle de Pologne, brodé en argent au plumetis, et entouré d’une couronne d’épines sur fond de peluche amarante, avec au-dessus : Offert par les Dames de la Grande Pologne à l’auteur d’« Une nation en deuil ». 1861.

M. de Montalembert nous fait passer dans son cabinet. Une politesse onctueuse. En vous donnant la main, il l’approche de son cœur. La voix, avons-nous déjà dit, je crois, un peu nasillarde, mais l’élocution aisée, mais le dire spirituel, mais la méchanceté joliment enjouée.

Après des compliments, il nous demande pourquoi nous n’avons pas parlé des vertus provinciales, de la vie sociale de la province, de cette vie si particulière, si tranchée, si caractéristique, et qu’on trouvait surtout dans les villes de parlement comme Dijon, de cette vie aujourd’hui complètement morte… « Oui, reprend-il, la province ne se fait plus envoyer les livres de Paris, on ne lit plus ; quand il vient des voisins chez moi à la campagne, je leur donne des livres, personne ne les ouvre… » Puis il nous parle de l’article de Sainte-Beuve sur notre livre, et nous dit qu’à cette place où nous sommes, Sainte-Beuve venait souvent causer avec lui en 1848, lui avouant que c’était dans le but de l’étudier, et lui demandait comment il faisait pour parler, et prenait des notes, en se frottant joyeusement les mains : « Je lui ai connu bien des phases d’existence. D’abord, idolâtre de Hugo chez Hugo, et là, faisant les meilleurs vers qu’il ait faits : les vers à sa femme ; puis saint-simonien ; puis mystique à croire qu’il allait devenir chrétien, et maintenant très mauvais. Savez-vous que l’autre jour, à l’Académie, à propos du Dictionnaire, il a osé dire, en se touchant le front : “Enfin croyez-vous que ce que nous avons là, soit autre chose qu’une sécrétion du cerveau ?” C’est du matérialisme comme on ne croyait pas qu’il y en eût encore, sauf chez quelques médecins. Il y a bien le rationalisme, le scepticisme, mais le matérialisme pur, cela n’existait plus, il y a quelques années… Et dernièrement, lors du prix de 20,000 francs et de la discussion au sujet de Mme Sand, n’a-t-il pas dit que le mariage était une institution condamnée, que ça n’aurait bientôt plus lieu…

« Oh ! Littré, mon Dieu, tout en reconnaissant que l’évêque d’Orléans a fait son devoir, et qu’il était dans son droit, je n’aurais pas été aussi éloigné que mes amis de voter pour lui : c’est un homme austère, honorable, qui a fait de grands travaux.

« Et puis, il a une chose à son compte, dont je lui sais le plus grand gré et que j’estime beaucoup en lui, c’est que toutes les fois qu’il a parlé du moyen âge, il a rendu justice à l’élément germain qui existe incontestablement dans notre race. En dehors du dogme et de la foi, le catholicisme est sans doute ce qu’il y a de meilleur, mais il faut pour l’équilibre, qu’au-dessus du catholicisme, l’élément germain se mêle, en nous, à l’élément latin. Voyez en effet l’affaissement des races du Midi. Eh bien, Littré a vu cela. Thierry, Guizot sont toujours contre les barbares. Littré, au contraire, est pour eux, et son point de vue est très juste…

« Ah ! vous savez, nous avons dans l’Académie une nouvelle conversion au bonapartisme. C’est Cousin, oui Cousin ! Il est venu l’autre jour me dire qu’il fallait nommer des bonapartistes inoffensifs. Mais, lui ai-je dit, les reptiles sont toujours dangereux ! Il trouve que l’on doit se contenter de la liberté civile. Mais, ça m’est bien égal d’avoir la liberté de faire mon testament. Canning l’a très bien dit : “La liberté civile c’est la liberté civique…” C’est la vie politique qu’il faudrait donner à la France… Mais voilà qu’on se retire, qu’on capitule dans la vie privée ! »

Ce soir, chez la princesse Mathilde, Fromentin fait la remarque que, depuis les Carrache, les procédés matériels de la peinture sont complètement changés, qu’on n’a qu’à regarder un tableau d’avant eux, et qu’on verra toutes les lumières en creux, tandis que dans la peinture moderne toutes les lumières sont en relief. Il regarde ces empâtements comme un malheur, et, un peu poussé par nous, il dit ne comprendre la peinture qu’avec une grisaille, recouverte de matières colorantes, de glacis. C’est du reste son procédé. Nous lui opposons Rembrandt. Il le déclare un maître exceptionnel…

En revenant avec lui, il nous parle de l’ennui que lui cause la peinture, de l’indifférence qu’il apporte à la réussite d’un tableau, en même temps qu’il s’entretient bavardement du goût qu’il a à écrire, du petit battement de cœur à son réveil, de la petite fièvre à laquelle il se reconnaît apte à la composition d’un bouquin, et malheureusement des longs intervalles, et des années qui séparent un livre d’un autre, en sorte que lorsqu’il se remet à la copie, il est incertain s’il sait encore écrire.

— Aubryet me contait, que dans la rue, hier, une petite fille de sept ou huit ans, lui avait proposé sa sœur, une fillette de quatorze ans, en lui offrant de faire, avec son haleine, de la buée sur les carreaux de la voiture où ils monteraient, de manière que les agents de police ne voient rien.

11 mars. — C’est le jour du dîner de Magny. Nous sommes au grand complet. Il y a deux nouveaux : Théophile Gautier et Neftzer.

La causerie touche à Balzac et s’y arrête. Sainte-Beuve attaque le grand romancier : « Balzac n’est pas vrai… c’est un homme de génie, si vous voulez, mais c’est un monstre !

— Mais nous sommes tous des monstres, riposte Gautier. Alors qui a peint ce temps-ci ? Où se retrouve notre société ? Dans quel livre ?… si Balzac ne l’a pas représentée ?

— C’est de l’imagination, de l’invention, crie aigrement Sainte-Beuve, j’ai connu cette rue de Langlade, ce n’était pas du tout comme ça.

— Mais dans quels romans trouvez-vous la vérité ! Est-ce dans les romans de Mme Sand ?

— Mon Dieu, fait Renan qui est à côté de moi, je trouve beaucoup plus vraie Mme Sand que Balzac.

— Pas possible, vraiment !

— Oui, oui, chez elle les passions sont générales…

— Et puis Balzac a un style ! jette Sainte-Beuve, ça a l’air tordu, c’est un style cordé.

— Messieurs, reprend Renan, dans trois cents ans on lira Mme Sand.

— Plus souvent… à Chaillot… Mme Sand, elle ne restera pas plus que Mme de Genlis.

— C’est déjà bien vieux, Balzac ! hasarde Saint-Victor, et puis c’est trop compliqué.

— Mais Hulot, crie Neftzer, c’est humain, c’est superbe !

— Le beau est simple, reprend Saint-Victor, il n’y a rien de plus beau que les sentiments d’Homère, c’est éternellement jeune… Voyons Andromaque, c’est plus intéressant que Mme Marneffe !

— Pas pour moi ! fait Edmond.

— Comment, pas pour vous ?

— Votre Homère ne peint que les souffrances physiques. Peindre les souffrances morales, c’est autrement malaisé… Et voulez-vous que je vous dise : le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre Homère… Oui, je lis avec plus de plaisir Adolphe que l’Iliade.

— C’est à se jeter par la fenêtre, quand on entend des choses comme cela ! hurle Saint-Victor.

Les yeux lui sortent de la tête. On a marché sur son Dieu, on a craché sur son hostie. Il trépigne et beugle : « C’est insensé… Peut-on vraiment… D’abord les Grecs sont indiscutables… Tout est divin chez eux. »

Hourvari général pendant lequel Sainte-Beuve se signe avec une piété d’oratorien, en murmurant : « Mais, Messieurs, le chien d’Ulysse… » et que Gautier lance : « Homère, un poème de Bitaubé… oui, c’est Bitaubé qui l’a fait passer… Homère n’est pas ça. On n’a qu’à le lire dans le grec. C’est très sauvage… »

Et moi je disais à mon voisin : « On peut nier Dieu, discuter le pape, dégueuler sur tout… mais Homère… C’est singulier les religions en littérature ! »

Enfin cela s’apaise, Saint-Victor tend la main à Edmond, et le dîner reprend.

Mais ne voilà-t-il pas que Renan se met à dire qu’il travaille à ôter de son livre toute la langue du journal, qu’il essaye d’écrire la vraie langue du XVIIe siècle, la langue définitivement fixée, et qui peut suffire à rendre tous les sentiments.

— Vous avez tort et vous n’y arriverez pas, riposte Gautier, je vous montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe siècle… Vous avez des idées nouvelles, n’est-ce pas, eh bien à des idées nouvelles il faut des mots nouveaux !… Et Saint-Simon, croyez-vous qu’il écrivit la langue de son siècle ? Et Mme de Sévigné, donc…

Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il continuait : « Oui, peut-être avaient-ils assez des mots qu’ils possédaient, en ce temps-là, je vous l’accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin et pas de grec. Pas un mot d’art. N’appelaient-ils pas Raphaël, le Mignard de son temps ! Pas un mot d’histoire ! Pas un mot d’archéologie ! Je vous défie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les mots du XVIIe siècle. »

17 mai. — Saint-Victor a dîné hier chez Girardin, où se trouvaient Boitelle, le général Fleury, le duc de Morny. Quelle amusante parodie d’opposition dans le moment : Sacy aux Débats, Guéroult à l’Opinion nationale, Havin au Siècle, Girardin à la Presse.

Le duc de Morny, qui a été le causeur du dîner, s’est amusé à soutenir que les femmes n’avaient point de goût, qu’elles ne savaient pas ce qui est bon, qu’elles n’étaient ni gourmandes ni libertines, qu’en tout elles n’obéissaient qu’à des caprices et à des boutades. Ensuite il a émis cet axiome que, chez les nations, un peu de libertinage adoucit les mœurs, et enfin, à la grande indignation d’une honnête femme qui se trouvait là, il a commencé une audacieuse et originale apologie de la tribaderie, qui, selon lui, raffine la femme, la parfait, l’accomplit.

19 mai. — Ennui, fatigue, découragement de notre livre, presque fini (Renée Mauperin), ainsi qu’il arrive des tâches longues, au moment d’être achevées.

22 mai. — Après dîner, en compagnie de Flaubert et de Bouilhet, — s’essayant à apprendre, à Mantes, le chinois, pour fabriquer un poème du Céleste Empire, — nous voici rue de Bondy, à l’entrée du boyau noir, encombré de blouses, au milieu desquelles s’ouvre la porte des coulisses de la Porte-Saint-Martin.

Un escalier en colimaçon à rampe de bois graisseuse, et de toutes petites portes, et des paliers resserrés, et un labyrinthe de corridors étroits, où les coudes touchent les deux murs.

Puis les pieds posent sur un plancher, l’épaule frôle un châssis de bois, garni de vieux journaux. Et nous voilà au milieu d’apparitions étranges, de porteurs d’oripeaux, d’habillés d’étoffes claquantes, se perdant et s’éteignant dans le bleu des bourgerons de faubourgs.

C’est un va-et-vient automatique, sans paroles, avec des morceaux de bal masqué qui traversent le regard, une sorte de carnaval dans le clair-obscur, — et des petites filles, en blouses de pension, filant entre vos jambes, et d’autres montant un escalier, en remuant dans la nuit, des gazes d’anges. Par une découpure de décor, de temps en temps, un coin de scène, une bouffée de musique, un bruit de voix.

Et un monde de machinistes, d’ouvriers, de figurants, un peuple hâve et rachitique, aux faces fardées, tout cela allant, avec un mouvement d’immense manufacture, de prodigieuse usine, — d’une fantastique fabrique d’illusions, en pleine activité.

Là dedans des odeurs de quinquet, des vapeurs de gaz, des âcretés de vieille poussière, des sueurs de danseuses rousses, des émanations d’étoffes reteintes, l’haleine d’une population nourrie d’ail, des relents de misère, de saleté de corps, d’aigre de petits enfants.

Nous montons dans du noir, où l’on heurte des voix, nous ouvrons une loge de seconde. Le lustre est baissé, la rampe haute. Aux deux coins de la scène, sur des fauteuils de tragédie, sont assis, d’un côté Anicet Bourgeois, de l’autre Marc Fournier, et un régisseur, une canne à la main, range des bataillons de danseuses, des légions de comparses, ainsi qu’un caporal prussien qui commanderait aux visions d’un songe.

Dans la salle grouillent, confusément mêlés, le théâtre et la vie, la rue et la féerie : des gens de l’endroit, en manches de chemises, attablés au velours des premières galeries, des danseuses blanches, nuageuses, diadémées de clinquant, leur jupe relevée en nimbe derrière elles, au milieu d’allumeurs de quinquets. Un prince Charmant, en costume d’argent, mouche un petit môme en blouse.

Sur la scène on s’agite, on se remue. Espinosa, le maître de ballets, arpente le devant du théâtre, en claquant la mesure dans ses mains. Les danseuses se trémoussent en costume, ou bien en jupon et en corset, dans un déshabillé de grisette, qui vous fait passer devant les yeux, comme le Lever des ouvrières en modes à l’Opéra ; — au cou, pour ne pas avoir froid, elles se sont noué leurs mouchoirs.

— Ces dames seront-elles en costumes de caractère ? demande la voix de la censure.

— Des fa, des fa, crie le chef d’orchestre à la musique.

Nous sommes redescendus dans la loge d’avant-scène de Fournier. Sur le fond raisin de Corinthe, sourd et foncé de la loge, Mariquita essaie ses élévations. Elle se détache, le visage à demi éclairé par les feux qui viennent de la rampe, et meurent sur sa gorge, au bouquet de rubans rouges de son corsage ; tout le reste, la jupe ballonnante et les jambes, flotte dans le demi-jour d’un blanc tiède à la Goya. Au-dessus de sa tête, un papillon réveillé, remuant comme un atome coloré dans une raie de lumière, va et vole dans la brume chaude de la loge.

Mon regard suit, au bout de la chaise où la main s’appuie, ce corps de femme vaporeux et remuant, toute cette dislocation voluptueuse et harmonieuse, de la grâce qui s’assouplit, de la légèreté qui se travaille.

30 mai. — Je me promène sur les boulevards extérieurs, élargis par la suppression du chemin de ronde. L’aspect est tout changé, les guinguettes s’en vont. Les maisons publiques n’ont plus leur caractère de gros numéros ; avec leurs carreaux dépolis et éclairés, elles ont l’air de bar de New-York. Des blouses s’agitent parmi la dorure de l’immense Café du Delta, mettant les soûleries de la guenille, sous le dôme d’une galerie d’Apollon.

J’entre au Bal de l’Ermitage. Plus une jolie fille. Tout est pris maintenant par l’argent, qui cueille tout en fleur, et fait de toute fillette jolie du peuple, une lorette.

Là, assis sur un banc, entre Lariboisière et l’abattoir, ces deux souffroirs de l’homme et de la bête, je reste rêvant, à respirer un air chaud de viande, à écouter de sourds beuglements venant jusqu’à moi, comme de lointains égorgements… Et pendant ce, j’entends, dans mon dos, trois petites filles blaguer la façon dont les sœurs leur font faire le signe de la croix. Oui, c’est bien le nouveau Paris.

1er juin. — Toute la liste de l’opposition passe à Paris. Penser que si la France entière était aussi éclairée que Paris, nous serions un peuple ingouvernable !

Au fond, tout gouvernement quelconque qui diminue le nombre des illettrés, travaille à sa chute.

6 juin. — Sept heures et demie, après une ondée. L’asphalte brillant, lavé de lueurs fugaces et d’ombres allongées, ainsi que dans l’eau courante d’un fleuve. Une douce lumière humide, dans laquelle le haut des maisons et des édifices étincelle de rose, avec les toits d’ardoises, les troncs d’arbres des promenades, les lointains des trottoirs, s’enlevant en violet.

7 juin. — À dîner à Saint-Gratien, cet Ésope de Chaix d’Est-Ange, dont l’esprit, le joli méchant esprit a quelque chose de la mordillure d’un singe… Le soir, en nous promenant dans le parc, l’ancien procureur général, l’initié à tous les secrets de famille, nous dit qu’au fond la société vit absolument de l’hypocrisie, et que cette hypocrisie, il faut la protéger, l’encourager même… parce que, pour peu qu’on pénètre dans la vie des gens, on n’y trouve pas seulement l’adultère… mais l’inceste et tout le reste.

— Paris, le véritable climat de l’activité de la cervelle humaine.

8 juin. — En sortant d’une discussion violente chez Magny, et dont je me lève, le cœur battant dans la poitrine, la gorge et la langue sèches, j’acquiers la conviction suivante. Toute discussion politique revient à ceci : Je suis meilleur que vous ! Toute discussion littéraire à ceci : J’ai plus de goût que vous ! Toute discussion artistique à ceci : Je vois mieux que vous ! Toute discussion musicale à ceci : J’ai plus d’oreille que vous !

Mais c’est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C’est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux.

À ce dîner, Sainte-Beuve raconte qu’au 24 février 1848, il avait un rendez-vous avec une blanchisseuse. « Eh bien ! oui, Messieurs, avec une blanchisseuse, » affirme-t-il bravement. Il ne put repasser les ponts, arrêté par le peuple criant : « Vive la ligne ! » De chez sa blanchisseuse il vit défiler une batterie d’artillerie, ce qui lui fait dire : « J’aurais donné tous les doctrinaires pour une batterie d’artillerie, je les donnerais encore ! » Enfin on lui trouve une chambre dans un petit hôtel, où on ne faisait que demander M. Autran. C’étaient tous ses amis de Marseille qui venaient pour une pièce, qu’il faisait jouer en ce moment.

Dans les discussions politiques, il n’y a guère avec nous que le silence de Gautier, indifférent à ces choses, ainsi qu’à des choses inférieures, et se refusant absolument à se rappeler que Sainte-Beuve le rencontra, après 1830, à une procession commémorative pour les quatre sergents de la Rochelle.

— Le consommateur fait les gens qui le servent à son image.

Les boursiers donnent leur genre, leur insolence aux garçons de café du boulevard des Italiens. À la hauteur du boulevard Saint-Martin, il y a des infiltrations de cabotinage et de cascade chez le garçon, qui vous offre un melon sympathique. Au Palais-Royal, fréquenté par les riches provinciaux et les viveurs posés de l’orléanisme, le garçon a le service discret, respectueux, silencieux, des hommes qu’on prend pour servir dans les ministères.

— Lu le Souvenir de Solférino du médecin suisse, Dunant. Ces pages me transportent d’émotion. Du sublime touchant à fond la fibre. C’est plus beau, mille fois plus beau qu’Homère, que la « Retraite des Dix Mille », que tout. Quelques pages seules de Ségur dans la « Retraite de Russie » en approchent. Ce que c’est que le vrai sur le vif, sur l’amputé, sur le mourant de mort violente en pleine vie, sur cela, décrit par de la rhétorique, depuis le commencement du monde.

On sort de ce livre avec le maudissement de la guerre.

19 juin. — Tantôt Dieu m’apparaît comme un bourreau et un tortureur de la vie universelle, tantôt comme un mystificateur qui s’amuserait à couper des crins dans le lit du monde, enfin comme un empoisonneur des Paradis d’ici-bas, des ciels bleus, des beaux climats, des pays chauds, avec les fièvres, les féroces, les insectes.

22 juin. — Dîner de Magny.

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Gautier. — « Les bourgeois ! Il se passe des choses énormes chez les bourgeois. J’ai traversé quelques intérieurs. C’est à se voiler la face… La tribaderie est à l’état normal, l’inceste en permanence et la bestialité…

Taine. — Moi je connais assez bien les bourgeois. Je suis d’une famille bourgeoise… Et puis d’abord, qu’est-ce que vous entendez par bourgeois ?

Gautier. — Des gens qui ont de quinze à vingt mille livres de rente, et qui sont oisifs.

Taine. — Eh bien ! je vous citerai trente femmes de bourgeois que je connais, et qui sont pures.

Un quelconque. — Qu’en savez-vous, Taine ? Dieu lui-même n’en a pas la certitude.

Taine. — Tenez, à Angers, les femmes sont si surveillées qu’il n’y en a qu’une qui fasse parler d’elle.

Saint-Victor. — À Angers… mais c’est tout pédérastes, les derniers procès…

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Sainte-Beuve. — Mme Sand, Messieurs, va faire quelque chose sur un fils de Rousseau, pendant la Révolution… Ce sera tout ce qu’il y a de plus généreux… Elle est pleine de son sujet… Elle m’a écrit trois lettres, ces jours-ci… C’est une organisation admirable !

Soulié. — Tiens, il y a un vaudeville de Théaulon sur les enfants de Rousseau.

Renan. — Mme Sand, la plus grande artiste de ce temps-ci, et le talent le plus vrai !

La Table. — Oh !… Ah !… Oh !… Ah !

Saint-Victor. — Est-ce curieux, elle écrit sur du papier à lettres !

Renan. — Par vrai, je n’entends pas le réalisme.

Sainte-Beuve. — Buvons ; je bois, moi ! Allons, Scherer.

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Taine. — Hugo, Hugo n’est point sincère…

Sainte-Beuve. — Comment, vous Taine, vous mettez Musset au-dessus de Hugo ! Mais Hugo, il fait des livres… Il a volé, sous le nez, à ce gouvernement qui pourtant est bien puissant, le plus grand succès de ce temps-ci… Il a pénétré partout, les femmes, le peuple, tout le monde l’a lu… Ses livres s’épuisent de huit heures à midi… Mais quand j’ai lu ses Odes et Ballades, j’ai été lui porter tous mes vers… Les gens du Globe l’appelaient un barbare… Eh bien ! tout ce que j’ai fait, c’est lui qui me l’a fait faire… En dix ans, les gens du Globe ne m’avaient rien appris.

Saint-Victor. — Nous descendons tous de lui.

Taine. — Permettez, Hugo est, dans ce temps-ci, un immense événement, mais…

Sainge-Beuve, très animé. — Taine, ne parlez pas d’Hugo !… Vous ne le connaissez pas… Nous ne sommes que deux ici, qui le connaissions, Gautier et moi… Mais l’œuvre d’Hugo c’est magnifique !

Taine. — C’est, je crois, maintenant, que vous appelez poésie : peindre un clocher, un ciel, faire voir des choses enfin. Pour moi ce n’est pas de la poésie, c’est de la peinture.

Gautier. — Taine, vous me semblez donner dans l’idiotisme bourgeois. Demander à la poésie du sentimentalisme… ce n’est pas ça. Des mots rayonnants, des mots de lumière… avec un rythme et une musique, voilà ce que c’est, la poésie… Ça ne prouve rien… Ainsi le commencement de Ratbert… il n’y a pas de poésie au monde comme cela. C’est le plateau de l’Hymalaya. Toute l’Italie blasonnée est là… et rien que des mots.

Neftzer. — Voyons, si c’est beau, c’est qu’il y a une idée.

Gautier. — Ah ! toi, ne me parle pas… Tu t’es raccommodé avec le bon Dieu pour faire un journal. Tu t’es remis avec le vieux.

La table rit.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Taine. — Par exemple, la femme anglaise…

Sainte-Beuve. — Oh ! la femme française… n’est-ce pas, il n’y a rien de plus charmant… Une, deux, trois, quatre, cinq femmes : c’est délicieux… Est-ce que notre amie est revenue ?… Et dire qu’au moment du terme, on en a une masse de ravissantes… pour rien… de ces malheureuses-là ! Car le salaire des femmes… Voilà une chose à laquelle jamais les gens, comme Thiers, ne penseront… Il faut renouveler l’État par là… Ce sont des questions…

Veyne. — C’est-à-dire que s’il y avait une Convention…

Saint-Victor. — Non, il n’y a pas moyen de vivre pour une femme. La petite Chose du Gymnase, avec 4, 000 francs par an, me disait hier…

Gautier. — La prostitution est l’état normal de la femme, je l’ai dit.

Un quelconque. — Au fond, Malthus…

Veyne. — Malthus c’est une infamie !

Taine. — Mais il me semble qu’on ne doit mettre au monde des enfants, que lorsqu’on est sûr de leur assurer une existence… Des filles qui partent pour être institutrices en Russie, c’est affreux !

Un quelconque. — Vivent les épouses, vivent les maîtresses stériles.

Saint-Victor. — Allons donc… la nature, le grand Pan !

Sainte-Beuve, à demi-voix à son voisin. — Je vends tous les ans la propriété d’un petit volume… Ça me sert à donner quelques petites choses aux femmes… à l’époque des étrennes. Elles sont si gentilles, qu’on ne peut vraiment pas…

À ce moment du dîner, Sainte-Beuve, mis en gaieté par ses souvenirs, se fait des pendants d’oreilles avec des bouquets de cerises. Tableau.

Et l’on ne sait comment le nom de Racine tombe dans la conversation.

Neftzer à Gautier. — Toi, tu as commis une infamie ce matin. Tu as vanté dans le feuilleton du Moniteur, le talent de Maubant et de Racine.

Gautier. — C’est vrai, Maubant est plein de talent… Mais voilà, mon ministre a l’idée idiote de croire aux chefs-d’œuvre… J’ai bien été forcé de rendre compte d’Andromaque… Au reste, Racine, qui faisait des vers comme un porc, je n’en ai pas dit un mot élogieux de cet être ! Puis on a lâché une nommée Agar dans ce genre de divertissement… Vous l’avez vue, mon oncle.

Ici Gautier n’appelle plus Sainte-Beuve que mon oncle ou l’oncle Beuve.

Scherer, épouvanté, regardant la table du haut de son pince-nez. — Messieurs, je vous trouve d’une intolérance… Vous procédez par voie d’exclusion… Enfin, à quoi donc devons-nous tâcher… C’est à réformer, à combattre des opinions d’instinct. Le goût ce n’est rien. Il n’y a que le jugement, il faut avant tout du jugement.

Un quelconque. — C.. pour le jugement, rien que du goût, absolument du goût.

Brouhaha.

Soulié. — On ne s’entend guère.

Gavarni. — On s’entend trop. »

Exeunt.

Mercredi 24 juin. — Au bout d’une allée du parc de Saint-Gratien, la princesse en robe de foulard écru, causant avec quelqu’un, les mains derrière le dos, à la Napoléon suivie d’un petit chien gras à lard, monté sur quatre pattes semblables à des allumettes.

Elle se retourne : « Ah ! voilà Sainte-Beuve… allons, des renseignements bien vite ? Qu’est-ce que vous savez de Duruy ?

— Mais, dit Sainte-Beuve avec un sourire vague, il est très aimable… il est bien physiquement, ce qui ne nuit pas.

— Allons, nous en voulons plus ?…

— Eh bien, il a fait des précis que vous connaissez… et puis je crois qu’il a aidé l’empereur dans son César.

— Oui, oui, je me rappelle, dit la princesse, qu’un jour l’empereur m’a demandé si je connaissais quelqu’un pour remplacer Mocquard, qu’il se fatiguait maintenant très vite… qu’il avait bien Duruy… Enfin, en voilà un drôle de changement, j’ai appris cela hier, en revenant de Versailles où je m’étais bien amusée… Je regrette beaucoup Rouland… Au fond, on change toujours les hommes et jamais les choses… Là-dessus je me sauve…

On dîne, et après dîner, Sainte-Beuve se plaignant de la vieillesse, on lui dit que jamais il n’a été plus jeune : « C’est vrai, s’écrie la princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d’idées tristes… J’aime bien mieux ce que vous faites maintenant… N’est-ce pas vrai, Messieurs, que ses articles sont aujourd’hui d’une liberté… ça va, ça va… il patauge dans le vrai !

— « Mon Dieu, oui, — fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment — la critique, c’est de dire tout ce qui passe par la tête… ce n’est que ça ! »

25 juin. — Ce cabinet, témoin de tant de choses redoutables, ce confident de secrets si noirs, ce cabinet du préfet de police, le croirait-on ? il est tout plein d’amoureuses et blondes peintures, de nudités friponnes, de fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux, à l’affreux papier impérial, semé d’abeilles d’or, mais sont éparses sur les fauteuils, les chaises, le bureau, répandues, étalées partout. « Oui, nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journée, de si vilains individus, c’est reposant d’avoir, de temps en temps, une jolie chose à regarder. »

Et il nous introduit dans son capharnaüm intime, la maisonnette du jardinier du petit jardin de la préfecture, bondé de tableaux jusqu’au toit, et où, avec une cuvette d’eau, une éponge, des cigares, il passe ses loisirs et les meilleures heures de sa vie, à faire revenir et revivre les colorations encrassées de toiles énigmatiquement anonymes.

Lundi 6 juillet. — Sainte-Beuve a donné sa démission de membre de la commission du Dictionnaire de l’Académie, a renoncé à un traitement de 1 200 francs par an, pour écrire son article de ce matin sur Littré. Il y a de la belle passion désintéressée dans les haines du critique.

8 juillet. — Témoignant mon étonnement de la luminosité brillantée de certaines aquarelles vues chez Palizzi, il me dit leur donner à la fin cet éclat, avec des couleurs chinoises, dont il a une boîte : — couleurs apportant à son aquarellage, un glacis de fraîcheur et une richesse de coloration, que n’ont pas les couleurs d’Europe.

12 juillet. — Un commissionnaire nous apporte une lettre de Sainte-Beuve, qui, se trouvant un peu souffrant, nous prie de passer chez lui, pour causer de son article sur Gavarni.

Après le don par nous de quelques renseignements biographiques, nous passons à l’examen des légendes des lithographies. Et notre stupéfaction est immense, à voir Sainte-Beuve lire ces légendes, en les estropiant par une ignorance de toutes les modernités, de tous les parisianismes, une ignorance qui lui fait nous demander ce que c’est que le plan, que nous lui expliquons par ma tante, qu’il ignore aussi bien que le clou.

Mais c’est dans la vue compréhensive des images qu’il est surtout extraordinaire. Parmi les acteurs de la scène dialoguée, il ne voit rien, ne perçoit rien, ne distingue pas celui qui parle. Enfin c’est l’exacte vérité, je le jure, il va, dans une planche de deux personnages, il va jusqu’à prendre l’ombre portée de l’un d’eux pour un troisième personnage, et met un moment l’entêtement le plus comiquement colère, à voir trois individus en scène…

Et sur tout, il faut des explications qu’il note, qu’il boit. Il s’accroche au moindre mot technique que nous lâchons, le crayonne sur une feuille de papier, où il bâtit son article au moyen de points de repère, semés çà et là, qui lui donnent l’air du dessin d’un acarus du faux bourdon, grossi au microscope. À la fin il s’informe des peintres de mœurs des époques antérieures.

— Abraham Bosse, lui disons-nous.

— De quelle époque ? fait-il.

— Puis Freudeberg.

— Vous dites ?

— Freudeberg.

— Comment ça s’écrit-il ?

Ainsi il attrape, ainsi il saisit, ainsi il happe au vol, sans rien digérer, vos idées, vos notions, votre science… Et je pensais, en riant dans ma barbe, à l’espèce de dévotion religieuse, avec laquelle un certain nombre de gens allaient lire cette étude… Tout de même, je crois que Sainte-Beuve fera bien de renoncer aux articles d’art !

— L’œil de la femme, cette énigme, ce sphinx, ce muet diseur de choses, que contredit sa bouche… Quel mystère, auquel je reviens toujours !

Il faut décidément un jour écrire deux ou trois pages d’observations là-dessus.

— Je m’en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien à la Closerie des Lilas.

Là, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la petite souris de Paris. Là, du vrai rire, de la bonne gaîté, et du brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des épingles pour se rajuster, et des musiques d’orchestre reprises joyeusement en chœur par les danseurs, et des étudiants qui, comme pourboire, donnent une poignée de main aux garçons.

Vendredi 17 juillet. — Chez Gautier à Neuilly. Il est huit heures et demie. Nous le trouvons à table, entouré de son fils et de ses deux filles, croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les écrevisses d’un grand plat, placé au milieu de la table. Et grignotantes, en même temps qu’agacées par les carapaces, qu’elles rejettent avec des impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tête pour nous parler, l’une au-dessous de l’autre, étageant leurs moues et leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dîné hier, allant chercher les souliers de la Chinoise qu’il leur a donnés, bégayant les mots chinois qu’il leur a dits. Ça leur va, ce caquetage exotique, à ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements, je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces êtres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repoussés doucement par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la nostalgie des pays de soleil de leur père.

Et l’on apporte des plats d’une cuisine étrangement cosmopolite : des épinards dans lesquels on a pilé des noyaux d’abricots, un zabayon, — et Gautier, heureux, réjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes avec une solennité drolatique, comiquement débonnaire, s’épanouit comme un Rabelais en famille.

On se lève de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent doucement dans de petits coins d’ombre et d’intimité, en de gracieuses attitudes de confidences familières, pour vous faire épeler une page de leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires argentins, une Angélique, d’après un tableau de M. Ingres, sculptée par Judith, dans un navet, — hélas ! se ratatinant tous les jours.

Mais voici Gautier qui, à propos du livre de Renan, auquel il reproche l’entortillage de ce Dieu qui n’est pas Dieu et qui est plus que Dieu, fait le livre, selon lui, qu’il fallait faire sur Jésus-Christ.

Alors il esquisse un Jésus, fils d’une parfumeuse et d’un charpentier, un mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie dinguer sa mère, qui s’entoure d’un tas de canailles, de gens tarés, de croque-morts, de filles de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement établi, et qu’on a très bien fait de crucifier ou plutôt de lapider : un socialiste, un Sobrier de ce temps-là, un exaspéré contre les riches, le théoricien désespéré de l’Imitation, le destructeur de la famille et de la propriété, amenant dans le monde un fleuve de sang, et les persécutions, et les inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la civilisation, au sortir de la pleine lumière qu’était le polythéisme, abîmant l’art, détruisant la pensée, en sorte que les siècles, qui viennent après lui ne sont que de la m… jusqu’à ce que trois ou quatre manuscrits, rapportés de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre morceaux de statues, retrouvés en Italie, lors de la Renaissance, soient, pour l’humanité, comme un jour rouvert, en pleines ténèbres…

« Ça c’était un livre, ça pouvait être faux, mais le livre avait sa logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prêtait au moins autant… Mais je ne comprends pas un livre entre l’un et l’autre. »

Lundi 20 juillet. — Chez Magny.

À propos du livre : Victor Hugo, raconté par un témoin de sa vie, Gautier déclare que ce n’était pas un gilet rouge qu’il portait à Hernani, mais un pourpoint rose.

Et sur le rire de la table, il ajoute : « Mais c’est très important. Le gilet rouge aurait indiqué une nuance politique républicaine, et il n’y avait rien de ça. Nous étions seulement moyenageux… Et tous, Hugo comme nous. Un républicain, on ne savait pas ce que c’était… Il n’y avait que Petrus Borel de républicain… Nous étions tous contre les bourgeois et pour Marchangy. Nous représentions le machicoulis, voilà tout… Ç’a été une scission, quand j’ai chanté l’antiquité dans la préface de Mademoiselle de Maupin… Machicoulis et rien que machicoulis… L’oncle Beuve, je le reconnais, a toujours été libéral… Mais Hugo en ce temps-là était pour Louis XVII, oui, pour Louis XVII. Quand on me dira que Hugo était libéral et pensait à toutes ces farces, en 1828… Il ne s’est mis qu’après dans toutes ces saletés-là… Au fond Hugo est absolument moyen âge… à Jersey, c’est plein de blasons ! »

— Gautier, — fait Sainte-Beuve, en l’interrompant : — Savez-vous comment nous avons passé la journée de la première d’Hernani ? À deux heures nous avons été avec Hugo, dont j’étais le fidèle Achate, au Théâtre-Français… Nous sommes montés tout en haut, dans une lanterne, et nous avons regardé défiler la queue, toutes les troupes de Hugo… Un moment il a eu peur, en voyant passer Lassailly, auquel il n’avait pas donné de billet. Je l’ai rassuré en lui disant : « J’en réponds ! » Puis nous avons été dîner chez Véfour, en bas, je crois, — en ce temps la figure de Hugo, n’ayant pas la notoriété publique.

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— Oui, oui, j’admire Jésus complètement, dit Renan.

— Mais enfin, s’écrie Sainte-Beuve, il y a dans ses évangiles un tas de choses stupides ! « Bienheureux les doux parce qu’ils auront le monde. » Ça n’a pas de sens ?

— Et Çakia Mouni, jette Gautier, si on buvait un peu à la santé de Çakia Mouni.

— Et Confucius, dit quelqu’un.

— Oh ! il est assommant !

— Mais, qu’est-ce qu’il y a de plus bête que le Koran ?

— Ah ! laisse échapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi : il faut avoir fait le tour de tout et ne croire à rien. Il n’y a rien de vrai que la femme… La sagesse, mon Dieu, c’est la sagesse de Senac de Meilhan, sagesse qu’il a formulée dans l’Émigré.

— Évidemment, lui dis-je, un aimable scepticisme, c’est encore le summum humain… ne croire à rien, pas même à ses doutes… Toute conviction est bête… comme un pape.

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— Moi, fait Gautier, se confessant au docteur Veyne pendant ce temps ; moi, je n’ai jamais eu un si violent désir de cette gymnastique intime… Ce n’est pas que je sois moins bien constitué qu’un autre. J’ai fait dix-sept enfants, et tous assez beaux… On peut voir les échantillons… Mais se livrer à l’amour, une fois par an, je vous assure que c’est bien suffisant… Ça me laisse le plus grand sang-froid… je pourrais faire des opérations mathématiques… Puis je trouve humiliant qu’une gaupe puisse croire que vous avez besoin de sauter dessus !

Sainte-Beuve, de son côté, raconte que lorsqu’il a été faire des cours à Liège, en 1849, à la suite de nombreuses écritures rapides, il a été attaqué de ce que les médecins appellent la crampe d’écrivain, qui lui a à peu près paralysé les muscles du bras droit, ce qui fait que depuis, il n’écrit plus que des billets et dicte ses lettres un peu longues.

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Comme on se lève pour s’en aller, Gautier va à Scherer, le personnage le plus muet de la société, et lui dit : « Ah çà, j’espère que la première fois vous vous compromettrez, car nous nous compromettons tous, il n’est pas juste que vous restiez froidement à nous observer. »

24 juillet. — Gretz, près Fontainebleau.

Nous voici dans une auberge rustique de peintres, en pension à 3 fr. 50 par jour, habitant des chambres blanchies à la chaux, couchant dans des lits de plume, buvant du vin du cru, mangeant beaucoup d’omelettes. Mais d’aimables figures de cabaretiers, et une rivière à deux pas, avec de l’eau claire où l’on voit des poissons, — et tout proche la forêt.

Nous avons pour compagnons un frère de Palizzi et un jeune gentilhomme de Saint-Omer, faisant de la peinture d’amateur.

29 juillet. — Ici, de jour en jour, croît en moi une allégresse bête, dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. Je me sens du soleil sous la peau, et dans le verger, à l’abri des pommiers, couché sur la paille des boîtes de laveuses, il se fait en mon être un hébétement doux et heureux ainsi que par un bruit d’eau qu’on entend en barque, à côté de soi, roulant d’une écluse.

C’est un état délicieux de pensée figée, de regard perdu, de rêve sans horizon, de jours à la dérive, d’idées qui suivent des vols de papillons blancs dans les choux.

Bricoler des casse-tête, expression des paysans pour se donner du mal.

4 août. — Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d’un bleu presque vert comme si une turquoise y était fondue ! Là-dessus marchent doucement, d’une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balayés, ouateux et déchirés, d’un violet aussi tendre que des fumées dans un soleil qui se couche, et leurs cimes sont roses comme des hauts de glaciers, d’un rose de lumière.

Devant moi, sur la rive en face, des lignes d’arbres à la verdure jaune et chaude encore de soleil, s’estompent dans le poudroiement des journées finissantes, en ces tons d’or qui enveloppent la terre avant le crépuscule.

Dans l’eau ridée par une botte de paille, qu’un homme trempe au lavoir, pour lier l’avoine, les joncs, les arbres, le ciel se reflètent avec des solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de l’arc de son ombre, se détache la moitié d’une vache rousse, lente à boire, et qui, lorsqu’elle a bu, relevant son mufle blanc, baveux de fils d’eau, regarde.

5 août. — Le matin, le frôlement des voitures de foin contre les murs, met dans votre demi-sommeil l’impression et le léger frou frou d’une femme qui, assise au pied de votre lit, ôterait ses bas de soie.

— À la campagne, le travail m’est presque impossible. Je me sens le nuage qui passe, la feuille qui remue, l’eau qui coule. Je ne suis plus une pensée.

— Un homme de quarante ans qui dirait : « Il y a dans la vie une chose ruineuse, même pour les fortunés : la propriété. Presque toutes les difficultés de la vie viennent de ce sentiment de l’homme qui ne veut pas se considérer comme un être fait pour le viager, mais qui se prend pour le propriétaire éternel des choses et des créatures. Eh bien, ce sentiment, le premier et le plus fort de l’homme, je le tuerai en moi, j’aurai la maison, la voiture, la femme, à l’année, au mois… Je serai usufruitier de toutes les jouissances de la vie ! » (À développer dans un livre ou dans une pièce.)

15 août. — Avoir roulé dans la foule, ce soir, aux Champs-Élysées, jour de la fête de l’Empereur.

Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. À mesure que l’individu sort de la plèbe et s’en distingue, il a un plus grand besoin de plaisirs personnels et faits pour lui seul.

En vaguant parmi cette multitude, je remarque dans ce monde un processionnement passif : pas de gaieté, pas de bruit, pas de tumulte. Le tabac, ce stupéfiant, la bière, cette boisson d’engourdissement, finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du bourgogne ?

— Dans une société qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de capacités ouverte au peuple, se recrutant largement jusque dans les intelligences ouvrières, je rêverais un gouvernement qui essaierait de tuer la misère, abolirait la Fosse commune, décréterait la Justice gratuite, nommerait des avocats de pauvres payés par le seul honneur de l’être ; établirait devant Dieu à l’église la gratuité et l’égalité pour le baptême, le mariage, l’enterrement ; un gouvernement qui donnerait, dans l’hôpital, une hospitalité magnifique à la maladie ; — un gouvernement qui créerait un ministère de la Souffrance publique.

— Lu toute la journée le Tribunal révolutionnaire.

Penser que Carrier a pu faire massacrer des milliers de personnes, qui avaient des pères, des frères, des fils, des femmes, sans qu’aucun de ceux qui restaient, ait seulement essayé de le tuer. C’est triste pour l’énergie des affections humaines. Chose singulière ! Dans le seul grand assassinat de bourreau du temps, — et un assassinat de main de femme, — c’est la tête et non le cœur qui a mené la main.

Dimanche 16 août. — Je savais là-bas tous les ennuis de Gavarni, et le complet insuccès de l’expropriation de sa maison du Point-du-Jour.

Nous allons le voir aujourd’hui. Mlle Aimée me dit, en traversant les pièces du rez-de-chaussée : « Vous savez, il est très malade… Quand on lui a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l’œil, comme à la suite d’un coup de sang. »

Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de l’espèce d’obscurité, que font des persiennes fermées en plein jour. Il nous semble très pâle dans l’ombre. Nous entendons sa respiration oppressée. Il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d’autrefois. D’une voix étouffée, il s’essaye cependant à nous faire ses amicales plaisanteries d’autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage. Il nous dit : « C’est toujours la même chose, toujours ce tuyau de soufflet… J’ai eu froid dans mon lit… Tous ces palliatifs, toutes ces inhalations d’eau, je n’y crois pas… Il faudrait un séton ou me faire un trou là-dessous… là, à la gorge… Mais Veyre ne veut pas. Il me donne des choses à boire… Tenez, ça… qui n’est pas joli à boire… » Et il sourit à peu près. « Mon Dieu, le soufflet est bon, très bon… Ce sont les ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c’est bon… Il m’a ausculté… J’ai bien le cœur un peu trop petit. Mais au fond, c’est ce larynx… »

Nous lui parlons alors d’une consultation, à laquelle il ne se refuse pas trop.

Et nous le quittons très alarmés, effrayés de cette maigreur que nous touchions dans cette main, pleine de cordes ; que nous devinions sous cette robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes roulées autour de ses pieds ; effrayés de ce lent dépérissement, de cet épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie amenée par les longues souffrances, et peut-être encore par tant d’années d’une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas manger, se refusait à manger, trouvait de l’ennui à manger.

Lundi 17 août. — Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n’est d’abord question que du mort qu’on vient d’enterrer, d’Eugène Delacroix, et Saint-Victor esquisse drolatiquement, d’un mot, cette figure de bilieux ravagé, que nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le bras : « Il avait l’air de l’apothicaire de Tippoo Saeb ! »

Et le mot lancé, soudain le critique pâlit dans sa soupe. On est treize… oui, positivement treize. « Bah ! dit Gautier jouant mal l’assurance, il n’y a que les chrétiens qui comptent, et il y a ici pas mal d’athées ! »

Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garçon chercher, pour faire le quatorzième, le fils de Magny, un jeune collégien, devant lequel on raconte bientôt des choses énormes.

25 août. — Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer fait par et pour des gens de théâtre, un bain de mer dont la pancarte, réglementant la pudeur des baigneurs, commence par : « Le maire de Cabourg, chevalier de la Légion d’honneur, commandeur de l’ordre de Charles III… » et finit par le nom de Dennery.

On demande ici : « À qui ce chalet ? » On répond : « À Cognard. Et cet autre ? — À Clairville. — Et ce dernier en construction ? — À Matharel de Fiennes. »

Tout semble bâti en billets d’auteurs, en droits d’auteurs, en critiques de théâtres, en refrains de vaudevilles. Les chalets ressemblent à des décors, les escaliers à des praticables, la mer du fond à la Muette de Portici, et l’on est poussé à croire que les vagues sont faites par des têtes de figurants sous une toile très bien peinte.

Au milieu des chalets, un château s’élève, un château couleur chocolat, flanqué de quatre tourelles. C’est à Billion, l’ancien directeur du Cirque, et les quatre tourelles sont des lieux à l’anglaise. Cela ressemble au château de la Foire, dans une féerie, où Lebel s’écrierait avec sa voix de stentor : « Allons ! bon, voilà que j’ai la colique ! »

Et dans cette ville projetée, où des écriteaux promettent des rues, chaque maison isolée recèle un vieux nom de théâtre, ici la Franconi, là, la veuve d’Adam, plus loin Rosalie, la sauteuse de l’Hippodrome. C’est comme les Invalides et la Sainte-Périne des coulisses. Aux bureaux de leurs caisses, les hôtels montrent de vieilles femmes, dont les voix vous rappellent des voix d’autrefois entendues au théâtre. Et le grand café de l’endroit est tenu par un cafetier, ébouriffant les bourgeois avec les blagues et les charges du café des Variétés.

— Ce soir, en nous promenant au bord de la mer avec une femme de notre connaissance, comme nous lui reprochions un amant indigne d’elle, elle nous dit ingénument : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, quand il pleut et que je m’ennuie ! »

— Aux bains de mer, les filles ressemblent à des honnêtes femmes. Elles ont une tenue pareille, la même toilette, des enfants qu’elles promènent en ayant l’air de les aimer — et à la fin de la saison, elles arrivent à se faire à elles-mêmes l’effet d’être mariées.

— Pouah ! la vilaine et l’antipathique race que ces Normands, avec leurs paroles avares, leur sourire de paysan qui vous attrape, leur teint rouvant sur lequel il semble qu’il y ait du givre, leurs sourcils blancs, leurs yeux de faïence, leurs regards aigres comme leurs pommes, leur rapacité sans la grâce et la polichinellerie du Midi.

— Il est des femmes, dont le charme singulier est fait comme d’une suspension de la vie, d’une interruption de la présence d’esprit, d’absence rêveuse.

2 septembre. — Aujourd’hui, dans la salle des dessins français du XVIIIe siècle, au Louvre, je vois deux collégiens en uniforme, juchés sur des tabourets, et copiant les trois crayons de Watteau, achetés par le Musée à la vente d’Imécourt. Voilà pour le grand Maître, jusqu’ici seulement goûté par les artistes, la grosse popularité qui commence.

Mercredi 9 septembre. — Nous enterrons ce matin notre vieille cousine de Courmont, âgée de 83 ans, une de nos visites du Jour de l’an… À ces rendez-vous derniers de la mort, les uniques rendez-vous de la famille, on rencontre de grands jeunes gens en habit noir, qui se trouvent être les fils de petites filles avec lesquelles vous avez joué.

14 septembre. — Dîner chez Magny.

Il y a aujourd’hui bataille autour de l’histoire de Thiers, et il faut le dire, on est presque unanime pour le déclarer un historien sans aucun talent. Seul Sainte-Beuve le défend. C’est un si charmant homme ! Il a tant d’esprit ! Il possède une telle influence ! Et il vous peint la façon dont il enguirlande une Chambre, dont il séduit un député. Ce sont toujours les moyens d’argumentation et la manière de défense que j’ai vu employer à Sainte-Beuve. Qu’on lui dise : — « Mirabeau a trahi. — Oui, mais il aimait tant Sophie ! » Et il fera un tableau de sa passion pour sa maîtresse. Pour tout et pour tous, c’est ainsi.

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Sainte-Beuve est parti. On est à boire le mélange de liqueur qu’il fait à chaque dessert : un mélange de rhum et de curaçao.

— Ah ! mais, à propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Mme Sand, est-ce amusant ?

— Comme un couvent des Frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C’est loin du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entré par la ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur… On m’a fait dîner. La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, ça ne me va pas… Là étaient Marchal le peintre, Mme Calamatta, Alexandre Dumas fils…

— Et quelle est la vie à Nohant ?

— On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l’aiguille est sur l’heure, chacun se met à table. Mme Sand arrive avec un air de somnambule, et reste endormie tout le déjeuner… Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet, ça la ranime. Elle s’assied et se met à causer. On cause généralement, à cette heure, des choses de prononciation : par exemple, sur la prononciation d’ailleurs et meilleur. La causerie chaffriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.

— Bah !

Mais par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je crois qu’on vous flanquerait à la porte, si vous y faisiez la moindre allusion…

À trois heures, Mme Sand remonte faire de la copie jusqu’à six heures. On dîne, seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à Marie Caillot. C’est la bonne de la maison, une petite Fadette que Mme Sand a prise dans le pays, pour jouer les pièces de son théâtre, et qui vient au salon, le soir.

Après dîner, Mme Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu’à minuit… Par exemple, le second jour, j’ai commencé à dire que si on ne parlait pas littérature, je m’en allais… Ah ! littérature… ils semblaient revenir tous de l’autre monde !… Il faut vous dire que, pour le moment, il n’y a qu’une chose dont on s’occupe là-bas : la minéralogie. Chacun a son marteau, on ne sort pas sans… J’ai donc déclaré que Rousseau était le plus mauvais écrivain de la langue française, et cela nous a fait une discussion avec Mme Sand jusqu’à une heure du matin…

Tout de même, Manceau lui a joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s’asseoir dans une pièce, sans qu’il surgisse des plumes, de l’encre bleue, du papier à cigarettes, du tabac turc, et du papier à lettres rayé. Et elle en use. Car vous n’ignorez pas qu’elle retravaille à minuit jusqu’à quatre heures… Enfin vous savez ce qui lui est arrivé. Quelque chose de monstrueux ! Un jour elle finit un roman à une heure du matin… et elle en recommence un autre, dans la nuit… La copie est une fonction chez Mme Sand…

Au reste on est très bien chez elle. Par exemple c’est un service silencieux. Il y a dans le corridor une boîte qui a deux compartiments : l’un est destiné aux lettres pour la poste, l’autre aux lettres pour la maison. Dans ce dernier, on écrit tout ce dont on a besoin, en indiquant son nom et sa chambre. J’ai eu besoin d’un peigne. J’ai écrit : « M. Gautier, telle “chambre” et ma demande. Le lendemain à six heures, j’avais trente peignes à choisir. »

27 septembre. — Nous revenons de la campagne pour le dîner Magny. On cause de Vigny, le mort du jour.

Et voici Sainte-Beuve jetant des anecdotes sur sa fosse.

Quand j’entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher à un mort, il me semble voir des fourmis envahir un cadavre : il vous nettoie une gloire en dix minutes, et laisse du monsieur illustre, un squelette bien net.

« Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s’il était noble, on ne lui a jamais vu de famille… c’était un noble de 1814 ; à cette époque on n’y regardait pas de si près. Il y a dans la correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l’argent, mais très noblement… qui le choisit parmi tous, pour l’obliger. Il serait curieux de savoir s’il en descend… C’était avant tout un ange, il a été toujours ange, Vigny ! On n’a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on le quittait à sept heures pour aller dîner, il vous disait : “Comment ! vous vous en allez déjà !…” Il ne comprenait rien à la réalité, elle n’existait pas pour lui… Il avait des mots superbes. Sortant de prononcer son discours à l’Académie, un ami lui dit que son discours était un peu long : “Mais je ne suis pas fatigué !” s’écrie de Vigny… Avec cela un reste de militaire. Lors de cette réception, il avait une cravate noire, et rencontrant dans la bibliothèque Spontini, qui avait gardé l’étiquette du costume impérial, il lui jette en passant : “L’uniforme est dans la nature, Spontini !…” Gaspard de Pons, qui avait été dans son régiment, disait de lui : “En voilà un qui n’a pas l’air des trois choses qu’il est : un militaire, un poète, un homme d’esprit !”

Par là-dessus très maladroit ; l’arrangement qui le porta à l’Académie, il n’y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu’un pour les prix, il le perdait… »

Du poète décédé, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous décrit celui de Mme de Circourt : salon très éclectique, très plein, très mêlé, très vivant, un peu trop bruyant, et où l’on tombait sur n’importe qui, et où l’on parlait beaucoup trop, tous à la fois. « C’était un étourdissement, dit-il, plutôt qu’une conversation. »

Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que fréquentent maintenant les hommes de lettres : le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme de Païva.

Ici Gautier prend la parole, et nous déroule l’étrange existence de cette femme[3].

Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d’une juive. Sa mère, qui était très belle, défigurée par la petite vérole, avait fait couvrir de crêpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite fille grandit sans se voir, et tourmentée par l’idée qu’elle avait le nez en forme de pomme de terre… On la maria jeune à un tailleur français de Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leçons de piano. Hertz ruiné en 1848 se sauve de Paris et l’abandonne. Elle tombe très gravement malade, sans le sou, à l’hôtel Valin, aux Champs-Élysées. Gautier reçoit un mot d’elle où elle le prie de venir la voir. Il y va. Elle lui dit :

« Tu vois où j’en suis… il se peut que je n’en revienne pas… Alors tout est dit… mais si j’en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie avec de la confection, — et je veux avoir, un jour, à deux pas d’ici, tu entends bien, le plus bel hôtel de Paris… rappelle-toi ça. » Son amie Camille, la marchande de modes, l’arme alors en guerre, lui fournit un arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de partir, toutes ses robes étalées sur les fauteuils, les chaises, le lit, — et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la bataille. Elle lui dit : « Je suis pas mal outillée, n’est-ce pas ?… mais on n’est jamais sûr de rien… je puis rater mon coup… alors bonsoir… » Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s’empoisonner en cas de non-réussite. Gautier va demander le chloroforme à un interne de ses amis, et le lui apporte.

30 septembre. — Ce soir, à Saint-Gratien, Girardin disait après dîner :

« Maintenant qu’il n’y a plus ni bien ni mal, qu’on est vaguement fixé sur ce qui est droit, sur ce qui est honnête, qu’il n’est point de règle bien rigide pour tout cela, il n’y a qu’une chose : le Succès, et l’Empereur doit avoir un ministre qui porte ce nom. Drouyn de l’Huys n’a pas été plus heureux avec les Russes que les ministres de Louis-Philippe. Il faut donc le sacrifier. Honnêteté, bonnes intentions, qu’est-ce que ça me fait ? Un ministre, c’est absolument un cuisinier qui m’apporterait les plus beaux certificats du monde, et qui me ferait de la mauvaise cuisine… Est-ce que je ne devrais pas à mes invités de le renvoyer ? »

En chemin de fer, on cause de la candidature de Gautier à l’Académie :

« Elle n’a pas la moindre chance, dit Sainte-Beuve, il lui faudrait un an de visites, de sollicitations, aucun des académiciens ne le connaît… Voyez-vous, le grand point, il faut qu’ils vous aient vu, qu’ils aient fait connaissance avec votre figure… Une élection, sachez-le bien, c’est une intrigue, — une intrigue dans le bon sens du mot, — fait-il, en se reprenant… Voyons, et il compte sur ses doigts, il aura Hugo, Feuillet, Rémusat… Vitet, je crois… Il faudrait par exemple qu’il les voie beaucoup, ces deux derniers-là… Si c’était bien mené, il aurait peut-être Cousin… on lui lâcherait la Colonna, qui lui dirait qu’elle veut absolument une symphonie en blanc majeur, à elle personnellement adressée. Mais ici, il serait de toute nécessité qu’elle ne lâchât pas Cousin, une seconde avant l’élection… Par la princesse, nous aurions aussi de Sacy. »

La santé est beaucoup dans la carrière d’un homme. Il y a des gens naissant armés de cette force du corps sans défaillance, qui fait la volonté à toute heure. Girardin nous dit qu’il n’a jamais été malade, qu’il ne sait pas ce que c’est que la maladie.

— Hier en sortant de la répétition d’Aladin, il me revenait cette idée qui me hante presque toujours, à la sortie du spectacle : c’est que Molière, en lisant ses pièces à sa servante, a jugé le théâtre. Il se mettait simplement au niveau du public des œuvres dramatiques.

5 octobre. — Morère me disait que dans les cafés, où il allait en compagnie de Gavarni, celui-ci avait un vrai sens divinatoire pour dire la profession de chacun, et que très souvent il lui était arrivé de rencontrer, quelques jours après, dans la rue, les individus du café, porteurs des instruments de la profession que Gavarni leur avait assignée.

Chez Gavarni une mémoire extraordinaire des faces humaines, un moment entrevues. Ils sont emmagasinés dans sa tête, tous ces visages ! ainsi que les clichés d’un atelier de photographie. Gavarni voit les gens qu’il dessine, ils lui réapparaissent. Souvent il a dit à Morère :

— « Tenez, vous rappelez-vous ?

— Non, non…

— Comment ! cet homme que nous avons vu sur le quai de l’Horloge, vous savez ? »

Et il y avait de cela vingt ans.

8 octobre. — C’est étonnant comme notre chemin littéraire se sera fait par le haut et pas du tout par le bas. On a vu comme Michelet vient de nous traiter dans la préface de la Régence. Hugo, me disait Busquet, était pris de la curiosité la plus sympathique à notre égard. C’est la grande critique qui nous a discutés, jugés, appréciés.

Chez les camarades de notre temps, de notre âge, sauf chez Saint-Victor, nous n’avons guère rencontré que le silence ou l’injure.

Lundi 19 octobre. — Trois jours passés à Oisème près Chartres, chez les Camille Marcille, cette maison dont on s’en va, avec quelque chose de doucement remué en soi. Une villa que surmonte un atelier, à l’instar d’une chapelle dominant un corps de bâtiment, et montrant l’Art dressé au sommet de la vie de famille. Là-haut, les yeux se réjouissent au milieu des Prud’hon, des Chardin, des Fragonard ; en bas dans le jardin, juste assez grand pour être tout fleuri ; et par toute la riante et petite maison, le cœur s’égaie à la cordialité de l’hospitalité, à tout ce qui se lève de bon, de frais, d’honnêtement heureux, d’un intérieur réglé par le devoir, et, à tous moments, traversé par des vols d’enfants.

Oh ! les jolies petites filles qu’il y avait là, et quelle douceur à se promener, leurs petites menottes dans vos mains… et le soir, en nous allant coucher, l’amusante ribambelle de petites bottines, à la porte de leur dortoir, comme rangées pour une nuit de Noël ; et le matin, au déjeuner, en entrant dans la salle à manger, le riant et touchant spectacle, entre les sièges des grandes personnes, de leurs petites chaises graduées de taille, selon l’âge de chacune… Jolis petits anges fous, et déjà un peu femmes, amoureux petits êtres qui se frottent coquettement à vous, avec des gentillesses de chattes.

Un jour, ce fut un tableau charmant. On les entassa dans un petit panier, traîné par un pauvre vieil âne, sur lequel tapait un garçonnet du village, à la blouse envolée ! Toutes riaient, criaient, se démenaient : une charretée de bonheurs de dix ans, et point de peintre pour rendre cela.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La mère qui regardait sa toute petite fille, sa fille de huit ans, se renversant sur moi, et me jetant par ses yeux, par ses gestes, par l’étreinte de ses mains, par tout son corps, la tendresse de sa petite âme si étrangement tendre, se mit à dire avec un sourire, le sourire de la Joconde : « Oh ! ma pauvre fille, tu es le sentiment… lui, il est l’esprit : il t’attrapera toujours ! » Et elle ajouta avec un soupir : « Oui, on peut la laisser ainsi encore quelques années, puis on essayera de refermer tout cela ! »

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Voici, je crois, la première aventure d’amour flatteuse qui m’arrive.

Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l’hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, ainsi qu’il semble qu’il y en ait eu au moyen âge, après les grandes famines, et des yeux, dont le dévouement jaillissait, comme à travers ceux d’un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire : « Ah ! Madame, ce M. Jules, je le trouve si potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que si j’étais riche, j’en ferais mon cœur ! »

— Une jeune mariée se trouvant grosse, et disant que ça lui était bien égal d’avoir une fille ou un garçon, sa belle-mère lui jeta cette phrase, qu’on dirait échappée des chaudes entrailles de la maternité : « Vous ne savez pas ce que c’est… que le bonheur de créer un homme ! »

Jeudi 29 octobre. — Au débarcadère du chemin de fer de Rouen, nous trouvons Flaubert, accompagné de son frère, chirurgien en chef de l’hôpital de Rouen, un grand et maigre et noir garçon, au profil à la découpure d’un quartier de lune, au long corps, à la fois desséché et souple comme une liane.

Un fiacre nous emporte à Croisset : une jolie habitation à la façade Empire, placée à mi-côte, aux bords de la Seine, qui a là, une grandeur de lac, et aujourd’hui, un peu des vagues de la mer.

Nous voici dans ce cabinet du travail obstiné et sans trêve, dans ce cabinet, témoin de tant et de si grands labeurs, et d’où sont sorties Madame Bovary et Salammbô.

Deux fenêtres donnent sur la Seine, et laissent voir la grande eau et les bateaux qui passent. Trois fenêtres s’ouvrent sur le jardin, où une superbe charmille semble étayer la colline, qui monte toute droite derrière la maison. Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés entre ces trois fenêtres, se relient à la grande bibliothèque qui fait tout le fond de la pièce. Des boiseries blanches, et sur la cheminée une pendule paternelle en marbre jaune, couronnée par un buste d’Hippocrate en bronze. Aux côtés de la cheminée, une mauvaise aquarelle, le portrait d’une langoureuse et maladive Anglaise, que Flaubert a connue à Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de boîtes, à dessins indiens, encadrés comme des gouaches, et l’eau-forte de Callot, une Tentation de saint Antoine : les images conseillères du talent du Maître.

Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève une gaine carrée, portant un buste de marbre blanc de Pradier, le buste de la sœur de Flaubert, morte toute jeune, et qui avec ses traits purs et droits, encadrés dans deux grandes anglaises, semble une Grecque retrouvée dans un keepsake.

Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grandes fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Dans un coin se dresse un divan-lit, recouvert d’une étoffe turque, et sur lequel sont empilés des coussins. Au milieu de la pièce, la table de travail, une grande table ronde au tapis vert, et où l’écrivain trempe sa plume dans un encrier, qui est un crapaud.

Et çà et là, sur la cheminée, sur la table, sur les planchettes des bibliothèques, et accroché à des appliques ou fixé aux murs, un bric-à-brac des choses d’Orient : des amulettes recouvertes de la patine vert-de-grisée de l’Égypte, des flèches de sauvages, des instruments de musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l’Afrique mettent leur tête pour dormir, s’assoient, coupent leur viande, enfin deux pieds de momie arrachés par Flaubert aux grottes de Samoûn, étranges presse-papiers, mettant au milieu des brochures, leur bronze fauve et la vie figée de muscles humains.

Cet intérieur, c’est l’homme, ses goûts, son talent. Un intérieur tout plein d’un gros Orient, et où perce un fonds de barbare dans une nature artiste.

30 octobre. — … Flaubert vit ici avec une nièce, la fille de la femme, dont le buste a été sculpté par Pradier. Sa mère, née en 1794, et qui garde la vitalité des gens de ce temps, sous ses traits de vieille femme, montre les restes d’une beauté passée, alliée à une sévère dignité. Un intérieur provincial austère, et la jeune fille vivant entre la studiosité de son oncle et la gravité de sa grand’mère, a pour les hôtes d’aimables paroles, de gais regards bleus, et aussi une jolie moue de regret, quand, sur les huit heures, après le bonsoir de ma vieille, adressé par le fils à sa mère, la grand’maman emmène sa petite-fille dans sa chambre, pour bientôt se coucher.

1er novembre. — Nous sommes restés enfermés toute la journée. Cela plaît à Flaubert qui a horreur de l’exercice, et que sa mère est obligée de tourmenter, pour qu’il descende dans le jardin. Elle nous disait que souvent, à ses retours d’une demi-journée passée à Rouen, elle retrouvait son fils à la même place, dans la même pose, effrayée presque de son immobilité. Jamais de sortie au dehors, il vit dans sa copie et son cabinet de travail. Point de cheval, point de canot… Toute la journée, d’une voix tonitruante, et avec des coups de gueule de théâtre de boulevard, il nous a lu son premier roman, écrit en 1842, et qui n’a d’autre titre sur la couverture que : Fragments de style quelconque.

Le sujet est la perte du pucelage d’un jeune homme avec une garce idéale. Il y a dans le jeune homme beaucoup de Flaubert, et de ses désespérances, et de ses aspirations impossibles, et de sa mélancolie, et de sa misanthropie, et de sa haine des masses… Toute la composition, sauf le dialogue très enfantin, est d’une puissance étonnante pour l’âge où Flaubert l’a écrite. Il y a déjà là, dans le petit détail du paysage, l’observation artiste et amoureuse de la nature de Madame Bovary. Le commencement du roman : « Une tristesse d’automne », est un morceau qu’il pourrait signer, à l’heure qu’il est.

Comme repos, avant le dîner, il a été fouiller dans des costumes : défroques et souvenirs, rapportés de voyages. Il remue avec joie tout son vestiaire de mascarade orientale, et le voilà se costumant, et montrant, sous le tarbouch, une tête de Turc magnifique, avec ses traits énergiques, son teint sanguin, ses longues moustaches tombantes… et du fond de ses loques colorées, il finit par retirer, en soupirant, la vieille culotte de peau de ses longues chevauchées, une culotte de peau toute ratatinée, — et qu’il considère avec l’attendrissement d’un serpent qui contemplerait sa vieille peau.

En cherchant son roman, il a découvert un pêle-mêle de papiers, curieusement documentaires, et dont il a commencé une collection !

C’est la confession autographe du pédéraste Chollet, qui tua son amant par jalousie, et fut guillotiné au Havre : une confession pleine de détails intimes et furibonds de passion.

C’est la lettre d’une fille d’une maison de prostitution, offrant toutes les ordures de ses tendresses à un souteneur.

C’est l’autobiographie d’un malheureux qui, à trois ans, devient bossu par devant et par derrière, puis dartreux à vif, et que des charlatans brûlent avec de l’eau-forte, puis boiteux, puis cul-de-jatte, le récit sans récrimination, et terrible par cela même, d’un martyr de la fatalité, — morceau de papier, qui est encore la plus grande objection, que j’ai rencontrée dans ma vie contre la Providence et la bonté de Dieu.

Et nous plongeant dans les abîmes de ces cruelles vérités, nous nous disons la belle publication à faire pour des philosophes et des moralistes, d’un choix de documents pareils, avec pour titre : Archives secrètes de l’humanité.

À peine nous sommes-nous promenés cette nuit, avant de nous coucher, un petit moment, dans le jardin : le paysage avait l’air d’un paysage en cheveux.

2 novembre. — … Nous demandons à Flaubert de nous lire quelques-unes de ses notes de voyages.

Il nous déroule ses fatigues, ses étapes forcées, ses dix-huit heures de cheval, ses jours sans eau, ses nuits dévorées d’insectes, les duretés incessantes de cette vie plus dures encore que le péril journalier… et brochant sur le tout une terrible dyssenterie. Toute la journée, il nous en lit de ces notes, et à la fin de cette journée, entièrement chambrée, nous avons la fatigue de tous les pays parcourus et de tous les paysages dépeints.

Comme repos, c’est coupé de pipettes, que Flaubert brûle vite, et de dissertations littéraires, et de thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, et d’opinions de parade et de chic, et de théories assez compliquées et assez obscures, sur un beau, non local, non spécial, un beau pur, un beau de toute éternité, un beau, dans la définition duquel il se perd et s’embrouille, mais dont il s’esquive assez spirituellement par cette phrase : « Le beau, le beau… c’est ce par quoi je suis vaguement exalté ! »

Il est minuit sonné. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage et son retour par la Grèce, veut encore lire, veut encore causer, et nous dit qu’à cette heure, il commence seulement à s’éveiller, et qu’il ne se coucherait qu’à six heures du matin, si nous n’avions pas envie de dormir.

8 novembre. — … Voici quelques hautes courtisanes qu’il m’est donné de voir. Toutes me font l’effet de simples prostituées. Dans la familiarité et l’intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d’autres sensations que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu’elles en sortent ou qu’elles n’en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles, leur tenue, leur amabilité, elles vous y ramènent toujours. Aucune dans le vice, jusqu’ici, ne m’a paru d’une race supérieure. Au fond, je crois qu’à l’heure présente il n’y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce nom, n’est que des filles.

Lundi 9 novembre. — Dîner Magny.

Théophile Gautier développe la théorie qu’un homme ne doit se montrer affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu’il ne doit jamais laisser passer de la sensibilité dans ses œuvres, que la sensibilité est un côté inférieur en art et en littérature.

« Cette force, dit-il, que j’ai, et qui m’a fait supprimer le cœur dans mes livres, c’est par le stoïcisme des muscles que j’y suis arrivé.

Il y a une chose qui m’a servi de leçon. À Montfaucon, on me montra un jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir contre soi les pans de sa redingote. C’étaient des chiens très vigilants, élevés pour la garde des châteaux et des fermes. Quand on leur mettait un âne dans le chemin, et qu’on les lâchait, en cinq minutes, l’âne était nettoyé, il n’en restait qu’une carcasse… Après on me fit passer dans un autre compartiment de chiens : ces derniers tout peureux, rampant à terre autour de vous, léchant vos bottes. « — C’est une autre espèce ? demandai-je à l’homme. — Non, Monsieur, ce sont absolument les mêmes… Mais les autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu’à la panade. »

Cela m’a éclairé… j’ai mangé, par jour, six livres de mouton, et j’allais à la barrière, le lundi, attendre la descente des ouvriers plâtriers, pour me battre avec eux. »

19 novembre. — Gaiffe nous accroche sur le boulevard… Je le mets sur ses souvenirs de la guerre d’Italie, où il y a été envoyé comme journaliste. Il me parle, en délicat observateur et en peintre coloriste, des blessés, de ce qu’il a surtout remarqué en eux : l’œil avec dedans ce regard doux, triste, enfantin, attrapé comme celui d’une petite fille, à laquelle on aurait abîmé sa poupée.

Puis il me peint un champ de bataille, en l’étonnante symétrie, en l’espèce d’arrangement ordonné des morts, couchés avec d’étroites petites ombres portées derrière eux… et la terre, sur tout ce champ de bataille, sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de grange… et toutes ces têtes, même celles aux traits boursouflés, augustes de paix.

Il me dessine aussi la silhouette de l’aumônier, pareil à un semeur de blé, semant les absolutions sur les champs des blessés, en train de le suivre de l’œil, ainsi que des affamés suivent un gigot à une table d’hôte.

Un jour, Gaiffe dînait à l’état-major. Assez près de lui, il y avait un tout jeune officier autrichien blessé, qu’un vieillard, sans doute un domestique, une larme dans l’œil, cherchait à faire boire. Le jeune homme ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main, à un doigt de laquelle se voyait une bague armoriée. Dans le mouvement de son refus, un peu de l’eau de la tasse, choquée par lui, tomba sur sa tunique. Alors, avec une grâce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape de gronderie amicale — et passa dans l’effort de ce geste.

23 novembre. — Nous allons remercier Michelet, que nous n’avons jamais vu, de la phrase flatteuse, qu’il a mise pour nous, dans la préface de son volume : la Régence[4].

C’est rue de l’Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant, ressemblant à la porte d’un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.

Le jour est tombé. Une lampe, à l’abat-jour baissé, laisse vaguement apercevoir un mobilier, où l’acajou se mêle à des objets d’art, à des glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l’apparence du mobilier d’un bourgeois, habitué des Commissaires-priseurs. La femme de l’historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur une chaise, à côté du bureau, où est placée la lampe, le dos à la fenêtre, dans la pose un peu rigide d’une teneuse de livres dans une librairie protestante. Michelet est assis au milieu d’un canapé de velours vert, calé par des coussins en tapisserie.

Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière, le haut dans une demi-nuit ; le visage rien qu’une ombre, avec autour la neige de longs cheveux blancs, une ombre d’où sort une voix professorale, sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.

Il nous parle avec une haute estime de notre étude sur Watteau, et passe à l’histoire si intéressante qui manque, à l’histoire du mobilier français. Alors, il nous esquisse, comme en des devis de poète, le logis à l’italienne du XVIe siècle, et les immenses escaliers au milieu du palais ; puis les grands plains-pieds amenés par la disparition des escaliers, et introduits à l’hôtel Rambouillet ; puis le Louis XIV incommode et sauvage ; puis ces merveilles d’appartements des fermiers généraux, à propos desquels il se demande si c’est l’argent de ces financiers, ou le goût particulier des ouvriers d’alors, qui les ont fait naître… puis enfin notre appartement moderne, même le plus riche… sérieux, démeublé, désert.

« Vous, Messieurs, qui êtes des observateurs, — s’écrie Michelet, abandonnant soudain le mobilier français, — il y a une histoire que vous écrirez, l’histoire des femmes de chambre… Je ne vous parle pas de Mme de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai… Et vous avez encore la Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur elle… dans l’affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part, qu’il n’y a que deux personnes qui lui soient attachées : d’Alembert et sa femme de chambre… Oh ! c’est une chose curieuse et importante que la part de la domesticité dans l’histoire… Les domestiques mâles ont eu moins de pesée sur elle…

Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme d’esprit, mais un néant, un néant… Les grandes choses de ce temps-ci saisissent moins, elles échappent… On ne voit pas l’isthme de Suez, on ne voit pas le percement des Alpes… Un chemin de fer, on n’aperçoit qu’une locomotive qui passe, un peu de fumée… et ce chemin de cent lieues ?… Oui, les choses de ce temps, on n’en voit pas la longueur ! »

Un moment de rêverie, au bout de laquelle Michelet reprend : « Je traversais un jour l’Angleterre dans sa partie la plus large, de York à … J’étais à Halifax… Il y avait des trottoirs dans la campagne, une herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui paissaient… tout cela éclairé au gaz. Oh ! une chose bien singulière ! »

Là, un silence, et la causerie repart :

« Avez-vous remarqué qu’aujourd’hui, les hommes célèbres n’ont pas la signification de leur physionomie… Voyez leurs portraits, leurs photographies… Il n’y a plus de beaux portraits… Les gens remarquables ne se distinguent plus… Balzac n’avait pas de caractéristique… Est-ce que vous reconnaîtriez, sur la vue, M. de Lamartine ? Rien dans la tête, les yeux éteints… seulement une élégance de tournure que l’âge n’a pas cassée… C’est qu’en ce temps, il y a chez nous trop d’accumulation… Oui, bien certainement, il y a plus d’accumulation qu’autrefois. Nous contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre physionomie nous est moins propre… Nous sommes plutôt des portraits d’une collectivité que de nous-mêmes… »

Michelet a remué, comme cela, de hautes idées, pendant près d’une demi-heure.

Nous nous sommes levés ; il nous a reconduits jusqu’à sa porte. Alors, dans la lumière de la lampe, qu’il portait contre lui, nous est apparu, une seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé, cet original causeur ; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l’air d’un petit rentier rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au sortir du dîner de Magny, et en pérégrinant, au pas lent et balancé d’un éléphant qui, après une traversée, se souvient du roulis, — c’est le pas de Gautier d’aujourd’hui, — le cher homme, tout en étant heureux et flatté, à la façon d’un débutant, des articles que vient de lui consacrer Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l’examen de ses poésies, il n’a pas parlé de celles où il a mis le plus de lui-même, des Émaux et Camées.

Il ne comprend pas cette application du critique, à trouver chez lui un côté amoureux, sentimental, élégiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien certainement, dans les trente volumes qu’il a été obligé de pondre, il s’est vu forcé de donner aux bourgeois, par-ci par-là, la satisfaction d’un épisode d’amour, mais que les deux cordes de son œuvre, les deux vraies grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mélancolie noire.

« Enfin chez moi, s’écrie-t-il, ç’a été l’emmer… de mon temps, qui m’a fait chercher une espèce de dépaysement.

— Oui, oui, vous avez la nostalgie de l’obélisque ! lui disions-nous.

— C’est cela, et c’est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend pas compte que nous sommes tous quatre des malades… ce qui nous distingue : c’est l’exotisme. Il y a deux sens de l’exotique : le premier vous donne le goût de l’exotique dans l’espace, le goût de l’Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une corruption plus suprême ; c’est ce goût de l’exotique à travers les temps : par exemple, Flaubert serait ambitieux de forniquer à Carthage, vous voudriez la Parabère ; moi, rien ne m’exciterait comme une momie !

— Mais comment voulez-vous, lui disons-nous, que le père Beuve, malgré son touchant désir de tout comprendre, comprenne à fond un talent comme le vôtre ? Oui, c’est très gentil ces articles, c’est d’une littérature aimable et parfaitement ingénieuse, et puis voilà tout. Jamais avec son petit parlage écrit, il n’a baptisé un homme, ou donné la signification définitive d’une œuvre en un mot ou en une phrase ; jamais enfin il n’a coulé dans du bronze, la médaille d’une gloire… Et vous, en dépit de son envie de vous être agréable, comment pourrait-il entrer dans votre peau ? Tout votre côté plastique lui échappe. Quand vous décrivez du nu, ça lui paraît en quelque sorte de l’onanisme littéraire sous le prétexte de la ligne… Vous venez de le proclamer tout à l’heure, vous ne cherchez pas à mettre de la sensualité là-dedans. Eh bien, pour lui, la description d’un sein, d’une jambe de femme, le nu, enfin, est inséparable de l’idée cochonne, de l’excitation physique… en un mot, à ses yeux, il y a du Devéria dans la Vénus de Milo. »

2 décembre. — Ce soir à dîner chez la princesse, Saint-Victor et Flaubert nous portent insupportablement sur les nerfs, avec ce redoublement de grécomanie qui les a repris ces jours-ci. Enfin, ils en arrivent à admirer, dans le Parthénon, ce merveilleux blanc du marbre, qui est, s’écrie Flaubert enthousiasmé, « noir comme de l’ébène ».

4 décembre. — Voilà trois jours, que notre roman de Renée Mauperin, a commencé à paraître dans l’Opinion nationale. Voilà trois jours que nos amis s’abstiennent rigoureusement de nous en parler, et que nous n’avons nulle nouvelle de l’effet produit auprès de l’allant et du venant, que nous rencontrons. Nous étions un peu désespérés de ce livre, tombant dans le silence, quand ce matin nous avons reçu une aimable lettre de Paul Féval qui témoigne que l’enfant remue.

Là-dessus, je pose des sangsues, derrière les oreilles à Edmond, qui a mal aux yeux, depuis quelque temps, et dont la dilatation des pupilles est aussi forte, que s’il avait été empoisonné avec de la belladone. Et notre médecin et ami, Edmond Simon, a la croyance que cette dilatation est produite par des excès de tabac, par l’abus de cigares très forts.

16 décembre. — … La princesse, arrivée à cinq heures de Compiègne, parle de l’Empereur : … « Qu’est-ce que vous voulez… cet homme, il n’est ni vif ni impressionnable ! Rien ne l’émeut… L’autre jour, un domestique lui a lâché un siphon d’eau de seltz dans le cou, il s’est contenté de passer son verre de l’autre côté, sans rien dire, sans donner aucun signe d’impatience… Un homme qui ne se met jamais en colère, et dont la plus grande parole de fureur est : “C’est absurde !” Il n’en dit jamais plus… Moi, moi, si je l’avais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête, pour savoir ce qu’il y avait dedans ! »

17 décembre. — En regardant ces yeux, où les pupilles contractées sont dans une clarté verte comme des têtes d’épingles noires, ces yeux étranges et profonds et aigus et fascinants, ces yeux qu’on pourrait comparer avec leur cernure à des émeraudes montées dans de la fièvre, je pensais au danger qu’il y aurait à rencontrer trop souvent cette femme : danger, fait tout entier de l’immatérialité de la personne, du caractère surnaturel de ses yeux, de cet émaciement de ses traits d’une finesse presque psychique, de ce quelque chose de supra-humain qu’aurait une femme de Poé, qui serait une Parisienne.

De toutes les femmes que j’ai vues, c’est celle que je serais le plus orgueilleux d’occuper, près de laquelle je serais le plus humilié de ne pas paraître un être distingué, enfin par laquelle il me serait le plus dur de n’être pas estimé à ma valeur littéraire. Et cependant, si je venais à l’aimer tout à fait, je comprends, à la rigueur avec elle, un amour sans la possession corporelle, mais avec la possession absolue de tout ce qui me charme en elle, de tout ce qu’elle a d’immatériel, — une possession de son cœur, de sa tête, de son imagination.

Enfin il se pourrait que je ne fusse pas jaloux que son mari couchât avec elle, mais je serais peut-être jaloux de ses tendresses pour ses enfants.

ANNÉE 1864

ANNÉE 1864




1er janvier 1864. — Nous commençons par aller où se trouvent nos vrais parents : au Louvre. C’est fermé… Et ce soir, nous sommes heureux de dîner en famille, dans un cénacle de cabotins, et de recevoir les vœux de bonne année d’un traître du boulevard !

2 janvier. — Il me revenait, l’autre nuit, ne dormant pas, une impression de panorama de bataille, impression profonde, étrange, effrayante, pareille à celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes éclatant en l’air, ne tombaient pas et demeuraient éternellement éclatantes. Sous le jour tamisé et froid et clair et filtré, les cavaliers se précipitaient, les fantassins s’élançaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence.

On aurait cru voir, en même temps, l’apothéose lumineuse de l’Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semblait qu’on finissait par entendre germer le bruit d’une armée d’âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d’ombres, à l’horizon du trompe-l’œil.

3 janvier. — Dans le petit salon d’Édouard Fournier, tout plein de monde à ne pas respirer, je m’assieds sur une chaise, près d’une table, en face d’un couple étrange. C’est un homme à longs cheveux gris, d’une jolie figure fatiguée, l’œil vif, souriant et pénétrant et caressant ; une tête d’artiste et de médecin. À ses côtés, le coude sur la table, se tient une femme d’un certain âge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de médaille de gitana. Elle est coiffée d’un filet couleur feu, elle porte une robe agrémentée de dessins légèrement cabalistiques, et est couverte de bijoux pareils à des amulettes : un costume de nécromancienne vivant dans le monde des peintres. On reconnaît le ménage de la chiromancie, le ménage Desbarolles…

Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en vous : on se sent de la gêne comme devant l’inconnu dans lequel on va entrer, et si peu que l’on croie à la bonne aventure, il y a une sorte d’appréhension de se trouver sur la sellette de son avenir.

Et puis la mise en scène est bien faite. Rien de trop théâtral. L’homme en habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carrées, que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments, avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriquées par des lunetiers d’Hoffmann.

Desbarolles s’est mis à me conter, ce que ma main lui disait.

Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, à petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme qui lui souffle par-ci par-là : un peu de Saturne, un peu de Mercure, des termes de chiromancie… Desbarolles m’a trouvé le sens de la musique ! Diable ! diable !… Il s’est rattrapé en me découvrant une nature de femme très nerveuse, sujette à de fréquentes névralgies, puis le sens de la forme et une assez belle ligne de vie.

En dernier lieu, sur une grosseur développée à la base interne de l’index, il a perçu chez moi, et très développé, le désir de me faire connaître. Ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de dire : « C’est vrai ! »

— Souvent une impression d’enfance donne le pli, le caractère de toute une vie. — On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tête pleurarde qu’il avait faite à la semonce.

Il se jura qu’on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond.

— La vérité, l’homme, par nature, ne l’aime pas, et il est juste qu’il ne l’aime pas. Le mensonge, le mythe sont bien plus aimables. Il sera toujours plus agréable de se figurer le génie sous la forme d’une langue de feu, que sous l’image d’une névrose.

16 janvier. — Il s’est fait un grand changement dans la prostitution.

Tout à l’heure, elle était vagante, ambulante, trottinante, fuyante à l’œil. C’était quelque chose qui vous parlait discrètement, passait, filait dans le lointain. Paris aujourd’hui a une prostitution assise, carrément installée aux cafés des boulevards, en plein gaz, rangée en ligne, faisant front aux passants, et tout à la fois insolente avec le public, et familière avec les garçons à tablier blanc.

— Je me demandais l’autre jour, avec inquiétude, si j’aurais à recommencer la fatigue de cette vie d’ici bas, dans une autre. La peur m’était venue qu’il n’y eût, pour peupler les siècles, qu’un certain nombre déterminé d’âmes, — comparses défilant et repassant de monde en monde, ainsi que les soldats des armées du Cirque, de coulisse en coulisse.

— Le latin est d’essence amoureux et religieux. Il lui faut toujours être à genoux devant un dieu, une femme, un homme, un livre, n’importe quoi enfin.

18 janvier. — Chez Magny.

Gautier célébrant la femme insexuelle, c’est-à-dire la femme si jeune, qu’elle repousse toute idée d’enfantement, d’obstétrique… Flaubert, la face enflammée, proclame de sa grosse voix que la beauté n’est pas érotique, que les belles femmes ne sont pas fabriquées à l’effet d’être aimées matériellement, qu’elles ne sont bonnes qu’à dicter des statues, qu’au fond l’amour est fait de cet inconnu que produit l’excitation, et que très rarement produit la beauté. Et là-dessus il développe son idéal, un idéal à la fois si turc, et si crotté, qu’on le plaisante. Sur quoi, il s’écrie qu’il n’a jamais possédé vraiment une femme, qu’il est vierge, que toutes les femmes qu’il a eues, n’ont jamais été que les matelas d’une autre femme rêvée.

Pendant ce, Neftzer et Taine discutent sur le mot concret, s’étonnent de tout ce qu’il renferme, et lâchent à tout moment des mots comme idiosyncrasie…

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Du coït on passe au spleen. Taine déplore cette maladie spéciale de notre profession. Il veut que l’on combatte le spleen avec tous les moyens hygiéniques, de la morale, et une bonne méthode. On a beau lui crier que peut-être tout notre talent n’existe qu’à la condition de cet état nerveux, il va toujours, il veut qu’on réagisse contre ces états d’avachissement et de paresse, qui lui semblent le signe des siècles descendant la pente d’une civilisation, et toujours protestant, il voit la guérison du spleen, le salut et la rénovation des sociétés décadentes, dans l’imitation puérile des mœurs anglaises, dans cette vie de civisme, dans cette adaptation du patriotisme et du pédestrianisme britanniques. — « Oui, lui crie quelqu’un, l’alliance du talent et de la garde nationale. »

L’on rit et l’on part.

27 janvier. — Nous sommes heureux, contents, en un état de tranquillité, que nous n’avons pas goûté depuis longtemps. Pas d’inquiétude, d’impatience, de fièvre. Un apaisement de l’esprit, une satisfaction intérieure. Est-ce l’entrée dans la santé morale du succès ?

— Ce que l’homme achète cent mille francs, chez la femme qui vend son corps : la beauté, — il ne l’estime pas dix mille chez la femme qu’il épouse et qui la lui donne par-dessus la dot.

— De quelle manière se fait cet accord, par lequel tous et toutes reconnaissent, à la première vue, qu’on peut blaguer, turlupiner, maltraiter un quelconque. Comment la lâcheté de son âme saute-t-elle aux yeux des plus bêtes ?

Vendredi 29 janvier. — Nous allons voir M. de B… le directeur du Vaudeville, au sujet de notre pièce d’Henriette Maréchal, présentée à ce théâtre. C’est dans une maison de la rue des Colonnes communiquant avec le théâtre. Un de ces escaliers qui font peur aux collégiens allant perdre leur pucelage avec une fille, et une antichambre toute grande ouverte, où il n’y a comme mobilier que des patères à chapeaux, et dans un coin, sur le carreau, un pain de quatre livres, posé debout. J’ai cru entrevoir l’antichambre de la faillite.

De là, je suis entré dans un salon au luxe fané et banal, aux dorures usées, au velours de coton élimé, aux meubles de Boule pour l’exportation, aux tableaux, modernes semblant achetés dans un passage où, le soir, on économise le gaz, aux petites jardinières en pommes de sapin, ne renfermant rien dedans que de la mousse fausse.

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De là, nous sommes allés chez Carrier, le vieux miniaturiste qui a inoculé à son confrère Saint, et à quelques autres amateurs, le goût du XVIIIe siècle. Il nous montre une tête de La Tour achetée, un sou, à un étalage par terre, et nous parle avec désespoir d’une esquisse de Watteau, donnée de la main à la main, à l’ami Saint pour lui faire plaisir, vendue depuis, 25,000 francs en Angleterre.

On est dégoûté des choses, par ceux qui les obtiennent, des femmes, par ceux qu’elles ont aimés, des maisons où on est reçu, par ceux qu’on y reçoit.

10 février. — Mercredi des Cendres… La princesse est encore tout égayée du bal où elle a été hier chez M. de Morny. Elle était vêtue de loques de modèle, arrangées par Eugène Giraud, et avait la figure couverte d’un affreux masque en fil de fer, qui l’a rendue méconnaissable pour tout le monde… Elle parle, avec une effusion charmante, du plaisir qu’elle a eu de rencontrer des hommes impolis, elle qui est, dit-elle, toujours habituée à les trouver la bouche en cœur, — et de s’entendre dire par les femmes, qu’elle était vieille et laide…

Sur la défense que prend le peintre Hébert, d’une femme vivement maltraitée par quelqu’un de la société, le pratique Émile de Girardin lui dit à demi-voix : « Mais vous voulez donc la voir complètement éreintée ? Il ne faut jamais dans le monde défendre un ami, c’est le moyen de faire achever un blessé… On jette bien vite une autre personne en pâture à la conversation. »

14 février. — Il y a de monstrueuses fortunes de la banque, où la femme fait quotidiennement la charité, du déjeuner à l’heure du Bois. C’est, par une fonction journalière de l’assistance, par une ponctualité mathématique de la charité, — désarmer Dieu quatre heures par jour.

15 février. — Le père Barrière des Débats nous parlait du besoin de distractions grandioses, d’émotions furibondes, dans les temps révolutionnaires. Neuf cent mille livres gagnés par son père, dans son commerce d’orfèvre, furent mangées par lui, au jeu, de 1789 à 1793.

21 février. — Je vais voir l’Exposition des dessins de Delacroix.

Toutes les miettes d’études, toutes les raclures de carton, toutes les bribes de crayonnage, tous les ratages, tous les repentirs, tous les essuie-pinceaux du peintre sont là, exposés en grande pompe, religieusement. Il y a vraiment, dans ce moment-ci, un engouement des célébrités défuntes, un amour des riens laissés par elles, qui ressemble à un culte des saintes reliques, — et je ne désespère pas de voir bientôt, vendre aux Commissaires-priseurs, l’empreinte des doigts de pied d’un peintre illustre sur ses dernières chaussettes.

— Souvent les honnêtes femmes parlent des fautes des autres femmes, comme de fautes qu’on leur aurait volées.

— Les contours des visions, dans le rêve, ont un semblant de la ligne diffuse des dessins, trempant dans l’eau… Quel mystère que le rêve, cet état ressemblant à de la mort vivante… Et pourquoi dans le rêve, cette richesse des sensations de la peur, de l’épouvante, qu’on dirait touchée chez nous, par un bouton électrique correspondant à nos fibres intimes ?

— Les choses, depuis le commencement du monde, vont en étant toujours aussi mauvaises, mais en paraissant un peu meilleures.

3 mars. — À un bal chez Michelet, où les femmes sont déguisées en nations opprimées, Pologne, Hongrie, Venise, etc., etc. On dirait voir danser les futures révolutions de l’Europe.

8 mars. — Une heure du matin. Sur la pendule de ma chambre à coucher est jeté le fichu de ma maîtresse. L’heure me semble voilée de dentelle.

Samedi 12 mars. — Nous portons notre volume à Mme Sand. Elle est plus animée, plus vivante, plus causante qu’à notre première visite. Le succès du Marquis de Villemer aurait-il fait circuler son sang plus activement ? Elle parle, avec une certaine chaleur, des six cents cartes d’étudiants, reçues le lendemain de la représentation.

De là nous traversons le Luxembourg, et allons chez Michelet.

On resterait des heures à l’entendre battre et remuer des idées, souvent paradoxales, mais qui ne sont jamais les idées courantes et prostituées.

Il vient de se plonger dans les livres sacrés de l’Inde, et il en sort comme ébloui de soleil. Il trouve qu’on s’est trompé sur ces peuples… que leur douceur pour les animaux n’est pas venue de la métempsycose ; bien au contraire, c’est elle, la métempsycose, qui vient de cette douceur : « Ce n’est pas leur foi, dit-il, qui a fait leur cœur, c’est leur cœur qui a fait leur foi ! »

Michelet nous avoue qu’il travaille beaucoup sur les épreuves, parce que l’écriture trompe, parce que dans un moment de passion, il y a des morceaux de calligraphie, écrits d’une écriture émue, auxquels on tient… On voit seulement sur l’épreuve, que cela ne se rapporte ni à ce qui est avant, ni à ce qui est après. « L’épreuve, finit-il par dire, est votre pensée éclairée… » Et il se demande comment, sans cette inspiration matérielle, manuelle de l’écriture, les anciens pouvaient suivre une idée dans toutes ses rédactions, — lui, qui ne peut raisonner qu’avec la plume.

Mme Michelet est là, qui nous déclare aimablement qu’elle se fait une fête de lire notre roman, se plaignant qu’il y ait trop peu de livres qu’on puisse lire sans application, et disant qu’elle a vainement cherché de quoi lire, hier au soir, dans toute la bibliothèque de son mari.

Alors Michelet de s’écrier, avec une charmante bonhomie : « Je lui disais : Tiens, prends mon Homère, mon Dante… enfin je lui offrais les plus belles choses ! ».

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Puis la causerie va à la tristesse moderne, à l’absence de joie, la joie de Rabelais, la joie dont Luther faisait une vertu.

Cette tristesse, Michelet l’attribue à la complexité des idées modernes, à l’embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l’esprit, au tiraillement des études en sens divers, et, pour ainsi dire, à la multiplication des horizons autour de notre cerveau :

« Moi, par exemple, ajoute-t-il, vers les trente ans, j’avais d’horribles migraines. Cela tenait à des maux d’estomac, et ceux-ci venaient du nombre de choses diverses que je faisais, des travaux et des études multiples du professorat… Edwards, qui me soignait, disait à ma première femme : « Il se pourrait qu’il devînt fou ou qu’il mourût. » Un séjour de six semaines en Italie n’amenait aucun mieux.

Alors je me suis dit : Eh bien, je ne vais plus lire de livres, je vais en faire, moi aussi ! De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j’avais à faire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à la fois, j’étais guéri ! »

14 mars. — Chez Magny, Saint-Victor nous lit, de Dumas fils, une lettre dans laquelle il lui annonce qu’il renonce au théâtre…

Au dessert, Gautier dit :

« C’est singulier, je ne me sens pas père du tout. Je suis bon pour mes enfants. Je les aime, mais pas du tout comme mes enfants… Ils sont là auprès de moi, ils sont dans mes branches : voilà tout… Je ne me fais pas l’effet d’être assez vieux pour qu’ils soient à moi. Il y a en moi une jeunesse, une fraîcheur… Je ne puis croire à mon âge… »

Puis il parle du profond ennui qu’il a toujours éprouvé, de ce tiraillement perpétuel de deux hommes en lui : l’un qui lui dit, quand tous ses effets sont prêts pour aller en soirée : « Couche-toi, qu’est-ce que tu irais faire là ! » Et l’autre qui lui dit, quand il est couché : « Tu aurais dû y aller, tu te serais amusé ! »

15 mars. — Un souvenir de mon enfance m’est resté très net. En un voyage avec notre mère à Neufchâteau, dans la salle d’auberge de Gondrecourt, devant moi qu’on tenait sur les genoux, un monsieur demanda une bouteille de champagne, une plume et de l’encre. J’ai longtemps pensé que l’homme de lettres était cela : un monsieur en voyage, écrivant sur une table d’auberge en buvant du champagne. C’est tout le contraire !

— Tous ces jours-ci, à propos de notre livre, tristesse, ennui, angoisse sourde, inquiétude, disposition à voir noir, supputation des mauvaises chances, travail d’écureuil de l’esprit dans le même cercle de pensées de doute, de défaillance, de désespérance. L’horrible vie que cette vie des lettres, où après avoir souffert du doute de l’œuvre, on a encore à souffrir du doute de son succès.

Nous ne nous disons rien, mais nous sentons parfaitement les idées qui nous travaillent, et que nous nous cachons.

20 mars. — Saint-Victor, cherchant la cause de la mélancolie que nous éprouvons tous, au printemps, la trouvait dans ce spectacle du renouveau de la nature, que l’homme compare, malgré lui, au non-renouvellement de son être.

— Comme témoignage de la toute-puissance de ce Jupiter-Prudhomme de son temps, le Bertin des Débats, Sainte-Beuve nous apprenait que c’est le seul mortel, non académicien, dont les registres de l’Académie aient mentionné la mort avec regret.

— Quelques détails sur la misère parisienne.

Une raccommodeuse de dentelle, vivant avec le lait, nécessaire pour nettoyer les dentelles noires. Une autre vieille femme se levant à quatre heures du matin, et allant, pendant le carême, retenir à Notre-Dame une chaise, qu’elle revend dix à douze sous… et le reste de l’année coupant des crins de brosse de la même grandeur, triant des pains d’épice, faisant la cuisine et débarbouillant les enfants des marchands ambulants.

21 mars. — … Il est question d’une maîtresse de Sainte-Beuve, nommée Mme W…, qu’il croyait fermement Espagnole, qu’il consultait sur tout ce qui lui arrivait de littérature de l’autre côté des Pyrénées, et qui lui donna des notes sur Calderon, etc., etc. Elle lui avait persuadé qu’elle était Espagnole, d’abord en le lui disant, et surtout en portant un poignard à sa jarretière. Malheureusement elle mourut chez lui, de phtisie, et on découvrit dans ses papiers qu’elle était Picarde.

Et mon interlocuteur appuie sur les incertitudes du critique, ses tergiversations de jugement, sa quête de l’opinion des autres, du jugement des petites dames, et parfois sur l’intimidation morale, produite par l’invasion de grands diables comme Turgan et Feydeau, tombés inopinément chez lui, et qui enlevèrent son article sur Fanny.

Il parle encore fort spirituellement des trois décompositions de physionomie de Sainte-Beuve, de ses trois têtes, qu’il appelle : sa figure Balzac, sa figure Hugo, sa figure Michelet, lorsqu’on parlait de ces trois individualités, qu’il abominait.

5 avril. — En littérature, on commence à chercher son originalité laborieusement chez les autres, et très loin de soi… plus tard on la trouve naturellement en soi… et tout près de soi.

9 avril. — Encore à table, nous nous mettons à causer, à la fin du dîner, après quelques jours de tristesse concentrée, et ces idées se succèdent en nous, et nous partent, en même temps, à l’un et à l’autre des lèvres.

Notre plaie au fond, c’est l’ambition littéraire insatiable et ulcérée, et ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal qui ne parle pas de vous, vous blesse, et celui qui parle des autres, vous désespère.

Et les vides que nous laisse cette existence, toute aux lettres, les entr’actes de notre travail, nous les comblons, oui, bien incomplètement, par cette froide et bonhomme distraction : la collection. Cela nous occupe et ne nous remplit pas.

Enfin il y a une tendresse en nous, qui reste sans issue, sans satisfaction. Nous manquons de deux ou trois maisons bourgeoises, distinguées et affectueuses, où nous pourrions répandre, dégorger tout ce que nous ne donnons pas à la maîtresse, nous qui ne lui donnons guère que de l’habitude, — nous qui, par le fait, ne sommes pas deux, ne sommes point l’un à l’autre une compagnie, nous qui souffrons en même temps des mêmes défaillances, des mêmes malaises, des mêmes maladies morales, nous qui ne sommes à nous deux qu’un isolé, un spleenétique, un névropathe.

Aussi trouvons-nous à la vie, un goût de fadeur, et dans l’ennui d’être, un perpétuel écœurement. Nous sommes comme des gens, qui n’ont entre eux et le suicide, que la trêve de quelques œuvres à faire.

Et au bout de cette reconnaissance et de cet inventaire de nous-mêmes, il nous passe dans la cervelle la fantaisie d’aller à Londres, demain, après-demain, ces jours-ci, nous vautrer en plein dans la prostitution anglaise, dans ces chairs de rêve, dans ces corps de porcelaine, dans cette viande de keepsake.

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Au fond, de quoi nous plaindre ? Point de chagrin ! De quoi vivre ! Des malaises qui ne compromettent pas encore la vie ! Une espèce de réputation littéraire. Pourquoi être désolés ? Ah ! pourquoi ? Parce que nous avons des sens trop fins pour être heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous empoisonner le bonheur, sitôt qu’il y en a un semblant en nous.

10 avril. — Nous allons visiter Saint-Denis où nous voyons le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie en vitrail. Les monarchies en redingote et en robe à gigots, ne supportent pas la peinture sur verre.

Le soir chez la princesse, je me trouve, côte à côte, dans un entre-deux de porte, avec le duc de Morny, pâle, et la lèvre inférieure toute tremblotante. On joue dans le salon un petit proverbe de l’homme politique. Il est certainement plus ému qu’au 2 décembre.

Lundi 11 avril. — Chez Magny.

Le duc Pasquier est sur le tapis.

— Un bien petit homme frotté à de grandes choses ! disons-nous.

— Mon Dieu, vous êtes bien durs ! soupire Sainte-Beuve, avec son geste d’apaisement ecclésiastique.

Et voici le défenseur et le champion de cette mémoire, à la tripoter, à la retourner dans tous les sens : « Je ne vous en parlerai pas précisément comme littérateur. Dans la société de Chateaubriand, il était à peine toléré… Des lettres de Joubert, on a retiré toutes les plaisanteries, sous lesquelles Joubert le couvrait de son mépris… Et tenez, vous n’en direz pas plus que n’en a dit Rémusat devant moi, chez Mme *** : “Pasquier n’entend rien à rien,” » et après avoir fait l’énumération de tout ce qu’il ignorait, il finit en disant : « Il n’est capable que d’être le ministre de tout cela. » Et puis les éloges académiques… le vénérable prêtre… tout ce qu’a raconté Dufaure… Eh bien, voilà la vérité. Deux heures avant sa mort, il s’est fait lire les Contes philosophiques de Voltaire. Il avait du reste passé sa vie à citer des vers de la Pucelle… toujours faux. C’est vrai !

— Ah ! dis-je à Sainte-Beuve, si je meurs avant vous, Dieu me garde d’être pleuré par vous !

C’est là le plus grand et peut-être le plus malin esprit causé de Sainte-Beuve : l’éreintement dans la défense. Ah ! un terrible empoisonneur d’éloge.

Il passe le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes. L’ennui, l’ennui : c’est sa terreur. Il me répète qu’il s’est retranché dans la philosophie de Sénac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour lui, les seuls.

Il n’a presque plus de relations de société ! Il ne s’est gardé que trois femmes : la princesse, la Païva, Mme de Tourbet. Il travaille de 8 heures à 5 heures, se promène de 5 à 6, pour mériter de l’appétit. Le mardi, il invite à dîner son secrétaire et une petite dame. Le samedi, il va dîner avec une autre chez un mannezingue, où il a commandé d’avance son dîner… Il préfère l’éreintement du travail à l’ennui, au vide…

Une grande discussion s’élève sur le sentiment de la modernité que Saint-Victor déclare ne pas avoir, et dont Gautier se proclame pourri.

Là-dessus Gautier esquisse le type des femmes qu’il a vues, au dernier lundi de l’Impératrice : des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, minces à tenir dans la main, avec un rien de corps, une infiniment petite place sur elles, pour les exercices de l’amour : des femmes au teint de chlorose à l’apparence fantomatique et malsaine, — avec seulement de l’esprit sur la figure.

— Je suis couché avec la migraine, et les bruits des choses au loin, se transforment, se poétisent, arrivent aux sens, idéalisés. Les seaux d’eau dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent pour moi des bruissements et des fraîcheurs de jets d’eau de l’Alhambra.

— De toutes les peintures modernes, celles qui prennent la plus belle cristallisation, qui se revêtent de la plus riche patine, qui se culottent le mieux en chefs-d’œuvre : ce sont les Decamps.

— Passé la soirée avec Mme Sabatier, la fameuse présidente au merveilleux corps, moulé par Clesinger dans sa Bacchante. Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme à l’antique, un peu canaille : une vivandière de faunes.

— Sur le registre des massacres de Septembre, on lit : « Jugé par le peuple et mis en liber… » liber est effacé, et à la place en surcharge, est écrit en mort.

Il y a de ces tragiques ratures dans les destinées.

17 avril. — Singulière vie que la nôtre, partagée entre les élégances du passé et les horreurs de notre temps. Nous voilà à étudier un accouchement césarien, en revenant de pousser aux Commissaires-priseurs, des dessins de Gravelot.

25 avril. — Chez Magny. Veyne nous dit Gavarni très frappé de son état de maladie… Il craint chez lui certains désordres pulmonaires. Il croit l’avoir décidé à partir pour Pierrefonds et à aller passer l’hiver à Nice. Il doit le mener jeudi chez Trousseau.

27 avril. — Nous dînons chez Gautier… Il se trouve là, un ancien, romantique, qui, au temps jadis, fit un voyage en Allemagne avec Sainte-Beuve, et qui nous raconte la façon dont il voyageait, en bon petit bourgeois à la Bouffé, avec un tas d’étiquettes sur toutes ses affaires dans sa malle, des étiquettes comme : chemises plus fines que les autres, bas à ménager.

Jeudi 28. — Un long moment, nous regardons, à travers la clôture de planches, la démolition de la maison de Gavarni, son pauvre atelier éventré…

Gavarni s’est campé dans la petite maison à côté, en un pauvre intérieur, dans l’arrière-boutique d’un épicier de banlieue, où un teinturier occupe le devant.

Il a vu aujourd’hui le docteur Trousseau qui l’a rassuré. En le voyant entrer tout essoufflé, il lui croyait une maladie de cœur, il ne lui a trouvé qu’un catarrhe.

1er mai. — Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de l’honneur du mari, j’entends l’honneur dans son sens le plus élevé, le plus pur, le plus idéalement imbécile.

Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites misérables transactions de la conscience.

— On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. À peine trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la vie.

4 mai. — Les gens de bourse, en s’enrichissant, deviennent olivâtres. Ils prennent un ton de métal. Il semble qu’ils aient, sous une peau de bilieux, le reflet de l’or.

— Les langues gazouillent, en s’approchant du soleil.

8 mai. — Barrière de Clignancourt, à la recherche d’un paysage pour Germinie Lacerteux.

Près des fortifications, au milieu de cahutes, de taudis sauvages de chiffonniers, je vois tout à coup une ruée de populace. Ce monde va à un jeune efflanqué, que trois femmes en haillons tiennent et battent avec des gifles qui cassent, sur sa tête, son chapeau de haute forme. Toute cette foule, semblable à un grouillement d’êtres sortis de terre, amassée en un clin d’œil. Et des enfants loqueteux qui courent, avec de petits rires féroces, pour voir. Et sur le seuil de ces antres de terre et de débris de démolition, des vieillardes si vieilles qu’elles ont comme du blanc de champignon, comme du moisi sur la figure.

Puis tout à coup au milieu de cela, un homme athlétique en blouse, arrivant sur le jeune homme blond, frêle, échigné, se plaçant froidement en face de lui, et lui donnant, de toute la volée de ses poings terribles, des coups en pleine figure, sans que l’autre riposte, et jusqu’à ce qu’il tombe à terre. Toute la plèbe autour, comme à un spectacle, se repaissant de cette tuerie, sans une révolte d’entrailles contre ce lâche égorgement de la faiblesse par la force.

Puis cela disparu, comme cela était venu, ainsi qu’un cauchemar qui a traversé un rêve.

Une heure après, au delà des fortifications, je rencontre le battu, l’assommé, trébuchant dans les ornières de plâtre, allant au hasard en faisant de grands gestes, sans chapeau, sans redingote, des lambeaux de chemise déchirée, voletant autour de lui, et hébété, et semblant ivre, et s’essuyant machinalement, de temps en temps, du revers de sa manche, un œil sanglant, à moitié sorti de l’orbite.

9 mai. — Chez Magny.

On ne veut pas que Mirabeau se soit vendu, qu’on l’ait acheté comme le premier venu qui se vend.

Nous renvoyons nos contradicteurs à la correspondance de M. de Bacourt. Sainte-Beuve, très animé, s’écrie que Louis XVI est un cochon, qu’il a mérité la guillotine, pour avoir marchandé un homme de génie comme Mirabeau. Presque toute la société se rallie à cette théorie, en déclarant qu’un Mirabeau échappe aux règles de la petite probité bourgeoise : « Alors, Messieurs, nous écrions-nous, il n’y a plus de morale, de justice chez les historiens en histoire, si vous avez deux mesures, deux balances, l’une pour les hommes de génie, l’autre pour les pauvres diables. Nous croyons que la postérité sera plus démocrate que vous !… »

— « La postérité, fait Sainte-Beuve, c’est cinquante ans ! la postérité, ce sont les gens qui ont connu un homme, qui en parlent, qui le racontent…

— Oui, quand il est mort et encore tout chaud, » dis-je au critique qui vient de proclamer que la postérité, c’est lui !

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La conversation est maintenant sur Port-Royal. Saint-Victor s’emporte contre ces crétins qu’il hait. « Fribourg dépose tes haines ! » lui jette, avec un sourire, Sainte-Beuve faisant allusion à son éducation jésuite. Et Renan se met à prendre la défense de Port-Royal, émet le paradoxe que peut-être les grands hommes sont ceux qu’on ne connaît pas, et avoue qu’il admire profondément dans Port-Royal l’« Invocation aux Inconnus ». Il finit par déclarer que se produire, vient de notre bassesse littéraire, et qu’il n’y a qu’une chose de vraie et d’estimable en ce monde : la sainteté.

Sur cette déclaration il y a une mêlée générale, où tout le monde parle et crie, et l’on entend, sur cet orage de paroles, se détacher le chantonnement de la voix de Gautier, répétant dans son indifférence de la discussion : « Moi je suis fort, j’amène 357 sur la tête de Turc et je fais des métaphores qui se suivent. Tout est là ! »

Puis Soulié raconte que, lors de la révolution de 1848, quelqu’un ayant vu en passant, sur le pont des Arts, un caniche mordre son aveugle, vendit ses rentes, en disant : « C’est la fin du monde ! »

14 mai. — À une soirée de bienfaisance chez M. de Morny. Croquis de femmes pris par une porte de salon, entre les épaules de deux habits noirs.

L’une (la duchesse de M…), — une petite nymphe de Fragonard, une figurine, un saxe émacié, une vraie petite porcelaine, à la chair toute claire, toute blanche, toute nacrée, avec des traits d’oiseau dans la plus aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles détachées, du rose d’un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussière d’or pâle pour cheveux, sur une tête, où des marguerites de diamants sont piquées partout.

L’autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de grecques d’or, une nuque ronde comme un fût de colonne ; et de là s’abattant dans une rondeur polie de marbre, les épaules, les omoplates, qui, par la pose un peu renversée de la femme, fuient et s’enfoncent dans la robe, avec des repliements pareils à des courbes d’ailes, des épaules qui donnent vraiment à l’œil la caresse d’une sculpture. Un dos antique du Directoire, et un bout de profil long. Une femme qu’on voit dans une fête de Barras et dans un portrait de Pagnest… Boitelle m’apprend que c’est le dos de Mme de P…

Une autre. Des traits si délicatement découpés, d’un dessin si caressé et si net, qu’ils semblent comme ciselés aux paupières ; une tête qui a la finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe siècle, en même temps que des modelages menus de têtes de poupées chinoises.

Une autre. Un médaillon de Syracuse, une mignonne tête, le front étroit, l’arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des diamants noirs, la bouche vaguement entr’ouverte dans un sourire de statue. Elle respire, je ne sais quelle grâce grecque, quelle coquetterie antique, distraite, presque lointaine, qu’on se rappelle d’un marbre d’un Musée, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicité tombante.

Une autre. De légères boucles de cheveux blonds, semées sur le haut du front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleuâtre, à la prunelle veloutée ; des yeux enfoncés et doucement lumineux entre la paupière du haut, vaguement éclairée comme d’une lueur de veilleuse, d’un reflet d’alcôve, et le dessous de l’œil tout enveloppé de nuit : des yeux qui semblent les yeux du Soir.

18 mai. — Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu’au dîner, feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremêlant son inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d’un ami qu’il n’aimerait pas, appuyant sur sa dureté avec ses anciennes maîtresses, et laissant percer le dépit jaloux, qu’il éprouve à les voir encore attachées au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau en société : c’est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dînons chez la princesse avec Méry, que nous n’avions jamais vu… C’est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits d’ouvrier, des yeux glaireux d’aveugle, une barbe inculte. De ce physique sort une ironie flûtée, des malices paradoxales, des mots de singe de la Cannebière, un feu de paille mouillé, où il y a des lueurs et des éclairs.

En revenant à pied, il nous entretient spirituellement des choses et des gens de son temps, nous raconte la vente qu’il conclut, au prix de 600 francs, d’un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s’appelait la Vierge du Monastère… Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune qu’il fit, presque du matin au soir, lors de son succès de la Villeliade, passant d’un déjeuner de trois sous, et d’une chambre qui n’avait de lumière que par la porte, à une richesse de près de 40.000 francs, à un appartement de 500 francs par mois, à une toilette en argent, achetée au Palais-Royal chez Barbichon Walter…

Puis soudain, il nous exalte la beauté merveilleuse, la beauté divinement ingénue de la princesse Mathilde à quatorze ans, lorsqu’il la rencontra, pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence.

Vendredi 20 mai. — Type de danseuse entrevue au Château des Fleurs.

Grande femme échevelée, l’air poitrinaire et fou, valsant la taille presque entièrement ployée, la tête renversée, les cheveux balayant l’air, pâmée et défaillante, et qui faisait tournoyer indéfiniment sous vos regards, ainsi que sur un oreiller, le visage d’une convalescente, aux yeux demi-fermés, ne laissant voir que le petit point noir de sa pupille, à la bouche ouverte comme un cœur de fleur, où il y aurait de l’ombre.

— On pourrait définir le provincial : l’homme qui n’a ni la mesure ni l’à-propos.

23 mai. — Chez Magny.

Sainte-Beuve reproche à Taine d’avoir soumis son Histoire de la littérature anglaise à l’examen d’ennemis, d’inférieurs, enchantés de le faire passer sous leur férule et de l’admonester… Et la parole des uns et des autres de monter… et Taine de déclarer que les quatre grands grands hommes, sont : Shakespeare, Dante, Michel-Ange, Beethoven, qu’il dénomme « les quatre cariatides de l’humanité ». — Mais tout cela c’est de la force, et la grâce ? fait Sainte-Beuve. — Et Raphaël, donc ? dit quelqu’un de la société, qui ne saurait pas distinguer une peinture de Raphaël d’une peinture de Rembrandt.

Puis, on cause de la santé des anciens, de l’équilibre du physique antique, de l’hygiène morale des temps modernes, des conditions physiologiques de l’existence dans une cinquantaine d’années. C’est l’occasion pour Taine d’affirmer que la diminution de la sensibilité et la progression de l’activité : voilà ce que doit rapporter l’avenir.

À quoi je réponds : « Vous croyez, vous croyez, Taine, seulement il y a une terrible objection à votre thèse. Depuis que l’humanité marche, son progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité. Elle se nervosifie, s’hystérise, pour ainsi dire, chaque jour ; et quant à cette activité dont vous souhaitez le développement, savez-vous si ce n’est pas de là que découle la mélancolie moderne. Savez-vous si la tristesse anémique de ce siècle-ci ne vient pas de l’excès de son action, de son prodigieux effort, de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre, — de la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres ? »

27 mai. — C’est après le dîner que l’homme a le plus d’idées. L’estomac semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par les feuilles, l’eau dont on a arrosé leur terreau.

— Une des cent amusantes distractions du fils Cormenin : « Vous n’avez pas d’enfants ? » demande-t-il à une jeune femme, et il ajoute : « Pourquoi ? »

28 mai. — Pour nous faire accepter la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l’homme ne patienterait pas jusqu’à la mort.

29 mai. — Il y a de certains épais maris matériels de délicates femmes, qu’on pourrait comparer à ces grossiers Auvergnats des Commissaires-priseurs, maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus fragiles choses.

— Un petit-cousin vient me voir ce matin, à sa sortie du collège. Il a rendez-vous avec une cocotte qui doit l’emmener, dans sa voiture à elle, à Saint-Germain. Il y a dans ce moment-ci un curieux type de filles de la haute volée, se faisant une clientèle de petits hommes, encore au collège, se préparant ainsi, chez les enfants de parents riches, de futurs entreteneurs.

Le petit-cousin parti, nous avons songé à la marche de l’amour dans nos trois générations. L’aîné de nous avait à l’âge du petit-cousin une piqueuse de bottines, moi une petite lorette à laquelle il arrivait d’avoir trois sous dans sa commode de palissandre ; lui, il a une femme à équipage. C’est bien les trois époques : Louis-Philippe, 1848, l’Empire.

30 mai. — Il est bien étrange que ce soit nous, nous entourés de tout le joli du XVIIIe siècle, qui nous livrions aux plus sévères, aux plus dures, aux plus répugnantes études du peuple, et que ce soit encore nous, chez qui la femme a si peu d’entrée, qui fassions de la femme moderne, la psychologie la plus sérieuse, la plus creusée.

2 juin. — En chemin de fer pour Gretz, près de Fontainebleau… Il a plu, il fait du soleil. Le ciel, les arbres, les prairies, tout est enveloppé au loin d’une vapeur laiteuse, semblable à un léger blanc de gouache, répandu sur une aquarelle.

Hier j’ai mangé dans de la vaisselle plate, aujourd’hui dans de la terre de pipe ; j’aime ces contrastes.

— À la campagne il semble que le matin, il y ait de l’air neuf.

4 juin. — Sur l’eau, à l’ombre, un jardin fermé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d’où retombent si élégamment des tiges brisées, et tout au bord les larges feuilles des nénuphars, offrant et présentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais à cœur jaune, reflétées dans la rivière lucide.

J’adore ces plantes, ces fleurs aquatiques. L’eau me semble rouler la flore de l’Orient et l’Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser au décor de la porcelaine de Chine, et il y a de l’Asie pour moi au bord de toute rivière.

Ce soir, au bord de l’eau, la crécelle lointaine des rainettes ; par instants, le cri guttural du tire-arrache dans les roseaux ; un poisson qui saute ; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l’eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de la mort. Je reste là jusqu’à onze heures… Le goût de la campagne chez l’homme, à certains moments, est le besoin de mourir un peu.

— Quelqu’un disait ici que ce qu’on peut appeler le vernis moral de l’ouvrier, dépend de la propreté de son état. Point d’ouvrier plus dégrossi que le charpentier qui peut travailler en chemise blanche. Point d’ouvrier plus brut que le teinturier.

9 juin. — À cent pas de moi, bruit vaguement la vanne du moulin ; dans le bois dont les feuilles trempent dans l’eau, des oiseaux chantent, et sur l’autre bord, ainsi que des musiciens se répondant des deux rives, d’autres oiseaux crient parmi les roseaux, croisant leurs hampes frissonnantes.

Et les joncs piqués d’iris jaune, et la feuillée verte, et le ciel bleu, et les nuages blancs, semblables à des ventres de cygnes nageurs dans le ciel, tout se mire et tremble, en reflets remuant dans une moire de lumière, et l’eau qui va, roule la gaieté des choses, la splendeur claire du beau temps, — traversée à tout moment, de la tache faite par le vol rapide d’un oiseau, heureux de vivre.

Un mardi de juin. — La sœur de l’aubergiste s’est mariée, hier. Elle a mené les bêtes aux champs, le matin. Il semble qu’ici, pour les paysans, il y ait moins de solennité à se marier qu’à faire couvrir une vache.

À deux heures, j’ai vu arrivant de huit lieues de pays, en carrioles, une bande de parents mâles et femelles. Cela s’est éparpillé dans le jardin. C’était horrible dans la verdure : on aurait dit une noce de Labiche dans un tableau de genre de Courbet. L’une des femmes avait un goitre, de la grosseur de la tête, suspendu dans un mouchoir à carreaux.

À quatre heures, j’ai aperçu dans la cuisine, le marié, habillé de drap, qui se débattait désespérément, sans pouvoir y entrer, avec une paire de gants noisette, d’au moins dix trois quarts.

Puis sont venus d’autres parents en habits de 1814. J’ai cru à une bande de gorilles, grandis dans leurs habits de première communion. On est revenu des formalités. Ici il n’y a pas de messe… La mariée en blanc, avait l’apparence attendrie et hâlée, d’un macaron dans un endroit humide qui pleure.

Ce matin j’ai rencontré la mariée, dans la cour, portant à la main son vase de nuit, et ne paraissant pas plus gênée de sa nuit que de son pot de chambre.

16 juin. — S’il revenait, l’abbé Galiani ne manquerait pas de dire devant notre temps :

« Je cherche un homme qui ne fasse pas carrière et profession d’aimer ses semblables, qui ne fonde pas d’hôpitaux, qui ne s’intéresse pas aux classes pauvres, qui ne s’occupe pas de donner des cachets de bain au peuple, qui ne soit pas membre d’une société protectrice de n’importe quoi, des chevaux ou du bagne, un homme qui ne se sacrifie pas aux déshérités, un homme qui ne se dévoue pas au journalisme, à la députation, à la tirade parlée ou écrite en faveur des malheureux, des pauvres, des souffrants, des êtres marqués de misère ou d’infamie, un homme qui ne soit pas bon, un égoïste enfin : — oui, pour l’amour de Dieu, j’en demande un…, je voudrais en voir un, brutal, cynique, sincère. »

18 juin. — Cette nuit à deux heures du matin, nous sommes dans le Long Rocher, traversant des clairières, la lune danse comme si elle allait à la cour de la reine Mab, marchant comme à travers un raccourci du Chaos, éclairé par une lumière électrique d’Opéra.

Juin. — Il y a ici la maîtresse d’un jeune gentilhomme de province qui fait de la peinture. Cette femme je l’étudie, parce que pour moi, elle est physiquement et moralement le type de la fille de maison, qu’elle y ait été ou non.

Elle a le front petit, étroit, bombé, les sourcils forts, un peu plantés au hasard et se reliant à travers le haut du nez, le nez fin de ligne, mais canaille, mais ayant, au bout, le retroussement faubourien, la bouche petite, avec des fossettes aux coins, quand elle rit, les dents qui sont blanches, séparées comme si elles étaient limées, les pommettes pareilles à des pommettes fardées avec de la brique, d’un rouge qui annonce un mauvais estomac, se nourrissant de cochonneries, la peau épaisse et tiquetée sur un fond de hâle, une peau restée une peau de campagne, en dépit de toute la parfumerie parisienne. Elle porte rebroussés et relevés très haut, des cheveux bouffants et pommadés qu’on sent gros, et qui lui donnent l’air de ces femmes coloriées dans de petits cadres peints couleur d’or, et qu’on gagne aux macarons. Dans cette femme rien de laid, mais tout, bas de race et de troisième catégorie.

Elle est le matin, en jupe noire, en camisole blanche avec dessus un fichu jaune, le terrible fichu de la fille soumise, — souvent les pieds nus dans ses pantoufles.

Elle dit agréiable, se coucher à bonne heure, un homme veuve. Elle donne poliment et humblement du Monsieur à tout le monde. Elle appelle son amant : petit homme.

Elle n’a nul besoin d’impressionner, nul désir de toucher, nulle ambition d’occuper un homme. Aucune coquetterie chez elle. Elle a l’amabilité banale, et pour ainsi dire publique, de la femme qui ne s’appartient pas.

Elle a voulu, pour boire à table, avoir un litre, et ne boit qu’au litre, parce que cela lui rappelle son enfance, où elle allait tirer le vin au tonneau.

Elle a par moments des absences, qui ressemblent à l’endormement d’un paysan conduisant une charrette, les yeux ouverts.

Elle dort beaucoup le jour et la nuit. Dans la soirée, à la première chandelle qu’elle voit allumée, il faut qu’elle se couche, disant : « Si j’étais riche, j’apprendrais à ne pas dormir le soir ! » Elle fait des siestes de « bestiau », pendant les chauds midis. Par exemple, le petit jour l’éveille et la voit trôlant dans sa chambre ou cousant dans son lit.

Est-elle par hasard dehors, la nuit venue, elle vous dit de cligner des yeux, pour voir, dans la lune, « Judas avec son panier de choux ».

Elle monte, en promenade, sur les cerisiers, pille les petits pois crus ; sa seule passion est la salade.

En parlant, elle s’adresse de l’œil à la domestique qui sert. Elle va toujours à l’inférieur, et glisse toute la journée à la cuisine, tout en étant très sensible à quelqu’un de noble, à du papier armorié, etc., etc. Au théâtre, elle croit que les grands acteurs sont ceux qui jouent les Rois.

Toujours de bonne humeur, sans nulle susceptibilité, elle a seulement, par les temps lourds et orageux, le grognement d’un enfant qui a envie de dormir.

L’homme ne lui tient pas compagnie, il lui faut, ainsi qu’à toute femme qui a passé par la communauté féminine, la société de créatures de son sexe.

Elle est insexuelle. Elle ne s’adresse par rien aux sens de l’homme. Autour d’elle pas la moindre molécule de volupté. Dans sa bouche hardie et libre, jamais aucune allusion aux choses d’amour. Rien du manège coquet, excitant de la femme. Il semble qu’en sortant de la chambre de son amant, elle y laisse son sexe comme un outil de travail.

Nulle pudeur. Elle urine debout à la façon les animaux, et devant vous.

Elle m’a conté son histoire. Elle est du Morvan, près de Château-Chinon.

Une enfance de petite paysanne pillarde et voleuse. Ses parents la croyaient possédée. Pour se punir elle-même, quand elle avait fait quelque chose de mal, elle allait embrasser les latrines… puis recommençait…

Vers les douze ans, elle tombe en puissance d’une tireuse de cartes du pays, une ci-devant vivandière, parcourant le Morvan, en quêtant avec une besace et un panier. Alors la petite dévalise ses parents pour se faire dire la bonne aventure. Lard, salé, farine, tout y passe. Elle se rappelle avoir donné une fois quinze livres de lard pour obtenir le grand jeu, et la sorcière lui prédit qu’elle aurait sept enfants, qu’elle irait sept fois à Paris, et qu’elle mourrait à trente ans. Mais le vol des quinze livres de lard se découvrait, et elle recevait pour tous ses vols une fessée aux orties, qui lui couvrait le derrière de camboules.

Puis à quelques années de là, la voilà dans une petite ville, au comptoir d’un café, où venaient tous les gens du Tribunal. Le procureur du roi l’enlève, l’amène à Autun dans un hôtel, et l’y enferme sous clef, avec un domestique à sa porte, pendant ses absences. Mais un beau jour, à ce qu’elle raconte, elle dévisse avec un couteau la serrure de sa chambre, et file avec 800 francs, à Paris, où elle arrive si neuve, que le cocher qui l’amène à l’hôtel, lui demandant un pourboire, elle le remercie en lui disant : « Merci, je n’ai pas soif ! »

20 juin. — Nous faisons notre rentrée à Paris par le dîner Magny, ce dîner dont l’Indépendance belge a parlé l’autre jour, ainsi qu’on parlerait des soupers du baron d’Holbach.

Taine proclamant qu’il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais, quelqu’un lui crie : « About, non, il descend de Voltaire… par Gaudissart ! »

Renan est très monté, très parleur ce soir. Il se déchaîne contre la poésie vide des Chinois, des Orientaux… À son appui vient Berthelot, un fort chimiste, un monsieur qui décompose et recompose les corps simples, une espèce de bon Dieu en chambre, quoi !… Mais déjà il n’est plus question de Hugo, c’est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien à la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l’éloge physique du poète allemand, et dit que, tout jeune, il était beau comme la beauté même, avec un nez un peu juif : « C’était, voyez-vous, Apollon, mélangé de Méphistophélès ! — Vraiment, dit avec colère Sainte-Beuve, je m’étonne de vous entendre parler de cet homme-là. Un misérable qui prenait tout ce qu’il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes… qui a déchiré tous ses amis.

— Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j’ai été son ami intime, et j’ai toujours eu à m’en louer. Il n’a jamais dit de mal que des gens dont il n’estimait pas le talent… »

Juin. — Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd’hui son enfance. C’est d’abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l’hôtel de la rue d’Artois, où lors de la guillotinade de son père, il y eut une visite de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journée, emprisonné avec son frère et sa mère, entre les feuilles d’un grand paravent, posé dans l’antichambre.

Il avait à peu près cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l’année 1794. C’était le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de pain insuffisantes. Le petit affamé se faufilait sous la table de la cuisine, et les mains lui démangeant, il restait, des quarts d’heure, à regarder les pommes de terre montant à la surface, dans le bouillonnement d’une grande marmite.

Il souffrait là, et c’était là sa double plainte à sa mère, quand, par hasard, elle venait le voir ; il souffrait de mourir de faim et de coucher à la cave : la rue étant en contre-bas.

Dans cette pension, il était blessé par un petit démocrate en sabots, et on le rapportait à la maison dans une couverture.

On le remettait en pension à Lagny, tout près de leur propriété de Pomponne, alors sous le séquestre. Et le fermier de la propriété apportait, tous les mois, à la pension, le blé, pour le pain des deux enfants, encore très parcimonieusement nourris.

La pension, vendue à une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de demoiselles, il était placé avec son jeune frère, rue Popincourt, chez Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au moyen de fausses clefs.

Et pour toutes visites, les visites de la vieille Reine, la nourrice de sa mère, venant tous les quinze jours et leur apportant à chacun, une brioche de deux sous, un décime de la République à partager entre eux deux, — et leur coupant les ongles.

— M. André, le banquier, avait calculé qu’une rose poussée chez lui, revenait à six francs, un radis à vingt sous.

5 juillet. — Rue Saint-Guillaume, au fond de l’île Saint-Louis, ce quartier demeuré du vieux Paris, nous montons les trois étages d’une antique maison, à rampe de bois, quelque logis d’ancien parlementaire.

Dans une grande chambre, qui a deux fenêtres au midi, nous trouvons un vieillard à la tête spirituelle, rappelant le fin et bienveillant profil de Condorcet, gravé par Saint-Aubin. C’est M. Valferdin. Il est là, au milieu de tous les accessoires de sa vie, entre ses baromètres et ses Fragonard, souffrant, malade, asthmatique, sur le bord de la mort, et retrouvant un peu de force et un souffle de voix, pour aller aux tableaux où il nous mène, et les saluer d’un avant-dernier adieu d’admiration.

Au fond d’une alcôve est son lit, tout entouré, tout tapissé de bistres de Frago, qui ont le premier regard du collectionneur s’éveillant, et même souvent, pendant la fièvre des nuits, les longues contemplations de ses insomnies, à la vague lueur d’une veilleuse.

Dans l’amateur, de temps en temps, le savant passe, et à propos de l’équilibre du mouvement chez Fragonard, revient, sur ses lèvres, cette définition de son peintre adoré : « C’est le peintre dynamique ! »

— Le commerce est l’art d’abuser du besoin ou du désir, que quelqu’un a de quelque chose.

10 juillet. — Au bord de la mer. Si on me donnait à choisir entre devenir dresseur de chiens savants, mari d’une danseuse ou père d’enfants pianistes, je demanderais à réfléchir.

19 juillet. — Ce soir, le soleil ressemble à un pain à cacheter cerise, sur un ciel, sur une mer gris perle. Dans leurs impressions en couleur, les Japonais seuls, ont osé ces étranges effets de nature.

— L’existence au bord de la mer pour les maris, est ce qu’est un jour de garde pour les boutiquiers de Paris. Le casino leur permet la vie de café, les cartes, le petit verre. Le soir dans le grand salon, dont les baies vitrées donnent sur les parties d’écarté, on voit les épouses de ces messieurs, le visage collé à la vitre, les regarder et les attendre, à la fois nerveuses et résignées.

27 juillet. — Au-dessous d’un petit chapeau rond, un diadème de plumes de paon, où le vert-bleu se mélange avec l’or vert-de-grisé, au-dessous de cet arc-en-ciel de plumage, une tête de jolie blonde cruelle à la diaphanéité rosée ; avec une cravate de dentelle lâchement attachée au cou et sur les épaules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C’est Mlle D… la fille du peintre…

Toutes les têtes de femmes sont à demi masquées par un petit voile de dentelle noire, étroit comme un loup, et finissant au sourire qu’il semble chatouiller, en laissant le haut du visage dans une pénombre mystérieuse.

Et partout des robes troussées et relevées en plis rocaille, qui font les jupes courtes, et laissent voir les fines attaches des jambes… Et ce sont encore de longues cannes blanches à la Tronchin, de lourds colliers d’ambre, de grosses boucles d’oreilles, comme en portent les femmes de la Halle, de petits chapeaux d’hommes, des manteaux rouges, des bottines jaunes à grelots, et toute la bigarrure et toute la fantaisie des étoffes écossaises et pyrénéennes, et sur ce carnaval de costumes du matin, la dominante du rouge et du blanc, tachant si joliment la plage blonde, la mer verte, le ciel bleu.

Quel merveilleux tableau pour un vrai peintre de la vie élégante, si le XIXe siècle en avait un !

— En littérature on ne fait bien que ce qu’on a vu ou souffert.

Juillet. — Le cidre une boisson qui fait rentrer en soi, qui rend sérieux, ferme et solide, qui fait la tête froide et le raisonnement sec, une boisson qui ne grise que la dialectique des intérêts. Après de la bière, on écrirait un traité sur Hegel ; après du champagne, on dirait des sottises ; après du bourgogne, on en ferait ; — après du cidre, on rédigerait un bail.

— Un livre n’est jamais un chef-d’œuvre, il le devient. Le génie est le talent d’un homme mort.

7 août. — Ce soir il y avait bal au Casino. Elle avait mis un corsage décolleté, au décolletage qui montre le tendre entre-deux des seins.

Nous sommes sortis ensemble. Elle était moitié heureuse de sa toilette, comme un enfant, moitié confuse, comme une personne qui se sentirait à peu près nue. Elle cherchait, de sa main libre, à fermer une petite veste qu’elle portait par-dessus, à empêcher de trop voir dessous, sans toutefois la fermer tout à fait. En passant dans la rue, elle a hélé une de ses amies, assise à une fenêtre du rez-de-chaussée, et lui a demandé une épingle, en disant, tout bas : « C’est gênant de montrer sa peau dans la rue ! »

Au salon, nous avons pris une tasse de café, et pendant ce, je ne sais comment, l’épingle s’est défaite. Elle avait un corsage blanc avec des agréments bleus. Une gorgerette en batiste, sous laquelle passait le rosé de sa peau, resserrait encore le peu de chair vivante, montrée aux yeux. Un collier en filigrane d’or, la coupait deux ou trois fois, cette chair, — suspendu sur le sinus de sa gorge… Entre ses deux seins, elle avait placé un œillet rose, à filets pourpres, qui faisait ressortir la blancheur lactée de sa peau, et donnait à l’œillet, l’apparence d’une fleur artificielle.

Et elle sentait l’odeur de l’œillet, en baissant la tête, et en faisant plus creux, le creux de sa gorge. Puis, de temps en temps, elle avait de ces lents errements de main, qui, tour à tour, montraient et cachaient, sous le carmin du bout de ses doigts, le blanc mat de sa peau.

Un moment elle a tiré l’œillet de sa poitrine, l’a longuement senti de ses narines ouvertes, puis me l’a passé, comme une chose qu’elle aurait presque baisée, et m’a dit : « Sentez, j’adore cette odeur. Dans le temps où je faisais des fleurs artificielles, vous savez, pour les églises, je mettais toujours un clou de girofle dans mes œillets ! »

C’est étonnant comme nous, les hommes, même quand nous ne voulons, ne désirons rien d’une femme, nous sommes heureux cependant que l’amitié de cette femme ressemble parfois à de l’amour.

Le soir, elle a été très tendre pour son mari, elle a eu pour lui des caresses, de petits tapotements, que je ne lui avais jamais vu faire en public.

26 juillet. — Le ciel, cette nuit, est d’un bleu sourd, qui se perd à l’horizon dans une bande orangée, se dégradant en une pâleur verdissante. Sur cette pâleur s’étale déchiquetée, une frise de petits nuages noirs, qui ressemblent à des découpures de chimères chinoises dans de l’ébène.

21 août. — Une singulière figure que cet abbé Migne, ce manufacturier de bouquins catholiques. Il a monté, à Vaugirard, une imprimerie toute pleine de prêtres interdits, de sacripants défroqués, de Trompe-la-mort, en rupture de grâce, qui, à la vue d’un commissaire de police, s’effarouchent vers la porte. Il est forcé de leur crier : « Que personne ne bouge ! Cela ne vous regarde pas, c’est pour une affaire de contrefaçon. »

Il sort de cette imprimerie des encyclopédies orthodoxes, des collections de Pères de l’Église, en cent volumes. Et le commerce de l’abbé se double d’un autre. Il se fait payer par les curés une partie de ses livres en bons de messe, contresignés par l’évêque, bons qui lui reviennent, l’un dans l’autre, à huit sous, et il les revend quarante en Belgique, où le clergé ne peut suffire à toutes les fondations de messe, laissées par la domination espagnole.

22 août. — Bizarres créatures que ces femmes russes. Tout est caprice et folie en elles, jusqu’à l’estomac. Des citrons, des tomates, de l’absinthe, du laudanum, c’était l’alimentation de la princesse Narichine, et la duchesse de M… ne se nourrit que de salade et de bonbons, éprouve des maux de cœur devant le bouillon et la viande, et à ses dernières couches, on n’a pu la faire revenir d’une syncope qu’au moyen d’une bouteille de rhum.

— Peindre dans un roman la blessure que fait à un homme amoureux, la danse de la femme qu’il aime, et plus que la danse et son enlacement, la transfiguration presque courtisanesque, que la sauterie apporte à cette femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractère tranquille, du sage apaisement de son honnête personne.

1er septembre. — On me racontait ceci : Eugène Sue, vieux, fini, usé, faisait en Savoie la cour à Mme de Solms. C’était le soir. La lune le frappa tout à coup en pleine figure, et cette lumière décomposant toute la chimie des teintures de son masque de beau, fit apparaître le dessous effrayant, pour ainsi dire, le cadavre, de son visage.

— Il est peu de douleurs, si grandes qu’elles soient, qui ne soient que douleur ; et j’ai vu peu de larmes derrière les morts, qui ne fussent salies d’un intérêt ou d’une vanité.

2 septembre. — Quand Sainte-Beuve est fatigué, et qu’il se dispose à dormir dans la journée, il donne cette consigne à Mme Dufour : « Si le pape venait, vous lui diriez que je n’y suis pas, et si ma pauvre mère revenait, vous lui diriez d’attendre ! »

Sainte-Beuve nous raconte cette anecdote sur Musset. Véron demande à Musset un feuilleton pour le Constitutionnel. Musset dit qu’il a en tête une fantaisie et qu’il voudrait 4,000 francs. Véron consent à les lui donner, et les lui remet un matin. Le soir il va dîner chez Véry. Il voit fleurir les escaliers des plus belles fleurs. Il demande qui donne cette fête. Le garçon lui répond : « C’est M. de Musset, » avec un visage tout émerillonné. Il monte voir.

C’était tout un lupanar, auquel le chantre de Rolla payait une fête de 4,000 francs. Et quand les femmes arrivèrent, le poète était si saoul, qu’il ne put pas même jouir de son orgie.

— Ce soir, sur le coup de minuit, en passant sur le boulevard, j’attrape ce mot d’un homme à une femme : « Adieu, mon jus d’ananas ! »

— On s’étonne, en lisant l’Histoire auguste, que les notions du bien, du mal, du juste et de l’injuste aient pu survivre aux Césars, et que les Empereurs romains n’aient pas tué la conscience humaine.

13 septembre. — Voir des hommes, des femmes, des salons, des rues. Toujours étudier la vie des êtres et des choses — loin de l’imprimé : c’est la lecture de l’écrivain moderne.

Septembre. — Le défectueux de l’imagination, c’est que ses créations sont rigoureusement logiques. La vérité ne l’est pas. Ainsi, je viens de lire dans un roman, la description d’un salon religieux : tout s’y tient, tout s’y suit, depuis le portrait gravé du comte de Chambord jusqu’à la photographie du pape. Eh bien ! je me rappelle avoir vu, dans le décor sacro-saint du salon du comte de Montalembert, un portrait de religieuse, qui était le costume de comédie d’une de ses parentes, jouant dans une pièce du XVIIIe siècle. Voici l’imprévu, le décousu, l’illogique du vrai.

Fin septembre. — Au milieu de la préoccupation de notre Germinie Lacerteux, du congestionnement du dernier travail, j’ai rêvé que j’allais faire une visite à Balzac, qui était vivant dans une vague banlieue, en une habitation ressemblant, moitié au chalet de Janin, moitié à une villa que j’ai vue, je ne sais plus où.

Il me semblait qu’il y avait eu une grande bataille aux environs, et la maison de Balzac était quelque chose comme le quartier général. Cela m’était dit non par la vue de soldats, mais par ces révélations qu’on tire du fond de soi-même dans les rêves. Toutefois, je me rappelle que j’avais aperçu des faisceaux d’armes dans la cour, et qu’il y avait, dans la pièce où j’attendais, étendues par terre, des cartes militaires.

Balzac arrivait avec la taille massive et la figure monacale de ses portraits. Il portait le costume d’un aumônier d’armée en campagne. Je savais ne l’avoir jamais vu, et il me recevait comme une connaissance. Je lui racontai mon roman, et remarquai chez lui un grand dégoût, quand je l’entretenais d’hystérie…

Puis tout à coup, brusquement, comme cela a lieu dans les songes, j’oubliai ce qui m’amenait, et je lui parlai de ses livres, l’interrogeant sur ce qu’il faisait alors. Dans mon rêve, il était sourd. J’étais obligé de lui crier aux oreilles, et comme les sourds, il parlait si bas, si bas, que je n’entendais qu’une partie de ses réponses. Je lui demandais, si ses romans militaires étaient terminés ? Il me fit un signe de tête négatif, ajoutant : « Non, non… ah ! mon gaillard, je sais à quoi vous faites allusion ! » Et je compris qu’il parlait des maisons de prostitution de la route de Vincennes : « Eh bien ! je les ai vues… mais je n’y ai pas vécu, je n’y ai pas vécu ! » reprit-il tristement.

Ici une lacune semblable au texte de Pétrone dans le Satyricon.

Et Balzac disait encore : « Ah ! c’est dommage, l’autre jour, Henri Heine, le fameux Heine, le puissant Heine, le grand Heine est venu. Il a voulu monter, sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier venu, mais quand j’ai su que c’était lui, toute ma journée, il l’a eue… Si j’avais su votre adresse, je vous aurais écrit, c’est bien malheureux que je n’aie pas su votre adresse ! »

— Ne dirait-on pas qu’en mangeant une banane, on mange mieux qu’un fruit ? Comme tout, depuis l’attache du fruit jusqu’à l’enveloppe, charme l’œil ! Dieu ne me semble avoir fait à la main, et avec un caprice d’artiste, que les arbres d’Orient. Toute notre pauvre et régulière végétation d’Europe, me paraît fabriquée à la mécanique, dans une prison.

1er octobre. — Il y a toujours je ne sais quoi de bas et de faux dans les enfants, qui ne sont pas les fils de leurs pères. On dirait que le mensonge, dont leur mère a été obligée d’envelopper sa faute, leur est descendu dans l’âme.

2 octobre. — Au passage Mirès, je regarde un éventail en dentelle, qui représente, sur cette toile d’araignée, des colombes becquetant des tulipes : un éventail à la monture de nacre, légère comme la dentelle. Cet éventail m’a révélé tout à coup le procédé pour faire un roman qui me tracassait depuis longtemps : le roman d’amour distingué de la femme comme il faut.

J’ai pensé, en voyant cet éventail, à faire une collection de toutes les élégances matérielles, morales, sentimentales de la femme d’aujourd’hui, et la collection faite, de bâtir mon roman idéal avec le dessus du panier des réalités chic.

— Maintenant que le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pignoufs, à des canuts de Lyon devenus millionnaires, à des grands coulissiers de la coulisse, les choses n’ont plus besoin d’être fines, d’être délicates, d’être exquises, il ne leur faut plus que l’apparence de la richesse et de la cherté. Voilà l’explication de l’exécrable nourriture, à l’heure présente, des grands restaurants de ce temps.

— Quelqu’un me racontait, qu’une de ses parentes ayant été nommée dame d’honneur d’une princesse, sous Louis XVI, le jour où elle entra en charge, la dame d’honneur qu’elle remplaçait, lui demanda si elle avait fait sa toilette, et sur son étonnement, lui révéla le secret du mot. Toute dame tenue à un service de cour, prenait, avant de le commencer, un, deux, trois lavements, tant qu’il en fallait enfin, pour n’être plus distraite de son service, de toute la journée.

12 octobre. — Nous lisons aujourd’hui, quelques chapitres de notre Germinie Lacerteux à l’éditeur Charpentier.

À l’endroit où Germinie raconte qu’en arrivant à Paris, elle était couverte de poux, Charpentier nous dit qu’il faudra mettre « de vermine » pour le public… Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le cru de tout ! Quelle petite-maîtresse est-il donc, et quel droit a-t-il à ce que le roman lui mente toujours… lui voile éternellement tout le laid de la vie ?

13 octobre. — C’est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes propriétés, qu’il rêve d’acheter avec la vente de son terrain d’Auteuil ; oui, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des petits salons, enfin des habitations avec plus de fenêtres à la façade, que n’en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le servent.

Donc ç’a été, pendant tout l’été, des courses de toute la journée, cahotées dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en compagnie de la dévouée Mlle Aimée, mourante de la poitrine, cette longue et maigre fille à l’éternelle robe noire : couple de moribonds s’appuyant l’un sur l’autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité étonnée, s’essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous les deux, les maisons à vendre.

Un moment il a été sur le point d’acquérir la magnifique propriété de Tamburini, au Bas-Meudon ; aujourd’hui il nous emmène voir le Montalais, la propriété du maréchal Saint-Arnaud, qu’il a envie d’acheter.

Nous l’avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes péniblement remués et frappés au cœur, par sa faiblesse, l’abandon de son corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la souffrance qui traverse visiblement l’expression de sa figure, l’absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d’un homme qui s’en va. Il nous apparaît, pour la première fois, comme quelqu’un vers lequel nous voyons s’approcher la mort, et nos yeux s’attachent involontairement à lui, comme à une personne aimée qu’on va perdre et dont on veut garder le souvenir.

Nous contemplons ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du gris de son œil, rayé de filets de sang, cette tête forte, fruste, puissante, pour ainsi dire taillée dans la chair à grands coups d’ébauchoir, s’éclairant, par instants, d’un sourire resté jeune, — d’un sourire qui a, à la fois, de la bonhomie du paysan et de la câlinerie d’une femme.

Arrivé au Montalais, il s’essaye à marcher un peu dans le parc, qui se trouve être une montée presque à pic, coupée par des allées pour les chèvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au milieu duquel, s’arrêtant las, il nous charge de parcourir les étages supérieurs, et de les lui raconter.

Remonté péniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses impressions, il nous fait signe qu’il ne peut parler avec une main exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passées de fumeur de cigarettes.

16 octobre. — Croissy. Le parc à neuf heures du soir.

Une allée de haute futaie paraissant emplie d’une lumière électrique, vue à travers un globe dépoli, une lumière vaporeuse et diffuse, effaçant le vert des feuilles, et les baignant dans un fluide pâle et miroitant, semblable à l’eau d’un fleuve qui roule du gaz noyé. — Sur les grands arbres obscurs, çà et là, des bouquets de feuilles ayant, comme les frottis de rousse verdure, faits par le pinceau de Watteau, et dans les petits taillis, tout noirs, un rayon sautillant en maigres zigzagures, coulant sur le revers d’un fossé, s’enfouissant comme une luciole dans une touffe d’herbe. — Près de l’étang, des silhouettes d’arbres, qu’on semble entrevoir à travers la buée d’un carreau. — Comme bruit, rien que la course trotte-menue d’un lapin attardé dans la broussaille, et à toute minute, le bruit de la chute d’une feuille, détachée par l’automne, et qui touche la terre, avec quelque chose du frôlement du pas d’une ombre. — Un silence, mais un silence pourtant vivant par l’insensible friselis des feuilles au haut des arbres, par la sorte de respiration à l’haleine humide, des fourrés endormis. — Des allées sous bois, aux grands espaliers ténébreux, avec d’étroites zébrures de jour sur le chemin, et fermées par une arcade d’ombre, ayant tout au fond, une petite porte de lumière. — Au loin les prairies apparaissant avec le vert incolore, qu’y met la nuit, et tachées des grandes ombres couchées et sommeillantes des chênes de la lisière du bois. — La lune dans le ciel : un diamant dans un lait d’opale. — Une nature couleur de rêve… Le paysage élyséen d’un promenoir d’âmes… Puis, par instants, le ciel se voilant, et le bois devenant d’ébène sous un ciel d’étain…

Assis sur un banc, nous avons passé une heure de pénétrante volupté, à jouir de cette nuitée du bois.

23 octobre. — Je retire ceci, comme trop vrai, de mon manuscrit de Germinie Lacerteux, lors de ses couches à la Bourbe.

« Auprès de la cheminée, deux jeunes élèves sages-femmes causaient à demi-voix. Germinie écouta, et avec l’acuité des sens des malades, entendit tout. L’une des élèves disait à l’autre :

« Cette malheureuse naine ! Sais-tu de qui elle était grosse ? de l’hercule de la baraque, où on la montrait !

Juge… Nous étions là toutes dans l’amphithéâtre… Il y avait un monde fou… des étudiants en masse… On avait bouché le jour des fenêtres… C’était éclairé par un réflecteur pour mieux voir… Des matelas avaient été posés en largeur sur la table de l’amphithéâtre… On faisait une grande place sur laquelle le réflecteur donnait… Auprès une table, et tous les instruments de chirurgie… Et puis à côté, de grandes terrines avec des éponges, grosses comme la tête…

M. Dubois est entré, suivi de tout son état-major. Il était tout chose, M. Dubois… Alors, voici un paquet qu’on apporte comme un paquet de linge, et qu’on pose sur les matelas : c’était la naine… Ah ! l’affreuse créature… Figure-toi une vilaine tête d’homme brun sur un énorme corps tout blanc : ça avait l’air de ces grosses araignées, tu sais d’automne…

M. Dubois l’a un peu exhortée… Elle n’avait pas l’air de comprendre… Et puis il a tiré de sa poche, deux ou trois morceaux de sucre, qu’il a posés, à côté d’elle, sur le matelas.

Alors on a jeté une serviette sur sa tête, pour qu’elle ne se voie pas, pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui parlaient… M. Dubois a pris un scalpel, il lui a fait, comme ça, une raie sur tout le ventre, du nombril en bas… la peau tendue s’est divisée… On a vu les aponévroses bleues comme chez les lapins, qu’on dépiaute. Il a donné un second coup qui a coupé les chairs… le ventre est devenu tout rouge… un troisième… À ce moment, ma chère, ont disparu les mains à M. Dubois… Il farfouillait là dedans… Il a retiré l’enfant… Alors… Ah ! tiens, ça c’était plus horrible que tout… j’ai fermé les yeux… on lui a mis les grosses éponges… elles entraient toutes, toutes… On ne les voyait plus !… Et puis, quand on les retirait, c’était comme un poisson qu’on vide… un trou, ma chère.

Enfin on l’a recousue, on a noué tout cela avec du fil et des épingles… Ça ne fait rien, je t’assure que je vivrais cent ans, je n’oublierai pas ce que c’est qu’une opération césarienne.

— Et comment va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir ? demanda l’autre.

— Pas mal… Mais tu verras, elle n’aura pas plus de chance que les autres… Dans deux ou trois jours, le tétanos va la prendre… On lui desserrera les dents, pour commencer, avec une lame de couteau… et puis il faudra les lui casser, pour la faire boire. »

— Mon Dieu, que cette figure de Mme Récamier m’ennuie ! Elle m’apparaît comme la Madone de la conversation.

— En ce siècle, on a fait de tout, un moyen d’arriver, un moyen d’arriver de la philanthropie, un moyen d’arriver de l’horticulture, un moyen d’arriver du canotage, etc., etc.

Aujourd’hui je lis dans un journal, la fondation d’un jury pour la dégustation des huîtres. Croyez-vous que le candidat sollicite cette fonction simplement pour l’honneur d’un diplôme de gourmet ou de fine-gueule ? Non, c’est pour, dans un temps donné, se caser en quelque coin de l’État, ou tout au moins être décoré.

23 octobre. — Nous avons eu, ce soir, la curiosité d’entrer dans cette cave, que notre oncle de Courmont loue 8,000 francs : le Café des aveugles, un des derniers débris du Palais-Royal et du vieux Plaisir de Paris.

Un caveau bas et étouffant à deux arceaux, où il me semble voir, en bonnets et en casquettes, une population plus vieille de cinquante ans, que celle qui marche sur notre tête. C’est du peuple qui semble avoir appris, tout à l’heure, la victoire d’Austerlitz… Il y a , le dernier sauvage, sous son diadème de plume, un tapeur de grosse caisse nostalgique, aux paupières lourdes et lassées, exécutant sa musique avec une sorte de suprême indifférence mélancolique. Les aveugles jeunes et vieux, sous le gaz qui leur frappe en plein le crâne, de grandes ombres noires emplissant le creux de leurs yeux, jouent automatiquement quelque chose de criard et de plaintif, comme s’ils pleuraient le soleil.

24 octobre. — Le roman depuis Balzac n’a plus rien de commun avec ce que nos pères entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des documents racontés, ou relevés d’après nature, comme l’histoire se fait avec des documents écrits.

Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs du présent.

25 octobre. — Tous ces jours-ci de l’ennui, du gris dans l’âme, un dégoût des choses et des gens, un découragement de la volonté, un malaise de la vie. Après un livre, il y a comme un retrait, un reflux de l’activité de penser et d’agir. On est, comme si on avait jeté en avant de soi, de son âme et de sa cervelle. C’est un peu l’affaissement, la déperdition, — qui doit suivre l’accomplissement d’un crime.

Et puis, plus nous allons, plus nous trouvons insupportable et désespérante la platitude de la vie. Les embêtements bêtes s’y succèdent régulièrement, niaisement, bourgeoisement ; les chagrins, les blessures mêmes de l’existence n’ont pas de surprise. Le matin vous mène au soir sans de l’imprévu. On se demande pourquoi on continue à être et à quoi sert le lendemain.

Tout nous blesse, tout nous taquine les nerfs : ce que nous voyons, ce que nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des sots au moyen âge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonnés… Il nous faudrait, pour nous distraire, je ne sais quel grand sens dessus dessous… que le monde dansât quelques jours sur la tête…

Avec cela une vue nette de cette carrière ingrate, abominable et adorée, les lettres : cette carrière qui vous fait souffrir, comme une maîtresse, qui se donnerait à des domestiques.

— La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort ; elle brise l’indépendance ; elle domestique au lieu de rébellionner.

— Ni la vertu, ni l’honneur, ni la pureté, ne peuvent empêcher une femme d’être femme, d’avoir, renfermées en elle, les fantaisies et les tentations de son sexe.

Une jeune personne disait devant moi : « On n’est heureux que quand on dort ou que lorsqu’on danse. »

29 octobre. — La Comerie… Aujourd’hui, l’horizon à midi, un brouillard crépusculaire et un incessant croassement de corbeaux, enfermant le paysage dans le noir d’un deuil.

On cause des sœurs qui soignent les malades, de celle qui vient de quitter la maison, après avoir fermé les yeux de M. Lefebvre… Cette sœur donnait de féroces détails sur l’ensevelissement à Paris, où se montrent tous les cynismes et toutes les avarices de la richesse, racontant qu’elle avait vu, de ses yeux, ensevelir un fils de grande famille, dans un vieux costume de pierrot.

5 novembre. — Le charme des livres de Michelet, c’est qu’ils ont l’air de livres écrits à la main. Ils n’ont pas la banalité, l’impersonnalité de l’imprimé ; ils sont comme l’autographe d’une pensée.

12 novembre. — Nous avons hâte d’en finir avec les épreuves de Germinie Lacerteux.

Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C’est comme si nous réenterrions cette morte… Oh ! c’est bien un douloureux livre sorti de nos entrailles… Même matériellement nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit : les choses du bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles.

Fin novembre. — On me parle aujourd’hui d’un homme sortant de Mazas, après une longue incarcération, et qui ne voulut pas se coucher, lorsque la nuit fut venue, ayant la peur de son petit appartement qui lui rappelait sa cellule, et emmenant avec lui, en plein air, en plein champ, des femmes qu’il fit promener avec lui, une partie de la nuit ; — puis soudain, sans raison, l’homme se mit à fondre en larmes, et demanda qu’on le laissât… pour pleurer à son aise.

8 décembre. — Deux sœurs, deux créoles, me racontaient qu’en mer, aux oiseaux lassés se reposant un moment sur le navire, elles s’amusaient à attacher des lettres, une sorte de journal intime, adressé aux amis inconnus, et qu’elles écrivaient sur la toile cirée de leurs broderies.

La fraîche imagination que ces pensées de jeunes filles courant le ciel et l’espace, à la patte d’un oiseau !

12 décembre. — Pendant que j’étais en train de regarder les tableaux de Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, il nous disait que la couleur de l’Orient, de l’Asie Mineure surtout, n’est pas un pétard comme l’a fait Decamps, qu’il a été emporté par son tempérament, par sa nature rageuse. Il a ajouté que dans l’Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de plaines inondées une partie de l’année, il existe un brouillard opalisé, dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une évaporation d’eau de perle, leur donnant l’harmonie la plus chatoyante… Bref, une poétique palette des Mille et un Jours.

Il nous disait encore que, lorsque le fils du ministre de Turquie est pris de nostalgie, il vient s’enfermer une journée chez lui, regarde ses tableaux, prend une tasse de café fait à la mode des siens, dans une tasse de son pays, et s’en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit jours.

Mercredi 14 décembre. — Dîner chez la princesse Mathilde.

À ce dîner assiste un capitaine d’état-major partant pour le Mexique, demain matin. Ses effets sont emballés. Il dîne dans un uniforme qui a fait campagne, un uniforme au glorieux ton d’or bruni par le plein air et la poudre.

Il parle de l’armée mexicaine et conte spirituellement la manière dont elle se recrute : « Avez-vous arrêté un assassin, dit-il, le juge vous demande, si pour punition, vous ne donneriez pas votre agrément à ce qu’il fût condamné à être soldat ? » Il y a encore d’autres moyens d’avoir des soldats au Mexique : celui qui réussit le mieux, c’est de faire de la musique sur une place, puis fermer toutes les issues, et organiser une presse au lasso. Ces moyens ne font pas des soldats bien attachés au drapeau ; loin de là, ils sont toujours prêts à passer pour le plus petit avantage de l’autre côté, si bien que là-bas l’expression déserter n’existe pas ou ne s’emploie jamais… et la peur du passage à l’ennemi est telle, qu’un moment Juarez était forcé de faire surveiller son infanterie par sa cavalerie.

« Puis, ajoute-t-il, là-bas tout grade supérieur dans l’armée est regardé comme une position à exploiter, » et il nous assure qu’au siège de Puebla, « Ortéga vendait de la farine à notre armée… »

Au milieu de la causerie, Girardin entre dans le salon, tout rajeuni. Il vient de faire recevoir aujourd’hui le Supplice d’une Femme à la Comédie-Française, et le publiciste a des yeux de velours pour qui lui parle de sa pièce, de la distribution des rôles.

14 décembre. — Une fable me rappelle toujours ces scènes d’animaux empaillés : un duel de grenouilles, une guenon à sa toilette, — qui sont chez les naturalistes.

25 décembre. — Au château de d’Osmoy…

À l’affût dans le parc. Les arbres roux, dans un ciel qui semble coloré de la chaude fumée d’un incendie, et la lisière du bois regardant le couchant, comme déchiquetée sur du feu, et toute gazouillante et toute rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.

Puis une série de changements mourants de nuances, une succession de pâlissantes agonies de couleurs, parmi lesquelles les arbres passent du ton cannelle au ton d’un dessin à la sanguine brûlée, pendant que dans l’ombre de la nuit tombante, de rouge, le ciel devient peu à peu pâlement et froidement blanc.

Une dernière fois, les oiseaux se mettent à chanter : une traînée de piailleries qui s’allume, part, court tout le bord du bois, puis s’éteint. Un dernier petit cri encore, et tout se tait.

Alors dans l’obscur brouillard de la brume c’est l’inconnu, le mystérieux, le doute inquiétant des formes qui sombrent dans les ténèbres… Le silence s’amasse. Des oiseaux de proie tombent avec leur vol étoupé sur les branches des grands arbres, faisant le bruit de gros flocons de neige… Le ciel n’a plus de jour ni de teinte, et sur cette plaque neutre, les arbres dessinés, en leurs infinies ramures, se lèvent comme d’immenses feuilles de Gorgone.

ANNÉE 1865

ANNÉE 1865




5 janvier. — Sainte-Beuve a vu une fois le premier Empereur. C’était à Boulogne : il était en train de pisser. N’est-ce pas un peu dans cette posture-là qu’il a vu et jugé depuis tous les grands hommes ?

— J’ai gardé pour cette femme, à peine entrevue, je ne sais quel désir vague, et qui parfois me revient sur une note douce et tendre. Des femmes vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les pensées. Et je la regarde.

Peut-être est-ce ce qu’il y a de meilleur et de plus suave dans l’amour, que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, et s’isolent et se mêlent, au milieu de tant de monde, seuls au monde, un moment… Et ce jeu est surtout charmant, quand la femme est obligée de vous regarder, sans en avoir l’air, vous jette un sourire sous sa lorgnette, met son manteau et ses fourrures lentement, sur le bord de sa loge, et vous jette un regard, gai, triste et doux.

Il y a des regards de femme, n’est-il pas vrai, qu’on ne changerait pas contre toute la femme ?

12 janvier. — Je pense que la meilleure éducation littéraire d’un écrivain, serait, depuis sa sortie du collège jusqu’à 25 ou 30 ans, la rédaction sans convention de ce qu’il verrait, de ce qu’il sentirait… rédaction dans laquelle il s’efforcerait d’oublier le plus possible ses lectures.

En sortant du Ministère de la Guerre, où je viens de parcourir les correspondances du maréchal de Noailles et de Louis XV, je fais cette réflexion que la dignité humaine disparaît des monarchies avec les aristocraties. Ça a l’air d’un paradoxe et ce n’en est pas un.

— Il est bien rare qu’on se dévoue gratuitement à spiritualiser ses semblables. On démêle presque toujours, au fond des théories du beau, du bien, de l’idéal, l’aspiration à une place, à une chaire, à un bon logement, — pour le théoricien.

13 janvier. — Chez Peters, j’entends mon voisin de table dire : « Il y a trois choses supérieures au Mexique : le tabac, le café, la vérole. »

— À l’Eldorado… Une grande salle circulaire, aux deux rangs de loges, salle plaquée d’or et de faux marbre, des lustres aveuglants de lumière, un café noir de chapeaux d’hommes, entremêlés de quelques bonnets de femmes de la barrière et de quelques képis d’enfants, et au fond un théâtre.

Là-dessus un comique, en habit noir, a mimé quelque chose ressemblant à la danse de Saint-Guy de l’idiotisme. La salle était enthousiasmée, délirante…

Je ne sais, mais il me semble que nous approchons d’une révolution. Le rire est si malsain, qu’il faudra un grand bouleversement, du sang pour assainir jusqu’au comique.

— … Que d’heures, il y a une dizaine d’années, que d’heures aux Uffizi, à regarder les Primitifs, à contempler ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d’innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d’ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent de cheveux où le pinceau effile des lumières d’or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l’ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de verdâtre et comme baignées d’une transparence d’eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire : tout ce musée de virginales physionomies maladives, qui montrent sous la naïveté d’un art la Nativité d’une Grâce.

S’abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l’idéal, c’était un charme qui nous prenait tous les jours, et tous les jours, nous ramenait vers ces robes bleues ou roses, ces robes de ciel.

Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d’œuvre mûrs n’enfoncent pas en vous un si parfait souvenir de figures : seules, ces femmes peintes des Primitifs s’attachent à vous comme la mémoire d’êtres rencontrés dans la vie.

Elles vous reviennent ainsi qu’une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée au matin, par la flamme mourante d’un cierge.

16 janvier. — Peu de gens connaissent ce grand bonheur de regarder des dessins anciens, en fumant des cigares opiacés : c’est mêler le nuage de la ligne au rêve de la fumée.

17 janvier. — Notre Germinie Lacerteux a paru hier.

Nous sommes honteux d’un certain état nerveux d’émotion. Se sentir l’outrance morale que nous avons, et être trahis par des nerfs, par une faiblesse maladive, une lâcheté du creux de l’estomac, une chifferie du corps. Ah ! c’est bien malheureux de n’avoir pas une force physique adéquate à sa force morale… Se dire qu’il est insensé d’avoir peur, qu’une poursuite, même non arrêtée, est une plaisanterie ; se dire encore que le succès immédiat nous importe peu, que nous sommes sûrs d’avoir été agrégés et jumelés pour un but et un résultat, et que ce que nous faisons, tôt ou tard sera reconnu… et pourtant passer par des découragements, avoir les entrailles inquiètes : c’est la misère de nos natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur poussée vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais état, qui est notre corps.

Après tout, ferions-nous sans cela ce que nous faisons ? La maladie n’est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre œuvre ?

— Je me demandais comment était née la justice dans le monde ?

Je passais aujourd’hui sur un quai. Des gamins jouaient. Le plus grand a dit :

« Il faut faire un tribunal… c’est moi le tribunal ! »

— En peinture, il y a toujours une espèce de déconsidération pour le peintre de tempérament : soit en haut de l’échelle : Rubens, soit en bas : Boucher.

La solide estime est réservée aux peintres qui n’étaient pas nés pour l’être : exemple Flandrin, etc., etc.

— Il y a des écrivains dont tout le talent ne fait jamais rêver au delà de ce qu’ils écrivent. Leur phrase emplit l’oreille d’une fanfare, et c’est tout.

Mercredi 18 janvier. — Ce soir à dîner, chez la princesse, on parlait de la désolation, au temps jadis, du bonhomme Sauvageot, se lamentant sur la destinée de ses bibelots, de ses trésors de goût, à la pensée qu’ils pouvaient tomber entre les mains imbéciles d’un banquier.

Un grand éloge à faire de la princesse, c’est que la causerie avec les femmes bêtes, avec les sots, enfin que l’ennui l’ennuie — et, chose plus curieuse, lui plombe le teint à l’instar d’une peinture du Guerchin. Rien n’était plus drolatique, ce soir, que sa figure de crucifiement se tournant vers notre conversation avec le grand et le séduisant savant, qui s’appelle Claude Bernard, pendant qu’elle était obligée de répondre à deux diseuses de rien.

Et les deux femmes parties, elle s’écrie : « Vraiment, ce serait assez de se galvauder dans le monde jusqu’à trente ans, mais à cet âge-là on devrait avoir sa retraite, et n’être plus bonne aux choses assommantes de la société. »

19 janvier. — Nous sommes assez bien caractérisés et résumés par les trois choses que nous donnons, ce mois-ci, au public : Germinie Lacerteux, le fascicule d’Honoré Fragonard, l’eau-forte : La Lecture.

— Comme le passé s’évapore ! Il arrive un moment dans la vie, où comme dans les exhumations, on pourrait ramasser les restes de ses souvenirs et de ses amis, dans une toute petite bière, dans un bien petit coin de mémoire.

— Les ballons, à force de monter, trouvent un ciel noir, où rien ne se voit plus… C’est à ce ciel que la science finira par arriver.

26 janvier. — La main maigre de l’un de nous, entre les doigts de laquelle brûle un cigare tordu, roulé sur une cuisse de négresse, un cigare plein d’exotisme et d’opium me fait penser ceci :

Un peintre qui fait poser par un modèle les mains d’un portrait, ne sait pas son métier. Rien ne désigne plus un homme que sa main. C’est là qu’apparaît plus nettement l’individualité de l’organisme de chacun, cette personnalité de construction, qui empêche les monteurs de squelettes, de jamais confondre dans le tri de leurs matériaux, le plus petit os d’un corps avec celui d’un autre corps.

Il y a la signature du caractère et la griffe du talent dans cette main de l’homme. Nerveuse, vibrante, impressionnable, elle semble, au bout du bras, une extrémité palpitante, emmanchée, embranchée à la pensée et au cœur.

Comme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis de personnes qu’on devine, qu’on voit, qu’on aime, ces mains de race, cambrées, arquées, et colères, et languides, et voluptueuses ; ces mains de malade et d’artiste, d’élégance capricieuse, tourmentée, presque diabolique ; vraies mains de violoniste, pleines d’âme, fines, longuettes, spirituelles, frémissantes comme des cordes de guitare ; — les mains que Watteau seul a pu peindre, sur le papier d’une feuille d’étude, avec de la sanguine et du crayon noir.

Mercredi 1er février. — Ce soir, chez la princesse, une tablée d’hommes de lettres, parmi lesquels est Dumas père.

Une sorte de géant, aux cheveux d’un nègre devenu poivre et sel, au petit œil d’hippopotame, clair, finaud, et qui veille même voilé, et, dans une face énorme, des traits ressemblant aux traits vaguement hémisphériques que les caricaturistes prêtent à leurs figurations humaines de la Lune. Il y a, je ne sais quoi, chez lui, d’un montreur de prodiges et d’un commis voyageur des Mille et une Nuits.

La parole est abondante, toutefois sans grand brillant, et sans le mordant de l’esprit, et sans la couleur du verbe ; ce ne sont que des faits, des faits curieux, des faits paradoxaux, des faits épatants, qu’il tire d’une voix enrouée du fond d’une immense mémoire. Et toujours, toujours, toujours il parle de lui, mais avec une vanité de gros enfant qui n’a rien d’agaçant. Il conte, par exemple, qu’un article de lui sur le Mont Carmel, a rapporté aux religieux 700,000 francs.

… Il ne boit pas de vin, ne prend pas de café, ne fume point : c’est le sobre athlète du feuilleton et de la copie…

Le perceur d’isthme, Lesseps, à l’œil si noir sous ses cheveux argentés, et qui dîne aujourd’hui, au débotté de l’Égypte, fait la confidence — cet homme d’une implacable volonté — qu’il a été détourné de faire beaucoup de choses dans sa vie, par une tireuse de cartes de la rue de Tournon, qui a succédé à Mlle Lenormand.

Après dîner, en fumant, Nieuwerkerke nous conte que Bénédict Masson, chargé de peindre l’Histoire de France dans la Cour des Invalides, avait imaginé de figurer le règne de Louis-Philippe par la représentation d’une barricade. Nieuwerkerke lui fit l’observation que cette représentation était d’un goût médiocre, et à la barricade, lui donna l’idée de substituer le Retour des Cendres de l’Empereur. N’est-ce pas là vraiment, un charmant trait d’esprit pour un surintendant des beaux-arts de l’Empire.

— Il faudrait étudier dans l’enfant l’origine des sociétés. L’enfant c’est l’humanité qui commence, les enfants ce sont les premiers hommes.

8 février. — Dîner chez les Charles Edmond avec Herzen.

Un masque socratique, la carnation chaude et transparente des portraits de Rubens, une marque rouge comme une brûlure au fer chaud entre les deux sourcils, et la barbe et les cheveux grisonnants.

Il cause, et c’est, de temps en temps, une espèce de rictus ironique qui tombe et s’élève et retombe dans sa gorge. La voix est douce, mélancoliquement musicale, sans rien de la sonorité brutale qu’on pourrait attendre de l’encolure massive de l’homme. L’idée est fine, délicate, acérée, quelquefois subtile, toutefois expliquée, éclairée par des mots qui se font attendre, mais qui ont toujours la bonne fortune des expressions d’un joli esprit étranger parlant le français.

Il parle de Bakounine, de ses onze mois au cachot, enchaîné à un mur, de sa fuite en Sibérie par le fleuve Amour, de son parcours de la Californie, de son arrivée à Londres, où, après avoir, un moment, transpiré entre ses bras, son premier mot a été : « Y a-t-il des huîtres ici ? »

La Russie, selon Herzen, est menacée d’un démembrement prochain… L’empereur Nicolas, dit-il, n’était qu’un caporal, et il nous cite des traits qui nous le font apparaître comme le Christ de la consigne, cet empereur, que beaucoup de Russes disent s’être empoisonné, après les désastres de la Crimée. Il le montre, après la prise d’Eupatoria, se promenant dans le Palais, la nuit, avec ce pas de pierre qu’il avait, ce pas de la statue du Commandeur, et allant tout à coup à un soldat montant la garde, lui arrachant son fusil, et lui-même agenouillé en face du soldat, lui criant : « À genoux… Prions pour la victoire ! »

Puis sur les mœurs de l’Angleterre, pays qu’il aime comme un pays de liberté, il nous cite de curieuses anecdotes. Un domestique, que Tourguéneff avait placé dans le ménage Viardot, et auquel il demandait la raison pour laquelle il en était sorti, lui fit cette belle réponse : « Ce ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais même le mari me parle à table ! » Et c’est encore l’histoire arrivée à un riche Anglais de ses amis, qui reçoit, le même jour, congé de son valet de chambre, de son cocher, de son groom. Il s’adresse à la femme de charge, qui lui dit : « S’il n’y avait pas un demi-siècle que je suis chez vous, moi aussi je serais partie ! Venez voir le désordre de la cuisine. » Et elle le mène dans une vaste cuisine, où au milieu se trouvait une table très propre : « Eh bien, vous ne voyez pas… Cette table est ronde… Cela fait que, tantôt le cocher se met à côté de moi, tantôt le groom, tandis que si la table était carrée, le valet de chambre serait toujours à sa place, à côté de moi. » Ce qu’il y a de beau, ajoute Herzen, c’est que lui aussi, le groom, avait donné son compte, dans la prévision que, dans quelques dizaines d’années, quand il serait devenu valet de chambre, un autre groom pourrait usurper la place qu’il usurpait dans le moment.

Et comme nous essayions de démêler les caractères des deux peuples français et anglais, Herzen nous dit : « Tenez, il y a un Anglais qui les a assez bien résumés ces deux caractères, dans cette phrase : “Le Français mange du veau froid chaudement ; nous, nous mangeons notre bœuf chaud froidement.” »

— D’homme à femme, peut-être n’y a-t-il de bien vrai et de bien sincère, que les sentiments que la parole n’exprime pas.

17 février. — Quand Flaubert eut des clous, l’année dernière, Michelet dit à l’un de ses amis : « Qu’il ne se soigne pas, il n’aurait plus son talent ! »

C’est peut-être une grande idée. Je ne sais qui a dit que, lorsque Napoléon avait été guéri de la gale, il n’avait plus gagné de batailles. L’âcreté du sang chez Chamfort devait faire son âcreté d’esprit.

Frémiet me racontait que Rude s’amusait à mettre, à côté de la belle tête du cheval de Phidias, la tête d’un cheval de fiacre, et qu’il faisait observer que c’était la même chose, que seulement la tête du cheval de fiacre était encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient ce qu’ils voyaient, la nature, avec leur tempérament de grands artistes, mais sans aucune préoccupation ou recherche d’idéal.

— Une femme qui reconnaît avoir tort et qui n’est pas de mauvaise humeur… où la trouverez-vous ?

Dimanche 26 février. — On parle chez Flaubert de cette femme mêlée à tout ce qu’il y a eu de caché, de honteux, de scandaleux, depuis les tripotages politiques de Guizot jusqu’au maquerellage de la Deslions ; de cette femme à tête de criminelle qui ressemble à la veuve de Jean Hiroux.

On nous la montre, sa voiture attelée, dès sept heures du matin, courant Paris d’un bout à l’autre, pénétrant par des portes dérobées chez tout le monde politique et financier. Pendant le long temps que Mirès a été enfermé à Mazas, elle y était, tous les jours, à neuf heures.

Au milieu de la débâcle de Fournier, S… la voyant se donner un mal de chien, à propos de ses affaires, et galoper toute la journée, lui demandait, si elle avait envie de reprendre le théâtre ? — Non, répondait-elle. — Si elle poussait quelqu’un à la Direction ? — Non. — Si elle s’intéressait enfin tant que ça à Fournier ? — Non. — Alors pourquoi toutes ces courses ? — C’est pour en être !

Un mot profond : « pour en être, » c’est-à-dire avoir sa main dans toutes les choses secrètes et ténébreuses de la vie parisienne.

— Deux portraits croqués dans le salon de la princesse.

Mme de B… dans les yeux de l’angélique d’un ange brun, et une bouche entr’ouverte, montrant le rose et la nacre d’un coquillage.

Mme C… L… Des mouvements lents de physionomie, des yeux paresseux, des ombres prud’honniennes mêlées à des grâces de créole, un grain de beauté que le sourire remue sans cesse.

— Voir, sentir, exprimer — tout l’art est là !

— Les femmes du monde, à la fin du carnaval, ont un peu de l’hébétement des bestiaux à la fin d’un long trimballement en chemin de fer.

— Le grand succès d’une pièce, à l’heure présente, est de créer le reveneur : c’est-à-dire l’homme qui voit vingt fois Orphée aux Enfers.

Mars. — Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l’imbécillité élégante, qu’une machine infernale, qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris, faisant, de 4 à 6 heures, le tour du lac du Bois de Boulogne.

11 mars. — Les études télescopiques ou microscopiques de ce temps-ci : le creusement de l’infiniment grand ou de l’infiniment petit, la science de l’étoile ou du microzoaire, aboutissent pour moi au même infini de tristesse. Cela mène la pensée de l’homme à quelque chose de plus triste pour lui que la mort, à une conviction du rien qu’il est, — même de son vivant.

12 mars. — Un trait de mœurs de l’année présente. On m’a nommé une femme qui se trouve être à la fois anglaise, protestante et puritaine : laquelle, pour achalander le salon qu’elle veut ouvrir, est en négociation pour avoir Thérésa, à sa première soirée.

13 mars. — J’ai vu l’autre jour, en passant rue Laffitte, de formidables aquarelles de Daumier.

Ces aquarelles représentent des panathénées de judicature, des rencontres d’avocats, des défilés de juges, sur des fonds blafards, éclairés du jour sinistre d’un cabinet de juge d’instruction, de la lumière grise d’un corridor de palais de justice.

C’est lavé avec une eau d’encre de Chine, larveusement fantastique. Les têtes sont hideuses, avec des gaudissements, des jovialités qui font peur. Ces hommes noirs ont je ne sais quelle laideur d’horribles masques antiques, dans un greffe. Les avoués souriants prennent un air de corybantes, et il y a du faune dans les avocats macabres.

15 mars. — … Un petit garçon de sept à huit ans. Il a une veste et une culotte en velours noir, un gilet blanc, des bas rouges. Il est tout frisotté, avec une figure joufflue, de beaux yeux caressants, un petit air endormi. C’est le prince Impérial.

La princesse lui a donné, ce soir, un spectacle d’enfants ; et le spectacle fini, il a obtenu de monter sur le théâtre et de se mêler aux acteurs.

Pauvre petit bonhomme ! Il était là, au milieu des autres qui gaminaient, empêché de s’amuser par le grand cordon de la Légion d’honneur, qu’il portait pour la première fois, à la fois heureux et triste, partagé entre son âge et sa majesté, et réduit à sourire seulement des yeux aux jeux des autres enfants.

Jeudi 16 mars. — Nous avons passé la journée chez Burty, rue du Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sent le nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d’art, une resserre de livres, de lithographies, d’esquisses peintes, de dessins, de faïences ; un jardinet ; des femmes ; une petite fille ; un petit chien, et des heures où l’on feuillette des cartons effleurés par la robe d’une jeune, grasse et gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphère de cordialité, de bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pensée à ces ménages artistiques et bourgeois du XVIIIe siècle. C’est un peu une maison riante et lumineuse, telle qu’on s’imagine la maison d’un Fragonard.

Le soir, après dîner, trois hommes se sont présentés à la porte du salon, et voyant des femmes, ont reculé gauchement avec des saluts gênés. Je les ai suivis dans l’atelier où ils venaient donner des renseignements, sur un nommé Soumy, un mort de leurs amis.

Ils portaient des chapeaux mous, des vieux manteaux de voyageurs de malle-poste. Ils sont restés debout comme des gens qui ne savent pas s’asseoir, les mains dans les poches, se dandinant ou le dos calé contre un meuble. Ils avaient des voix d’ouvriers dans le monde, des voix à la fois canailles et maniérées de jeune premier de barrière qui file les mots, sans être sûr de leur orthographe. Tout en eux respirait le manque d’éducation, et montrait l’homme du peuple prétentieux, devenu insupportable par je ne sais quel orgueil d’idéal. Ils disaient des phrases d’art comme des sentences d’argot. Sur leur figure au teint des gens mal nourris, et noire d’une barbe non faite, on lisait je ne sais quoi d’hostile, de rétracté, d’un passé de bohème qui fait amer.

L’un surtout avait une tête taillée à la serpe, la tête grossière et rude d’un carrier, avec des moustaches de sergent de ville, et des yeux durement brillants : « Quand nous sortons de l’école, a-t-il dit, nous sommes comme un fil de fer. Il n’y a qu’à Rome que nous trouvons le gras des contours. » Celui-là était Carpeaux[5], un jeune sculpteur de grand talent.

— La dorure moderne ressemble à ces feuilles de faux or, dont sont enveloppées les noix de bonne aventure, qu’on vous offre pour un sou dans les foires.

— Un paysage d’opéra, de féerie, une forêt pour un duo d’amour, un bois de volupté et de triomphe : les feuilles semblent sur le bleu du ciel se dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d’une couronne de poète ; un jour lustré saute dans les branches ; un bourdonnement de verger chante dans les arbres, et par terre il neige des parfums.

La fête d’une éternelle saison de bonheur palpite dans les orangers, pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d’argent l’or rond d’une orange, pendant que de grands bœufs roux passent sous la verdure, emportant sur leur croupe comme l’effeuillement blanc d’un bouquet de mariée.

Une langueur de paresse, une poésie de farniente, se lève dans les senteurs pâmées de ces jardins d’Armide… Sorrente, c’est le Tasse, comme Baïes, la côte de cendres et de cavernes et de terreur : c’est Tacite.

Une note que me fait écrire aujourd’hui le feuilletage de mon carnet de notes sur l’Italie.

— … Ces femmes enfarinées de poudre de riz, blanches comme un mal blanc, les lèvres peintes en rouge au pinceau, ces femmes maquillées d’un teint de morte, le sourire saignant dans une pâleur de goule, l’œil charbonné, avivé de fièvre, avec des cheveux, pareils à un morceau d’astrakan, frisottant et laineux, leur mangeant le front et la pensée, ces femmes avec leurs figures de folles et de malades, semblent des spectres et des bêtes du plaisir. Elles tiennent étrangement du fantôme et de l’animal, — se faisant tentantes par un caractère d’apparition, par l’aspect cadavéreux, par l’enluminure macabre, enfin par un renversement de nature parlant à des appétits d’amour viciés.

Je les regardais, ces femmes, au Casino Cadet, à côté de leurs danseurs, des espèces de plumitifs malheureux, de jeunes Gringoires, des clercs en deuil, dans des gilets de velours noir avec un crêpe à leur chapeau : pantins sinistres.

Une femme en robe havane dansait, la tignasse en désordre, sa grande bouche fendue par un rire, — le rire d’une bacchante à la Salpêtrière. Elle excellait à jeter follement par-dessus elle, tout autour d’elle, les volants de son jupon, et à disparaître, en plongeant comme dans un remous de jaconas. À la pastourelle elle a tourné sur elle-même, en lançant continuellement sa jambe au-dessus de son visage, et en jetant au ciel, la tête toute renversée dans son dos, un regard ivre qui blaguait…

Ce n’était pas impudique, c’était blasphématoire. Toutes les horreurs de l’argot, toutes les ironies du trottoir à l’encontre de l’amour, et les mots qui crachent sur lui, et tous les cynismes qui le salissent, — ces jambes, ce corps, cette femme, cette robe, avaient l’air de vous les dire et de vous les danser.

— L’autre jour, à un dîner d’hommes, l’on se demandait pourquoi les juifs arrivent à tout, — et si facilement à ce qui est l’ambition de tous : l’argent. Un médecin, qui se trouvait là, émit l’idée que la circoncision, en diminuant chez eux considérablement le plaisir, diminuait beaucoup la jouissance et l’occupation de la femme.

— … Banville fait aujourd’hui le croquis de Rouvière et de son intérieur.

La phtisie l’a diaphanéisé. Et il est devenu, pour ainsi dire, l’ombre transparente du petit et maigrelet homme qu’il était autrefois : une ombre avec quelques rares bouquets de poils blancs épars sur une figure spectrale. Il n’a gardé que ses yeux et sa voix.

Et cette ombre de comédien, ce revenant de Shakespeare, est moribond dans une chambre, meublée d’un petit lit à bateau, et d’un fauteuil auquel il manque les deux bras, entre des murs tout couverts de ses tableaux invendus, encadrés dans des boudins dorés au cuivre, avec, au milieu de la pièce, une montagne de bois de chauffage, amenée par les annonces de sa misère.

— À une table d’un café, sur le boulevard de Sébastopol. Quand je regarde les passants, ce qui me frappe le plus, c’est le nombre des lâches qu’il doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de mauvaises têtes, et qui ne commettent pas de crimes, n’élèvent pas même des barricades.

— Le cœur est une chose qui ne naît pas avec l’homme. L’enfant ne sait pas ce que c’est. C’est un organe que l’homme doit à la vie. L’enfant n’est que lui, ne voit que lui, n’aime que lui, et ne souffre que de lui : c’est le plus énorme, le plus innocent et le plus angélique des égoïstes.

27 mars. — En sortant de cette salle à manger, à l’aspect antique, aux colonnes cannelées, enguirlandées de lierre, la vraie salle à manger d’une cousine d’Auguste, la conversation va à l’amour, et sur ce qu’il est dit, qu’à un certain âge on doit en faire son deuil ; les deux vieux de la bande, Sainte-Beuve, et Giraud de l’École de droit, s’insurgent.

Et voilà Sainte-Beuve exposant sa théorie, qui est de ne point demander l’amour d’une femme jeune, mais la charité de cet amour, et de faire en sorte que cette femme vous tolère, ne vous prenne point en haine… « C’est là, oui, tout ce qu’on peut demander, finit-il par dire dans un soupir.

— Mais avez-vous jamais aimé réellement, monsieur Sainte-Beuve ? lui jette la princesse.

— Moi, princesse, écoutez-moi, j’ai dans la tête, je ne sais où, là ou là — il se tâte le crâne — une loge, une case, que j’ai toujours peur de laisser trop ouvrir. Et mes travaux, et tout ce que je fais, et mes excès d’articles, c’est pour la comprimer… Je l’ai bouchée, écrasée avec des livres, de façon à ne pas avoir le loisir de réfléchir, de n’être pas libre d’aller et de venir… Vous ne savez pas ce que c’est, reprend-il, en s’animant, et sur le ton d’une noire mélancolie, et avec des mots qui sortent d’un cœur gros, vous ne savez pas ce que c’est de sentir qu’on ne sera pas aimé, que c’est impossible, parce que c’est inavouable, comme vous l’avez dit tout à l’heure… parce qu’on est vieux et qu’on serait ridicule… parce qu’on est laid.

— Et l’autre, dit la princesse, en s’adressant à Giraud.

— Oh ! moi, princesse, jamais un seul amour. Toujours deux ou trois au moins : c’est le moyen d’être tranquille, et de ne pas trembler sur la perte de l’un d’eux.

— Oh ! alors, quelles femmes ?

— Mais des femmes possibles, princesse !

— Princesse, interrompt Sainte-Beuve, vous ne savez pas cela, demandez à ces messieurs de Goncourt, il y avait au XVIIIe siècle des sociétés particulières qui fournissaient ces femmes-là, des sociétés du moment.

— Oui, reprend Giraud, supposez des personnes qui descendraient de ces sociétés-là, et qui, à première vue, dans le monde se reconnaîtraient en s’abordant, et se comprendraient d’un clin d’œil.

— Tenez, fait la princesse, vous me dégoûtez. Ah ! le saligot ! »

Le vieux Giraud s’agenouille devant la princesse avec les yeux d’un satyre qui s’humilie, et les cheveux de ces caricatures du Punch qui ont trois fils d’archal sur la tête. Et il embrasse une main que la princesse retire aussitôt, et fait mine d’essuyer contre sa robe.

— La maladie sensibilise l’homme pour l’observation, comme une plaque de photographie.

Et moriens, reminiscitur Argos. On voit par cette citation comme, dans la littérature ancienne, le regret de la patrie, chez un mourant, est pris dans ce que la patrie a de plus général, de moins défini. Or, à l’heure présente, il n’y a pas un homme de génie ou de talent, depuis Hugo jusqu’au dernier de nous, qui ne remplacerait cette généralité par un détail.

Donc ce qui différencie le plus radicalement la littérature moderne de la littérature ancienne : c’est le remplacement de la généralité par la particularité.

— … Dans cette soirée, je me trouve à côté de quelqu’un qui a un grand cordon dans son gilet, et un crachat sur son habit. Cet homme, que je ne connaissais pas, m’entend quand je parle, me regarde et me sourit, enfin s’aperçoit qu’il a quelqu’un à côté de lui… Mais c’est M. de Nesselrode, c’est un Russe, chez lequel subsiste la tradition des aristocraties. Dans les salons actuels la conversation s’est désorganisée, débandée, perdue en a parte, pourquoi ? Parce que l’égalité a disparu des salons. Un gros personnage ne s’abaisse pas à parler avec un petit, un ministre avec un monsieur qui n’est pas décoré, un illustre avec un anonyme.

Chacun autrefois, une fois admis dans un salon, se livrait familièrement à son voisin ; aujourd’hui, chacun semble se trier dans une cohue.

7 avril. — Lecture par Lockroy de notre pièce d’Henriette Maréchal chez la princesse.

Samedi 8 avril. — Je vais demander à Roqueplan d’annoncer la lecture de ma pièce chez la princesse. Il demeure au second dans une maison qui n’a que deux étages. Une jolie bonne m’introduit. Un petit appartement décoré de médiocres objets d’art du XVIIIe siècle et de quelques tableaux et esquisses de son frère. Cela ressemble au nid d’une fille qui aurait hérité d’un peintre.

Je trouve assis à une petite table, jetant sur du papier les phrases de son feuilleton, un homme qui me paraît avoir l’âge des hommes qui se teignent, et de gros traits, et le teint d’un viveur sanguin, avec un tic qui lui démantibule, toutes les cinq minutes, la moitié du visage. Il a une calotte noire sur la tête, un ruban de la Légion d’honneur à la boutonnière de sa robe de chambre, une pipe d’écume de mer à la bouche.

Il cause, il blague aimablement, comme si nous soupions depuis des années ensemble, me parle de tout comme un homme revenu de tout, affirme qu’il faut à Paris mille francs d’argent de poche par jour, émet le paradoxe que le plus intelligent moyen de se loger est de louer une boutique, soutient que tout ce qu’il y a de bon dans une pièce est justement ce qui la fait tomber, déclare qu’il a donné des mots à des pièces de ses amis qui n’étaient pas plus mauvais que d’autres, — et qu’on les a toujours sifflés.

Il est bien nommé de son petit nom : Nestor. Il m’est apparu comme le patriarche du petit journalisme.

9 avril. — Chez Gavarni. Notre ami tourne à l’ours. Il ne veut plus s’habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnées, qui, dit-il, lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa solitude et de sa sauvagerie. Et toujours cependant dans sa parole, la rédaction de ces formules sur les gens et les choses, les définissant et les résumant en une phrase courte et rapide, ainsi que dans les légendes de ses lithographies. Aujourd’hui il dit que ce qu’il y a de remarquable chez Proudhon, « c’est la netteté du dire et l’obscurité de la pensée ».

11 avril. — J’ai écrit ces jours-ci au directeur du Vaudeville, lui demandant un rendez-vous pour lui lire notre pièce : Henriette Maréchal. Je reçois ce matin une lettre de Banville m’écrivant que Thierry, que nous ne connaissons pas, que nous n’avons vu qu’une fois dans notre vie, a une très grande curiosité de lire notre pièce, non comme directeur, mais comme homme de lettres, comme confrère… À quoi bon, vraiment ? La pièce est impossible pour son théâtre, avec un premier acte qui a l’inconvenance de se passer au bal de l’Opéra, et un coup de pistolet de dénouement qui a la monstruosité de se tirer sur le théâtre !

18 avril. — C’est aujourd’hui le mariage civil d’un cousin… J’arrive à la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, où l’on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise du marié et des pétales de fleurs d’oranger d’un bouquet de mariée. Ces voitures : ça sent la fête, le compliment, les jours endimanchés.

Les mariés ne sont pas arrivés. J’attends sous le péristyle de la mairie.

Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son métier sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d’or dans les cheveux, comme si elle les avait noués avec sa ceinture : elle sent le musc, le désir et la nuit. La vie de Paris surtout a de ces coudoiements et de ces antithèses. Sous la salle où l’on se marie, c’est la justice de paix, et celle-ci y va sans doute pour quelque démêlé avec son tapissier.

Elle y entre, en jetant sur la porte, à ma cravate blanche qu’elle croit la cravate du marié, le sourire d’adieu du libre amour : c’est le Plaisir, la Beauté, la Grâce d’orgie, l’Élégance, le Désordre, la Dette.

Et voici le contraire qui descend de voiture : la Dot, le Ménage, l’Économie, la Famille, l’Épouse.

— « Levez-vous, voici M. le Maire, » nous dit un garçon en bleu.

Nous sommes dans une grande salle, tendue d’un papier chocolat, où il y a des fauteuils de tragédie, recouverts d’un velours usé et miroitant, et un buste de l’Empereur soutenu par un aigle, qui a l’air d’une oie. Le maire, au crâne en pain de sucre, bridé dans sa sous-ventrière tricolore, a l’air d’un maire grognon d’une farce du Palais-Royal.

— Le mariage civil est une cérémonie où la Loi ne met juste que le cœur du Code.

17 avril. — Passant devant les Français, nous montons au cabinet de Thierry, pour lui dire qu’il ne se donne pas l’ennui de lire la pièce, qu’elle est impossible pour son théâtre. L’huissier nous dit qu’on ne peut pas le voir.

21 avril. — Reçu une lettre d’Harmand, du Vaudeville, qui nous promet une lecture après la pièce de Feydeau, qui passe ces jours-ci.

Le soir, en allant à la soirée de Nieuwerkerke, nous remontons l’escalier du Théâtre-Français, sur un mot de Thierry, qui nous fait de grands compliments, nous assure de sa sympathie, et, quoi que nous lui disions, s’entête à nous demander Henriette Maréchal, pour la lire.

24 avril. — Chez Magny. On cause de l’espace et du temps, et j’entends la voix de Berthelot, un grand et brillant imaginateur d’hypothèses, jeter ces paroles dans la conversation générale :

« Tout corps, tout mouvement exerçant une action chimique sur les corps organiques avec lesquels il s’est trouvé, une seconde, en contact, tout, — depuis que le monde est, — existe et sommeille, conservé, photographié en milliards de clichés naturels : et peut-être est-ce là, la seule marque de notre passage dans cette éternité-ci… Qui sait si, un jour, la science, avec ses progrès, ne retrouvera pas le portrait d’Alexandre sur un rocher, où se sera posée un moment son ombre ? »

Jeudi 27 avril. — Nous avions remis samedi notre pièce aux Français, sans aucune espérance de réception. Thierry devait nous la renvoyer hier ; sur une lettre de nous, il nous la fait reporter, ce matin, avec un mot dans lequel il nous demande pourquoi nous ne la présenterions pas au Théâtre Français.

Nous allons ce soir voir Thierry. Il nous parle de notre pièce absolument comme si elle avait des chances pour être jouée, se charge de la lire, et nous éblouit de la distribution qu’il fait d’avance des rôles aux plus grands noms de la Comédie-Française : Mme Plessy, Victoria, Got, Bressant, Delaunay.

Nous descendons l’escalier, fous, ivres de bonheur.

— C’est une curieuse chose que la spécialité d’aptitudes chez les femmes, dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu, et entrant dans un magasin de modes : l’une fera d’instinct et toujours la mode fille ; l’autre la mode femme honnête ; l’autre la mode province.

4 mai. — Une drôle de table que celle où nous sommes assis chez Théophile Gautier. Ça a l’air de la table d’hôte du dernier caravansérail du romantisme et de la tour de Babel, la table d’hôte d’une mêlée de gens de toutes nationalités, dont le maître de la maison a l’habitude et tire une certaine fierté.

L’autre jour à sa table, dit l’écrivain, étaient réunis vingt individus, parlant quarante langues différentes, vingt individus avec lesquels on aurait pu faire, sans interprètes, le tour du monde.

Il y a ce soir, aux côtés de Flaubert et de Bouilhet, un vrai Chinois avec ses yeux retroussés et sa robe groseille, le professeur de chinois des filles de Gautier. Le Chinois a pour voisin, un peintre exotique, qui a des yeux volés à un jaguar et des bottes qui lui montent jusqu’au ventre. Puis c’est le violoniste hongrois Reminy avec sa tête glabre de prêtre et de diable, Reminy, flanqué de son accompagnateur, un petit bonhomme gras et féminin, à la tête d’Alsacienne, aux cheveux blonds en baguettes, tombant droit de la raie du milieu de sa tête, et en sa redingote de séminariste allemand, dans l’ouverture de laquelle se flétrit un peu de lilas blanc : un garçon gras, douteux, un peu inquiétant. Enfin plus loin, accompagnée de son fils, la femme d’un dieu, la veuve d’un mapa : Mme Ganneau.

Tout le temps du dîner, Gautier semble jouer une comédie italienne avec les bonnes de la maison, en les menaçant de les estrangouiller au sujet d’une assiette mal essuyée, ou d’une sauce tournée, pendant que la plus jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette.

Samedi 6 mai. — Ce matin, très matin, on a sonné. Nous n’avons pas ouvert. À dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une réponse : c’est notre lecture à la Comédie-Française, lundi prochain.

Je cours aux Français, on m’introduit auprès de M. Guyard, qui me dit de revenir dans l’après-midi, parce que le soir Thierry s’enferme pour chercher les effets de notre pièce. Nous allons voir Thierry sur le coup de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout d’avance dans notre tête. Mais voilà que, sur nos espérances, tombent ainsi que des gouttes d’eau glacées, des paroles de Thierry, nous disant qu’il n’a pas trouvé tout le concours qu’il espérait dans Got, que Got appartient trop à Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son succès dans le Duc Job, et que venant de jouer un rôle de vieux, il veut jouer un rôle jeune : — tout cela confidemment et discrètement dit, comme des choses dont on ne laisse passer que la moitié, et qui font redouter ce qu’on ne dit pas. Des phrases, à la fin de notre visite, semblent en quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d’avance, en cas de non-réception, des phrases qui font appel à d’autres pièces que nous pourrions faire.

Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l’espérance un peu découragée. Notre beau rêve s’écroule à demi, et je sens comme ma bile se remuer, prête à l’épanchement, me donnant un vague malaise, une sorte de mal de mer.

Le soir après dîner chez Marcille, qui nous fait défiler devant les yeux des cartons de portraits en manière noire de Lawrence, il nous faut de la politesse pour ne pas crier : « Merci ! Assez » ! Les émotions de ces jours-ci nous donnent le brisement de beaucoup d’heures, passées en chemin de fer. Et c’est une fatigue qu’on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes les heures de la nuit avec le sentiment d’un épigastre tiraillé et douloureux.

Tous ces temps-ci, absence totale d’attention aux choses matérielles. On ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s’habiller, manger, vivre.

Dimanche 7 mai. — Thierry nous a remis la liste des sociétaires, nous conseillant de faire une visite à Got, avec lequel nous avons dîné chez Charles Edmond. Ces comédiens sont champêtres, bocagers, hommes de banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer, à Courcelles, à Passy, à Auteuil, en tous ces endroits de villégiature, où ces hommes ont de charmantes habitations avec le décor d’un bout de nature.

Nous trouvons Got, au milieu de fraîches verdures à lui, tout botté et éperonné…

Après ma tournée, je retombe dans la journée chez Flaubert, où je me couche sur son grand divan, et dans la rêvasserie inquiète où je suis plongé, j’entends, ainsi que dans le lointain, la voix enrouée et mate du sculpteur Préault, laisser tomber des histoires, des anecdotes, des mots spirituels.

8 mai. — Nous sommes devant une table recouverte d’un tapis vert, où il y a un pupitre et de quoi boire, et nous avons en face de nous un tableau représentant la mort de Talma.

Ils sont là dix, sérieux, impassibles, muets.

Thierry se met à lire. Il lit le premier acte, « le bal de l’Opéra », dans le rire et au milieu de regards de sympathie adressés à notre fraternité. Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisième… En nos cervelles, pendant cette lecture, peu d’idées ; au fond de nous une anxiété que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant à écouter notre pièce, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.

Le sérieux a gagné les auditeurs, le sérieux fermé, cadenassé, qu’on cherche à interroger, à surprendre. C’est fini.

Thierry nous a fait lever et nous mène dans son cabinet.

Nous nous sommes assis dans ce cabinet, garni de rideaux de mousseline tamponnés, y faisant le jour blanc et discret d’un cabinet de bain, et nos regards ont été aux tapisseries mythologiques du plafond, comme dans une invocation à notre XVIIIe siècle… puis ainsi que dans les grandes émotions de la vie, nous sommes tombés dans une de ces profondes et bêtes attentions machinales, allant du bout du nez d’un buste en terre cuite à sa gaine.

Les minutes sont éternelles. Nous entendons à travers une des deux portes, qui seule est fermée, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la voix de Got, dont nous avons peur, puis c’est un doux et successif petit bruit métallique de boules tombant dans du zinc.

Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes, je ne vois pas entrer Thierry ; mais quelqu’un me serre les mains, et j’entends une voix de caresse qui me dit : « Vous êtes reçus et bien reçus. »

Là-dessus il commence à nous parler de la pièce, mais au bout de deux minutes, nous lui demandons à nous sauver, à nous jeter dans une voiture découverte, à travers de l’air que nous couperons avec nos têtes sans chapeaux.

9 mai. — Flaubert nous disait hier, en sortant de chez Magny : « Ma vanité était telle quand j’étais jeune, que lorsque j’allais dans un mauvais lieu avec mes amis, je prenais la plus laide, et je tenais à faire l’amour avec elle devant tout le monde… sans quitter mon cigare. Cela ne m’amusait pas du tout, mais c’était pour la galerie. »

Flaubert a toujours un peu de cette vanité-là : ce qui fait qu’avec une nature très franche, il n’y a jamais une parfaite sincérité dans ce qu’il dit, sentir, souffrir, aimer.

— Il y a des envieux qui paraissent tellement accablés de votre bonheur, qu’ils vous inspirent presque la velléité de les plaindre.

20 mai. — Ce soir, nous passons la petite porte d’une barrière de bois enverdurée, au fond d’une grande maison de la rue de Vaugirard, et nous voici chez Tournemine.

Un gai rez-de-chaussée, tout plein de pimpantes aquarelles, de tableautins d’amis, d’armes orientales. Dans de petites vitrines chatoient des soies aux couleurs délicieuses, des vestes, des gilets de femmes turques montrant leurs rangées de boutons d’or où est sertie une perle : un petit musée de souvenirs de l’Orient.

Le peintre de la Turquie d’Asie veut bien nous communiquer, pour notre futur roman (Manette Salomon), les lettres qu’il a écrites à sa femme ; et voici celle-ci, qui apporte un paquet de ces longues grandes lettres, rendues presque vénérables par une dizaine de timbres. Elle se met à les relire, heureuse, et repassant ainsi toutes les joies qu’elle a eues à les recevoir : son front bombé, ses joues grassouillettes, ses yeux doux, sa bonne figure aimable, éclairés par les deux lampes.

À de certains passages, des souvenirs font sauter dans sa poitrine le cœur du peintre, qui donne des coups de poing sur le divan, revoyant les choses, avec sur la figure du Paradis, et s’écriant : « Ah ! que c’était beau ! »

Au milieu de cette lecture qui fait respirer l’Orient, on tire, au milieu de la pièce, un tabouret à mosaïque de nacre, sur lequel on place, dans leurs coquetiers en filigrane d’argent, les petites tasses bleues que l’on remplit d’un café fait à la turque, dans des cafetières de Constantinople.

Alors, ramenant ses jupes contre elle, de peur d’effleurer la petite table, traverse la chambre, une grande jeune fille qui s’en va dans le fond écouter, et passe la soirée à envoyer à son père le sourire de sa figure amoureusement renversée, toutes les fois qu’il a couru des dangers ou s’est battu avec des punaises.

Puis, le café est remplacé sur le tabouret-table par quatre grands pots de confitures de Constantinople, confitures de bergamote, de fleurs d’oranger, de roses, et d’une sorte de mastic blanc, vous mettant dans la bouche le pays qu’on a dans l’oreille.

Soirée charmante, prolongée jusqu’à deux heures du matin, où nous trouvons toutes les douceurs de la famille mêlées à tous les chatouillements de l’exotique.

22 mai. — Maintenant il n’y a plus dans notre vie qu’un grand intérêt : l’émotion de l’étude sur le vrai. Sans cela l’ennui et le vide.

Certes, nous avons galvanisé, autant qu’il est possible, l’histoire, et galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit plus rien. Nous nous faisons l’effet d’un homme habitué à dessiner d’après la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l’académie vivante — ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa tripe palpitante.

25 mai. — Nous allons déjeuner à Trianon en bande avec la princesse Mathilde. La vie est bizarre. Nous ne croyions guère, quand nous sommes venus ici chercher les pas de Marie-Antoinette, déjeuner un jour avec une Napoléon, dans le décor de chaumière que lui dessina Hubert Robert.

Toutes les fins de repas où il y a des femmes, vont à des causeries sur le sentiment, sur l’amour. Et la princesse a demandé à chacun ce qu’il aimerait le mieux avoir d’une femme comme souvenir. Chacun a dit sa préférence : l’un, une lettre ; l’autre, des cheveux ; l’autre, une fleur ; moi, un enfant : ce qui a manqué me faire jeter à la porte.

Alors Amaury Duval, avec le petit œil souriant et battant la chamade, qu’il a lorsqu’il parle des choses d’amour, a dit que tout ce qu’il avait toujours aimé et désiré d’une femme, c’était le gant, l’empreinte et le moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. « Vous ne savez pas, ajoutait-il, ce que c’est, de demander, en dansant, un gant à une femme qui vous le refuse… Puis une heure après, vous la voyez au piano, elle ôte ses gants pour jouer quelque chose… vous restez l’œil fixé sur ses gants… Alors elle se lève et les laisse tous les deux… Vous ne voulez pas les prendre… et puis une paire de gants n’est pas un gant… On va s’en aller… la femme revient et n’en prend qu’un de ses gants… Alors à ce signe qu’elle vous le donne, vous êtes heureux, heureux ! »

Amaury Duval a dit cela bien joliment.

— J’ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs d’art et fileurs d’esthétique, que j’aie encore entendus.

Il était curieux parlant de lui, nous disant qu’il ne savait rien, pas un mot de la peinture, que jamais il n’avait travaillé d’après nature, qu’il n’avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement, que les choses ne lui reviennent que des années après, — que ce soit de la peinture ou de la littérature.

Il affirmait que ses livres du Sahara et du Sahel avaient été écrits dans la réapparition de choses, qu’il croyait ne pas avoir vues, que chez lui c’est toujours de la vérité sans aucune exactitude, que par exemple la caravane du chef avec ses chiens, il l’a vue, mais point du tout en la localité où il l’a mise, et non dans le voyage décrit.

Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les maîtres actuels, c’est de ne pas avoir vécu dans un temps héroïque de peinture, en un temps, où on savait peindre le grand morceau, et il s’échappe de lui le regret de n’avoir pas eu la tradition, de n’être pas un aide, un rapin sorti de l’atelier d’un Van der Meulen.

— Aujourd’hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser à ce magasin qui avait pour enseigne : Au Carnaval de Venise : on y vendait des bonnets de coton.

— Un phénomène de ce temps, c’est que la valeur la plus positive, la plus réalisable, est l’objet d’art. La curiosité est devenue une valeur plus sûre que la rente, que la terre, que l’immeuble.

— Préault, devant lequel nous nous étonnions de la résistance à la fatigue de l’Empereur, dans ses voyages de représentation, de gala, nous dit : « Il a le torse d’un colosse. Ces torses-là ne se fatiguent jamais ! »

— Ces jours-ci, notre femme de ménage se laisse aller à nous dire, ainsi qu’une brute, dont jaillirait une idée intelligente : « Oh ! vous, vous vous creusez la tête pour trouver le mystère de la nature, mais vous ne le trouverez jamais ! »

Le mystère de la nature ! mot énorme par tout le vague que cela me semble remuer dans les idées de cette femme sur nos occupations.

6 juin. — Il nous vient un dégoût, presque un mépris des dîneurs de Magny. Penser que c’est la réunion des esprits les plus libres de la France, et cependant en dépit de l’originalité de leur talent, quelle misère d’idées bien à eux, d’opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs sensations propres, et quelle absence de personnalité, de tempérament ! Chez tous, quelles peurs bourgeoises de l’excessif ! Ce soir, nous avons failli nous faire lapider pour soutenir que Hébert, l’auteur du Père Duchêne — que du reste personne de la table n’a lu — avait du talent. Sainte-Beuve a professé que la preuve qu’il n’en avait pas, c’est que ses contemporains ne lui en avaient pas reconnu.

Ce sont tous des serviteurs de l’opinion courante, du préjugé qui a force de loi, enfin des domestiques d’Homère ou des principes de 1789. Aussi ne parlons-nous plus beaucoup, renfonçant nos idées personnelles sur toutes choses, et dédaignant de les étonner par la propriété personnelle de nos pensées.

— Un trait de collectionneur. Le graveur D…, qu’on vend en ce moment, a laissé sa fille, une grande fille de quinze ans, grandir dans son lit de petite fille de cinq ans : heureusement que c’était un lit de fer, et qu’elle pouvait passer les pieds et les jambes dehors.

16 juin. — Barbizon. Un grand charme d’ici est l’impossibilité de dépenser son temps et son argent.

— Des cris pendant le dîner : c’est une troupe de bohémiens en discussion bataillante avec des paysans de Seine-et-Marne qui les ont amenés ici. Des bras levés qui s’agitent ; un imprésario énorme qui veut mettre la paix avec un patois des Pyramides ; des mères furieuses, leurs marmots chargés sur le dos, dont les colères gesticulantes, mimées, farouches, mêlent des phrases de sang à des malédictions du désert ; un jeune homme de la troupe, en maillot, dont le dos saigne comme d’un soleil de sang, — la scène était poignante, mystérieuse, grandie par la nuit.

Un maire en blouse est venu, lequel naturellement, au nom de la civilisation, a donné raison aux gens du pays, et a défendu la représentation que la troupe s’apprêtait à donner dans une grange.

Tout s’est remballé en vociférant. On a attelé les maigres petits chevaux. Les deux voitures se sont ébranlées, et le roulant magasin des accessoires s’en est allé, les suivant, avec sa grande fenêtre rouge flambante comme d’un feu d’enfer et d’une cuisine d’Altothas, pareille à un œil rouge dans la nuit des routes vicinales.

Comme je revenais, j’avais encore dans la mémoire des yeux le visage d’une des bohémiennes : le visage d’une vierge de grand chemin.

27 juin. — Oisême. Il n’y a de gai, en ce siècle, que les maisons bourgeoises où il y a beaucoup d’enfants. Le château aujourd’hui est triste, gêné, ruiné par les dépenses de vanité. La petite maison seule a les rires et les joies de l’aisance.

Ici sont nos vacances : un endroit où la sécheresse de notre monde est remplacée par l’affection des grandes personnes et par la tendresse presque amoureuse des enfants. Les petites filles vous donnent des fleurs, vous mordent et vous embrassent les mains. C’est autour de vous le frôlement adorable de petits animaux et de petits anges, et nous nous laissons aller à redevenir enfants avec ces enfants. Il est si bon, au milieu de cette nerveuse et tourmentante carrière, de s’oublier un instant, et de bêtifier comme des gens qui ne font pas métier d’avoir de l’esprit !

Hier soir nous avons eu le baptême d’une poupée, un joli petit tableau, dont un peintre de scènes familières, à la façon de Knaus, aurait fait une drolatique et fraîche procession.

Toute la maison avait été réquisitionnée. Le père, en suisse d’église avec une vieille hallebarde, dans une veste Louis XV, fleur de pêcher, et sur le ventre un gilet de soie à astragales jaunes comme les gilets des tableaux de Largillière. Le domestique costumé en bedeau au moyen de toutes les serviettes de la maison. La plus grande demoiselle ayant pris un chapeau et un châle à sa tante, et jouant une mariée de province. La cadette dans le cotillon, le tablier, le fichu, le petit bonnet du pays, une vraie miniature de nourrice chartraine, portant le poupon de carton sous une serviette. Enfin, du garçonnet du jardinier, on avait fait un petit curé, qui avait passé une chemise de nuit sur un jupon noir de la gouvernante, et qui, avec un morceau de taffetas noir pour rabat, sa mine rose, ses cheveux en bourre de soie blonde, ressemblait à ces jolis abbés en porcelaine de Saxe.

Il y a eu des boîtes de dragées lilliputiennes, et pour l’inscription des noms du baptisé, on a ouvert au hasard, dans un immense volume du Musée de Florence, à une page où se trouvait une académie d’homme. Les grandes personnes ont ri, et les petites aussi de confiance.

— En revenant du château de Villebon avec les Marcille… Comme ce temps d’Henri IV semble le fils d’un père prodigue ! Les grandes folies, les grandes dépenses, les grandes magnificences intérieures du temps de François ier sont remplacées par des appartements sobres, des châteaux sévères, des salles nécessiteuses, des chambres à faire des comptes, enfin de petites bastilles de bourgeois serrés, à l’image de Villebon.

Cela semble le palais de l’Économie, que ce château, où est mort l’auteur des Œconomies royales.

— C’est un mot divin de mère, que le nom donné par Mme Marcille à sa petite chérie de Jeanne. Elle l’appelle : « Ma Jésus. »

— L’homme demande quelquefois à un livre la vérité ; la femme lui demande toujours ses illusions.

Paul et Virginie : c’est la première communion du désir.

3 juillet. — Chez Magny. Renan contait, ce soir, que Boccace dit quelque part être en adoration devant la couverture d’un Homère qu’il a dans sa bibliothèque, et dont il ne peut comprendre un mot. Il est en extase devant le dos et le nom du volume. Les religions littéraires ressemblent aux religions. Il y a, chez presque tout le monde un respect, admiratif pour le beau qui ne leur parle pas leur langue. L’homme veut du paraphagaramus.

— Les vengeances du peuple contre les riches : ce sont ses filles.

Il y a de singuliers martyrs du kant. Ma voisine de table d’hôte m’avoue, avec des regrets qu’elle ne dissimule pas, qu’elle n’a jamais mangé d’écrevisses bordelaises, parce que son mari trouve que c’est un manger de lorette.

— Pour haïr vraiment la nature, il faut naturellement préférer les tableaux aux paysages et les confitures aux fruits.

— Il existe des auteurs qui sont antipathiques autant que des personnes. Ils vous déplaisent à les lire comme si on les voyait.

8 août. — Thierry nous racontait que Ponsard, le soir de sa lecture (le Lion amoureux), avait assisté au Supplice d’une femme, et qu’à la fin, il s’était mis à dire : « Il y a de la vie dans cette pièce-là, il n’y en a pas dans la mienne. » Puis il s’était pris à pleurer comme un enfant. Pauvre homme ! ces larmes-là, c’est ce qu’il laissera de mieux.

— La description matérielle des choses et des lieux n’est point dans le roman, telle que nous la comprenons, la description pour la description. Elle est le moyen de transporter le lecteur dans un certain milieu favorable à l’émotion morale qui doit jaillir de ces choses et de ces lieux.

Dimanche 13 août. — Nous arrivons, en plusieurs voitures, à Saint-Gratien, où la princesse nous a invités à passer quelques jours. Autour de la table du déjeuner sont le comte Primoli et sa femme, Nieuwerkerke, le vieux Giraud et son fils à la tête frisée, à la fine figure de Méphistophélès, Baudry, Marchal, Hébert qui a quelque chose d’un fumiste de l’idéal, Saintin, Soulié, Arago, dont l’anémie met en ce moment une sourdine à sa blague amusante.

On cause de la pièce des Deux Sœurs, jouée hier, et absolument chutée, et que la princesse, dans un sentiment de bienveillance pour Girardin, soutient mordicus, et contre tous, être un succès…

Après déjeuner on passe dans la vérandah, et on attelle le vieux Giraud à l’album de caricatures. La princesse, accotée au bras du canapé, sur lequel il est assis, rit la première, en regardant par-dessus sa tête, rit de la charge d’Arago, écrasé sous une légion d’honneur gigantesque, de la charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de sa large face, de la charge de nos deux profils reliés par une seule plume.

Puis en troupe, on va au lac, à ce chalet joujou, garni de sa féerique batterie de cuisine en bois, à ce bord de l’eau, meublé des grandes étagères, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de canots, de yoles, de patins, et près duquel se dresse le pavillon de l’embarcadère, tout tapissé et remuant de plantes grimpantes. Et l’on se partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins et le grand canot de la princesse…

En abordant, on trouve les deux décorés du jour, mandés par dépêche télégraphique : Protais et Boulanger, que la princesse place à ses côtés, à dîner, après leur avoir attaché elle-même la petite croix de diamant, qu’elle a l’habitude de donner aux amis décorés par son influence.

Le soir, dans le grand salon, tout le monde s’amuse à feuilleter de grands albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme l’histoire intime et burlesque de la maison, où l’on voit sur une page la princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien Chine, et sur une autre l’immense derrière de l’abbé Coquereau dans un pantalon de bébé, etc., etc., etc.

Lundi 14 août. — Déjeuner où la princesse parle de gens qu’elle voudrait marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouvé un parti qui lui apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d’espérances…

On passe dans l’atelier aux portières algériennes, au papier grenat velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d’immenses palmes croisées. Dans un coin sont encadrées les mentions obtenues par la princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d’un panneau faisant partie d’une décoration à personnages du Directoire, qu’il exécute pour l’escalier du château.

Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur le jardin, et la princesse se met à peindre l’une d’elles, pendant deux heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. À côté de la princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les Mémoires de Mlle de Montpensier, et derrière la princesse, Hébert lave une aquarelle d’après l’Italienne qu’elle peint.

L’Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de ces campagnardes étrusques, où reste comme la marque d’un grand passé : femmes qui, tout peuple qu’elles sont, restent des reines de nature. Toutefois en son immobilité et son inexpression de marbre et de modèle, de temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hébert, animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent, un moment, dans la bouche une voix de musique.

Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la princesse rabroue en riant et en grondant.

La femme de chambre apporte un nœud de diamant que la princesse a commandé, ces jours-ci, et en fait voir la beauté, en le détachant sur le noir de son tablier. Giraud de prendre le menton de la femme de chambre, disant sur le ton d’un marquis de théâtre : « Agaçons la soubrette. » Sur quoi la princesse crie : « Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller, vilaine ordure ! » Et le travail reprend, sérieux, acharné, coupé de dépêches télégraphiques jaunes, que la princesse déchire à mesure et roule en boulettes.

De ces journées d’art, se lève je ne sais quoi de pareil au charme de l’atelier d’une princesse italienne de la Renaissance, qu’auraient égayé des calembours de Carle Vernet.

La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme de Fly ne pas vouloir l’abandonner à nous autres, disant : « Mais qu’est-ce qu’elle croit que nous allons faire ? » et sur la route de Montmorency, elle nous conte l’hôtel qu’elle rêve : un rez-de-chaussée avec un immense atelier au milieu, éclairé par le haut ; et tout autour une colonie d’une dizaine de nous, logés dans de petites maisonnettes.

Au dîner, à propos d’un mot de je ne sais qui, la princesse s’emporte contre l’antiquité, la tragédie ; et déclare n’aimer, ne sentir, ne comprendre que le moderne, — et semble avoir pour tout le classique l’horreur d’un écolier pour un pensum.

Le soir, Chesneau vient remercier la princesse de sa croix. Dans la journée, elle m’avait demandé si Flaubert était décoré, et comme je lui répondais qu’il ne l’était pas, et que ce serait un honneur pour le gouvernement de le décorer, elle s’est écriée : « Je n’en savais vraiment rien ; si j’avais su ça, je l’aurais demandé directement ; mais je le savais si peu, que, l’autre jour, nous nous le demandions avec Charlotte. »

À onze heures et demie, les hommes sont montés causer et raconter des histoires chez le vieux Giraud jusqu’à deux heures du matin. C’est l’habitude de la maison.

J’oubliais. La princesse a eu toute la journée une joie enfantine. On lui a apporté sa médaille d’or. Elle veut en faire un bijou, une espèce d’ordre et à la fois un bouquet de côté, pour porter dans ses soirées.

Mardi 15 août. — Eugène Giraud nous mène à la maison rustique qu’il possède à Saint-Gratien, une maison inventée dans une grange, et bâtie et décorée de débris moyenâgeux, et où les lierres, la vigne folle, toutes les plantes de liberté, jettent leurs lianes et leur verdure zigzaguante sur le bric-à-brac de l’architecture de l’intérieur. C’est le cottage, le vrai nid d’une lune de miel romantique.

Giraud n’y habite jamais. On a voulu la lui acheter le prix qu’il en voudrait. Il s’y est refusé. Singulier homme, vrai artiste, original qui a passé sa vie à faire des folies comme l’achat de cette maison, comme l’achat de sa grande maison de Paris, folies qui l’ont fait riche sans qu’il y songeât. Vieil habitué de coulisses, honnête noctambule du boulevard, faisant lit commun avec sa femme, dans une coucherie patriarcale, qui a le grand fils au pied du ménage, en travers, sur un lit de sangle.

En retournant au château, nous trouvons la princesse revenant du Te Deum pour la fête de l’Empereur, dont elle a eu la discrétion de ne pas nous parler. Au déjeuner, il est question des nominations de la Légion d’honneur, passées au Moniteur. À ce propos, Giraud trouve qu’il y a des croix qu’on aurait dû donner, et, poussé par la princesse, finit par prononcer le nom de Carpeaux, déclarant que ceux qui la méritent le plus, sont ceux à qui on la fait le plus attendre.

La princesse, qui a la voix nerveuse et le rire strident d’une femme qui a éprouvé quelque contrariété, la princesse s’emporte, et avec une sorte de colère, soutient que les gens de talent ont le temps d’attendre, qu’il ne faut pas les combler, qu’à force de récompenses, on les endort, qu’il faut qu’ils aient quelque chose à espérer. Giraud ne démord pas de sa proposition, et la soutient, nettement, bravement, carrément.

Quand on l’entend parler ainsi, l’estime vient pour cet homme qui passe pour un courtisan, et qui, dans cette maison, gardant toutes les libertés de la discussion, fait à tout moment passer la voix de la vérité sous le couvert de la blague.

Il pleut, Giraud est parti. La princesse travaille à l’atelier. Elle a repris un portrait commencé, un portrait aux trois crayons de la princesse Primoli, qui pose avec ses beaux et bons yeux, ses noirs cheveux luisants, ses dents blanches, toute la ronde bienveillance de son visage, qui a l’air chatouillé d’envie de dormir.

Hébert, assis derrière la princesse, sans toucher un crayon, préside au travail, et c’est à tout moment : « Faites donc cela avec la main morte… Indiquez ceci comme cela… Mettez de la sauce là… je sais bien, vous ne voulez pas vous salir les doigts ? » — « Si Monsieur ! » répond la princesse. Une leçon coupée de petites révoltes charmantes et de bougonnements pleins de grâce, au milieu de laquelle tombe soudainement une envie de manger du cocomero.

Et voilà les figures des deux femmes entrant dans ces tranches roses bordées de vert, qui leur laissent aux joues comme du fard mouillé, et où çà et là, un pépin noir fait une mouche.

Les trois chiens ronflent dans leur panier, et toujours des dépêches, et un travail, par ce jour de fête, comme si la princesse avait à gagner sa vie, et attendait pour dîner le prix de son portrait.

Cela dure presque jusqu’à six heures et demie, où chacun va passer l’habit du dîner. Au second service, on annonce la fanfare d’Ermont. « Dites que je suis couchée et que j’ai la migraine, » fait la princesse. On passe du champagne, et la princesse levant son verre : « À la santé du tyran ! » comme dit Giraille….

Et l’on cause peinture et commandes. Hébert demande à la princesse conseil à propos d’un travail que sollicite de lui la Païva, qui est venue un jour l’enlever dans son atelier. La princesse est fort indignée qu’un peintre, de la valeur d’Hébert, travaille pour une pareille femme, et lui dit :

— « Une drôlesse comme ça, protéger l’art… Mais vous ne pourriez pas seulement mener chez elle votre mère voir vos peintures !

— Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hébert, en se défendant mollement.

— C’est que pour moi, c’est bien simple ces questions-là, reprend la princesse, vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c’est gratis, mais du moment qu’il y a de l’argent… Est-ce que vous ne pensez pas comme moi ? » dit-elle brusquement à Soulié, qui soutient cyniquement qu’un artiste comme Raphaël aurait travaillé pour n’importe quelle femme de son temps, et finit par s’écrier : « Moi je n’ai pas de principes ! »

Cette déclaration fait lever la princesse, qui se retournant, prête à sortir, nous souhaite le bonsoir, en nous jetant : « Vraiment, avec vos indulgences si je revenais au monde, vous me feriez désirer, Messieurs, d’être une femme à tempérament, une gueuse ! »

Nous remontons avec Hébert qui nous parle de Rome, de l’Académie, des lignes de la campagne de là-bas avec une voix amoureuse et émue d’un homme qui y aurait là, la patrie de son talent, de ses goûts, de ses bonheurs. Comme nous causions, un grand laquais m’a apporté de la part de la princesse une pommade quelconque pour un rhume de cerveau. La princesse a beaucoup de ces gentilles attentions, de ces petites façons de vous dire qu’elle pense à vous.

Mercredi 16 août. — Arrivent ce matin, à déjeuner, le ménage Benedetti, et le médecin du prince Napoléon, qui vient de couper à la princesse une petite verrue qu’elle avait sur la paupière. On cause santé, et comme quelqu’un fait à la princesse compliment de sa belle santé, elle dit : « Oh ! moi, je n’ai jamais été malade. Sauf une scarlatine, jamais rien de rien, jamais de sangsues, de vésicatoires. Je ne connais que l’huile de ricin et l’eau de Pulna. »

Dans l’omnibus qui nous a ramenés à Sannoy, nous repassions ces trois journées. Nous jugions la princesse. Nous trouvions que peu de bourgeoises mettraient autant de bonne enfance dans leur amabilité. Nous revoyions, dans la princesse, une maîtresse de maison plus attentive aux gens qu’elle invite, et les distinguant plus délicatement, que presque toutes les femmes du monde que nous avons vues jusqu’ici. Nous pensions à cette liberté, à ce charme de brusquerie, à cette parole passionnée, à cette langue colorée d’artiste, à ce sabrement des choses bêtes, à ce mélange de virilité et de petites attentions féminines, à cet ensemble de qualités, de défauts même, marqués au coin de notre temps, et tout nouveaux dans une Altesse, — et qui font de cette femme le type d’une princesse du XIXe siècle : une sorte de Marguerite de Navarre dans la peau d’une Napoléon.

19 août. — La joie de voir bientôt notre pièce jouée, un peu mêlée de tressaillement et d’angoisse, et même cette joie légèrement atténuée par l’approche trop rapide de la réalisation de la chose, qu’on aimerait mieux continuer à sentir devant soi, à sentir à l’horizon.

28 août. — 30, rue du Petit-Parc, avenue de l’Impératrice. M. Bressant ? Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de Bressant, où la jeunesse de l’acteur est peinte fatalement, avec des empâtements blafards, et je ne sais quel air sinistre d’Hamlet chez M. Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d’une élégante femme, portant des armoiries à la ceinture… Bressant entre, commence par refuser le rôle, nous dit que les autres rôles sont superbes et mettent le sien au second plan, qu’il y a longtemps qu’il n’a joué, qu’il veut créer quelque chose, et que notre rôle ne lui semble qu’un rôle de confident. Là-dessus, comme nous nous levons, en lui témoignant tous nos regrets, il s’écrie qu’il voudrait bien nous rendre service, qu’il a peut-être lu le rôle d’une manière superficielle, qu’il le relira et qu’il verra…

Je commence à m’apercevoir que les comédiens sont comédiens chez eux. Leur habitude est de commencer par dire : non. Ils aiment à se faire prier et veulent se faire obtenir. Il me semble que j’entre dans un monde de diplomatie particulière, où la parole est donnée à l’acteur pour déguiser l’envie qu’il a d’un rôle, la crainte qu’il a de le voir aller à un autre.

Rue du Petit-Parc, 32. C’est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c’était une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d’avoir pris le rôle.

Ici, c’est un autre intérieur, de petites pièces, des meubles de damas, des gravures consacrées : la Vierge à la Chaise, Napoléon ier, des photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d’un portrait de femme. Entre les rideaux on aperçoit un jardinet à tonnelle de marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une élégante chemise de nuit.

Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait l’étonné, dit qu’il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parlé, que ses camarades l’ont assuré qu’on avait engagé un amoureux, qu’il pensait que c’était pour ce rôle. Comme nous insistons sur la valeur du rôle, il nous dit qu’à la lecture, il n’y a pas fait attention, qu’il était tout à la pièce, qu’il est impossible qu’il joue un rôle de dix-sept ans. Nous voilà forcés de le prier. Il veut bien nous dire qu’il réfléchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout…

Un étonnement nous est venu de la laideur, chez eux, de ces hommes qui représentent l’amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits comme grossis et déformés par la mimique théâtrale, leurs narines larges et dilatées.

À quatre heures, nous allons raconter à Thierry, nos visites à Bressant et à Delaunay. Le diplomate, presque ecclésiastique qu’il y a en lui, laisse percer de ces comédies une sourde colère. Et sa voix, si onctueuse, prend un petit tremblement rageur : « Comment ! Delaunay vous a dit… Mais je lui ai racheté son congé précisément, pour l’avoir au mois de septembre… Voyez-vous, ici, rien n’est vrai… Ce qu’on dit n’est pas vrai… Le mensonge même n’est pas vrai… Oui, oui, rien n’est vrai ici ! »

Dîner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Soulié nous confirment l’annonce de l’Indépendance belge. Nous devions être décorés le 15 août. La princesse l’avait demandé directement à l’Empereur, sans nous en parler, et nous avait invités à passer la fête chez elle, pour nous faire la surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchés, et véritablement reconnaissants à la princesse de cette pensée de cœur, que nous n’aurions pas connue sans l’indiscrétion de ses amis.

Notre croix est remise au mois de janvier, où nous devons être décorés en compagnie de Taine et de Flaubert.

29 août. — Encore à table, nous causons de nous, après dîner… Je n’ai pas les mêmes aspirations que l’autre de nous. Lui, sa pente, s’il n’était ce qu’il est, ce serait vers le ménage, vers le rêve bourgeois d’une communion d’existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionné tendre et mélancolique, tandis que moi je suis un matérialiste mélancolique… Je sens encore en moi, de l’abbé du XVIIIe siècle, avec de petits côtés cruels du XVIe siècle italien, non portés toutefois au sang, à la souffrance physique des autres, mais à la méchanceté de l’esprit[6]. Chez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est né en Lorraine : c’est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire dans un autre siècle, avec la non-déplaisance des coups et l’amour de la rêverie. Moi je suis un latin de Paris… moi, je me vois plutôt dans des affaires de chapitre, des diplomaties de communautés, avec une grande vanité de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l’ironie. Est-ce qu’il y aurait chez nous une naturelle prédestination de l’aîné et du cadet, comme elle fut sociale autrefois ? Nous découvrons cela pour la première fois.

Au résumé chose étrange, chez nous, la plus absolue différence de tempéraments, de goûts, de caractère, et absolument les mêmes idées, les mêmes sympathies et antipathies pour les gens, la même optique intellectuelle.

30 août. — C’est décidément plus difficile de distribuer une pièce que de composer un ministère. Ce qui me paraît dominer chez l’acteur, ce n’est pas le désir d’avoir un beau rôle, c’est d’empêcher un camarade de l’avoir.

31 août. — Bressant a pris le rôle de Got. Nous allons chez Got pour tâcher d’obtenir qu’il joue le rôle de Bressant. Nous le trouvons aujourd’hui en débraillé, en pantalon de toile bleue, en vareuse d’ouvrier. C’est un autre particulier que les autres. Rien de réservé, de diplomatique. S’il joue quelque chose, c’est plutôt la rondeur. Il s’invite sans façon à déjeuner chez nous pour le lendemain, cause de notre pièce, des rôles non distribués, du péril de tomber dans le babouin, si nous n’avons pas Mme Plessy, etc., etc.

1er septembre. — Got vient déjeuner chez nous. C’est un acteur qui a fait ses classes et qui a l’air d’arriver de la campagne avec une gaie figure de vicaire de village et de madré campagnard. Il a une gaîté de sanguin, le rire large, ouvert, communicatif.

On sent en lui l’acteur qui voit, qui observe, qui est à la recherche de types, de caractéristiques silhouettes humaines : il nous dit, sans savoir dessiner, jeter très bien le mouvement d’un bonhomme sur le papier. Comme nous lui parlions de la mystérieuse cristallisation du rôle d’un auteur dans la personne d’un acteur, il nous confesse le composer d’abord avec la pensée de l’auteur, en y entrant entièrement, — c’est pour cela qu’il ne crée jamais sûrement un rôle dans une pièce d’auteur mort, car pour lui, avec l’auteur, le rôle meurt. — Il faut qu’il entende l’auteur lire et expliquer le rôle dans son mouvement à lui. Puis, dit-il, quand il a le bonheur de pouvoir raccorder la pensée de l’auteur avec un type vivant qu’il a en vue : c’est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par exemple, son type vivant a été Jean Macé, avant qu’il fût un homme rangé.

Sur le nom de Mme Plessy prononcé par moi, il nous fait d’elle un portrait de forte mangeuse, d’une femme qui dévorerait un dindon. « Oui, dit-il, après des pièces, elle a des paresses, des langueurs de créole. Tout à coup son œil s’allume et elle s’écrie avec une bouche humide : “Mon Dieu ! que je mangerais bien un peu de bœuf à l’huile !”

« Ah ! vous allez avoir de rudes répétitions, continue-t-il, des répétitions de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voilà un joli mot de Mlle Mars ; au milieu de répétitions qui n’en finissaient pas, elle s’écria : “Ça ne m’amuse pas plus que vous autres, mais je ne vomis pas encore assez mon rôle !” »

Comme tous les hommes d’un talent moderne et vivant, il a le goût d’écouter dans la rue, sur les impériales des omnibus, et il nous conte ce dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune gourmandant le plus vieux : « Elle se fichait de toi, cette femme ! — Je l’aimais. — Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville ! — Je le savais… cette femme-là, vois-tu, je lui aurais mangé le délivre ! »

Et nous voici avec Got à attendre, aux Français, Thierry qui est allé lire notre pièce à Mme Plessy et essayer de la décider à jouer son premier rôle de mère. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur mélancolique de tous les ours, un homme si attristé de toutes les tragédies infiltrées en lui, qu’il rêve toutes les nuits que son ménage est dans un cachot, et assailli à tout moment, à propos de ces tragédies, d’incidents comme celui-ci : il vient de recevoir une lettre d’un malheureux qui lui écrit d’un lit de la Charité, qu’il a un pistolet sous son traversin, pour se brûler la cervelle, si sa pièce n’est pas reçue.

Ces histoires coupées d’esquisses drolatiques par Got des gens passés et présents du Théâtre-Français, et qui comparait l’attitude d’Empis, devant les cotillons de la Comédie-Française, à celle d’un dindon mis en présence d’un œuf en plâtre.

Là-dessus Thierry entre, fatigué, éreinté, les cheveux pleurant sur la face, les yeux coulés dans les joues, pareil à la peinture d’un christ byzantin, très fatiguée. Mme Plessy se décide, non sans hésitation, à jouer, mais elle exige une excellente composition.

Dans cette fatigue d’émotions perpétuelles, assis sur une chaise du boulevard, après dîner, la réalité des passants, des choses, du boulevard, perd de son relief, et tout prend à nos yeux des effacements de rêve.

Samedi 2 septembre. — La loge de Got : un divan qui fait le tour de la pièce couvert en algérienne, une grande natte par terre, trois étagères, une sorte de panoplie faite avec des sabres, des épées.

Ce soir, Got en s’habillant, nous raconte ses débuts. Lorsqu’il a commencé à répéter, il avait encore son habit de troubade sur le dos ; il était caporal. Il nous parle de sa première création, de la création de l’abbé dans Il ne faut jurer de rien, rôle qui lui échut à la suite du refus de tous les sociétaires. Musset aux répétitions l’y trouvait détestable et ne se cachait pas de le lui dire. Il voulait qu’il le jouât en soutane, et Got précisément, à cause des circonstances, ne voulait le jouer qu’en lévite.

Cette altercation entre l’auteur et l’acteur se termina par cette phrase de Musset : « Au fond je m’en f…, puisqu’on se tire des coups de fusil ! » C’était le 22 juin 1848.

3 septembre. — … Aujourd’hui la princesse a été d’un révolutionnarisme terrible ; au milieu du monde académique qu’elle avait à dîner, elle a déclaré tout haut et violemment qu’elle préférait un vase japonais à un vase étrusque… Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui déborde d’esthétique passionnée. Le beau pour lui est toujours la nature : le beau trouvé comme le beau à trouver… Et encore pour lui le corps humain actuel, dans les beaux échantillons, offre d’aussi beaux modèles que la Grèce. Il y a encore des athlètes : ainsi ce cent-garde qui fait un trou à une pièce de vin, et la boit en la tenant au-dessus de sa tête.

Pour Carpeaux comme pour tous les gens de talent et d’avenir de ce temps-ci, il n’y a pas d’idéalisation du beau, il n’y a que sa rencontre et sa perception. Bref, c’est un artiste capable de faire un croquis en omnibus, — ce dont le blague, comme un imbécile qu’il est, un membre de l’Institut qui est là.

Ce Carpeaux : une nature de nervosité, d’emportement, d’exaltation, ce Carpeaux : une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles changeant continuellement de place, et avec des yeux d’ouvrier en colère : — la fièvre du génie dans une enveloppe de marbrier.

6 septembre. — 8, rue des Saints-Pères, chez Mme Plessy. Nous allons la remercier. Elle allait sortir. Elle a son chapeau sur la tête. Une poignée de main vive, des paroles animées, des gestes de passion. La voix perlée du théâtre, perdue, emportée dans la chaleur des entretiens émotionnés. J’ai rarement vu la vie se dégager aussi électriquement d’une femme.

Elle nous a dit ce joli mot : « C’est le premier rôle de maman que je joue… après cela, elle est si coupable ! »

11 septembre. — Relecture de notre pièce aux acteurs. Maintenant qu’on a décidé Got à prendre le rôle de Bressant, Mme Plessy à remplir un rôle de mère, maintenant qu’il y a eu pour engager les uns et les autres à jouer, plus de démarches, de courses, de diplomatie dépensée que pour un traité de paix, — voici Delaunay — le personnage sur lequel repose toute la pièce — qui refuse son rôle, non qu’il se plaigne que la pièce soit mauvaise ou le rôle déplaisant, au contraire ; mais il le déclare trop jeune pour lui. Il faut par malheur que, le matin même, le Constitutionnel l’ait trouvé trop vieux dans Damis, et d’ailleurs, ainsi que tous les jeunes premiers dont la coquetterie est à rebours, il aspire aux rôles plus vieux que son âge, au rôle du Misanthrope. Au fond il semble qu’il veuille avoir la main forcée, de façon à être couvert par un ordre ministériel.

Tout philosophe qu’on peut être, et quelque raisonnement qu’on se fasse, cette continuité d’exigences, de prétentions, d’importances, de vanités d’acteurs, vous agace à la fin jusqu’à l’impatience. Et c’est que cela vous arrive de tous côtés, des petits comme des grands. La petite Dinah me demande assez maussadement d’ajouter dix jolies lignes à son rôle, et Lafontaine me témoigne un peu de mauvaise humeur d’avoir été ouvrier dans le passé de M. Maréchal.

13 septembre. — Il est pour les auteurs un empoisonnement, un empoisonnement, où chaque jour apporte sa petite dose de poison : c’est la vie au milieu de gens pleins de doute, prêtant au succès d’une pièce les hasards du jeu, et défiants naturellement d’un début, et par les demi-mots, les sous-entendus, les consolations par avance même du four futur, vous glaçant petit à petit, et qui arrivent à vous donner une certaine défiance de l’œuvre, dans laquelle vous aviez une foi entière.

Il y a dans tout ce monde des acteurs une impersonnalité qui inquiète. Ils n’ont pas l’air d’être quelqu’un, mais les personnages qu’ils travaillent à être. Il y a chez ces êtres une habitude de changer de peau, qui ne laisse pas en eux un bonhomme sur lequel on puisse mettre la main. Le tréfonds de leur pensée et de leur conscience ne vous apparaît pas.

14 septembre. — Delaunay refuse décidément son rôle, et avec le refus de son rôle, la pièce a l’air de devenir impossible. La pièce se désagrège, et, comme nous dit Thierry, « cette maille qui part, fait partir tout le bas du filet ».

Une journée où on se promène avec du désespoir. Nous traînons nos pieds dans les feuilles mortes du jardin des Tuileries, sans vision des choses ni des gens, de l’amertume plein la bouche.

15 septembre. — Eh bien ! vieil ami, on nous a dit que tu étais un peu souffrant ?

— Ah ! vous savez, on est bête !

Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouillées par de l’oppression de poitrine, par une émotion qui monte et met des larmes dans ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.

Puis essayant comme de se railler : « Je lui avais bien dit : On ne tue pas seulement un homme avec un coup de pistolet… chaque fois que ça me revient, depuis deux mois… c’est comme une aiguille à tricoter qui me passe là — et il se touche la poitrine à l’endroit du cœur. — Je viens de voir le docteur… Je lui ai tout dit… dans ces choses-là, vous comprenez, il faut tout dire… Ah ! un fort saisissement que j’ai eu… C’est que ç’a été si brusque… Je l’avais quittée le mardi… Elle m’a écrit le mercredi… et le dimanche ses bans étaient publiés… Il n’y avait rien eu entre nous, la dernière fois… Seulement en s’en allant elle m’avait montré son chapeau… c’était sans doute son chapeau pour se marier… Mon Dieu, quand elle m’avait parlé de se marier, je l’avais toujours engagée à le faire… mais ça a été trop prompt… Puis ces derniers jours aussi, elle m’avait dit — oui, j’en ai été frappé : — “Je croyais n’avoir que cela, j’ai tel âge…” Elle l’avait vu, son âge, sur l’acte de naissance, qu’elle avait fait venir pour son mariage. »

Ainsi il va se raccrochant à chaque petit souvenir, en en dégustant l’amertume, avec une voix qui à tout moment sombre dans de l’émotion, pendant que du jaune lui monte dans le teint.

Le soir, après dîner, il nous dit : « Les *** étaient retournés en Italie. Je n’avais plus personne, mon fils était en pension… Dans mes rêves creux, je demandais à Dieu une femme pour la protéger, pour être un intérêt dans ma vie… Quand je reçus sa lettre, mes vœux étaient exaucés… Je la voyais, tous les quinze jours, dans un hôtel… jamais chez moi ni chez elle. Je m’étais défendu de jamais aller chez elle, de peur d’être jaloux… Je voulais ne pas l’être, ne rien savoir… Tous les quinze jours, j’arrivais le premier… Les femmes, vous savez, ça se fait toujours attendre… On me donnait mon journal… Il y avait du feu… Je lisais en l’attendant… Elle arrivait, elle ôtait son chapeau… Je lui disais : “Qu’est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue… dites-moi tout…” Elle me le racontait longuement… Puis elle me demandait des renseignements sur des choses qu’elle n’aurait pas osé demander à d’autres… Je lui donnais des livres à lire… Nous causions sur ce qu’elle avait lu… Elle me disait souvent : “Vous ne savez pas, je ne dis pas l’amour, mais l’attachement que j’ai pour vous…” Nous déjeunions… Je passais là, quatre ou cinq heures… Elle s’en allait, je la regardais dans l’escalier…. Qu’est devenu tout cela ?… Il y a deux mois que je n’ai reçu une lettre d’elle. »

Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant : — « Tiens, voilà la dépêche de ma mort, pour mon fils !

— Oh ! vieil ami !

— J’étouffe, non, je ne peux pas surmonter cela ! »

C’est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit cela, avec l’accent d’une vie brisée, d’un homme blessé à mort, qui aurait perdu du même coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une maîtresse. Je ne sais quoi de tragique, de funèbre et de touchant s’échappe de la désolation passionnée de ce vieillard, qui semble ne plus vouloir avoir la force de vivre, et que le délaissement frappe au cœur comme avec une épée.

Comme je lui parlais d’un voyage, en compagnie de son vieux domestique que nous avons baptisé Leporello, le vieil homme a murmuré d’un ton moitié triste, moitié ironique : « Pauvre don Juan que je ferais ! »

Dimanche 17 septembre. — Mérimée vient faire une visite à Saint-Gratien. De gros traits, d’épais sourcils noirs, la forte encolure des hommes d’esprit de Louis-Philippe, le type d’un censeur de collège de province. Comme il désire faire acheter à la princesse une villa à Cannes, il en a apporté les dessins faits par lui : des gouaches criardes rappelant les éruptions du Vésuve encadrées de noir.

18 septembre. — Nous allons voir Camille Doucet à propos de l’affaire Delaunay. Dans l’antichambre le garçon lit la Gazette des Étrangers, et de gras cabotins de province, et des Antony de troupe ambulante attendent mélancoliquement sur les banquettes. Delaunay sort du cabinet de Camille Doucet, qui nous dit avoir tout épuisé auprès de lui sans succès. Delaunay ne veut décidément pas jouer, et demande, pour y être forcé, un procès.

25 septembre. — Nous sommes dans la situation de gens qui font effort, pour tuer le temps, l’anéantir, par de continuels changements de place et de lieux, toutefois pleins de tressaillements à un coup de sonnette, à un bout de lettre aperçu dans notre case, chez le portier.

26 septembre. — On est venu nous dire que le vieil ami se mourait. Déjà !

Nous sommes dans un grand salon, où il y a le vide et le désordre d’un emménagement commencé. Par une glace sans tain, on voit sur une commode une rangée de bouteilles et de remèdes, et dans un lit quelqu’un, qu’on devine couché derrière les oreillers relevés, et à travers ce cadre transparent qui ouvre l’appartement sur la mort, passe et repasse, active et glissante, une sœur de Bon-Secours, noire sous sa coiffe blanche.

Il se meurt. Il a voulu recevoir l’extrême-onction ce matin. Un prêtre de Saint-Augustin a été appelé, et le prêtre là, il n’a pas voulu le recevoir. C’est le prêtre qui a marié la femme qu’il aimait. Est-ce curieux, et ça ressemble-t-il aux inventions d’auteur, les combinaisons dramatiques amenées par les événements de la vie ?

Nous sommes entrés dans sa chambre. Il nous reconnaît. Il nous serre la main avec une main presque encore vivante, et refermant les yeux, nous dit comme avec le dernier soupir de sa gaîté passée : « Castor et Pollux. » Rien de déchirant comme ce suprême sourire d’un homme qui commence à être un mort.

27 septembre. — C’est une agonie horrible, le mourant éprouve un sentiment de vide, si douloureux dans le corps, qu’il demande qu’on le remplisse avec des chiffons, de la viande, avec n’importe quoi… De temps en temps, il supplie Dieu, de le faire mourir. Aux paroles des gens qui le réconfortent, aux discours du médecin il a des gestes d’un abandon désespéré…

28 septembre. — C’est fini. Nous voyons le mort, un foulard noué en turban sur la tête, le drap remonté sous le menton et tombant droit avec une croix sur la poitrine, et dans son profil sculpté par la mort, un calme où il y a presque un souffle et un sourire…

Des ballots noirs sont dans la salle à manger, des ballots au milieu desquels est une demoiselle de magasin de deuil, qui les déficelle, en faisant l’article : « Voulez-vous un châle carré pour les domestiques ?… Désire-t-on une robe de chambre pour la toilette de l’eau… Prenez ceci, c’est très avantageux. » C’est la devinaille de toute une maison, et de la situation, et de l’âge des domestiques, et du degré de douleur à ménager chez les parents, et d’un merveilleux bagou approprié à la qualité du chagrin de chacun.

Aujourd’hui Thierry nous déclare qu’il est impossible de jouer la pièce dans ce moment, qu’il faut la remettre après celle de Ponsard. « Il y a un vent de grève sur le théâtre français, » nous dit-il. Et nous avons cette mauvaise fortune sans exemple à la Comédie-Française, d’être arrêtés, les rôles distribués et acceptés par les meilleurs acteurs de la troupe, les décors faits et essayés, — et cela par la volonté d’un seul acteur qui a reçu notre pièce à boule blanche, et qui joue, tous les soirs, dans Musset, des rôles aussi jeunes que celui, dont il a prétexté la jeunesse pour ne le pas jouer. Du reste, nous savons à peu près le fond de l’affaire. Delaunay nous a dit qu’il jouerait notre pièce, la répéterait le lendemain du jour où le ministère lui accorderait ce qu’il lui avait demandé. Qu’est-ce ? sans doute une position égale à Bressant.

Bref, notre pièce est tuée par ce refus.

2 octobre. — Saint-Gratien… Nous sommes dans le potager. Je vois à la princesse les yeux rouges. Elle vient de recevoir de Girardin la dépêche annonçant la mort de sa fille, très touchée de la tournure : « L’angélique enfant ne dira plus : “Comme j’aime la ‘princesse’ !” »

Dimanche 8 octobre. — Retour de Cernay, d’une assez lugubre auberge de paysagistes, où nous étions arrivés hier, en repassant par Dampierre, le royaume des Luynes : une de ces grandeurs mortes tristes à faire pleurer et qui enversaillent l’âme.

J’ai remarqué, que dans tous les endroits où il y a de vieux monuments d’histoire, il se rencontre plus de vieilles gens qu’ailleurs : les centenaires s’abritent aux vieilles pierres.

10 octobre. — Vraiment c’est une chose injuste qu’on n’ait pas donné à notre corps l’étoffe de notre caractère. Nous voici tous les deux pris de crises d’estomac et de foie, qui se succèdent et renaissent de nos mutuelles anxiétés. Et voilà ces mauvaises nuits de maladie, où sans personne à la maison, le plus valide de nous est à courir le pharmacien, à découvrir un médecin quelconque, à maladroitement et fiévreusement chercher à faire du feu avec de la braise dans un fourneau — avec une vague terreur et qu’on ne se communique pas, du choléra qui court.

— En notre état de maladie, de souffrance, une espèce d’insapidité de tout, et des impressions pâteuses des choses dans l’esprit comme dans la bouche.

— Tout pourrit et finit sans l’art. C’est l’embaumeur de la vie morte, et rien n’a un peu d’immortalité que ce qu’il a touché, décrit, peint ou sculpté.

20 octobre. — Barbizon, forêt de Fontainebleau. Il y a vraiment du courage à nous, si malingres dans ce moment, d’être venus ici, pour travailler à notre roman (Manette Salomon) ; oui, du courage, d’habiter cette mauvaise auberge, à l’inconfortable accepté par la nature ouvrière des peintres, dans ces chambres sans cheminée, à cette table où l’on est obligé de se jeter sur le gruyère à la fin des repas, et sur laquelle plane la tristesse des fruits secs, assis là cette année : tristesse se mêlant à la sinistre mélancolie des maladies qui commencent à s’y donner rendez-vous.

Il s’y trouve une espèce de fou, un phtisique qui tousse toute la nuit, un malade de la moelle qui fauche d’une jambe. Ce dernier, un nommé Vittoz, qui est un sculpteur, plein de choses et de ressouvenirs de toutes les grandes capitales de l’Europe, parlait ce soir, et très bien, de Sauvage, l’inventeur de l’hélice, qu’il a beaucoup connu.

Il le peint avec ses cheveux blancs, sa barbe blanche, sa belle tournure théâtrale, ses grands gestes dans les habits de la misère, dans son immense redingote bleue, et se détachant, en sa silhouette d’ouvrier stoïque, sur les hauteurs de Ménilmontant, où on le voyait rapporter du marché, son déjeuner et son dîner du lendemain.

Il nous montre ce type d’inventeur sublime volé, volé, volé par tout le monde, volé par Ericsen de sa découverte de l’hélice, volé par Girardin de sa découverte du physionotrace, et vivant, à la fin de sa vie, d’une misérable pension faite par le ministère de la marine, et toujours la tête dans un tas de découvertes, et soutenant en lui la flamme qui fait trouver avec de l’eau-de-vie, — et se préparant aux travaux de la nuit par le jeu enragé de deux ou trois heures de violon.

Il est mort en disant que « c’était vraiment dommage ! » parce que la véritable application de son hélice était dans l’air et non dans l’eau.

31 octobre. — Tous ces temps-ci, c’est une succession de petits accidents hostiles, une conjuration d’ennuis de tous les jours et de toutes les choses ; une série de déveines, les taquineries bêtes et à la fois insupportables d’un enguignonnement… À côté des mauvais sommeils, des malaises de corps, toutes sortes de tracas intérieurs : notre toit, ouvert par les maçons pour une réparation, et la pluie tombant sur nos tapisseries comme dans la rue, et nous faisant relever, toute une nuit, pour décadrer des dessins et les sauver d’un déluge.

1er novembre. — À la porte du petit salon de la princesse, une forme de femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui jappent. C’est la princesse en déshabillé, qui se sauve avec deux femmes en noir. Ces deux femmes en noir étaient la princesse Murat et sa fille Anna, dont la mère venait annoncer le mariage avec le jeune duc de Mouchy.

Après dîner, Sainte-Beuve parle de ses grandes colères à l’Académie — le jeudi — quand il avait les nerfs montés et toutes les susceptibilités hérissées par l’excitation de son article du Constitutionnel. Il avoue que c’est allé, un jour, chez lui, à la suite d’une petite altercation avec Villemain, jusqu’à lui crier qu’il était aussi méprisable que… et à lever son parapluie sur lui. Car il y a toujours un parapluie dans toutes les grandes actions de Sainte-Beuve.

Mérimée vient le soir, et pour la première fois, nous l’entendons causer. Il cause en s’écoutant avec de mortels silences, lentement, mot par mot, goutte à goutte, comme s’il distillait ses effets, faisant tomber autour de ce qu’il dit une froideur glaciale. Point d’esprit, point de trait, mais un tour cherché, une façon de vieil acteur qui prend ses temps, avec un fond d’impertinence de causeur gâté, un mépris affecté de tout ce qui est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour les gens bonnement constitués, s’échappe de cette sèche et méchante ironie, travaillée pour étonner et dominer la femme et les faibles.

C’est ainsi qu’il conte, en épais universitaire au ton léger, cette vieille histoire des Cent Nouvelles, la belle jeune fille de la peste de Grenoble, se repentant, au lit de mort, d’avoir désespéré l’amour de sept ou huit soupirants, et leur en demandant un pardon si vif, qu’ils en meurent et qu’elle en guérit.

Et comme on parle de l’amour et de tous les sentiments complexes qui peuvent y entrer, il raconte l’histoire de son ami Malleville, enlevant une religieuse en diligence, vivant trois jours avec elle, au bout desquels, en apprenant qu’il était protestant, elle éprouva une telle révolution intérieure, que sa digestion fut dérangée. Et de là, passant au méli-mélo de la religion avec ces choses-là, il cite comme un modèle une lettre qu’il aurait bien voulu copier, — un chef-d’œuvre du genre, à ce qu’il dit — une lettre qui commençait par l’invitation à l’amant d’aller au mois de Marie, à la suite un petit sermon, puis une petite infamie à laquelle on l’invitait après, et en post-scriptum un rendez-vous avec quelques jolies polissonneries.

2 novembre. — En chemin de fer pour Bar-sur-Seine. Quatre heures et demie. Une ronde lune jaune. Un ciel presque indéfinissable du plus fin cobalt, d’un bleu pareil au bleu au-dessus des montagnes où il y a de la neige. Les petits tons grillés de l’automne noyés dans une vapeur où se perd la sourde et harmonieuse richesse des valeurs fanées. Les arbres, — une légèreté dorée — apparaissant dans la nuit comme feuilles de brouillard.

— La province dépasse le Roman. Jamais le Roman n’inventera la femme d’un commandant de gendarmerie mettant en vers les sermons du vicaire.

5 novembre. — Je suis enfoncé sous l’édredon de la province. Ma vieille cousine me jette une lettre sur mon lit. Je l’ouvre. C’est Thierry qui m’annonce que Delaunay accepte le rôle, qu’il faut revenir, que la pièce doit être jouée le 1er décembre.

Le théâtre est vraiment une terrible machine à surprises.

Ce soir, le maire d’ici contait cette amusante anecdote. Il est lié avec Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique et le portrait de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.

6 novembre. — … Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un coupé et des volets fermés. On y a fait monter des femmes qui pleuraient dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui étaient posés sur la voiture se sont dépêchés de s’envoler… J’ai lu alors : Service des prisons.

10 novembre. — Enfin nous voici faisant répéter sur la scène, à côté du souffleur assis à une table. À la première répétition nous avons eu encore une terreur. À son entrée, Delaunay ne paraissait pas… On l’a appelé, enfin il est venu…

Ce qui nous frappe surtout, c’est le long ânonnement que les acteurs mettent à dire. Ils commencent à répéter, à réciter un peu comme des enfants. On sent le besoin qu’ils ont d’être serinés, montés, chauffés. Ils tâtonnent l’intonation, ils manquent le geste. À tout moment ils font des contresens à l’encontre de ce que vous avez écrit. Et comme ils vous semblent longs à entrer dans la peau de votre rôle !

Il faut excepter pourtant Mme Plessy, elle seule a l’intelligence véritablement littéraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle a eu immédiatement le sentiment des choses observées, des choses vraies du rôle de Mme Maréchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du cœur, en disant : « C’est étonnant, les hommes, je ne sais pas où ils nous prennent cela ? » Et chez elle, c’est une compréhension si vive, que la traduction est immédiate, intelligente toujours, quelquefois sublime.

16 novembre. — Après les répétitions, dans cette haute salle des Français, on a l’impression de trouver le plafond de son chez soi écrasant, et le sommeil vous ennuie… La nuit vous paraît vide et impatientante, ainsi qu’à un homme qui a quelque chose devant lui qu’il voudrait hâter. On ne vit plus que sa première représentation.

17 novembre. — Rien d’une volupté discrète comme l’ancien cachemire. Toutes les modes actuelles, avec leur tapage, me semblent habiller la femme de scandale : le cachemire me paraît envelopper le mystère et le secret de la femme du monde qui sort de chez son mari, — pour aller à son premier rendez-vous.

Il vous vient dans les répétitions une incroyable irritation nerveuse, produite par tous les remaniements imposés, exigés, conseillés, postulés par l’un, par l’autre. Suppression de ceci, atténuation de cela, changement d’entrée, déplacement d’un chapeau. C’est un tas d’observations, une suite de coupures dans le vif de votre phrase, de votre idée : c’est énervant à la longue comme une amputation faite à coups de canif.

18 novembre. — Quelque chose d’austère au fond dans le théâtre. Les femmes y sont peu femmes. Elles y viennent un peu en tenue d’ouvrage, en brûleuses de maison. Robes et sourires, elles gardent tout, on le sent, pour le public. Nulle coquetterie, à peine de sexe. Rien de donné par elles au roman des coulisses. Pas la moindre intention de trouver là, l’amant ou le caprice. L’affaire de la pièce : rien que cela.

Singulière existence à rebours que cette vie des répétitions. Tout le jour dans de la nuit, dans des ténèbres éclairées par deux quinquets. Une absolue suppression de la vie réelle, du soleil, de l’heure du dehors. En sortant du théâtre à quatre heures, par une fin de jour, on tombe dans la rue, tout hébété et tout désorienté, et on ne sait plus si on vit ou si on rêve.

Une vie bien empoignante après tout, par sa création d’inventions, d’ingéniosités, de toutes sortes de petits détails d’une délicatesse infinie, enfin de tout un art insoupçonné. C’est la recherche et la trouvaille du geste qui est le geste de la parole qu’on dit, la formation des groupes, les communications établies ou brisées entre les personnages, tous les soulignements mis sous les paroles, le naturel à se lever, à s’asseoir, qui demande des dix reprises de la scène : toutes petites choses si absolues, si positives, d’une vérité si flagrante, qu’elles font crier, aussitôt trouvées : « C’est cela ! » — et le mouvement trouvé, une petite émotion de joie passe en vous comme une chaleur.

On ne se doute pas de ce travail, de ce remâchement perpétuel dont ont besoin les acteurs pour se pénétrer de leur rôle. Il leur faut une infiltration quotidienne pendant un mois.

Le seul défaut de Mme Plessy est son instantanéité d’intuition qui ne s’arrête et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu’elle comprend chaque jour quelque chose de nouveau. C’est ainsi qu’elle a joué toute notre pièce de répétitions en répétitions, et morceau par morceau, d’une manière supérieure, mais elle n’était supérieure chaque jour qu’à un endroit, où elle ne l’était plus le lendemain.

19 novembre. — Eugène Giraud nous racontait que Sainte-Beuve, pour se préparer à la charge qu’il en a faite à une soirée de Nieuwerkerke, avait pris l’étonnante précaution de prendre un lavement, afin, disait-il très sérieusement, d’avoir le teint plus frais.

20 novembre. — Perpétuelle émotion que cette vie de théâtre ! Aujourd’hui, quand tout semble gagné, Thierry nous dit que la censure est dans la plus grande animation contre la pièce, qu’elle conclura peut-être à l’interdiction.

22 novembre. — Je sors navré de chez Gavarni. Mlle Aimée me raconte qu’on est dans la misère la plus affreuse, que ce sont tous les jours des scènes effroyables de fournisseurs. Il serait déjà expulsé de la maison qu’il a achetée 260 000 francs, si M. Trélat n’était mort. Par là-dessus des dettes, qu’on croyait éteintes, renaissent. Un menuisier a surgi avec un compte de 15 000 francs pour des fournitures impossibles, pour des portes qui étaient de la pure ébénisterie. Malgré son apparente indifférence, il y a des moments, où Gavarni se rend compte de sa position. Il lui est échappé de dire à Aubert « qu’il ne connaissait pas dans le monde un homme dans une position plus terrible que la sienne » !

24 novembre. — Mlle Rosa Didier a amené aujourd’hui son fils à la répétition, un joli enfant de dix ans, qui dans une figure pâle, a deux grands yeux tout noirs et tout doux. On l’assied auprès du souffleur, et il essaye de répéter de sa petite voix l’engueulement de Bressant. Ça ressemblait à un chérubin qui épellerait, dans le ciel, le catéchisme poissard.

25 novembre. — Aujourd’hui, on répète au trou du souffleur. La pièce commence à être admirablement jouée. Mme Plessy est presque toujours sublime, oui sublime, je ne recule pas devant le mot. Et quelle grande artiste dramatique n’a-t-on pas utilisée ! Quant à la voix de Delaunay, c’est la plus adorable musique que puisse rêver un auteur pour sa prose.

Mme Plessy racontait avoir vu Scribe, dans les derniers temps, manger un mouchoir pendant une mauvaise répétition.

26 novembre. — J’entre chez le libraire France. Un monsieur, qui est là, entend dire qu’il n’y a plus de places pour notre première. Ce monsieur ne connaît pas notre nom, n’a jamais lu un livre de nous. Et il dit : « Si je passais au théâtre, peut-être que… » C’est bien là le monde parisien, ce monde qui a envie de ce qui n’est plus possible.

26 novembre. — La salle pendant les répétitions. Salle dans la pénombre avec des lueurs de lune glissant d’un côté sur les toiles de couverte des balcons et sur les muscles des cariatides des avant-scènes ; au-dessous tout le fond de la salle obscurée, piqué de petits trous de jour cerise, filtrant par les rideaux rouges du fond des loges.

Le lustre, au milieu de ces ténèbres, scintillant de feux prismatiques ainsi qu’un bouquet de pierres précieuses dans une cave, ou comme des stalactites pendues à la voûte d’une grotte neigeuse.

Dans l’orchestre enseveli, sous une vague de toile grise, et éclairé par les deux quinquets à abat-jour de la scène et la lampe du souffleur, le manche d’une contrebasse dépassant la rampe, rayé d’un trait de lumière.

De temps en temps le tournoiement du lustre descendu et le souffle du lampiste dans les verres, donnant la sensation de la sonnerie d’un collier de petit chien.

27 novembre. — En lisant Victor Hugo. Il me semble voir une séparation, un abîme de distance entre l’artiste et le public de nos jours. Dans les autres siècles, un homme comme Molière n’était que la pensée de son public. Il était pour ainsi dire de plain-pied avec lui. Aujourd’hui, les grands hommes sont plus haut et le public plus bas.

— Les formes les plus distinguées et les goûts les plus populaciers peuvent s’accorder chez la femme ; — chez l’homme, non.

29 novembre. — Gavarni nous donne une grande preuve d’amitié en venant à la répétition. Il est très malade. Dans l’escalier, il est obligé de rester assis dix minutes sur la banquette de l’escalier pour reprendre sa respiration. Quand nous l’aidons à remonter en voiture, il est suffoqué à ce point qu’il peut à peine nous parler.

Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet, dans laquelle le ministre Rouher et le maréchal Vaillant nous font l’honneur d’avoir cherché, trouvé un dénouement à notre pièce. Rouher veut que la fille soit seulement blessée, et qu’il reste l’espérance d’un mariage avec l’amant de sa mère. Le maréchal Vaillant en a trouvé un autre à peu près du même goût. Heureusement qu’il n’y tient pas, et, comme militaire, il n’est pas trop opposé au coup de pistolet du dénouement.

On vit tout entier absorbé, dans l’enchantement, le doux enivrement, la musique du jeu de ses acteurs, et la volupté de cela vous fait passer entre les épaules de petits frissons agréables. Puis, quand c’est fini, la répétition vous reste encore dans la tête, dans les oreilles, au cœur, comme une douce émotion mourante.

30 novembre. — En me voyant si près d’être joué aux Français, je commence à croire qu’il pourrait y avoir une providence pour la constance de l’effort et le courage de la volonté.

1er décembre. — … Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle : les enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d’attention, montrant le blanc de leurs petites dents d’en haut, les yeux grands ouverts, qui clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creusé de deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l’attention, le haut des oreilles rouge, contre le blond d’or pâle de leurs cheveux.

2 décembre. — Enfin la sourde inquiétude de ces jours-ci a disparu. La censure a envoyé, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le censeur Planté.

L’impatience de ces jours-ci a fait place en nous à un contentement plein, tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions désireux d’en rester où nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret d’en avoir sitôt fini avec cette douce suspension de la vie réelle dans les répétitions, avec ces délicieuses petites bouffées d’orgueil qui vous passent par le nez, aux bons moments de votre pièce, aux beaux endroits de vos tirades aimées, avec enfin cette perpétuelle et toujours nouvelle attente du mot qu’on sait qui va venir, et que vos lèvres marmottent d’avance.

3 décembre. — Aujourd’hui c’est la répétition en costume. J’entre dans le foyer, et j’y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son costume de Bébé, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le nuage de folle mousseline s’envolant autour d’elle. Il m’a semblé que tous les vieux portraits de ce foyer sévère, les ancêtres de la Tragédie noble et de la Comédie grave, les Orosmanes à turbans et les reines à poignard, fronçaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l’Opéra.

Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d’abord je ne reconnais pas, tant il s’est bien rajeuni par je ne sais quelle préparation magique, et tant il semble n’avoir que les dix-sept ans de Paul de Bréville.

En regardant, en écoutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie de votre création ; en voyant cette scène à vous, et sentant tout vous appartenir là, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les figurants, tout, jusqu’aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle joie orgueilleuse vous remplit de posséder tout cela… Comme public il y avait un curieux public, et tout d’abord Worth et sa femme, sans l’inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde des modistes et des tailleuses célèbres… L’effet de la pièce croît de répétition en répétition. Les acteurs s’étonnent d’eux-mêmes et s’admirent entre eux. Tout le théâtre croit à un immense succès, et la phrase qui court est celle-ci : « Il y a vingt ans qu’on n’a vu, aux Français, une pièce montée et jouée comme celle-ci ! »

5 décembre. — Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques. Visite à Roqueplan. Nous le trouvons déjeunant. Il est tout en rouge, et botté d’espèces de grands mocassins brodés : l’air moitié bourreau, moitié Ojibewas. Il cause hygiène des gens de lettres. Il dit que, dans notre métier, « il faut combattre la déperdition nerveuse, qu’il vient de manger deux beefsteaks, qu’il y a un art de tâter son estomac, de l’entraîner… » Et comme nous lui faisions compliment de sa santé, de sa résistance à l’âge, il soupire : « Oh ! tout le monde a sa maladie. J’ai, moi aussi, mon égout collecteur. Le matin, je graillonne… Ça me nettoie pour la journée. »

De là, été voir le vieux père Janin, qui ne descend plus de son chalet, qui est maintenant, avec sa goutte, critique de théâtre en chambre. Il m’apprend que sa femme s’habille pour aller voir notre pièce. Malgré tout, malgré le féroce éreintement des Hommes de lettres, il nous revient le souvenir de notre première visite à son premier article.

Enfin, nous attrapons l’heure du dîner, et nous allons nous attabler chez Bignon, où nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs, absolument comme des gens qui ont devant eux cent représentations.

Pas la moindre inquiétude. Une sérénité absolue, la conviction que quand même le public ne trouverait pas notre pièce parfaite, elle est si remarquablement jouée, que le jeu des acteurs doit emporter le succès. Nous demandons l’Entr’acte, et lisons et relisons les noms de nos acteurs. Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris où notre nom grouille déjà, et que nous allons emplir demain, respirant comme la première bouffée d’un grand bruit autour de nous. Le théâtre ! nous au théâtre ! et nous pensons à ces petits bouts de rôle, aperçus sur des tables de nuit d’actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le cœur.

Nous arrivons aux Français. Les abords nous semblent assez vivants, assez remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons monté si souvent dans des dispositions d’esprit si différentes. Nous nous sommes bien promis, dans la journée, que si nous voyions, vers la fin de la pièce, l’enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n’être pas traînés en triomphe sur la scène.

Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande émotion bavarde dans tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage : « On a cassé les barrières à la queue ! » Guichard, encore vêtu de son costume de Romain, entre au foyer assez déconcerté ; il a été hué dans Horace et Lydie. Nous commençons à respirer, peu à peu, un air d’orage. Got, sur lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire : « Ils ne sont pas caressants ! »

Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et n’apercevons, dans une sorte d’éblouissement, qu’une foule très éclairée. Soudain, nous entendons qu’on joue. Le lever du rideau, les trois coups ; ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de cœur, nous ont totalement échappé. Puis, tout étonnés, nous entendons un sifflet, deux sifflets, trois sifflets, une tempête de cris à laquelle répond un ouragan de bravos.

Nous sommes dans un coin de coulisse, adossés à un portant, parmi les masques, et, en passant, il nous semble que les figurants nous jettent des regards apitoyés. Et on siffle toujours, et on applaudit aussi.

La toile baisse, nous sortons sans paletot, et nous avons chaud aux oreilles. Le second acte commence. Les sifflets reprennent avec rage, mêlés à des cris d’animaux, à des imitations des intonations des acteurs. On siffle tout, jusqu’à un silence de Mme Plessy. Et la bataille continue entre les acteurs, soutenus par une partie de l’orchestre et presque la totalité des loges où l’on applaudit, et le parterre et tout le poulailler qui veulent, à force de cris, d’interruptions, de colères, de blagues du Petit-Lazari, faire tomber la toile.

« Ah ! c’est un peu secoué ! » nous dit Got, deux ou trois fois. Nous restons, pendant tout ce temps, adossés à notre portant, recevant les bordées de sifflets en pleine poitrine, pâles, nerveux, mais debout, ne bronchant pas, forçant, par notre présence entêtée, les acteurs à aller jusqu’au bout.

Le coup de pistolet est tiré. La toile tombe dans la clameur d’une émeute. Je vois passer Mme Plessy qui sort de scène avec le courroux d’une lionne, rugissant des injures contre ce public qui l’a insultée. Et derrière la toile du fond, nous entendons, pendant un quart d’heure, des vociférations féroces ne pas vouloir permettre à Got de dire notre nom.

Nous sortons à travers les groupes tumultuants remplissant les galeries du Théâtre-Français, et nous allons souper à la Maison d’Or avec le comte d’Osmoy, Bouilhet, Flaubert. Nous y faisons très bonne figure, malgré une crise nerveuse qui nous donne envie de vomir, chaque fois que nous portons quelque chose à nos lèvres. Flaubert ne peut s’empêcher de nous dire qu’il nous trouve superbes ; et nous rentrons à cinq heures du matin, chez nous, las de la plus infinie lassitude que nous ayons éprouvée de notre vie.

6 décembre. — Le chef de claque m’affirme que, depuis Hernani et les Burgraves, le théâtre n’a jamais vu de tumulte semblable.

Dîner chez la princesse, qui est rentrée hier les gants déchirés et les mains brûlantes d’avoir applaudi.

Ma bête de maîtresse, qui a assisté à la représentation d’hier, me disait, cette nuit, qu’elle n’osait plus sortir ce matin, qu’il lui semblait qu’elle avait la chose écrite sur la figure.

7 décembre. — Singulière chose que l’idée fixe ! Ces deux jours-ci, j’ai, toute la journée, des sifflets dans les oreilles. La soirée est presque bonne et les acteurs peuvent un rien jouer, et c’est un vrai rayon que l’embellie qui passe sur la figure de Mme Lafontaine, toute joyeuse, d’entrer en scène sans être sifflée.

9 décembre. — Augier s’étonnait, à la première représentation d’Henriette Maréchal, de n’avoir pas vu la tranquillité faite par l’expulsion de dix ou douze personnes. À celle-ci, ainsi qu’aux deux précédentes, les acteurs ont l’air de se demander ce que signifie cette espèce de tolérance de la police. Coquelin, ce soir à la sortie, me contait qu’aujourd’hui, pendant que les sifflets empêchaient de rien entendre, les messieurs de deux ou trois loges de premières s’étaient réunis et avaient été trouver le commissaire de police, disant qu’ils avaient payé, qu’ils avaient amené leur famille, et qu’ils voulaient entendre. Le commissaire de police leur avait répondu qu’il n’avait pas d’ordres.

Ces heures douloureuses, recommençant tous les soirs, vous barrent absolument l’estomac, vous ferment l’appétit. Nous n’allons plus aux représentations qu’avec des pastilles de menthe anglaise : on pue l’émotion.

L’autre jour, à propos de cela, Dumas fils nous disait qu’à ses premières pièces, Labiche lui avait demandé :

— Eh bien, et l’estomac, tu n’en souffres pas encore ?

— Non.

— Ah ! tu verras, quand tu auras fait un peu de théâtre !

11 décembre. — Notre premier acte est joué absolument comme une pantomime. On ne laisse pas entendre un mot.

Au milieu du tapage hostile de la salle, Bressant dans son rôle du « Monsieur en habit noir », le rôle le plus attrapé de la pièce, est admirable de courage.

Le matin, on a répandu une circulaire au quartier Latin, pour que la toile tombe au premier acte. Du reste, maintenant, le plan des siffleurs est bien visible : c’est de tuer toutes les scènes et les mots à effet. Ce qu’il y a de meilleur dans la pièce est ce qu’il y a de plus sifflé, et ce qu’il y a de plus dramatique est ce qu’il y a de plus égayé.

Une chose qui dit tout sur cette cabale, et je donne ma parole d’honneur de la chose, c’est ce fait : avant notre pièce, aujourd’hui, on a joué les Précieuses ridicules. Ils ont sifflé. Ils ont sifflé Molière, croyant que c’était du Goncourt.

14 décembre. — C’est étonnant que deux souffreteux, comme nous, possèdent une force nerveuse qui ait pu résister à cette vie de dix jours, force qui étonne autour de nous, nos amis, les acteurs, et Thierry, nous disant un de ces soirs : « Vous passez des soirées bien cruelles ! »

Je ne parle pas seulement du contre-coup en nous de ces huées sauvages, mais de cette vie sans un moment de repos de l’esprit ou du corps. Corriger les épreuves de la pièce pour l’Événement, faire les raccords, écrire vingt lettres par jour, remercier ici et là, lire tous les journaux, recevoir les gens qui viennent vous voir, rouler en coupé une partie de la journée, faire sa salle, distribuer son service, assister à toutes les représentations jusqu’au bout pour empêcher les acteurs de lâcher pied, emmener le soir des amis souper — et par là-dessus trouver le temps et le sang-froid d’écrire sa préface, par morceaux, par phrases crayonnées, en voiture, en mangeant, dans les cafés, dans les coulisses : c’est comme si on dépensait dix ans de sa vie, de son système nerveux, de son cerveau, en dix jours.

15 décembre. — Thierry est venu ce matin chez nous. La veille il avait reçu le premier exemplaire de notre préface. J’ai compris de suite, à première vue, que notre préface avait tué la pièce.

Eh bien, qu’importe ! j’ai la conscience d’avoir dit la vérité, et d’avoir signalé la tyrannie des brasseries et de la bohème à l’égard de tous les travailleurs propres, de tous les gens de talent qui n’ont pas traîné dans les caboulots, d’avoir signalé ce socialisme nouveau, qui dans les lettres recommence tout haut la manifestation du 20 mars, et pousse son cri de guerre : « À bas les gants ! » Car c’est surtout cela cette cabale, et peut-être les gens qui la trouvent drôle, parce qu’elle n’atteint que nous, n’en riront pas plus tard.

Thierry tire de sa poche un numéro de la Gazette de France, et sur l’attaque qu’elle contient contre nous, suivie d’un curieux appel aux contribuables dont l’argent sert à monter une Henriette Maréchal, nous demande de retirer notre pièce. Nous refusons, en lui disant qu’il sait bien que ce qu’on siffle, n’est pas notre pièce ; et que nous sommes résolus à attendre que le gouvernement nous interdise.

Ce soir, grâce aux chaudes amitiés d’inconnus amenées par ces inimitiés furieuses et sans raison, la représentation est un triomphe. Au moindre sifflet la salle se lève tout entière et demande l’expulsion de l’interrupteur. Après ce succès, nous sollicitons, auprès de Thierry, encore une représentation ; il nous répond qu’il ne peut nous la promettre.

Eugène Giraud nous dit ce soir dans les coulisses que la princesse a reçu des lettres anonymes affreuses à propos de notre pièce, lettres lui promettant que la première torche serait pour son hôtel…

Je remarque que ma date de naissance est toujours marquée par un événement fatal dans notre vie : aujourd’hui c’est la suppression de notre pièce ; il y a une dizaine d’années, notre poursuite en police correctionnelle avait lieu à propos d’un article paru le 15 décembre.

17 décembre. — Il faut beaucoup pardonner et nous pardonnons beaucoup à Thierry, ce directeur pris entre la cabale et ce gouvernement, le plus lâcheur de tous les pouvoirs. Augier ce soir chez la princesse nous disait la phrase inqualifiable, et sournoisement diplomatique que le maréchal Vaillant laissait tomber sur le malheureux, cherchant une règle de conduite : « Monsieur, je vous regarde et je vous juge ! »

23 décembre. — J’ai reçu, ces jours-ci, une lettre des quatre étudiants qui ont envoyé aux journaux le prodigieux manifeste littéraire auquel j’ai tenu à donner l’immortalité, dans ma préface. La lettre, beaucoup moins imagée, et un peu plus apaisée de ton, continue à affirmer que leurs sifflets sont absolument littéraires ; et j’allais presque le croire, lorsque, à la dernière phrase précédant les quatre signatures, j’ai trouvé une superbe faute d’orthographe : une de ces fautes d’orthographe qui demandent quatre personnes pour la commettre.

Du reste les attaques pleuvent de tous côtés et dans les journaux de toutes couleurs. Le Moniteur de l’Armée appelle sur nous les colères de l’armée et de la Vendée à propos de l’innocente plaisanterie de « pacificateur de la Vendée ». Dans je ne sais quel journal, je ne sais qui crie à la profanation de la Révolution, parce que nous avons comparé un vieux monsieur au cheval blanc de Lafayette… Fait énorme, en pleine Sorbonne, dans une leçon sur le droit de tester, le professeur Franck ayant assez pauvrement réussi auprès de son auditoire, par un compliment détourné à M. de Montalembert, s’est rejeté sur Henriette Maréchal, et l’a trépignée, au grand plaisir de tous les Pipe-en-Bois du cours.

Enfin il y a eu un premier, oui un premier Paris de La Guéronnière (signé Polin) dans la France, le journal de l’Impératrice, mi-partie contre Henriette Maréchal, mi-partie contre le salon de la princesse Mathilde. N’y aurait-il pas eu une jalousie du salon des Tuileries contre le salon de la rue de Courcelles, cette petite cour d’art et de littérature…

26 décembre. — Quelle chute ! Dans la rue les gens qui se rencontrent, dans les restaurants, les gens qui causent ; tout Paris parle de nous dans nos oreilles.

27 décembre. — Au Havre. Une joie de se sentir sortis de cet enfer de gloire. Mangé une bécasse exquise, respiré l’air salin de la mer : un peu de bonheur brut.

28 décembre. — De cet immense bruit qui a rempli Paris, tout un mois ; de cette pièce tirée à quatre-vingt mille, et que des hommes, des femmes, des enfants s’arrachaient à six heures ; de toute cette bataille que nous est-il resté ? une lettre d’un fou ! des lettres d’imbéciles !

Le plus grand signe du succès serait-il l’enthousiasme des gens bêtes ?

29 décembre. — Toute la journée, le vent a secoué, à les décrocher, tous les plats à barbe des barbiers de la marine, le soir la mer donne une représentation de la Tempête. Nous avons été au bout de la jetée recevoir des vagues.

— On sent là-dedans, la banalité, l’impropriété, la chose à tous. Il y a un ordre froid, une symétrie inanimée, rien ne flâne, rien ne traîne, rien ne met aux meubles la trace d’un hier à vous, un livre, un objet oublié.

Au fond c’est nu, garni du strict nécessaire, des éléments du mobilier, sans le luxe et la distraction de la moindre inutilité, à peine une gravure au mur, pas un portrait, pas un souvenir, pas un de ces objets personnels, pour ainsi dire, à un lieu.

Les meubles ont la forme courante des ameublements à la grosse, écoulés aux commissaires-priseurs ; ils ont les recouvrements tristes des couleurs insalissables. La cheminée n’est pas le foyer et n’a pas de cendres.

Voilà les mélancolies d’une chambre d’hôtel.

31 décembre. — Des journées entières, passées à se promener sur une plage perdue dans le brouillard et la nuée, parmi un vent abrutissant de bruit et de force, sous un ciel blafard, au bord d’une mer glauque, sale de colère, et à l’écume vous cinglant la figure comme de coups de fouet.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS



A
About (Edmond), 63, 99, 209.
Achenbach, 107.
Adam (Mme veuve), 142.
Agar, 125.
Aimée (Mlle), 139, 223.
Alembert (d’), 164.
André, 211.
Anicet Bourgeois, 116.
Arago (Alfred), 282.
Arnould (Sophie), 59.
Artus, 92.
Aubert, 316.
Aubryet, 111.
Augier, 326, 329.
Autran, 65, 120.
B
Bach (Sébastien), 97.
Bacourt (de), 195.
Bakounine, 248.
Balzac, 12, 32, 111, 112, 165, 187, 219, 220, 221, 229.
Banville, 257, 263.
Barbey d’Aurevilly, 62.
Barbichon Walter, 199.
Barrière (François), 180.
Barthélémy, 81.
Bartsh, 29.
♣Baudry (Frédéric), 96.
♣Baudry (Paul), 15, 114, 282.
Beaumarchais, 209.
Beethoven, 200.
Bellanger (Marguerite), 30.
Benedetti, 289.
Béranger, 34.
♣Béroalde de Verville, 55.
Berthelot, 209, 265.
Bertin (des Débats), 186.
Bignon, 322.
Billon, 142.
Bitaubé, 112.
Boccace, 280.
Boitelle, 114, 127, 197.
Bonvin, 20.
Bosse (Abraham), 129.
Bossuet, 62.
Boucher, 29, 243.
Boudha, 31.
Bouilhet, 115, 325.

Boulanger (Gustave), 283.
Bracquemond, 81.
Bressant, 266, 291, 292, 294, 307.
Breton, 20.
Broglie (duc de), 63 64, 65.
Burty, 253.
Busquet, 131.
C
Caillot (Marie), 145.
Cakia Mouni, 134.
Calamatta (Mme), 144.
Calvet-Rognat, 104.
Camille (Mme), 149.
Canning, 110.
Canova, 30.
Carpeaux, 255, 283, 287, 298, 299.
Carrier (le miniaturiste), 179.
Casanova, 51.
Chaix d’Est-Ange, 119.
Chambord (comte de), 219.
Chamfort, 63, 250.
Chardin, 152.
Charles Edmond, 7, 95, 247.
Charpentier, 223.
Chasseriau, 15.
Chateaubriand, 189.
Chennevières (le marquis), 61, 67, 71.
Chesneau, 82, 285.
Cheuvreux (Mmes), 81.
Choiseul, 81.
Chollet, 158.
Circourt (Mme de), 147.
Clairville, 141.
Claude Bernard, 244.
Claudin, 51, 52, 97.
Clésinger, 191.
Cognard, 141.
Colet (Mme de), 7.
Colonna (la princesse), 150.
Condé (les), 59.
Condorcet, 212.
Confucius, 134.
Conti (les), 59.
Coquereau (l’abbé), 283.
Courbet, 204.
♣Courmont (Cornélie de), 3, 143.
♣Courmont (Jules de), 210, 229.
Cousin, 110, 150.
Coustou, 29.
Cranach, 29.
Crémieux (Hector), 101.
Cubières (de), 85.
D
Danremont, 60.
Dante, 183, 200.
Daru, 80.
Daumier, 252.
Decamps, 191.
Deffand (Mme du), 164.
Delacroix (Eugène), 15 64, 141, 181.
Delaunay, 266, 291, 292, 299, 301, 304, 312, 313, 317, 321.
Demarne, 59.
Dennery, 13, 101, 141.
Desbarolles, 174, 175.
Desgranges (Mme), 21.
Année 1862|29|19, 20, 21, 30, 250.
Devéria, 15, 167.
Devosge, 15.
Dickens, 97.
Didier (Rosa), 317, 320.
Dinah Félix, 300.
Dodoche, 79, 87.
Doré, 100.
Dorval (Mme), 85.

Doucet (Camille), 304.
Drouyn de Lhuys, 149.
Dubois (l’accoucheur), 227.
Dufour (Mme), 218.
♣Dumas (Alexandre), 141, 326.
♣Dumas père, 101, 246.
Dunant, 121.
Duruy, 126.
Dusautoy, 23.
Duval (Amaury), 274.
E
Élisabeth (Sainte), 108.
Espinosa, 116.
Edwards, 184.
F
Falloux, 65.
Farcy (la), 9.
Ferogio, 15.
Ferraris (Mlle), 92.
Feuillet (Octave), 150.
Féval (Paul), 168.
Feydeau, 187.
Flandrin, 243.
Flaubert, 7, 8, 14, 16, 23, 24, 31, 80, 82, 84, 85, 86, 90, 91, 94, 96, 115, 154, 155, 156, 157, 158, 159, 166, 167, 177, 250, 267, 269, 271, 285, 293, 325.
Fleury (le général), 114.
Florian, 70.
Fly (Mme de), 71, 285.
Forbin-Janson, 81.
♣Fournier (Édouard), 68, 174.
♣Fournier (Marc), 9, 91, 92, 93, 116, 117, 251.
Fragonard, 152, 212, 244, 254.
France, 5, 317.
Franck, 330.
Franconi (Mme), 142.
Fremiet, 250.
Freudeberg, 129.
Fromentin, 110, 275.
G
Gaiffe, 21, 161, 162.
Galiani, 205.
Ganneau (Mme), 267.
Garibaldi, 53.
Gaspard de Pons, 147.
♣Gautier (Estelle), 54.
♣Gautier fils, 54.
♣Gautier (Judith), 54.
♣Gautier (Théophile), 9, 11, 12, 13, 15, 21, 24, 50, 51, 52, 53, 54, 111, 113, 114, 120, 121, 123, 124, 125, 130, 131, 133, 134, 135, 141, 144, 146, 148, 149, 150, 160, 165, 184, 190, 191, 192, 196, 210, 266, 267.
♣Gavarni, 61, 64, 66, 67, 71, 81, 91, 104, 126, 128, 130, 139, 151, 192, 223, 262, 316, 319.
Genlis (Mme de), 112.
Georges (Mlle), 94.
Girardin (Émile de), 20, 114, 149, 156, 180, 234, 282, 307.
Giraud (de l’Institut), 259, 260.

Giraud (Eugène), 78, 100, 180, 282, 283, 284, 286, 287, 316, 329.
Giraud fils, 282.
Gisette, 100.
Goethe, 31.
Got, 266, 268, 269, 271, 294, 295, 296, 297, 299, 323, 324, 325.
Goujon, 29.
13.
Goya, 79, 117.
Gramont-Caderousse, 30.
Grammont (la duchesse de), 164.
Gravelot, 192.
Guerchin, 244.
Guérin (Maurice de), 106.
Guéronnière (de La), 330.
Guéroult, 114.
Guichard, 323.
Guilbert de Pixerécourt, 13.
Guizot, 89, 110, 250.
Guyard, 268, 296.
H
Hachette, 97.
Harmand, 265.
Havin, 114.
Hébert (l’auteur du Père Duchêne), 276.
Hébert (Ernest), 15, 180, 282, 284, 287, 288, 289.
Hegel, 214.
Heine (Henri), 91, 95, 96, 210, 221.
Hermann (Mlle), 254.
Herzen, 247, 248, 249.
Hertz, 148.
Hervier, 11.
Hoffmann, 175.
Holbach (baron d’), 209.
Homère, 112, 113, 121, 185, 277, 280.
Hubert-Robert, 274.
Hugo (le général), 198.
Hugo, 12, 31, 32, 84, 90, 91, 109, 122, 123, 133, 134, 150, 151, 187, 210, 318.
I
Imécourt (d’), 143.
Isnard, 72.
J
Janin, 219, 322.
Jenkins (mistress), 27.
Année 1863|142|132, 134.
Joseph II, 78.
Joubert, 189.
Julie, 164.
Juarez, 234.
K
Kock (Paul de), 81, 312.
Knaus, 279.
L
Laberge, 37.
Labiche, 204, 326.
Labruyère, 16.
Lacordaire, 107.
Lafontaine, 300.
Lamartine, 12, 63, 165.
Lami (Eugène), 107.
Lascaris, 132.
Lassailly, 133.
♣La Tour, 179.
Launai (Mlle de), 164.
Lawrence, 269.
Lebrun, 65.
Lecomte (Jules), 69.
Lefebvre (Armand), 59, 105, 231.
Lenormand (Mlle), 247.
Lesseps, 246.
Littré, 109, 110, 128.
Livry (Emma), 66.
Lockroy, 261.
Louis XV, 164, 240.
115|105}}.
Louis-Philippe, 189, 247, 304.
Luther, 183.
M
Macé (Jean), 298.
Magny, 66, 72, 77, 84, 95, 98, 102, 105, 111, 119, 121, 132, 141, 144, 146, 160, 165, 177, 184, 189, 192, 195, 199, 209, 265, 271, 280, 293.
Maintenon (Mme de), 164.
Malleville, 311.
Malthus, 124.
Manceau, 25, 146.
Marat, 6.
Marchai, 144, 282.
♣Marcille (Eudoxe), 269.
Marcille (Camille), 152, 279, 280.
Marcille (Mme Camille), 153.
Maria, 47.
Marie-Amélie, 189.
Marie-Antoinette, 85, 105, 274.
Mariquita, 92, 117.
Marivaux, 209.
Marmontel, 70.
Mars (Mlle), 298.
Masson (Bénédict), 247.
Matharel de Fiennes, 141.
Mathilde (la princesse), 42, 71, 82, 86, 110, 126, 127, 148, 168, 179, 190, 199, 233, 243, 244, 240, 259, 260, 274, 282, 253, 284, 285, 286, 287, 288, 289, 290, 298, 307, 310, 325, 329, 330.
Maubant, 125.
Meibomius, 28.
♣Mercier (Mlle), 17.
♣Mélingue, 92, 94.
Mérimée, 175, 304, 310, 311.
Méry, 198.
Année 1865|300|200.
Michelet, 52, 63, 85, 151, 162, 163, 164, 165, 182, 183, 187, 250.
Michelet (Mme), 163, 183.
Migne (l’abbé), 216.
Mignet, 65.
Millet, 55.
Mirabeau, 144, 195.
Mirès, 34, 58, 251.
Mole, 59.
Molière, 16, 32, 52, 58, 88, 151, 319, 327.
Mommsen, 97.
Monnier (Henri), 198.
Montalembert (comte de), 107, 108, 219, 330.
Montégut, 68.
Morère, 151.
Morisot, 104.
Morny (le duc), 114, 180.
Mouchy (duc de), 310.
Murat (la princesse), 310.
Musset (Alfred de), 218, 298.
N
Nadaud, 33.
Napoléon Ier, 239, 247, 256, 292.
Napoléon III, 168, 286, 293.
Napoléon (le prince), 51.
Nefftzer, 111, 112, 123, 125, 177.
Nesselrode (de), 261.
Nicolas Ier, 248.
Nieuwerkerke (comte de), 71, 78, 82, 100, 282, 316.
♣Noailles (le maréchal de), 240.
♣Noailles (duc de), 65.
Nodier (Mlle), 91.
Nogent-Saint-Laurens, 89.
O
Olivier, 59.
Osmoy (le comte d’), 325.
P
Païva (Mme de), 148, 190, 288.
Palizzi, 128, 136.
Parmesan, 29.
Pasquier (le duc), 89, 189.
Passy (Hippolyte), 71.
Pasteur, 82.
Patin, 65.
Perez (Gil), 92.
Pérugin, 108.
Peters, 50, 240.
Peyrat, 21.
Phidias, 250.
Planche (Gustave), 84, 85.
Planté, 320.
Plessy (Mme), 266, 295, 296, 297, 299, 313, 315, 317, 324.
Poe (Edgar), 169.
Ponsard, 280, 306.
Pradier, 155.
Préault, 269, 276.
♣Primoli (le comte), 282.
♣Primoli (la comtesse), 284.
Prince Impérial (le), 253.
Protais, 283.
Proudhon, 263.
Prud’hon, 152.
Puvis de Chavannes, 53.
Q
Quinet, 85.
R
Rabelais, 183.
Rachel (Mlle), 72, 94.
Racine, 125.
Radzivill (le prince), 24, 25.
Raphaël, 200.
Récamier (Mme), 80, 81, 228.
Rembrandt, 17, 18, 200.
Reminy, 267.
Rémusat, 150.
Renan, 102, 103, 105, 112, 122, 134, 105, 209, 280.
Rivarol, 63.
Robespierre, 72, 73.
Roqueplan, 261, 322.
Rosalie, 142.
Rose, 8, 37, 40, 41, 45, 46.
Rossini, 13.
Rothschild, 58, 104.
Roulier, 319.
Rousseau (Jean-Jacques), 15, 90, 103, 145.
Rouvière, 257.
Royer-Collard, 88.
Rubens, 243, 247.
Rude, 250.
Rudolfi, 108.
S
Sabatier (Mme), 191.
Sacy, 114, 150.
Sade (marquis de), 32.
Saint, 179.
Saint-Arnaud (le maréchal), 224.
Saint-Aubin, 212.
Saint-Jean, 15.
Saint-Simon, 83, 114.
Saint-Victor, 27, 29, 33, 58, 86, 88, 98, 101, 112, 113, 114, 122, 123, 124, 125, 141, 152, 167, 184, 185, 190, 195.
Sainte-Beuve, 61, 62, 63, 64, 66, 67, 69, 70, 71, 77, 80, 82, 84, 88, 89, 90, 96, 99, 102, 103, 104, 105, 108, 109, 111, 112, 113, 119, 120, 122, 123, 125, 126, 127, 128, 130, 133, 134, 144, 146, 147, 148, 150, 166, 167, 189, 190, 192, 195, 199, 200, 210, 218, 239, 259, 260, 277, 310, 316.
Saintin, 282.
Samuel Bernard, 59.
Sand (Mme), 25, 26, 72, 109, 112, 122, 144, 156.
Sarte (André del), 34.
Sauvage, 309.
Sauvageot, 244.
Scherer, 125, 135.
Schopin, 92.
Scribe, 291, 317.
Ségur (Anatole de), 108.
Ségur (de), 121.
Séjour, 30.
Sénac de Meilhan, 190.
Sévigné (Mme de), 114.
Shakespeare, 200.
Simon (le docteur), 37, 38, 39, 168.
Solms (Mme de), 217.
Sophie, 144.
Soulié (Eudore), 122, 126, 196, 282, 289, 293.
Soumy, 254.
Spontini, 147.
Sue (Eugène), 217.
Survillo (Clotilde de), 70}}.
T
Tacite, 256.
Taine, 96, 97, 98, 99, 100, 121, 122, 123, 124, 177, 199, 200, 209, 283, 293.
Tallement des Réaux, 56.
Talma, 270.
Tamburini, 223.
Tardieu, 32.
Tasse (le), 256.
Tertullien, 9.
Theaulon, 122.
Thérésa, 252.
♣Thierry (Augustin), 110.
♣Thierry, 263, 265, 266, 268, 269, 270, 281, 291, 292, 301, 305, 306, 312, 316, 327, 328, 329.

Thiers, 4. 3l, 65, 89, 124, 144.
Tippoo Saeb, 141.
Tourbet (Mme de), 51, 190.
Tourguéneff, 95, 96, 97, 248.
Tournemine, 232, 272.
Trélat, 316.
Tresse, 97.
Tronchin, 214.
Trousseau (le docteur), 192, 193.
Trublet, 16, 102.
Turgan, 187.

V

Vaillant (le maréchal), 319, 329.
Valferdin, 212.
Van der Meulen, 275.
Véfour, 134.
Verdi, 13.
Vernet (Carle), 92, 283.
Véron, 84, 218.
Véry, 218.
Veyne (le docteur), 61, 67, 85, 89, 124, 134, 140, 192.
Viardot, 248.
Victoria (Lafontaine), 266, 325.
Vigny (de), 146, 147.
Villemain, 62, 65, 310.
Vincent de Paul (saint), 78.
Vitet, 150.
Vittoz, 308.
Voltaire, 16, 102, 103.

W

Walewski, 9, 104.
Watteau, 143, 163, 179, 245.
Wattier, 291.
Wikemberg, 107.
Winckelmann, 4.
Worth, 321.


TABLE DES MATIÈRES



 
Pages
  1. Mon frère et moi, avons cherché à représenter nos contemporains en leur humanité, avons cherché surtout à rendre leur conversation dans leur vérité pittoresque. Or la qualité caractéristique, je dirai, la beauté de la conversation de Gautier était l’énormité du paradoxe. C’est dire, que dans cette négation absolue de la musique, prendre cette grosse blague injurieuse, pour le vrai jugement de l’illustre écrivain sur le talent de M. Gounod : ce serait faire preuve de peu d’intelligence ou d’une grande hostilité contre le sténographe de cette boutade antimusicale.
  2. Jamais pronostication ne fut plus erronée, car en aucun temps le livre français, le roman, n’eut en Europe une vente pareille à celle qu’il obtint, quelques années après. Du reste, les philosophes, ainsi qu’on le verra dans la suite de ce journal, me semblent posséder la spécialité des prophéties qui ne se réalisent pas.
  3. Le récit est un peu romanesque, mais je ne suis qu’un sténographe, et le donne tel qu’il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de Gautier, il faut toujours s’attendre à du romanesque ou à de l’hyperbolisme ; dans la parole de Flaubert, à de l’exagération, à du grossissement des choses.
  4. « D’éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt). »
  5. Je donne sur Carpeaux notre impression première, et telle que je la rencontre sur notre journal, mais j’ai besoin d’ajouter que cette impression a été fort modifiée par les rapports que nous avons eus depuis avec lui, et que nous le considérons comme le plus grand artiste français de la seconde moitié du XIXe siècle.
  6. Je donne la note telle qu’elle a été rédigée par mon frère après avoir été parlée ; mais je dois déclarer qu’il y a dans cette note de mon frère une exagération à se peindre en laid et à me peindre en beau.