Utilisatrice:Raymonde Lanthier/Brouillon-9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ornithologie du Canada
d'après la nomenclature Baird
Atelier typographique de J.T. Brousseau.


À


SIR ÉTIENNE PASCHAL TACHÉ.




Encouragé par des voix amies, l’auteur s’était hasardé à esquisser rapidement, dans les colonnes du Canadien, quelques groupes de l’histoire naturelle du Canada. Séduit sans doute par la nouveauté de la chose et plus encore par l’éclat des tableaux d’Audubon, de Buffon et autres, le public a bien voulu accueillir ce travail avec bienveillance, et la Presse l’a mentionné en termes flatteurs. L’on exprima même le désir de voir le tout réuni sous la forme de brochure, et l’auteur, tout en reconnaissant la responsabilité nouvelle qui allait peser sur lui, n’a pas cru devoir se soustraire au vœu de ses lecteurs. Telle est l’origine de cet ouvrage.

Ce n’est pas un traité complet d’ornithologie, mais un simple narré populaire, où quelques fleurs littéraires ont été à dessein semées sous les pas du lecteur, afin de lui rendre cette nouvelle voie, selon l’expression de Montaigne « une route gazonnée et doux fleurante. » L’idée qui guidait la plume de Wilson et d’Audubon, celle d’écrire l’histoire naturelle d’un pays au point de vue national, cette même idée a constamment inspiré l’auteur, jaloux avant tout de la gloire de sa patrie.

Lorsqu’une nation éminemment utilitaire et pratique comme l’est la république voisine[1] vote, par la voie de son Congrès, un million de piastres pour la publication, aux dépens de l’État, d’un ouvrage qui a trait en grande partie à l’histoire naturelle du pays, il est permis de chercher en cette science, une étude où l’utile l’emporte même sur l’agréable : il est également loisible de croire que si un peuple de calculateurs comme le peuple américain, consent à placer ainsi ses espèces pour l’avancement de la science, la connaissance et le développement des ressources de son territoire, c’est qu’après mûre réflexion, ce peuple intelligent en était venu à conclure que ce placement, tout vaste qu’il était, fructifierait au centuple.

Fort de cette double considération, l’auteur n’a pas craint de préconiser hautement une étude qui est en faveur dans toutes les grandes villes du nouveau monde et qui est de bon goût parmi les élus de la fortune et de l’intelligence.

Cet essai national par sa portée et son inspiration, sous quels auspices plus favorables pourrait-il paraître, que sous les vôtres, Sir Étienne Paschal Taché, vous un des aînés du peuple canadien ; vous, qui naguère présidiez aux destinées de cette grande Province ; vous, enfin dont les succès, et les services rendus au pays, et sur le champ d’honneur et à la tribune, ont mérité de la Souveraine de ces contrées, une solennelle et royale consécration.

Vous me permettrez d’ajouter que, pour l’auteur, c’est plus qu’un hommage au mérite ; c’est aussi un devoir qu’il remplit, mais un devoir d’amitié ; car votre nom, Sir Étienne, s’associe chez lui aux souvenirs les plus doux, aux souvenirs vivaces des jeunes années, de ce temps fortuné dont la plage s’éloigne chaque jour pour nous tous ; ces souvenirs, ne sont-ce pas pour nous « les brises du soir, » ce vent parfumé de la patrie ?

Agréez donc la dédicace de ce petit travail et acceptez en bonne part ce faible tribut de

l’auteur.

Spencer Grange, près Québec, 1er avril 1860.



PRÉFACE

À LA

SECONDE ÉDITION.



La première édition de l’Ornithologie du Canada est épuisée : on en demande une seconde. Malgré les sacrifices qu’une semblable entreprise entraîne, l’auteur est bien aise d’avoir cette occasion d’améliorer une œuvre qui s’affermit de jour en jour, et que l’intérêt croissant pour les sciences naturelles a fait accueillir favorablement. Plus heureux que bien d’autres qui ont donné au public leurs veilles et leurs labeurs, il a pu compter avec succès sur les hommes éclairés, la haute éducation du pays. On s’apercevra sans peine des importants changements et des nouvelles espèces introduites dans cette seconde édition.

Plût au ciel qu’un encouragement suffisant lui permît d’illustrer cette édition de dessins coloriés ! Le poëte anglais Rogers se vantait de pouvoir tirer aussi largement sur la banque que sur les muses : voilà une doctrine qui irait à merveille aux climats où l’Upas de l’indifférence étouffe sous son ombrage les talents naissants dans toutes les carrières littéraires ; malheureusement peu d’écrivains sont en moyen de l’appliquer.

Sans vouloir trop promettre pour l’avenir, il terminera par ces mots que Wilson emprunte à son fils : « Si ma terre natale reçoit avec une gracieuse indulgence les échantillons que je lui présente humblement, si elle exprime le désir que je lui en porte encore plus, ma plus haute ambition sera satisfaite ; car nos bois en sont pleins : j’en puis cueillir bien d’autres et plus belles[2] encore. »

l’auteur.

1er mai 1861.


ORNITHOLOGIE
DU
CANADA.




Si le spectacle de l’inépuisable variété de la nature dans le règne animal ; si l’agréable mêlé à l’utile dans ses combinaisons les plus enchanteresses ; si la contemplation de ce qui à la fois flatte la vue, charme l’ouïe, captive les sens, a été l’objet des études constantes de plusieurs des grands écrivains de l’ancien monde, le nouveau a également vu s’élever au sein de ces vastes forêts, près de ses cataractes retentissantes, des voix éloquentes qui ont célébré d’une manière non moins digne les merveilles des bois et des champs. Au front de la vieille Europe se groupent comme une auréole les noms des Lacépède, des Buffon, des Linnée, des Cuvier ; phares resplendissants de la pensée, destinés à guider dans les sciences naturelles les pas des générations à venir. L’Amérique a aussi, dans cette même carrière, ses privilégiés de l’intelligence, ses Wilson, ses Bonaparte[3], ses Agassiz, ses Audubon.

Avant d’entrer en matière, signalons une circonstance propre à augmenter pour nous, arrière-neveux de la France, nos sympathies pour l’étude de l’histoire naturelle ; c’est que, bien que la famille anglo-saxonne répandue sur les deux rives de l’Atlantique ait donné naissance aux Pennant, aux White, aux Wilson, aux Baird, aux Cassin, aux Lawrence et aux Brewer, hommes fort distingués d’ailleurs, néanmoins dans cette matière, les intelligences mères, telles que Cuvier, Buffon, Bonaparte, Agassiz, et même Audubon, appartiennent à cette antique race gauloise. Nommer ces flambeaux de l’esprit humain, c’est, ce semble, assez démontrer l’importance et la portée de l’histoire naturelle comme étude. Cette science est d’ailleurs si vaste, que chaque branche mériterait d’être traitée séparément.

Pour le quart d’heure, nous nous en tiendrons au département qui a le plus d’attrait pour la généralité des lecteurs, l’ornithologie ; ce département, nous le restreindrons encore à l’ornithologie de cette partie de l’Amérique qui nous est la plus chère, le Canada ; champ entièrement vierge où de nombreux épis n’attendent que le moissonneur.

« L’ornithologie des États-Unis, a dit avec raison Wilson, dévoile à nos regards les couleurs les plus séduisantes dans la chaîne des êtres, depuis l’oiseau-mouche aux ailes de trois pouces de long, où l’or, l’azur et la pourpre se disputent l’empire, jusqu’au condor au sombre plumage, avec une envergure de seize pieds, qui séjourne dans nos régions boréales ; elle nous fait connaître des milliers de chantres ailés qui, pour la variété, la mélodie et la douceur du ramage, n’ont de rivaux dans aucune autre partie du globe ; elle nous dévoile leur migration incessante, de la zone torride à la zone tempérée, du nord au sud, et vice versa, à la recherche de climats, d’aliments et de saisons convenables ; elle nous montre une si étonnante diversité d’allures, de formes, de facultés si uniformément héréditaires dans chaque espèce et si bien adaptées à ses besoins, que nous sommes saisis d’étonnement et d’admiration à la vue de la puissance, de la sagesse et de la bienfaisance du Créateur. Une étude si propre à redoubler nos jouissances à si peu de frais et à nous conduire, par un sentier émaillé de fleurs, à la contemplation et à l’adoration du grand principe, du Père et du Conservateur de tous les êtres, ne peut donc être ni oiseuse, ni inutile : au contraire elle est digne de l’homme et agréable à la Divinité. »

Ces nobles paroles font autant d’honneur à sa tête qu’à son cœur. Voilà la science sur laquelle nous désirerions voir se porter l’attention de tant de sains et vigoureux esprits qui, chaque jour, acquièrent un nouveau développement : c’est dans ce but que nous examinerons ce qui se passe sur les autres points de notre continent.

Parmi les villes de l’Union où l’histoire naturelle a pris un essor rapide, citons surtout Boston, l’Athènes de l’Amérique, Charleston, Philadelphie, la Corinthe du Nouveau Monde[4], et la capitale fédérale, Washington, avec ses musées, son capitole et son Smithsonian Institution, fondé en 1846 par la libéralité d’un particulier. Cette fondation a singulièrement prospéré ; le talent et le capital qu’on y emploie chaque année à reculer les bornes de l’esprit humain, dans les sciences naturelles, placeront cette association sous peu, si elle n’y est déjà, au premier rang des sociétés scientifiques de l’Amérique. L’Histoire Naturelle paraît y être une des études de prédilection. Le Smithsonian Institution envoie chaque été d’infatigables missionnaires aux cimes des montagnes rocheuses, aux prairies de l’Ouest, aux savanes du Sud, au Canada et jusqu’aux régions glaciales du pôle, à la recherche d’animaux et d’oiseaux inconnus ; ces nobles enthousiastes de la science (inspirés par l’ardeur qui poussa l’infatigable Pierre Chasseur[5] à passer deux étés dans les montagnes du Canada, pour y attraper le grand papillon de nuit), le fusil à la main, traversent fleuves et rivières, tantôt sur un frêle canot, tantôt à la nage, comme Wilson et Audubon l’ont souvent fait, et reviennent chargés de dépouilles opimes.

Nulle expédition militaire n’est organisée, nulle exploration scientifique n’est mise sur pied par le gouvernement fédéral, sans recevoir des ordres formels de conserver et de faire transporter au Smithsonian Institution, aux frais de l’État, oiseaux, animaux, minéraux et autres objets, pour y être examinés et classifiés par les savants professeurs Henry, Baird et autres. Les procédés de ce corps se publient annuellement aux dépens du gouvernement.

Malgré les découvertes de Wilson, de Bonaparte, son continuateur, et du regretté Audubon, dont la noble figure est encore fraîche dans le souvenir de bon nombre d’entre nous, pendant son séjour à Québec, malgré, disons-nous, les travaux extraordinaires de cet homme de génie qui semblait avoir dit le dernier mot sur cette science, le Smithsonian Institution a su ajouter 200 nouvelles espèces à celles mentionnées par Audubon, comme suit :

Oiseaux de l’Amér. du N. classifiés par Wilson en 1814, 283
 Bonaparte en 1838, 471
 Audubon en 1844, 506
 Smith. Inst. en 1858, 716

N’est-il pas étrange que des villes européennes telles que Londres et Édimbourg[6], aient des cabinets complets de l’ornithologie d’Amérique, et que la métropole des Canadas-Unis n’ait pas même les commencements d’un musée d’histoire naturelle ? Non-seulement nous n’avons pas où placer ces hôtes des forêts, décrits par Wilson, Bonaparte et Audubon, mais l’ornithologie de notre propre pays nous est entièrement inconnue — et dire qu’il est si facile de se procurer en Canada les oiseaux les plus rares et les plus recherchés aux États-Unis. Parmi les Oiseaux de Proie, n’avons-nous pas l’Aigle majestueux de Washington, aussi bien que l’Aigle royal, le Duc de Virginie, le superbe Hibou blanc du Nord, surnommé à bon droit le roi des hiboux. N’avons-nous pas encore le Jaseur de Bohême, le Jaseur du Cèdre, le Roi des Oiseaux (le Tangara Vermillon), le Tangara écarlate, le magnifique Canard branchu, le Cygne au blanc plumage, le fier Dindon sauvage et mille autres. Quoi de plus facile, avec les taxidermistes fixés parmi nous, que de commencer, sous la direction d’une personne entendue, une collection de l’histoire naturelle du pays dans toutes ses branches.

Nous ne saurions conclure sans témoigner notre reconnaissance au Parlement canadien d’avoir ajouté à la bibliothèque législative, le bel ouvrage de Gould, sur les oiseaux d’Australie et le superbe ouvrage illustré d’Audubon, « Les oiseaux de l’Amérique, » au prix de $2000 pour deux exemplaires ; nous devons également faire une mention honorable de l’Honble G. W. Allan, de Moss Park (Toronto), et de M. McElraith, de Hamilton, pour avoir chacun doté leur ville natale d’une excellente collection comprenant au-delà de 600 espèces ; ceci démontre que l’étude qui fit les délices de Linnée, de Buffon, de Cuvier, d’Audubon et de mille autres, possède au Canada, comme ailleurs, quelques sectateurs zélés.

En terminant, s’il nous est permis de formuler un vœu, osons espérer qu’avant peu les amis de la science en cette ville sauront élever un sanctuaire où le Canada ira présenter ses hommages à cette partie de la création qui manifeste d’une manière si sensible les merveilles du Tout-Puissant, et qu’à l’instar de la capitale de l’Union-Américaine, la métropole de l’Amérique britannique aura, elle aussi, son musée d’histoire naturelle.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES.


Avant d’entrer en matière, nous avons à faire connaître quelques termes techniques, quelques définitions et quelques notions préliminaires, qui, bien qu’utiles et même indispensables, n’en seront pas moins sèches à lire. On entend par auriculaires, les plumes molles qui recouvrent les oreilles de l’oiseau ; par pennes, les grandes plumes des ailes et de la queue ; par rémiges ou rames, les grandes plumes des ailes ; par rémiges primaires ou primaires les dix plumes qui partent du carpe de l’aile ; il y a aussi les rémiges bâtardes qui forment dans le pli de l’aile une sorte d’appendice supplémentaire ; en arrière des rémiges primaires sont les rémiges secondaires ; les plumes attachées à l’humérus sont moins fortes et portent le nom de pennes scapulaires ou scapulaires ; le speculum est cette petite tache que certains oiseaux ont sur l’aile, d’une couleur plus éclatante que le reste de l’aile.

Longueur totale se dit de l’espace qu’il y a du bout du bec à l’extrémité des plumes ou pennes de la queue.

Envergure est l’espace entre le bout d’une aile et l’extrémité de l’autre aile ; ces deux choses s’expriment ainsi dans les auteurs — viz : 18 x 28 — ce qui indique que l’oiseau a 18 pouces de long, depuis le bout du bec à l’extrémité de la queue, et 28 pouces de l’extrémité d’une aile à l’extrémité de l’autre.

Toutes ces particularités seront sensibles au premier coup-d’œil pour celui qui ne pouvant se procurer le grand ouvrage d’Audubon se contentera d’examiner ou d’identifier un oiseau vivant ou mort avec le petit Tableau Synoptique de cet auteur[7] — les personnes au loin, qui voudront, par lettre ou autrement, identifier ou faire identifier une espèce, trouveront la connaissance de ces termes techniques d’un grand secours. Chez les oiseaux de proie, la femelle est toujours beaucoup plus grande que le mâle ; chez ces derniers, ainsi que chez les hirondelles et autres oiseaux qui passent la plus grande portion du jour à voler dans les airs, les primaires sont toujours fort longues. Venons-en maintenant aux divers systèmes ou classifications des oiseaux. Notre cadre est par trop étroit, pour entrer dans des détails ; nous nous contenterons d’indiquer les principales divisions.

Malgré les progrès du siècle, Linnée, dont le système a été perfectionné par Cuvier, est comme la base de l’édifice de la classification et continuera de l’être. Son systema naturæ est écrit avec une concision et une exactitude telles que, malgré les perfectionnements de la science, il sert encore d’épitomé aux naturalistes de toutes les nations. Linnée divise les Oiseaux en six ordres ; Willoughby et Ray les avaient partagés en deux classes : les Oiseaux de terre et les Oiseaux de mer ; Blumenback, en fait neuf ordres ; Cuvier, six ; Vieillot, cinq ; M. Vigors en reconnaît cinq ; Temminck, dans son manuel d’ornithologie, publié en 1815, établit seize ordres ; Agassiz les limite à quatre. Le système de Cuvier paraît clair, il se compose : 1o des Oiseaux de proie ; 2o des Grimpeurs, tels que Pics-bois, etc. ; 3o des Palmipèdes, tels que les Cygnes, Oies, etc. ; 4o des Passereaux ; 5o des Gallinacés ; 6o des Échassiers, tels que Hérons, Gibiers de grève, etc. Cette classification, avec quelques modifications, a été adoptée par les savants professeurs du Smithsonian Institution, dans leur rapport raisonné de l’ornithologie de l’Amérique, publié en 1858, sous les auspices du professeur Baird. Comme il est peu probable que le Canada puisse d’ici à longtemps surpasser les travaux de l’Institution de Washington, nous l’emploierons dans l’Ornithologie du Canada ; nous donnerons à sa nomenclature et à sa classification, et à celle d’Audubon, la préférence sur les systèmes européens, comme mieux adaptées au Canada.

Ce que les naturalistes des États-Unis s’efforcent le plus d’établir en ce moment d’une manière exacte, c’est le parcours géographique (geographical range) de chaque espèce, sur le continent américain. On prend, par exemple, comme ligne de démarcation, une latitude donnée ; on classifie, comme appartenant au nord de l’Amérique, tous les oiseaux que l’on trouve entre cette ligne de démarcation et le pôle, et si les tempêtes ou d’autres causes jettent en deçà de cette ligne quelques rares individus que l’on sait appartenir aux latitudes tropicales, ils sont désignés sous la dénomination « d’accidentels ». D’après des lettres reçues récemment des professeurs Baird de Washington, et Brewer de Boston, il paraîtrait qu’il existe encore plusieurs lacunes à remplir, relativement aux mœurs et aux habitudes des oiseaux de nos régions boréales. Richardson, Swainson, Lewis et Clarke, Pennant, Edwards, Vieillot, Wilson, Bonaparte, Audubon, Lawrence Baird et Cassin, sont ceux qui ont le mieux fait connaître le règne animal de l’Amérique. Les suggestions fournies par le Smithsonian Institution à ses correspondants, ont beaucoup d’à-propos parmi nos compatriotes qui aiment les sciences naturelles, savoir : de noter et de faire connaître la présence, les allures, les migrations, le plumage des oiseaux de chaque localité du Canada aux différentes saisons de l’année ; de cette manière, le Canada aura bientôt, sur ce qui le regarde, des notions aussi exactes et aussi complètes que les autres pays. Quant à nous personnellement, nous aurions un plaisir particulier à recevoir par écrit des vieux chasseurs, voyageurs et autres, leurs observations et leur expérience sur ce sujet.

Terminons, maintenant, par les belles paroles du professeur français Le Maout :

« La bonté divine, dit-il, se manifeste clairement à l’esprit le plus vulgaire dans la grande classe des oiseaux. On serait même tenté, au premier coup-d’œil, d’admettre que ces êtres ont été l’objet d’une prédilection toute spéciale à laquelle ils doivent l’avantage de leur organisation. L’appareil locomoteur qui leur donne pour domaine la terre, le ciel et les eaux ; leur repos même, dont le mécanisme n’est pas moins admirable que celui de leurs mouvements ; leur respiration, source abondante de chaleur et d’énergie, et puissant auxiliaire du vol et de la natation ; la perspicacité de leur vue qui s’accommode merveilleusement à la distance et à la petitesse des objets ; la fabrication industrieuse de leurs nids ; les minutieuses précautions, la vigilance infatigable, l’héroïque dévouement de la femelle, avant et après l’éclosion (génie de l’amour maternel qui veille à la conservation de l’espèce dans l’insecte comme dans le vertébré, et qui a fait dire si heureusement que le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de la nature) ; les allures vives et légères, le plumage varié à l’infini, les cris d’appel et les chants d’amour de ces hôtes aériens, qui vivifient par leur présence nos jardins et nos campagnes, et sans lesquels les prés, les forêts, les rivages n’auraient à nos yeux que des beautés incomplètes ; enfin leurs migrations périodiques, dont l’objet principal est l’alimentation qu’ils vont chercher dans des régions lointaines, à travers les solitudes des continents et des mers, sans autre guide que leurs instincts ; tout, chez les Oiseaux, est propre à charmer les méditations du philosophe et les rêveries du poète, aussi bien que la curiosité du naturaliste. »


LES AIGLES DU CANADA


Les aigles sont les plus puissants des Rapaces ; la plupart ne vivent que de chair palpitante, et ce n’est que dans des cas de disette extrême qu’ils touchent aux animaux morts. Les recherches les plus récentes donnent à l’Amérique du Nord cinq espèces d’aigles[8] : l’Aigle royal, l’Aigle du Nord, l’Aigle de Washington, l’Aigle gris, que l’on prétend être la femelle de l’Aigle du Nord, et l’Aigle à tête blanche. Des cinq espèces, si réellement il en existe cinq, car les naturalistes sont fort divisés sur ce point, le Canada peut en réclamer trois, et peut-être plus. Nous nous en tiendrons à ces trois espèces, qui sont fort belles ; remarquons, en passant, que tous les aigles tués cette automne autour de Québec[9] appartiennent à l’espèce aquila canadensis, aigle royal ou doré. Cet oiseau est commun dans le nord et l’est de l’Europe, en Afrique et dans l’Asie Mineure. Le plumage est plus ou moins brun roux ; les plumes de la tête et du cou sont d’un roux doré, avec la tige noire, les rémiges sont de couleur brune foncée ; les plumes des tarses sont d’un brun-ferrugineux. Cette espèce a été longtemps connue sous trois noms différents, à cause des variations de couleur que le temps donne à sa livrée.


L’AIGLE DORÉ.[10]
(Golden Eagle.)


L’aigle brun qui, plus vieux, s’appelle l’aigle noir, se nomme l’aigle doré, quand son plumage est parfait ; sa queue, qui, dans le jeune âge, était blanche à sa moitié supérieure, est plus tard noirâtre et marquée de bandes irrégulières cendrées. Le bec est de couleur bleuâtre ; les narines sont ovales, les yeux sont grands et paraissent enfoncés dans une cavité profonde que domine le bord saillant de l’orbite. C’est surtout chez cet oiseau que l’on peut remarquer cette membrane à coulisse qui permet à l’animal de regarder fixement le soleil.

« On rencontre cet oiseau quelquefois en France ; il n’est sédentaire que dans les Alpes et les Pyrénées. Il se nourrit de gros oiseaux, de lièvres, de jeunes cerfs. Mais si ces animaux viennent à manquer, il se jette sur des natures plus faibles, et, si la proie vivante lui fait défaut, il ne dédaigne pas les chairs corrompues. L’aigle doré est très farouche, il vit avec sa compagne au milieu des rochers[11], et chasse de son voisinage tout Rapace qui voudrait s’y établir. Il fond sur sa proie avec la rapidité d’un trait, et, après s’être abreuvé de son sang, l’emporte dans ses serres jusque dans sa retraite, où il la dépèce en lambeaux, qu’il présente palpitants à ses aiglons. Son aire est ordinairement construite sur la plateforme d’un rocher escarpé ; elle est formée de gros bâtons entre-croisés, et ses parois s’élèvent continuellement par l’accumulation des ossements que l’oiseau y abandonne. La femelle pond ordinairement deux œufs, d’un gris cendré, quelquefois tachetés de brun : elle les couve pendant trente jours ; alors le mâle chasse seul pour fournir aux besoins de la famille ; quand les petits sont éclos, leurs parents se mettent en campagne pour leur chercher de la pâture ; et, si l’on en croit les témoignages unanimes des habitants des montagnes, tandis que l’un bat les buissons, l’autre se tient sur un roc élevé ou sur la cime d’un arbre pour saisir le gibier au passage. Sa physionomie sévère et imposante, sa voix grave, son œil étincelant, ombragé par un sourcil saillant, son vol rapide, surtout sa force et son courage, le faisaient regarder par les anciens comme le symbole de la puissance et de la domination. On l’avait dédié au maître des dieux ; les souverains ainsi que les peuples belliqueux l’avaient adopté pour leur enseigne de guerre ; puis, pour flatter les dominateurs, on fit à l’aigle une réputation de noblesse[12] et de magnanimité qui ne s’accorde guère avec l’observation exacte des faits. »

Écoutons à ce sujet l’illustre Buffon, qui parle de l’aigle en poëte, plutôt qu’en naturaliste :

« L’aigle a plusieurs convenances physiques et morales avec le lion : la force et par conséquent l’empire sur les autres petits animaux, comme le lion sur les petits quadrupèdes ; la magnanimité, il dédaigne également les petits animaux et méprise leurs insultes : ce n’est qu’après avoir été longtemps provoqué par les cris de la corneille et de la pie que l’aigle se détermine à les punir de mort ; d’ailleurs, il ne veut de bien que celui qu’il conquiert, d’autre proie que celle qu’il prend lui-même ; la tempérance, il ne mange presque jamais son gibier en entier et il laisse, comme le lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu’il soit, il ne se jette jamais sur les cadavres. »

Sans manquer au respect dû au génie de Buffon, on peut se demander si cette apologie de l’Aigle est bien le langage d’un historien de la nature. On peut même en douter.

M. Degland, naturaliste français, rapporte un trait remarquable, qui atteste la force musculaire de l’aigle et qui s’est reproduit assez souvent au Canada : deux petites filles du canton de Vaud, l’une âgée de cinq ans, et l’autre de trois, jouaient ensemble, lorsqu’un aigle de taille médiocre se précipita sur la première, et, malgré les cris de sa compagne, malgré l’arrivée de quelques paysans, l’enleva dans les airs. Après d’actives recherches sur les rochers des environs, recherches qui n’eurent d’autre résultat que la découverte d’un soulier et d’un bas de l’enfant et de l’aire de l’aigle, au milieu de laquelle étaient deux aiglons, entourés d’un amas énorme d’ossements de chèvres et d’agneaux ; un berger rencontra enfin, près de deux mois après l’événement, gisant sur un rocher, le cadavre de la petite fille, à moitié nu, déchiré, meurtri et desséché ! Ce rocher était à une demi-lieue de l’endroit où l’oiseau avait enlevé l’enfant. L’on se rappellera un fait assez analogue, qui eut lieu à Charlesbourg, près de Québec[13], il y a une quinzaine d’années, moins les résultats désastreux. L’aigle doré exhibé cet automne chez M. Couper, en cette ville, était accusé d’un semblable attentat, qui lui valut le coup de grâce[14].

Dimensions du mâle, 32 × 70 ; de la femelle, 38 × 84.


L’AIGLE DE WASHINGTON.[15]
(Bird of Washington.)


« Audubon décrit, sous le nom d’aigle de Washington, une espèce d’aigle pêcheur que Chs. Ls. Bonaparte réunit à l’Aigle à tête blanche. L’ornithologiste américain l’observa pour la première fois en 1814, et fut, dit-il, plus heureux en découvrant cette nouvelle espèce, qu’Herchel en découvrant sa planète. C’était au mois de février : Audubon remontait le Mississippi ; une bise glaciale l’enveloppa, il était en ce moment mort à l’enthousiasme, et voyait avec indifférence défiler devant lui des myriades d’oiseaux aquatiques qui descendaient le fleuve. Tout-à-coup un Aigle passa au-dessus de sa tête, il se leva, et reconnut au premier coup-d’œil que l’espèce était nouvelle pour lui. Aussitôt il débarqua et vit l’Aigle se diriger vers de hauts rochers. Le lendemain il alla se poster vis-à-vis de cet endroit, et attendit patiemment la page d’Histoire que devaient lui fournir ces oiseaux jusqu’alors inconnus. Après quelques heures d’attente, il entendit un sifflement, et vit au bord de la saillie la plus élevée du rocher, deux oiseaux qui s’agitaient avec les signes de l’impatience et de la joie : c’étaient les aiglons qui saluaient le retour de leurs parents ; le père parut le premier, tenant dans son bec un poisson qu’il apporta à ses petits ; la mère vint ensuite, tenant aussi un poisson ; mais, plus prudente que son compagnon, elle jeta autour d’elle un regard défiant, et aperçut l’homme qui se tenait immobile en face du rocher : aussitôt elle lâcha sa proie, et se mit à tourner au-dessus de lui en poussant de grands cris pour l’éloigner. Les petits s’étant cachés, Audubon ramassa le poisson ; c’était une grosse Perche. Il revint le lendemain sans rien voir, puis le surlendemain et attendit toute la journée ; mais l’invasion avait été prévue et la famille avait changé de quartier. Deux ans après, il vit un aigle de la même espèce se lever au-dessus d’un enclos, où, quelques jours auparavant on avait tué des Porcs : il arma son fusil, et s’approcha doucement ; l’aigle l’attendit sans paraître effrayé, et mourut sur le champ ; il le dessina, le décrivit et lui donna le nom de Washington. L’hiver suivant il put observer à loisir les mœurs d’un couple de ces animaux. Leur vol est différent de celui de l’aigle à tête blanche : l’Aigle de Washington circonscrit un plus grand espace, et plane plus près de la terre et de l’eau ; quand il fond sur sa proie, il décrit autour d’elle une spirale, qui se rétrécit peu à peu, dans l’intention évidente d’empêcher tout mouvement de retraite, de sa victime ; il ne tombe sur elle qu’à quelques toises de distance, mais il s’élève peu, et son vol forme un angle très-aigu avec la surface de l’eau. »

L’aigle de Washington, tel que peint par Audubon, a fait le désespoir des naturalistes : il paraît qu’il n’existe qu’un seul individu de cette espèce dans les Musées de la Grande République, savoir dans le Musée de Philadelphie. Le professeur Baird nous écrit que tous les individus qu’on lui a envoyés comme étant des aigles de Washington, sur examen ont été reconnus comme des aigles à tête blanche : les scutelles sur les tarses, que leur assigne Audubon, ne se trouvent sur aucun aigle tué sur ce continent et c’est là ce qui embarrasse.

Deux beaux aigles[16] ont été tués au Saguenay l’année dernière : sont-ce des aigles de Washington ? On l’a prétendu.

Dimensions, 43 × 122.


L’AIGLE À TÊTE BLANCHE.[17]
(Bald Eagle.)


Cette espèce habite principalement l’Amérique septentrionale ; elle est un peu moins commune en Canada, que l’aigle doré[18]. Elle niche sur les rochers escarpés et les arbres à cime large et élevée dans les savanes impénétrables. Les œufs sont d’un blanc jaunâtre, tacheté de gris roussâtre, l’intérieur de la coquille est d’un beau vert. Les aigles commencent la ponte dans les régions tempérées des États-Unis, telles que la Virginie et la Pennsylvanie, en février et mars. L’aigle à tête blanche est l’emblème national de l’Union Américaine ; nul oiseau ne possède un vol plus puissant, le condor excepté ; nul n’a plus de force, d’adresse et de courage ; mais son caractère est féroce et tyrannique : Franklin n’approuvait point le choix que ses compatriotes avaient fait de l’aigle à tête blanche pour blason national. Un brigand ailé, disait-il, qui profite de ses avantages pour ravir aux oiseaux plus faibles que lui le butin qu’ils ont conquis, n’est pas digne de représenter l’indépendance loyale et généreuse du peuple américain. C’est un spectacle superbe, dit Wilson, de voir tournoyer au-dessus de la cataracte de Niagara, ce féroce ravisseur, en quête des carcasses de chevreuils, d’ours ou autres animaux entraînés dans l’abîme. On nous saura gré d’emprunter au père de l’ornithologie américaine une de ses pages les plus éloquentes.

« Voulez-vous, dit l’illustre Audubon, connaître la rapine de l’aigle à tête blanche ? Permettez-moi de vous transporter sur le Mississippi, vers la fin de l’automne, au moment où des milliers d’oiseaux fuient le Nord, et se rapprochent du Soleil. Laissez votre barque effleurer les eaux du grand fleuve. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes, s’élever en face l’un de l’autre, sur les bords du fleuve, levez les yeux ; l’aigle est là, perché sur le faîte de l’un des arbres ; son œil étincelle, et roule dans son orbite, comme un globe de feu. Il contemple attentivement la vaste étendue des eaux ; souvent son regard se détourne et s’abaisse vers le sol ; il observe, il attend ; tous les bruits sont écoutés, recueillis par son oreille vigilante ; le Daim qui effleure à peine les feuillages ne lui échappe pas. Sur l’arbre opposé sa compagne est en sentinelle ; de moment en moment son cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d’ailes, par une inclination de tout son corps, et par un glapissement aigre et strident, qui ressemble au rire d’un maniaque ; puis il se redresse, immobile et silencieux comme une statue. Les Canards, les Poules d’eau, les Outardes, passent au-dessous de lui, en bataillons serrés que le cours du fleuve emporte vers le sud ; proies que l’aigle dédaigne et que ce mépris sauve de la mort. Enfin, un son lointain, que le vent fait voler sur le courant, arrive à l’ouïe des deux époux ; ce bruit a le retentissement et la raucité d’un instrument de cuivre ; c’est la voix du cygne. La femelle avertit le mâle par un appel composé de deux notes : tout le corps de l’aigle frémit ; deux ou trois coups de bec, dont il frappe rapidement son plumage, le préparent à son expédition. Il va partir. Le Cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l’air, son cou de neige étendu en avant, l’œil étincelant d’inquiétude. Le battement précipité de ses ailes suffit à peine à contenir la masse de son corps, et ses pattes, qui se ploient sous sa queue, disparaissent à l’œil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri de guerre se fait entendre. L’aigle part avec la rapidité de l’étoile qui file. Le Cygne a vu son bourreau ; il abaisse son cou, décrit un demi-cercle, il manœuvre, dans l’agonie de sa terreur, pour échapper à la mort.

« Une seule chance de salut lui reste, c’est de plonger dans le courant ; mais l’aigle a prévu ce stratagème ; il force sa proie à rester dans l’air, en se tenant sans relâche au-dessous d’elle, et en menaçant de la frapper au ventre ou sous les ailes. Le cygne s’affaiblit, se lasse, et perd tout espoir de fuite ; mais alors son ennemi craint encore qu’il n’aille tomber dans l’eau du fleuve : un coup des serres de l’aigle frappe la victime sous l’aile et la précipite obliquement sur le rivage. Tant de prudence, d’activité, d’adresse, ont achevé la conquête. Vous ne verrez pas sans effroi le triomphe de l’aigle ; il danse sur le cadavre, il enfonce profondément ses armes d’airain dans le cœur du cygne mourant, il bat des ailes, il hurle de joie ; les dernières convulsions de l’oiseau semblent l’enivrer, il lève sa tête chenue vers le ciel et ses yeux se colorent d’un pourpre enflammé. Sa femelle vient le rejoindre ; tous deux ils retournent le cygne, percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang chaud qui en jaillit. »

« N’est-ce pas là, s’écrie un naturaliste français, un drame tout entier, avec son exposition attachante, son trouble croissant et ses péripéties imprévues ? N’y trouve-t-on pas terreur et pitié comme dans la véritable tragédie ? Que l’on rapproche de cette magnifique peinture de mœurs les plus belles pages de Buffon et l’on verra la distance qui sépare le naturaliste sédentaire du naturaliste voyageur… Loin de nous l’ingrate et téméraire pensée d’affaiblir l’admiration due à l’immortel écrivain que la France comptera toujours avec orgueil parmi ses gloires scientifiques et littéraires. En invitant nos lecteurs à étudier comparativement le style de deux hommes si éminents, nous voulons seulement leur faire sentir combien un esprit souple et exact, qui a étudié de près la nature, a l’avantage sur le génie le plus brillant qui n’a pu l’observer que dans une ménagerie ou dans un jardin. L’amour passionné de l’histoire naturelle, voilà tout le secret du talent descriptif d’Audubon, et l’observation attentive des faits a suffi pour donner à ses tableaux une chaleur et un coloris que l’écrivain le plus habile ne saurait trouver dans la poudre du cabinet. »

Avions-nous raison de dire que l’Amérique avait, elle aussi, ses privilégiés de l’intelligence ?



LES HIBOUX DU CANADA.


Le hibou a de tout temps, par ses mœurs étranges, ses habitudes solitaires, ses lugubres accents nocturnes, inspiré aux peuples une terreur vague mêlée de mystère. Les Grecs l’appellent Athéné (Minerve) parce qu’ils lui attribuent la connaissance de l’avenir et Surnion[19] oiseau de mauvais augure, étant, disent-ils, un prophète de malheur aux individus et aux nations. Il joue son rôle obligé dans les peintures des poëtes qui le font intervenir à point nommé, au fort de la tempête, — dans la solitude de la forêt — pendant les ténèbres de la nuit, — dans la tour vermoulue d’un château gothique. — Shakespeare fait dire à Casca, un des conspirateurs, que parmi les phénomènes effroyables dont Rome vient d’être le théâtre et qui présagent la mort de César, on a remarqué, en plein midi, sur le forum, l’apparition de « l’oiseau de la nuit »[20]. Sous le consulat de L. Cassius et de C. Marius, un grand hibou, planant au-dessus du capitol, vint ajouter à l’épouvante générale. On a même prétendu que l’Incendiaria Avis de Pline[21] n’était autre chose que le hibou. Aldrovande, qui s’est donné la peine de recueillir les opinions sur cette matière, est d’un avis contraire. Parmi les aborigènes de l’Amérique, le grand hibou est l’objet d’un culte spécial ; leurs prêtres l’ont adopté comme le symbole de leur puissance et de leur dignité. « Les Creeks, dit Bartram, se distinguent par le respect dont ils entourent cet oiseau — le plus jeune des prêtres ou devins revêt une tunique blanche et fait porter devant lui un énorme hibou empaillé avec beaucoup d’art : il imite par son maintien la gravité et la taciturnité du hibou et traverse le village en chantant à demi-voix une douce psalmodie. »

Ces oiseaux se divisent en deux classes distinctes (lesquelles comprennent elles-mêmes plusieurs subdivisions) savoir, les Diurnes et les Nocturnes. Nous donnerons le pas à ces derniers.

Les rapaces nocturnes ne voient bien que pendant le crépuscule et au clair de la lune ; leurs yeux sont gros, leur tête fort grosse. Chez eux, le sens de l’ouïe est d’une finesse extrême. Leur nourriture consiste en rats, souris, oiseaux et insectes que le rapace nocturne saisit à l’improviste, favorisé par les ténèbres et par son vol merveilleusement silencieux. Il avale sa proie sans la plumer ou l’écorcher : plus tard la peau ou les os sont revomis en boulettes. Le jour, il dort dans son trou : si, par accident, il en sort, son apparition est une fête pour les corneilles, pies, jays, hirondelles et autres voisins qui viennent à l’envi l’insulter par leurs clameurs et leurs coups de bec. Le nocturne ne cherche pas à se défendre ; il se blottit, prend les attitudes les plus bizarres et attend patiemment que le retour du crépuscule lui permette de prendre sa revanche. Il suffit de placer une chouette, ou même d’en contrefaire le cri, pour attirer toute la tribu ailée du voisinage. Les choses n’ont pas changé depuis Aristote, qui note le fait. Ces rapaces vivent isolément ou par couples ; quelquefois, ils voyagent par troupe ; leur plumage est en général remarquable par le grand nombre de taches, de lignes, de bandes dont il est irrégulièrement parsemé. La plupart des Chouettes et des Hiboux des États-Unis voyagent au printemps, du sud au nord, et en automne du nord au sud. Vieillot a remarqué que ces Oiseaux voyageurs sont presque tous demi-diurnes. Plus l’hiver est rigoureux, plus ils pénètrent dans les contrées méridionales, alors on rencontre à la Louisiane des Oiseaux qui ne font leur ponte qu’à la Baie d’Hudson. En tête des rapaces nocturnes, plaçons le Duc de Virginie surnommé ordinairement le Chat-Huant canadien.



LE CHAT-HUANT.[22]
(Virginian Owl.)


Ce brigand de nuit est de la taille d’une dinde ; son corps est, en dessus, d’un brun varié de lignes fines, rousses et grises ; le milieu du ventre est blanc ; les côtés de la poitrine et les flancs sont fauves, puis blancs, rayés en travers de brun, sans aucune flammèche longitudinale ; la queue est arrondie et barrée de brun clair ; le collier est blanc, le tour des yeux blanc, puis fauve. Deux aigrettes de plumes l’ont fait surnommer le Grand Hibou à cornes. « Dans les forêts denses de l’Indiana, dit Wilson, j’ai plus d’une fois entendu pendant la nuit cette sentinelle solitaire, pousser des cris à faire trembler une garnison entière, Waugh O ! Waugh O ! Ses autres solos nocturnes étaient non moins mélodieux et ressemblaient tantôt au hurlement d’un chien qui a perdu son maître, tantôt au râle étouffé d’un assassiné qui crie en vain au secours. » Ce sont les accents lugubres du Duc de Virginie qui éveillent la nuit nos campagnards occupés en mars et avril à la confection du sucre d’érable, sur le versant des collines. Le duc fréquente surtout les bois voisins des rivières. Le jour, on le voit seul, souvent sur les grosses branches les plus touffues ; si on le surprend, il se réveille, siffle, fait rouler ses gros yeux en se balançant d’un pied sur l’autre. Cependant, si l’importun s’approche, il s’envole ; mais ébloui par la lumière du jour, il se dirige mal, et cherche à se cacher dans le fourré le plus voisin. Le Duc de Virginie a le vol élevé, rapide et gracieux ; il plane avec aisance et en grand cercle par la simple inclinaison de ses ailes et de sa queue. De temps en temps, il effleure silencieusement la terre avec vélocité, et saisit sa proie à l’improviste ; quelquefois il s’arrête subitement sur quelque palissade, secoue ses plumes et pousse un cri horrible. Quelquefois, quand on n’est éloigné de lui que de cinquante pas, il dit son hou-hou de manière à faire croire qu’on entend un cri lointain à plus d’un mille de distance. Dans l’intervalle de chaque cri, il fait claquer son bec comme par passe-temps, ou bien il aiguise le bout de ses mandibules, de même qu’un sanglier aiguise ses défenses. Dindes, poules, perdrix, canards, poissons morts, lapins et souris, voilà ses entremets et sa pièce de résistance. Il les avale tout entiers avec la plume, le poil et les os[23]. C’est dans les nuits sereines qu’on peut le voir voler, silencieux et rapide, à la recherche de sa proie.

« Le marinier descendant le Grand Fleuve (le Mississippi) remarque le nocturne chasseur qui passe au-dessus de sa barque ; les ailes étendues, il franchit les collines, ou bien descend et s’élève dans l’air comme une ombre, ou bien disparaît dans les bois. Le bateau qui suit le cours sinueux de la rivière, arrive bientôt dans une anse que borde un champ nouvellement défriché ; la lune brille sur l’humble chaumière du colon ; dans le petit champ qui l’entoure, un arbre que la hache a épargné, sert de juchoir aux oiseaux domestiques, qui doivent bientôt peupler la basse-cour. Parmi eux se trouve une Dinde qui couve. Le grand Hibou, dont les yeux perçants ont découvert sa proie, plane circulairement autour de l’arbre et médite son attaque. Mais la Dinde est aussi vigilante que lui ; elle se dresse sur ses pieds, agite ses ailes et glousse si bruyamment, qu’elle réveille tous ses voisins les Coqs et les Poules ; le caquettement devient général, et le colon se réveille à son tour. Il est bientôt sur pied, prépare son fusil, ouvre la porte et regarde dehors ; il voit le maraudeur emplumé qui s’est perché sur une branche morte et d’un seul coup, il rétablit la tranquillité dans son poulailler suspendu. »

« Les gestes ridicules et les évolutions bizarres du Grand Hibou, qui veut plaire à sa compagne, ne se peuvent décrire : ce sont des courbettes, des demi-tours, des contorsions, des claquements de bec, dont le spectacle dissiperait la plus sombre mélancolie ; elle y répond en imitant les allures et la pantomime de son compagnon. Puis tous deux vont construire, en mai, au plus épais des bois, leur nid, qu’ils fixent sur une maîtresse branche, voisine du tronc principal : il se compose de petits bâtons tortueux et est tapissé à l’intérieur de plumes et d’herbes fines. Le duo de Virginie pris au nid, s’apprivoise — il n’émigre pas et passe l’année chez nous ; » ainsi s’exprime Audubon. — Le Grand Hibou à cornes, lorsque son plumage est en saison est un des plus nobles oiseaux de la Faune canadienne — sa force, son courage indomptable, sa férocité,[24] l’ont fait surnommer l’aigle-hibou — il y a, en Amérique, cinq variétés de cette espèce, savoir ; pacificus, atlanticus, arcticus, magellanicus, virginianus : c’est cette dernière qui visite le Canada.



LE CHAT-HUANT DE LAPONIE.[25]
(Great Cinereous Owl.)


Cette espèce surpasse en grosseur le Duc de Virginie — elle en diffère dans la couleur et en ce qu’elle n’a pas d’aigrettes ou cornes ; elle habite l’extrême Nord, et se rencontre dans le voisinage de la Baie d’Hudson ; ce n’est qu’un « accidentel » en nos latitudes, quoiqu’en dise J. Cassin (peut-être la plus haute autorité contemporaine en Amérique), lequel sur le témoignage du Dr. Hall, de Montréal, prétend que ce hibou est assez commun dans les environs de Montréal où il couve, dit-il. Nous avouons que nous tenons beaucoup à constater le fait. C’est le plus gros de nos Hiboux.

Dimensions, 30 × 48 .

On nous apprend qu’il y a beaucoup de hiboux, en octobre, mars, avril et mai, dans toute la chaîne des Laurentides, aux environs de cette ville. Une personne résidente sur les bords du lac Laurent, ou Larron (Comté de Québec), affirme qu’elle en a vu jusqu’à six perchés en même temps sur le toit de sa demeure. Plusieurs Chats-Huants ont été tués dans les bois dans le voisinage du St. Maurice, District de Trois-Rivières.


LA CHOUETTE GRISE DU CANADA.[26]
(Barred Owl.)


[27] L’oiseau de nuit, quittant sa pose taciturne,
S’envole en tournoyant et sa clameur nocturne
Se perd dans la forêt avec le bruit du vent ;
La brise rit encore au feuillage du tremble,
Le ciel sourit à l’onde et chaque étoile tremble,
Dans chaque vague au pli mouvant.

(L’Iroquoise du Lac St. Pierre.)

Autre espèce assez commune en nos climats en automne : elle niche dans les trous des arbres où elle pond deux œufs. La Baie d’Hudson est le pays natal de cette grande Chouette. Son plumage est brun, tacheté de blanc ; le ventre et les plumes inférieures de la queue sont d’un blanc sale, rayé de brun ; la queue est courte, — barrée de brun et de blanchâtre. Le bec est jaune, — taille, dix-huit pouces. Le caractère distinctif de cette espèce consiste dans les raies qui sont transversales sur la poitrine et longitudinales sur le ventre. Grand mangeur de poulets, souris, lapins et grenouilles, on la dit à la Louisiane, piscivore. « Son cri est un waah, waahha, qu’on est tenté, dit Audubon, de comparer au rire affecté d’un fashionable. Combien de fois, dans mes excursions lointaines, étant campé sous les arbres, et me disposant à faire rôtir une tranche de venaison ou un écureuil, au moyen d’une branche, n’ai-je pas été salué du rire de ce perturbateur nocturne. Il s’arrêtait à quelques pas de moi, exposant tout son corps à la lueur de mon feu et me regardait d’une si bizarre manière, que, si je n’avais pas craint de passer pour fou à mes propres yeux, je l’aurais invité poliment à venir partager mon souper. On le rencontre dans tous les bois isolés, même en plein jour et aux approches de la nuit. S’il y a apparence de pluie, il se met à rire plus fort que jamais ; son waah, waaha pénètre dans les retraites les plus reculées, et ses camarades lui répondent avec des tons étranges et discordants ; on serait tenté de croire que la nation des Hiboux célèbre une fête extraordinaire. Lorsque l’on s’approche d’un de ces oiseaux, ses gestes deviennent d’une bizarrerie inexprimable, son attitude droite change, il baisse la tête et incline son corps ; les plumes de sa tête se hérissent et l’enveloppent comme d’une fraise ; il roule ses yeux comme un aveugle et exécute avec son cou des mouvements anguleux comme s’il était disloqué. Il suit pendant tout ce manége les moindres mouvements de l’étranger et, s’il soupçonne de mauvaises intentions, il s’envole, puis s’arrête le dos tourné, fait subitement volte-face, comme un conscrit qui apprend l’exercice et recommence à examiner l’inconnu qui s’approche de lui. Si l’on tire sur lui et qu’on le manque, il fuit au loin et, quand il a gagné le large, il fait entendre son éclat de rire avec pompe. Pendant le jour, il se laisse assaillir par les petits oiseaux, et semble saisi de frayeur ; si un écureuil s’approche de lui, il prend la fuite devant ce timide animal, qu’il va manger tout à l’heure, aussitôt que le soleil sera couché. »

Dimensions, 18 × 40.



LE HIBOU À AIGRETTES COURTES.[28]
(Short-eared Owl.)


Le Hibou à aigrettes courtes habite ordinairement les cavernes, les bâtiments en ruines, les creux des vieux arbres et les forêts montueuses ; il fait entendre, pendant la nuit, un cri plaintif ou gémissement grave et prolongé : Cowl ! Clowd ! Il pond d’ordinaire dans les nids abandonnés d’écureuils, pies et corneilles, tandis que le Hibou à aigrettes longues au contraire pond à terre.

Dimensions, 15 × 40.



LE HIBOU À AIGRETTES LONGUES.[29]
(Long-eared Owl.)


Le Hibou à aigrettes longues ou moyen duc, et le Hibou à aigrettes courtes, ou grande chevêche : voilà deux espèces qui se distinguent par leur sociabilité — elles séjournent beaucoup à terre pour y attraper les souris, les mulots et les petits oiseaux.

Dimensions, 11 × 38.



LA CHOUETTE-ÉPERVIER.[30]
(Hawk Owl.)


« La dénomination de cet oiseau vient de ce qu’il participe de la nature de la Chouette et de l’Épervier. Il indique en effet la nuance intermédiaire de ces deux genres d’oiseaux. Il a de la Chouette la tête et les pieds, et de l’Épervier, le port, la taille svelte, les ailes et la queue. Cette espèce qui couve à la Baie d’Hudson ne vole et ne chasse guère que le jour. Elle se nourrit de perdrix et de petits oiseaux. D’un naturel hardi, elle ne s’épouvante point du bruit du fusil ; au contraire, elle en suit la direction et s’attache au pas du chasseur, soit en volant au-dessus de sa tête, soit en se perchant sur un arbre voisin : mais toujours hors de la portée de l’arme à feu. Si celui-ci tue un gibier quelconque, elle lui vole souvent au moment où il va le ramasser. Quoiqu’elle soit d’un naturel défiant, il suffit souvent de lui jeter un oiseau mort, pour l’attirer à une distance convenable, et rarement elle refuse de mordre à l’appât. Le mâle a le bec orangé et presque totalement couvert par les soies qui naissent à sa base ; l’œil de la même couleur et ombragé de petites plumes, mouchetées de brun ; la face, blanche, tachetée de noirâtre et entourée d’un cercle noir, tout le reste du plumage agréablement varié de noir et de blanc : ces deux couleurs forment des taches sur les parties supérieures et des raies transversales sur les inférieures ; la femelle diffère par plus de grosseur, et un vêtement moins éclatant. » Ce Hibou, à certaine époque, se montre en grand nombre autour de Québec : en 1859, il en fut tiré au-delà de 400 dans les environs de cette ville, tandis qu’en 1860, il n’en fut pas tué au-delà d’une douzaine. L’hiver de 1859 fut fort long et assez rigoureux, tandis que cette saison en 1860 a été en grands froids plus d’un mois plus courte. Le District de Québec paraît être un vrai poste d’arrêt, une étape pour les Chouettes-Éperviers dans leur migration d’automne de la Baie d’Hudson vers les climats tempérés de la république voisine.

Dimensions, 15 × 31 .





NYCTALES.[31]
(Night Owls.)


Nous avons aussi trois espèces de nyctales, chevêchettes ou petits hiboux nocturnes — le plus petit n’est pas aussi gros qu’un merle : savoir la chevêche de Richardson, la chevêche de Kirtland,[32] dont Cassin a donné une excellente description, et la chevêche passerine, la plus petite et la plus rare des trois — la chevêche de Richardson porte une livrée variée de blanc et de noir : les pieds sont blancs, le bec, brun, jaunâtre, — l’iris, jaune. Outre son cri poupou, poupou, qu’elle pousse en volant, elle en produit un autre, quand elle est posée, que l’on prendrait pour la voix d’un jeune homme appelant quelqu’un du nom de aime, hême, edme. Buffon raconte que dans son château de Montbard, il fut réveillé un matin, un peu avant le jour, par cet appel que faisait une chouette posée sur sa fenêtre : bientôt un de ses domestiques occupant la chambre au-dessus de la sienne, ouvrit sa fenêtre et dit à celui qu’il prenait pour un être humain : « Qui es-tu là-bas ? Je ne m’appelle pas Edme, je m’appelle Pierre. »

La chevêche établit son nid dans les trous des vieilles murailles, dans les crevasses des rochers ou des vieux arbres ; elle s’apprivoise facilement. M. Gérard, naturaliste français, fait mention d’une chevêche de mœurs fort douces, laquelle vivait sur le pied de la plus parfaite amitié avec le chat du logis, bien que hargneuse et boudeuse contre un chien et contre un corbeau apprivoisé avec lequel elle partageait le jardin de son maître. Baird donne à nos latitudes un autre hibou, le scops asio de Linnée (Mottled Owl). Wilson et le prince de Musignano en parlent comme d’un nocturne, d’une petite taille et qui fréquente les jardins et les habitations des hommes. Il se rencontre au Haut-Canada ; nous ne l’avons pas encore remarqué dans nos environs. Audubon fait beaucoup d’éloges de sa douceur et de sa sociabilité : il en emporta un de Philadelphie à New-York, dans sa poche ; durant le voyage, il resta tranquille, mangea dans la main de son maître et n’essaya pas de s’échapper. Cassin remarque sur l’autorité de M. W. Kite, de la Pennsylvanie, une particularité de ces Hiboux, qui n’a, dit-il, jamais été mentionnée par aucun naturaliste ; c’est qu’au temps de la ponte, leurs ébats sont pour le moins aussi bruyants que ceux des chats, avec lesquels ils ont d’autres traits de ressemblance.



L’EFFRAYE.[33]
(Barn Owl.)


L’Effraye, commun aux deux mondes, se rencontre à de rares intervalles dans la partie méridionale de la Province ; mais sa véritable patrie est le Texas et la Caroline du Nord ; c’est là qu’a lieu la ponte.

« Il tire son nom, dit Buffon, des cris lugubres qu’il fait entendre pendant la nuit. L’horreur qu’il inspire aux femmes, aux enfants et même aux hommes qui croient aux revenants, ont fait considérer l’Effraye comme l’oiseau funèbre, comme le messager de la mort ; ils s’imaginent que, quand il se fixe sur une maison et qu’il y fait retentir une voix différente de ses accents ordinaires, c’est pour appeler quelqu’un au cimetière. C’est le même oiseau que les campagnards du midi de la France désignent sous le nom de Chouette de clochers et de Bueou l’holi, parce qu’ils croient que cette chouette vient pendant la nuit boire l’huile qui brûle dans les lampes des églises. »

Cette mauvaise réputation, dit Le Maout, faite à l’Effraye par la superstition populaire, devrait être remplacée par un sentiment de gratitude et de bienveillance, car cet oiseau est de tous les rapaces nocturnes, le plus utile à l’homme, par suite de la chasse destructive qu’il fait aux mulots, rats et autres rongeurs nuisibles à l’agriculture. L’Effraye niche dans les vieilles tours ou dans les creux des rochers.

Dimensions du mâle, 17 × 42 ; de la femelle, 18 × 46.



LE HIBOU BLANC ou HARFANG.[34]
(Snowy Owl.)


Ce blanc chasseur polaire n’a pas d’aigrettes ou cornes ; avec le grand Aigle des mers du nord, le compagnon de ses rapines, il choisit les solitudes glacées du cercle arctique pour ses quartiers généraux et se montre en Canada pendant les grands froids. Plus d’une fois nous nous rappelons l’avoir vu en février et mars, planer majestueusement au-dessus des immenses battures couvertes de glace, qui bordent le St. Laurent, à St. Thomas, comté de Montmagny.

Quand il descend du pôle vers le sud, il s’arrête quelquefois sur les vergues des navires et on peut alors le prendre sans peine, à cause de son extrême fatigue. Il chasse en plein jour et niche sur les rochers escarpés ou sur les vieux pins des régions glaciales.[35]

Il se nourrit de perdrix, canards, perdrix blanches, lièvres et rats. Sa voracité est telle, qu’il enlève quelquefois sous le nez du chasseur, le gibier que celui-ci vient d’abattre et qu’il n’a pas eu le temps de ramasser. Les Aborigènes mettent à profit cette habitude du rapace : ils jettent en l’air un oiseau mort : le Harfang s’élance dessus et il devient facile de le tuer. Son plumage, surtout dans les vieux mâles, est éclatant de blancheur, parsemé de petites demi-lunes grises — les yeux fauves d’un éclat extraordinaire, les pieds sont tellement couverts de plumes que l’on ne voit que les griffes — longueur 21 pouces — envergure 53 pouces dans le mâle — dans la femelle 26 × 65 — selon la règle générale chez les oiseaux de proie, la femelle est toujours plus grande que le mâle. Les Creeks le nomment Wapohoo ; les Esquimaux, Oopeguak. Audubon dit avoir extrait de l’estomac d’un hibou blanc un énorme rat, dont la tête et la queue étaient presqu’entières — le même auteur décrit d’une manière plaisante, les artifices de cet oiseau, lorsqu’il fait la pêche. « Il s’incline, dit-il, sur un rocher près de la mer, la tête tournée vers l’eau ; il fait le mort et attend patiemment l’occasion de happer une victime, qu’il ne manque jamais ; dès qu’un poisson monte à la surface, rapide comme l’éclair, la griffe du harfang le saisit ; puis il se retire à quelques pieds de distance pour dévorer sa proie et recommence le même manège ; si la pêche manque, il va choisir un autre endroit, s’accroupit à une petite distance et se traîne sans bruit au bord, pour saisir une nouvelle proie, qu’il étreint de ses deux griffes, pour aller la déguster à loisir et en silence dans un bois voisin. Des trappeurs se plaignaient que leurs rats musqués étaient enlevés de leurs piéges : un d’eux appâta avec de la chair de ce rongeur, et chaque matin il fut récompensé par la capture d’un ou deux hiboux blancs, de sorte que dans peu de jours, il réussit à exterminer ces bandits. »

Le vol de ces oiseaux est ferme, continu, uniforme et parfaitement silencieux : ils saisissent leurs victimes avec la rapidité d’un trait et s’arrêtent à terre pour les dépecer. Quand il s’agit de poursuivre un canard, une oie ou une tourte, le Rapace augmente sa vitesse d’une manière surprenante et frappe l’oiseau, à la manière de l’épervier. On le rencontre d’ordinaire dans le voisinage des rivières et des ruisseaux qui forment des chutes et des bassins, où le Harfang guette et saisit le poisson tel que nous venons de le dire. Dans les latitudes polaires, souvent le chasseur se voit ravir la perdrix qu’il vient de tuer, par ce hibou qui l’enlève à sa barbe. Sir John Richardson, dit l’avoir remarqué dans presque toutes les terres arctiques qu’il a visitées pendant l’été : l’hiver le Harfang émigre avec la perdrix blanche — sa nourriture ordinaire — à des localités un peu moins exposées. « Je l’ai remarqué, dit-il, généralement posé à terre et lorsque je le troublais, il prenait son vol, et allait s’abattre un peu plus loin toujours sur le qui vive. Je l’ai vu poursuivre au vol le lièvre[36] de l’Amérique, et

faisant des efforts inouïs pour frapper de ses serres ce léger coursier des bois. En hiver lorsque le Harfang est gras, les Indiens et les Européens mêmes se nourrissent de sa chair qui est blanche et excellente au goût. » La femelle n’est jamais blanche.

Dimensions du mâle, 21 × 53 ; de la femelle, 26 × 65.

Le docteur Hall, de Montréal, prétend également que cette espèce niche dans le voisinage de Montréal — ce que nous osons révoquer en doute, sauf preuve du contraire. Ceci nous donne occasion de demander plus que jamais aux chasseurs et aux voyageurs canadiens leurs remarques, leur expérience, afin de dessiner d’une manière exacte, la physionomie, les habitudes et le parcours géographique des groupes que nous aurons à décrire — nous leur tiendrons compte de leurs renseignements dans les notes que nous aurons occasion d’ajouter à ce travail.



FAUCONS, ÉPERVIERS, ÉMERILLONS.


En octobre 1663, Pierre Boucher, alors gouverneur de Trois-Rivières, écrivant pour l’information de ses amis à la cour de Louis XIV, disait[37] : « Il y a aussi en ce pays des oyseaux de proye de plus de quinze sortes, dont je ne sais pas les noms sinon de l’Épervier et de l’Émerillon. » Avouons néanmoins à la gloire de l’illustre fondateur de Boucherville, que quelque maigre que soit sa Relation, il était plus versé dans l’histoire naturelle du Canada que ne le sont, de nos jours, la plupart des personnes qui appartiennent à la classe éclairée.

L’ancêtre des Boucher, pas plus que ses successeurs, n’ayant décrit ces « quinze sortes d’oyseaux de proye » en langue française, il nous sera presque impossible de leur donner en cette langue les honneurs du baptême. S’il suffisait de fournir une pompeuse nomenclature des oiseaux de nos latitudes, avec forces termes scientifiques d’une latinité plus ou moins barbare, rien de plus facile au moyen des autorités américaines sur cette matière. Ceci pourrait satisfaire aux exigences d’un professeur d’histoire naturelle, sans atteindre notre but, qui est de populariser et de dégager d’une érudition fastidieuse une étude qui combine l’utile avec l’agréable.

Nous allons esquisser les individus marquants de la famille accipitrine.

L’histoire des Faucons et l’art de la Fauconnerie tel que pratiqué encore actuellement en Allemagne, en Angleterre et en Belgique, voilà de quoi intéresser toutes les classes, y inclus cette classe peu nombreuse, nous aimons à le croire, pour laquelle le magnifique panorama de la nature animée est un livre scellé. Un autre chapitre résumera, d’après les meilleurs auteurs, l’art de la chasse à l’Oiseau, cet art qui remplissait une partie si notable de l’existence de nos aïeux. Persuadés que nous sommes que l’on jettera avec plaisir un coup d’œil rapide à travers les créneaux de ces vieux châteaux où Messieurs nos pères menaient vie noble et joyeuse — que l’on franchira volontiers avec nous le pont-levis de leurs castels où reposaient sous la garde de Dieu, leurs femmes et leurs enfants, dans ces temps aventureux, où une partie de la population guerroyait contre ses fiers barons, tandis que l’autre allait chevauchant en Palestine, pour y expirer gaiement au premier rang, au cri de guerre : Montjoy St. Denis !

Nous rappellerons les amusements de ce moyen âge, de cette époque, où le jeune châtelain « avec l’or, le faucon et le cor de chasse, précédé de la harpe du troubadour et de la cithâre du romancier visitait les pays lointains et les cours étrangères, pour se rendre chevalier parfait. »

Ce faisant, nous remplirons un double but : d’abord celui d’intéresser le lecteur au bon vieux temps, à ce temps dont maintenant chacun médit à tout propos et hors de propos ; ensuite celui de nous enquérir pourquoi, à l’instar de leurs pères, les enfants ne dresseraient pas nos bons amis les Éperviers à chasser pour leurs maîtres, Perdrix, Canards, Pigeons et autres gibiers, afin par ce moyen, de confier à d’autres, en ce siècle merveilleusement pratique, la besogne fort peu récréative de faire le marché, selon le mot du peuple, tel qu’on en usait il y a 300 ans et tel qu’on en use actuellement ailleurs.

« Les Faucons sont, de tous les Rapaces diurnes, les plus courageux et les plus agiles ; leur vol est d’une merveilleuse rapidité ; on cite la vitesse d’un Faucon échappé de la fauconnerie de Henri II, qui supprima en un jour l’espace séparant Fontainebleau de l’île de Malte, c’est-à-dire une distance de trois cents lieues. Leur livrée est élégante, quoique les teintes foncées y dominent ; leur attitude est pleine de fierté quand ils sont perchés ; mais leur marche est sautillante et peu gracieuse, à cause de la longueur et de la forme demi-circulaire de leurs ongles, ainsi que de l’étendue de leurs ailes.

« Les diverses espèces de Faucons diffèrent dans leur manière de chasser ; cependant, toutes saisissent leur proie, non pas avec le bec, mais avec les serres. Si cette proie est un oiseau, le Faucon se laisse tomber sur elle, ou l’enlève en descendant obliquement sans ralentir son vol, ou le saisit après avoir tourné en spirale autour d’elle ; s’il attaque un mammifère, il le saisit à la nuque, et si la victime résiste, il lui crève les yeux à coups de bec. Les Faucons dévorent rarement leur proie sur place ; le plus souvent, ils l’emportent à l’écart, sur un arbre ou sur un rocher. Ils plument presqu’en entier les oiseaux avant de les manger, et en avalent à la fois des morceaux fort volumineux ; ensuite ils rejettent en pelotes le peu de plumes qu’ils ont avalées, ainsi que les parties qu’ils ne peuvent digérer. Les Faucons habitent les montagnes, les forêts, les bois près des champs. Ils émigrent quelquefois à la suite des oiseaux voyageurs qui leur servent de proie. »



LE GERFAUT D’ISLANDE.[38]
(Labrador Falcon.)


Ce Faucon couve au nord du continent de l’Amérique. Audubon l’a remarqué au Labrador et il se rend, en hiver, jusque dans l’État du Maine.

« Le Gerfaut d’Islande, dit Le Maout, a les tarses recouverts par les plumes dans leurs deux tiers supérieurs ; le tiers inférieur et les doigts sont jaunes, ainsi que le tour des yeux et la cire ; le bec brun de plomb, plus foncé à la pointe ; le fond du plumage est brun en dessus, barré et taché de blanc ; il est blanc en dessous avec des taches cordiformes, et des bandes alternes claires et foncées sur la queue. La taille est de dix-huit à vingt pouces. Chez le jeune, le plumage est brun, unicolore en dessus ; puis après la première mue, il offre des bordures d’un blanc roussâtre ; les parties inférieures sont d’un blanc plus ou moins roussâtre et marqué de taches longitudinales brunes, plus larges sur les flancs et le ventre. La cire, le tour des yeux et les pieds sont d’un bleu plus ou moins foncé. Le nom spécifique de ce Faucon indique sa patrie ; il descend quelquefois vers le Sud, mais jamais dit-on, au delà du 60e parallèle. Il niche sur les rochers les plus escarpés ; ses œufs, au nombre de trois ou quatre, sont d’un jaune roussâtre clair, avec des taches couleur d’ocre très rapprochées.

Dimensions du mâle, 22 × 49.

Dimensions de la femelle, 23 × 51 .

Nous avons aussi parmi les « accidentels, » le Faucon blanc[39] (Falco candicans de Gmelin) nommé par Buffon le Gerfaut blanc des pays du Nord — espèce de grande valeur pour les fauconniers.



LE FAUCON PÈLERIN.[40]
(Duck Hawk.)


Le Faucon Pèlerin, ainsi que le Gerfaut d’Islande, se rencontre de temps à autre dans cette Province[41]. Ce Faucon est une fort belle espèce ; nous allons emprunter au continuateur de l’œuvre de Geoffroy St. Hilaire, Le Maout, la description qu’il en donne. « Les moustaches sont larges, longues et noires ainsi que les joues ; les pieds robustes et jaunes, sont vêtus seulement dans leurs tiers supérieurs ; le doigt médian est sensiblement plus long que le tarse ; la queue ne dépasse pas le bout des ailes ; le plumage des parties supérieures est brun, à raies transversales plus foncées ; la gorge et le cou sont blancs ; la poitrine blanc roussâtre tirant sur le rose, marqué de petites stries longitudinales noires ; les parties inférieures sont rayées en travers de brun noir sur un fond cendré, les raies sont plus larges aux flancs et au ventre ; les rémiges sont d’un brun nuancé de cendré noirâtre, terminées par un liséré cendré clair ; la queue est d’un cendré bleuâtre, marqué de bandes transversales terminées de cendré blanchâtre. »

Dimensions du mâle, 16 × 30.
de la femelle, 19 × 36.

Le plumage du Faucon Pèlerin varie non seulement suivant l’âge et le sexe, mais encore suivant les saisons et les climats ; il habite tout l’hémisphère nord du globe, et y niche dans les rochers les plus escarpés — le jeune Faucon pris en septembre, âgé de trois mois était celui que les fauconniers dressaient comme le plus susceptible d’éducation. Le vol du Faucon est d’une rapidité que l’œil a peine à suivre. Il s’élève au-dessus de sa proie, et fond perpendiculairement sur elle, tombant des nues ; les Poules sont sa nourriture ordinaire. On l’appelle Épervier à Poules aux États-Unis et Mangeur de Poules à la Louisiane et au Canada. Mais il mérite d’autres titres. « Voyez, dit l’ornithologiste Audubon, ces deux pirates déjeunant à la fourchette : le mâle dépèce une Sarcelle, et la femelle un Canard ; ils semblent, dans un tête-à-tête amical, se féliciter de leur bonne aubaine, et disserter sur la saveur du mets friand qu’ils ont conquis : on les prendrait pour des épicuriens ; ce ne sont que des gloutons, et leur voracité n’est égalée que par leur audace ; ils enlèvent sur l’eau les Canards, les Sarcelles, les Oies, et les transportent sur le rivage ; il faut que le fleuve soit bien large pour que le ravisseur fatigué lâche sa proie : alors, il en cherche une autre plus près de terre, et quand il l’a saisie, triomphant, il l’emporte en lieu sûr pour la dévorer. J’ai vu un Faucon venir à trente pas de mon fusil, se jeter sur une Sarcelle que je venais d’abattre. Il n’est pas moins avide de Pigeons que de Canards : il court se jeter au milieu de leurs bandes qui voyagent dans les hautes régions de l’air et qui, pour échapper à sa griffe, exécutent les plus habiles évolutions ; il ose même quelquefois les attaquer dans le domicile que l’homme leur a préparé. J’en ai surveillé un, pendant plusieurs jours, qui avait conçu une telle affection pour mes Pigeons qu’il se permettait d’entrer dans le colombier par une porte et en sortait par l’autre avec une victime ; voyant la terreur et le désordre que ses invasions causaient parmi mes Pigeons, et craignant que ceux-ci n’émigrassent, je mis à mort le voleur.

« Quand le Faucon est en quête, il se perche souvent sur les branches les plus élevées d’un arbre, dans le voisinage des terres marécageuses : on voit sa tête se remuer par saccades périodiques, comme pour mesurer les distances qui le séparent de sa proie ; il épie une Bécasse depuis quelques instants : tout à coup il se précipite sur elle avec un bruit terrible, l’étreint de ses serres acérées, et va la dévorer dans quelque bois voisin.

« Il plume adroitement, avec son bec, sa proie qu’il tient entre ses pattes ; aussitôt qu’une partie est plumée, il la déchire en lambeaux, dont il se repaît avidement ; s’il voit s’approcher un ennemi, il s’enfuit avec son butin, et va le cacher dans l’intérieur de la forêt. C’est surtout en rase campagne qu’il montre de la défiance. »

Malgré la justesse de son coup d’œil, la rapidité de son vol et l’habileté de ses manœuvres, le Faucon Pèlerin ne réussit pas toujours à s’emparer de sa proie : Baumann a vu un Pigeon, poursuivi par un Faucon, se précipiter dans un étang, plonger, sortir de l’eau sain et sauf et échapper ainsi aux serres de son ennemi. Quelquefois même ce rapace est vaincu par des oiseaux moins puissants que lui, dans lesquels il attaque des rivaux ou une proie : M. Gérard a vu un Corbeau tuer un Faucon d’un coup de bec qui lui fendit le crâne.

Le Faucon, à défaut d’autre pâture, se nourrit d’alouettes, de pleuviers, et de corbigeaux, sans refuser dans les temps de disette, le poisson mort. La hardiesse est la note caractéristique du Faucon : on le voit poursuivre sa proie sous le fusil du chasseur, et souvent payer de sa vie cette insolente agression. Voici un fait intéressant rapporté par un naturaliste français, M. Gerbe.

« Il y a quelques années, un faucon pèlerin était venu s’établir, en septembre, sur les tours de la cathédrale de Paris. Pendant plus d’un mois qu’il y demeura, il faisait tous les jours capture de quelques-uns de ces pigeons que l’on voit voltiger çà et là au dessus des maisons. Lorsqu’il apercevait une bande de ces oiseaux, il quittait son observatoire, rasant les toits ou gagnant le haut des airs, puis fondant sur la bande, et s’attachant à un seul individu qu’il poursuivait avec une audace inouïe, quelquefois à travers les rues des quartiers les plus populeux. Rarement il retournait à son poste sans emporter dans ses serres une proie, qu’il dépeçait tranquillement, et sans paraître affecté des cris que poussaient contre lui les enfants. Il chassait le plus habilement le soir, entre quatre et cinq heures, quelquefois dans la matinée ; tout le reste de la journée il se tenait tranquille. Les amateurs, aux dépens de qui vivait ce faucon, finirent par ne plus laisser sortir leurs pigeons, ce qui, probablement, contribua à l’éloigner d’un lieu où la vie était pour lui si facile. »

Ces oiseaux jouissent d’une étonnante longévité ; on prit, il y a une cinquantaine d’années, au Cap de Bonne-Espérance, un Faucon portant un collier d’or sur lequel était gravé qu’en 1610 cet oiseau appartenait au roi d’Angleterre, Jacques I : il avait par conséquent cent quatre-vingts ans et plus, et conservait encore beaucoup de vigueur.[42]



L’AUTOUR À QUEUE ROUSSE.[43]
(Red-tailed Hawk.)


Cet oiseau est extrêmement répandu dans nos campagnes, où il est connu comme le Grand mangeur de poules. Quel est le cultivateur qui n’ait voué aux gémonies ce forban ailé, l’ennemi le plus acharné de sa basse-cour, la terreur de ses poules, dindons et autres oiseaux domestiques ?

Plumage, à la gorge et à la poitrine, d’un blanc légèrement roussâtre, avec taches brunes, arrondies sur le dessous du corps, les pennes caudales d’un joli roux en dessus et traversées par leur extrémité, par une bande noire et très étroite. Son vol est vigoureux et soutenu à une grande hauteur. On le voit raser la cime des plus hauts arbres sans agiter ses ailes, ni incliner sa tête de droite à gauche, pour voir ce qui est au-dessous de lui ; ce vol est accompagné d’un cri triste et prolongé, qui s’entend au loin, et calculé à mettre en émoi tous les êtres vivants d’alentour, pour les faire lever et fondre dessus. Quand une proie a frappé sa vue, il s’arrête brusquement, comme un cheval au galop dont on serre tout à coup la bride : il semble noter la place avec exactitude, puis il va se percher sur l’arbre le plus voisin ; alors il se retourne, regarde fixement sa victime et presqu’aussitôt s’élance sur elle avec tant de vitesse, de précision, qu’il la manque rarement ; s’il ne trouve rien dans les champs, il se perche sur l’arbre le plus élevé de la forêt et promène au loin ses regards : un gentil et leste écureuil vient de saisir une noix, il la roule joyeux entre ses pattes et se dispose à la croquer quand tout à coup tombe sur lui la Buse à queue rousse, elle le saisit, l’étrangle, lui perce la tête, le dévore sur place, ou l’emporte sur la branche qu’il vient de quitter.

Audubon rapporte que, pendant l’enfance des jeunes, le nid est abondamment pourvu de gibier, et surtout d’écureuils gris, que les parents se procurent, en chassant de compagnie. L’un d’eux se tient au-dessus de l’arbre où se trouve le quadrupède ; l’autre l’attaque directement ; celui-ci, pour éviter son ennemi, tourne autour du tronc, et alors le premier fond sur lui ; s’il ne trouve pas un trou, il est saisi, dépecé et distribué aux petits. L’attachement conjugal, qui avait réuni le mâle et la femelle pour la conservation de leur postérité, ne dure que pendant le temps nécessaire à leur éducation ; dès qu’ils peuvent se passer de leurs parents, ceux-ci deviennent aussi indifférents l’un à l’autre que s’ils ne s’étaient jamais connus.

Dimensions, 20 × 46.



L’AIGLE-PÊCHEUR.[44]
(Fisk Hawk — Osprey.)


Cette espèce qui est répandue au bord des eaux douces de presque tout le globe se rencontre fréquemment pendant la belle saison, sur les rives du St. Laurent, sur les lacs et dans les îles giboyeuses et poissonneuses du bas du fleuve. Plumage blanc, à manteau brun, avec taches brunes sur la tête et la poitrine ; c’est un pêcheur plutôt qu’un chasseur. Quelquefois son avidité est telle que lorsqu’il s’est attaqué à des poissons qui lui résistent ou dont le poids est supérieur à ses forces, il se laisse noyer plutôt que de lâcher prise. Il dédaigne les petits poissons, mais il s’empare volontiers des oiseaux aquatiques qui se tiennent à sa portée. « Ces aigles ont des mœurs assez sociables : ils voyagent par petites troupes, suivent les contours des rivages, pêchent les uns près des autres sans s’inquiéter dans l’exercice de leur industrie. Ces oiseaux ont un rival acharné dans l’aigle à tête blanche qui leur est supérieur en force, et qui profite de cette supériorité pour leur ravir leur butin. Ce despote, perché sur le sommet d’un arbre élevé qui domine une vaste étendue, veille sur tous les mouvements de l’oiseau pêcheur, qu’il espère dépouiller : il le voit descendre des hautes régions de l’air avec une vitesse qui s’accroît rapidement : il le voit disparaître et presqu’aussitôt reparaître avec sa proie, puis s’élever en poussant un cri joyeux. Le ravisseur s’élance sur l’aigle-pêcheur, celui-ci qui connaît les intentions de son adversaire fuit rapidement, son rival le poursuit avec acharnement dans les mille détours qu’il fait pour l’éviter, et bientôt le plus faible des deux pirates lâche son butin : alors l’aigle à tête blanche se laisse tomber à son tour et happe le poisson avant qu’il ait atteint la surface de l’eau. »

Ces aigles couvent dans les grands arbres isolés :[45] leur nid est fort gros et ils y reviendront pendant plusieurs années consécutives.

Dimensions, 23 × 54.



L’AUTOUR ORDINAIRE.[46]
(American Goshawk.)


C’est là un des plus beaux oiseaux de la famille accipitrine. L’autour habite les montagnes basses boisées, et niche sur les vieux hêtres et les vieux chênes. Il se nourrit ordinairement d’écureuils, de pigeons, de poulets, de souris. Quoique très rusé chasseur, il se laisse prendre facilement. En Europe, l’oiseleur place entre quatre filets, de neuf à dix pieds de hauteur, un pigeon blanc sur lequel l’autour se précipite, mais ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il ne cherche à se débarrasser que lorsqu’il a dévoré sa proie. Les fauconniers sont parvenus à tirer parti de sa voracité en le dressant pour la chasse, ainsi que épervier, ce qui constituait autrefois l’art de l’autourserie, où l’on employait à peu près les mêmes moyens que pour la fauconnerie ; la chasse à l’autour était fort fructueuse. « Pour la chasse aux canards et aux lapins, dit Belon, on le dressait avec des canards ou des lapins domestiques, puis on le conduisait dans des garennes et sur le bord des étangs : mais on se gardait bien de lui faire connaître les pigeons domestiques et les poules, car cette chasse étant la plus aisée, il aurait bientôt dévasté les basses-cours et les colombiers. »

Plumage blanchâtre en dessous avec des petites raies noirâtres fort délicates : le manteau est couleur d’ardoise. — Dimensions, 24 × 47.


L’AUTOUR DE PENNSYLVANIE.[47]
(Broad-winged Hawk.)


L’Autour de Pennsylvanie est en dessus d’un brun fauve, qui prend, avec l’âge, une couleur plombée ; les pennes sont rayées d’un brun en travers ; la tête est coiffée d’une espèce de calotte noire ; le dessous du corps est blanchâtre, avec des taches brunes ; le bec et la cire sont jaunes. Cet autour se rencontre en Canada.

Dimensions, 16 × 38.



LA BUSE ROUGEÂTRE.[48]
(Rough-legged Buzzard.)


Cet oiseau de rapine est commun à la Baie d’Hudson, à l’Île de Terreneuve et en Canada. Il se nourrit principalement de canards et les prend au moment où ils s’envolent.

Il a le bec noir, la cire jaune, les plumes de la tête brunes et bordées d’un rougeâtre clair ; le dessus du cou, le dos et les couvertures des ailes, de cette teinte, et variés de ferrugineux ; le dessous du corps, d’un brun-bai foncé, barré de blanc sur la poitrine, nuancé de cendré sur le ventre, et rayé de brun sur les plumes des jambes et des pieds ; les pennes des ailes, de cette dernière couleur : les cinq premières, d’un blanc pur dans les deux tiers de leur longueur ; les couvertures supérieures de la queue, blanches et terminées de brun-bai ; les pennes, d’un blanc jaunâtre à leur origine, et ensuite brunes ; les doigts, d’un jaune verdâtre ; les ongles, noirs et très-croches.

Dimensions, 21 × 51 .


L’AUTOUR DE SAINT JEAN.[49]
(Black Hawk.)


Ce bel Autour est assez rare ; il est de la grosseur de l’autour ordinaire ; Audubon le réunit à l’espèce précédente (Buteo lagopus) ; Baird en fait une espèce distincte. Le plumage chez les Faucons varie extraordinairement, d’après l’âge, le sexe des individus et les climats qu’ils habitent.

Dimensions, 21 × 51 .



LE BUSARD DES MARAIS.[50]
(Marsh Hawk.)


Cette espèce fort commune en Canada se tient dans les lieux marécageux, où elle donne la chasse aux reptiles et aux petits oiseaux. Lorsque le froid engourdit les premiers et force les autres de se retirer dans le sud, elle quitte le nord du continent pour chercher sa nourriture dans les pays méridionaux ; c’est à cette seule époque qu’on la rencontre aux Florides et aux Grandes Îles Antilles.

Elle a le bec bleuâtre, la cire et l’orbite de l’œil, d’un rouge orangé ; l’iris, couleur de noisette ; deux raies sur les côtés de la tête, l’une blanche et l’autre d’un noir changeant en bleu. La première part de l’angle du bec, entoure et s’étend au-delà des yeux ; la seconde naît à la base de la mandibule inférieure, passe immédiatement sous l’œil, forme sur les joues une sorte de collerette, et un collier sur le haut de la gorge. La tête, le manteau et la poitrine, sont d’un brun foncé, tacheté de blanc sombre sur le sinciput ; la queue est rayée de noirâtre en travers ; les couvertures supérieures et le croupion sont blancs ; le ventre est d’un jaune rougeâtre ; les pieds sont d’un rouge orangé.

Dimensions, 19 × 44, chez le mâle ; chez la femelle, 20 × 46 .



LA BUSE BRUNE.[51]
(Sharp-shinned Hawk.)


Cette Buse a le même genre de vie et le même instinct que celles d’Europe. Elle vole avec une étonnante rapidité, d’où lui vient aussi le nom de falco velox. Les pieds et les griffes sont longs et grêles ; son œil rouge, sa narine triangulaire et flutée, ainsi que la longueur de sa queue la font facilement distinguer de l’Épervier des Pigeons dont les yeux sont couleur de noisette, entourés d’une peau jaune et fort large, et les narines petites et circulaires. C’est le Faucon de Stanley en miniature : elle parcourt toute l’Amérique sans être bien nombreuse ; elle se nourrit de petits oiseaux qu’elle attrape avec une rare adresse.

Dimensions du mâle, 11 × 20  ; de la femelle, 14 × 26.



L’AUTOUR DE STANLEY.[52]
(Stanley’s Hawk.)


L’Autour de Stanley, nommé par Audubon, le faucon de Stanley, visite nos climats pendant la belle saison.

Ailes brunes en dessus, grisâtres et rayées de noir en dessous ; le dessous du corps est jaunâtre, avec des taches lancéolées brunes ; la queue est brunâtre, avec des barres plus foncées, les plumes de la tête sont fauves à leur bord et noirâtres sur leur milieu ; la mandibule supérieure est noirâtre, ainsi que les ongles ; la cire, verdâtre ; l’iris et les tarses, jaunes. Le vol de cet oiseau est peu élevé, mais rapide, égal et prolongé ; il glisse silencieusement en rasant la cime des forêts et se détourne rarement de la droite ligne, si ce n’est pour saisir sa proie et la mettre en sûreté ; de temps en temps, mais rarement, et lorsqu’on a tiré sur lui, il s’élève en spirale et décrit cinq ou six tours, puis replonge vers la terre et continue son voyage.

« Un jour, dit Audubon, que j’étais en observation près de la Louisiane, à la fin de l’automne, j’entendis un coq chanter dans le voisinage d’une ferme ; le moment d’après, le Faucon de Stanley passa au-dessus de ma tête, et si près que je l’aurais tiré à bout portant, si j’avais été sur mes gardes ; presqu’aussitôt j’entendis le gloussement des poules et le cri de guerre du coq. Je vis alors l’oiseau de proie s’élever sans effort à quelques toises en l’air, puis retomber verticalement comme un plomb. Je m’avançai, et je le trouvai qui avait saisi le corps du coq ; le Gallinacé résistait vaillamment, et tous deux se culbutaient, sans que le Rapace fît attention à moi. Curieux de voir l’issue de l’affaire, je restai immobile ; et bientôt je m’aperçus que le brave coq était blessé à mort. Je me précipitai vers le meurtrier ; mais celui-ci avait fixé sur moi son regard de Faucon, et, se dégageant, il s’éleva tranquillement dans les airs. Je lâchai aussitôt la détente, et il tomba près de sa victime, qui était déjà morte : les griffes avaient déchiré la poitrine et percé le cœur.

« Quelques années après, je vis un individu femelle de cette espèce, attaquer une couvée de petits poulets sous les yeux de leur mère ; il venait d’en saisir un et de l’enlever, quand la poule intrépide se précipita sur lui avec furie et le renversa ; le pirate fut tellement étourdi de cette irruption, que j’eus le temps de m’en emparer. Cet autour fait sa proie principale des Gallinacés ; il est aussi friand de lièvres. Il suit les bandes de colombes émigrantes, et porte le désordre dans leurs phalanges. »

Dimensions, 20 × 36.



L’ÉPERVIER DES PIGEONS.[53]
(Pigeon Hawk.)


Le Faucon des Pigeons ou Épervier des Pigeons est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le décrire au long ; il se rencontre depuis la Louisiane à la Baie d’Hudson. Son nom spécifique indique la proie qu’il recherche. En effet il accompagne les bandes de tourtes dans leurs migrations ; celles-ci, poursuivies par le Faucon, se dispersent ; mais le ravisseur en a saisi une dans le trouble de la retraite. Les Troupiales[54], qui se réunissent en bandes comme les tourtes, sont sans cesse décimées par lui : il ne les perd pas de vue, dit l’ornithologiste Vieillot, et se perche sur un arbre, d’où il observe en silence toutes leurs évolutions sans les troubler ; mais au moment où elles vont se réfugier dans les roseaux, il s’élance à leur poursuite avec la rapidité de la flèche et s’empare de la victime que son regard a choisie d’avance. Il répand la terreur sur les rivages parmi le gibier de mer, comme dans l’intérieur des terres. Il chasse plusieurs espèces de bécassines, ainsi que la sarcelle aux ailes vertes ; mais celle-ci n’est pas toujours prise au dépourvu, et, au moment où le Faucon descend sur elle comme un plomb du haut des airs, elle plonge sous les eaux et échappe à son ennemi. Quand cet oiseau de proie est blessé au vol, il resserre l’aile blessée et descend en tournoyant jusqu’à terre. Si on ne le prend pas, il se sauve en clopinant et disparaît dans les bois ; si le chasseur arrive près de lui et essaye de le saisir, il hérisse ses plumes, pousse un cri aigre et s’accule contre un tronc d’arbre ou contre un rocher, en ouvrant ses griffes, dont il menace son vainqueur. Le Falco Temerarius, dit Le Maout, qu’Audubon prenait pour une espèce nouvelle et qu’il nomma le Petit Caporal en l’honneur de Napoléon I, n’est autre que le mâle très-vieux du Falco Columbarius : cet oiseau habite la région tempérée de l’Amérique du Nord ; il est fort commun au Mexique et dans l’Amérique centrale, et « accidentel » seulement en Canada.

Dimensions, 10 × 27.



LE FAUCON DE LA CAROLINE.[55]
(Sparrow Hawk.)


Le Faucon de la Caroline autrement dit l’Émerillon de St.-Domingue, est fort commun dans les deux Amériques. Son bec est bleuâtre ; la cire et le tour des yeux sont d’un jaune vif, ainsi que les tarses ; le dessus du corps est d’un roux vineux, à stries noires transversales ; la tête est d’un gris bleuâtre, roux et vineux au sommet ; les tectrices des ailes sont cendré bleuâtre, la taille, de dix pouces et demi. « Cette espèce, dit M. Alcide d’Orbigny[56], se rencontre quelquefois dans les lieux éloignés des habitations, mais bien plus souvent auprès des villages et des villes où elle paraît se plaire. » Nous n’avons que peu à ajouter sur les habitudes de cet oiseau qui paraît peu répandu en Canada.

Dimensions, 12.

Ce Faucon, connu dans les campagnes sous le nom d’Émerillon, est le plus petit de tous les oiseaux de proie : il est un peu plus gros qu’un Merle ; il est fort courageux et se nourrit d’Alouettes, de Pleuviers, de Bécassines et même de Perdrix et de Pigeons. Sa manœuvre, pour s’emparer des Perdrix et de Pigeons, réussit presque toujours : quand il poursuit une compagnie de ces oiseaux, il commence par isoler de ses compagnons celui qu’il convoite, puis il décrit autour de lui une spirale qu’il resserre de plus en plus, jusqu’au moment où il saisit sa victime, qu’il heurte de sa poitrine assez violemment pour la tuer du coup, quand sa griffe l’a manquée. D’autres fois, c’est en passant rapidement le long des haies qu’il enlève sa proie ; son aspect terrifie les oiseaux cachés dans le feuillage ; et ils se laissent prendre sans chercher à fuir.

« Une des questions, dit Cassin, les plus difficiles à résoudre sur la famille accipitrine, c’est la variété de leur livrée, selon les saisons et l’âge des individus. Il y a encore nombre de particularités à noter sur l’histoire de ces animaux. — Plusieurs espèces, telles que l’Aigle de Washington, l’Autour de Saint Jean sont fort rares aux États-Unis (et au Canada). Pendant l’hiver, plusieurs espèces fréquentent les rivages de la mer, d’autres les bords des rivières et des baies — l’apparition de la locomotive et des vapeurs en a fait déguerpir un grand nombre : ces innovations froissent évidemment les idées des Aigles et des Éperviers. De temps à autre on distingue au haut des airs d’immenses bandes d’Éperviers voyageant de compagnie. Ce phénomène a été remarqué par le professeur Baird, le Dr. Hoy, du Wisconsin, et par nous-même, dit Cassin — ça a lieu en automne, au temps où les oiseaux émigrent : mais son objet et son mode nous sont inconnus et font naître d’intéressantes conjectures : ça ne dure que peu de temps, autrement il serait impossible qu’un si grand nombre d’oiseaux de proie trouvassent de la pâture. C’est surtout, ajoute-t-il, dans le nord de l’Amérique septentrionale (dans le Canada, par exemple ?) que la famille accipitrine a de l’intérêt pour le voyageur et le naturaliste ; c’est là probablement qu’il existe plusieurs espèces inconnues. »

Nous ne dirons pas adieu à nos amis les Faucons, sans rappeler à nos lecteurs une des gracieuses fictions des poëtes de l’antiquité, où Ceyx, roi de Trachyne, raconte à Pélée l’histoire de son frère Daedalion, métamorphosé en Oiseau de proie. Écoutons Ovide :

« Vous croyez peut-être que cet Oiseau, qui vit de rapine, et répand la terreur parmi les autres habitants de l’air, a toujours porté des plumes ; il fut Homme autrefois, et, sous sa nouvelle forme, il a conservé son âme fière, toujours prête à la guerre et à la violence. Il se nommait Daedalion, et avait pour père, ainsi que moi, le dieu Lucifer, qui appelle l’aurore et sort le dernier de la voûte céleste. Autant je chéris la paix et les tranquilles plaisirs de la vie conjugale, autant mon frère était avide de combats. Hélas ! sa valeur belliqueuse, qui soumit les rois et les nations, n’est plus employée aujourd’hui qu’à poursuivre les timides colombes de la Thessalie. Il avait une fille, la belle Chioné, qui osa se placer au-dessus de Diane, et mépriser la beauté de la déesse. “Tu ne mépriseras pas ma puissance, s’écria Diane en courroux.” Elle dit, courbe son arc d’ivoire, et lance une flèche acérée qui va percer la langue téméraire de Chioné : celle-ci veut se plaindre ; mais la voix lui manque avec la parole, et sa vie s’échappe avec son sang. Ô pitié ! quelle fut ma douleur ! et quelles consolations ne prodiguais-je pas à mon malheureux frère ! Hélas ! son cœur paternel fut sourd à mes paroles comme les rochers au murmure des vagues, et il ne cessa de gémir sur la mort de sa fille. Mais quand il la vit sur le bûcher qui allait la consumer, quatre fois il voulut s’élancer dans les flammes, quatre fois mes mains l’en repoussèrent. Alors, il prend la fuite d’un pied rapide, et tel qu’un taureau qui porte enfoncé dans son col le dard d’un frelon, il se rue loin des chemins frayés. Le désir de la mort accélérant sa course, il nous échappe à tous, parvient à la cime du Parnasse, et se précipite de la roche la plus élevée, mais Apollon, ému de compassion, le change en Oiseau, et ses ailes subitement déployées le tiennent suspendu dans les airs ; sa bouche devient un bec crochu, ses ongles se recourbent en griffes aigües. Son ancien courage lui reste, et sa vigueur est supérieure à sa stature. Maintenant, devenu Faucon, il est cruel pour tous les autres Oiseaux, et venge ses douleurs par celles qu’il leur fait souffrir. »



LA CHASSE À L’OISEAU.


« L’art de la Fauconnerie, qui a été rapporté de l’Orient par les Croisés et que l’invention des armes à feu a fait tomber en désuétude, n’est rien moins qu’oublié dans certaines villes de l’Angleterre et de l’Allemagne. Il y a en Belgique, près de Namur, un village nommé Falken-Hauzer, dont les habitants ont pour unique industrie l’éducation du Faucon. Ils vont chercher ces oiseaux dans le Hanovre, revenant les dresser dans leur village, et les vendent ensuite dans le nord de l’Europe, à l’aide de corrrespondances qu’ils y entretiennent avec soin. Lorsqu’ils ont placé un Faucon dressé, ils restent chez l’acheteur jusqu’à ce que le Faucon soit habitué à obéir à la voix de son nouveau maître.

« Réduire l’animal sauvage à abdiquer l’exercice de sa volonté et à perdre toute confiance en ses propres ressources ; lui faire voir dans l’homme l’arbitre suprême de son repos et de son bien-être ; en un mot, l’assujettir par la crainte et le fixer par l’espérance, tel est le but que se propose le fauconnier ; l’art d’apprivoiser les animaux en général est basé sur les mêmes principes.

« Il faut d’abord, pour dresser le Faucon, le faire consentir à demeurer immobile à la même place et privé de la lumière du jour ; un supplice de soixante-douze heures suffit pour cela. Pendant tout ce temps, le fauconnier porte continuellement sur le poing l’oiseau armé d’entraves nommées jets : ce sont de menues courroies, terminées par des sonnettes, qui servent à lier ses jambes. Dans cette position, on l’empêche soigneusement de dormir, et, s’il se révolte, on lui plonge la tête dans l’eau. Au tourment de l’insomnie est ajouté celui de la faim ; et bientôt l’animal vaincu par l’inanition et la lassitude, se laisse coiffer d’un chaperon. Lorsque, étant décoiffé, il saisit la viande qu’on a soin de lui présenter de temps en temps, et qu’ensuite il se laisse docilement remettre le chaperon, on juge qu’il a renoncé à sa liberté et qu’il accepte pour maître celui de qui il tient la nourriture et le sommeil. C’est alors que pour augmenter sa dépendance, on augmente ses besoins : pour cela on stimule artificiellement son appétit en lui nettoyant l’estomac, avec des pelotes de filasse retenues par un fil, qu’on lui fait avaler et qu’on retire ensuite. Cette opération, nommée en terme de vénerie cure, produit une faim dévorante, que l’on satisfait après l’avoir excité ; et le bien-être qui en résulte, attache l’oiseau à celui même qui l’a tourmenté.

« Lorsque cette première leçon (qu’il faut quelquefois réitérer) a réussi, on porte l’oiseau sur le gazon dans un jardin : là, on lui enlève son chaperon, et le fauconnier lui présente un morceau de viande : s’il saute de lui-même sur le poing pour s’en repaître, son éducation est déjà fort avancée et l’on s’occupe de lui faire connaître le leurre. Le leurre est un morceau de cuir garni d’ailes et de pieds d’oiseau, c’est une effigie de proie sur laquelle est attaché un morceau de viande ; il est destiné à réclamer l’oiseau, c’est-à-dire à le faire revenir, lorsqu’il sera élevé dans les airs. Il est important que le Faucon soit, non seulement accoutumé, mais affriandé à ce leurre, qui doit toujours être la récompense de sa docilité : ainsi, après l’avoir dompté par la faim, on consolide sa servitude par la gourmandise ; mais le leurre ne suffirait pas sans la voix du fauconnier. Lorsque l’oiseau obéit au réclame dans un jardin, on le porte en pleine campagne, on l’attache à une filière ou ficelle de soixante pieds de longueur, on le découvre, et, en l’appelant à quelques pas de distance, on lui montre le leurre ; s’il fond dessus, on lui donne de la viande ; le lendemain on la lui montre d’un peu plus loin, et quand il fond sur son leurre de toute la longueur de la filière, il est complètement assuré.

« Alors, pour achever l’éducation du Faucon, il faut lui faire connaître et manier le gibier spécial auquel il est destiné ; on en conserve de privés pour cet usage : cela s’appelle donner l’escap. On attache d’abord la victime à un piquet, et on lâche dessus le Faucon, retenu par sa filière. Quand il connaît le vif (s’élance dessus), on le met hors de filière et on le lance sur une proie libre, à laquelle on a préalablement cousu les paupières pour l’empêcher de se défendre. Enfin quand on est bien assuré de son obéissance, on le fait voler pour bon : c’est-à-dire on le laisse libre.

« La chasse à l’Oiseau, dont la noblesse d’autrefois faisait ses délices, avait moins souvent pour but de procurer au chasseur une proie comestible, que de lui offrir un spectacle récréatif : le vol du Faisan, de la Perdrix, du Canard sauvage, était, disait-on, plaisir de gentilhomme ; mais ce qu’on nommait plaisir de prince, c’était le vol du Milan, du Héron, de la Corneille et de la Pie, véritable gibier de luxe, sans aucune valeur culinaire. Le vol du Milan était le plus rare de tous. La première difficulté à vaincre était de le faire descendre des hautes régions de l’atmosphère, où le Faucon lui-même n’aurait pu l’atteindre ; pour cela on prenait un Grand Hibou ou Duc ; on affublait ce Duc d’une queue de Renard pour le rendre plus remarquable, et on le laissait ainsi, dans une prairie, voltiger à fleur de terre. Bientôt le Milan, planant dans la nue pour guetter une proie, distinguait de sa vue perçante un objet bizarre, s’agitant sur le sol ; il descendait pour l’examiner de plus près ; aussitôt on lançait sur lui un Faucon qui, dès l’abord s’élevait au-dessus du Milan, pour fondre sur lui verticalement ; alors commençait un combat, ou plutôt des évolutions de l’intérêt le plus varié ; le Milan, fin voilier, fuyait devant le Faucon en s’élevant, s’abaissant, croisant brusquement sa route, et prenant, à angle aigu, les directions les plus imprévues ; le Faucon non moins agile que lui, mais plus courageux, et en outre stimulé par la faim, le poursuivait avec ardeur dans ces mille évolutions : il le saisissait enfin et l’apportait à son maître.

« Le vol du Héron et de la Grue était non moins amusant pour le spectateur, et plus dangereux pour le Faucon : l’oiseau poursuivi se laissait plus facilement atteindre, mais il se défendait avec plus de courage, et l’assaillant recevait quelquefois de sa victime des blessures auxquelles il ne survivait pas longtemps. On employait même le Faucon, et surtout le Gerfaut, à la chasse du Lièvre ; on faisait d’abord partir celui-ci au moyen d’un limier : puis le Faucon, lancé à l’avance, et volant au-dessus de la plaine, apercevait le Lièvre et tombait sur lui.

« Mais de tous les vols, le plus amusant, le plus riche en incidents, le plus commode à observer, le plus facile, sinon le plus noble, était le vol de la Corneille : on se servait, comme pour le Milan, d’un Duc, afin de l’attirer, puis on lançait sur elle deux Faucons. L’oiseau poursuivi s’élevait d’abord au plus haut des airs, les Faucons parvenaient bientôt à prendre le dessus ; alors la Corneille, désespérant de leur échapper par le vol, descendait avec une vitesse incroyable, et se jetait entre les branches d’un arbre : les Faucons ne l’y suivaient pas et se contentaient de planer au-dessus. Mais les fauconniers venaient sous l’arbre où s’était réfugiée la Corneille, et, par leurs cris, la forçaient de déserter son asile. Elle tentait encore toutes les ressources de la vitesse et de la ruse, mais le plus souvent elle demeurait au pouvoir de ses ennemis.

« Le vol de la Pie est aussi vif que celui de la Corneille, mais le Faucon n’attaque pas en partant du poing ; ordinairement on le jette à mont parce qu’on attaque la Pie lorsqu’elle est dans un arbre. Souvent elle est prise au moment du passage ; mais quand le Faucon l’a manquée, on a beaucoup de peine à la faire partir de l’arbre qui lui a servi de refuge : sa frayeur est telle, qu’elle se laisse prendre par le chasseur, plutôt que de s’exposer à la terrible descente du Faucon.

« Lorsqu’il s’agit de la chasse de la Perdrix ou du Canard sauvage, on emploie la même manœuvre. On lance le Faucon dans les airs avant que le gibier soit levé ; et lorsque le Rapace plane, le fauconnier, aidé d’un chien, fait partir la Perdrix, sur laquelle l’oiseau descend. Pour le Canard, on lance dans les airs jusqu’à trois Faucons, puis on fait lever le Canard : la terreur que lui inspirent les Faucons le fait gagner l’eau — alors des chiens se jettent à la nage pour lui faire reprendre son vol.

« Ce n’est pas seulement en Europe que l’on cultivait la fauconnerie ; elle florissait dans toute l’antiquité et florit encore aujourd’hui chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique septentrionale. Les Persans et les habitants du Mogol poussent même plus loin que les Européens l’éducation du Faucon : ils le dressent à voler sur toutes sortes de proie, et pour cela ils prennent des Grues et d’autres Oiseaux, qu’ils laissent aller, après leur avoir cousu les yeux : aussitôt ils font voler le Faucon qui les prend fort aisément. Il y a des Faucons pour la chasse du Daim et de la Gazelle, qu’ils instruisent, dit Thevenot, d’une manière très-ingénieuse. Ils ont des Gazelles empaillées, sur le nez desquelles ils donnent toujours à manger à ces Faucons et non ailleurs. Après qu’ils les ont ainsi élevés, ils les mènent à la campagne, et lorsqu’ils ont découvert une Gazelle, ils lâchent deux de ces oiseaux, dont l’un va fondre sur le nez de la Gazelle, et s’y cramponne avec ses griffes. La Gazelle s’arrête et se secoue pour s’en délivrer ; l’oiseau bat des ailes pour se tenir accroché, ce qui empêche encore la Gazelle de bien courir, et même de voir devant elle ; enfin, lorsqu’avec bien de la peine elle s’en est défaite, l’autre Faucon, qui est en l’air, prend la place de celui qui est en bas, lequel se retire pour succéder à son compagnon lorsqu’il sera tombé ; et de cette sorte, ils retardent tellement la course de la Gazelle, que les chiens ont le temps de l’attraper. Il y a d’autant plus de plaisir à ces chasses que le pays est plat et découvert. Ce même procédé, rapporte un autre voyageur célèbre, s’applique à la chasse au Sanglier. »[57]

On emploie en France le Hobereau, ou Épervier, à la chasse des Alouettes et autres gibiers[58] : pourquoi nos amateurs canadiens n’essaieraient-ils pas d’après la méthode que nous venons d’indiquer,[59] de dresser pour la chasse de la Perdrix, du Canard Sauvage et du petit gibier de mer, le Faucon pèlerin, le Gerfaut d’Islande, l’Autour, l’Épervier et l’Émerillon canadiens ? On sait avec quel succès et avec quel éclat le vicomte d’Eglington, longtemps vice-roi de l’Irlande, a ressuscité, ces années dernières les chasses, les joutes et les tournois du moyen âge. Est-ce que la principale objection à cette tentative serait sa nouveauté en nos climats ? Pourquoi bannir de ce pays, où abonde le gibier, un plaisir attrayant et facile ? Est-ce que la vie de château est disparue de nos bords ? Est-ce que dans chaque paroisse que côtoye notre majestueux fleuve, il n’existe pas au moins un vieux manoir dont le respecté seigneur, pendant la belle saison, va chercher dans les plaisirs de la chasse une distraction aux lettres, à la politique ou à la vie champêtre ?

Le millionnaire de Montréal, Harrison Stevens, qui a, dit-on, offert £20.000 pour fêter dignement le vice-roi présomptif de l’Amérique britannique, que juillet doit nous amener avec ses zéphirs, aurait-il oublié, dans son programme des « Plaisirs de Prince » qu’il réserve à ce royal visiteur, d’organiser une chasse canadienne où le Daim, le Chevreuil, le Renard et le Faucon canadiens joueraient leur rôle ?

Nous ne pousserons pas plus loin ces détails de vénerie que nos aïeux et surtout nos aïeules eussent lu avec un vif intérêt : le vol au Faucon était en effet la chasse favorite des Dames.


LES OISEAUX AQUATIQUES DU CANADA.[60]


De temps immémorial, le littoral et les îles du St.-Laurent ont été renommés pour l’abondance des oiseaux aquatiques qui les fréquentent et y couvent. Cette remarque, tous les voyageurs, tous les navigateurs, anciens et modernes, l’ont faite. Dès 1632[61] les Pères Jésuites avaient remarqué, à l’entrée du golfe, ces deux rochers que Dieu semble, selon leur expression pittoresque, avoir placés au milieu des ondes comme des « colombiers » pour les oiseaux qui y séjournent, savoir les Isles-aux-Oiseaux ; plus tard, ils font également mention d’un nombre d’îles giboyeuses à l’excès, telles que l’Isle-aux-Oies[62], qui certes ne dément pas son nom et qui est peuplée jusqu’à ce jour d’une multitude d’oies, d’outardes, de canards ; tels encore les Îlets de Sorel et les Mille Îles qui fourmillent de gibiers pendant la moitié de l’année, et la batture aux Alouettes.

Il en est encore ainsi dans le bas du fleuve, comme on le verra par l’extrait suivant, où l’on reconnaîtra la plume facile, le talent descriptif et l’esprit observateur de l’Abbé Ferland. « Le Labrador a ses charmes non seulement pour ceux qui y sont nés, mais encore pour ceux qui y ont passé quelque temps. La mer, avec l’abondance de son gibier et la richesse de ses pêcheries, avec ses jours de calme et de tempête, avec ses accidents variés et souvent dramatiques ; la terre, avec la liberté, la solitude et l’espace, avec ses chasses lointaines et aventureuses, offre des avantages et des plaisirs qu’on a peine à abandonner quand on les a une fois goûtés… Jacques Cartier et les premiers navigateurs parlent avec admiration de la multitude d’oiseaux qu’on y trouvait. Quoique le nombre en soit bien diminué, il en reste assez pour fournir aux besoins des gens du pays, si les déprédations cessent. Les Marmettes, les Mouniacs, les Goëlans, les Perroquets (espèces de Canards), les Pigeons de mer, sont bons à manger au printemps et à l’automne ; mais durant l’été ils prennent un goût qui ne convient pas à tous les estomacs. Il n’en est pas de même des jeunes oiseaux, qui se mangent pendant tout l’été ; la chair du petit Goëlan pour le goût ressemble beaucoup à celle du Poulet…

« La Grosse-Île (au Labrador) est un rocher ayant une longueur de quatre ou cinq milles ; élevé et avancé à la mer, on l’aperçoit de loin dans toutes les directions. Ses rochers, ses grèves et ses baies sont riches en gibier. Au moment où nous y arrivons (10 août 1859), des oiseaux s’agitent de toutes parts autour de nous : plusieurs familles de jeunes mouniacs s’enfuient sur l’eau, ayant des ailes encore trop faibles pour voler ; les Goddes, penguins en miniature, et les Cormorans nous adressent des injures du haut de leurs rochers ; des Goëlans, des Corbeaux, des Hiboux, des Chouettes tournoient en poussant des cris d’inquiétude…

« Au large de la Grosse-Île sont plusieurs îlots, parmi lesquels est un de ceux où les marmettes ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent aux Canards : elles sont très-nombreuses dans les îles du Labrador. Elles déposent leurs œufs et couvent dans certaines îles isolées, qu’elles ont adoptées de temps immémorial et où elles reviennent tous les ans : on reconnaît d’une grande distance les îles que ces oiseaux fréquentent, par leurs falaises blanches. La couleur que prennent les rochers est due au guano, accumulé d’année en année et couche par dessus couche. Les œufs de marmette sont de la grosseur des œufs de Canards, et sont bien meilleurs que ceux des autres oiseaux aquatiques du pays ; ils sont aussi beaucoup plus recherchés. Ils seraient une grande ressource pour les pêcheurs, s’ils n’étaient enlevés annuellement par des étrangers qui en chargent leurs goëlettes. Ces pillards font de gros profits, car ils vendent les œufs dix ou douze piastres le baril, sur les marchés d’Halifax et des États-Unis. C’est avec peine que les habitants de la côte réussissent à en faire pour leur usage une petite provision de trois ou quatre barils par famille. Grâces aux règlements que vient de faire la Législature provinciale, il est à espérer que les autorités réussiront à arrêter les déprédations, et à empêcher la destruction du Gibier qui en résulte… Entre Blanc Sablon et Brador est l’Île aux Perroquets, qui a reçu son nom d’une espèce de Canard à tête de perroquet. L’île est couverte de ces oiseaux ; et à chaque instant on voit quelque volier s’éloignant vers la mer, ou revenant vers l’île. C’est un temps de travail pour eux ; car les petits sont maintenant nombreux, et pour les nourrir il faut que les pères et mères fassent la pêche au Lançon. Le Lançon est un très petit poisson, dont les oiseaux et la morue sont friands. Comme il est maintenant abondant dans la Baie, les Perroquets vivent en épicuriens. Ceux d’entre eux qui n’ont pas de famille à nourrir sont en plein carnaval ; car ils n’ont qu’à flâner et à manger ; et quelques-uns sont si gras, qu’ils ont peine à se lever lorsqu’ils sont poursuivis par le chasseur. »

Nous ne pouvons résister à la tentation d’emprunter au savant abbé la description « des espiègleries » (comme il les appelle), des ours blancs du Labrador, quelque étranger que cela puisse être à notre sujet. « Il y a quelques années, trois jeunes gens passant ensemble l’hiver, avaient laissé la cabane pour visiter les piéges tendus dans la forêt. En entrant au logis, ils furent étonnés de trouver la porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d’abord que quelque farceur de voisin était venu leur jouer un tour pendant leur absence. Dans la cabane tout avait été bouleversé : le poële et le tuyau étaient renversés ; l’armoire avait été vidée ; la provision de lard avait été gaspillée ; le sac de farine n’y était plus et avec lui avait disparu une tasse de fer-blanc, une paire de bottes et un paletot. Ce n’était plus un badinage ordinaire : il y avait vol avec effraction et il ne restait plus de provisions ; il fallait découvrir le voleur. Tous trois se mettent en quête ; l’on cherche les pistes et l’on reconnaît que deux ours de forte taille avaient causé tout le dégât. Les voleurs avaient décampé, et ne purent être rejoints ; mais ils avaient laissé des preuves du délit. À peu de distance était le sac vide et déchiré ; un peu plus loin gisait la tasse broyée et portant l’empreinte de longues et fortes dents. Quant au paletot et aux bottes, les gaillards, étant probablement en voie de civilisation, avaient cru devoir les emporter, dans l’intérêt des mœurs. »[63]

Ne croirait-on pas lire un de ces beaux passages où l’héroïque et infortuné Dr. Kane décrit les embûches que les ours blancs lui tendaient en 1858, dans le cercle arctique où ils saccagèrent sa cache et son pemmican ?

« Ces sites tout-à-fait solitaires, propres à l’étude et à la méditation, où l’on n’entend d’autres sons que le chant des oiseaux et le bruit de la vague qui vient déferler sur le sable du rivage, » ces sites décrits par le missionnaire du christianisme en 1859, c’étaient les mêmes où vingt-cinq ans auparavant avait écrit et médité le missionnaire de la science, l’illustre Audubon, dans ses courses lointaines.

Parmi nos oiseaux aquatiques, le plus remarquable est sans contredit le cygne ; nous ferons, à l’ami de Virgile, les honneurs d’une description détaillée.



LE CYGNE AU BEC ROUGE.[64]
(American Swan.)


Il y a en Amérique deux espèces de Cygnes[65]. La plus belle espèce est le Cygne au bec rouge, ou Cygne américain ; assez commun sur les grands lacs du Haut-Canada, il se rencontre de temps à autre dans cette partie-ci de la province.[66] Le Cygne est un excellent nageur. Sa nourriture ordinaire consiste en graines, feuilles et racines, et en grenouilles, mollusques, sangsues et insectes aquatiques ; il mange aussi des petits poissons. Il est monogame. Le Cygne Américain a le bec rouge bordé de noir ; son plumage est d’un blanc de neige. « Son long col onduleux, type souverain de grâce, s’arrondit en une courbe serpentine plus souple, plus caressante encore que celle de l’encolure de l’étalon arabe. Son bec réunit toutes les conditions de l’élégance, de la dextérité et de la force. » C’est cette espèce que l’on apprivoise pour orner les bassins, les fontaines. Elle vole très haut et très vite, et se sert de ses ailes comme d’une arme offensive puissante. Ses mœurs sont douces et paisibles. Dans les régions tempérées, la ponte a lieu en avril ; la femelle fait un grand nid avec des tiges de joncs et de roseaux ; elle le garnit de plumes et de duvet, et y pond six à huit œufs d’un blanc verdâtre ; elle les couve seule pendant cinq semaines ; mais si le mâle ne partage pas l’incubation, il veille près de sa compagne pour écarter et pour poursuivre tout étranger qui voudrait s’approcher. Il a tant de force dans son aile qu’un coup bien appliqué peut casser la jambe à un homme. Il nous est pénible de faire main basse sur les riantes fictions inventées par les poëtes à propos de la voix mélodieuse du Cygne Mourant ; mais comme la vérité est préférable même à la poésie, nous devons à nous-même et aux faits de protester contre ses charmantes créations poétiques.

Buffon a écrit sur le Cygne un magnifique chapitre. Nous en citerons les deux principaux passages qui suffiront au lecteur pour porter un jugement exact sur les qualités et les défauts de ce brillant génie. Écrivain sans égal, dit Le Maout, quand il décrit ce qu’il a observé, il n’est qu’un poëte élégant toutes les fois qu’il prête aux animaux des sentiments et des mœurs imaginaires.[67] « Dans toute société, dit Buffon, soit des animaux, soit des hommes, la violence fait les tyrans, la douce autorité fait les rois. Le Lion et le Tigre sur la terre, l’Aigle et le Vautour dans les airs, ne règnent que par la guerre, ne dominent que par l’abus de la force et par la cruauté ; au lieu que le Cygne règne sur les eaux à tous les titres qui fondent un empire de paix : la grandeur, la majesté, la douceur, avec des puissances, du courage, des forces et la volonté de n’en pas abuser, et de ne les employer que pour la défense. Il sait combattre et vaincre sans jamais attaquer ; roi paisible des Oiseaux d’eau, il brave les tyrans de l’air, il attend l’Aigle, sans le provoquer, sans le craindre ; il repousse ses assauts, en opposant à ses armes la résistance de ses plumes et les coups précipités d’une aile vigoureuse qui lui sert d’égide, et souvent la victoire couronne ses efforts. Au reste, il n’a que ce fier ennemi : tous les Oiseaux de guerre le respectent, et il est en paix avec toute la nature ; il vit en ami plutôt qu’en roi au milieu des nombreuses peuplades des Oiseaux aquatiques, qui toutes semblent se ranger sous sa loi ; il n’est que le chef, le premier habitant d’une république tranquille, les citoyens n’ont rien à craindre d’un maître qui ne demande qu’autant qu’il leur accorde et ne veut que calme et liberté. »

Voilà, certes, s’écrie Le Maout, le portrait d’un roi constitutionnel, dans toute la beauté du mot ; mais on ne peut s’empêcher de penser que Buffon en écrivant cette utopie politique, avait perdu de vue le Cygne, dont il se faisait l’historien. L’aigle pourrait à la rigueur être nommé le tyran de l’air, puisque tous les oiseaux sont exposés à sa voracité ; mais le Cygne n’est nullement le roi des oiseaux d’eau puisque le moindre d’entre eux peut le braver impunément. En quoi l’Aigle et le Tigre abusent-ils de leurs forces ? Il leur faut une proie vivante, et ils s’en emparent à l’aide des moyens que la nature leur a donnés. Le Cygne est carnivore autant qu’herbivore, et il obéit à son instinct sans remords comme sans crime. Si même on tient compte de la quantité de victimes, le Cygne est beaucoup plus féroce que le Tigre, car celui-ci dévore beaucoup moins de Gazelles que l’oiseau n’avale de petits animaux. Mais laissons toutes ces flictions, que la raison ne peut supporter un instant, et hâtons-nous d’admirer la poésie appuyée sur la vérité.

« À la noble aisance, à la facilité, à la liberté de ses mouvements sur l’eau, on doit le reconnaître non seulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l’art de la navigation. Son cou élevé et sa poitrine relevée et arrondie semblent, en effet, figurer la proue d’un navire fendant l’onde ; son large estomac représente la carène ; son corps, penché en avant pour cingler, se redresse à l’arrière, et se relève en poupe ; sa queue est un vrai gouvernail, ses pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes demi-ouvertes au vent et doucement enflées, sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à la fois. »

Nous écrivions récemment[68] : « Un bien beau Cygne fut tué à l’Île aux Grues vers 1825. Le seigneur de l’Île, D. McPherson, écr., en fit don au Gouverneur de cette province ; le bel étranger avait au-delà de six pieds d’envergure[69]. » Aucun individu, que nous sachions, n’a été pris ces années dernières dans les environs de Québec.

Longueur totale, 68 pouces.



LE CYGNE AU BEC NOIR.[70]
(Trompeter Swan.)


L’autre espèce se distingue de son congénère entre autres choses par sa voix sonore et éclatante comme le son d’un instrument de cuivre : d’où lui vient son nom ; il est fort commun sur le Mississippi, le Missouri, l’Ohio, dans le Texas et dans les pays du Nord.

Dimensions, 53 × 84.

Les deux espèces hivernent dans la partie tempérée des États-Unis. Chateaubriand[71] a une riante description du Cygne, qui d’après lui est quelquefois sédentaire en Europe. « Parmi ces passagers de l’aquilon, il s’en trouve qui s’habituent à nos mœurs, et refusent de retourner dans leur patrie : les uns, comme les compagnons d’Ulysse, sont captivés par la douceur de quelques fruits ; les autres, comme les déserteurs du vaisseau de Cook, sont séduits par des enchanteresses qui les retiennent dans leurs îles. Mais la plupart nous quittent après un séjour de quelques mois : ils s’attachent aux vents et aux tempêtes qui ternissent l’éclat des flots, et leur livrent la proie qui leur échapperait dans des eaux transparentes ; ils n’aiment que les retraites ignorées, et font le tour de la terre par un cercle de solitudes. Ce n’est pas toujours en troupes que ces oiseaux visitent nos demeures. Quelquefois deux beaux étrangers, aussi blancs que la neige, arrivent avec les frimas : ils descendent au milieu des bruyères, dans un découvert, dont on ne peut approcher, sans être aperçu ; après quelques heures de repos ils remontent sur les nuages. Vous courez à l’endroit d’où ils sont partis et vous n’y trouvez que quelques plumes, seule marque de leur passage, que le vent a déjà dispersées ; heureux le favori des muses qui, comme le Cygne, a quitté la terre sans y laisser d’autres débris et d’autres souvenirs que quelques plumes de ses ailes. »



OIES, CANARDS, ETC.

L’OUTARDE.[72]
(Canada Goose.)


Les auteurs européens ont honoré cet oiseau du nom flatteur de Cygne Canadien ; il arrive sur nos grèves vers le premier avril ; il y séjourne à peu près un mois et demi et repart pour aller couver dans les îles du bas du fleuve, du Lac St. Jean et à la Baie d’Hudson.

Rien n’égale la vigilance et le courage du mâle pendant la période de l’incubation : il se tient debout la tête levée, près du nid, qui est placé sur la terre, entouré de roseaux et formé de joncs et d’arbres secs ; il promène ses regards attentifs sur tous les environs, et prête l’oreille au moindre bruit. Le Renard a beau se traîner entre les herbes, il est aperçu, battu et mis en fuite. Audubon observa trois années de suite les allures d’un de ces jars, qui avait son nid près d’un lac, situé à peu de distance de la Rivière-Verte. « Toutes les fois, dit-il, que je venais visiter le nid de l’oiseau, celui-ci me voyait approcher avec un air d’indignation, se dressait de toute sa hauteur pour me regarder et semblait me toiser de la tête aux pieds ; puis, quand je n’étais plus qu’à quelques pas de distance, il secouait violemment la tête, et, s’élançant dans l’air, il se précipitait vers moi. Par deux fois différentes, il m’a atteint de son aile le bras droit, que j’avançais machinalement comme pour l’écarter, et avec une telle violence que je craignis un moment d’avoir le bras cassé. Après cette vigoureuse démonstration, il revenait aussitôt vers le nid, et passait affectueusement sa tête et son cou autour du corps de la femelle, puis reprenait, en me regardant, son attitude menaçante. »

C’est vers le 1er avril que le chasseur canadien prépare son canot, ses traîtres « appelants, »[73] son infatigable « terre-neuve » et son fusil de chasse ; puis, dans son frêle esquif, il côtoie silencieusement les îles vaseuses de Sorel, les grèves de la batture aux loups-marins, vis-à-vis St. Jean Port Joly, ou bien à pied, il va se choisir une cache propice sur les battures des îles aux Grues, aux Oies, de St.-Joachim, de Grondines, de Kamouraska et autres localités également giboyeuses ; sa bêche lui a bientôt creusé un trou profond, où il se blottit après avoir attaché près de lui ses appelants. Les outardes sauvages entendant le cri de deux camarades, s’abattent sans défiance près d’elles et reçoivent le coup fatal. Tombent-elles dans le fleuve ? le terre-neuve s’élance à leur poursuite et les repêche. Pendant l’équinoxe de septembre, l’extrémité nord de la Pointe-aux-Pères est considérée un excellent poste où le disciple de St. Hubert se cache et attend que le vent du nord rejette à terre — outardes, canards, bernaches. Quand l’oiseau découvre son ennemi, il est trop tard pour fuir ; il tombe percé au cœur et le terre-neuve va le happer au sein de l’onde. Il est une particularité intéressante sur le compte des outardes que nous devons mentionner. Plus d’une fois, à l’approche des frimas, les paisibles cultivateurs de l’Île-aux-Grues ont remarqué une augmentation notable dans leurs bandes d’outardes apprivoisées ; ce sont des outardes sauvages qui se mêlent à elles et qui les accompagnent dans les granges où elles sont parquées. Dès que cela a lieu, le propriétaire a soin de renfermer ensemble pour le reste de l’automne ses propres outardes et les étrangères, et au printemps suivant, il est difficile de distinguer les outardes sauvages de celles qui sont apprivoisées : ce fait s’est reproduit nombre de fois à notre connaissance.

Les outardes reviennent du nord en septembre avec leurs jeunes que l’on nomme pirons ; elles fréquentent, pendant une couple de mois, leurs anciennes retraites, puis, vers le premier novembre elles dirigent leur vol triangulaire vers le sud, et hivernent au Mexique, au Texas et en Pennsylvanie. Pendant la marche, un jars robuste forme la pointe du triangle et fend l’air pour le reste du vol ; lorsqu’il est fatigué, un autre jars lui succède : telle est leur méthode de migration.

Dimensions 43 × 65.


L’OIE SAUVAGE.[74]
(Wild White Goose.)


L’Oie Sauvage est moins répandue que l’Outarde. — Chaque année, en septembre, on peut voir alternativement sur cette vaste batture, qui découvre à mi-marée, appelée la Dune, en arrière de l’Isle aux-Grues, et sur les battures de St.-Joachim, comté de Montmorency, une bande d’Oies Sauvages et d’Outardes au nombre d’à peu-près 3,000 — leurs cancans, leur babil s’entend à une demi-lieue.

Nous sommes portés à croire que cette espèce couve encore plus au nord que les Outardes. L’Oie Sauvage, d’un gris cendré mêlé de blanc, est supérieure en volume à l’Outarde, dont la chair est plus recherchée ; les jeunes se nomment aussi Pirons et sont préférables, comme nourriture, aux vieux.

L’Oie Sauvage est beaucoup plus difficile à tuer que l’Outarde, moins farouche qu’elle. Pendant que les Outardes et les Oies Sauvages cherchent leur nourriture sur les grèves, une sentinelle vigilante apostée sur une hauteur sonne l’alarme à la première apparence du danger et la bande entière s’enfuit immédiatement. L’Oie Sauvage émigre également, en automne, vers le sud des États-Unis.

Dimensions du mâle, 31 × 62.

de la femelle, 26 × 55.



CANARDS, SARCELLES.


« On voit dans ce pays » (la Nouvelle-France), écrivait Charlevoix en 1721, « une quantité prodigieuse de Canards, et j’en ai ouï compter jusqu’à vingt-deux espèces différentes. Les plus beaux, et ceux dont la chair est plus délicate, sont les Canards branchus : on les appelle ainsi parce qu’ils perchent sur les branches des arbres. Leur plumage est extrêmement varié et fort brillant. » Le Hand Book de Toronto, compilé en 1855, porte jusqu’à trente le nombre des espèces qui fréquentent les environs de cette ville. Le plus court pour nous, avec les minces matériaux à notre disposition, c’est d’avouer sans réserve l’impossibilité où nous sommes de rendre justice à cette innombrable tribu des palmipèdes qui, chaque année, en avril et en septembre, s’abat sur nos rivages — la providence des pauvres non moins que le plat favori des épicuriens. Les lois qui régissent les migrations des Oiseaux aquatiques ont, de tout temps, excité à un haut degré la curiosité des naturalistes et des philosophes. Au risque de mêler la poésie à la vérité, nous reproduirons ici les éloquentes paroles du chantre du Christianisme :

« Les Oies, les Sarcelles, les Canards, » dit Chateaubriand[75], « étant de race domestique, habitent partout où il peut y avoir des hommes. Les navigateurs ont trouvé des bataillons innombrables de ces Oiseaux jusque sous le pôle antarctique. Nous en avons rencontré nous-même des milliers depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’à la pointe de l’isthme de la Floride. Les Oiseaux de mer ont des lieux de rendez-vous, où ils semblent délibérer, en commun, des affaires de leur république. C’est ordinairement un écueil au milieu des flots. Nous allions souvent nous asseoir, dans l’île Saint-Pierre, à l’entrée du golfe Saint-Laurent, sur la côte opposée à une petite île, que les habitants ont appelée le Colombier, parce qu’elle en a la forme et qu’on y vient chercher des œufs au printemps. La multitude des Oiseaux rassemblés sur ce rocher était si grande, que souvent nous distinguions leurs cris pendant le mugissement des tempêtes. Ces Oiseaux avaient des voix extraordinaires, comme celles qui sortaient des mers ; si l’Océan a sa Flore, il a aussi sa Philomèle : lorsqu’au coucher du soleil le courlis siffle sur la pointe d’un rocher, et que le bruit des vagues l’accompagne, c’est une des harmonies les plus plaintives que l’on puisse entendre : jamais l’époux de Céix n’a rempli de tant de douleurs les rivages témoins de ses infortunes. Une parfaite intelligence régnait dans la république du Colombier. Aussitôt qu’un citoyen était né, sa mère le précipitait dans les vagues, comme ces peuples barbares qui plongeaient leurs enfants dans les fleuves, pour les endurcir contre les fatigues de la vie. Des courriers partaient sans cesse de cette Tyr, avec des gardes nombreuses qui, par ordre de la Providence, se dispersaient sur les mers pour secourir les vaisseaux ; les uns se placent à quarante ou cinquante lieues d’une terre inconnue et deviennent un indice certain pour le pilote qui les découvre flottant sur l’onde comme les bouées d’une ancre ; d’autres se cantonnent sur un rescif, et, sentinelles vigilantes, élèvent pendant la nuit une voix lugubre, pour écarter les navigateurs ; d’autres encore, par la blancheur de leur plumage, sont de véritables phares sur la noirceur des rochers. »


LISTE DES CANARDS
Qui se rencontrent dans le voisinage de Toronto,
d’après le « Hand Book » publié en
1855.
1
Anas Boschas 
Mallard.[76]
2
Obscura 
Dusky Duck.
3
Strepera 
Gadwall.
4
Americana 
American Widgeon.
5
Acuta 
Pintail Duck.
6
Carolinensis 
Americ. Green-winged Teal.
7
Discors 
Blue-winged Teal.
8
Clipeata 
Shoveller Duck.
9
Fuligula Valisneria 
Canvass-back Duck.
10
Fernia 
Red-headed
11
Marila 
American Scaup Duck.
12
Mariloides 
Lake Duck.
13
Rubida 
Ruddy
14
Labradora 
Pied
15
Fusca 
Velvet
16
Perspicillata 
Surf
17
Americana 
American Scoter.
18
Molissima 
Eider Duck.
19
Spectabilis 
King
20
Clangula 
Golden-eyed Duck.
21
Albeola 
Buffel-headed
22
Histrionica 
Harlequin
23
Glacialis 
Long-tailed
24
Collaris 
Tufted
25
Mergus Merganser 
Goosander.
26
Serrator 
Red-breasted Merganser.
27
Cucullatus 
Hooded
28
Albellus 
White
29
Colymbus Glacialis 
Loon
30
Septentrionalis 
Red-throated Diver.
2. Canard gris, et Canard noir — deux espèces, dit-on.
6. Sarcelle aux ailes vertes.
7. bleues.
8. Canard spatule.
9. Cette espèce, commune dans les environs de New-York, ne se rencontre pas, que nous sachions, dans le Bas-Canada. — Les Lucullus des États-Unis les paient jusqu’à $8 le couple.
10. Canard de mer à large bec.
18. Le Canard Eider fréquente le Labrador et l’extrême nord.
20. Canard aux yeux dorés.
21. Marionette.
22. Canard à collier.
23. Canard à longue queue.
25. Harle.
26. Betsy [ ?].
29. Huard.
30. Cou rouge [ ?].

Voilà une nomenclature qui offre aux chasseurs matière à réflexion : il est néanmoins permis de douter de son exactitude.

Les espèces les plus communes pour nous sont le Canard ordinaire, le Canard noir et le Canard gris. Les meilleurs postes de chasse pour ces oiseaux, sont les battures couvertes de joncs des îles aux Grues,[77] aux Oies, de St. Joachim, de l’Île d’Orléans, de Kamouraska, de Rimouski, de Sorel, la batture de Mille Vaches, la batture aux Loups-Marins, des Grondines, la rivière Jupiter sur l’Île d’Anticosti, la Baie de Quinté, les affluents de l’Outaouais, et un grand nombre de lacs du Haut-Canada. Nous tenons de source certaine qu’autrefois ces oiseaux couvaient en grand nombre sur les Îles-aux-Grues et aux Oies, et les îlets de Sorel, où l’on s’emparait des jeunes au moyen de chiens qui allaient les saisir au milieu des joncs et des roseaux avant qu’ils pussent voler ; ceci a lieu encore actuellement.

Un mot en passant des principales espèces que nous avons.



LE CANARD ORDINAIRE.[78]
(Mallard.)


Le Canard ordinaire que les chasseurs nomment Canard de France, a la tête et la croupe ornées d’un beau vert changeant, et les quatre plumes du milieu de la queue sont recourbées en demi-cercle. Cette espèce est la souche de toutes nos races domestiques ; elle habite le nord des deux continents. Ces Canards nichent quelquefois sur une touffe de joncs dans les marais. La ponte est de huit à quatorze œufs d’un gris verdâtre très clair, plus petits et plus colorés que ceux du Canard domestique ; avant l’éclosion des œufs, le mâle se tient près du nid et le défend contre les autres Canards. Les Canards que l’on élève en domesticité et qui proviennent d’œufs sauvages trouvés dans les roseaux sont farouches comme leurs parents, et cherchent sans cesse à reprendre leur liberté ; mais lorsque la captivité s’est perpétuée pendant plusieurs générations, l’instinct s’efface, l’animal devient familier. Aucun oiseau de basse-cour, l’Oie exceptée, n’est plus facile à nourrir :[79] il ne faut lui donner que de l’eau et un gîte : il sait se procurer le reste, il ne coûte rien à son maître.



LE CANARD BRANCHU.[80]
(Summer or King Duck.)


Le Canard Huppé ou Branchu, voilà le roi de l’espèce : sa tête est surmontée d’une huppe, sa gorge est blanche, son aile porte un miroir (speculum) vert chatoyant terminé de blanc. Son plumage en entier est brillant. Il se perche sur les arbres. Il se rencontre depuis la Floride au lac Ontario, dans toutes les localités du Canada. Il est assez commun dans les environs de Sorel, où il couve, il niche également à Ste. Famille, Île d’Orléans ; il recherche les rives ombragées des ruisseaux solitaires où un arbre creux suspendu au-dessus du cours de l’onde recevra son nid et sa couvée. Ses œufs sont d’un blanc jaunâtre et polis comme l’ivoire. « J’en ai compté jusqu’à treize, dit Wilson, dans un nid placé dans le creux d’un vieux chêne dont la cime avait été enlevée par la tempête ; l’arbre croissait sur le penchant de la rive, près de l’eau : il avait été le berceau d’au moins quatre générations de Canards pendant quatre années successives, d’après le témoignage d’une personne qui résidait à quelques pas de l’arbre. Cet individu m’informa que le printemps précédent, il avait lui-même vu la femelle transporter dans son bec treize jeunes en moins de dix minutes, du nid au bas de l’arbre, d’où elle les conduisait à la rivière. Sous ce même arbre, une goëlette était à l’ancre et malgré le bruit et les mouvements de l’équipage, les Canards continuèrent de nourrir leurs jeunes, comme si rien n’était. Le mâle se tenait d’ordinaire en sentinelle, sur une branche voisine, pendant que sa compagne se livrait tout entière à l’incubation. Une oie domestique avait élu domicile dans les racines du même arbre pour y déposer ses œufs. Les Aborigènes de l’Amérique avaient coutume d’emprunter au Canard Branchu, ses plumes brillantes pour orner le calumet de la paix. Ce Canard est facile à apprivoiser. »

Dimensions, 20 × 28.


LE CANARD EIDER.[81]
(Eider Duck.)


Il habite l’extrême nord du Canada, le cercle arctique et « les mers glaciales du pôle, où il niche au milieu des rochers baignés par la mer ». Les Eiders tiennent la mer le long du jour et reviennent à terre vers le soir. Le nid est composé du duvet de l’oiseau et du varech. La femelle se charge seule de l’incubation : le mâle veille dans le voisinage du nid. Le duvet de l’Eider est fort précieux. Lorsque l’« on enlève une première fois » ce duvet ou édredon du nid où il recouvre les œufs, « la femelle se déplume une seconde fois pour en recouvrir son nid, dans lequel elle fait une deuxième ponte ; si l’on dépouille le nid une deuxième fois, une troisième ponte a lieu, mais c’est alors le mâle qui fournit le duvet. Il faut respecter cette dernière couvée, sans quoi la place serait désertée pour toujours. » Ce Canard se rencontre au Labrador et à Terre-Neuve où il couve.

En juin, juillet et août, les Canards disparaissent presque de nos grèves : mais en septembre, ils y reviennent par milliers. Le mode de la migration des Canards en France, d’après Chateaubriand, est assez applicable à nos contrées, moins pourtant les « manoirs gothiques, » car nos manoirs en Canada datent comme l’on sait, de quelques années plus tard que le moyen âge.

Le chantre de Cymodocée, vient de mentionner l’hirondelle, cette fille de rois, comme il l’appelle, qui passe l’été aux ruines de Versailles et l’hiver à celle de Thèbes :

« À peine a-t-elle disparu, dit-il, qu’on voit s’avancer sur les vents du nord une colonie qui vient remplacer les voyageurs du midi, afin qu’il ne reste aucun vide dans nos campagnes. Par un temps grisâtre d’automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique. S’ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d’étangs et de forêts, c’est là qu’ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l’aile sifflante, ils s’abattent tout à coup sur les eaux, qui retentissent. Un cri général suivi d’un profond silence, s’élève dans les marais. Guidés par une petite lumière, qui peut-être brille à l’étroite fenêtre d’une tour, les voyageurs s’approchent des murs à la faveur des roseaux et des ombres. Là, battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murmure des vents et des pluies, ils saluent l’habitation de l’homme. »[82]

Dimensions, 25 × 42.



SARCELLES.
(Teals.)


Deux ou trois espèces de sarcelles visitent nos latitudes le printemps et l’automne. Les plus remarquables sont les sarcelles aux ailes vertes[83] et les sarcelles aux ailes bleues.[84] Leur taille est de beaucoup moindre que celle du canard, mais comme comestible, leur chair est préférée. Elles fréquentent les mêmes sites que ce dernier et affectionnent quelque ruisseau retiré où elles prennent librement leurs ébats.

Dimensions de la Sarcelle aux ailes vertes, 14 × 24.

Dimensions de la Sarcelle aux ailes bleues, 16 × 31 .

« Nous vîmes un jour aux Açores, dit Chateaubriand, une compagnie de sarcelles bleues que la lassitude contraignit de s’abattre sur un figuier. Cet arbre n’avait point de feuilles, mais il portait des fruits rouges enchaînés deux à deux comme des cristaux. Quant il fut couvert de cette nuée d’oiseaux qui laissaient pendre leurs ailes fatiguées, il offrit un spectacle singulier : les fruits paraissaient d’une pourpre éclatante sur les rameaux ombragés, tandis que l’arbre par un prodige, semblait avoir poussé tout à coup un feuillage d’azur. »

Quant aux Plongeons, Harles et Huards, ils sont peu communs — leur chair n’est pas recherchée. Ils couvent dans les îles du Nord du continent.



ADDENDA.



MŒURS DU GRAND-DUC D’APRÈS TOUSSENEL.

Nous avons déjà dit qu’il y avait dans l’Amérique septentrionale cinq variétés[85] du Grand Hibou à Cornes, dont deux variétés se montraient en Canada ; la plus commune est le Duc de Virginie ou Chat-Huant canadien ; l’autre, assez rare et qui n’a pas encore été suffisamment identifiée, est probablement celle que Baird décrit comme atlanticus.

Voici un tableau saisissant de l’espèce.

« À l’heure où le soleil fuyant sous l’horizon ne dispute plus que faiblement les champs de l’air à l’envahissement des ténèbres, où les urnes des fleurs versent à plus larges flots leurs parfums pénétrants, où la Grive jaseuse laisse choir sa dernière phrase de la cime aiguë du merisier… un hôlement formidable et qui semble s’arracher avec effort d’une poitrine humaine, retentit tout à coup dans la solitude des forêts. Rappelez vos esprits, ce n’est pas la réclame de détresse de quelque imprudent qui se noie, de quelque malheureux, qu’on égorge, c’est le chant d’allégresse du Grand-Duc, le coryphée en titre des oiseaux de la mort.

« C’est la première strophe de son Ode à la Nuit, c’est l’ouverture de la marche funèbre du jour, avec Invitation au Carnage, adressée du haut des airs à tous les assassins nocturnes, quadrupèdes et bipèdes. Entendez la réponse du loup, les plaintifs vagissements de l’hyène et les miaulements du chacal, les sourds grondements du tigre, du lion, de la panthère. Le signal du meurtre est donné, le concert infernal commence ; avant une heure ou deux les cris déchirants des victimes vous raconteront les phases de l’orgie sanguinaire. Je voudrais m’appeler Hector Berlioz pour écrire sur ce thème une superbe symphonie, où la sérénade de l’amoureux, les chants du rossignol et le lever du soleil feraient un délicieux contraste de nuances avec la couleur sombre du motif principal. Je crois, en effet, le moment venu de remettre à sa place la nuit, la douce nuit propice aux turpitudes, et de réhabiliter le soleil trop noirci par les myopes.

« À cette voix si connue qui déchaîne la tuerie sur les bois et les plaines et fait prendre leur volée aux innombrables essaims des farfadets nocturnes, tous les oiseaux de jour se blottissent en tremblant sous la feuillée épaisse, les forts comme les faibles, les braves comme les timides, car nul n’est à l’abri du poignard de l’ennemi commun. La Huppe s’évanouit de frayeur ; le Rouge-Gorge impétueux se raisonne, le Rossignol interrompt subitement sa cadence amoureuse ; le Merle vigilant sonne le dernier coup de la retraite pour aviser du péril les flâneurs attardés ; le Faucon généreux frémit de rage et s’emporte en imprécations comme Ajax contre l’obscurité qui le cloue à son perchoir et l’empêche de châtier le provocateur insolent… Le Lièvre, qui bondit par les blés, s’arrête comme foudroyé sur place, et se rase immobile sous la coulée herbue. Le chasseur le plus intrépide et le moins accessible aux lâches suggestions des ténèbres ne peut dissimuler un rapide frisson.

« Jamais terreur universelle ne fut mieux motivée, du reste ; car le Grand-Duc est, après l’Aigle, le plus fort et le mieux armé de tous les oiseaux de carnage, et ses coups sont plus sûrs, parce qu’il frappe dans l’ombre et que son vol muet le porte sur sa proie sans lui donner l’éveil.

« Le lièvre à l’ouïe subtile, sent les ongles de l’ogre s’incruster dans ses chairs, avant même de soupçonner sa présence. Le plus vite, le plus courageux de tous les oiseaux de combat, le vice-roi des airs pendant le jour, le Faucon à la vue perçante, tombe inanimé sous le poignard de l’assassin, avant d’avoir eu le temps de se mettre en défense.

« Ainsi la fière Bradamante, crème et fleur de chevalerie, fut traîtreusement occise par le perfide Mayençais.

« Donc le Grand-Duc est le dominateur absolu des airs pendant la nuit ; et comme il acclame sa venue par un cri d’allégresse, il insulte par une malédiction à la clarté naissante de l’Aurore qui clôt sa dictature.

« Il se hasarde néanmoins quelquefois à chasser durant le jour au printemps, par exemple, lorsque la faim de ses petits lui crie dans les entrailles.

« C’est le destructeur le plus acharné du Lièvre, de la Perdrix et de tout le menu gibier. Son morceau de prédilection, vers les rives de l’Ohio et du Mississippi, est la Dinde sauvage, qui pèse moyennement de 5 à 10 kilogrammes, et qu’il garrotte et transporte au loin malgré ce poids énorme. Les Dindes domestiques elles-mêmes, qui juchent dans l’intérieur des fermes, ne sont pas à l’abri des coups de main du larron. Un ménage de Grands-Ducs, un peu chargé de sa famille, est le meilleur auxiliaire qu’un propriétaire de lapins, embarrassé de ses richesses, puisse employer pour éclaircir la population de sa garenne. Si j’étais quelque chose dans le conseil municipal de la Seine, mon premier soin, après avoir aboli le rat de cave, serait de porter un coup terrible à celui de Montfaucon en naturalisant le Grand-Duc dans ces parages odieux. L’apprivoisement du Grand-Duc n’est pas chose difficile. Tous ces gros mangeurs, hommes ou bêtes, sont volontiers à qui veut leur bourrer la panse.

« Le Grand-Duc, si redoutable dans l’agression, ne l’est pas moins dans la défense. Les ongles rétractiles dont ses doigts sont armés font des blessures aussi terribles que la dent du renard et la griffe du chat sauvage. Ils se rejoignent à travers les chairs à l’aide d’une puissance incroyable de contraction musculaire, et percent les guêtres de cuir et les empeignes les plus résistantes du soulier du chasseur. Il est besoin de deux ou trois Faucons, et de Faucons de la plus grande espèce, pour lier cet oiseau dans les airs, et ce vol est une des scènes les plus curieuses du drame émouvant de la fauconnerie. L’oiseau chassé, au lieu de fuir en ligne droite, multiplie les ascensions et les culbutes, ne s’occupant qu’à regagner le dessus sur ses adversaires, et à leur grimper sur la croupe. Blessé d’un coup de feu dans la membrure et forcé de s’abattre, il imite le stratagème du blaireau assailli par de nombreux ennemis et décidé à vendre très-chèrement sa vie. Il se renverse sur le dos, attend les chiens, la serre ouverte et haute, exécute avec son bec une sorte de moulinet à quatre faces qui protège tout son corps. Tous ces mouvements étranges sont accompagnés de roulements d’yeux féroces et de la musique des castagnettes dont j’ai parlé plus haut. Pour prouver la supériorité de cette garde, il me suffira de dire que j’ai vu plus d’une fois le chien d’arrêt le plus impétueux se calmer spontanément à l’aspect des préparatifs de défense du Grand-Duc, et opiner pour les mesures de clémence, contre son habitude.

« Le Grand-Duc n’ayant, pour ainsi dire, d’autre ennemi que l’homme, sa race se serait accrue d’une façon désastreuse, n’eussent été les traces de carnage qu’il laisse autour de lui. Les débris de cadavres dont il a soin de tapisser les abords de son aire trahissent bientôt, en effet, le secret de sa retraite. Il a commis, d’ailleurs une seconde imprudence en faisant chaque soir ouïr son cri lugubre du haut de la roche qu’il habite. Le braconnier, qui le déteste par jalousie de métier, et le chercheur de nids, qui le sait de bonne prise, renseignés pas ces divers indices, ont belle à le massacrer et à le surprendre de jour au sein de sa famille. Le Grand-Duc est devenu excessivement rare en France, ce dont je me félicite. On ne l’y rencontre plus guère que dans les grandes forêts de l’Est, Alpes, Jura, Vosges, Côte-d’Or, ou bien encore dans quelques contrées maritimes émaillées de falaises, comme la vieille Armorique. C’est d’ailleurs un oiseau de passage, et que pour cette raison on peut trouver partout vers certaines époques.

« Son nom du Grand-Duc lui vient d’une erreur des anciens qui avaient rêvé que les cailles opéraient leurs migrations semestrielles sous la conduite de ce chef (Dux, ducis, commandant d’armée). Les modernes n’ont eu garde de se départir en cette circonstance de leur méthode habituelle de constater leur respect pour l’antiquité, en acceptant ses contes. Ils ont donné un corps de réalité à la fable en l’incarnant dans un nom propre, nom absurde et barbare qu’il importe de changer.

« Le Grand-Duc et ses congénères, tapis durant le jour au fond des cavités les plus obscures, y passent de longues heures à cuver leurs orgies et à méditer de nouveaux crimes. Obligés de se cacher comme les meurtriers pour se soustraire aux justes répétitions de la vindicte sociale, leur haine pour la volatile s’échauffe de la solitude et de l’antipathie universelle qu’ils savent avoir méritée. Aussi la vésicule du fiel atteint-elle des proportions monstrueuses chez cette race de maudits ! »


BIOGRAPHIE.




AUDUBON.


« Autrefois, dit Cuvier, dans un rapport adressé par lui à l’Académie des sciences, à Paris, c’étaient les naturalistes européens qui dévoilaient à l’Amérique, ses trésors en fait d’histoire naturelle ; mais maintenant ses Mitchell, ses Harlan, et ses Chs. L. Bonaparte, ont soldé avec intérêt la dette que l’Amérique devait à la vieille Europe. L’histoire des oiseaux de l’Amérique par Wilson, égale en élégance ce que nous avons de mieux et si Audubon complète le travail qu’il a entrepris, l’on sera forcé d’avouer que sur ce point le Nouveau Monde a surpassé l’Ancien. »

L’œuvre d’Audubon a été achevée : Cuvier lui-même l’a prononcé « le plus splendide monument, que l’art ait élevé à l’ornithologie : » le genre humain a ratifié son verdict.

Jean-Jacques Audubon naquit en 1782, à la Louisiane de parens français. Dès sa jeunesse, il fut envoyé à Paris pour compléter ses études ; c’est là qu’il commença à s’adonner à l’histoire naturelle et qu’il prit des leçons de dessin du peintre David. De retour aux États-Unis, à l’âge de dix-huit ans, son père l’établit sur un beau domaine, orné de parcs près de Philadelphie ; il s’y appliqua de bonne heure à connaître et à dessiner les oiseaux qui fréquentaient ses bocages ; ces esquisses furent les ébauches de ses superbes dessins, connus plus tard comme « Les Oiseaux de l’Amérique. » Vers ce temps il prit femme : c’est là aussi que naquit son fils aîné Victor. Audubon se livra d’abord au négoce, mais ses goûts pour les fleurs, les champs et les oiseaux, et son culte passionné de la nature, nuisirent probablement à ses plans financiers. Dix ans plus tard, il partait pour l’Ouest des États-Unis. À cette époque l’usage de la vapeur était inconnu sur l’Ohio ; il n’existait que peu de villages et point de villes sur les rives de ce fleuve. Il arriva en automne sur les bords de l’Ohio, acheta un esquif, dans lequel avec sa femme, son enfant et deux rameurs il s’aventura, se dirigeant vers le Kentucky, où avec sa famille il résida plusieurs années. Ce fut en 1810 qu’il rencontra pour la première fois son illustre devancier, Alexandre Wilson, en quête à cette époque de souscripteurs à son ouvrage sur les Oiseaux de l’Amérique. Wilson s’était adressé à Audubon, faisant valoir la beauté de ses dessins, et Audubon allait signer, lorsque l’œil de Wilson ayant rencontré sur une table voisine les cartons d’Audubon, fort supérieurs aux siens, sa figure s’assombrit, et il quitta de suite Audubon, fort mécontent. Wilson avait reconnu son maître et maugréait en silence contre sa destinée, laquelle interrompant ainsi brusquement le cours de ses succès, le confrontait si tôt avec cet amant (jusqu’alors inconnu) de la Nature, de cette maîtresse dont il avait cru posséder seul tous les sourires.

Audubon a dû négliger de bonne heure, le livre de caisse et le grand livre ; car dès 1811, on le trouve côtoyant les bayous de la Floride, la carabine d’une main, les crayons et le portefeuille de l’autre ; l’année suivante, il se livrait à des courses lointaines demandant aux prés, aux forêts, aux fleuves, aux baies, aux mers, des matériaux pour son immortel ouvrage, qu’il n’avait pas encore songé à publier.

De retour à Philadelphie en 1814[86], il fut présenté au Prince de Musignano, Chs. L. Bonaparte, lequel lui procura une entrée au Lycée d’histoire naturelle de cette ville. Il visita successivement New-York, puis s’enfonça dans les forêts impénétrables de l’Ouest pour y continuer ses recherches. Le nombre de ses dessins ayant rapidement augmenté, il songea à visiter l’Europe et se rendit en conséquence à Liverpool et à Manchester, dont les hommes de lettre l’accueillirent à bras ouverts. Son génie, sa tournure distinguée, sa conduite cordiale et honorable, lui avaient déjà conquis les cœurs. La sympathie et l’encouragement qu’il avait éprouvés, l’engagèrent à publier ses œuvres ; cette entreprise était des plus vastes et Audubon était d’avis qu’il lui faudrait au moins seize ans pour mener le tout à bonne fin. Laissant ses dessins entre les mains d’artistes et d’agents, il revit Paris en 1828 et y reçut un accueil fort flatteur des amis de la science. L’hiver suivant, il le passa à Londres, et se rembarqua pour les États-Unis en avril 1829, désirant explorer de nouveau les montagnes des États du midi et du Sud de l’Union. Le premier volume de ses « Oiseaux de l’Amérique, » vit le jour avant la fin de l’année 1830 ; il contenait cent portraits d’Oiseaux, de grandeur naturelle et coloriés d’après nature. Le public salua ce chef-d’œuvre avec une acclamation de louanges. Les Souverains de France et d’Angleterre avaient apposé leur signature en tête de la liste de souscription. Les sociétés d’histoire naturelle de Paris, de Londres et d’Édimbourg, se firent un honneur de lui ouvrir leurs portes. Cuvier, Swainson et les ornithologistes de toutes les nations entonnèrent un pæan universel de louanges.

Revenu à New-York en août 1831, Audubon, fêté et entouré d’amis, alla à Washington. Le Président et les ministres du gouvernement fédéral, à l’instar des Gouverneurs des colonies britanniques s’empressèrent de mettre à sa disposition passeports, sauve-gardes de toutes espèces et envoyèrent à leurs agents consulaires et autres, instruction d’aider et de protéger l’illustre savant, dans les localités qu’il visiterait. L’hiver suivant se passa pour lui à la Floride ; vers le printemps, réglant sa marche sur la migration des oiseaux vers le Nord, il se dirigea sur Philadelphie et Boston ; cette dernière ville était alors en proie aux ravages du fléau asiatique. Audubon y séjourna quelque temps et y reçut l’hospitalité affectueuse et l’appui des Appleton, des Everett, des Quincy, des Parkman et autres célébrités de cette Athêne du Nouveau-Monde. De là, il passa au Maine, au Nouveau-Brunswick et à la Baie de Fundy, puis il fit voile pour le golfe du St. Laurent, les Isles de la Magdeleine et la côte du Labrador ; il étudia attentivement l’histoire naturelle de ces endroits et se hâta de rejoindre sa famille à Charleston, dans le sud des États-Unis. Le second volume de ses Oiseaux de l’Amérique fut terminé en 1834, le reste de l’ouvrage ne fut complété qu’en 1844 ; il se composait de mille soixante et cinq dessins, embrassant toutes les espèces depuis l’Aigle de Washington, jusqu’à l’oiseau-mouche inclusivement, ainsi qu’une multitude de paysages, de vues marines et autres objets qu’il avait remarqués dans le cours de ses voyages. Le grand naturaliste se félicita d’avoir terminé ce travail gigantesque, qui lui avait coûté un quart de siècle d’étude, de labeurs et de périls, tantôt errant seul au milieu des vastes prairies de l’Ouest, tantôt au sein des glaces et des forêts solennelles du Nord, explorant aujourd’hui les plages sans bornes de l’océan ; demain arrachant aux fleuves, aux bois, aux lacs du nouveau monde, des secrets inconnus depuis le commencement du monde, au reste des humains, si ce n’est à l’Aborigène, roi solitaire de ces superbes et mélancoliques solitudes. Ce fut en 1842 que ce grand peintre de la nature visita le Canada ; il séjourna à Québec plusieurs semaines, y ayant choisi pour sa résidence, la demeure de feu M. Martin, rue St. Pierre, Basse-ville, un de ses plus chauds admirateurs, auquel il légua par reconnaissance à son départ un exemplaire de son superbe ouvrage valant $1,000. Les sympathies de nos hommes publics d’alors ne firent pas défaut à l’illustre voyageur. Chacun de le fêter de son mieux ; de son côté, il acceptait sans se faire prier petits soupers, promenades, excursions dans les environs de Québec ; il admirait fort les magnifiques points de vue de Woodfield et les frais bocages de Spencer Wood, depuis, la résidence de nos Gouverneurs, mais alors, dans tout son éclat et possédé par M. H. Atkinson, homme de goût, capable d’apprécier le génie du beau vieillard : la nature avait été aussi libérale à Audubon au physique qu’au moral ; il était rare de contempler une tête plus noble, un maintien à la fois plus doux et plus majestueux.

Malgré ses succès passés, Audubon avait encore bien des travaux à compléter ; dans le temps même où ses libraires publiaient ses dessins et ses biographies des Oiseaux, il parcourait de nouveau tous les points du continent avec ses fils Victor Gifford[87] et John Woodhouse,[88] pour réunir la matière d’un grand ouvrage sur les Quadrupèdes de l’Amérique, égal en tous points à l’ouvrage sur les Oiseaux — ceci avait lieu en 1849. Il passa les trois dernières années de sa vie, à corriger et à améliorer ses œuvres et expira en 1852, comblé d’années, d’honneurs et de prospérités, à l’âge de 70 ans.

Sans doute, les principaux titres de gloire d’Audubon sont ses Dessins d’après nature. Il a su peindre d’une manière inimitable et sous les phases les plus variées, la famille ailée de toutes les latitudes et de tous les climats du Nouveau-Monde. Tantôt, c’est sous l’épaisse feuillée d’un pin séculaire, en face d’une cascade au doux murmure qu’il présente à nos regards l’affectueuse mère réchauffant sous ses ailes sa douce couvée ; tantôt il vous fait suivre dans la nue, le vol majestueux de l’Aigle, à la poursuite de sa proie, ou bien, de son aile noire rasant la crête blanchissante des flots.

Comme grand écrivain[89], il a aussi des droits incontestables à notre admiration. Ses descriptions très souvent ne le cèdent guère à ses dessins. Paysage champêtre, esquisses de mœurs, jusqu’à la trace légère de l’Aborigène sur le feuillage des bois, tout sous sa touche magique revêt des teintes et une actualité qui décèlent la main d’un maître.

Pour lui aussi, il est vrai de dire « Le style, c’est l’homme. » Ses tableaux sont frais comme la rosée de l’aurore ; on croit suivre ses pas aventureux à travers la forêt ; on s’imagine entendre son cri d’admiration, lorsqu’un lac, une vallée inconnue frappe pour la première fois son regard ; on croit ouïr sa joyeuse exclamation, lorsque le Chevreuil timide s’enfonce à sa vue dans l’épaisseur d’un buisson : on est présent à ses côtés, on prie avec lui lorsqu’à la fin d’une fatigante journée dans les bois, il adresse affectueusement à l’Être Suprême ses remerciements, quand les accents mélodieux du Moqueur ou du Merle viennent dissiper la profonde mélancolie qui l’accablait.

Quand l’illustre Buffon eut complété la partie ornithologique de son grand ouvrage, il annonça avec assurance « qu’il avait achevé d’écrire l’histoire des Oiseaux du monde. » Vingt siècles avaient servi à constater l’existence de huit cents espèces. — Ce nombre semblait prodigieux et le naturaliste français déclara, un peu légèrement, il faut l’avouer, « qu’il n’y avait pas moyen d’ajouter matériellement à cette liste, » laquelle embrasse à peine une seizième partie des espèces actuellement connues. Peu d’hommes ont autant contribué à ces progrès de la science que celui dont le nom est si cher à l’Amérique, Jean-Jacques Audubon.

TABLE DES MATIÈRES
de la première partie

PAGES.
Ier ORDRE — LES RAPACES.
VIe ORDRE — LES PALMIPÈDES.
Page:LeMoine - Ornithologie du Canada, 1ère partie, 1861.djvu/105

AVANT-PROPOS.


« Une lacune existait dans le champ des lettres : le Canada avait ses orateurs, ses historiens, ses littérateurs, ses poëtes, mais de naturalistes, point. » Ainsi s’exprimait tout récemment un correspondant du Journal de Québec.

En effet la grande famille française que la Providence a jetée sur les rives du Saint-Laurent avait lieu d’être fière de ses orateurs, de ses historiens, de ses littérateurs, de ses poëtes. Les uns avec les crayons de Tacite avaient noblement tracé son histoire depuis « les temps héroïques de la colonie » pour nous servir de l’expression du Comte d’Elgin, jusqu’à nos jours ; les autres, rivalisant dans leurs discours ou leurs écrits harmonieux avec les auteurs qui ont assuré à la France la palme dans tous les genres de gloire littéraire, avaient su populariser l’idiome de Louis le Grand sur ce sol canadien si plein d’avenir, et où les descendants de deux grands peuples travaillent à fonder un grand empire ; mais le domaine de l’histoire naturelle n’avait été exploité par personne.

Cette lacune, nous n’avons certes pas la prétention de l’avoir comblée ; tant s’en faut. Nous prétendons seulement dans ce petit ouvrage, indiquer et ouvrir la voie qui mène aux connaissances en histoire naturelle, heureux si nos efforts peuvent inspirer le goût de cette belle science et porter nos jeunes compatriotes à y consacrer une partie de leurs loisirs. Nous les invitons avec instance à parcourir nos vertes campagnes, nos belles forêts du Canada et à y puiser largement dans ce grand livre de la nature dont chaque page proclame si hautement la sagesse, la gloire et la magnificence de son auteur.

Déjà il y a un an à peine, sollicité par nos amis, nous mîmes nos premières recherches, nos observations en histoire naturelle devant le public. Cet opuscule fut vu d’un œil indulgent ; on voulut même nous donner éloge et encouragement. Cette année, nous publions un second travail beaucoup plus ample, plus méthodique, autant pour avoir quelque titre à ces éloges, que pour terminer un projet commencé. À ce public ami et indulgent nous devions de la reconnaissance : nous crûmes qu’elle ne saurait mieux se traduire, que par une généreuse persévérance dans le travail que l’on attendait de nous.

L’illustre Buffon se vantait d’avoir passé quarante années de sa vie à son bureau, pour perfectionner et arrondir les périodes de son immortel ouvrage. Plût au ciel que « dans notre jeune société affairée » ceux qui se mêlent de science eussent autant de mois à donner aux travaux littéraires ! Nous désirons être compris : le nôtre n’est pas un œuvre original ; c’est simplement la quintessence des meilleurs auteurs réunie à nos propres connaissances dans un petit volume portatif ; et afin de rendre notre manuel acceptable à tous, à l’écolier pendant ses vacances, au citadin, au touriste qui fuit l’atmosphère délétère des cités, le brouhaha des villes, aussi bien qu’aux robustes habitants des campagnes, nous y avons semé souvenirs classiques, anecdotes piquantes, citations historiques, nous efforçant de saupoudrer le tout de ce parfum littéraire, de cette arôme de bonne société, nécessaire à tout œuvre que l’on veut rendre viable.

Au moyen des portraits daguerréotypés des espèces, empruntés à Vieillot, à Audubon et à Wilson, le Volume pourra aussi servir de livre de texte. Notre tâche nous a été quelquefois facilitée par l’emploi des élégantes traductions que Le Maout nous a fournies de quelques-uns des beaux passages des naturalistes américains, bien que souvent l’écrivain français les incorpore dans le texte de son ouvrage, comme s’ils lui appartenaient en propre. En histoire naturelle, il ne faut pas se faire illusion : tel croit admirer dans Audubon qui écrivait en 1844, un passage original, qui ne fait que lire le commentaire d’un thème brodé par Chs. L. Bonaparte, lequel publiait son Histoire naturelle en 1838. Le prince de Musignano de son côté emprunte souvent de Wilson, dont les œuvres parurent en 1814, et Wilson corrige et amplifie Vieillot qui écrivait en 1807, lequel a puisé une grande partie des matériaux de son admirable traité[97] dans Edwards, Catesby, Bartram, Latham et autres, ses devanciers.

À part les résultats magnifiques d’Audubon, quelques vieilles erreurs dévoilées, quelques nouvelles espèces ajoutées à la Faune de l’Amérique, voilà ce que chacun de ces écrivains peut réclamer et, malgré le nombre des moissonneurs dans le champ de l’histoire naturelle, il y a encore sur le sol grand nombre d’épis oubliés. Nous avons placé en regard deux classifications, deux nomenclatures : celle de Baird, qui occupe au Smithsonian Institution la chaire d’histoire naturelle ; cette classification ample et perfectionnée, sera tôt ou tard, croyons-nous, généralement adoptée en Amérique. L’autre classification est celle d’Audubon, moins exacte, moins ample, mais plus connue du public. L’œuvre du professeur de Washington est trop vaste dans l’état arriéré des sciences naturelles en Canada, pour réunir les suffrages de ceux qui ne sont qu’amateurs : tandis que le Tableau synoptique d’Audubon[98] que l’on trouve dans toutes les bibliothèques, contient sous un petit format des notions courtes, mais exactes. On voudra bien ne pas oublier que quoique la nomenclature et la classification adoptées soient celles de Baird, les dimensions des espèces sont celles données par Audubon seulement, dans tout le cours de l’ouvrage maintenant publié.

Un jour moins sombre commence à poindre, pour les sciences naturelles en Canada : sous ce rapport l’Université Laval paraît décidée à ne pas rester en arrière des grandes fondations scientifiques du nouveau monde. On y parle de professeurs d’Histoire Naturelle : sous peu, nous avons lieu de croire que la Faune et la Flore du Canada, savamment classifiées, orneront les salles de son beau Musée. Les mêmes destinées, le même rôle lui est réservé dans l’Amérique britannique, que celui qui est échu en partage dans la république voisine, à la savante institution que James Smithson fonda à Washington en 1846. Comme cette dernière, notre Université doit prendre le premier rang dans les sciences, sans avoir droit d’en négliger un département quelconque.

Il est aussi question en haut lieu, de demander à la Législature une allocation pour ériger dans la future Métropole des Canadas, un local où sera exhibée, classifiée et rassemblée pour l’instruction, la gloire de la nation et l’admiration des étrangers, la richesse végétale, minérale et animale de ce grand pays. Une province qui peut faire don au gouvernement métropolitain de $80,000 pour subvenir aux frais de guerres lointaines[99] et où la colonie n’a rien à démêler, devrait, ce semble, être en état d’accorder chaque année quelques centaines de louis pour la réalisation d’un projet si intimement lié au progrès et à la prospérité de ses populations. Quant à nous, si nos humbles écrits peuvent être de quelque utilité pratique à la jeunesse des villes et des campagnes, en fournissant les moyens de connaître la vie intime du monde ailé, et au lecteur en général, amusement et instruction, nous ne regrettons pas d’avoir sacrifié nos veillées d’hiver ; nous nous croirons au contraire amplement récompensés.

Nous terminerons en plaçant ce petit traité tout incomplet qu’il soit, sous la sauvegarde de nos compatriotes et de l’homme distingué qui en a accepté la dédicace.

L’auteur.

Spencer Grange, près Québec, 1er avril 1861.

Index des chapitres
de la deuxième partie

PAGES.

IIe ORDRE.

LES GRIMPEURS.

(Climbers.)


Les Perroquets, les Trogons, les Coucous, les Pics ou Pique-bois trouvent place dans le second Ordre — les Grimpeurs — que Vieillot, Geoffroy St. Hilaire, et Chs. Bonaparte ont réuni à celui des Passereaux, lequel fournit le IIIe Ordre de ce traité.

Plusieurs variétés de Perroquets et de Trogons sont indigènes de l’Amérique du Sud : il n’est pas question au Canada de ces deux espèces de Grimpeurs.



Chapitre I.

LE COUCOU AU BEC NOIR.[100]
(Black-billed Cuckoo.)


Des quatre sortes de Coucous connues dans l’Amérique, deux viennent en Canada. L’Ouest de la Province les réunit toutes deux, mais nous n’avons jusqu’à présent observé qu’une seule espèce dans le Bas-Canada, savoir le Coucou au bec noir ; encore est-il assez rare.

Voici son signalement : bec noir ; le dos généralement d’une teinte métallique vert-olivâtre ; le ventre blanc ; la fale d’un jaune brunâtre ; le dessous des pennes couleur de cannelle ; une peau rouge dénudée de plumes encercle l’œil.

Longueur totale, 12  pouces — long. de l’aile,pouces ; long. de la queue, pouces.

On sait la fâcheuse célébrité qui s’attache au Coucou d’Europe :[101] son congénère en Amérique au contraire n’a jamais fait parler de lui en mal ; ses mœurs sont irréprochables. Son nid, il le construit lui-même : il veille affectueusement à l’éclosion et à l’éducation de ses jeunes. Sa fidélité conjugale, ses vertus domestiques sont exemplaires ; le souffle de la calomnie oncques ne les ternit. La ponte se fait en mai, soit dans un vieux pommier, soit dans un cèdre : les œufs sont au nombre de quatre, quelquefois de cinq, d’un bleu foncé. La femelle affrontera les plus grands dangers plutôt que de quitter le nid ; si on la force de déguerpir, elle emploie les mêmes artifices que la perdrix et la bécasse pour détourner l’attention loin de sa chère couvée ; elle feindra d’être estropiée et se traînera en pirouettant.

La nourriture du Coucou se compose d’insectes, de fruits, de mollusques et autres objets qu’il trouve le long des ruisseaux où il aime à séjourner. Le mâle, quant au plumage, diffère peu de la femelle. Une seule faute peut lui être reprochée : il pille sans miséricorde le nid des Corneilles, des Geais et autres larrons de même aloi, et mange sans scrupule leurs œufs. En revanche, le Coucou est l’ami du cultivateur et détruit les larves d’un grand nombre d’insectes nuisibles à l’agriculture.



LES PICS OU PIQUE-BOIS.


Les Pics, habitants naturels des grandes forêts, sont beaucoup plus nombreux dans l’Amérique septentrionale qu’en Europe. Pour cinq espèces que Vieillot comptait en France, on en compte maintenant vingt-neuf en Amérique. On en a remarqué neuf à dix sortes en Canada. Symboles du travail et de la persévérance, la nature leur a donné des instruments appropriés à leurs besoins. Des pieds courts, des ongles forts et arqués pour grimper et se cramponner aux arbres ; un bec dur, quarré et taillé en ciseau à sa pointe pour creuser et fendre l’écorce ; une queue composée de plumes élastiques, fortes et à barbes roides et dures pour se solider et servir de point d’appui ; une langue pointue, longue, visqueuse et susceptible d’être dardée hors du bec par un mécanisme tout spécial, pour retirer les insectes des trous ; tels sont les moyens ingénieux que la nature leur a fournis pour bien exercer leur laborieuse industrie. Les Pics ont un merveilleux instinct pour découvrir les insectes dans le cœur des arbres cariés ou morts. Ils se cramponnent d’abord au pied de l’arbre, posent le ventre sur le tronc et prêtent l’oreille pour s’assurer s’il contient des insectes rongeurs ; ils montent ensuite peu à peu, s’arrêtent un instant pour écouter, et continuent ainsi jusqu’à ce qu’ils entendent le bruit que fait la larve ; lorsqu’ils sont assurés de l’endroit, des coups de becs redoublés leur ont bientôt livré leur proie.

Ils ont encore une autre manière de chasser qu’ils emploient d’ordinaire sur un arbre vert : après l’avoir frappé violemment, ils se transportent aussitôt sur le côté opposé pour saisir l’insecte caché dans l’écorce, que le bruit réveille et met en mouvement ; enfin ces oiseaux défians et craintifs se dérobent à la vue du chasseur en tournant autour du tronc ou d’une grosse branche, et en se tenant toujours sur la face opposée.

Tous les oiseaux de ce genre vivent de larves et d’insectes, mais il en est qui joignent à ces aliments les baies et les fruits tendres : un poirier sauvage avoisinant notre résidence était, en août dernier, un point d’attraction pour un Pic qui conjointement avec une troupe de Récollets,[102] véritables Gargantuas, l’eut bientôt dégarni de tout son fruit.

Quelques-uns à l’ouest de la province se tiennent en famille, d’autres par troupes : nous les avons généralement rencontrés isolément ou par paires. Il en est qui ne grimpent pas, mais se tiennent aussi souvent à terre que sur les arbres, tels que le Pic doré, connu dans nos campagnes maintenant, comme au temps où écrivait le vieux Gouverneur des Trois-Rivières, sous le nom de Pivert ou Pivart. Les arbres vermoulus sont ce que ces oiseaux préfèrent pour y percer le trou qui doit receler leur progéniture : ils l’arrondissent avec leurs becs et lui donnent souvent une grande profondeur. Les Pics ont un vol onduleux et gracieux. Leur nid se compose d’herbe, de mousse et de divers autres matériaux réunis sans art. Les petits naissent couverts d’un léger duvet, et ne quittent leur berceau que quand leurs doigts et leurs ongles ont assez de force pour leur faire gagner l’entrée de leur antre, et que leurs ailes ont assez de longueur pour leur donner les moyens de suivre leurs parents. Le grand maître de la tribu, le Pic au bec d’ivoire, nous regrettons de le dire, nous ne l’avons pas ; mais en revanche, nous avons le Pic noir à huppe rouge.


LE PIC NOIR À HUPPE ROUGE.[103]
(Black Woodcock.)


Ce superbe oiseau qui brave les froids arctiques aussi bien que les chaleurs des tropiques, forme partie du petit nombre des espèces sédentaires en Canada : c’est le grand Chef des Pics de l’Amérique du Nord.

Quoiqu’il ne se plaise, dit Vieillot, que dans les grandes forêts, il s’approche cependant des habitations pendant l’hiver, et fréquente pendant l’été les champs de maïs : il y perce l’épi de ce blé avant sa maturité. Wilson est néanmoins disposé sinon à nier du moins à exténuer ce fait, et dit que c’est tout au plus pour chercher les larves qui se cachent sous son enveloppe ; d’autres, moins charitables, disent que c’est pour manger le grain lorsqu’il est encore tendre ; cette dernière nourriture n’est pas étrangère au Pic tricolore ni au Pic doré.

Le bec est long de deux pouces et noirâtre ; les plumes qui s’avancent sur les narines, d’un blanc roux ; l’iris, de couleur d’or ; le dessus de la tête paré d’une huppe totalement rouge qui se jette en arrière ; les moustaches, du même rouge ; trois bandes, sur chaque côté de la tête : celle du milieu est noire et les deux autres sont blanches, l’une de ces dernières pousse au-dessus de l’œil, l’autre part du bec, s’étend sur les joues, se prolonge vers le cou et se perd vers l’épaule ; le bord de l’aile et le haut de la gorge sont de cette dernière couleur, ainsi qu’une petite bande qui est sur le milieu des pennes primaires ; le reste du plumage est noir ; plusieurs plumes des flancs sont terminées de gris.

Dimensions du mâle, 18 × 28.

La femelle n’a point de moustaches ; elle diffère encore du mâle en ce qu’elle a le devant de la tête brun ; la poitrine et les parties postérieures d’un noir grisâtre. Les jeunes n’ont point de rouge à la tête, et sont d’un noirâtre ondulé de gris sur les parties où les vieux sont noirs. » (Vieillot.) Ce Pic ne va pas en bande : on en voit d’ordinaire un ou deux ensemble. — Il est difficile à tirer et fort féroce quand il est blessé ; inquiet, infatigable, il est constamment à l’œuvre ; son bec est d’une force énorme ; il fait voler en éclats l’écorce des arbres. Il pond six gros œufs d’une éclatante blancheur dans un trou d’arbre, sans prendre la peine de construire un nid régulier. Nous avons vu de bien beaux Pics, tués près du lac Beauport, comté de Québec, l’hiver dernier ; les Américains le nomment Black Woodcock ou Pileated Woodpecker.



LE PIC DORÉ — PIVART.[104]
(Golden-winged Woodpecker.)


Quel est le jeune chasseur qui n’ait fait connaissance avec le Pivart ; quel est l’écolier qui ne l’ait déniché ? « Ce Pic, dit Vieillot, remarquable par l’élégance de ses formes, la disposition agréable de ses couleurs, par l’éclat du jaune doré répandu sur les plumes alaires et caudales, a les parties inférieures du corps parsemées de taches noires sur un fond gris blanc ; cette dernière teinte prend un ton roux sur l’occiput, sur les côtés de la tête et ceux de la poitrine, dont le milieu est occupé par un large croissant noir ; elle se change en gris ardoisé clair sur les côtés du cou, et elle est coupée sur la nuque par une bande rouge ; des moustaches noires partent des angles du bec et se prolongent jusque sur les bords de la gorge ; le dos, les scapulaires, les couvertures supérieures, et les pennes secondaires des ailes ont des raies noires transversales sur un fond gris-brun ; les primaires sont noirâtres en dessus, et quelques-unes ont des taches grises à l’extérieur ; toutes sont en dessous, ainsi que sur leur tige, d’un beau jaune doré ; le croupion est blanc et tacheté de noir, ainsi que les couvertures supérieures de la queue dont les pennes sont noires en dessus et d’un jaune soyeux en dessous ; les deux premières pennes latérales ont des taches blanches à l’extrémité et du côté externe ; le bec est noir et l’iris noisette ; les pieds sont bruns. »

Longueur totale, 12 , envergure, 16.

Dès que le temps des œufs est arrivé, la voix du Pic se fait entendre du sommet des arbres vieux et desséchés, proclamant joyeusement l’ouverture de la belle saison. Son chant est la joie elle-même, car il imite un rire jovial et prolongé. On voit une douzaine de mâles, attachés à voltiger autour d’une femelle, monter, descendre, baisser la tête, étendre la queue, se balancer en avant, en arrière, à droite, à gauche, exécuter enfin une espèce de ballet burlesque, dont il est difficile d’être témoin sans rire. C’est ainsi que les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de l’amuser. Point de jalousie, point de haine entre ces dandys emplumés ; d’arbre en arbre, de buisson en buisson, les mêmes cérémonies se répètent : la coquette, après bien des indécisions, donne un coup de bec à celui qu’elle honore de son choix, aussitôt tous les prétendants s’envolent, et le couple s’occupe de chercher une habitation commode pour la future famille ; ils partent ensemble, et choisissent dans le bois un tronc d’arbre facile à creuser. Tour à tour le mâle et sa compagne opèrent à coups de bec l’excavation qui doit les contenir eux et leurs petits. À mesure qu’un débris de l’arbre vole dans l’air sous le bec de l’un d’eux, l’autre le félicite par un cri aigu qui exprime la joie. Enfin le nid s’achève, et c’est un plaisir de voir les deux oiseaux monter et redescendre le long de l’arbre dans tous les sens, aiguiser leur bec sur tous les rameaux, chasser inexorablement les Rouges-Gorges, les Geais et les autres oiseaux dont le voisinage leur est suspect, aller en course lointaine à la recherche de larves de fourmis, d’insectes. Quinze jours après, six œufs blancs et transparents comme le cristal sont déposés dans le nid. Ces oiseaux fréquentent, le printemps, les champs de maïs, et dévorent les épis lorsqu’ils sont tendres. Wilson a vengé ses amis les Pics des calomnies nombreuses de Buffon, et au lieu d’un caractère mélancolique il leur prête des habitudes gaies et sociales. Il signale diverses inexactitudes qu’avaient commises Linné, Vieillot, Latham et autres qui avaient prétendu que le Pic doré était une espèce de Coucou ; qu’il ne perçait jamais les arbres ; qu’il ne se cramponnait pas aux troncs d’arbres et qu’on ne le rencontrait qu’à terre. Le Pic Doré hiverne en Canada, on le pense du moins ; mais nous n’avons que le dire de certaines personnes pour constater le fait. On le rencontre en Pennsylvanie pendant l’hiver.



LE PIC CHEVELU.[105]
(Hairy Woodpecker.)


Cet oiseau se rencontre en Virginie aussi bien que dans les États du Nord, en Canada ainsi qu’à la baie d’Hudson.

Dessus de la tête noir ; une ligne au-dessus et au-dessous des yeux, blanche ; l’œil est placé dans une ligne noire, qui s’élargit en descendant vers le dos ; derrière de la tête écarlate, quelquefois mélangé de noir ; narines ombragées par des poils épais ; bec bleuâtre, taillé en ciseaux ; les parties supérieures sont noires, de même que les petites et les moyennes couvertures alaires, qui ont à leur extrémité une marque blanche en forme de cœur ; les grandes sont moustachées de blanc sur un fond noir, ainsi que les pennes, mais sur les secondaires, les moustachures ont une forme irrégulière ; les quatre pennes intermédiaires de la queue sont noires ; les deux suivantes variées de noir et de blanc ; les autres, totalement de cette dernière couleur ; l’iris est rouge. La femelle diffère du mâle en ce qu’elle est privée de la bande rouge que le mâle a sur l’occiput. Dimensions, 9 × 15.

Il choisit quelquefois pour le berceau de ses jeunes, un verger où il creusera à une profondeur de cinq à six pieds un vieux pommier. Il y pond cinq œufs blancs. Son cri est fort et aigu. Il est difficile à tuer, et une fois blessé il se fixera par une seule griffe à une branche d’arbre et ne lâchera prise qu’en expirant. Il y a trois variétés de ces Pics, savoir : Major, Medius et Minor. La première se rencontre dans le nord et l’ouest des États-Unis et en Canada ; la seconde habite les États centraux, et la troisième, le sud de l’Union.



LE PIC MINULLE. [106]
(Downy Woodpecker.)


Cet oiseau que Buffon décrit sous le nom d’Épièche ou petit Pic varié de Virginie, est le nain de l’espèce. Il ressemble beaucoup au Pic Chevelu quant au plumage, mais il est plus petit que ce dernier. Les plumes du front sont d’un blanc roux ; le dessus de la tête est noir ; l’occiput est traversé par une bande rouge interrompue par une tache noire ; l’œil brun placé dans une raie blanche qui s’avance au-delà ; une bande noire lui succède, et à celle-ci une troisième, dont la couleur blanche s’étend jusque sur la nuque ; une quatrième enfin, pareille à la seconde, est au-dessous et descend sur les côtés du cou, dont le dessus est noir dans le milieu, ainsi que les couvertures et les pennes des ailes qui sont de plus variées de blanc ; les quatre pennes intermédiaires de la queue sont noires, et deux sont bordées de blanc, les six autres ont plus ou moins de ces deux couleurs ; la gorge et la poitrine sont rousses ; le ventre et les parties postérieures, d’un blanc roux ; le bec bleuâtre tirant sur le brun, les pieds bleu-verts. Il hante les vergers où, après mûre délibération, il choisit un antique pommier, pour recevoir son nid : père et mère travaillent avec une vive énergie à creuser un trou profond à un angle de près de quarante degrés et ensuite perpendiculairement pour dix ou douze pouces : un ébéniste ne saurait donner un poli plus parfait, que le Pic Minulle ne le fait, à ce réceptacle de ses futurs amours. L’entrée est fort étroite. Notre charpentier, pendant l’œuvre de la construction, étend au loin les éclats de bois qu’il enlève afin d’éviter les soupçons du but qu’il se propose. La femelle, avant de pondre, passe un temps considérable à examiner avec l’attention la plus minutieuse l’intérieur et l’extérieur de l’habitation qu’elle s’est préparée : le tout étant meublé à son goût, et après s’être assurée qu’il n’y a pas de vice de construction dans sa future demeure tel que la prudence l’exige, elle prend possession en forme de son nouveau domicile. Les œufs sont ordinairement au nombre de six. Pendant l’incubation, le mâle veille à l’alimentation de la femelle et vers la fin de juin, les jeunes sortent du nid et grimpent comme des Écureuils le long de l’écorce de l’arbre. Quelquefois le Troglodyte ædon (House Wren) attend patiemment que le Pic Minulle ait creusé son nid et s’en empare pendant son absence.

Ce Pic est si peu craintif que l’on en approche facilement ; une persévérance, une force musculaire extraordinaire dans les muscles du cou et de la tête, tels sont quelques-uns de ses traits distinctifs. S’il fait tort aux pommiers, d’un autre côté il est très utile par le nombre d’insectes et de larves qu’il détruit. Il piochera quelquefois une demi-heure au même endroit avant de pouvoir déloger le ver rongeur qu’il convoite. Dans ces occurrences, vous pouvez marcher jusqu’à deux pas de l’arbre, sans qu’il s’occupe de vous. Wilson dit qu’il l’a vu passer deux heures ainsi employé sur le même arbre.

Le Pic Minulle est sédentaire en Canada ; comme on l’a dit précédemment, il trouve sa nourriture quotidienne dans les plantations d’arbres fruitiers, où les pommiers n’échappent que rarement à son soigneux examen. Il n’a qu’une seule note, qu’il fait entendre quand il s’envole d’un arbre à un autre. D’aucuns sont portés à croire que les trous qu’il fait aux pommiers, loin de leur nuire, servent au contraire à les rendre plus fructueux. Wilson est de cette opinion et regarde la tribu entière des Pics comme un bienfait de la Providence, qui pourvoit de cette manière à ce que les arbres des jardins et de la forêt soient débarrassés des parasites nuisibles qui s’y attachent. Ils citent de vieux pommiers dont le tronc était perforé en mille endroits, et dont les rameaux se courbaient jusqu’à terre sous le poids du fruit. Dimensions, 6 × 12.

C’est en vain que des naturalistes européens, Buffon en tête, ont essayé de vilipender ces nobles oiseaux, ces héros pacifiques du travail ; ils ont trouvé d’éloquents défenseurs dans Wilson, Michelet et autres. Wilson en particulier a fait table rase de tous ces préjugés vermoulus. Il a su combattre victorieusement cet esprit erroné de système qui allait à démontrer que les oiseaux du nouveau monde étaient en tous points inférieurs à ceux de l’ancien.

Voyons comment un éloquent contemporain résume l’existence du Pic :

« Le travail, dit-il, l’a pris tellement qu’aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l’absorbe, exige de lui tout l’effort de ses facultés.

« Travail varié et compliqué. D’abord l’excellent forestier, plein de tact et d’expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il ausculte comment résonne cet arbre, ce qu’il dit, ce qu’il a en lui. Le procédé d’auscultation, si récent en médecine, était l’art principal du Pic, depuis des milliers d’années. Il interrogeait, sondait, voyait par l’ouïe les lacunes caverneuses qu’offrait le tissu de l’arbre. Tel, sain et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué le marteau de la marine, le Pic, bien autrement habile, le juge véreux, carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en construction, ou de faire une voie d’eau et de causer un naufrage.

« L’arbre éprouvé mûrement, le Pic se l’adjuge, s’y établit : là il exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé ; une tribu d’insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par dessus les murailles de la ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles ; au défaut, l’unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement une langue d’extrême longueur qu’il darde comme un petit serpent. L’incertitude de cette chasse, le bon appétit qu’il y gagne, le passionnent ; il voit à travers l’écorce et le bois ; il assiste aux terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend très-vite, pensant qu’une issue secrète pourrait sauver les assiégés.

« Un arbre sain au-dehors, rongé, pourri au-dedans, c’est une terrible image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, au temps où la république commençait à s’affaisser, se sentant semblable à cet arbre, frissonna un jour que le Pic vint tomber en plein forum sur le tribunal, sous la main même du préteur. Le peuple s’émut grandement, et roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent : si l’oiseau part impunément, la république mourra ; s’il reste, il ne menace plus que celui qui l’a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était Ælius Tubero, tua l’oiseau à l’instant, mourut lui-même bientôt, et la république dura deux siècles encore.

« Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dévouement du citoyen. Elle dura par cette réponse muette que lui fit un grand cœur. De tels actes sont féconds, ils font des hommes et des héros ; ils font la durée des cités.

« Pour revenir à notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand prophète n’échappe pas à la loi universelle. Deux fois par an, il se dément, sort de son austérité, et, faut-il le dire, devient ridicule.

« Ridicule ? il ne l’est pas par cela qu’il est amoureux, mais il aime comiquement. Noblement endimanché et dans son meilleur plumage, relevant sa mine un peu sombre de sa belle grecque écarlate, il tourne autour de sa femelle ; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs, faits aux œuvres plus sérieuses, étrangers aux arts du beau monde, aux grâces des colibris, ne savent rien autre chose que de présenter leurs devoirs et leurs très-humbles hommages par d’assez gauches courbettes. Du moins, gauches à notre sens, elles le sont moins pour l’objet dont elles captent l’attention. Elles plaisent, et c’est tout ce qu’il faut. Le choix prononcé par la reine, nulle bataille. Mœurs admirables des bons et dignes ouvriers ! les autres, chagrins, se retirent, mais avec délicatesse conservent religieusement le respect de la liberté.

« Le préféré et sa belle, vous croyez qu’ils vont faire l’amour oisifs, errer dans les forêts ! Point du tout. Immédiatement, ils se mettent à travailler. « Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas trompée. » Quelle occasion pour un artiste ! Elle anime son génie. De charpentier, il devient menuisier et ébéniste ; de menuisier, géomètre ! La régularité des formes, ce rythme divin, lui apparaît dans l’amour.

« C’est justement la belle histoire du fameux forgeron d’Anvers, Quintin Metzys, qui aima la fille d’un peintre et qui, pour se faire aimer devint le plus grand peintre de la Flandre au xvie siècle.

D’un noir Vulcain, l’amour fit un Appelle.

« Donc un matin le Pic devient sculpteur. Avec la précision sévère, le parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une élégante voûte d’un beau demi-globe. Le tout reçoit le poli du marbre et de l’ivoire. Les précautions hygiéniques et stratégiques ne manquent pas. Une entrée sinueuse, étroite, dont la pente incline au-dehors pour que l’eau n’y pénètre pas, favorise la défense ; il suffit d’une tête et d’un bec courageux pour la fermer.

« Quel cœur résisterait à cela ? Qui n’accepterait cet artiste, ce pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce défenseur intrépide ?

« Ce n’est pas la faute du Pic si la nature, à son génie, a refusé la muse mélodieuse. Du moins dans son âpre voix on ne méconnaîtra pas le véhément accent du cœur.

« Qu’ils soient heureux ! qu’une jeune et aimable génération éclose et croisse sous leurs yeux ! Les oiseaux de proie ne pourraient aisément pénétrer ici. Puisse seulement le serpent, l’affreux serpent noir, ne pas visiter ce nid ! Puisse la main de l’enfant n’en pas arracher cruellement la douce espérance ! Puisse surtout l’ornithologiste, l’ami des oiseaux, se tenir loin de ces lieux !

« Si le travail persévérant, l’ardent amour de la famille, l’héroïque défense de la liberté, pouvaient imposer le respect, arrêter les mains cruelles de l’homme, nul chasseur ne toucherait à ce digne oiseau. Un jeune naturaliste, qui en étouffa un pour l’empailler, m’a dit qu’il resta malade de cette lutte acharnée, et plein de remords ; il lui semblait qu’il eut fait un assassinat. »


LE PIC MACULÉ.[107]
(Yellow-bellied Woodpecker.)


Ce Pic est répandu dans l’Amérique septentrionale, depuis les Carolines jusqu’à la baie d’Hudson. On le rencontre près des habitations, pendant l’hiver et le printemps, mais à la saison de la ponte il gagne les grandes forêts pour y élever ses petits. Ses habitudes sont presque celles du Pic Chevelu et du Pic Minulle, quant à la manière de construire son nid. Ses œufs sont blancs et au nombre de quatre. Il se nourrit principalement d’insectes. Dessus de la tête d’un rouge vif avec une bordure noire ; il possède une espèce de huppe qu’il érige à volonté ; une bande jaune part du front, s’étend sous les yeux, passe sur les oreilles et se perd à l’occiput ; au-dessus de cette bande, il y en a une noire qui naît à la base de la mandibule inférieure, et descend sur les côtés de la gorge, laquelle est blanche à son origine et rouge dans le reste ; les parties supérieures sont noires et tachetées de jaune sale et de blanc : chaque plume a deux de ces taches, dont les unes sont oblongues et les autres terminées en pointe ; les couvertures du dessus de la queue en ont de noires sur un fond blanc ; les petites plumes de la partie intérieure de l’aile, et plusieurs qui leur succèdent sont de cette dernière couleur ; les moyennes et les grandes couvertures, d’un blanc roux ; les pennes primaires noires et mouchetées de blanc jaunâtre ; quelques secondaires sont noires et traversées de blanc, les autres blanches et tachetées de noir ; cette dernière teinte domine sur la queue, et est variée de blanc sur les pennes les plus extérieures et sur les intermédiaires ; au-dessous du rouge qui couvre la gorge est une bande noire à reflets verts et bordée d’un jaune sale, lequel prend une nuance plus belle sur la poitrine et le ventre, s’élargit sur les couvertures inférieures de la queue, et est marquée de gris et de noir sur les flancs ; les pieds sont menus ; les doigts et les ongles faibles et noirs. Le bec long d’un pouce, en forme de coin, de couleur de corne.

Dimensions, 8 × 15.

La femelle diffère du mâle en ce qu’elle n’a peu ou point de rouge sur la tête. Il y a diversités dans les couleurs des jeunes. Ils se nourrissent de larves, de fruits, de gravois et de scarabées. Ce Pic est plus craintif que le Pic Minulle. Il est aussi moins commun en Canada.



LE PIC GRIS.[108]
(Red-bellied Woodpecker.)


Cet oiseau fort répandu au Haut-Canada, l’est un peu moins dans l’Est de la Province. « Les plumes des narines sont rousses ; les joues grises ; la tête et le dessus du cou roux ; le dos, le croupion et les couvertures supérieures des ailes rayées en travers de noir et de blanc ; les pennes primaires noires avec des marques et une bordure blanche ; les secondaires tachetées de cette dernière couleur, qui prend un ton roux à l’extrémité de quelques-unes des latérales de la queue, dont les deux plus extérieures ont en dehors et en dessous des teintes blanches, ainsi que les deux intermédiaires sur leurs côtés internes ; du reste elles sont toutes noires ; les couvertures inférieures et les côtés du bas-ventre sont variés de noir sur un fond blanc ; la gorge est grise : cette couleur devient jaunâtre sur le devant du cou, sur la poitrine, et rouge sur le ventre ; le bec et les pieds sont noirs ; l’iris est noisette.

Dimensions du mâle, 7 × 15  ; de la femelle, 8 × 14 .

« La femelle diffère du mâle en ce qu’elle a le dessus de la tête d’un blanc roussâtre avec une bande d’un roux jaunâtre sur l’occiput, et en ce que son ventre est gris.[109] » Ce Pic est actif et criard comme les autres Pics, mais plus farouche. C’est sur les troncs des arbres les plus élevés qu’il cherche sa pâture, sans dédaigner le maïs lorsque l’occasion s’en présente. Il grimpe admirablement bien et va et vient autour de l’arbre, de haut en bas avec une étonnante agilité. Sa ponte est de cinq œufs, d’un blanc transparent. Les jeunes quittent le nid en juin et gagnent le haut de l’arbre où les parents les nourrissent. Ceci les expose souvent à devenir la proie des Éperviers. Ils élèvent deux familles dans la saison, et ce n’est qu’au troisième printemps que le jeune mâle revêt en entier sa livrée.



LE PIC À TÊTE ROUGE OU TRICOLORE.[110]
(Red-headed Woodpecker.)


Cette espèce qui est une des plus répandues aux États-Unis et en Canada, quitte l’automne les contrées septentrionales. Ce pic se nourrit d’insectes et de fruits ; et il a bien soin de ne choisir sur un arbre que les fruits les plus mûrs. Il se gorgera de cerises, de pommes, de jeune maïs.

C’est en vain que Wilson s’efforce de l’exonérer de blâme ; sa tête fut mise à prix aux États-Unis pendant un certain temps. Il est fort nombreux à l’ouest de la province : il fréquente les champs, les clairières où il ne reste de la forêt primitive que des grands troncs calcinés par le feu ; c’est là que le Pic tricolore, sans craindre la présence de l’homme, aime à voltiger et à y placer le berceau de ses petits. La ponte est de six œufs blancs.

« On ne distingue pas facilement le mâle de la femelle, tant leur plumage est ressemblant : celui du mâle paraît néanmoins avoir plus d’éclat ; le rouge, le noir et le blanc sont les seules couleurs qui y dominent ; la première enveloppe la tête et le cou, et descend sur la gorge dont quelques plumes sont bordées de noir vers sa partie postérieure ; la seconde règne sur le dos, les couvertures, les pennes primaires des ailes et celles de la queue (des individus ont du blanc à l’extérieur, à l’extrémité et à l’origine des latérales) ; la troisième couvre le croupion, les moyennes pennes alaires, la poitrine et tout le dessous du corps ; le bec et les pieds sont noirs, l’iris est couleur de feu. Longueur totale du mâle, 9, envergure, 17 pouces.

« Autant le mâle et la femelle ont d’analogie dans leurs couleurs, autant le jeune diffère de l’un et de l’autre. Le jeune a le dessus de la tête, du cou, et le haut du dos variés de noirâtre et de gris blanc sur un fond gris rembruni ; le bas du dos, le croupion blancs, la gorge, la poitrine blanchâtres ; les flancs faiblement tachetés de noir ; les pennes secondaires des ailes blanches, avec quelques taches noires transversales dans le milieu et à leur extrémité ; les primaires de cette dernière couleur et bordées de blanc en dehors, de même que les latérales de la queue qui dans le reste est pareille aux grandes pennes alaires. » Quand ils sont posés sur une clôture, dit Audubon, et que vous vous approchez d’eux, ils s’éloignent en marchant de côté et se réfugient de l’autre côté du poteau de la clôture, allongeant le cou comme pour vous épier et pour s’assurer de vos intentions, et quand vous ne serez qu’à deux pas d’eux, ils resteront tapis et cois, jusqu’à ce que vous soyez passé, et alors ils grimperont sur le dessus de la clôture et la frapperont violemment à coups de bec comme pour se féliciter du succès de leur ruse. Si vous allez trop près, les Pics sauteront sur la pagé voisine, allongeront le cou et frapperont encore, comme pour vous encourager à continuer avec eux la partie, ou bien ils s’envoleront d’un bond sur le toit de votre maison, feront résonner de leur bec les bardeaux de la couverture et s’abattront tout à coup dans le jardin, parmi les fraises dont ils cueilleront les plus mûres. Leur faim apaisée, ils se réuniront en une petite bande, s’abattront sur la cime d’un arbre mort ou voltigeront dans l’air, se livrant à mille gambades fantastiques : pendant ces évolutions aériennes, leurs brillantes couleurs se reflètent avec beaucoup d’avantage. Ils quittent le Canada pour le sud en octobre, et reviennent en mai. On dit que leur émigration s’opère pendant la nuit, et que le jour ils cherchent le repos et l’aliment pour reprendre leur vol au coucher du soleil.



LE PIC À PIEDS VELUS.[111]
(Banded three-toed Woodpecker.)


Ce Pic n’a que trois doigts ; trois autres caractères spécifiques le distinguent : il a le bec plus large à la base ; les pieds couverts de plumes jusqu’à moitié de leur longueur, et la queue composée de douze pennes ; les deux plus extérieures sont très courtes et arrondies à leur extrémité. Le bec est noir ; l’iris est bleu ; les plumes qui recouvrent les narines sont d’un blanc rougeâtre ; la tête est en dessus d’un beau jaune doré, frangé de noir sur les bords ; quatre bandes s’étendent sur chaque côté : une noire est au-dessus de l’œil, et s’avance sur les joues qu’elle couvre en partie ; une blanche dans la direction des yeux, laquelle se perd vers l’occiput ; la troisième de la même couleur borde la quatrième, qui est noire et se prolonge sur les côtés de la gorge et du cou ; le noir et le blanc dominent aussi sur le reste du plumage ; le premier couvre la nuque, les parties supérieures du corps, les ailes, leurs couvertures dans moitié de leur longueur ; les six pennes intermédiaires de la queue dans leur totalité forment des taches sur les latérales, ainsi que sur les côtés de la poitrine, et des raies transversales sur le bas-ventre ; l’autre occupe la gorge, le devant du cou, toutes les parties postérieures, traverse plusieurs fois les pennes alaires et couvre les six plus extérieures de la queue ; les pieds sont noirs sur la partie qui n’est pas emplumée.

Cet oiseau a 9 pouces de long ; son aile mesure 4 pouces. (Sa taille néanmoins varie dans l’espèce.)

La femelle ne diffère du mâle qu’en ce qu’elle a la tête noire et rayée de blanc.

Cette espèce préfère l’extrême nord de la province ; elle se rencontre aussi dans le nord de l’Europe ; elle est assez rare.



LE PIC DE MARIA.[112]
(Maria’s Woodpecker.)


Audubon parle d’une autre espèce de Pic, dont il se procura un couple à Toronto et qu’il appela le Pic de Maria. Huppe écarlate sur la tête — plumage noir et blanc. Comme nous ne croyons pas qu’il existe dans l’est de cette province, nous n’en parlerons pas davantage.

Longueur totale, 9 2l12  ; longueur de l’aile, 4 10l12.

Ovide nous fournit dans son livre des Métamorphoses, un des plus beaux présents que nous ait fait l’antiquité, une charmante tradition qui se rattache à l’histoire des Pics.

« Picus, fils de Saturne, régnait dans l’Ausonie ; la beauté de son âme égalait celle de son visage ; il n’avait pas encore atteint sa vingtième année, et déjà il attirait les regards des Dryades nées sur les monts Latins ; ces divinités qui présidaient aux fontaines s’efforcèrent de lui plaire ; les Naïades du Tibre, celles qui habitent les ondes du Numique, de l’Anio paisible, du Nar impétueux, de l’Almo qui termine son cours si près de sa source, du Farfarus aux frais ombrages et des lacs bocagers consacrés à Diane, lui adressaient d’amoureuses prières ; il dédaigna leurs feux, et n’aima que la fille de Janus au double front, que Vénilie avait mise au jour sur le mont Palatin. Quand cette vierge eut atteint l’âge de l’hyménée, elle fut donnée pour épouse à Picus. Douée d’une beauté merveilleuse et d’une voix plus merveilleuse encore, elle avait reçu le nom de Canente : son chant faisait mouvoir les arbres et les rochers, adoucissait les bêtes féroces, retardait le cours des fleuves, et arrêtait les oiseaux dans leur vol rapide.

« Un jour qu’elle s’exerçait à des modulations harmonieuses, son époux était allé poursuivre les Sangliers dans les forêts de Laurente ; il pressait les flancs d’un cheval fougueux, sa main était armée de deux javelots ; un manteau de pourpre attaché par une agrafe d’or couvrait ses épaules. Dans ces mêmes forêts était venue Circé, la fille du soleil, qui cherchait loin de son domaine, des plantes nouvelles pour ses enchantements. Cachée par le feuillage, la magicienne a vu le jeune chasseur, elle sent s’amollir son âme et les plantes malfaisantes tomber de ses mains. Bientôt, remise de son trouble et cédant à sa passion soudaine, elle veut se montrer à Picus et lui déclarer son amour, mais le prince s’éloigne sur son coursier rapide, avec les gardes qui l’entourent. « Fusses-tu porté sur l’aile des vents, tu ne m’échapperas pas, dit-elle, si mes herbes ont conservé leur vertu, et si je puis encore me fier à mon art. » Elle dit, et crée le fantôme d’un sanglier qu’elle fait passer devant les yeux du chasseur, et qui va s’enfoncer dans le plus épais du bois, au milieu d’un taillis où ne peut pénétrer un cavalier ; aussitôt Picus, abusé par cette apparence, s’élance de son cheval écumant, et s’engage à la poursuite de la proie imaginaire dans les détours de la vaste forêt. Circé commence alors ses conjurations ; elle invoque dans un langage mystérieux, des divinités inconnues aux mortels ; elle prononce les paroles magiques qui obscurcissent le visage de la lune, et enveloppent de nuages le front de son père. Ses noirs enchantements troublent la sérénité du ciel, de sombres vapeurs s’exhalent de la terre ; les compagnons du prince s’égarent au milieu des ténèbres et cherchent en vain leur maître. La magicienne paraît en ce moment devant lui. « Sois, lui dit-elle, le gendre du soleil dont les regards embrassent l’univers, et ne dédaigne pas l’amour de Circé. » Le jeune homme repousse les prières de sa redoutable amante. « Qui que tu sois, lui dit-il, je ne puis être à toi, une autre me possède, je la chérirai jusqu’à la mort, et tant que les dieux me la conserveront, un amour adultère ne rompra pas les nœuds qui m’attachent à Canente. » La fille du soleil redouble ses ardentes supplications, Picus reste insensible : « Ton orgueil sera puni, s’écria-t-elle, tu ne reverras pas Canente, et tu vas savoir ce que peut une femme amoureuse et outragée, quand cette femme amoureuse et outragée s’appelle Circé. » Alors elle se tourna deux fois vers l’Orient, deux fois vers l’Occident, toucha trois fois de sa baguette le malheureux chasseur, et récita trois vers magiques. Picus prend la fuite, et s’étonne de courir avec une vitesse surnaturelle ; son corps se couvre de plumes, et il se voit avec indignation devenu un oiseau, nouvel hôte des forêts du Latium ; il frappe d’un bec irrité le dur tronc des chênes, et parcourt les longs rameaux en déchirant leur écorce ; son plumage a conservé la pourpre et l’or[113] de son manteau, et du beau Picus, il ne reste que le nom....

............................

« Le soleil était descendu aux rivages de l’Ibérie, et Canente attendait en vain son époux. Ses serviteurs et ses sujets se dispersent dans les bois, et le cherchent à la lueur des flambeaux. Son épouse s’arrache les cheveux et fait retentir l’air de ses gémissements. Bientôt elle sort de son palais et parcourt éperdue les campagnes latines. Pendant six jours et six nuits, on la vit errer au hasard à travers les montagnes et les vallées, oubliant le sommeil et la nourriture. Le dernier jour, elle reposa ses membres exténués sur le frais rivage du Tibre ; là, par des chants plaintifs, elle exhalait ses douleurs, et, comme le cygne mourant qui chante ses funérailles, sa voix expirante formait encore des sons mélodieux. Enfin son corps se fondit en eau, et se dissipa en vapeur légère. Les muses ont voulu perpétuer la mémoire de cette épouse infortunée, et le lieu de sa mort porte encore aujourd’hui le nom de Canente. »


IIIe ORDRE.

LES PASSSEREAUX.

(Perchers.)


Les auteurs rangent sous le nom de Passeres, d’Ambulatores, de Sylvains, ce que nous appelons Passereaux, la plus grande partie des oiseaux à caractères négatifs, c’est-à-dire, ceux qui ne sont ni rapaces, ni échassiers, ni palmipèdes.[114]

Les Passereaux se distinguent des Rapaces, dont le bec est crochu et les ongles très acérés, quoiqu’ils soient liés à cet Ordre par les Pies-Grièches ; ils se séparent des Gallinacés, en ce que ceux-ci ont la mandibule supérieure voûtée et les trois doigts antérieurs unis à la base par une petite membrane ; ils ne peuvent être confondus avec les Échassiers, dont les jambes sont dégarnies de plumes au-dessus de l’articulation tibio-tarsienne, ni avec les Palmipèdes, dont les doigts sont ou bordés de festons membraneux, ou entièrement réunis par une large membrane. Les Passereaux varient par leurs mœurs comme par leur conformation : les uns sont solitaires, les autres sont sociables ; les uns volent avec vigueur, d’autres quittent peu les taillis ; tous sont monogames. Ils se nourrissent d’herbes, ou de graines, ou de baies, ou d’insectes, ou de vers, ou de poissons, ou d’oiseaux ; quelquefois même ils sont omnivores. La plupart sont de petite taille. Quelques-uns ont un chant agréable, et la chair de beaucoup d’entr’eux pourvoit à l’homme un aliment délicat.[115]

Dans nul ordre autant que chez celui des Passereaux, a-t-on remarqué ces variations périodiques dans la livrée que Vieillot décrit comme suit : « Dans les oiseaux, chaque âge, spécialement dans les mâles, est marqué par un vêtement particulier, et chaque vêtement en indique les diverses époques, depuis leur naissance jusqu’à leur état parfait. Le nombre de ces changements n’est pas le même chez toutes les espèces, et ils ne s’effectuent pas en même temps ; cela dépend du terme assigné à chacune pour se parer des couleurs qui ne laissent plus de doute sur les sexes : ces couleurs sont, lors de l’accouplement, plus distinctes chez les mâles que chez d’autres. La plupart se revêtent de la robe nuptiale dès leur première année ; et quelques-uns ne la prennent que deux et même trois ans après leur naissance ; tous la conservent dans le temps des amours et la quittent à la mue, pour se recouvrir de leur plumage d’hiver : la différence de ces vêtements se saisit facilement dans un grand nombre d’oiseaux. C’est sous le vêtement d’hiver que tous ceux qui émigrent se mettent en route, et qu’on les voit dans le sud ; alors leur ramage est enroué, faible et sans expression ; mais à leur départ des pays chauds ou pendant le voyage, leurs couleurs deviennent plus nettes et plus brillantes ; ce changement se fait chez les uns sans muer, et chez les autres après une mue complète. Leur chant n’acquiert qu’à cette époque sa clarté, sa force, son étendue ; dès qu’il est parvenu à sa perfection, il indique celle du plumage, et il annonce que ces oiseaux ont la faculté de s’apparier. »

Les Passereaux composent l’ordre le plus nombreux, le plus varié et le plus intéressant.


L’OISEAU-MOUCHE.[116]


Des ailes ! des ailes ! pour voler
Par montagne et par vallée !
Des ailes pour bercer mon cœur
Sur le rayon de l’aurore !

Des ailes pour planer sur la mer
Dans la pourpre du matin !
Des ailes au-dessus de la vie !
Des ailes par delà la mort !

Rückert.

Cette famille compte un nombre infini d’espèces, dont une seule visite le Canada, le Petit Rubis de la Caroline. Sa taille est de trois pouces ; il est vert doré en dessus ; blanc grisâtre en dessous, et sa gorge est d’une couleur de rubis très brillante, qui est remplacée, chez la femelle, par une cravate blanche ; la queue est un peu fourchue, composée de rectrices grêles ; le bec est droit, noir, ainsi que les tarses.

La description de ce charmant oiseau va nous fournir une occasion de plus de comparer le style de deux grands maîtres : la comparaison, cette fois encore, tournera à l’avantage de la féconde terre de l’Ouest, sur la vieille Europe. Les recherches les plus récentes portent à trois cents les espèces connues de l’Oiseau-Mouche. L’Amérique est la patrie par excellence de ce sylphe aérien. Cette partie du continent comprise entre l’Amazone au sud, et le Rio Grande et Gila au nord, embrassant la Nouvelle-Grenade, toute l’Amérique centrale, le Mexique et les Îles Occidentales ; telles sont les régions où abondent davantage ces merveilleuses petites créatures. Au sud de cette ligne, vers le Brésil et le Pérou et autres régions tropicales, on rencontre une grande variété de ces oiseaux ; au nord du Mexique, il est moins varié et sa livrée est moins éclatante. Certaines espèces ont un plumage tellement riche, qu’il est vrai de dire qu’ils réunissent à eux seuls toutes les teintes, toutes les couleurs des autres oiseaux, tandis que chez d’autres, le noir foncé prédomine, ou bien encore, le brun, le fauve, le vert. Même différence quant à la stature.

Voyons ce que dit Buffon : « De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé dans l’ordre des oiseaux, au dernier degré de l’échelle de grandeur : maxime miranda in minimis. Son chef-d’œuvre est le petit Oiseau-Mouche ; elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce, riche parure, tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie toute aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l’air, volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat ; il vit de leur nectar et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent. C’est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes les espèces d’Oiseaux-Mouches. Elles sont assez nombreuses et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car celles qui s’avancent en été dans les régions tempérées n’y font qu’un court séjour : elles semblent suivre le soleil, s’avancer, se retirer avec lui, et voler sur l’aile des zéphirs à la suite d’un printemps éternel… Leur bec est une aiguille fine, et leur langue est un fil délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillants. Leur vol est continu, bourdonnant et rapide ; le battement des ailes est si vif que l’oiseau, s’arrêtant dans les airs, paraît non-seulement immobile, mais tout-à-fait sans action. On le voit s’arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre. Il les visite toutes, plonge sa petite langue dans leur calice, les flattant de ses ailes, sans jamais s’y fixer, mais aussi sans les quitter jamais ; il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes : car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir ; il ne fait que pomper leur miel, et c’est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée. »

« Voilà une de ces pages brillantes, s’écrie Le Maout, qu’on ne saurait trop admirer, et qui ont placé Buffon parmi les premiers prosateurs de notre langue. Le plumage de l’Oiseau-Mouche n’a pas plus d’élégance, de richesse et de coloris que cette magnifique description ; mais il s’agit ici d’histoire naturelle et non pas d’allégories mythologiques : l’esprit le plus disposé aux illusions ne saurait voir dans l’Oiseau-Mouche un volage amant des fleurs, espèce de petit maître en miniature, paré de velours d’or et de rubis, et distribuant ses faveurs à des êtres qui ne sont pas de son espèce. Si l’Oiseau-Mouche boit le nectar des fleurs, il y cherche, avant tout, une proie vivante : voilà les jouissances innocentes qu’il leur demande, et son inconstance en amour consiste à quitter une fleur où il vient de becqueter un insecte, pour se diriger vers une autre fleur, où il espère en becqueter un second. Comparons avec ces gracieuses fictions la biographie authentique du petit Rubis de la Caroline, contée sans exagération, mais non sans chaleur, par un homme qui dit ce qu’il a vu, et nous pourrons juger comparativement le poëte et l’historien.

« Quel est celui qui, voyant cette mignonne créature bourdonner dans le vague des airs, soutenue par ses ailes harmonieuses, voler de fleur en fleur avec des mouvements vifs et gracieux, et parcourir les vastes régions de l’Amérique, sur lesquelles on dirait qu’elle va semer des rubis et des émeraudes, quel est celui, dis-je, qui, voyant briller cette particule de l’arc-en-ciel, ne sentira pas son âme s’élever vers l’auteur d’une telle merveille ! Car si Dieu n’a pas doté tous les hommes du génie qui crée à son exemple, il ne refuse à aucun le don d’admiration. Quand le soleil ramène le printemps, et fait éclore par milliers les germes du règne végétal, alors apparaît le petit Oiseau-Mouche, se jetant çà et là porté sur ses ailes de fée ; il inspecte avec soin chaque fleur épanouie, il en retire les insectes qui s’y étaient introduits, de même qu’un fleuriste diligent veille sur sa plante chérie, pour la délivrer des ennemis intérieurs qui pourraient altérer le tissu délicat de ses pétales. On le voit suspendu dans les airs, qu’il frappe d’un frémissement si rapide, que son vol simule une complète immobilité : il plonge un regard scrutateur dans les recoins les plus cachés des corolles, et, par les mouvements légers de ses plumes, il semble, éventail vivant, rafraîchir la fleur qu’il contemple ; il produit en même temps au-dessus d’elle un murmure doux et sonore, bien propre à assoupir les insectes qui y sont occupés à butiner. Tout à coup, il enfonce dans la corolle son bec long et menu ; sa langue molle, fourchue et enduite d’une salive glutineuse, s’allonge délicatement, et va toucher l’insecte, qu’elle ramène aussitôt avec elle dans le gosier de l’oiseau. Cette manœuvre s’exécute en un clin-d’œil et ne coûte à la fleur qu’une gouttelette de nectar, enlevée en même temps que le petit scarabée ; larcin qui n’appauvrit pas la plante, et la délivre d’un parasite nuisible.

« Les prés, les vergers, les champs et les forêts sont tour-à-tour visités par l’Oiseau-Mouche, et partout il trouve plaisir et nourriture. Sa gorge est au-dessus de toute description : c’est tantôt l’éclat mobile du feu, tantôt le noir profond du velours ; son corps qui brille en dessus d’un vert doré, traverse l’espace avec la même vitesse de l’éclair, et tombe sur chaque fleur comme un rayon de lumière. Il se relève, se précipite, puis revient, monte ou descend, toujours par bonds aussi brusques que rapides… C’est ainsi qu’il nous apparaît dans les provinces septentrionales de l’Union (et en Canada) s’avançant avec les beaux jours, et se retirant prudemment aux approches de l’automne.

« Que de plaisirs n’ai-je pas éprouvés à étudier les mœurs, et à suivre la vive expression des sentiments d’un couple de ces créatures célestes pendant la saison des œufs ! Le mâle étale son riche poitrail pour en faire reluire les écailles, pirouette sur une aile, et tournoie autour de sa douce compagne ; puis se jette sur une fleur épanouie, charge son bec de butin, et vient déposer dans le bec de son amie l’insecte et le miel qu’il a recueillis pour elle… Lorsque ses attentions délicates sont accueillies, son allure est vive et peint le bonheur, et tandis que la femelle se régale des mets qu’il lui a présentés, il l’évente avec ses ailes. Quand la ponte approche, le mâle redouble de soins et manifeste son dévouement par un courage supérieur à ses forces : il ne craint pas de donner la chasse à l’Oiseau-Bleu et au Martin ; il ose même se mesurer avec le Gobe-Mouche tyran (le Titiri), et, tout fier de son audace il retourne vers sa compagne en agitant joyeusement ses ailes résonnantes… Chacun peut comprendre, mais nul ne peut exprimer par des paroles, ces témoignages de tendresse courageuse et fidèle, que le mâle, si débile en apparence, donne à la femelle, pour justifier sa confiance et la sécurité qu’elle devra conserver sur le nid où va bientôt la retenir l’amour maternel.

« Dans le nid de cet Oiseau-Mouche, que de fois j’ai jeté un regard furtif sur sa progéniture nouvellement éclose, deux petits, gros comme une Abeille, nus, aveugles et débiles, pouvant à peine soulever le bec pour recevoir leur nourriture ; mais combien d’alarmes douloureuses ma présence faisait éprouver au père et à la mère ! Ils rasaient d’un vol inquiet mon visage, descendaient sur le rameau le plus voisin, remontaient, volaient à droite, à gauche, et attendaient avec anxiété le résultat de ma visite ; puis, dès qu’ils s’étaient assurés que ma curiosité était inoffensive, quels transports de joie ils faisaient éclater ! Je croyais voir, dans leur expression la plus naïve, les angoisses d’une pauvre mère qui craint de perdre son fils atteint d’une maladie dangereuse, et le bonheur de cette mère quand le médecin vient annoncer que la crise est passée et que l’enfant est sauvé. Le nid du Rubis est de la texture la plus délicate ; la partie extérieure est formée d’un lichen gris, et semble faire partie intégrante de la branche, comme une excroissance développée par accident. La partie attenante consiste en substances cotonneuses, et le fond en fibres soyeuses, obtenues de différentes plantes. Contre l’axiome qui dit que le nombre d’œufs est en rapport avec la petitesse de l’espèce, la femelle ne dépose dans son berceau confortable que deux œufs d’un blanc pur. Dix jours sont nécessaires pour les faire éclore, et l’oiseau élève deux couvées dans la même saison. Au bout d’une semaine, les petits peuvent voler, mais ils sont encore nourris par leurs parents pendant près d’une autre semaine : ils reçoivent leur nourriture directement du bec des vieux, qui la leur dégorgent comme des Pigeons ; puis quand ils sont en état de se pourvoir eux-mêmes, les petits s’associent à d’autres nouvelles couvées, et font leur migration à part des vieux oiseaux. Ils n’ont qu’au printemps suivant leur coloris complet, quoique déjà la gorge du mâle soit fortement imprégnée de rubis, avant la migration d’automne.

« Ces oiseaux affectionnent surtout les fleurs dont la corolle est tubuleuse, telles que le Datura stramonium, le Bignonia radicans et le Chèvre-feuille, non pas seulement pour étancher leur soif en pompant le nectar qu’elles renferment, mais surtout pour se nourrir des petits Coléoptères et des Mouches que ce nectar attire. Ils sont peu farouches, ne fuient pas l’homme, et entrent même dans les appartements où se trouvent des fleurs fraîches ; ils abondent surtout dans la Louisiane. On les prend en les tirant avec un fusil chargé d’eau, pour ménager leurs plumes ; ou mieux encore en employant un filet à Papillons. »

L’Oiseau-Mouche[117] Géant, du Brésil, est de la grosseur d’une hirondelle : d’autres groupes nouvellement découverts lui sont un peu inférieurs en volume, tandis que les pygmées de l’espèce sont presque aussi petits que l’abeille sauvage. La nature s’est plu à diversifier les formes et l’organisation de ces êtres : les uns sont débiles dans leur structure, d’autres forts et vigoureux ; cette variété aura un bec long, fin et délié tandis que cette autre sera munie d’une trompe courte, recourbée et vigoureuse ; les uns portent de longues queues, leurs tarses sont ornées de mitasses d’un duvet soyeux ; chez d’autres, absence totale de ces particularités. Il est bien constaté aujourd’hui, que la nourriture principale de l’Oiseau-Mouche se compose d’insectes, et que le nectar des fleurs lui sert de breuvage seulement. Leur longue langue fourchue leur sert à une multiplicité d’usages. Certains groupes habitent presque en entier la zone tempérée de l’Amérique, tandis que d’autres n’ont un parcours géographique que très limité. Les uns séjournent sous le tropique, d’autres fréquenteront un frais bocage, dans un vallon, à plusieurs mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Un des princes de l’espèce, le Polytmus fort gros, ayant une livrée d’un vert ravissant, avec un diadème noir comme l’ébène et une longue queue, ne se rencontre qu’à la Jamaïque. Il est plus que probable que chaque île produit une variété qui ne se trouve pas dans l’île voisine : dans ces contrées, il n’est pas rare de voir cent individus dans le cours d’une matinée, becqueter aux mêmes fleurs.

« Partout, dit un naturaliste américain, où une vigne grimpante ouvre sa tige odoriférante ; partout où une fleur épanouit sa corolle, peut-on voir ces petits oiseaux. Ils voltigent gaiement, dans un jardin, dans la forêt, au-dessus du cours de l’onde, les uns fort gros, d’autres plus petits que l’Abeille qui occupe simultanément le pétale voisin. Un moment, décrivant mille contours avec une rapidité qui fatigue l’œil, puis ils s’élancent dans les airs pour aller se reposer un instant sur un rameau d’arbre où ils lisseront l’azur de leur plumage avec un orgueil manifeste. Ils s’élancent comme un trait pour baiser coquettement une petite fleur à demi épanouie. Souvent, deux oiseaux se rencontreront au haut des airs, dans un combat à outrance, les plumes hérissées, personnifications vivantes de la rage et de la jalousie. Souvent nous les avons vus attaquer courageusement de grands Taons noirs, attirés par le miel des fleurs. Nos petits guerriers se ruaient sur leurs dangereux ennemis avec la vitesse de l’éclair, se servant pour parer les coups de leur cotte de mailles brillante. Le combat continuait jusqu’à ce que le Taon se lassât ou bien jusqu’à ce que la fureur lui rendant le sentiment de ses forces, il s’élançât comme un lion et chassât du lieu l’incommode animal. »

Pendant l’incubation, leur férocité contre les perturbateurs de leur repas domestique est quelque chose d’extraordinaire. À l’approche de leur rival, la jalousie les transforme en furies ; leur gorge s’enfle, leur queue, leurs ailes, leur plumage entier se hérisse : ils se rencontrent dans les airs et le combat ne cesse que lorsqu’un des deux se laisse tomber à terre par épuisement. « J’ai vu un couple, dit M. W. Bullock, engagé dans un combat meurtrier pendant un orage de pluie dont chaque goutte aurait dû suffire pour abattre ces féroces combattants. Pendant leur sommeil, ils se suspendent par les pieds la tête en bas, comme certains perroquets. »

Ces oiseaux étaient en honneur parmi les anciens habitants du Mexique : c’était avec leurs brillantes dépouilles qu’on garnissait les cadres des tableaux qui firent l’admiration de Cortez ; leur nom en langue indienne signifie rayons de la lumière. Les femmes indiennes portent encore leurs plumes en guise de pendants d’oreilles.

Une des plus belles espèces est le Anna, appelé ainsi par un naturaliste français en honneur d’Anna, duchesse de Rivoli, dont l’époux, le général Massena, duc de Rivoli, a fondé le musée d’ornithologie, qui est maintenant la propriété de l’académie des sciences naturelles à Philadelphie. L’étude de ce groupe a récemment donné lieu à d’importantes et fort fructueuses recherches. Plusieurs magnifiques collections d’Oiseaux-Mouches ont été expédiées de l’Amérique en Europe. Celles de MM. Jules et Ed. Verreaux font l’admiration de tout Paris, tandis que celles de MM. Ed. Wilson et John Gould, à Londres, ont valu au monde civilisé des dessins d’une beauté extraordinaire et d’un éclat tel que plusieurs les considèrent supérieurs même à ceux d’Audubon : l’Assemblée Législative a récemment acquis ces splendides chefs-d’œuvre.



LES HIRONDELLES.


Hirondelle[118]
Si fidèle,
Dis-moi l’hiver, où vas-tu ?

« Dans Athènes
« Chez Antoine,
« Pourquoi t’en informes-tu ? »

Le Canada peut réclamer six sur les huit espèces d’Hirondelles qui se rencontrent en Amérique.

« Le vol rapide et infatigable de ces oiseaux, leurs cris joyeux, leur régime insectivore, utile à l’homme ; leur sociabilité, leurs émigrations périodiques, leur attachement au pays natal, leur retour, annonçant celui de la belle saison, la structure merveilleuse de leur nid, et mille autres détails de mœurs, ont attiré sur ces oiseaux la curiosité, l’intérêt, la bienveillance des peuples anciens et modernes, et fourni à plus d’un poëte d’heureuses inspirations. Voici la brillante description du vol de l’Hirondelle, par Monbeillard, digne collaborateur et souvent rival heureux de Buffon ! « Le vol est son état naturel, je dirais presque, son état nécessaire ; elle mange en volant, elle boit en volant, se baigne en volant, et, quelquefois, donne à manger à ses petits en volant. Sa marche est peut-être moins rapide que celle du Faucon, mais elle est plus facile et plus libre ; l’un se précipite avec effort ; l’autre coule dans l’air avec aisance : elle sent que l’air est son domaine ; elle en parcourt toutes les dimensions, et dans tous les sens, comme pour en jouir dans tous les détails, et le plaisir de cette jouissance se marque par de petits cris de gaîté. Tantôt elle donne la chasse aux insectes voltigeants, et suit avec une agilité souple leur trace oblique et tortueuse, ou bien quitte l’un pour courir à l’autre, et happe en passant un troisième ; tantôt elle rase légèrement la surface de la terre et des eaux, pour saisir ceux que la pluie ou la fraîcheur y rassemble ; tantôt elle échappe elle-même à l’impétuosité de l’Oiseau de Proie par la flexibilité preste de ses mouvements : toujours maîtresse de son vol, dans sa plus grande vitesse, elle en change à tout instant la direction ; elle semble décrire, au milieu des airs, un dédale mobile et fugitif dont les routes se croissent, s’entrelacent, se fuient, se rapprochent, se heurtent, se roulent, montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser, se rebrouiller encore en mille manières, et dont le plan, trop compliqué pour être représenté aux yeux par l’art du dessin, peut à peine être indiqué à l’imagination par le pinceau de la parole.

« Les Hirondelles vivent d’insectes ailés, qu’elles happent en volant ; mais, comme ces insectes ont le vol plus ou moins élevé, selon qu’il fait plus ou moins chaud, il arrive que le froid ou la pluie les rabat près de terre, et les empêche même de faire usage de leurs ailes. Ces oiseaux rasent la terre, et cherchent ces insectes sur les tiges des plantes, sur l’herbe des prairies, et jusque sur le pavé de nos rues ; ils rasent aussi les eaux, et s’y plongent quelquefois à demi, en poursuivant les insectes aquatiques, et, dans les grandes disettes, ils vont disputer aux araignées leur proie jusqu’au milieu de leurs toiles, et finissent par les dévorer elles-mêmes. On trouve dans leur estomac des débris de mouches, de Cigales, de Scarabées, de Papillons et même de petites pierres, ce qui prouve qu’ils ne prennent pas toujours les insectes en volant, et qu’ils les saisissent quelquefois étant posés. »

On pense, dans tous les pays, que les Hirondelles sont amies de l’Homme, ou du moins qu’elles recherchent les lieux habités par lui, et paraissent se complaire dans sa société. Il serait plus juste de voir en elles des commensales intéressées, poursuivant les insectes qui abondent partout où beaucoup d’animaux sont rassemblées, et fréquentant le littoral de nos fleuves parce qu’elles y trouvent un rafraîchissement et une pâture. Quoiqu’il en soit, leur utilité n’est pas douteuse : elles purgent l’air de myriades d’insectes nuisibles ou importuns, et leur vigilance à signaler l’approche des oiseaux rapaces est une sauvegarde pour les Gallinacés domestiques. Aussi sont-elles respectées et même protégées dans beaucoup de contrées de l’Europe ; et, dans le Nouveau-Monde, l’homme les invite à venir habiter près de lui, en perçant exprès pour elles, autour de sa maison, des trous qui leur offrent un asile assuré.

La sociabilité de ces oiseaux donne lieu à des observations du plus haut intérêt. Dès qu’un ennemi menace l’un d’eux ou ses petits, l’Hirondelle pousse des cris aigus, et aussitôt arrivent toutes les Hirondelles du voisinage, qui harcèlent de concert l’animal dont on redoute l’attaque. On a vu des Hirondelles se réunir en bandes nombreuses devant un de leurs nids, dont venait de s’emparer un Moineau, en murer l’ouverture avec du mortier, et condamner ainsi l’usurpateur au supplice d’Ugolin. Des exemples de ce fait ont été constatés en France, en Allemagne (et en Canada). Monbeillard les a révoqués en doute ; mais, tout récemment, il s’est renouvelé sous les yeux d’un observateur véridique. « Portant mes regards, dit M. de Tarragon, sur un groupe de nids d’Hirondelles de Fenêtres, placés dans l’angle d’une corniche, j’aperçus un Moineau Friquet, qui, quelques jours auparavant s’était installé, à force ouverte, dans un de ces nids, et revenait paisiblement à son gîte pour y couver ses œufs ; à peine l’imprudent usurpateur est-il rentré dans sa demeure qu’une Hirondelle qui avait son nid près de là, pousse le cri d’alarme : à ce cri, une multitude innombrable de ses pareilles s’assemblent, et, comme d’habitude passe et repasse en volant près de l’ouverture du nid, comme pour s’assurer qu’il était réellement envahi. De son côté, le Moineau, tranquille possesseur, sinon légitime propriétaire du nid, y avait pondu et ne se doutait guère que ses anciens rivaux dussent venger une vieille injure. La femelle (car le mâle était allé chercher sa subsistance), la femelle, dis-je, dont l’incubation était déjà fort avancée, couvait paisiblement ses œufs. Les Hirondelles, assurées de la présence de leur ennemi, poussèrent simultanément leur cri de guerre, et disparurent en un instant. Je les vis s’abattre près d’un bourbier, situé à cent pas plus loin, où j’avais l’habitude de les observer, lorsqu’elles amassaient de la terre humide, pour la dégorger ensuite et l’appliquer, enduite de leur salive visqueuse, contre les parois d’un mur ou dans l’angle d’une fenêtre ; mais, cette fois, une seule becquetée suffit, et se précipitant toutes à la fois, et comme d’un commun accord, vers le repaire du bandit, elles en eurent, en deux secondes, bouché l’ouverture d’une masse de terre. Après cet exploit, elles volèrent, poussant des cris aigus et continuels, comme pour célébrer leur victoire, et, quelques minutes après, il n’en paraissait plus aucune autour du tombeau dans lequel elles venaient d’enfermer vivant le téméraire Moineau. J’attendis quatre ou cinq jours pour que la terre eût le temps de sécher et qu’il me fût possible d’enlever le nid sans le briser. J’y trouvai l’oiseau mort sur ses œufs ; l’orifice du nid était obstrué par une masse de terre ayant à peu près le volume et la forme d’un œuf de Poule. »

Le même fait s’est reproduit dans la ville de Trois-Rivières : nous le tenons d’une personne dont la véracité est hors de toute atteinte.

Des naturalistes ont prêté à l’Hirondelle des habitudes qui certes ne furent jamais les siennes. Gilbert White[119] a consacré plusieurs chapitres de ses intéressantes lettres à prouver que les Hirondelles pendant l’hiver se réfugient dans des arbres creux ou dans de vieilles tours en ruines pour y séjourner jusqu’au retour de la belle saison, dans une somnolente léthargie. D’autres ont prétendu qu’elles s’enfoncent sous l’eau des lacs, pendant les rigueurs de l’hiver : il n’a fallu qu’un peu de sens commun pour faire évanouir ce conte ridicule.



L’HIRONDELLE NOIRE DE CHEMINÉE.[120]
(Chimney Swallow.)


Cette Hirondelle, que Vieillot appelle acutipenne, et Wilson, Chimney Swallow, parce qu’elle fait son nid dans les cheminées, préfère les campagnes aux grandes villes. « Elle niche dans les cheminées des habitations rurales et construit son nid avec une industrie particulière. Elle établit d’abord une espèce de plateforme composée de petites branches sèches et de broussailles, liées ensemble avec une gomme ou glu distillée de deux glandes qui se trouvent chaque côté de la tête de l’oiseau. Ces matériaux sont quelquefois en si grande abondance qu’ils obstruent le passage de la cheminée, et l’oiseau se soutient dans ce travail en appliquant les pennes de sa queue contre le mur. C’est sur cet échafaudage qu’il place le berceau de ses petits, lequel n’est composé que de bûchettes collées avec la même gomme et disposées à peu près comme les osiers du panier qu’on donne aux Pigeons pour couver. La ponte est de cinq œufs allongés, très gros à proportion de l’oiseau, blancs, tachetés et rayés de noir et de gris brun vers le gros bout. Les Hirondelles de l’Amérique septentrionale, qui se sont empressées de chercher protection pour leur couvée dans les premiers établissements que les Européens ont formés dans cette partie du Nouveau-Monde, nichaient, avant l’arrivée des colons, dans les rochers et dans les arbres creux, parce que les mauvaises cabanes des Indiens n’avaient pas de murailles ni de cheminées qui convinssent à ces oiseaux. Cette habitude est encore générale pour les Hirondelles qui fréquentent les contrées où il n’y a que très peu ou point de maison européenne. »

Cette espèce a le bec noir ; la tête, le dessous du cou et du corps d’un brun noirâtre, plus foncé sur les pennes alaires et caudales ; les pieds et la gorge d’un gris brun, plus sombre sur les parties postérieures ; les ailes en repos, plus longues d’un pouce et demi que la queue, dont les pennes ont le tuyau gros, roide, et terminé par une pointe très aiguë ; le doigtelet postérieur est très élevé sur le pied. Dimensions, 7 × 13.

Des individus ont la gorge et le devant du cou d’un blanc sale, tacheté de brun ; d’autres ont ces parties blanchâtres et sans tache. Les Hirondelles noires ont les pieds fort musculeux. Elles passent une grande partie du jour à voler dans les airs, faisant entendre un cri réitéré de tsip tsip tsip, tsu tsu. À l’approche de la nuit, réunies en bandes, elles volent en cercle, rasant les toits et les cheminées et à chaque giration une ou plus plongera dans l’ouverture de la cheminée, jusqu’à ce que la bande entière disparaisse. L’Hirondelle noire a pour habitude de nourrir ses jeunes plusieurs fois pendant la nuit.

« C’est sur un arbre, dit Monbeillard, mais sur un très grand arbre, que les Hirondelles de cheminée ont coutume de s’assembler pour le départ. Ces assemblées ne sont pas aussi nombreuses que celles des Hirondelles de fenêtres : elles nous quittent en août et partent ordinairement la nuit, comme pour dérober leur marche aux Oiseaux de Proie, qui ne manquent guère de les harceler dans leur route. L’Hirondelle d’Europe hiverne au Sénégal sans y nicher » ; l’Hirondelle du Canada hiverne dans le sud des États-Unis. Plusieurs des Hirondelles d’Europe n’émigrent pas : quelques-unes vivent sédentaires dans leur pays natal, tel que cela arrive sur les côtes de Gênes, où les Hirondelles passent la nuit sur des Orangers en pleine terre, que leur station endommage considérablement. Il en est qui, après avoir passé la saison chaude dans des climats plus septentrionaux, où toute nourriture doit leur manquer pendant la saison rigoureuse, y passent l’hiver dans un état d’engourdissement léthargique ; Aristote avait mentionné cette curieuse particularité qui a été reconnue depuis un siècle, par plusieurs observateurs. Ces espèces européennes qui n’émigrent pas se cachent dans des troncs d’arbre, quelquefois dans de vieux bâtiments abandonnés. Cela a lieu aussi dans quelques-uns des États de l’Union américaine.

« Cette[121] hibernation des Hirondelles et notamment de l’Hirondelle de rivage, a donné lieu dans le XVIe siècle à une erreur singulière : on a prétendu qu’elles passaient l’hiver engourdies au fond de l’eau.

« Olaus Magnus, évêque d’Upsal, affirme que, dans les pays du Nord, les pêcheurs tirent souvent dans leurs filets avec le poisson, des groupes d’Hirondelles pelotonnées, se tenant accrochées les unes aux autres, bec contre bec, pieds contre pieds, ailes contre ailes, et que ces oiseaux, transportés dans des lieux chauds, se raniment assez vite, mais pour mourir bientôt après. » Ce fait, qui malgré son invraisemblance n’est pas révoqué en doute par Cuvier, a trouvé dans Alexandre Wilson un éloquent contradicteur.

Le retour des Hirondelles a lieu, en Canada, vers les premiers jours de mai, le jour même, dit-on, où les Bécassines arrivent. Elles arrivent, non pas en bandes comme elles partent, mais isolément et par couple, et chaque jour on voit leur nombre augmenter. De nombreuses observations ont constaté que ces oiseaux reviennent constamment chaque année à leur nid, et que le mariage qu’ils y ont contracté est indissoluble. Frisch, le premier, ayant imaginé d’attacher aux pieds de quelques-uns de ces oiseaux un fil teint en détrempe, revit, l’année suivante, ces mêmes oiseaux avec leur fil, qui n’était point décoloré, preuve assez bonne, remarque Monbeillard, que du moins ces individus n’avaient point passé l’hiver sous l’eau, ni même dans un endroit humide, et présomption très forte qu’il en est ainsi de toute l’espèce. Spallanzani aussi a renouvelé l’expérience de Frisch, et il a vu pendant dix-huit années consécutives, six ou sept couples d’Hirondelles de fenêtres revenir à leur ancien nid, et y faire deux couvées annuelles sans presque s’occuper de le réparer. Il en est de même de l’Hirondelle de cheminée, seulement celle-ci bâtit chaque année un nouveau nid au-dessus de celui de l’année précédente. Écoutons sur leur constance conjugale, l’honnête philanthrope Dupont de Nemours :

« Les amours des Hirondelles sont des mariages indissolubles, non des fantaisies du moment, comme ceux de quelques oiseaux, ni même des liaisons d’un printemps comme celles de la plupart des autres. Et, quand un des deux époux meurt, il est rare que l’autre ne le suive pas en peu de jours. Le doux caquetage a cessé ; plus de chasse, plus de travail : un sombre repos, un morne silence sont les signes de la douleur à laquelle le survivant succombe. J’en avertis les jeunes gens qui s’amusent quelquefois à leur tirer des coups de fusil, parce qu’elles sont difficiles à toucher. Mes amis, tirez des noix en l’air, cela est plus difficile encore, et respectez ces aimables oiseaux. Songez que chaque coup qui porte tue deux Hirondelles, la dernière par un supplice affreux. »



L’HIRONDELLE ROUSSE.[122]
(Barn Swallow.)


Cet oiseau suspend son nid aux poutres ou au toit d’une maison : la coquille en est composée de boue détrempée ; la terre glaise ou argilaceuse est préférée ; l’intérieur est doublé de foin saupoudré de plumes molles ; les œufs sont au nombre de cinq, blancs, tachetés d’un blanc roussâtre ; l’écaille en est transparente et couleur de chair. Ils élèvent deux couvées dans la saison ; la première quitte le nid vers la fin de juin, la seconde vers le 10 août. Souvent on compte au-delà de cent nids sur un seul pan de muraille : quoique les nids se touchent, tout se règle avec ordre et sans querelle. Dès que les petits sont en état de voler, les parents les encouragent à quitter le nid, en volant çà et là et faisant entendre de petits cris : après quelques jours de tentatives de vol, les petits se hasardent à quitter la grange, et leurs parents les conduisent à des arbres ou sur le bord d’un étang où la nourriture leur est abondante. Des fois, ils s’élèvent dans les airs et reçoivent de leurs parents l’insecte qui doit les nourrir. Vers le milieu du mois d’août les préparatifs du départ ont lieu : réunies en bande nombreuse sur le toit, elles becquettent et lissent leur plumage et gazouillent une douce mélodie. Elles continuent à émigrer chaque jour vers le coucher du soleil, se dirigeant vers le Sud : Wilson pense qu’elles hivernent dans les pays au sud du Golfe du Mexique. L’Hirondelle rousse a sept pouces de long et treize pouces d’envergure. Bec noir, le dessus de la tête, du cou, du dos, du croupion, blanc couleur d’acier ; le front et le menton, châtain foncé ; le ventre, le dessous des ailes, châtain clair ; les ailes et la queue, d’un noir brun avec des teintes verdâtres, la queue très fourchue et les deux pennes extérieures de la queue un pouce et demi plus longues que les autres. La femelle diffère du mâle par sa taille plus petite, par son front blanchâtre et par un roux moins vif. Les jeunes ont des couleurs plus ternes, mais ce qui les caractérise particulièrement, c’est d’avoir les deux pennes les plus extérieures de la queue presque aussi courtes que celles qui les suivent immédiatement. On remarque la même différence chez les Hirondelles de cheminées. Cette espèce s’apprivoise facilement.



L’HIRONDELLE BICOLORE, OU À VENTRE BLANC.[123]
(White-bellied Swallow.)


« Sœurs Hirondelles, ne pourriez-vous vous taire ? »
(Saint François d’Assise.)

Il faut bien se garder de confondre cette espèce avec le Martinet d’Europe, Hirundo urbica, comme l’ont fait un grand nombre de naturalistes. Elle bâtit quelquefois sous l’entablature des corniches d’un édifice, quelquefois, un arbre creux recevra sa jeune famille. « Ces Hirondelles, dit Vieillot, n’ignorent pas qu’elles ne peuvent braver l’Oiseau de Proie qu’en se tenant en masse dans le vague de l’air et qu’elles ont tout à craindre, si elles sont isolées, et surtout si elles sont posées à découvert sur une branche ou sur un toit. Quand les vieux veulent instruire leurs jeunes familles de la manière dont elles doivent agir pour se soustraire au danger, ils les rassemblent sur un arbre dépouillé de sa verdure, ou à la cime d’un édifice : tandis qu’elles se reposent, ceux-ci ne cessent de voler dans les environs, et dès qu’un objet quelconque leur porte ombrage, ils jettent le cri d’effroi en passant avec la plus grande rapidité au-dessus de l’endroit où sont leurs petits. Aussitôt les jeunes doivent quitter leur station, se réunir en bande serrée et se mettre à la poursuite de leur ennemi, si c’est un oiseau de rapine, ou s’enfuir au loin si c’est un chat ou autre animal suspect. Il arrive souvent que le danger n’est pas réel, et que ce n’est de la part des pères et mères qu’une ruse, afin de tenir leurs petits sur leurs gardes. Dans quelque cas que ce soit, ils doivent toujours obéir au signal ; car s’il y en a qui restent tranquilles par paresse ou par insouciance, les vieux les forcent de partir en leur tirant les plumes de la tête, au point même de les arracher quand ils s’obstinent à rester. Cet exercice qui a lieu deux ou trois fois par jour, à la fin des couvées, semble avoir un double motif ; car à cette époque tous les individus du même canton se réunissent dans les mêmes endroits pour se préparer au départ, en s’élevant tous ensemble presque jusqu’aux nues. » Les œufs, au nombre de quatre ou cinq, et blancs. Ces hirondelles couvent deux fois dans la saison.

Leurs habitudes sont plus bruyantes et moins pacifiques que celles de l’espèce précédente. L’Hirondelle à ventre blanc est longue de cinq pouces et un quart ; elle a dix pouces d’envergure. Le mâle est, sur toutes les parties supérieures, d’un beau noir lustré, à reflets d’un bleu brillant sous un aspect, et à reflets verts sous un autre ; toutes les parties inférieures sont d’un blanc de neige ; la queue est d’un noir mat, ainsi que les ailes qui, dans l’état de repos, la dépassent de six lignes environ ; le bec et l’iris sont noirs ; les pieds bruns. La femelle ne diffère du mâle que par un noir moins éclatant ; les jeunes sont noirâtres en dessus, et ont les pennes des ailes, de la queue, et les plumes du croupion terminées de blanc sale.


L’HIRONDELLE DE RIVAGE.[124]
(Bank Swallow.)


Ces Hirondelles vivent entre elles dans la plus grande intimité possible, mais elles n’aiment pas le voisinage de l’homme. Qui n’a remarqué leurs nids dans les rivages sablonneux de nos rivières ? Quel voyageur, faisant, au printemps, le trajet de Québec à Montréal, dans nos Vapeurs, qui ne les ait vues voltigeant autour des trous qu’elles ont creusés dans la rive du grand fleuve ? Ces trous sont à une profondeur de deux ou trois pieds ; elles y déposent du foin, de la plume et le tout est prêt pour recevoir cinq œufs blancs. Ces légions d’Hirondelles sillonnant les airs aux endroits où leurs nids sont disposés, ressemblent au loin à des essaims d’abeilles. Elles arrivent avant les autres espèces le printemps : les vents de nord ou de nord-est les obligent de se réfugier par milliers dans leurs trous où elles gisent engourdies par le froid ; ce qui a originé les fabuleuses histoires que nous avons déjà mentionnées. Elles émigrent en septembre.

L’Hirondelle de rivage a cinq pouces de long et onze pouces d’envergure ; les couvertures supérieures sont couleur de souris, les inférieures, blanches ; la queue fourchue, les pennes extérieures de la queue frangées de blanc ; le bec noir ; les griffes pointues ; une ligne blanche surmonte les yeux ; les ailes et la queue sont d’une couleur plus foncée que le corps. La femelle diffère peu du mâle.


L’HIRONDELLE BLEUE.[125]
(Purple Martin.)


L’Hirondelle bleue habite l’Amérique depuis le Mexique jusqu’à la Baie d’Hudson. Cet oiseau aime l’habitation de l’homme : il n’est pas rare de voir des loges préparées pour recevoir le favori et l’ami des cultivateurs, avec les mêmes frais que nous construisons en d’autres lieux des colombiers pour les pigeons domestiques. Parmi les navigateurs des airs, l’Hirondelle bleue prend un rang distingué. Ses grandes ailes l’adaptent spécialement à de longs voyages ; ses pieds sont courts ; la tête et le corps sont aplatis afin de présenter moins de résistance. Cet oiseau est aussi commun à Québec maintenant qu’il l’était au temps où Alexandre Wilson l’y observa. Le Martinet bleu fait entendre son bruyant ramage dès l’aube ; sa fidélité conjugale est bien constatée : il se perche sur le bord du nid et charme sa compagne pendant les longues heures de l’incubation. Cet oiseau, à l’instar du Titiri, fait une guerre acharnée aux Corneilles et aux Oiseaux de Proie : sentinelles vigilantes de la basse-cour, elles se ruent par milliers dès qu’ils se montrent ; les volailles entendant leur note d’alarme s’enfuient en toute hâte, et l’agresseur cherche son salut dans la fuite. Elles diffèrent des autres Hirondelles par leur nourriture qui se compose de guêpes, de taons, de gros insectes volants, ainsi que par la grâce de leurs mouvements dans les airs. Elles planeront dans la nue, ou bien, rapides comme la pensée, elles raseront le sol, et feront mille évolutions dans les rues de nos villes, sans aucun effort d’aile.

Quand cette espèce ne trouve point un asile préparé pour y construire son nid, elle l’attache sous une corniche de brique ou de pierre et lui donne la forme de celui de l’Hirondelle de fenêtres. À la Baie d’Hudson, où elle ne peut se procurer les mêmes commodités qu’ici, elle niche près des rivières dans des fentes de rocher. Sa ponte est de quatre ou cinq œufs blancs et tachetés de brun.

L’Hirondelle bleue fait entendre, surtout quand elle vole, un ramage sonore et mélodieux. Elle se pose quelquefois à terre et elle marche avec plus d’aisance que les autres, sans doute parce qu’elle a les pieds plus longs à proportion ; elle se perche souvent sur les clôtures de bois et sur les branches sèches qui sont à la cime des arbres. Le plumage du mâle est généralement d’un beau noir qui jette, selon l’incidence de la lumière, des reflets bleus, pourpres et violets ; ces reflets ont plus d’éclat sur les parties supérieures et sur la gorge que partout ailleurs ; les ailes, la queue, le bec et les pieds sont d’un noir mat. Dimensions, 7 × 16. La femelle mesure presqu’autant ; elle a le front, la gorge, le cou et la poitrine gris et variés d’une nuance plus foncée ; le reste de la tête, le dos, le croupion et les petites couvertures des ailes noirâtres, avec des reflets d’un bleu terne ; le ventre d’un gris blanc, faiblement tacheté de gris sombre. Les jeunes lui ressemblent, mais les couleurs sont plus sales.



L’ENGOULEVENT CRIARD.[126]
(Whip-poor-will.)


Six espèces d’Engoulevents[127] ont été observées en Amérique. Les deux espèces qui visitent le Canada sont l’Engoulevent criard et l’Engoulevent Popetué.

« Les Engoulevents se rapprochent des Chouettes et des Hiboux en ce qu’ils ne peuvent soutenir la clarté du jour, en ce qu’ils ne sortent de leur retraite qu’au coucher du soleil et qu’ils y rentrent à son lever. Ils ont de l’analogie avec les Hirondelles par la conformation du bec, par leurs aliments et par la manière de se les procurer ; ils vivent d’insectes ailés, mais ils ne pourchassent que ceux qui ne volent et ne courent à terre qu’au moment où la clarté du jour est affaiblie. Plusieurs de ces oiseaux des crépuscules ont encore des traits de ressemblance avec le Moucherolle ; aussi agiles, aussi patients que ces entomophages, ils se mettent en embuscade sur une branche sèche, s’élancent après l’insecte fugitif, le suivent dans l’irrégularité de son vol, et le happent en l’aspirant ; ensuite ils reviennent à leur poste attendre le passage d’une nouvelle proie. C’est ainsi qu’agit l’Engoulevent criard. Les oiseaux auxquels la nature n’accorde tout au plus que le temps nécessaire pour se procurer leur subsistance, n’ont pas celui de construire leur nid ; en effet un petit trou à fleur de terre, un sentier battu, sont les endroits où les femelles font leur ponte ; chaque couvée n’est ordinairement composée que de deux œufs. L’Engoulevent criard s’appelle encore Whip-poor-will, du cri qu’il fait entendre ; d’autres le nomment Mosquito Hawk, Faucon des Moucherons. Ils fréquentent le soir les lieux habités, où ils font un vacarme qui dure une partie de la nuit. Ce bruit est occasionné par une répétition continuelle de leur cri Whip-poor-will. Ils prononcent ce mot en appuyant fortement sur la première et la dernière syllabe. Après avoir crié quelque temps dans un endroit, ils se transportent dans un autre, où ils répètent les mêmes sons quatre ou cinq fois de suite. Ils se taisent quand la nuit est très obscure, recommencent au point du jour et continuent de se faire entendre jusqu’au lever du soleil. Ces Engoulevents ne se posent jamais à la cime des arbres ; ils se tiennent dans les buissons, sur les clôtures de bois, sur les barrières et souvent à proximité des ruches à miel, dont ils détruisent les utiles habitants lorsque ceux-ci en sortent trop matin ou s’y rendent trop tard. Cette espèce est répandue dans l’Amérique septentrionale jusqu’à la Baie d’Hudson et n’y passe que la belle saison. La femelle dépose deux œufs d’un brun verdâtre, parsemés de raies et de zigzags noirs. Elle fait ordinairement deux pontes par an. La taille, les couleurs et leur distribution varient dans les individus. L’Engoulevent criard a le bec noirâtre et garni à sa base de soies noires et très longues ; le front et les joues d’un fauve grisâtre ; cette teinte qui est mélangée de noir et de blanc sur le reste de la tête, règne aussi sur les parties supérieures du corps et des ailes, mais elle est plus foncée sur le dos et sur le cou, et variée de grandes taches noires ; les cinq premières pennes alaires ont des taches pareilles, ainsi que la queue dont les plumes les plus extérieures sont blanches dans plus d’un tiers de leur longueur ; la gorge est variée de roux, de blanc et de noir ; cette dernière couleur domine sur le devant du cou et sur le haut de la poitrine ; chaque plume est bordée de roux ; un mélange de blanc sale, de noirâtre et de gris règne sur les parties postérieures ; les pieds sont en partie couverts de très petites plumes brunes et rousses ; la queue est arrondie à son extrémité.[128]

Longueur totale, 9 pouces et demi ; envergure, 19 pouces.

Il ressemble à son congénère européen, Caprimulgus ; on voit l’origine de ce nom qui veut dire Tette-chèvre et représente une habitude que cet oiseau n’eut jamais.

L’Engoulevent criard se rencontre en abondance dans l’ouest du Canada : il est commun autour de Hamilton. Il a été vu à Nicolet, et ailleurs dans cette section-ci de la Province.



L’ENGOULEVENT POPETUÉ.[129]
(Night Hawk.)


Le nom imposé à cet Engoulevent est tiré du cri qu’il jette quand il se perche : ce cri paraît exprimer le mot Popetué. Les Américains l’ appellent Night Hawk : il sillonne l’air en tout sens, vers le coucher du soleil, quelquefois dans le voisinage des villes. Ces oiseaux s’élèvent dans les airs à une très grande hauteur et volent avec autant de vivacité et de facilité que l’Hirondelle noire de cheminées. Ils se montrent ordinairement une heure avant le crépuscule du soir, et plus tôt lorsque le ciel est brumeux et orageux. Si la tempête doit durer toute la journée, ils la devancent quelque temps avant qu’elle obscurcisse le soleil. Ils arrivent le printemps et émigrent vers la fin d’août.

Le Popetué ou Mangeur de Maringouins, comme on l’appelle dans nos campagnes, a le bec noir ; le dessus de la tête et le manteau d’un brun noirâtre, tacheté de blanc et de roussâtre ; ces teintes dominent encore sur les couvertures supérieures, sur les pennes secondaires des ailes, et sur les intermédiaires de la queue ; mais elles y sont plus claires, et les taches plus grandes ; les pennes primaires sont totalement noires, à l’exception des troisièmes, quatrièmes et cinquièmes qui ont vers le milieu une grande bande blanche ; cette bande semble être transparente, quand l’oiseau plane à une certaine élévation ; ces couleurs présentent des raies transversales sur la poitrine et sur les parties postérieures ; les pennes latérales de la queue sont noires et rayées de blanc roussâtre ; celle-ci est fourchue ; les pieds sont bruns ; les griffes sont armées d’une espèce de frange qui sert de peigne à l’oiseau pour se débarrasser de la vermine qui lui infecte la tête ; la bouche est grande, couleur de chair à l’intérieur, et il n’y a pas de soies autour du bec.

Longueur totale, 9 pouces ; envergure, 23 pouces.

Pendant la période de l’incubation, le mâle se fait remarquer par sa sollicitude et le soin qu’il prend de sa compagne en voltigeant pendant le jour autour du nid. Ces Engoulevents sont fort répandus dans tout le Canada.


LE MARTIN-PÊCHEUR.[130]
(Belted Kingfisher .)


Cet oiseau que la mythologie antique a immortalisé sous le nom d’Alcyone, fille d’Éole, est répandu dans l’Amérique, depuis le Mexique jusqu’à la Baie d’Hudson. À l’instar des bergers amoureux chantés par les poëtes, il recherche le ruisseau au doux murmure, le cours d’eau limpide, moins cependant par goûts romanesques que pour des objets utilitaires. Il part d’un vol rapide, file le long des contours des ruisseaux en rasant la surface de l’eau, puis il va se poser sur une pierre ou une branche sèche qui s’avance au-dessus du courant ; de cette station, son œil pénétrant ira chercher le poisson qui se joue sous la vague ; puis rapide comme la pensée, il fond sur sa proie et revient à sa branche sèche, pour l’y déguster à loisir. Son cri accentué et désagréable ressemble au grincement du Trictrac, que les gendarmes portent dans certaines villes. Son vol est parfaitement onduleux.

Où trouver en Canada un petit lac, une rivière, une écluse de moulin, où ne séjourne au moins un couple de Martins-Pêcheurs ? Les œufs sont au nombre de cinq, d’un blanc très pur ; rien moins que des affronts réitérés ne sauraient leur faire déserter le nid. Wilson nous apprend qu’une personne de sa connaissance ayant enlevé les œufs d’un Martin-Pêcheur, à l’exception d’un seul, le couple continua à pondre ; que finalement dix-huit œufs furent enlevés de cette manière du même nid. Le Martin-Pêcheur se creuse un trou (qu’il occupe pendant plusieurs années successives) dans la rive d’un ruisseau à une profondeur de quatre à cinq pieds ; c’est là qu’il place sa couche nuptiale. Il ne la suspend plus sur les flots tel que les poëtes, grands menteurs, ont tenté de nous le persuader, pendant ces jours de calme tant vantés par l’antiquité.[131] Le nom anglais Belted Kingfisher est assez impropre, attendu que la femelle seule porte la ceinture Belt, dont lui vient le nom.

Le mâle a le dos et toutes les parties supérieures ardoisés clair ; il porte une aigrette noire ; le ventre est blanc, le dessus des ailes est varié de bleu ; le bec est brun noirâtre, et vert clair à sa base ; l’iris noisette ; les pieds gris bleus ; les griffes noires ; une tache blanche devant les yeux et une barre blanche sous la paupière ; les pennes des ailes brunâtres tirant sur le noir ; la base des primaires barrée de blanc, les secondaires bleues à leur frange extérieure ; deux des plumes du milieu de la queue bleues, ainsi que la frange extérieure des autres, excepté celles de chaque bord ; une large bande blanche qui traverse le cou, plus large au-devant : cette bande couvre aussi le menton et la gorge ; une bande bleue sur le devant de la poitrine, le reste des parties inférieures blanches, excepté les côtés, qui sont variés de blanc.

Longueur totale, 12  ; envergure, 20.

Le bleu de la femelle est plus pâle : la bande sur le haut de la poitrine est d’un gris bleu sale mêlé de roux clair ; en dessous est une étroite bande blanche et sur le milieu de la poitrine un large ceinturon de jaune roussâtre ; les côtés sont de même couleur : le reste des parties inférieures sont blanches, nuancées de rouge.


MOUCHEROLLES.


Les Moucherolles ou Gobe-Mouches, sont des oiseaux de petite taille dont le plumage est orné des plus vives couleurs ; quelques-uns portent de belles huppes sur la tête, et, souvent leur queue est terminée par de longues plumes.

« Les Moucherolles se nourrissent principalement d’insectes ailés, et sont forcés de chercher leur pâture dans les airs ; en effet, ils descendent rarement à terre : ils se tiennent en embuscade sur les branches et souvent au sommet des arbres, d’où ils fondent sur leur proie au moment qu’elle se montre à leur portée. Cette manière de vivre contribue beaucoup à leur donner l’air triste et inquiet qui les caractérise, et les fait aisément distinguer des Fauvettes, avec lesquelles plusieurs ont de l’analogie dans le chant, la taille et le plumage. Ils se rapprochent des Tyrans par la forme de leur bec et par leur nourriture ; mais ils n’en ont ni l’audace, ni le courage ni les habitudes sociales. Naturellement taciturne, sauvage et solitaire, le Moucherolle vit isolé de ses pareils ; on le voit toujours seul, si ce n’est dans la saison des amours, où l’on rencontre quelquefois le mâle et la femelle ensemble. La plupart se plaisent dans les forêts ou les bosquets, et très peu fréquentent les campagnes découvertes. Les uns couvent dans des trous de rocher ou de muraille ; d’autres préfèrent un arbre creux, et quelques-uns construisent leur nid avec assez d’art à la bifurcation des grosses branches. Leur ponte est ordinairement de quatre ou cinq œufs : ils en font deux par an dans les pays tempérés. »

Jusqu’à présent on a pu observer à peu près dix espèces de Moucherolles qui fréquentent nos climats pendant la belle saison : nul doute, que des observations subséquentes vont ajouter à ce nombre.


LE TITIRI OU TRI-TRI.[132]
(Tyrant Flycatcher — King Bird.)


Au premier rang, parmi les Moucherolles du Canada, on doit placer le Titiri, espèce des plus connues en ce pays.

Le nom de cet oiseau est tiré de son cri le plus familier ; en effet, il prononce souvent ces syllabes, surtout quand il vole, et les répète, dans la saison des amours, plusieurs fois de suite, avec une telle précipitation que l’on saisit difficilement l’intervalle qui les sépare.

Les Tyrans ou Titiris sont à cette époque d’un naturel gai et se réunissent pour se jouer dans les airs, s’agacer réciproquement, se battre quelquefois avec une sorte de fureur et disputer d’adresse et d’agilité, aux yeux de leurs compagnes qui, tranquilles spectatrices de leurs jeux, les encouragent par leurs clameurs. Le Titiri est fort matinal ; il se fait entendre longtemps avant le lever du soleil : c’est aussi le dernier endormi, car il crie encore après que la nuit est presque close. La cime des arbres, tels que les ormes, les bouleaux, est l’endroit qu’il paraît préférer ; c’est de là qu’on le voit s’élancer après l’insecte ailé, le saisir adroitement, retourner aussitôt à sa branche favorite et la quitter de nouveau, pour fondre sur le premier qui se montre dans les environs.

Il chasse ordinairement depuis le lever du soleil, jusqu’à dix heures, se repose ensuite, et recommence deux heures avant la nuit. Sa hardiesse fait qu’on l’approche aisément, et le poste à découvert, qu’une proie ailée comme lui et toujours fugitive le force d’occuper une partie du jour, l’expose aux coups meurtriers du chasseur : mais on le ménage, et on a raison, car c’est pour les habitations, où il se plaît plus qu’ailleurs, un gardien vigilant qui veille sans cesse à la sûreté de la volaille.

Les Éperviers, les Corneilles[133] craignent de se montrer où est le Titiri. Doué du courage des plus grands oiseaux de rapine, c’est surtout lorsqu’on cherche à lui enlever sa jeune famille, qu’il en donne les preuves les plus frappantes ; son audace devient fureur ; il se précipite sur le ravisseur, le poursuit avec intrépidité, et si, malgré ses efforts, il ne peut sauver ses petits, il en prend soin dans la prison où ils sont retenus.

Les Titiris couvent en juin et juillet. Ils placent leur nid à la bifurcation des branches d’un arbre élevé et le composent de petits rameaux secs et d’herbes fines. Leur ponte est de trois ou quatre œufs blancs avec des taches longitudinales brunes et rousses vers le gros bout : l’incubation dure treize ou quatorze jours et les petits éclosent couverts de duvet ; ensuite ils se revêtent d’une robe dont les teintes sont plus ternes que celles des vieux, et ils n’ont alors sur la tête aucun vestige de la couleur jaune ou orangée qui caractérise le plumage des adultes.

Le Titiri est un oiseau trapu, un peu moins gros qu’un Merle ; son manteau est gris noir ; le ventre gris blanc ; il a la tête noirâtre, avec une tache rouge vif entourée de jaune, et porte une espèce de huppe.

Dimensions du mâle, 8 × 14 .

Les couleurs de la femelle sont moins vives.

Ces oiseaux sont sédentaires en petit nombre dans la Floride du Sud.


LE MOUCHEROLLE NOIRÂTRE
LE PE-WIT.[134]
(Pee-wee Flycatacher.)


« C’est le premier des Moucherolles qui se montre au printemps. Précurseur des beaux jours, il annonce au jardinier qu’il peut, sans craindre des gelées nuisibles, confier à la terre les semences printanières. Son naturel ne diffère en rien de celui de ses congénères ; il promène son inquiétude dans les champs, les vergers et à la lisière des bois, où il cherche les insectes ailés qui, comme lui, devancent la belle saison. » Il se perchera sur une branche d’arbre, au-dessus d’un cours d’eau, et passera la matinée à gazouiller sa douce psalmodie pe-wee, pe-wittitee, pe-wee, et happant au vol les insectes, puis regagnant sa branche. Les œufs sont au nombre de cinq, d’un blanc mat, avec des taches rouges au gros bout. Dans les pays tempérés, il élève jusqu’à trois couvées dans une saison. Le chant du Pe-wit plaît moins par sa mélodie, que par l’idée qu’il fait naître du retour du printemps et de la verdure renaissante. Il est fort commun dans nos campagnes : le sommet des hauts érables est un des postes qu’il préfère davantage.

Il fait partie de la petite bande d’amis qui, pendant la belle saison, commencent leurs concerts autour de notre demeure avec les premiers feux de l’aurore : en échange de la protection qu’ils y reçoivent, ces hôtes mélodieux reviennent chaque année occuper le berceau de leurs amours que les années précédentes ont vu bâtir, et verser au-dessus de nos têtes des flots d’harmonie. Cette théorie que les oiseaux ont l’affection et la mémoire des lieux, appuyée du témoignage de tous les naturalistes, nous avons nous-même eu occasion plus d’une fois de la voir se vérifier à la lettre.

Le mâle a le bec et le dessus de la tête noirâtre ; le dos, le croupion, les ailes et la queue d’un olive foncé ; on aperçoit encore cette teinte sur les côtés de la poitrine dont le milieu est du même blanc qui couvre les parties antérieures et postérieures ; les pennes secondaires ont en dehors une lisière de même teinte ; les plumes des jambes sont pareilles au dos, et les pieds sont noirs.

Longueur totale, 7 ; envergure, 9.

La femelle ne diffère du mâle qu’en ce qu’elle a le sommet de la tête d’un brun sombre.



LE MOUCHEROLLE D’ACADIE.[135]
Small green-crested Flycatcher.)


Ce Moucherolle est tout à fait abondant dans les forêts de l’ouest de la province : nous croyons qu’il se rencontre aussi en cette section-ci. Il fréquente les bois touffus, ombragés et humides ; se perche sur les branches inférieures et lâche à chaque demi-minute son petit cri aigre, qui résonne au loin dans la forêt : ses accents, lorsqu’il vole d’arbre en arbre ressemblent aux cris des poussins lorsqu’ils se cachent sous l’aile de la Poule. Il avale au vol les insectes, les taons ; il se nourrit aussi de fruits.

Le mâle a la tête, le cou et le dos d’un cendré verdâtre clair ; une petite huppe sur l’occiput ; la poitrine et le ventre blanchâtres et nuancés de jaune ; les couvertures supérieures des ailes terminées de blanc ; les pennes secondaires bordées de la même couleur ; les primaires et la queue noirâtres et arrondies ; les pieds cendrés ; les yeux sont entourés d’un jaune blanc et sont couleur de noisette. La femelle diffère peu du mâle.

Longueur totale 5 , envergure 8 .


LE MOUCHEROLLE À HUPPE.[136]
(Great Crested Flycatcher .)


Cette espèce est fort répandue dans les bois autour de Hamilton, Haut-Canada, au rapport de M. McElraith. Son cri est aigre. Elle visite les vergers, saisit les mouches à miel, quand elle le peut. Elle arrive en mai et construit son nid dans un tronc d’arbre abandonné des Pics ou des Fauvettes bleues et rousses.

« Le nid que j’ai maintenant par devers moi, dit Wilson, est assez singulièrement bâti. Il se compose de foin, de plumes de pintade, de soies de porc, de morceaux de peau de couleuvre, et de poils de chien. La peau de couleuvre peut être un des matériaux les moins indispensables, car cela formait partie intégrante de tous les nids que j’ai découverts jusqu’à présent : soit que l’espèce emploie cette dépouille pour inspirer de l’effroi aux autres oiseaux, soit qu’elle considère la flexibilité et la mollesse de cette peau, comme propice à ses jeunes ! La femelle pond quatre œufs couleur de crème, abondamment striés de lignes pourpres comme si elles eussent été faites avec une plume ».

Le mâle a les couvertures supérieures d’un olivâtre tirant sur le vert ; les plumes sur la tête sont pointues ; le centre en est d’un brun foncé, et forme une espèce de huppe ; la gorge d’un cendré délicat ; le reste des parties inférieures d’un jaune soufre ; les couvertures alaires d’un brun pâle, traversées de deux bandes d’un blanc sale ; les primaires sont couleur de rouille de fer ; la queue est longuement fourchue ; les barbes intérieures en sont de la même couleur de rouille de fer plus vives que les primaires ; le bec est noirâtre, assez semblable à celui du Titiri, et armé de soies ou poils ; l’œil est couleur de noisette ; les jambes et les pieds d’un bleu noirâtre. La femelle ressemble entièrement au mâle. Cet oiseau se nourrit aussi de fruits. Longueur totale, 8 , envergure, 13.


LE MOUCHEROLLE OLIVE.[137]
(Red-eyed Flycatcher.)


Ce Moucherolle est assez commun en cette partie de la province. Il arrive en mai et fait résonner sa voix bruyante pendant des heures entières au sein des fourrés où il cherche les insectes. Ce chant consiste en trois ou quatre parties et se fait distinguer facilement de celui des autres chantres des bocages. En juin, ce Moucherolle se construit un joli nid suspendu, à quatre ou cinq pieds de terre, entre les petites branches d’un arbrisseau. Ce nid se compose de filasse, de feuilles sèches, de morceaux de papiers retenus ensemble par la salive de l’oiseau ; du crin, des herbes fines, voilà pour l’intérieur. Ces nids sont des merveilles de solidité. Les œufs sont au nombre de quatre, blancs, excepté au gros bout où l’on distingue des points bruns ou roussâtres. Le Moucherolle olive couve d’ordinaire deux fois l’année dans les pays tempérés.

Ce Moucherolle a le bec couleur de plomb ; l’iris rouge ; le dessus de la tête gris ; les parties supérieures du cou et du corps d’un beau vert olivâtre ; toutes les inférieures d’un blanc verdâtre ; une ligne transversale brunâtre à travers les yeux ; une blanchâtre au-dessus ; les pennes des ailes et de la queue d’un olivâtre foncé, et bordées de blanc ; les pieds bruns. Longueur totale, 5 , envergure, 9.

La femelle est marquée presque comme le mâle, ses couleurs sont plus foncées.



LE MOUCHEROLLE DORÉ.[138]
(Redstart.)


Voilà encore un des habitués de nos bocages, un ami dont la voix pendant l’été nous est presqu’aussi familière que celle du merle. Ce bel oiseau se plaît sur les arbrisseaux plus que sur les grands arbres. Il se rapproche des Fauvettes par sa pétulance et son agilité ; comme elles, il aime les buissons et s’élève rarement à la cime des grands arbres, excepté que ce soit à la poursuite des essaims d’insectes et de mouches qui y séjournent. Quand ce Moucherolle se perche sur une branche, il la parcourra dans toute sa longueur, la queue tendue, et s’élancera tout à coup dans une direction tout opposée à la poursuite d’insectes qu’il discerne de fort loin. Son gazouillement, bien que gai, n’est pas un chant régulier : quelquefois il se compose des sons weesé, weesé, weesé, répétés à tous les quarts de minute, pendant que ce Moucherolle sautille de branche en branche ; à d’autres temps, ce chant varie. On le rencontre d’ordinaire dans le cœur des grands bois, sur la lisière des savanes, dans les endroits recouverts d’arbres touffus, partout enfin où abondent les insectes. Il couve dans tous les grands bois autour de Québec ; nous avons vu son nid à Spencer Wood et ailleurs.

Il choisit un arbrisseau bien ombragé, bien caché, ou bien encore les branches pendantes d’un orme, et placera le berceau de ses jeunes à quelques pieds de terre : l’alcôve nuptiale est composée de filasse, de mousse, et autre substance moelleuse liées ensemble avec la salive glutineuse de l’oiseau. La femelle pond cinq œufs blancs, maculés de gris et de noir. Le mâle montre un grand courage et une grande sollicitude pour protéger la jeune famille ; lorsqu’on approche du nid, il voltigera à deux pas de vous, avec tous les symptômes d’une douleur vive.

Le mâle a la tête, le cou, le dos, la gorge, les ailes et la queue d’un beau noir tirant sur le bleu ; une tache d’un jaune doré sur les pennes primaires, sur celles de la queue, à l’exception des quatre intermédiaires, et sur chaque côté de la poitrine ; le ventre et les parties postérieures sont d’un blanc pur ; les pieds sont noirs. — Longueur totale 5, envergure, 6 .

La femelle a des couleurs bien plus ternes : la tête grise ; les joues d’une nuance plus claire ; les parties supérieures d’un brun verdâtre ; les inférieures d’un blanc sale ; les pennes des ailes brunes et celles de la queue noirâtres.



LE MOUCHEROLLE VERDÂTRE.[139]
(Wood Pewee Flycatcher.)


Ce Moucherolle ressemble fort au Moucherolle Pe-wit : il est néanmoins plus gros et en diffère entièrement par son mode de migration, son chant et sa manière de construire son nid. C’est un de nos derniers arrivés, parmi les oiseaux du printemps, tandis que l’autre espèce arrive de fort bonne heure. Cet oiseau fréquente les grandes forêts où il y a beaucoup d’ombrage et de branches mortes, surtout dans les fonds : c’est là qu’il établit son nid, composé de mousse et de matériaux pliants. La ponte consiste en cinq œufs blancs : les petits quittent le nid vers la fin de juin. Grand destructeur de Mouches, ce Moucherolle aime à se percher sur les hautes branches mortes, faisant entendre d’une manière plaintive son cri peto-way, peto-way, pee-way, de temps à autre plongeant dans l’espace, en quête d’insectes, en gobant un nombre infini dans chaque évolution, puis revenant se percher sur le même rameau qu’il avait quitté. En août, c’est presque le seul chant qu’on entende dans les forêts ; vers ce temps aussi, il s’approche des villes et poursuit industrieusement ses occupations dans les jardins. Il part au moins un mois avant le Pe-wit. Le mâle a le dos olive foncé tirant sur le vert ; la tête surmontée d’une huppe et d’un brun noirâtre ; la queue fourchue et s’élargissant vers l’extrémité ; les parties inférieures d’un blanc jaunâtre. Les dimensions seules le distinguent du Pe-wit, ainsi que la couleur de la mandibule inférieure, laquelle dans le Moucherolle verdâtre est jaune, et noire dans le Pe-wit. Il est difficile de distinguer la femelle du mâle. Longueur totale, 6 , envergure, 11.

Cette espèce, signalée par M. McElraith, dans le voisinage de Hamilton, se rencontre aussi, croyons-nous, dans cette section-ci de la province.



LE MOUCHEROLLE DU CANADA.[140]
(Canada Flycatcher.)


Ce Moucherolle est fort répandu, dit M. McElraith, dans l’ouest du Canada, le printemps et l’automne. Ses habitudes sont à peu près les mêmes que celles de ses congénères. Il aime fort la solitude et ne possède aucun chant.

Le mâle a le front noir ; le sommet de la tête marqué de lignes grises et de taches noires, une ligne de la narine autour de l’œil, jaune ; au-dessus de l’œil, une tache de noir descend le long de la gorge, laquelle est d’un jaune brillant, aussi bien que la poitrine et le ventre ; la poitrine est marquée d’une large bande noire, composée de grandes lignes irrégulières ; le dos, les ailes et la queue, d’un brun cendré ; le dessous de la queue blanc ; la mandibule supérieure foncée, l’inférieure couleur de chair ; les jambes et les pieds de même que l’œil, couleur de noisette.

Longueur totale, 5 , envergure, 9.


GRIVES.


Gueneau de Monbeillard a suivi l’usage reçu, en nommant Grives ceux de ces oiseaux qui ont le plumage grivelé sur la poitrine et en appelant Merles, ceux dont le vêtement est uniforme ou varié seulement par de grandes parties. Vieillot a adopté cette classification malgré les inconvénients qu’elle offre, puisque entr’autres le Merle du Canada, a la poitrine grivelée, pendant sa première année ; nous comprendrons sous le nom général de Grive tous les individus de cette famille qui visitent nos latitudes, telle que la Grive Erratique, la Grive de Swainson, la Grive Solitaire, la Grive des Ruisseaux, la Grive Catbird, la Grive Rousse et la Grive des bois.



LE MERLE OU ROUGE-GORGE DU CANADA.[141]
(Robin.)


Parmi les six ou sept espèces de Grives que le printemps invite en nos climats, la plus connue est sans contredit la Grive erratique (Turdus migratorius) à laquelle les premiers colons anglais donnèrent le nom de Robin, à cause d’une prétendue ressemblance avec le Robin red-breasted de la Grande-Bretagne, lequel appartient à une tout autre famille. Buffon a décrit cette Grive, sous le nom de Litorne du Canada, et les premiers Français qui se fixèrent en la Nouvelle-France lui octroyèrent le nom de Merle (qu’elle porte encore), par l’analogie de son cri bref et entrecoupé avec le Merle français, quoique sous la plupart des autres rapports elle en diffère entièrement.

Son parcours s’étend de la Louisiane à la terre du Labrador ; elle se montre en bandes en avril et en septembre, période de ses migrations annuelles, jusque sur la lisière des villes. Plusieurs couples s’établissent dans nos campagnes, mais le plus grand nombre gagne le Nord. Ils possèdent à un degré éminent la mémoire et l’affection des lieux ; si on ne les moleste, ils reviennent chaque printemps au nid qu’ils se sont une fois construit. Un couple de ces aimables oiseaux niche depuis nombre d’années dans un buisson sous nos fenêtres. Il est rare de voir, dans nos campagnes, un groupe de sapins, un verger, un vieux manoir dont les grands ormes ou les peupliers de Lombardie ne contiennent le berceau et la famille d’un couple ou plus de ces oiseaux.

« À la Baie d’Hudson, dit Sir John Richardson, les bois sont silencieux pendant la grande clarté du jour ; mais vers minuit, lorsque le soleil est près de l’horizon et que l’ombre des arbres s’allonge, le concert des Merles commence et ne finit que vers six ou sept heures du matin. Ce chant se compose d’une variété de notes fort accentuées et fort mélodieuses. »

Le cri d’appel du Merle lorsqu’il cherche sa nourriture à terre ou qu’il se pose en hochant la queue sur les clôtures, consiste en diverses exclamations qu’il répète avec emphase pwee-sht, pwee-sht, pemp, pemp, qu’il accompagne d’un claquement de bec, d’un mouvement de queue de haut en bas, et d’un léger trémoussement d’ailes.

Le Merle se bâtit un grand nid, dont la coque est composée de boue humide et de racines ; l’intérieur est garni de foin ou d’herbes fines. La fourche d’un pommier, l’angle du réduit champêtre où grimpe la vigne sauvage ou le houblon, la maîtresse branche d’un grand chêne, tels sont les lieux où il placera sans défiance son nid où cinq œufs d’un beau vert sont couvés avec une rare assiduité par la femelle et en son absence, pendant le repas, par le mâle ; l’incubation dure quatorze à quinze jours et les petits naissent couverts d’un duvet blanc et roux.

Il est si attaché à ses petits, qu’il les nourrit en captivité et qu’il vient les soigner jusque dans les appartements. Le mâle a beaucoup d’affection pour la femelle et la quitte rarement. Il se tient, quand elle couve, sur l’arbre le plus voisin et la réjouit par ses chansonnettes.

Le chant du Merle, sans égaler la mélodie de la Grive rousse, n’en est pas moins un agréable prélude au concert général que les autres chantres des bois nous préparent, à l’approche du printemps. Perché sur la plus haute branche de l’arbre qui ombrage la commune, il y fait résonner son bruyant clairon dès l’aurore, soit qu’il désire dissiper les soucis de sa compagne pendant le temps de l’incubation, soit qu’obsédé du Dieu de l’harmonie, il donne libre cours à ses transports. Loin d’être défiant comme le Merle de France, il recherche le voisinage de l’homme ; les allées du jardin, le sillon fraîchement creusé, le parterre aux fleurs, la rive du limpide ruisseau où il prend son bain matinal, voilà où d’ordinaire on le trouve après le lever du soleil. Il y recueille industrieusement en sautillant graines, insectes, vermisseaux. En état de domesticité on le nourrit au pain et au lait ; il chante et siffle en cage d’une manière admirable. L’écolier pervers ne le déniche qu’en tremblant, comme si malheur lui en adviendrait. Quelques misérables pourtant, lui tirent des coups de fusils, et exposent ensuite sa dépouille sur nos marchés. Enfin c’est un bien grand favori en Canada que le Merle.[142]

Le mâle a le bec jaune ; les côtes et le dessus de la tête noirs. Les tectrices d’un gris foncé, avec une teinte olivâtre ; les pennes des ailes noirâtres, frangées d’un gris clair ; la queue, noir brun ; les deux pennes extérieures tachetées de blanc à l’extrémité ; trois taches blanches autour de l’œil, le menton blanc, avec des taches noires, la gorge, le ventre et le dessous des ailes roux orangé, l’abdomen blanc ; le dessous de la queue semé de taches blanches. La femelle a des couleurs moins vives. Chez les jeunes, les taches foncées sur la fale prédominent ; le dos est plus noirâtre que chez les adultes. Le bec foncé d’abord, devient plus tard d’un jaune pur.

Dimensions du mâle, 10 × 14, de la femelle, 9 × 13.



LE MERLE CATBIRD — LE CHAT.[143]
(Catbird.)


« La dénomination anglo-américaine, que j’ai conservée à cet oiseau, dit Vieillot, est tirée de son cri le plus familier ; en effet, il imite le miaulement d’un jeune chat avec tant de précision qu’on s’y méprend toutes les fois qu’on l’entend. » Le Catbird possède le talent d’imiter les autres oiseaux, mais à un degré plus faible que le Moqueur de Virginie ; il fait précéder sa chansonnette de trois ou quatre miaulements. Les jeunes mâles se font entendre à la fin de l’été, mais alors leur ramage n’est qu’un gazouillement. Le printemps est la seule saison où ils déploient toute l’étendue de leur voix. Ils se tiennent dans les haies et les buissons, et ils préfèrent surtout les taillis les plus fourrés. Le Merle Catbird vit de gros insectes, de cerises, de baies, et il saisit les vers de terre de la même manière. Il porte au bout du bec la nourriture qu’il destine à ses petits ; il est solitaire et il chante caché dans l’épaisseur d’un bosquet. Il place son nid dans les mêmes endroits que le Merle, lui donne la même forme et le compose des mêmes matériaux. Il a le même mouvement de queue et le même trépignement d’ailes. Il cherche sa nourriture au pied des haies, dans les herbes, sous les feuilles tombées ; il vole à raz-de-terre, de buissons en buissons, et ne s’élève au sommet des arbres que lorsqu’il porte les fruits ou les baies dont il nourrit ses petits.

Le Catbird passe ordinairement une grande partie du jour dans les endroits tellement fourrés et garnis de broussailles, qu’on ne l’y soupçonnerait guère, s’il n’y décelait sa présence, au printemps par son chant et en toute autre saison par son cri familier : on l’approche alors de très-près, parce qu’il s’y croit à l’abri de tout danger. Il est fort matinal et commence à chanter même avant le lever du soleil. Ce Merle construit son nid dans les haies d’aubépines, dans les vignes et dans les branches basses des arbres, pourvu qu’elles soient très feuillées. Il en compose l’extérieur d’herbes grossières, de joncs, et le garnit en dedans de mousse et de petites racines chevelues.

Il pond quatre œufs bleus et montre une rare sollicitude et un courage extraordinaire dans la protection de ses jeunes. Malgré la douceur de ses mœurs, malgré son chant agréable et sa sociabilité, le Catbird est peu aimé de l’habitant des campagnes. Il est trop friand des plus belles fraises du jardin, pour vivre en paix avec le propriétaire, qui lui fait une guerre à mort, pendant la saison des fruits. Ce Merle est fort commun dans l’ouest du Canada ; il se rencontre fréquemment dans les environs de Montréal et couve même dans les épais taillis du Mont-Royal qui domine la grande cité. Il est plus rare dans le District de Québec. Il émigre l’automne, vers les États du sud, sa véritable patrie.

« Il a le bec, l’iris, le front et le sinciput noirâtres, le reste de la tête, le cou et le corps d’un gris cendré ; cette teinte se rembrunit sur les ailes et sur la poitrine, elle s’éclaircit sur la gorge et sur le ventre. Les couvertures inférieures de la queue sont rougeâtres et les pennes noires : celle-ci est un peu étagée ; les pieds sont bruns. »

Dimensions du mâle, 9 × 12.

La femelle ne diffère du mâle qu’en ce qu’elle a le sommet de la tête d’une nuance moins foncée ; les jeunes lui ressemblent.



LA GRIVE SOLITAIRE.[144]
(Hermit Thrush .)


Cette Grive n’a aucun ramage : elle jette de temps à autre le printemps un petit cri aigu. Nous ne l’avons pas remarquée dans le Bas-Canada ; elle est fort commune à l’ouest de la Province, à Hamilton, par exemple. Comme bien d’autres habitants de nos forêts, ses habitudes nous sont inconnues : espérons que le désir qui se manifeste de jour en jour de connaître la Faune de notre pays, la tirera de l’obscurité. Elle se nourrit de baies et de fruits ; on devrait la rencontrer dans les savanes et dans les endroits marécageux.

Le nid se compose d’herbes fortes, à l’extérieur, et de crin et d’herbes fines à l’intérieur : point de boue pour la coque du nid telle que les autres Grives en usent. Les œufs sont au nombre de quatre, d’un bleu pâle et verdâtre, tachetés d’olive, surtout au gros bout. Au premier abord, on prendrait cette Grive pour la Grive des bois ; mais sa taille est plus petite ; elle ne chante pas et vit solitaire comme un hermite, d’où lui vient son nom. Elle a le bec, la tête, toutes les parties supérieures et les flancs bruns olive clair ; cette couleur, mais moins foncée, borde en dehors les pennes primaires des ailes et forme des taches encore plus claires à l’extrémité des grandes couvertures ; la gorge, le devant du cou, la poitrine et le haut du ventre sont mouchetés de noirâtre sur un fond blanc ; les pieds sont bruns ; la queue légèrement fourchue ; le bec noir en dessus et à la pointe, blanc en dessous ; l’iris noir. La femelle diffère peu du mâle ; sa livrée est plus foncée.

Mâle, 7 × 10 .



LA GRIVE DE SWAINSON.
(Olive-backed Thrush .)


Cet oiseau a été mentionné par Buffon sous le nom de Grivette ; Vieillot l’a prise par erreur pour la Grive Solitaire, telle que décrite par Baird : autre preuve de la confusion qui a longtemps régné en Amérique, relativement aux Grives. Sa taille est moins forte que celle des autres, ce qui probablement engagea Linnée à la nommer Turdus Minor. Nous en avons vu une tuée dans les environs de Québec, mais cet oiseau est fort rare ici.

« Elle porte un manteau olivâtre avec une teinte verdâtre ; la poitrine, le cou et le menton d’un jaune brun pâle ; le dessous du corps blanc ; les côtés nuancés d’olive brunâtre. Les côtés du cou, et le devant de la poitrine sont ornés de taches d’un brun prononcé plus foncé que le dos ; le reste de la poitrine porte des taches olivâtres moins distinctes. Le tibia est d’un brun jaunâtre ; un grand cercle entoure l’œil. Les lores et les côtés de la tête sont nuancés d’un rouge jaunâtre. »

Longueur totale, 7 ; longueur de l’aile, 4.15 ; de la queue, 3.10 ; des tarses, 1.10." — (Baird.)

Ce qui surtout distingue cette Grive des autres espèces, c’est l’olivâtre uniforme de son manteau, surtout sur le croupion et la queue ; la gorge et la poitrine sont d’une teinte plus roussâtre que dans les autres espèces ; les taches sur la poitrine sont plus nombreuses que chez la Grive Solitaire.



LA GRIVE ROUSSE.[145]
(Brown Thrush .)


Vieillot dit que les habitants de la Virginie voulant faire une mauvaise épigramme, donnèrent à cette Grive le nom de French Mocking Bird, parce que, disaient-ils, elle ne possède qu’à demi les merveilleux talents d’imitation du Moqueur de Virginie, l’Orphée du Nouveau-Monde. Mais ceci est entièrement erroné : la Grive Rousse ne possède aucune faculté de contrefaire les oiseaux ou les animaux. Son parcours géographique s’étend à cette partie de la Province ; elle est assez commune dans le voisinage de Toronto et d’Hamilton.

Il serait à désirer que cette Grive, remarquable par la douceur, la mélodie et la variété de ses accents, se fît entendre pendant toute la belle saison ; mais ce n’est qu’au printemps qu’elle anime les bosquets, son domicile habituel. Ce n’est aussi qu’à cette époque et seulement quand elle tire de son gosier les sons les plus étendus, qu’elle se perche à la cime des arbres moyens. En tout autre temps, elle se cache au centre des buissons les plus fourrés d’où on la fait sortir difficilement ; sans doute parce qu’elle s’y croit à l’abri de tout danger, car elle s’enfuit au moindre bruit et se réfugie dans son réduit obscur, lorsqu’elle est à découvert. Cet oiseau se nourrit au printemps d’insectes et de vers de terre qu’il cherche dans les broussailles, en écartant avec son bec les herbes et les feuilles sèches, ou en grattant la terre avec ses pieds. On l’accuse, mais à tort, dit Wilson, d’endommager les plantations de maïs. En été et en automne, il vit de baies et particulièrement du fruit du cerisier à grappes. Les jeunes peuvent à peine se suffire à eux-mêmes, qu’ils se dispersent et s’isolent les uns des autres, tant la solitude a d’attrait pour cette espèce. Elle arrive dans l’ouest de la Province, à la fin d’avril et en mai, y reste pendant l’été et se retire à l’automne dans les pays méridionaux où quelques individus demeurent toute l’année. Cette Grive ayant les ailes courtes, ne doit pas voler à une grande distance ; en effet elle ne fait que voltiger de buissons en buissons, de haies en haies, avec sa longue queue étendue en éventail. Elle place son nid à une moyenne hauteur dans l’endroit le plus fourré, et elle le compose de feuilles, de racines et de tiges d’herbes. Sa ponte est de cinq œufs blancs, avec des taches couleur de rouille, plus nombreuses vers le gros bout. Les jeunes naissent couverts d’un duvet roussâtre, auquel succèdent des plumes brunes, mouchetées de jaunâtre sur les parties supérieures du corps, d’un blanc sale et tachetées de brun sur les inférieures : ces taches sont petites et un peu arrondies, tandis qu’elles sont longitudinales sur le plumage des vieux.

« L’oiseau parfait a le bec long, brun en dessus, jaunâtre en dessous ; quelques soies à la base de sa partie supérieure, un plus grand nombre sur les côtés de l’inférieure et sur les bords du menton. L’iris est jaune ; la tête, le dessus du cou, le dos, le croupion, la queue, les couvertures des ailes et le bord extrême des pennes primaires sont d’un roux nuancé de brun ; le dessous des pennes caudales est d’un gris roussâtre ; l’extrémité des moyennes et des grandes couvertures alaires, blanches, ce qui donne lieu à deux bandes transversales ; une marque d’un brun foncé est sur chaque plume immédiatement au-dessus de la dernière couleur ; la gorge et les parties protectrices ont sur un fond blanc des taches brunes et lancéolées ; les flancs et les couvertures du dessus de la queue sont roux ; les plumes des jambes grises et tachetées ; les pieds bruns.

La femelle ressemble fort au mâle. Bartram, un naturaliste des États-Unis, rapporte plusieurs anecdotes qui dénotent chez cet oiseau, une grande sagacité : il en enleva un du nid, lequel devint fort docile. Lorsqu’on lui présentait des croûtes de pain dures, il les trempait dans l’eau, et attendait tranquillement que l’action du liquide lui formât le pain en une nourriture convenable. Il devint bientôt si familier, dit-il, que je lui donnais chaque jour sa liberté ; il saisissait sur les fenêtres, les mouches et les insectes avec avidité, attrapant les guêpes dans mon jardin : une fois l’insecte pris, il le frappait contre terre et avait soin, avant de l’avaler, d’en extraire l’aiguillon. Il avait remarqué que la première guêpe qu’il avala, lui avait causé de grands tiraillements d’entrailles ; de là, la précaution qu’il employait avant de déguster son mets favori. Nous avions nous-même deux beaux oiseaux de cette espèce, qu’un ami nous avait expédiés de Port Sarnia ; ils étaient fort apprivoisés, mais fort méchants aux autres habitants de la volière : un matou sans principes les immola tous deux. Hélas ! Quel est l’amateur qui n’ait eu à enregistrer de semblables désastres !

Dimensions du mâle, 11 × 13.



LA GRIVE DES RUISSEAUX OU HOCHEQUEUE.[146]
(Water Thrush.)


Cet oiseau hiverne au Texas, dans la Floride et dans la Louisiane ; il émigre en Canada au printemps ; le territoire du nord-ouest est l’extrême limite de sa migration. Il est facile de le reconnaître au port de sa queue qu’il remue sans cesse de bas en haut et qu’il tient souvent relevée. Il faut le chercher sur le bord des ruisseaux, sa demeure habituelle, et dans les endroits ombragés et humides. Perché sur une branche qui traverse le courant, il fait entendre des accents d’une douceur exquise, d’une grande vivacité et d’une rare étendue. Son chant d’abord très haut, diminue insensiblement et devient presqu’inarticulé.

Il a le bec brun ; le dessus de la tête, du cou et du corps, les ailes et la queue d’un brun olivâtre ; une bande est coupée, près du bec, par un trait brun. La gorge, le devant du cou et la poitrine sont blanc jaunâtre ; les flancs et le ventre roussâtres ; chez la plupart des individus, toutes ces parties ont des mouchetures brunes, des taches bariolées ; les pieds d’un jaune rembruni.

Longueur totale, 6 2l12 ; envergure, 9 .

Cette Grive n’est pas abondante en Canada ; un correspondant nous écrit qu’elle se rencontre fréquemment dans le voisinage du Pont Victoria, à Montréal.



LA GRIVE COURONNÉE.[147]
(Golden-crowned Thrush.)


Cet oiseau a la taille et le bec effilé des Fauvettes sans en avoir la vivacité ou le genre de vie. Il est classé maintenant avec les Grives, avec lesquelles il a de l’analogie dans le caractère, et les mouchetures de ses parties inférieures. Ses habitudes sont celles de la Grive solitaire ; il se plaît dans les bois épais, solitaires et arrosés par des ruisseaux ; il ne se perche que sur les arbrisseaux ou sur les branches les plus basses des arbres. D’un naturel silencieux, il vit toujours isolé, si ce n’est au printemps où l’on rencontre quelquefois le mâle et la femelle ensemble. Son cri se compose de trois notes répétées rapidement, pèche, pèche, pèche, et qui dure un quart de minute à la fois. Comme il cherche sa nourriture plus volontiers à terre que sur les arbres, c’est au pied des arbrisseaux et des buissons qu’on est presque toujours certain de le trouver. Cette Grive diffère des autres par la manière de placer et de construire son nid. Elle le pose à terre sur le penchant d’un monticule exposé au midi ; le compose de feuilles sèches et d’herbes grossières ; lui donne une forme ovale et place l’entrée à l’un des deux bouts. Sa ponte est de quatre ou cinq œufs bleus et tachetés de brun. Elle nous quitte l’automne et passe son quartier d’hiver à St. Domingue, à la Jamaïque et dans les contrées voisines. À l’instar de bon nombre d’oiseaux qui nichent à terre, cette Grive a recours à une infinité de ruses, pour soustraire ses petits au danger.

L’Étourneau, « trop grand seigneur, pour élever une famille, » s’en remet souvent à cette Grive du soin de couver ses œufs et de nourrir ses jeunes : il ne saurait en effet leur choisir de nourricier plus attentif. La Grive couronnée vit de larves, d’insectes ; elle est sédentaire au Texas, dans la Floride et à la Louisiane ; assez rare dans le Bas-Canada, elle fréquente l’Ouest de la province, sans se rendre au Labrador.

« Les côtés de la tête de cette petite Grive sont d’un gris verdâtre, et le sommet d’un beau jaune orangé avec une bordure d’un noir velouté ; un trait de cette dernière couleur part de la racine du bec et s’étend sur les côtés de la gorge ; celle-ci est blanche ainsi que le devant du cou et le ventre ; la poitrine et les flancs sont d’un blanc glacé de jaunâtre, avec des taches noires longitudinales ; le dessus du cou et du corps, le bord extérieur des ailes et de la queue sont d’un olivâtre sombre ; les pieds d’un jaune rembruni ; le bec est brun. »

Longueur totale, 6 ; envergure, 9.

« La femelle ne diffère du mâle qu’en ce que sa couronne est d’un jaune moins vif et bordée d’un noir terne. Les jeunes ont le dessus de la tête d’un jaune roux, frangé de noirâtre ; le dessous du corps d’un blanc sale, grivelé de brun ; le dessus, de cette dernière couleur et moucheté de roux : ces mouchetures sont la livrée de presque toutes les Grives dans leur premier âge. »



LA GRIVE DES BOIS — LA FLÛTE.[148]
(Wood Thrush.)


Cette Grive, bien connue aux États-Unis et au Canada, sous le nom de Wood Thrush, peut, avec la Grive Rousse et l’Ortolan de riz ou Goglu, être comptée au premier rang de nos chantres ailés. « Ses chants d’amour qui descendent le matin et le soir de la cime des grands arbres, dès les premiers soleils, sont la vraie harmonie printanière des forêts. J’ai souvenance aujourd’hui, ditToussenel, comme des heures les plus roses et les mieux employées de ma première jeunesse, de celles que j’ai passées à entendre cette Grive dans les grands bois, par ces douces soirées de mai, au temps où le deuil est encore aux rameaux dépouillés des hêtres, mais où déjà la sève d’amour circule activement dans les veines de tout ce qui a vie, où de larges bouffées d’air tiède saturé de senteurs mielleuses s’exhalent par intervalles du sol et trahissent le travail souterrain du printemps. »

Presque tous nos oiseaux se taisent dès qu’ils ont des jeunes ; la Grive des bois presque seule, entre tous, continue soir et matin de faire entendre, jusqu’en août, son joli ramage, sa voix flûtée et liquide. Cette Grive diffère entièrement par ses habitudes de la Grive d’Europe renommée pour sa gourmandise et son affection pour les raisins, dont elle se gorge jusqu’à l’ivresse. La Grive Européenne vit en bande, la nôtre est un oiseau solitaire. Notre espèce place son nid sur les arbres à dix ou douze pieds de terre, et le construit à la bifurcation des grosses branches avec de petites racines, de la mousse et des herbes fines. Sa ponte est de quatre œufs bleu-blancs, sans aucune tache.

Cet oiseau se rencontre depuis la Floride jusqu’à la Baie d’Hudson. Nous lui avons laissé le nom que les paysans lui ont donné, parce qu’il exprime la nature de son chant que Wilson compare aux modulations de la flûte allemande, entrecoupées des tintillations liquides d’une clochette métallique. Il n’est pas rare d’entendre des chantres rivaux luttant d’harmonie sur des arbres voisins ; cette ravissante mélodie a l’effet de tranquilliser et d’assoupir les sens : plus on l’écoute, plus on lui trouve de charmes. Lorsque le ciel est couvert de nuages, que l’orage menace ; lorsque tous les autres musiciens de la forêt se taisent, la voix de la Flûte retentit au loin ; plus la nature est sombre, plus l’Orphée des bois devient harmonieux. La Flûte, « oiseau rêveur, recherche les voûtes des frais ombrages, le voisinage des ruisseaux, des prairies, des habitations isolées. Elle préfère à toute autre demeure, l’allée ombreuse et solitaire du parc propice aux promenades sentimentales et à la rêverie et d’où elle peut être entendue de la compagnie du château. Si le Rossignol d’Europe est l’emblème de l’harmonie solitaire et de la poésie élégiaque qui aime à gémir sur les tombes et à conter ses peines aux échos de la nuit, » la Grive des Bois est un écho oublié de la Déité antique qui présidait aux forêts. Nulle part nous n’avons trouvé son chant plus suave que dans ces fraîches retraites, qui bordent la rive altière du St. Laurent, ces grands bois, dans les environs de Québec, tels que le bois du Cap Rouge, ou bien encore Spencer Wood où l’ombrage et l’eau courante des ruisseaux Saint-Denis et Belle-Borne leur offrent sécurité et pâture. Cette espèce, par la douceur de ses accents est bien propre à réfuter une des théories ridicules de Buffon, savoir : que les oiseaux d’Amérique ne sont que les mêmes espèces d’Europe, détériorées et abâtardies par leur émigration en Amérique.

Notre Grive est-elle bien la Grive d’Europe tant estimée des Romains ? Nil melius turdo, rien de meilleur que la Grive, disait Horace. « Ce fut, selon Plutarque, Lucullus qui inventa l’art de les engraisser : il y avait aux environs de Rome des Grivières, sorte de volières sombres et étroites où l’on enfermait ces oiseaux qui y trouvaient une nourriture abondante et choisie, consistant en baies de Lentisque, de Myrte, de Lierre et surtout en une pâte de millet broyé avec des figues. Cette industrie culinaire ne s’est, dit-on, continuée, depuis la chute de l’Empire Romain, que dans quelques localités de l’île de Corse et de la Provence. »

La tête, le dessus du cou, les scapulaires et le haut du dos de cet oiseau sont d’un brun jaunâtre ;[149] cette nuance est plus prononcée vers la nuque que sur les autres parties, et borde légèrement l’extérieur des petites et des moyennes couvertures de l’aile ; celles-ci sont dans le reste d’un brun clair, de même que les pennes secondaires et l’extérieur des primaires, qui ont leur côté intérieur d’une teinte plus sombre ; le croupion et le dessus de la queue sont d’un gris rembruni ; les plumes des oreilles d’un brun foncé sur les bords, et d’un gris clair dans le milieu ; un trait, composé de points noirâtres part de la mandibule inférieure et descend sur les côtés de la gorge ; tout le dessous du corps est blanc et varié de taches brunes et noires, plus ou moins grandes, plus ou moins foncées sur les côtés et le devant du cou, sur la poitrine et les flancs ; le bec est brun et jaunâtre à la base de sa partie inférieure ; les pieds sont couleur de chair, et les pennes caudales pointues à leur extrémité. Cette forme indique l’âge avancé.

Longueur totale, 8 pouces ; envergure, 13 pouces.

La femelle est totalement pareille au mâle. Les jeunes diffèrent de l’un et de l’autre en ce qu’ils ont le dessus du corps brun avec des taches rousses, et le dessous blanchâtre avec des mouchetures plus petites et d’une teinte plus pâle.



LE MINISTRE — L’OISEAU BLEU.[150]
(Indigo Bird.)


Une riche livrée distingue ce petit oiseau (que Buffon a décrit sous le nom de « Ministre ») parmi les nombreuses familles ailées que le sud nous envoie le printemps, de ses bosquets parfumés. Jusqu’à présent, on ne l’a remarqué dans le district de Québec, que dans les grands bois, les profondes forêts ; tandis qu’il est fort commun tout autour de Montréal, et même à quelques pas de cette ville, sur la montagne ; les oiseleurs l’exposent chaque jour en vente pendant la belle saison. C’est un oiseau actif, alerte et assez bon musicien. Il choisit la plus haute branche d’un grand arbre et y gazouille pour une demi-heure sans interruption. Son ramage est une répétition de notes courtes, émises d’abord avec force et rapidité, ensuite décroissantes, comme s’il était épuisé ; puis il recommence. Ce chant se continue depuis mai jusqu’en juillet et août, temps où il cesse. Quand on le dérange de son nid, il fait entendre un seul cri, chip, d’un ton sec.

Dans le mois d’août il perd avec son chant ses couleurs vives et ne les reprend que dans le mois de mars ou avril de l’année suivante. Sous certaine incidence de lumière, le plumage de cet oiseau paraît d’un beau bleu azuré ; sous d’autres aspects, on dirait un vert éclatant et couleur de verdigris, excepté la couleur de la tête, dont le bleu foncé ne change pas.

Le nid est généralement placé dans un petit arbrisseau : il est fait d’herbes, de treffle et suspendu entre deux petites branches qui le supportent de chaque côté. Les œufs généralement au nombre de cinq, sont bleus avec une tache pourpre au gros bout.

Le plumage du mâle est d’un beau bleu, à reflets de pourpre, avec les changements produits par la lumière tel que ci-haut dit ; les ailes sont noires, frangées de bleu clair, et plus brun à leurs extrémités ; les couvertures inférieures d’un bleu clair ; les supérieures, noires bordées de bleu ; la queue noire, marquée de bleu à l’extérieur ; le bec noir en dessus, blanchâtre en dessous. Les pieds et les jambes sont noirs.

Longueur totale, 5 ; envergure, 7.

La femelle a moins de bleu ; sa livrée est plus pâle ; à la mue d’automne le mâle ressemble à la femelle. Cet oiseau est granivore aussi bien qu’insectivore ; il vit bien en volière.



TROGLODYTES.
(Wrens.)


« Les oiseaux de cette famille que quelques naturalistes confondent avec les Roitelets sous la même dénomination, en diffèrent non seulement par leurs habitudes et leur naturel, mais encore par le port de leur queue, leur corps ramassé et par tout leur ensemble. Les anciens naturalistes leur ont donné le nom de Troglodyte, qui peint leur goût pour les petites cavernes, les trous de muraille, et généralement tous les endroits obscurs, tandis que les Roitelets ne se plaisent que dans les lieux découverts, se tiennent sur les arbres, y nichent et s’y nourrissent. Les Troglodytes se montrent jusque dans les villes à l’ouest de la province ; un bon nombre restent toute l’année dans les villages du Haut Canada, partagent la demeure du laboureur, et confient souvent leur progéniture au chaume qui couvre son toit.

« Ainsi que les Roitelets, les Troglodytes ne vivent que d’insectes, mais ils leur donnent la chasse d’une autre manière et en d’autres lieux ; ils les cherchent dans les piles de bois, les tas de branches mortes, sous les toits, au pied des haies et des buissons, qu’ils parcourent gaiement en sautillant sans cesse et en faisant entendre leur joli ramage. Des individus plus sauvages se retirent pendant l’été dans les forêts, et cachent leur nid sous une racine, sous le revers d’un fossé, dans un trou d’arbre ou de rocher ; tous lui donnent une forme presque ronde et pratiquent l’entrée sur le côté. Leur ponte est de six à huit œufs, et ils en font deux par an sous les zones tempérées. Ces caractères ne conviennent pas au Troglodyte des marais, qui se rapproche des Grimpereaux.

« Les Troglodytes sont d’un naturel solitaire, et ne se tiennent point en troupes en quelque saison que ce soit. Les petits s’isolent dès qu’ils n’ont plus besoin des soins de leur père et mère ; mais ils se réunissent quelquefois en automne pour passer la nuit dans un trou et se garantir réciproquement des atteintes du froid ; les Troglodytes émigrent l’hiver vers le sud. »


LE TROGLODYTE ÆDON.[151]
(House-Wren.)


Le Troglodyte ædon est une espèce plus répandue à l’ouest qu’à l’est de la province. Il n’est jamais en peine pour placer son nid ; il bâtit partout ; l’angle de la grange, le vieux cerisier, la petite boîte réservée aux Hirondelles, tout lui va ; il ne refuse aucun réduit dans le voisinage de l’homme. « La[152] poche entr’ouverte d’un habit accroché au dehors d’une fenêtre, ayant convenu à un Troglodyte pour placer le berceau de ses petits, il le construisit avec une telle activité, qu’en deux jours il le porta à sa perfection. »

Des filamens de racine, de la mousse, des plumes et des herbes fines, tels sont les matériaux que cette espèce emploie sans art et qu’elle entasse sans ordre, ainsi que la plupart de celles qui nichent dans des trous ; sa première ponte est ordinairement de six à huit œufs blancs avec des taches rougeâtres ; la seconde est moins nombreuse ; elle en fait une à son arrivée au mois de mai, et l’autre en juillet.

Ce Troglodyte a les chats en abomination, peut-être parce qu’il connaît les embûches mortelles que Minette lui tend, lorsqu’il est occupé à explorer les gadelliers et les groseilliers du jardin, à la recherche d’insectes. Un ami du Troglodyte a dit avec assez de vraisemblance, que l’horticulteur qui réussirait à rassembler dans son jardin quinze couples de Troglodytes, exterminerait entièrement les insectes qui dévorent ses légumes ; la difficulté serait de les réunir.

Le Troglodyte ædon a le bec brun en dessus, d’une nuance plus claire en dessous et long de sept lignes ; le dessus de la tête, du cou et du corps d’un brun obscur, rayé transversalement de noir ; les couvertures supérieures et les pennes des ailes traversées de gris et de noir sur un fond brun ; les pennes de la queue et les plumes qui la recouvrent en dessus, coupées en travers de petites zones noires et grises ; la gorge et le milieu du ventre gris ; le dessous du corps de la même teinte, avec des lignes transversales d’un brun noirâtre ; les couvertures inférieures de la queue d’un gris blanc, rayé irrégulièrement de noir ; les pieds de couleur de corne. Longueur totale, 4 , envergure, 5 .

La femelle ne diffère du mâle qu’en ce que ses couleurs sont plus ternes et que sa queue est moins longue ; les jeunes leur ressemblent.



LE TROGLODYTE D’HIVER.[153]
(Winter Wren.)


Cet intéressant voyageur séjourne au milieu de nous en octobre et hiverne même dans l’ouest de la province. Il ressemble plus par sa taille, son chant et sa livrée au Troglodyte européen, qu’aucune autre espèce que nous ayons. Il recherche les rives des ruisseaux, les vieilles racines, les broussailles et les joncs, dans les endroits marécageux ; il voltigera même autour de la demeure du fermier, s’aventurera dans les crevasses de la pile de fagots ; à ses allures peu s’en faut qu’on ne le prenne pour une souris. La queue presque perpendiculaire, perché sur un point élevé, il chantera avec beaucoup de vivacité. On le voit dans les cours et les jardins avoisinant les villes. Il faut bien se garder de le confondre avec le Troglodyte des roseaux, décrit par Vieillot, dont les habitudes sont tout-à-fait différentes. Wilson paraît croire que le Troglodyte d’hiver va couver encore plus au nord que la Baie d’Hudson.

Le mâle a les couvertures supérieures d’un brun foncé, croisées de noir à l’exception du haut de la tête et du cou où il n’y a pas de noir ; les taches noires sur le dos se terminent en petits points blanc sale ; le premier rang des couvertures alaires est aussi marqué de points blancs à l’extrémité du noir ; les primaires sont croisées de bandes noires et couleur de crème ; l’extrémité des ailes brunâtre ; la poitrine, une ligne au-dessus des yeux, les côtés du cou, les auriculaires d’un blanc sale avec des petites lignes drab ou couleur de terre ; la queue est fort courte et se compose de douze plumes ; la penne extérieure de chaque côté un quart de pouce plus courte, le reste s’allongeant graduellement jusqu’au milieu de la queue ; les jambes et les pieds robustes et couleur de terre clair ; le bec droit, menu, long d’un demi-pouce, d’un brun foncé en dessus, blanchâtre en dessous ; l’œil couleur de noisette clair. Il se nourrit des insectes et des larves qui fréquentent les localités humides, la racine des petits arbres et les tas de bois. Il y a encore beaucoup à connaître sur ce Troglodyte.

Longueur, 3 , envergure, 6 .



LE TROGLODYTE DES MARAIS.[154]
(Marsh Wren.)


Ce Troglodyte fréquente presqu’entièrement les rives des ruisseaux : les roseaux qui croissent sur leurs bords, lui fournissent une pâture abondante qui consiste en insectes ailés et en une espèce de sauterelle verte qui y séjourne. Il ne chante pas. Ce Troglodyte se construit un nid, d’une sculpture vraiment merveilleuse. Il se compose de vase et de joncs, bien entrelacés ensemble et de la forme d’un coco. Un petit trou vers le milieu sert de vestibule et d’entrée ; ce trou est surmonté d’une espèce d’abat-vent contre la pluie ; le dedans est tapissé de foin et de plumes. Lorsque ce nid a subi l’action du soleil, il est à l’épreuve de toutes les températures ; ce berceau suspendu est solidement lié au haut des joncs, au-dessus du niveau des plus hautes eaux. Les œufs sont au nombre de six, d’un jaune foncé, très petits. Au premier abord, on prendrait ce Troglodyte pour le Troglodyte ædon ou le Troglodyte d’hiver, mais il ne va jamais avec ces derniers, cet oiseau disparaît en août et en septembre.

Ce Troglodyte a toutes les couvertures supérieures d’un brun foncé, excepté le haut de la tête, le derrière du cou et le milieu du dos qui sont noirs avec des stries blanches sur le cou et le dos ; la queue est courte, arrondie et barrée de noir ; les ailes légèrement barrées ; une large bande de blanc passe par dessus l’œil jusqu’à la moitié du cou ; les côtés du cou sont aussi maculés d’un brun clair sur un fond blanchâtre ; toutes les couvertures inférieures d’un blanc argentin, excepté le dessous de la queue qui a une teinte brune ; les pieds sont d’un brun clair ; la griffe de derrière, grande, semi-circulaire et fort aiguë ; le bec crochu ; les narines proéminentes ; la langue étroite, se terminant en une pointe cornée ; l’œil couleur de noisette. Longueur totale, 5, envergure, 6 .

Le plumage de la femelle ressemble fort à celui du mâle. On verra par cette description qu’il a beaucoup des caractères des Grimpereaux.



L’ALOUETTE PIPI.[155]
(American Tit-Lark.)


Cette espèce est abondante dans les États voisins : au printemps, elle se rend en Canada et même jusque dans les pays du Nord où la ponte a lieu.

L’alouette Pipi a un vol onduleux et aisé : ses évolutions dans la plaine liquide sont fort gracieuses. Après avoir bien inspecté les localités elle se posera à terre et courra sur le sol, comme en[sic] autres espèces d’Alouettes ; mais elle prend en mangeant l’attitude des Grives ; elle se perchera aussi sur les clôtures et courra le long : en ce, elle diffère des habitudes des Alouettes. Dans les champs labourés, cet oiseau se nourrit d’insectes et de vermisseaux ; il a aussi pour habitude de côtoyer les rivières, et de ramasser sur les bords les insectes et les mollusques qui s’y cachent ; pendant tout ce temps, sa queue se remue très vite. Si le chasseur tire dans la bande, pour peu qu’il se cache, ces Alouettes, après s’être élevées bien haut dans les airs reviennent au même endroit. L’Alouette Pipi attrape les mouches avec beaucoup de prestesse. Elle aime le voisinage des animaux de fermes ; Audubon dit qu’elle couve au Labrador et dans les pays du Nord.

Chez cette espèce, le bec est d’un brun noir ; les pieds et les griffes d’un brun foncé, nuancé de vert ; l’iris brun ; les parties supérieures, brun olive nuancé de gris ; la gorge et une ligne au-dessus de l’œil, brun-blanc les rémiges d’un noir brun frangées à l’extérieur de blanchâtre ; la queue de même ; la penne extérieure, à demi blanche ; la seconde, blanche à l’extrémité ; les parties inférieures d’un roux blanc ; les côtés du cou et de la poitrine tachetés longitudinalement d’un brun foncé.

La femelle est moindre de taille que le mâle ; son costume est plus pâle et le brun prédomine davantage sur son manteau.

Longueur totale, 6  ; envergure, 10 .

Cet oiseau a été vu aux environs de Québec.


FAUVETTES.
(Warblers.)


« Taille élégante, mouvements vifs et légers, joli ramage, naturel gai, telles sont les qualités aimables que la nature a prodiguées à presque tous les oiseaux de cette nombreuse famille. Si les Fauvettes de l’Amérique n’ont pas un chant aussi flatteur, des accents aussi variés, que celles d’Europe, elles en sont dédommagées par des couleurs plus vives, plus brillantes. Le vert, le jaune, le noir et le bleu, agréablement fondus ou opposés avec une belle entente, servent de parure au plus grand nombre.

« Les unes vivent solitaires dans les bois ; d’autres ne se plaisent que dans les bosquets ; plusieurs préfèrent les vergers et les jardins ; quelques-unes fixent leur résidence habituelle dans les buissons arrosés par un petit courant d’eau vive ; d’autres, enfin, se cachent dans les roseaux qui croissent dans les marais. Elles animent leur domicile par leur pétulance, leurs jeux, leurs petits combats et la variété de leurs chansons amoureuses. Elles nichent sur des arbrisseaux ou dans les broussailles. Deux couvées de quatre ou cinq œufs chacune sont ordinairement le fruit de leur fécondité annuelle. Le mâle et la femelle travaillent à la construction du nid ; le premier partage les soins de l’incubation, depuis midi, environ, jusqu’à trois ou quatre heures du soir, et sa compagne, le reste du jour et pendant la nuit. Tous les deux s’empressent de fournir une abondante nourriture à leurs petits, qui, dans le plus grand nombre des espèces, naissent privés de ce léger duvet, premier vêtement de la plupart des autres oiseaux. Le père et la mère portent toujours au bout du bec la nourriture destinée à leur jeune famille ; mais si on leur donne de l’inquiétude, ils la font descendre à l’entrée de l’œsophage, afin qu’elle n’indique pas la proximité du nid, et ils la ramènent plus tard à l’extrémité des mandibules pour la distribuer à leurs petits. Toutes les Fauvettes de l’Amérique septentrionale sont entomophages. Elles vivent de chenilles, surtout de celles qui ne sont pas velues, de nymphes et de mouches ; elles les cherchent sur des arbres, sur les herbes, sur les légumes, dans les buissons et quelquefois à terre. Quelques-unes joignent à ces aliments les baies molles et la pulpe des fruits tendres. Lorsqu’elles ont saisi un insecte quelconque, elles pressent sa tête avec leur bec, le secouent vivement ou le frappent avec violence contre un corps dur, afin de le tuer ; car elles ne le mangent jamais s’il n’est blessé à mort : cette manière de se nourrir les distingue des Moucherolles qui avalent leur proie telle qu’ils la prennent. Ces différentes pâtures, les seules qui soient propres à ces oiseaux, ne se trouvant pas en hiver dans les contrées que la plupart habitent pendant l’été, ils quittent ce domicile à l’automne, pour se rendre sous les tropiques, où elles sont alors en abondance. Les Fauvettes ne font pas toutes leurs courses périodiques de la même manière ; les unes se tiennent en troupes nombreuses, d’autres par famille, et quelques-unes séparément. Elles reviennent avec les beaux jours dans leur pays natal et s’apparient dès leur arrivée. Chaque couple se rend alors le maître d’un petit canton, où il ne souffre aucun oiseau de sa race. Est-ce la jalousie, ou le besoin de trouver près du nid la quantité d’aliments nécessaires à ses petits, qui les porte à s’isoler de cette sorte ? Peut-être est-ce l’un et l’autre ; mais il est certain que ce besoin y contribue pour beaucoup, car, dans les lieux cultivés, où les insectes sont toujours plus nombreux qu’ailleurs, les couples sont plus rapprochés, et c’est le contraire dans les endroits où cette pâture est rare. Cependant ce canton, qui est exclusif pour les individus de la même espèce, ne l’est pas pour les autres, quoique entomophages comme eux. »


LA FAUVETTE RAYÉE.[156]
(Blackpoll Warbler.)


Cette Fauvette arrive en mai. Espèce peu nombreuse, elle se tient au haut des plus grands arbres, attrapant au vol les insectes, sa nourriture ; son chant est bien faibe ; elle couve et repart en août.

« Trois couleurs règnent sur le plumage du mâle, le noir, le blanc et le gris ; la première couvre la tête et est indiquée par des raies longitudinales sur le cou, le manteau et sur les côtés du corps ; elle domine aussi sur une partie des couvertures alaires et tend au brun sur l’autre, sur les pennes et sur celles de la queue ; la deuxième occupe les joues, le dessus du cou, le milieu de la gorge, de la poitrine et du ventre ; elle termine les petites et les moyennes couvertures alaires, les pennes secondaires, de même que plusieurs pennes caudales, mais seulement en dedans ; la troisième entoure les plumes scapulaires, celles du haut de l’aile ; elle est aussi répandue sur le manteau et le croupion ; le bec est noir en dessus et jaunâtre en dessous ; les pieds sont d’un brun clair. »

Longueur totale, 5 pouces ; envergure, 8 .

La femelle est fort ressemblante au mâle.

La Fauvette Rayée se rencontre surtout sur les confins Est de la Province.



LA FAUVETTE MITRÉE.[157]
(Hooded Warbler.)


Cette espèce se rencontre de temps à autre en Canada ; sa véritable patrie paraît être les Carolines et la Louisiane.

« Elle adore les terrains bas, couverts d’impénétrables buissons où pour elle, la vie s’écoule en voltigeant à la recherche d’insectes et en faisant entendre trois notes fort gaies, twee, twee, twit-chee. Elle se construit dans la fourche d’un buisson un fort joli nid, de mousse, de filasse, de crins et de plumes ; puis elle pond cinq œufs d’un blanc gris, tachetés de roux au gros bout.

« La couleur noire, qui couvre l’occiput et la nuque du mâle, remonte en devant jusque sous le bec, descend en plastron arrondi sur le haut de la poitrine, et sert de bordure au jaune brillant qui pare le sinciput et les côtés de la tête. Cette dernière teinte domine aussi sur la poitrine, le ventre et les parties postérieures, à l’exception des flancs qui sont d’un vert-olive foncé, ainsi que tout le dessus du corps ; ce même vert, mais plus clair, borde en dehors les couvertures supérieures des ailes, leurs pennes et celles de la queue ; le bec et les pieds sont noirs. »

Longueur totale, 5 pouces ; envergure, 8 pouces.

La femelle a le dos et les épaules olivâtres ; les pennes des ailes frangées de cendré ; la gorge et les parties inférieures, d’un jaune pâle ; du reste elle ressemble entièrement au mâle.

Elle est plus commune dans l’ouest de la Province.



LA FAUVETTE COURONNÉE.[158]
(Yellow-rumped Warbler.)


« L’âge et le sexe introduisent d’importantes différences dans le plumage des oiseaux de cette espèce. Les femelles ont des couleurs moins vives que les mâles, et les jeunes les ont ternes et rembrunies. L’adulte diffère du vieux par un vêtement moins brillant. Les couleurs des mâles deviennent au printemps plus belles et plus pures et perdent à l’automne une grande partie de leur éclat : ceux-ci, vieux ou adultes ne diffèrent guère alors de leurs compagnes. Ils passent l’hiver sous la zone torride et se répandent en Canada le printemps et l’automne ; ils couvent dans les environs d’Hamilton et de Toronto.

« Le mâle a le front gris et marqué de noir ; ces deux couleurs servent de bordures à l’espèce de couronne jaune qui est sur le sommet de sa tête ; les sourcils sont blancs, ainsi qu’un petit trait situé au-dessous de l’œil ; la bande noire qui couvre les oreilles, s’étend sur les joues et se prolonge jusqu’au bec ; le croupion est jaune, de même que deux taches placées sur chaque côté de la poitrine ; le gris qui règne sur le dessus du cou, est varié de noir sur le dos et sur la partie antérieure de l’aile ; les couvertures supérieures sont noires, bordées et terminées en blanc ; la couleur noire domine encore sur le devant du cou et sur les pennes alaires et caudales dont les barbes extérieures sont grises ; quelques pennes secondaires sont en dehors d’un gris blanc ; les trois premières pennes latérales de la queue ont une grande tache blanche à l’intérieur et en dessous vers leur extrémité ; l’origine de la gorge et le dessous du corps sont d’un blanc pur, parsemés de grandes taches noires sur la poitrine et les flancs ; on voit encore ces mêmes taches sur le fond gris des couvertures supérieures de la queue ; le bec et les pieds sont noirs. Dimensions, 5 × 8 .

« La femelle a une bande noire étroite sur les côtés de la tête ; du gris brun varié de noirâtre sur les parties supérieures ; les taches des flancs moins grandes et moins prononcées que celles du mâle ; enfin, un jaune moins étendu et moins brillant sur la tête, les côtés de la poitrine et le croupion.

« L’oiseau dans son premier âge est d’un gris brun sur toutes les parties supérieures ; d’un blanc sale varié de brun sombre sur les inférieures, et il n’a pas de taches jaunes sur les côtés de la poitrine et sur la tête. ». Cet oiseau se rencontre autour de Québec.


LA FAUVETTE BLEUÂTRE.[159]
(Caerulean Warbler.)


Cette jolie petite Fauvette se plaît au bord des ruisseaux ou dans les endroits marécageux. Pendant certaines saisons, dit M. McElraith, elle est assez nombreuse autour de Hamilton ; elle est encore à se faire connaître dans le Canada Est.

« Elle a le tour du bec et des yeux, les joues, la gorge et les côtés de la poitrine d’un beau noir ; le dessus de la tête et du cou, le dos, le croupion, le bord des couvertures alaires d’un gris bleu un peu mélangé de brun ; la queue du même gris en dessus, noirâtre en dessous, blanche à la base et à l’extrémité intérieure de ses six premières pennes latérales. Le reste du dessous du corps est de cette dernière couleur, ainsi qu’une partie des pennes primaires qui sont bordées de vert en dehors et noirâtres en dedans ; le bec est noir ; les pieds sont brunâtres. »

Longueur totale, 4 , envergure, 8.

Le vêtement qu’elles portent à l’arrière-saison diffère en ce que les couleurs ont moins d’éclat et sont moins pures. Cette Fauvette ne chante pas.



LA FAUVETTE DES PINS.[160]
(Pine Creeping Warbler.)


Cet oiseau, assez commun en Canada pendant l’été, se suspend à l’extrémité des branches et se cramponne sur le tronc des arbres pour donner la chasse aux petits insectes ; en hiver il se retire dans la Caroline où les bois de cèdres et de pins continuent d’avoir une grande attraction pour lui.

« Le mâle a la tête, la gorge et tout le dessous du corps d’un jaune éclatant, et très foncé sur la première partie ; un trait noir sur chaque côté de la tête ; le dessus du cou et du corps d’un jaune tirant sur l’olive ; les ailes et la queue d’un gris bleuâtre ; l’extrémité des couvertures alaires blanches, ce qui donne lieu à deux bandes transversales sur chaque aile ; cette couleur domine aussi sur les barbes internes des huit pennes les plus extérieures de la queue et sur les couvertures inférieures ; le bec est noir, et les pieds sont bruns.

« Ils se nourrissent des bourgeons de pin et d’insectes. Ils lient leur nid à une branche horizontale ; ce nid est construit d’écorce, de bois carié, de ceps de vigne ; l’intérieur est quelquefois doublé avec la dépouille d’un nid de guêpes et de feuilles de pin. Les œufs sont au nombre de quatre, blancs, tachetés de brun vers le gros bout. Ces oiseaux voyagent par bandes de vingt à trente : on les reconnaît facilement à leur manière de s’élever de terre et de se poser sur la cime des arbres. »

Longueur totale, 5 pouces ; envergure, 8 pouces.



LA FAUVETTE TRICHAS.[161]
(Maryland Yellowthroat.)


« De toutes les Fauvettes, celle-ci est la plus commune et la plus répandue dans l’Amérique septentrionale ; on la trouve à la Louisiane, au Canada et à la Nouvelle-Écosse. Au mois de mai, elle fréquente les jardins et les vergers, mais elle y reste peu de jours : elle se hâte de se rendre dans les taillis arrosés par des ruisseaux, sa demeure favorite pendant l’été. Cet oiseau, aussi vif, aussi gai que la Fauvette Grise, a la voix plus agréable et ses accents sont plus variés. Comme celle-ci, elle s’élève droit en chantant au-dessus d’un buisson, pirouette en l’air et descendant la tête en bas, elle termine sa chansonnette sous la feuillée. C’est la plus volage, la plus pétulante des Fauvettes de l’Amérique : toujours en mouvement, elle parcourt sans cesse son petit canton, furète dans tous les halliers, en sort, y rentre à chaque instant, et semble ne pas connaître de repos.

« Cette espèce construit son nid dans les broussailles ou sur un petit arbrisseau, l’arrondit avec des herbes fines et un peu de mousse. Elle y dépose quatre à cinq œufs blancs, pointillés et tachetés de noir. Deux couvées par an sont le résultat de ses amours : la première a lieu peu de temps après son arrivée et la seconde en juillet. Dès que les petits sont en état de suffire à leurs besoins, tous, vieux et jeunes s’acheminent vers le sud, où ils passent l’hiver.

« Le bandeau noir que le mâle porte sur le front enveloppe l’œil, couvre les joues et descend sur les côtés de la gorge ; ce bandeau est bordé en dessus d’un gris bleuâtre qui s’étend sur le sommet de la tête et les côtés du cou (des individus ont cette bordure de couleur blanche ou d’un gris blanc), l’occiput et le manteau sont d’un vert-olive, plus foncé sur les pennes des ailes et de la queue, et plus clair sur leurs barbes extérieures ; le dessous des pennes caudales est gris-jaunâtre ; le beau jaune qui couvre la gorge et la poitrine, se dégrade sur le ventre, et reparaît, mais plus clair, sur les couvertures inférieures de la queue et vers le pli de l’aile ; le bec est noir, et la queue arrondie à son extrémité ; les pieds sont jaunâtres.

« Tel est le mâle sous son plumage parfait ; mais à l’automne il est privé de son demi-masque et du liséré gris, ou plutôt ce masque et ses bords sont cachés sous la teinte verdâtre qui est à l’extrémité des plumes ; en outre, sa gorge et sa poitrine sont d’un jaune moins éclatant. Ce vêtement est aussi celui des jeunes mâles après leur première mue. Avant cette époque, leur robe a de l’analogie avec celle de leur mère ; ils en diffèrent seulement en ce qu’ils ont le bas de la poitrine et les parties postérieures jusqu’aux couvertures du dessous de la queue roussâtres, et les pennes primaires bordées de gris clair. Dimensions du mâle, 4 × 6 .

« La femelle à la tête et le dessus du corps d’un brun-verdâtre, foncé sur le sinciput, les couvertures des ailes, les pennes et celles de la queue, et clair à l’extérieur de ces dernières ; la gorge, le haut de la poitrine et les couvertures inférieures de la queue d’un jaune pâle ; le ventre et le bas ventre d’un blanc-jaunâtre ; le bec brun, un peu plus sombre en dessus qu’en dessous ; les pieds d’un brun-jaunâtre, et la taille du mâle[sic]. »



LA FAUVETTE À TÊTE ROUGE.[162]
(Red-headed Warbler.)


« Le mâle se distingue de la femelle par le beau rouge qui décore sa tête ; le dessus du cou et du corps est vert olive, et le dessous d’un jaune éclatant, parsemé de taches rouges sur le bas de la gorge, sur la poitrine et le ventre ; ces taches s’étendent le long de la tige des plumes ; les grandes pennes des ailes sont noirâtres, les moyennes brunes, ainsi que les couvertures supérieures : toutes ont leur extérieur jaune ; les pennes de la queue sont brunes sur le milieu et jaunes sur les bords ; mais cette dernière teinte s’étend beaucoup plus du côté interne ; le bec est noir, et les pieds sont couleur de chair foncé. » Dimensions, 4 × 8 .

Cette espèce est assez nombreuse dans l’ouest de la Province l’automne et rare le printemps.


LA FAUVETTE À CRAVATE NOIRE.[163]
(Black-throated Green Warbler.)


Cette espèce se montre le printemps, dans la partie méridionale du Canada, et passe l’été dans des contrées plus septentrionales. Elle fréquente le sommet des grands arbres forestiers, à la recherche de larves et d’insectes parasites. Elle fait entendre quelques accents gais et possède un caractère allègre et peu ami du repos. On la voit rarement l’automne ; soit qu’elle se cache sous le feuillage, soit qu’elle n’y trouve plus sa nourriture accoutumée.

« Le mâle a le sommet de la tête d’un olive-verdâtre ; les côtés et ceux du cou d’un jaune brillant, un peu plus foncé sur les plumes qui recouvrent les oreilles ; le dessus du cou, le dos, le croupion de même vert que la tête, ainsi que les plus petites couvertures des ailes ; les autres d’un cendré foncé, bordées et terminées de blanc ; les pennes d’un cendré obscur, et les secondaires frangées de blanchâtre ; celles de la queue de la même teinte en dessus, et les six latérales les plus éloignées des intermédiaires, blanches en dedans vers les deux tiers de leur longueur : la plaque noire qui couvre la gorge, se divise pour s’étendre sur les côtés de l’estomac et du ventre ; la poitrine est d’un jaune clair ; cette teinte se dégrade ensuite, et passe insensiblement au blanc sur les parties postérieures ; le bec est noir ; les pieds sont bruns. »

Longueur totale, 4 pouces ; envergure, 7 pouces.

« La femelle a des couleurs plus claires et n’a point de plaque noire sur la gorge. » Encore une espèce de l’ouest du Canada.


LA FAUVETTE À TÊTE CENDRÉE.[164]
(Black and Yellow Warbler.)


« Cette Fauvette qui traverse en hâte les contrées du centre des États-Unis, pour aller nicher à la Baie-d’Hudson, où elle arrive à la fin de mai, voyage au printemps avec les Fauvettes couronnées et à tête jaune. Ainsi que chez les autres espèces, le mâle se tait alors ; mais dès qu’il est arrivé dans son pays natal, il fait entendre une voix perçante, surtout lorsqu’il pleut et que la pluie dure. Il place son nid dans les fossés, le compose à l’extérieur d’herbes sèches et de plumes en dedans. Sa ponte est de quatre œufs d’un blanc sale, tachetés de gris-brun. »

Cette Fauvette a été vue dans les environs de Québec.

« La tête de cet oiseau est en dessus d’un gris cendré, bordé par une bande noire, qui du front s’étend sur les côtés et se perd à l’occiput ; une tache blanche est à l’angle extérieur de l’œil ; l’iris est noirâtre ; les paupières sont blanches ; le dessus du cou, le dos et les couvertures supérieures de la queue d’un brun vert, tacheté de noir ; le croupion est jaune ; la partie antérieure de l’aile, grise et variée de noir ; les moyennes et les grandes couvertures sont des mêmes teintes à l’origine, et blanches dans le reste de leur longueur ; les pennes noirâtres et bordées de gris ; la queue a ses plumes intermédiaires totalement noires ; les autres sont blanches dans le milieu. Le beau jaune, qui brille sur la gorge et sur toutes les parties inférieures jusqu’au bas-ventre, est tacheté de noir sur le devant du cou, sur la poitrine et sur les flancs ; les plumes dessous la queue sont blanches ; le bec et les pieds noirâtres. »

Longueur totale, 4  ; envergure, 9.

La tête de la femelle est cendrée partout où le mâle a du noir et du blanc ; du reste elle lui ressemble.


LA FAUVETTE JAUNE — L’OISEAU JAUNE.[165]
(Yellow Warbler.)


De toutes les espèces de Fauvettes, celle-ci est la plus répandue en Amérique. Elle niche dans divers climats, sous la ligne, sous les tropiques, au Labrador, dans la Pennsylvanie, en Canada ; partout enfin on rencontre l’oiseau jaune, comme l’appellent les enfants. Cette Fauvette arrive au Canada en mai et s’en va avec ses petits dès que la belle saison est finie. Son ramage ne manque pas d’agréments, quoique sa chansonnette soit courte et peu variée.

Toujours en mouvement, on la reconnaît à sa pétulance et à son agilité ; elle vole sans cesse de branche en branche, d’arbre en arbre, se joue souvent à leur sommet, et voltige rarement de buissons en buissons, à moins qu’ils ne soient d’une certaine hauteur. Elle construit son nid dans un gadellier touffu ou dans une de ces épaisses haies de lilas si communes dans nos jardins : elle le place à quatre ou cinq pieds de terre et le compose d’herbes sèches, de filamens, de petites racines ; la ponte est de quatre ou cinq œufs blancs et tachetés de brun verdâtre. Une seule couvée est le fruit de leurs amours dans nos climats ; elles en font davantage dans le sud.

« Le beau jaune qui couvre la tête, la gorge et toutes les parties supérieures, est tacheté de rougeâtre sur le devant du cou, sur la poitrine et sur le ventre ; il prend une nuance verte sur l’occiput et le dessus du cou, se change en vert-olive clair sur le dos, sur le croupion et sur la partie antérieure des ailes, reparaît avec le même éclat à l’extérieur des moyennes et des grandes couvertures des pennes alaires, qui sont brunes à l’extérieur ; les couvertures inférieures de la queue sont jaunes, de même que le côté interne et le dessous de toutes les pennes latérales ; le bec et l’iris sont noirâtres ; les pieds, couleur de corne. »

Longueur totale, 4  ; envergure, 8.

Les couleurs de la femelle sont moins vives.

« L’adulte mâle diffère du vieux, en ce qu’il a le dessus de la tête d’un vert-olive ; du blanc-jaunâtre sur les côtés et sur la gorge ; du jaune pâle sur la poitrine et le ventre ; du brun à l’intérieur des couvertures et des pennes alaires ; de l’olivâtre à l’extérieur ; du jaune terne au-dessous des pennes caudales ; enfin, le bec et les pieds rembrunis.

« Le jeune a dans son premier âge, la gorge blanche ; les parties supérieures vertes et mélangées de gris. »

La femelle emploie plusieurs subterfuges pour éloigner l’ennemi de son nid : elle traîne l’aile, s’abat à terre, hérisse ses plumes et semble blessée à mort.



LA FAUVETTE BLACKBURNIAN.[166]
(Blackburnian Warbler.)


Cette Fauvette, assez rare aux États-Unis, se montre régulièrement tous les printemps à l’ouest de la province, et a été remarquée dans les environs de Hamilton, par M. McElraith, naturaliste de cette ville. C’est un oiseau solitaire.

« Les petits buissons, les broussailles qui croissent dans les marais et sur leurs bords, sont les endroits où elle se cache alors, et où elle trouve les insectes dont elle se nourrit ; elle les cherche aussi, mais moins souvent, à terre et dans les herbes. On ne connaît pas son pays natal, ni les contrées qu’elle parcourt à l’automne avant de retourner dans le sud ; car elle ne fréquente point alors celles où elle se trouve au printemps. Elle tire son nom d’un amateur anglais du nom de Blackburn, qui résidait à New-York, et qui paraît l’avoir le premier signalé aux naturalistes des États-Unis.

« Ce bel oiseau a trois bandes longitudinales sur le sommet de la tête, celle du milieu est jaune, et les autres qui lui servent de bordure sont d’un beau noir. Cette dernière couleur couvre l’occiput, la nuque, le dos, le croupion, les plumes scapulaires, les petites couvertures des ailes, les pennes et les six intermédiaires de la queue ; elle forme aussi sur chaque côté de la tête une petite bande qui part du bec, passe à travers l’œil, et qui est surmontée d’un trait jaune ; les six pennes les plus extérieures de la queue sont blanches et frangées de gris en dehors ; la paire qui leur succède n’est blanche qu’en dessous ; cette couleur domine aussi sur les couvertures des ailes, sur les barbes extérieures des pennes secondaires, sur le bas-ventre et les plumes du dessous de la queue ; le jaune orangé qui brille sur la gorge, ainsi que sur le devant et sur les côtés du cou, est interrompu par une raie noire, laquelle descend des joues à l’insertion de l’aile ; ce bel orangé se dégrade insensiblement sur la poitrine, sur le ventre et est parsemé de taches noires sur les côtés ; le bec et les pieds sont de cette dernière couleur. »

Longueur totale, 4 , envergure, 7 .



LA FAUVETTE CHRYSOPTÈRE.[167]
(Golden-winged Swamp Warbler.)


Voilà encore un des individus de la grande tribu ailée, qui chaque printemps quitte les bocages odoriférants du sud, pour aller déposer ses œufs dans le nord du continent. M. McElraith n’a vu qu’une seule de ces Fauvettes, dans les environs d’Hamilton, et nous ne croyons pas qu’elle se montre dans le Bas-Canada.

« Elle a le bec, la gorge et le devant du cou noirs ; une raie de même couleur et bordée de blanc s’étend sur les côtés de la tête, passe à travers l’œil et se perd sur les tempes ; le front et le sinciput sont d’un jaune brillant ; la poitrine, le ventre, les couvertures inférieures de la queue et des ailes d’un beau blanc ; l’occiput, le dessus du cou et du corps d’un gris bleuâtre ; les pennes des ailes d’une nuance plus foncée ; celle de la queue de la même teinte en dessus, d’un cendré clair en dessous, avec des taches blanches à l’intérieur de plusieurs latérales ; les petites couvertures des ailes pareilles au dos et terminées de jaune, les autres d’un jaune doré ; les pennes secondaires bordées de jaunâtre, et les pieds noirâtres. »

Longueur totale, 5 , envergure, 7 .



LA FAUVETTE À COLLIER.[168]
(Blue Yellow-backed Wood Warbler.)


Cette espèce est répandue pendant l’été depuis la Louisiane jusqu’au Canada. Elle passe l’hiver sous les tropiques ; elle est assez commune au Haut Canada. On la remarque voltigeant dans la cime des plus hauts arbres de la forêt, en quête d’insectes et de moustiques. Elle jette de temps à autre un petit cri semblable à celui d’une sauterelle, que l’on entend à peine du pied des arbres.

« Les couleurs de ces oiseaux se présentent sous diverses nuances ; elles sont plus vives et plus brillantes dans l’âge avancé que dans les premières années ; leur taille varie aussi, mais de peu de chose. Le mâle a la tête et le dessus du cou d’un gris bleuâtre ; une tache noire près du bec et l’œil placé entre deux petites marques blanches ; la partie antérieure du dos est vert-olive ; la partie postérieure, le croupion et les plumes qui recouvrent la queue sont pareils à la tête ; les pennes primaires des ailes sont noires en dedans et bordées de gris bleu en dehors ; les secondaires frangées de verdâtre à l’extérieur ; les couvertures supérieures de même couleur que les pennes, et terminées de blanc, ce qui fournit sur chaque aile deux bandes transversales ; les pennes de la queue sont semblables aux primaires des ailes et les trois premières de chaque côté blanches à l’intérieur, dans moitié de leur étendue ; la gorge est jaune ; les plumes du haut de la poitrine sont rouges et bordées de jaune. Le ventre et les couvertures supérieures de la queue sont blancs ; les pieds bruns, ainsi que le dessus du bec, dont le dessous est jaunâtre. »

Longueur totale, 4 , envergure, 6 .

« La femelle a la tête, le croupion et une partie du dos cendrés ; du reste, elle ressemble au mâle. Les jeunes portent avant leur première mue, un vêtement très différent de celui des vieux et même des adultes. Ils ont alors la tête et tout le dessus du corps d’un gris sombre ; les ailes et la queue brunes ; la gorge et les paupières blanches ; toutes les parties postérieures d’un gris blanc ; le bec brun en dessus et jaunâtre en dessous, à l’exception du bout de la mandibule inférieure. »



LA FAUVETTE BLEUE ET ROUSSE.[169]
(Blue Bird.)


Il existe en ce pays un charmant petit oiseau, autour duquel se groupent mille souvenirs du foyer domestique, mille traditions populaires. Il semble prendre chez nos amis de l’ouest, la place qu’occupe en France le Rouge-Gorge, « le consolateur du Pauvre, l’oiseau du Bon Dieu. » Wilson lui a consacré plusieurs de ses pages les plus éloquentes. C’est la Fauvette bleue et rousse ou Blue Bird. Cet oiseau a les ailes longues, le vol si facile et si rapide qu’il brave son ennemi naturel l’Émerillon et semble se jouer de ses attaques. Il n’habite que les lieux découverts, se perche à la cime des arbres ; préfère la branche sèche au rameau feuillé, montre une grande antipathie pour les forêts, les taillis épais, et généralement pour toute espèce de bois ; il place son nid dans un trou d’arbre, se plaît avec ses semblables, voyage avec eux, et même avec d’autres petits oiseaux ; la société de ses pareils est pour lui un besoin, en tout autre temps que celui des amours. S’en trouve-t-il par hasard éloigné ? son cri, sans cesse répété, indique le désir pressant de les rejoindre. Ses accents ne sont pas sans agrément ; sa voix est sonore et variée ; au printemps seul, il la fait entendre de la cime des grands arbres. Le Blue Bird quitte le Canada en septembre et en octobre pour les contrées méridionales des États-Unis ; il voyage de concert avec d’autres oiseaux ; arrivé aux Bermudes, en Georgie, à la Floride et à la Louisiane, le terme de sa course automnale, il se réunit en bandes.

« Pendant la saison des amours, ces oiseaux sont querelleurs et batailleurs jusqu’à ce que l’accouplement ait lieu. Le creux d’un vieux pommier ou de tout autre arbre est le réduit obscur où la femelle cache son nid. De petites racines, des herbes grossières, de la mousse et des plumes entassées sans ordre, forment la couche où elle dépose quatre à cinq œufs. Elle s’occupe seule de cette mauvaise construction ; le mâle l’accompagne dans toutes les courses que nécessite la recherche de ces divers matériaux, et veille à sa sûreté pendant le travail et l’incubation. Deux couvées sont le fruit de leurs alliances. Les petits naissent couverts d’un duvet roux. Dès que la première nichée peut se passer des soins de la femelle, celle-ci s’occupe aussitôt de la seconde. Les jeunes se dispersent pendant le jour, pour chercher leur nourriture, et se réunissent le soir près du lieu de leur naissance, où ils se mettent sous la sauvegarde du mâle. Quand la seconde couvée est parvenue à sa perfection, l’une et l’autre se réunissent et forment une petite troupe, à laquelle les familles des cantons voisins se joignent pour se rendre sous un climat où les insectes, leur principale nourriture, se trouvent dans une abondance proportionnée aux besoins de tous. Les individus attardés cherchent leur pâture devant les granges, dans les champs de blé, de maïs et de millet. La Fauvette bleue et rousse a été vue dans le District de Québec ; on dit même qu’elle y couve, mais elle y est rare, tandis qu’elle est très abondante dans le Haut-Canada ; quelques-unes y passent l’année entière.

« Le vol de cette Fauvette est sinueux et très rapide lorsqu’elle est poursuivie par l’Oiseau de Proie ; il est lent et droit dans leurs voyages ; ces Fauvettes se tiennent alors à quelque distance les unes des autres, et répètent sans cesse leur cri plaintif. Quand elles veulent s’arrêter, elles descendent lentement et planent avec grâce jusqu’à ce qu’elles soient posées : elles se dispersent ensuite de tous côtés, mais elles ne manquent pas de se trouver le soir au rendez-vous, qui est ordinairement sur la lisière d’un bois : elles passent la nuit ensemble, partent au lever du soleil et ne se reposent que sur les dix à onze heures du matin. Leur naturel peu craintif permet de les approcher ; cependant elles savent très bien discerner le danger, car dès qu’elles voient qu’on les pourchasse, elles deviennent très défiantes. Les mâles, surtout, s’inquiètent plus promptement que les femelles. Les cantons découverts sont ceux qui leur conviennent le mieux ; aussi les voit-on presque toujours sur les clôtures des champs et des vergers, et rarement sur les arbres. Ils saisissent avec adresse l’insecte ailé qui voltige à leur proximité et plongent avec une grande vélocité sur celui qui se pose sur l’herbe. Ils vivent aussi de vers et de vermisseaux, et ils semblent les préférer à tout autre aliment ; car c’est presque toujours à terre qu’ils cherchent leur pâture. Le nom de Fauvette peut convenir à cette espèce comme nom générique, mais non autrement ; car il n’a dans son naturel aucune analogie avec les vraies Fauvettes.

« Un beau bleu d’outremer brille sur la tête du mâle, ainsi que sur le dessus du cou, le dos, le croupion et sur les pennes des ailes et de la queue, dont le côté interne est noirâtre ; la gorge, le devant du cou, le haut de la poitrine et les flancs sont roux ; le milieu du ventre et les parties postérieures blancs ; une petite tache d’un gris bleu sépare l’œil du bec, qui est noir de même que l’iris ; les pieds sont bruns. »

Longueur totale, 7 ; envergure, 10.

Le bleu est mat sur le plumage des adultes, et comme lustré sur celui des vieux, mais seulement pendant la belle saison.

La femelle a des couleurs ternes, si ce n’est sur les barbes extérieures des pennes primaires, alaires et caudales qui sont d’un beau bleu ; un gris-brun, faiblement mélangé de bleu, règne sur toutes les parties supérieures ; la teinte ferrugineuse qui couvre la gorge et la poitrine, borde à l’extérieur les pennes secondaires et les couvertures des ailes ; celles-ci sont d’un gris-bleuâtre dans le reste de leur étendue ; le bec est brun, et les pieds sont d’une nuance sombre.



LA FAUVETTE À GORGE BAIE.[170]
(Bay-breasted Warbler.)


Cette Fauvette arrive régulièrement chaque printemps dans l’ouest de la Province. Elle est d’une activité incessante dans ses courses et ses évolutions aériennes, à la recherche d’insectes. Ses habitudes paraissent peu connues et l’espèce peu nombreuse.

Le mâle a la gorge, la poitrine et le dessous des ailes d’un châtain pâle ; l’occiput, les joues, et une ligne au-dessus et à travers l’œil, noirs ; les parties inférieures, d’un blanc jaune sale ; le sommet de la tête, châtain foncé ; le derrière de la tête et le dos, striés de noir, sur un fond gris-jaunâtre ; les ailes d’un brun noir, frangées de gris ; les trois pennes extérieures marquées d’une tache de blanc, sur leurs barbes internes ; derrière l’œil est une large plaque oblongue de blanc jaunâtre.

La femelle a bien moins de bai sur la poitrine ; le noir sur l’occiput est moindre et d’une teinte brunâtre. Les tarses et les pieds dans chaque individu, sont d’un gris foncé ; les griffes fort aiguës pour grimper ; le bec est noir ; l’iris couleur de noisette.

Longueur totale, 5 , envergure, 11.



LA FAUVETTE AUX CÔTÉS CHÂTAINS.[171]
(Chestnut-sided Warbler.)


Encore une espèce de l’ouest de la province et inconnue pour nous.

Cette Fauvette niche dans les aubépines et les rosiers. Elle arrive lorsque les arbres commencent à fleurir et s’occupe alors activement à dévorer les insectes qui cherchent à s’y attacher, pour y déposer leurs larves.

Le front, une ligne au-dessus des yeux et les plumes des oreilles sont d’un blanc pur ; le sommet de la tête d’un jaune brillant ; le dos et le derrière de la tête sont marqués de gris, de foncé, de noir et de jaune pâle ; les ailes sont noires ; les primaires, frangées d’un bleu pâle ; les secondaires largement frangées d’un jaune pâle ; la queue noire, fourchue et frangée de gris à l’extérieur ; les barbes intérieures des trois plumes extérieures marquées d’une tache blanche ; là où se termine le noir, à la mandibule inférieure, de chaque côté, une barre de châtain roussâtre descend le long des côtés du cou et sous les ailes à la racine de la queue. Le reste des parties inférieures sont d’un bleu pur ; les jambes et les pieds gris ; le bec noir ; l’iris, couleur de noisette.

La femelle a le derrière de la tête d’un brun plus clair ; le châtain sur ses côtes est moindre et moins foncé.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8.



LA FAUVETTE D’AUTOMNE.[172]
(Hemlock Warbler.)


Cette Fauvette passe quelques mois chaque année dans le Haut-Canada. Elle est d’une grande activité et d’une rare agilité, se cramponnant aux branches et y demeurant suspendue comme les Mésanges ; sa chanson se compose de quelques notes faibles mais très douces : elle interrompt ses évolutions un instant pour chanter, puis elle repart. Elle fait la chasse aux mouches avec une grande dextérité, commençant par les branches inférieures d’un arbre et continuant ainsi jusqu’à la cime de l’arbre, qu’elle quitte pour aller recommencer le même manège sur l’arbre voisin.

Le mâle a le bec noir en dessus, pâle en dessous ; les couvertures supérieures, noires barrées d’un jaune-olive ; le dessus de la tête, jaune avec des points noirs ; une ligne de la narine au dessus de l’œil, les côtés du cou, la poitrine, d’un beau jaune ; le ventre plus pâle strié de foncé ; autour de la poitrine de petites lignes noirâtres ; les ailes noires, avec deux bandes blanches ; les primaires frangées d’olive ; les tertiaires frangées de blanc ; les couvertures caudales, noires terminées d’olive ; la queue légèrement fourchue, noire et frangée d’olive ; les trois pennes extérieures tout à fait blanches sur leurs barbes internes ; les jambes et les pieds, d’un jaune sale ; l’œil, couleur de noisette foncée ; quelques soies autour du bec ; le bec droit.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8 .



LA FAUVETTE DU CAPE MAY.[173]
(Cape May Warbler.)


Cet oiseau est très rare en Canada : M. McElraith s’en est procuré deux individus dans les bois qui avoisinent Hamilton. Il fréquente les lieux bas et marécageux ; ses habitudes ne sont que peu connues.

Le mâle a le bec et les jambes noirs ; le sommet de la tête, noir foncé ; une ligne jaune de la narine au dessus de l’œil au menton, et des côtés du cou ; les auriculaires sont orange et cette couleur se reflète sur la ligne jaune au-dessus des yeux ; à l’angle extérieur et postérieur de l’œil, est un petit point noir ; le derrière de la tête, le dos, le croupion et les couvertures caudales, jaune-olive, striés de noir ; une large bande blanche sur les ailes ; cette couleur existe aussi sur les couvertures alaires à leur extrémité ; le reste de l’aile est noirâtre frangé de jaune-olive ; le cou et la poitrine d’un superbe jaune qui s’étend en dessous des ailes, entrecoupé de taches noires qui forment des chaînons ; le ventre d’un blanc-jaune ; la queue fourchue, d’un noir clair, avec des bordures d’un jaune olive ; les trois pennes extérieures de chaque côté marquées sur leurs barbes internes d’une tache blanche. Le jaune sur la gorge et le cou en fait presque le tour et est fort brillant.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8 .

Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de décrire plus au long, cette intéressante famille des Fauvettes, dont il existe dans l’Amérique septentrionale, au delà de trente six espèces. Le plus grand nombre séjournent pendant la belle saison, dans l’Ouest du Canada. On ne saurait nier que le Haut-Canada n’embrasse une bien plus grande variété d’oiseaux que le Bas-Canada. Ce phénomène peut s’expliquer par la douceur de la température pendant l’hiver : nombre d’oiseaux sont sédentaires au Haut-Canada, tels que les Blue Birds et les Cailles que l’on rencontre à peine dans cette partie de la province ; on dit que les Cailles n’ont jamais été vues plus bas que Kingston.



Mme DE TRACY

Les oiseaux, ce sont des baisers
Que donne le ciel à la terre ;
Sur les lacs, par leur vol rasés,
Les oiseaux, ce sont des baisers.

On a publié récemment les « Lettres et Pensées » de Mme de Tracy, une Parisienne qui a laissé le souvenir d’un aimable esprit dans la société française. Ces lettres contiennent un passage admirable de tendresse pour la gent ailée. Tout en reposant l’esprit du lecteur après les nombreuses descriptions d’oiseaux qu’on vient de lire, ce passage fournit également une leçon salutaire, à ces êtres inhumains qui enlèvent aux oiseaux leurs œufs ou leurs jeunes et tuent les vieux pour le plaisir de les tuer.

Mme de Tracy aimait les petits oiseaux et leurs chansons, comme Dieu les aime. Elle leur donnait la pâture sur ses genoux ; elle se levait la nuit pour les suivre. Un jour son rossignol tomba malade. Vous savez que J. J. Rousseau ne pouvait entendre le chant d’un rossignol sans pleurer.

Un cœur aussi dans ses notes palpite,

a dit M. de Lamartine en parlant du rossignol ; Dupont de Nemours a noté sa musique et traduit ses chansons. Mme de Tracy était bien près de faire comme Rousseau, de pleurer parce que son rossignol ne chantait plus.

« La duchesse de Coigny, dit-elle dans une de ses lettres, vint me voir un matin. Elle me trouva courbée en deux comme si j’avais un “lumbago.” Qu’avez-vous donc ! me dit-elle. — J’ai un oiseau sur l’estomac. — Vous en avez mangé ? — Non, Dieu merci, je suis la garde-malade de mon rossignol et j’ai essayé de le réchauffer… » Aimer les oiseaux, pour Mme de Tracy, c’est le commencement de la sagesse. Leur couper les pattes, c’est se montrer capable d’étrangler ses enfants ou d’empoisonner son mari, témoin Mme Lafarge qui mutilait les moineaux de son grand-père. Mme de Tracy se plaît à nommer tous ceux de ses contemporains illustres qui ont montré de la sensibilité en matière d’ornithologie. Lisez ce qu’elle en dit :

M. de Lamartine est un grand amateur de rossignols ; mais il n’en conserve aucun, « parce qu’il les change continuellement de place. » M. Thiers est plus sage. Il sait gouverner une volière, et Mme de Tracy remarque qu’il a toujours accueilli « avec beaucoup de déférence » « les conseils qu’elle lui a donnés à ce sujet. » Quant à M. Michelet, elle n’en dit rien, peut-être parce qu’elle a su que cet apologiste outré de « l’oiseau » était, au fond, un ornithophage déterminé. L’abbé Dupanloup (aujourd’hui évêque d’Orléans) est bien mieux son fait. Un jour qu’elle causait avec lui des Pères de l’Église latine, tout à coup l’abbé s’écrie : « Ah ! le joli petit oiseau ! » C’était un des rossignols de la maison qui se promenait sur le tapis.

« Il a dit cela, ajoute Mme de Tracy, avec un accent qui m’a été au cœur. J’avais de l’admiration pour M. Dupanloup ; maintenant, c’est une vive affection que j’ai pour lui. » — Mais ne nous parlez pas de ce marchand de bois à qui Mme de Tracy avait vendu une de ses coupes en 1845, et qu’elle questionnait sur les nids « sur ces pauvres oiseaux que l’on dérange quand on ne les tue pas… » Le marchand répondit : « Les bêtes sont des machines qui ne sentent pas. — Alors pourquoi crient-ils quand on les maltraite ? Ils crient comme une porte qu’on ouvre brusquement, ou comme une roue qui frotte sur son essieu. » — Mme de Tracy ajoute : « Je n’ai pas cherché à convertir cet animal qui parle si mal des bêtes… »

Non seulement Mme de Tracy parle très bien des bêtes, elle a pour les animaux toutes sortes d’attentions courtoises et hospitalières dont elle nous raconte les détails d’une façon charmante, avec aussi peu d’orgueil que d’humilité et comme la chose la plus naturelle du monde.

« … Je m’occupe de mes animaux. Mon merle ne veut s’endormir que lorsque la lampe est allumée dans la salle à manger. Sa cage est accrochée près des rideaux, et il sait très-bien en tirer un coin à travers les barreaux pour s’en faire un lit plus douillet. J’avais déjà remarqué depuis longtemps que les oiseaux étaient très recherchés dans leurs goûts. Ceux que j’apporte au salon ont soin de se percher sur des meubles dorés, ou bien c’est aux chaises à dossier de velours et de soie qu’ils donnent la préférence. — J’ai une souris qui a établi son domicile dans un grand cornet de verre où je place, pour les conserver, des fleurs et des branches de pin. On avait oublié d’y mettre de l’eau ; elle en a profité, et j’ai bien recommandé qu’on ne vint pas la troubler par une inondation intempestive : celle de la Loire a déjà fait assez de malheureux. Rien d’ailleurs n’est joli comme une souris ; c’est un petit animal propre, de forme gracieuse et plein de bons sentiments.

« La mienne me connaît maintenant ; elle vient prendre son pain presque dans ma main, et semble avoir en moi une confiance que je tiens à justifier. — J’ai aussi un crapaud mélomane qui monte chaque soir le perron pour venir m’écouter quand je joue du piano. Lorsque j’ai terminé, je le prends délicatement avec les pincettes pour le mettre dehors, bien sûre de le voir revenir le lendemain. — Maintenant qu’il fait froid, mon grillon (elle a aussi un grillon) se cache dans les plis des rideaux ; mais il en sort le soir pour venir sous la table chercher le pain et les noix que j’épluche pour lui. Les mœurs, les singularités de toutes ces bêtes m’intéressent au dernier point. J’emploie mes heures de repos à les observer ; elles me délassent de mes études sérieuses, et c’est par elles que je reviens à l’humanité… »

Revenant aux oiseaux, à ses chers petits oiseaux, non pas ceux qu’elle tient en cage, mais ceux-là bien plus heureux qui jouissent de la liberté, Mme de Tracy se plaît à les suivre aux tendres jours de la couvée, suspendant leurs nids à des rameaux flexibles qui cèdent au moindre vent. La mère prudente, comme l’a dit gracieusement le poëte Delille,

Les suspend aux rameaux noblement balancés,
Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.

Le dilettantisme ornithologique de Mme de Tracy s’étend quelquefois aux hommes, mais aux hommes qui parlent bien des oiseaux et qui agissent de même à leur égard. Il y a surtout un ancien, un sage d’Orient, Sath, qu’elle estime et distingue entre tous les autres. C’est peut-être parce que ce sage a dit :

« Au printemps, quand les oiseaux commencent à chanter, ils s’écrient dans leur langage mélodieux :

“Ah ! que les femmes sont jolies !
Et voilà les femmes pardonnées.” »

Comment parler du printemps et de ses chantres ailés sans parler des hirondelles. Anathème à Cicéron qui médit un jour des hirondelles. Mais saint François d’Assise les a bien vengées : « Chantez, chantez, mes sœurs, leur disait-il, priez avec moi le Seigneur. »


LE VIRÉO À FRONT JAUNE.[174]
(Yellow-throated Vireo.)


On remarque ce Viréo principalement dans les grands bois, au sommet des arbres pendant la belle saison d’où il fait entendre sa note plaintive qu’il varie un tant soit peu piu, preo, prea, etc. Il accompagne quelquefois les Moucherolles aux yeux rouges ; il assujettit son nid aux petites branches d’un arbre : ce nid est fait de cônes de vignes, de mousse et autres substances ; les œufs sont au nombre de quatre, blancs et marqués légèrement de noir, surtout au gros bout. Il est plus répandu au Haut-Canada.

« Un beau vert jaune, plus foncé sur le corps que partout ailleurs, couvre les parties supérieures de cet oiseau, à l’exception du croupion qui est d’un vert cendré ; un jaune pur borde le front, entoure l’œil, règne sur la gorge, le devant du cou, la poitrine et le haut du ventre, dont le bas est blanc ; les pennes des ailes sont noirâtres, les primaires grises en dehors et les secondaires blanches ; les petites et les moyennes couvertures sont bordées et terminées de cette dernière couleur ; la queue est pareille aux premières pennes alaires, et ses deux latérales ont à l’extérieur et à la pointe un liseré blanc ; le bec et les pieds sont noirs. »

Longueur totale, 5 , envergure, 9 .



LE VIRÉO OU MOUCHEROLLE GRIS.[175]
(Warbling Greenlet.)


Cet agréable musicien arrive en Canada vers le commencement de mai. Il fréquente alors les vergers, les jardins et la cime touffue des peupliers de Lombardie et des saules, où l’attirent les insectes ailés qui à cette époque sont plus abondants dans ces lieux que partout ailleurs ; plus tard il va couver dans les bois, domicile favori des oiseaux de ce genre ; sa mélodie se compose d’une série de notes douces, tendres et coulantes, tandis que le Maestro se cache parmi les feuillages dans le voisinage des habitations.

Cette espèce a le bec et les pieds bruns ; la tête, le dessus du cou et du corps gris ; cette teinte est légèrement nuancée de verdâtre sur le dos ; les pennes alaires et caudales sont brunes et bordées en dehors d’une nuance plus pâle ; toutes les parties inférieures d’un blanc sale ; les flancs et les couvertures subalaires pareilles au dos ; les ailes et la queue d’un gris blanc en dessous.

Longueur totale, 5 , envergure, 8 .



ROITELETS.
(Wrens.)


« Les espèces de cette famille sont insectivores et ne touchent jamais aux fruits.

« Ces oiseaux, d’une extrême mobilité, voltigent sans cesse de branches en branches, les parcourent dans toutes les situations, visitent l’extrémité des rameaux les plus flexibles et s’y accrochent, pour y saisir, au printemps, les insectes qui naissent avec le bouton ; en été, celui qui se cache sous la verdure ; et en automne, les larves qui cherchent un abri contre le froid dans les paquets de feuilles mortes. Ils ont une certaine analogie avec les Mésanges dans plusieurs de leurs habitudes, et ils les accompagnent souvent quand elles voyagent à l’arrière-saison. »


LE ROITELET RUBIS.[176]
(Ruby-crowned Wren.)


Le Chêne un jour dit au Roseau :
Vous avez bien droit d’accuser la nature,
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

(La Fontaine.)

Ce diminutif volatile porte un joli plumage ; une huppe couleur de rubis orne son chef. Il est très commun dans nos vergers, nos bosquets, lorsque les pommiers et les pêchers sont en fleur ; son activité est incessante, il furètera pour des heures entières dans un épais buisson et y dévorera une quantité prodigieuse d’insectes. Vif, leste, il n’en manque aucun. Quand il aura fini d’explorer un taillis, il s’envolera à la cime d’un grand arbre et y continuera son industrie. Sa belle aigrette écarlate le fait facilement reconnaître.

« Le mâle seul est vêtu de cette parure ; il a la tête, le dessus du cou et le manteau d’un gris verdâtre ; l’œil placé entre deux marques blanches ; les petites couvertures des ailes d’un gris foncé, les moyennes et les grandes d’un brun sombre et terminées de blanc, ce qui donne lieu aux deux bandes transversales qu’on remarque sur les ailes ; les pennes sont noirâtres et bordées d’un vert jaunâtre en dehors, à l’exception de quelques secondaires qui le sont de blanc ; le dessus de la queue est pareil aux pennes primaires, et le dessous est gris ; la gorge, le devant du cou et du corps sont de cette teinte, laquelle est nuancée d’un verdâtre clair, et se dégrade sur les parties les plus inférieures ; le bec et les pieds sont noirâtres. »

Longueur totale, 4 , envergure, 6.

La femelle n’a pas de huppe, ainsi que les jeunes mâles avant leur première mue. Ils ressemblent à leur mère ; les couleurs sont plus ternes ; le dessous du corps est d’un roux sale.

Cette espèce donne à son nid une forme agréable ; elle le suspend à la fourche des branches les plus faibles et les plus feuillées d’un arbre élevé, et les enlace avec le foin, la bourre et les autres matériaux qui entrent dans son tissu, de manière qu’elles en font partie ; le tout est recouvert d’un lichen très large ; sa ponte est de cinq ou six œufs d’un blanc sale, tachetés et pointillés de deux nuances brunes ; les taches et les points sont si nombreux que ces œufs paraissent grisâtres.



LE ROITELET HUPPÉ.[177]
(Golden-crested Wren.)


Ce petit oiseau est répandu en Amérique depuis la Louisiane jusqu’à la Baie d’Hudson. Plus rare dans le Bas-Canada que dans l’ouest de la province, il arrive dans la partie méridionale du Canada à l’automne, y reste l’hiver et repart à la fin de mars, pour passer la belle saison dans le nord ou au centre des grands bois. Il niche au Labrador, à Terreneuve et au nord du Canada, quelquefois sur les pins, les sapins ; mais il préfère les chênes, probablement parce qu’il trouve sur ces arbres une nourriture plus abondante que sur les autres ; car on le voit presque toujours à leur cime et à l’extrémité des branches où il se tient en diverses positions.

Le nid est tissé à l’extérieur avec de la laine et des toiles d’araignée ; un duvet fin, tiré des arbres et des plantes, forme la couche sur laquelle la femelle dépose six à huit œufs d’un brun jaunâtre et de la grosseur d’un pois ; l’entrée est au côté. Son chant est agréable et harmonieux ; mais il ne le fait entendre que le printemps.

Ce Roitelet paraît être le même que le Roitelet d’Europe décrit avec exactitude par Buffon : il en a la taille, le plumage, le naturel, et les habitudes. Mais lequel des deux continents en a fait présent à l’autre ? et comment ce petit oiseau à vol court, qui ne se plaît que dans les forêts, qui ne se nourrit que de petits insectes et qui languit lorsqu’il en est privé pendant quelques heures, a-t-il passé de l’un à l’autre ? Voilà un problème à résoudre. On peut faire la même question au sujet des oiseaux sylvains communs à ces deux parties du monde, et qui tous en habitent les parties boréales. On peut même dire qu’en Amérique le nord est leur pays natal ; car ce n’est que dans l’hiver qu’on en voit au sud du Canada. Tels sont le Grimpereau commun, le Sizerin, le Dur-bec, le Pic à pied velus, etc.

La huppe du mâle est d’un orangé très-vif dans le milieu et noire sur les côtés ; un trait de cette dernière couleur traverse l’œil, et l’on voit une marque blanche au-dessus ; l’occiput, toutes les parties supérieures et les couvertures de la queue sont d’un jaune olivâtre foncé ; deux bandes blanches traversent les ailes ; les plumes qui entourent la base du bec, les joues, la gorge et toutes les parties postérieures sont d’un gris roux, nuancé d’olivâtre sur les flancs ; les couvertures, les pennes alaires et caudales sont brunes et bordées en dehors d’un jaune-olive ; le bec et les pieds sont noirs.

Longueur totale, 4 ; envergure, 7.

La femelle diffère du mâle en ce que sa huppe est d’un jaune citron ; le dessus du corps est olivâtre sans aucune nuance de jaune ; elle n’a pas de ligne noire à travers l’œil.


LE JASEUR DE BOHÊME.[178]
(Bohemian Chatterer.)


Il y a en Canada deux oiseaux de la même famille, semblables sous tous les rapports, excepté sous celui de la taille. Le plus rare est le Jaseur de Bohême, espèce européenne, qui habite aussi le nord du Canada ; il ne se montre que lorsque l’hiver est très froid. Cet oiseau est un de ceux qui a le plus alarmé l’antiquité. Les uns prétendent que c’est là l’effroyable volatile, l’incendiara avis dont l’apparition, au rapport de Pline, fut cause que Rome subit des lustrations réitérées. D’autres croient que c’est l’oiseau de la forêt d’Hercynie, dont le plumage, dit Pline, brillait la nuit comme le feu. Adrovande s’insurge avec raison contre ces idées, et soutient mordicus que le plumage du Jaseur de Bohème ne reluit pas la nuit ; qu’il en a gardé un trois mois et qu’il l’a observé à toute heure (quâvis noctis horâ contemplatus sum).

Serait-ce le gnaphalos d’Aristote ?[179]

Adrovande signale son apparition à diverses époques du moyen âge, en Allemagne et en Italie, comme précurseur de tremblements de terre et autres grands événements. Cet oiseau est un accidentel en France et en Angleterre, et assez rare dans le Bas-Canada ; on le rencontre plus fréquemment dans le Haut Canada et dans la zone arctique. Le Prince de Musignano prête à l’espèce des mœurs fort douces. Leur vol est rapide et lorsqu’ils quittent un arbre, ils émettent un cri aigu, zi, zi, zi, sans autre ramage malgré leur nom de Jaseur. Ils recherchent avidement le fruit du Pimbina et du Masquabina, le raisin sauvage, les grains de genièvre, les pommes, les gadelles et autres fruits. Le Jaseur de Bohême consume une grande quantité de nourriture à chaque repas ; réduit en captivité, il devient fort docile et se baigne régulièrement chaque jour. Son plumage est sa seule recommandation. Il voyage quelquefois de concert avec le Jaseur du Cèdre, bien plus commun au Canada.

« Le mâle a le bec fort et noir, excepté à la base, dont la couleur est blanc-jaune ; les narines sont ombragées de petites plumes noires ; l’iris est rouge pourpre ; le menton et la gorge d’un noir velouté, ainsi que la bande noire (au centre de laquelle est l’œil) qui part du bec et finit derrière le cou ; le front d’un brun roux ; les plumes de la tête sont longues, soyeuses et forment une huppe d’un roux châtain que l’oiseau peut ériger ou abaisser à volonté. Les parties supérieures sont d’un roux pourpre, ou d’un brun vinacé, tacheté de gris ; le croupion moins foncé ; la poitrine et le ventre d’un gris pourpre, nuancé d’un roux pâle brunâtre ; les parties inférieures d’un jaune brun inclinant au rouge orangé ; les plumes des ailes noires, terminées de blanc et de jaune ; les primaires sont noires, avec une tache de jaune brillant à l’extrémité ; les secondaires sont grises, terminées de blanc, et sept à huit d’elles sont ornées de petites excroissances couleur de cire à cacheter. Les pieds, les tarses et les griffes sont noirs. »

Longueur totale, 9 , envergure, 16 .



LE JASEUR DU CÈDRE. — LE RÉCOLLET.[180]
(Wax Wing.)


Le Jaseur[181] du Cèdre, un des hôtes les plus incommodes de nos vergers en juillet et en août, a fait le désespoir des classificateurs ; les uns en voulaient faire une Pie-Grièche, d’autres une Grive. Vieillot penche à croire que le Jaseur du Cèdre n’est pas une variété de celui d’Europe, mais le contraire est aujourd’hui généralement admis. Les Américains l’appellent Cedar or Cherry Bird, Oiseau du cèdre ou Mangeur de Cerises. Les Canadiens l’appellent Récollet, à cause de quelque similitude entre sa huppe et le capuchon d’un moine ; le nom d’Oiseau du Cèdre lui convient fort bien parce qu’il habite les cédriers, où il niche, ainsi que dans les arbres à bourdennes dont il mange avidement le fruit : poires sauvages, cerises à grappes, cerises de France, voilà ses mets favoris ; il consume avec avidité tous ces fruits, choisissant le plus mûr. Lorsque cette nourriture lui manque, il se contente de divers insectes, de mouches qu’il attrape sur les branches. C’est un vrai goinfre : il avale une quantité vraiment prodigieuse de comestibles chaque jour ; son appétit pantagruélique est l’effroi des horticulteurs, dont les plus beaux fruits disparaissent des arbres comme par enchantement. En vain, on lui tire des coups de fusil : il revient à l’arbre, au quarré de fraise, dès que le propriétaire a tourné l’angle du jardin.

« La société de leurs semblables semble être pour ces oiseaux une nécessité. En effet, les petits sont à peine sortis du nid que toutes les familles du même canton et des environs se réunissent et se forment en petites troupes qui ne cessent de voyager ou plutôt d’errer de jardin en jardin, pour y trouver une nourriture abondante et facile. Dans la Caroline du Sud, on ne les voit que l’hiver ; ils sont sédentaires dans le Sud des États-Unis ; à l’approche de la saison des œufs, les mâles deviennent extrêmement querelleurs et turbulents ; le calme se rétablit dès que l’éducation des jeunes a commencé. Deux pontes annuelles sont les fruits de leur union ; ils en font une au mois de juin et l’autre au mois d’août. Ces oiseaux se laissent approcher de très près et ne s’épouvantent point du bruit de l’arme à feu. Ceux que le plomb meurtrier n’a pas atteints au premier coup, se contentent de changer d’arbre, se posent sur le plus proche, et tous sur le même, si tous peuvent y trouver place. En liberté, comme en captivité, ils sont silencieux pendant toute l’année ; ils jettent seulement de temps en temps le cri commun à l’espèce, zi, zi, zi. Peu d’oiseaux se consolent plus promptement que le Jaseur du cèdre, de la perte de leur liberté ; peu d’oiseaux pris adultes, se façonnent plus aisément à la captivité ; celui-ci ne donne aucun signe de regret et ne cherche point à s’échapper dès qu’il est emprisonné ; la tranquillité semble être pour lui le premier des besoins ; son naturel est mélancolique, voire même stupide, en quelqu’état qu’il se trouve. À peine est-il entré dans une volière, qu’il se jette sur la nourriture qu’on lui présente, si elle lui est propre. Quoiqu’il soit fructivore, il mange aussi avec avidité la mie de pain trempée, mais si on le borne à cette nourriture, il souffre d’une sorte de diarrhée qui le fait périr. Quoiqu’il en consomme beaucoup et qu’il digère promptement, il dépérit peu à peu et succombe au bout de quelque temps. »

Le mâle et la femelle diffèrent peu l’un de l’autre : celle-ci a des couleurs moins vives et une huppe plus courte. Il ne faut pas s’imaginer que les mâles seuls ont les appendices cériformes qui sont à l’extrémité de quelques pennes des ailes, puisque les femelles en ont et que bien des mâles n’en ont pas. Il est très vraisemblable, dit Vieillot, que ces appendices sont l’attribut de l’âge avancé, car les jeunes des deux sexes en sont toujours privés dans leur première année.

« L’aigrette de cet oiseau est composée de plumes effilées et d’un gris nuancé de roux ; une bande noire bordée de blanc en dessus, ceint le front, passe sur l’œil et se perd sur l’occiput ; la mandibule supérieure a un trait de la dernière couleur sur les plumes qui la bordent ; un gris roux couvre le corps, mais il est plus foncé sur le dos et les couvertures des ailes, dont les plumes sont d’une couleur d’ardoise sombre et frangées à l’extérieur d’un gris bleuâtre ; la gorge est noire à son origine, et ensuite du même gris que le devant du cou et la poitrine ; cette teinte prend un ton verdâtre sur le ventre et les flancs ; elle se dégrade sur les parties supérieures ; la queue est noirâtre et terminée de jaune ; le bec et les pieds sont noirs. »

Longueur totale, 6 pouces, envergure, 11 pouces.

Les jeunes ont une huppe très peu apparente ; ils sont d’un gris sale sur les parties supérieures, et tachetés de brun sur les inférieures ; le milieu du ventre est d’un blanc sale ; le bec, les pieds et les ailes sont bruns, ainsi que la queue, dont la pointe est d’un jaune pâle.



LA PIE-GRIÈCHE BORÉALE. — LE GRAND ÉCORCHEUR.[182]
(Great Northern Shrike.)


Cet oiseau que les Anglais appellent aussi Butcher Bird, séjourne en Canada vers la fin de l’hiver et dans le sud des États-Unis, pendant l’été.

D’un naturel fier et courageux, les Pies-Grièches se battent avec avantage contre les Corneilles, les Crécerelles et les Éperviers. Elles attrapent au vol les petits oiseaux qu’elles empalent ensuite sur des épines, pour les déchirer en lambeaux et les manger à loisir. On les voit souvent perchées à la cime d’un arbre ou à l’extrémité des branches les plus hautes des buissons : cette position est nécessaire à des animaux qui volent avec difficulté, afin de ne rencontrer aucun obstacle pour s’élever au-dessus de la proie qu’ils ne peuvent prendre en l’air, et pour la forcer de cette manière à s’abattre à terre, où ils la saisissent, la déchirent et la mangent. Les Pies-Grièches font leur nid sur les arbres ou dans les grands buissons, et préfèrent ceux qui sont très épineux. Leur ponte est de cinq à six œufs avec des taches roussâtres au gros bout. Les petits naissent sans duvet ; les père et mère ont beaucoup d’attachement pour eux, les soignent longtemps après qu’ils ont quitté leur berceau, vivent et chassent avec eux jusqu’au printemps suivant. Les Pies-Grièches se nourrissent aussi de sauterelles et de petits insectes.

En dépeçant un petit oiseau, la cervelle est la partie la plus convoitée. Loin d’empaler les insectes comme appas pour attirer les petits oiseaux, elles n’agissent de la sorte que par précaution et pour les emmagasiner pour le besoin.

La Pie-Grièche a le bec couleur de corne à sa base, édenté et noir dans le reste ; l’iris gris ; les yeux entourés d’une tache blanche, qui s’étend en arrière ; les plumes des oreilles noirâtres ; la tête, le dessous du corps d’un gris de souris : cette teinte est plus claire, nuancée de roux, et coupée par des lignes transversales, noirâtres sur les parties inférieures ; les plumes scapulaires sont grises ; les couvertures supérieures des ailes noires dans le milieu, et bordées de roux du côté du dos ; les pennes noires, ainsi que la queue, laquelle est cunéiforme et se compose de douze plumes ; mais cette couleur ne couvre totalement que les deux pennes intermédiaires de celle-ci ; les autres ont plus ou moins de blanc vers leur extrémité ; les pieds sont noirs. La femelle diffère du mâle en ce qu’elle a le dos couleur de rouille ; elle est moindre en volume que le mâle.

Longueur, 10-2l12 ; envergure, 13-2l12.


LA PIE-GRIÈCHE DE LA LOUISIANE.[183]
(Logger-headed Shrike.)


Cet oiseau ressemble fort à la Pie-Grièche que nous venons de décrire. Il est moindre d’un pouce et son plumage plus sombre. Sa patrie est le Sud de l’Amérique, tandis que l’autre espèce aime les climats froids. Il s’est concilié l’amitié des populations par les services qu’il leur rend en débarrassant la basse-cour et les champs de souris et de rats ; il se pose sur les clôtures et les guette comme le ferait un chat, pendant des heures entières. Deux individus ont été tués autour de Hamilton, en avril 1860. Personne que nous sachons ne l’a vu dans l’est de la province. Cette Pie-Grièche habite la Georgie, la Floride, la Louisiane. Chaque espèce vit en famille, pendant l’hiver et chaque famille n’est composée que d’individus de la même couvée qui dans leurs courses, se dispersent durant le jour et se réunissent le soir. Grands mangeurs d’insectes et de petits oiseaux, les Pies-Grièches font aussi leurs nids dans les grands buissons, le composent d’herbes et de racines en dehors, de laine et de mousse en dedans. La ponte est de cinq ou six œufs blancs et tachetés de brun. Cet oiseau est celui que Buffon a décrit sous le nom de Pie-Grièche de la Louisiane.

Cet Écorcheur a une bande noire sur les côtés de la tête ; le reste de cette partie, le dessus du cou et du corps d’un gris ardoisé clair ; la gorge et toutes les parties postérieures blanches ; les plumes scapulaires d’un gris blanc ; les pennes des ailes, noires ; les primaires marquées de blanc vers le milieu et les secondaires à leur extrémité ; la première paire de pennes caudales est blanche, et noire sur la tige et à son origine ; la seconde, sur les bords et dessus le milieu jusqu’à la pointe ; la troisième, dans un tiers de sa longueur ; la quatrième, dans un sixième ; la cinquième, seulement à l’extrémité ; enfin les deux intermédiaires sont totalement noires, de même que le bec et les pieds. La femelle diffère du mâle par ses couleurs plus foncées.

Le mâle a 9 pouces de longueur et 13 pouces d’envergure.



L’ALOUETTE DE VIRGINIE. — L’ORTOLAN.[184]
(Shore Lark.)


Ces oiseaux sont de ceux qui reviennent en Canada en août et en septembre et qui hivernent dans le sud jusqu’au Texas. Ils voyagent par petite troupe l’automne et se réunissent en grande bande à la fin de l’hiver, dans les champs découverts où de concert avec l’Oiseau blanc, ils cherchent les grains de blé, d’avoine, de foin et autres substances de ce genre. Vers la fin d’avril ils s’acheminent vers l’extrême nord où ils couvent. Les paysans du Canada leur ont donné le nom d’Ortolans, ils deviennent très gras en cage ; leur chant est fort doux et ils s’apprivoisent facilement. Plus d’une fois en avril, nous avons prêté l’oreille des heures entières au gazouillement des bandes d’Ortolans, éparses dans les chaumes, au coucher du soleil : cette douce mélodie portée par le vent du soir, frappait les sens comme les échos lointains de plusieurs harpes éoliennes.

L’Alouette de Virginie a la faculté d’ériger sur sa tête deux petites touffes de plumes, d’où lui vient le nom d’alauda cornuta ; ces touffes de plumes sont presqu’imperceptibles chez l’oiseau mort. L’Ortolan en volant dans les airs fait entendre son cri familier, chi-chup-pi-su ; il est fort commun dans tout le Nord de l’Europe, aussi bien qu’en Canada.

Le mâle a le front, la gorge, les côtés du cou et une ligne au-dessus de l’œil, d’un jaune délicat, couleur de paille, entouré par une jolie barre blanche qui part de la narine et va à l’œil, d’une largeur de trois quarts de pouce ; le jaune sur le front et au-dessus de l’œil est bordé à l’intérieur de noir qui recouvre le sommet de la tête ; la poitrine est ornée d’une tache noire en forme d’éventail ; cette tache ainsi que toutes les autres taches noires sont marquées de petits points jaunes ; les épaules, un jaune clair tirant sur le roux ; les couvertures alaires, couleur de cannelle ; le dos et les ailes, un jaune mêlé de roux ; chaque plume des ailes ayant une bande de noir gris au centre ; les primaires, gris foncé frangées de blanc ; la queue fourchue et noire ; les deux plumes du centre d’un roux grisâtre, le centre noir-brun ; les deux pennes extérieures de chaque côté, bordées à l’extérieur de blanc ; la poitrine, couleur de vin grisâtre ; le ventre blanc ; les côtés du ventre, striés de bai ; le bec couleur d’ardoise ; les jambes et les pieds noirs ; l’iris, noisette.

Longueur totale, 7  ; envergure, 14.

La femelle a peu ou point de noir sur le sommet de la tête ; le jaune sur le front est plus étroit et sale.



LE PLECTROPHANE DES NEIGES. — L’OISEAU BLANC.[185]
(Snow Bunting.)


L’Oiseau blanc ou Bruant des Neiges est répandu dans tout l’hémisphère nord du globe. Non seulement il habite la Sibérie, la Norvège, le Groenland, mais même les climats inhospitaliers du Spitzberg, où il n’y a presque pas d’autre végétation que des plantes cryptogames. On s’étonne de voir un oiseau granivore partout ailleurs, trouvant moyen de subsister dans ces régions de glace. Au rapport de Pennaut, ils ne couvent pas à la Baie d’Hudson ; mais il paraît probable qu’ils se rendent jusqu’au Spitzberg pour y faire la ponte : le Groenland, dit-il, est l’endroit où ils nichent parmi les rochers[186] ; l’extérieur du nid est fait d’herbes ; l’intérieur de plumes et la doublure, du poil soyeux du renard arctique. Les œufs sont blancs, au nombre de cinq, tachetés de brun ; ces oiseaux chantent agréablement dans la saison des amours. Le seul chant qu’ils font entendre en nos climats est une note courte et souvent répétée preete preete lorsqu’ils volent. Ils fréquentent par tourbillons les Highlands de l’Écosse, l’Angleterre, la France, l’Allemagne. Ils se montrent en Canada en novembre, s’abattent dans les chaumes, sur les battures et les grèves. On ne les voit que rarement en janvier et février ; mais ils reparaissent pendant les beaux jours de mars et avril. Les fils de nos cultivateurs alors avec des lacets ou lignettes de crin de cheval, les capturent en grand nombre avec de la balle (restes d’avoine) près des granges et dans les endroits où la neige a d’abord disparu : l’Isle d’Orléans, comté de Québec, a coutume d’en fournir beaucoup à nos marchés ; ils sont également nombreux autour de Montréal. En décembre, en janvier et en février, leur apparition est un présage de froid, dit-on[187]. L’Oiseau blanc se nourrit surtout des graines de certaines plantes aquatiques, de petits mollusques, ce qui explique pourquoi on les rencontre sur les rivages des fleuves du nord. En mai, il ne reste pas un seul individu de cette espèce en nos climats. L’Oiseau blanc, car nous aimons à lui conserver son nom canadien, est loin d’être blanc : quelques individus sont beaucoup plus blancs que les autres.

« Il a la tête, le cou, les tectrices alaires, la moitié supérieure des rémiges et des subcaudales, le dessous du corps et de la queue d’un blanc pur ; le dos, les scapulaires et la moitié inférieure des rémiges d’un noir profond, ainsi que les deux rectrices médianes. »

Leurs pieds ressemblent à ceux des alouettes, avec lesquelles ils ont d’autres rapports de similitude. Pendant l’hiver, leur plumage devient beaucoup plus blanc. On prétend même en avoir rencontré entièrement blancs, mais leur tenue varie tellement qu’il est rare d’en voir deux parfaitement semblables. Ils se mêlent le printemps aux bandes d’Ortolans (Alouettes de Virginie) dans les champs et se perchent quelquefois en peloton épais, à la cime des grands arbres au milieu des terres labourées, mais les Ortolans ne s’y perchent pas. Ils supportent fort bien la captivité ; leur plumage l’été change et devient gris.

Longueur totale, 7 ; envergure, 13.



LE PLECTROPHANE DE LAPONIE.[188]
(Lapland Longspur.)


Ce Bruant est moins connu que le précédent. Quelques individus quittent l’extrême nord, le voisinage de la Baie d’Hudson, à la suite de saisons extrêmement rigoureuses et se montrent à de rares intervalles en Canada, mêlés aux bandes d’Oiseaux blancs.

« Cet oiseau a le plumage d’un noir profond et comme velouté ; des sourcils blancs ; le cou en dessus ferrugineux ; les deux rectrices externes marquées d’une tache blanche », telle est sa livrée d’hiver ; son plumage d’été est mélangé de noir, de blanc et de rouge jaunâtre.

L’été on le rencontre dans le voisinage de la Baie d’Hudson ; l’hiver, son parcours s’étend jusqu’au Kentucky : nous le croyons plus répandu dans l’ouest du Canada et aux États-Unis. Il niche à terre dans ses quartiers d’été, et pond cinq ou six œufs d’un jaune roussâtre. De même que les alouettes, il ne chante qu’en se soutenant dans les airs.

Longueur, 6.8l9 ; longueur de l’aile, 3.10l12.



LE SIZERIN.[189]
(Lesser Red Poll.)


Le Sizerin porte plusieurs noms en Canada : les paysans lui en donnent un fort peu euphonique, à cause de son habitude bien connue de recueillir sur la neige en hiver ce qui tombe des chevaux.

C’est un oiseau fort gai, fort alerte, fort ressemblant au Sizerin d’Europe et que les plus grands froids ne déconcertent nullement ; sans méfiance, il permet qu’on l’approche de très près. Il couve dans le nord du continent, et place dans un petit arbre son nid formé d’herbes sèches, de fragments de laine, le tout garni à l’intérieur de plumes ; la ponte est de quatre œufs blancs, parsemés de taches rougeâtres. Les Sizerins et les Oiseaux blancs s’assemblent le printemps et l’automne par bandes, se posent près des granges ou sur les endroits où la neige a disparu à la fin de l’hiver, et sont alors capturés en grand nombre : une traînée de graines de foin ou de balle est jetée sur la neige ; le garçon de ferme se blottit avec son vieux fusil derrière l’angle de l’écurie, et avec une forte charge de cendrée, il porte la mort dans la troupe qui ne quittera l’appas que pour se percher sur le chaume du toit ; puis elle reviendra quelques moments plus tard par milliers à l’endroit même où le carnage vient d’avoir lieu, tant le Sizerin est peu défiant et ami de l’homme, son tyran, son bourreau. Les Sizerins se perchent à la cime d’un arbre et font entendre un agréable ramage, bien peu étendu, mais assez semblable au chant du Chardonneret. Au mois d’avril, le Sizerin se met en route pour le nord et reparaît en Canada l’automne suivant.

Le mâle a le bec d’un jaune pâle ; l’extrémité de la mandibule supérieure dépasse l’inférieure ; l’iris est noisette foncé ; des poils fauves recouvrent les narines ; une ligne de brun se prolonge des yeux et fait le tour de la base du bec, formant chez certains individus une plaque au-dessus du menton ; une belle calotte écarlate orne son chef ; la poitrine, le cou et le croupion sont élégamment nuancés de cette couleur, mais moins vive ; le ventre est d’un blanc sale ou d’un cendré pâle ; les côtés sont marqués d’une couleur plus foncée ; le plumage est saupoudré d’un blanc jaunâtre et d’un cendré pâle, surtout près du croupion ; les ailes sont foncées ; la queue de même, fourchue et composée de douze plumes frangées de blanc ; les primaires sont terminées de blanc ; les secondaires le sont davantage ; les couvertures des ailes sont aussi marquées de blanc, ce qui forme le cordon sur les ailes ; les cuisses sont cendrées ; les jambes et les pieds noirs ; la griffe de derrière, fort crochue et plus longue que les autres.

Longueur totale, 5, envergure, 8 .

La femelle a des couleurs moins vives, sur le dos ; la poitrine plus foncée ; elle porte une calotte où le rouge tire sur le jaune ou le safran.



L’ÉTOURNEAU ORDINAIRE.[190]
(Cow-pen Bird. — Cow Bunting.)


Cette espèce semble destinée à jouer dans le nouveau monde, le rôle scandaleux que le Coucou d’Europe remplit dans l’ancien.

L’Étourneau paraît se croire trop grand seigneur pour se construire un nid et pour se charger des soins de la famille. Il dépose ses œufs un à un dans le nid de l’Oiseau Gris ordinaire (Chipping Bunting), de la Fauvette bleue et rousse, de l’Oiseau Jaune, de la Grive à tête dorée, quoique ces nids divers, chose singulière, soient tous différemment construits ; l’œuf de l’Étourneau est supérieur en volume aux œufs des divers oiseaux, auxquels il confie l’avenir de sa postérité. Si l’œuf étranger a été déposé dans un nid nouvellement achevé et où il n’y a pas encore d’autres œufs, les propriétaires du nid fort souvent le désertent. On a tout lieu de croire qu’ils ne sont pas dupes de la fraude commise par l’Étourneau. L’Étourneau ne dépose qu’un seul œuf dans chaque nid ; pour effectuer cela, il épie le moment de l’absence des propriétaires et s’acquitte de sa tâche comme s’il connaissait toute la méchanceté de son fait. Dès que la femelle a remarqué l’œuf étranger, elle quitte son nid en murmurant, appelle le mâle qui ne se fait pas attendre ; le couple désolé manifeste son mécontentement, par un caquetage bruyant et long. L’œuf n’en demeure pas moins dans le nid et l’incubation a lieu. Cet œuf est de forme ovale régulière, d’un bleu pâle et grisâtre, recouvert de points bruns, plus nombreux au gros bout. Après quinze jours d’incubation, le jeune Étourneau sort de la coquille avant que les œufs de l’oiseau nourricier soient éclos, lesquels disparaissent, car le père et la mère nourriciers voyant un jeune oiseau, se hâtent de lui procurer de la nourriture, et négligent leurs propres œufs dont l’embryon meurt. La nature paraît avoir doué les oiseaux de la faculté de distinguer les œufs féconds de ceux qui ont cessé de l’être, car tous les œufs clairs sont jetés hors du nid sans délai.

Le jeune Étourneau est l’objet d’une sollicitude continuelle de la part de ses parents nourriciers qui le soignent et le chérissent comme si c’était un des leurs ; même longtemps après avoir quitté le nid, ses gardiens continuent de le nourrir jusqu’à ce qu’il puisse se nourrir lui-même. L’Étourneau diffère des autres oiseaux ; chez la plupart des autres espèces, les mâles, pendant la saison des amours, sont pleins d’assiduité, de tendresse pour leurs compagnes ; il n’en est pas ainsi chez l’Étourneau. Chez lui peu ou point d’attachement pour la sienne ; le désir est court et rare ; le sentiment nécessaire pour le bien-être des enfants, n’existe pas chez un individu qui confie à d’autres le sort de sa famille. Nous avons remarqué que les Étourneaux étaient beaucoup plus nombreux en certaines années. C’est en septembre qu’on les voit réunis en grandes bandes sur les clôtures ou sur les arbres, le long des ruisseaux et des endroits humides ; les habitants de la côte de Beaupré, comté de Montmorency, les immolent alors par douzaines et les exposent en vente sur les marchés. Gras et succulents en cette saison, ce sont de véritables éprouvrettes gastronomiques, que le prince de la bonne chère, Brillat-Savarin, eut sans aucun doute appréciées convenablement. Ils nous quittent à la fin de septembre et hivernent dans le sud de l’Amérique, où leurs innombrables cohortes se mêlent aux Goglus et aux Étourneaux à ailes rouges, nourriture saine et ardemment convoitée par des populations entières. Leur nom anglais vient de l’attachement qu’on leur remarque pour le parc aux vaches, dans les excréments desquelles ils découvrent des vers et des larves, dont ils se nourrissent. En Canada on leur connaît peu ou point de chant.

Le mâle a le corps entier d’un brun noirâtre, à reflets bleus sur le devant de la poitrine et à reflets verts et bleus sur le haut de la poitrine. Le bec et les pieds sont d’un brun noirâtre ; l’iris couleur de noisette ; le cou et la tête d’un brun de suie ; les ailes sont longues, recourbées ; la seconde penne la plus longue ; la queue est courte, arrondie et composée de douze plumes droites et arrondies à l’extrémité ; le cou est court, le corps robuste.

Longueur du mâle, 7, envergure, 11 .

La femelle, d’une taille moindre que le mâle, lui ressemble fort. Le brun foncé prédomine chez elle, ainsi que sur la tête et sur le cou du mâle ; les parties inférieures sont plus claires, ainsi que le bout des plumes et des couvertures alaires supérieures.



L’ÉTOURNEAU AUX AILES ROUGES. — LE CAROUGE COMMANDEUR.[191]
(Red-winged Starling. — Officer Bird.)


Cet oiseau a été improprement classé parmi les Étourneaux, avec lesquels, il n’a d’autre analogie que de voyager en bandes très nombreuses et de faire société de temps à autre avec eux ainsi qu’avec les Goglus. C’est là une des espèces que les cultivateurs de la Georgie et autres États du Sud, ont vouées aux gémonies, par suite des ravages épouvantables que ces oiseaux font au temps des moissons. On devrait au moins leur tenir compte de la quantité infinie d’insectes nuisibles à l’agriculture qu’ils détruisent dans le cours d’une saison. Wilson en suppute le nombre après un calcul soigné à plusieurs millions. L’Étourneau hiverne dans le sud des États-Unis (qu’on nous pardonne cet anachronisme) par milliers.

Il bâtit son nid tantôt sur des aulnes, tantôt dans des endroits marécageux. Des herbes molles, du crin, telles sont les substances employées pour tapisser l’intérieur du nid ; les œufs sont au nombre de quatre à six, d’une forme ovale, bleu clair et tacheté de noirâtre. Malheur à celui qui approche trop près du nid, pendant le temps des œufs ; le mâle s’élance à la rencontre de l’intrus, vomit des malédictions sur sa tête en notes bruyantes et plaintives. Audubon voyageant l’automne dans les États du sud, dit que ces oiseaux sont si nombreux, qu’il en a vu jusqu’à cinquante tués par un seul coup de fusil. Le soir ils gagnent les endroits marécageux et se perchent pour la nuit par milliers sur les joncs au-dessus de l’eau. Lorsqu’on les trouble, ils s’élèvent tout à coup et font diverses évolutions, rasant un instant le haut des joncs ou s’élançant dans les hautes régions des airs pour revenir finalement au lieu où ils étaient campés d’abord, et où ils font entendre un bruit confus ; cette manœuvre exécutée, le silence se rétablit pour le reste de la nuit. L’Épervier des Pigeons s’engraisse à leurs dépens. Cet Étourneau mis en cage, continue de faire entendre ses chants harmonieux. Il vit de blé et autres grains.

Cet oiseau a été appelé en Canada, par les Anglais (par les demoiselles probablement !) Officer Bird, à cause de ses épaulettes rouges orangées qui contrastent si élégamment avec son plumage noir comme la nuit ; costume qui va sans doute lui assurer la faveur de cette intéressante portion de la population.

Nous n’avons pas encore remarqué l’Étourneau aux ailes rouges, dans les environs de Québec ; il est assez commun dans les plaines et les savanes marécageuses autour de Sorel, ainsi qu’au Haut Canada.

Le mâle est par tout le corps d’un noir lustré ; le miroir de l’aile est roux orangé, les ailes sont de longueur ordinaire ; la seconde et la troisième plume la plus longue ; la queue longue, arrondie et composée de douze plumes arrondies. Le bec et les pieds noirs ; l’iris d’un brun foncé.

Longueur totale, 9, envergure, 14.

Les jeunes mâles ont les couleurs plus ternes ; le noir moins pur et le rouge plus pâle ; la femelle ressemble au jeune mâle.


LE BALTIMORE.[192]
(Baltimore Oriole.)


Ce bel oiseau au plumage jaune et noir, a emprunté son nom, dit Wilson, de lord Baltimore, jadis grand propriétaire du Maryland, dont la livrée officielle était le jaune et le noir. On rencontre le Baltimore du Brésil au Canada ; il est fort commun le printemps, dit M. McElraith, dans les bois et les vergers autour de Hamilton. « Son ramage fort intéressant par sa naïveté, sans égaler le chant de la Grive rousse, est comme la mélodie du garçon de ferme qui siffle pour s’amuser. » Sa note d’alarme est bien différente. Il construit pour sa couvée future un superbe réduit suspendu ; ce nid se compose de mousse, de coton et autres matériaux ; dans les latitudes chaudes, ce nid regarde vers le nord-est, comme protection contre les grandes chaleurs ; il le place d’ordinaire dans les vergers, c’est une vraie merveille de solidité. Les œufs sont au nombre de cinq, blancs avec une petite teinte couleur de chair, marqués au gros bout avec des points pourpres et sur le reste avec des longues lignes qui s’intersectent. Il se nourrit de coléoptères, d’insectes ailés, qu’il attrape dans les arbres : il se suspend par les pieds et s’allonge le corps pour aller chercher le scarabée sous la feuille ; ses mouvements dans les arbres sont remplis de grâce et d’agilité.

Le Baltimore n’acquiert ses brillantes couleurs qu’à sa troisième année ; la femelle a une livrée brune moins éclatante. Avant de quitter le nid, les jeunes s’y cramponnent à l’extérieur, avec la même facilité que les jeunes Pique-bois, entrent et sortent plusieurs fois, comme pour s’accoutumer. Leur migration se fait de jour ; leur vol est en ligne droite à une grande hauteur au-dessus des arbres : ils s’abattent au coucher du soleil, chantent un peu, prennent leur repas du soir, puis ils se livrent au sommeil.

Le Baltimore paraît se plaire en cage et siffle très bien. On le nourrit aux œufs à la coque, aux raisins, aux figues et aussi avec des insectes. Quand on le tire, il se cramponne à la branche : il faut quelquefois une seconde décharge pour le faire tomber. On le rencontre communément dans les régions montueuses, arrosées de petits ruisseaux. Le Baltimore ne vient pas, que nous sachions, dans le district de Québec.

Le mâle a le bec d’un bleu clair ; l’iris orangé ; la tête, la poitrine, le derrière du cou, le derrière du dos, les pennes et les secondaires, noirs, ainsi que les deux plumes du milieu de la queue et la base de toutes les autres ; les parties inférieures, les couvertures alaires inférieures, la partie postérieure du dos de rouge vif, nuancées de vermillon sur la poitrine et le cou ; le bout des deux pennes du milieu de la queue et le bout des autres orangé pâle ; la queue arrondie, un peu fourchue ; les plumes étroites.

Longueur totale, 7  ; envergure, 12.

Les jeunes et les femelles ont des teintes moins vives.



LE GRIMPEREAU COMMUN.[193]
(Brown Creeper.)


Le Grimpereau commun possède la même facilité que les Pics de grimper le long de l’écorce des arbres forestiers. Il a toute l’activité de ces derniers, en compagnie desquels on le rencontre assez fréquemment. Il commence à grimper au bas de l’arbre et procède avec méthode à explorer les trous dans l’écorce pour en extraire insectes et larves. Si une personne se trouve près de lui, quand il se pose, il a soin de se tenir sur le côté opposé de l’arbre comme mesure de prudence, mais il oublie cette défiance pour peu qu’elle le laisse en repos. Le Grimpereau est fort répandu dans les grands bois où il couve ; il fréquente le voisinage de l’homme, printemps et automne. Quelques individus sont plus gros les uns que les autres : ce sont généralement des mâles. Le Grimpereau place son nid dans la cavité d’un arbre ou d’une branche à l’endroit où elle a été rompue, ou bien encore dans un trou creusé par les écureuils ou par les Pics. Les œufs sont au nombre de sept, cendrés, avec des points jaune-roussâtre et des lignes d’un brun foncé. Les jeunes se montrent à l’entrée du nid, longtemps avant de pouvoir voler. En certains climats, ils couvent deux fois l’an. Ils passent la plus grande partie de l’année en Canada.

Le plumage du mâle est varié de brun roux, de noirâtre et de blanc sale sur la tête, le manteau, le croupion et les couvertures des ailes ; blanc en dessous ; sourcils roux ; pennes des ailes d’un brun foncé en dedans, tachetées de noir et de blanc en dehors ; pennes de la queue, d’un brun clair, un peu étagées et terminées en pointe aiguë. Le bec est brun en dessus, blanchâtre en dessous ; les pieds gris.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8 .



LE NUTHATCH DU CANADA.[194]
(Red-bellied Black-cap Nuthatch.)


Cet oiseau paraît être le même que celui décrit par Buffon sous le nom de Torchepot du Canada. Les Nuthatches sont très communs dans toutes les grands bois de pins, dont ils dévorent les bourgeons. Ils voyagent par couples, souvent de concert avec des mésanges ou des Pics minulles : la petite bande emblème de l’activité, du travail et de la faim non assouvie, procède méthodiquement d’arbre en arbre, faisant résonner les troncs de ses coups de bec et de ses petits cris. Quand ils s’abattent sur nos vergers, ils rendent aux cultivateurs un immense service, par le nombre d’insectes parasites dont ils nettoyent les pommiers et les arbres fruitiers généralement. Ils ont la même facilité que les Pics de s’accrocher aux arbres. Le Nuthatch émigre en octobre, vers les contrées méridionales et revient en mai, faire sa ponte en Canada.

Le bec du mâle est noir, les narines sont recouvertes de longs poils noirs ; la langue est coriace et se termine en plusieurs pointes ; un bleu clair ou plombé prédomine sur le dos et la queue ; les jambes, les pieds et les griffes sont d’un jaune-vert brunâtre ; le sommet de la tête est noir entouré d’une bande blanche ; une ligne noire traverse l’œil en gagnant vers l’épaule ; en dessous de celle-ci existe une autre ligne de blanc ; le menton est blanc ; les autres parties inférieures, couleur de rouille clair ; les primaires et les ailes, couleur de plomb foncé. La poitrine et le ventre de la femelle sont d’un brun moins foncé et le sommet de la tête d’un noir moins foncé.

Longueur totale, 4  ; envergure, 8.



LE GROS BEC DU CANADA.[195]
(Pine Grosbeak.)


« Avez-vous quelquefois entendu dans les bois l’hiver, cette note sifflée, tendre et mélancolique, qui réveille seule par intervalles les échos de la solitude assourdie par les neiges, et qui se marie si bien au deuil de la nature ? » C’est la voix du Gros bec des pins, à la recherche des fruits du masquabina, du pimbina et des bourgeons de pins. Les paysans le désignent sous le nom de Pionne, et les Anglais l’appellent quelquefois Ground Robin. Il se plaît dans les vastes forêts de l’extrême nord : les froids arctiques le chassent de ces latitudes ; il vient passer l’automne et l’hiver en Canada et se met en route en avril, pour la Baie d’Hudson, où il niche dans les arbres à quelques pieds de terre. Ce nid est construit de branches et doublé de plumes ; il contient quatre œufs blancs. Le Gros bec des pins habite aussi le nord de l’Europe ; il n’acquiert son beau plumage roux que la seconde année de son existence. Le Gros bec est très commun dans les environs de Québec ; nous en avons remarqué une petite bande tout le mois de janvier dernier, dans les grands arbres autour de notre demeure.

Le mâle a le cou, la poitrine, le croupion d’un écarlate éclatant, plus pâle sur la poitrine ; les plumes au milieu du dos sont marquées de taches noires, de la forme d’une flèche et entourées de roux ; celles sur les épaules sont ardoisées, partiellement entourées de roux et de gris. Les couvertures supérieures des ailes sont terminées de blanc avec une petite teinte rousse ; les ailes et la queue noires, frangées de brun léger ; la queue, très fourchue ; le bas du ventre gris ; les jambes d’un noir foncé ; le bec brun couleur de corne, trapu, court et recourbé à la pointe ; la mandibule supérieure dépassant l’inférieure comme celle des Perroquets ; la base du bec couverte de poils bruns. Le plumage entier à sa naissance est d’un bleu cendré très foncé.

Longueur totale, 8 , envergure, 14.

La femelle est moindre que le mâle d’un demi-pouce ; le rouge du mâle est remplacé chez la femelle par un jaune sale.


LE GROS BEC À GORGE ROSE.[196]
(Rose-breasted Grosbeak.)


Ce Gros bec est beaucoup plus rare que le précédent, en cette section de la province. Sa livrée est d’une grande magnificence ; sa taille un peu moindre que celle du Gros bec des pins. Il possède une voix forte et mélodieuse à un haut degré. Ses habitudes sont à peu près les mêmes que celle du Gros bec des pins. Il aime davantage les buissons solitaires.

Le mâle porte un manteau noir, saupoudré de blanc ; le cou, le menton et le haut de la poitrine, noirs ; le bas de la poitrine, le milieu du ventre et la doublure des ailes, un joli carmin ou rose ; la queue est noire et fourchue ; les trois pennes extérieures de chaque côté, blanches sur leurs franges internes ; le bec trapu, court et blanc ; les jambes et les pieds bleu clair ; les yeux couleur de noisette.

Longueur totale, 7 , envergure, 13.

Le jeune mâle de la première année a le plumage du dos varié de brun, de blanc et de noir ; une ligne blanche surmonte l’œil ; le rose atteint la base du bec, où il est tacheté de noir et de blanc.

La femelle est d’un jaune couleur de filasse, strié d’olive et de blanc ; la doublure des ailes est d’un jaune pâle ; le bec plus foncé que chez le mâle et le blanc sur l’aile moindre.

On peut dire que le Gros bec à gorge rose et le Roi des oiseaux (le Tangara Vermillon) sont les deux oiseaux du Canada dont le plumage est le plus éclatant, le plus riche.


LE BEC CROISÉ D’AMÉRIQUE.[197]
(Americean Cross Bill.)


Au premier coup d’œil, on serait tenté de s’écrier en voyant le singulier instrument que la nature a donné à cet oiseau, en guise de bec, « Quelle monstruosité ! »; néanmoins ce n’est qu’un exemple de plus, pour démontrer que la providence sait adapter les moyens à la fin qu’elle se propose. Au Bec Croisé, destiné à se nourrir de bourgeons de pins et de graines fort dures, il fallait un moyen tout particulier d’effectuer cet objet : des mandibules d’une force peu commune.

Le Bec Croisé voyage en bande dans toute l’étendue du Canada dans la migration d’automne qu’il entreprend, quand il quitte les latitudes de la Baie d’Hudson, pour hiverner dans les régions tempérées des États-Unis. Ces oiseaux font entendre un chant distinct, sonore et assez agréable lorsqu’ils se posent sur les pins et autres arbres ; ce ramage se change en un gazouillement rapide quand ils prennent leur vol. À l’état domestique, ils ont plusieurs des allures des perroquets ; grimpent le long des barreaux de la cage, et saisissent les bourgeons avec leurs pieds, pour en extraire les graines. Il ne faut pas les confondre avec les Gros becs des pins, avec lesquels, malgré ce que certains auteurs ont écrit, ils ont peu d’analogie. Les Becs Croisés sont sujets à plusieurs variations dans leur plumage ; les jeunes mâles, la première année, sont d’un jaune olive, mélangé de cendré, auquel succède un vert vif jaunâtre, mêlé de teintes d’olive foncé ; tout ce plumage, la seconde année fait place à un rouge clair ; les franges de leur queue tirent sur le jaune. En captivité, à l’instar de l’Oiseau Rouge et du Gros bec des pins, ils échangent leur belle livrée rouge pour un manteau d’un brun jaune clair ; on a vu le Bec croisé dans les plantations, jusque sur les limites des villes.

Le mâle a le bec d’une couleur de corne brune, aigu et terminé en angle à son extrémité, où les mandibules se croisent ; la couleur générale du plumage est rouge couleur de plomb, plus éclatant sur le croupion et mélangé de teintes olivâtres sur les autres parties du corps ; les ailes brun noir ; la queue de même, saupoudrée et frangée de jaune ; les pieds et les jambes jaunes ; les griffes fortes, très recourbées et très aiguës ; le dessus du croupion blanc strié de cendré ; la base du bec recouvert d’un duvet lissé d’une couleur brun pâle ; l’œil couleur de noisette.

Longueur totale, 7, envergure, 10.

La femelle est moindre que le mâle en volume ; le bec d’une couleur de corne plus pâle ; le croupion, les couvertures caudales et les côtés de la queue, d’un jaune d’or ; les ailes et la queue d’un brun noir sale ; le reste du plumage, d’un jaune olive mélangé de cendré ; les pieds et les jambes comme celles du mâle. Les jeunes, le premier été, comme dans la plupart des espèces, ressemblent à la femelle ; les mâles qui muent échangent le roux pour du brun jaunâtre.



LE BEC CROISÉ AUX AILES BLANCHES.
(White-winged Cross Bill.)


Espèce bien plus rare que le Bec croisé d’Amérique, que l’on rencontre dans les mêmes lieux et aux mêmes saisons ; son costume en diffère essentiellement par ses ailes et sa queue noire, la bande blanche sur ses ailes, le rouge foncé de son plumage, et sa taille est plus petite. Elle a de plus le front d’un brun pâle ; le bec couleur de corne brune, les mandibules se croisent comme dans l’espèce précédente ; la mandibule inférieure s’inclinant des fois à droite d’autres fois à gauche, ordinaire- ment à gauche chez le mâle, et à droite chez la femelle, dont le plumage entier est olivâtre foncé.

Longueur totale, 5 , envergure, 8 .

On a constaté la présence de cet oiseau dans les environs de Québec.



L’ALOUETTE DES PRÉS OU FARLOUSE.[198]
(Meadow Lark.)


Cette alouette, de la grosseur d’un merle, se rencontre dans la plupart des États de la République voisine ; elle est commune dans l’ouest de la Province, depuis le printemps à la fin de l’automne, et fréquente les prairies et les pâturages humides, où elle se procure graines et insectes, coléoptères et chenilles, sa nourriture ordinaire. Cet oiseau, sans prétendre à la mélodie qui distingue l’Alouette d’Europe (Sky Lark), la surpasse par la richesse de sa parure et par la douceur des accents peu nombreux qu’il fait entendre. Vers l’automne, les bandes d’Alouettes des prés s’assemblent et volent à la manière des perdrix. Quand elles se posent sur les arbres, c’est sur les plus hautes branches, d’où elles font entendre une note longue, sonore et plaintive, dont la tendre mélancolie n’est excellée par aucun de nos chantres ailés ; à ce chant succède de la part des femelles un gazouillement bas et rapide ; puis le clairon du mâle retentit de nouveau. La chasse de cette alouette a ses attraits ; car c’est au vol que la Farlouse est tuée et non lorsqu’elle est posée à terre et abritée par les herbes. Une motte de terre ombrage et protège le berceau de ses petits ; c’est une sphère composée d’herbes sèches ; un passage arché conduit à l’intérieur où l’on découvre quatre ou cinq œufs blancs, tachetés de points et de taches roussâtres principalement au gros bout.

Le mâle a la poitrine, le cou, le ventre et une ligne de l’œil à la narine, d’un beau jaune ; l’intérieur de l’aile de même ; un croissant d’un noir lustré vers le bas de la gorge ; les ailes marquées de noir, de cendré et de brun ; une ligne de blanc jaunâtre divise le sommet de la tête et est bornée de chaque côté par une ligne noire mêlée de bai et une autre ligne de jaune blanchâtre passe au-dessus des yeux en arrière. Les joues sont bleu-blanc ; le dos est élégamment varié de noir, de bai et d’ocre pâle ; la queue est cunéiforme ; les plumes se terminent avec grâce, et les quatre plumes extérieures de chaque côté presqu’entièrement blanches ; les côtes, les cuisses, le ventre d’un jaune pâle, strié de noir ; la mandibule supérieure brune ; l’inférieure bleu-blanc ; les sourcils fournis de poils noirs très forts ; les pieds et les jambes très forts et couleur de chair pâle.

Longueur totale, 11.2l12 ; envergure, 16 .

La femelle ressemble au mâle, à l’exception du croissant noir qui orne son chef, qui est moins foncé et est entouré de plus de gris.


LA MÉSANGE À TÊTE NOIRE.[199]
(Chicadee — Black-capped Titmouse.)


« Je suis le compagnon
Du pauvre bûcheron.

Je le suis en automne
Au vent des premiers froids ;
Et c’est moi qui lui donne
Le dernier chant des bois. »

(L’Oiseau.)


Voilà un oiseau bien connu de tous.

« Qu’es-tu ? » repète l’enfant, après son amie la Mésange à tête noire, dont le cri ressemble à ses mots. Active, allègre, querelleuse, presque à l’épreuve du froid, la Mésange n’est jamais plus gaie que lorsque la température est si froide que l’homme regagne à la hâte son toit hospitalier. Son parcours s’étend jusqu’à la Baie d’Hudson. Sa chansonnette est plutôt un doux gazouillement qu’un chant proprement dit. Elle fréquente le voisinage des habitations l’automne et l’hiver, temps où elle quitte les bois francs, pour se nourrir de la graine des pins. Les Pics minulles, les Grimpereaux, les Nuthachts, tels sont ses compagnons de voyage : l’analogie des habitudes établit des rapports d’amitié et crée une véritable entente cordiale entre ces oiseaux. En mai[200] elle s’approprie le trou creusé dans un arbre par un Pic ou par un écureuil ; quelquefois même avec une rare assiduité, elle se préparera elle-même un réceptacle pour ses œufs, qui sont aux nombre de six, marqués de petits points roux. Jeunes et vieux se tiennent ensemble en hiver et scrutent en corps les trous des arbres, commençant à la racine pour s’y procurer les larves et les insectes qui cherchent un abri sous l’écorce. Amie sincère du cultivateur, la Mésange à tête noire n’oublie pas les vergers, dont les arbres reçoivent périodiquement sa visite épuratrice.

La Mésange à tête noire est un des derniers amis que le bûcheron du Canada rencontre dans la forêt. La peinture du Rouge gorge de France lui convient à bien des rapports. « Quand, par les premières brumes d’octobre, un peu avant l’hiver, le pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de bois mort, un petit oiseau s’approche de lui, attiré par le bruit de la cognée ; il circule à ses côtés et s’ingénue à lui faire fête, en lui chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C’est le Rouge gorge qu’une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui dire qu’il y a encore quelqu’un dans la nature qui s’intéresse à lui.

« Quand le bûcheron a rapproché l’un de l’autre les tisons de la veille engourdis dans la cendre ; quand le copeau et la branche sèche pétillent dans la flamme, le Rouge gorge accourt en chantant, pour prendre sa part du feu et des joies du bûcheron. »

« Quand la nature s’endort et s’enveloppe de son manteau de neige ; quand on n’entend plus d’autres voix que celles des oiseaux du Nord, qui dessinent dans l’air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui mugit et s’engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé à voix basse, vient protester encore au nom du travail créateur contre l’atonie universelle, le deuil et le chômage. »

Voilà bien les traits, croyons-nous, mais sous un autre nom, de l’amie du bûcheron canadien.

Le mâle a le cou, le sommet de la tête noirs, entrecoupés d’un espace triangulaire de blanc, qui se termine à la narine ; le bec est noir et court ; le reste des parties supérieures, couleur de plomb et cendrées, tachetées d’un peu de brun ; les ailes sont frangées de blanc ; la poitrine, le ventre blanc jaunâtre ; les pieds d’un bleu clair ; les yeux, couleur de noisette foncé. La femelle ressemble fort au mâle. Les Anglais l’appellent Chicadee à cause de la ressemblance de son cri Chicadee-dee-dee à ces mots.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8 .



LA MÉSANGE DE LA BAIE D’HUDSON.[201]
(Hudson’s Bay Titmouse.)


Fort ressemblante à la précédente : le noir est plus marqué et la queue beaucoup plus longue que dans l’espèce précédente — plus rare en Canada.

Dimensions, 5 × 7.



LE LORIOT DES VERGERS.[202]
(Orchard Oriole.)


Il s’opère aux différentes saisons, parmi nombre de nos oiseaux, de singulières transformations dans le plumage : le Chardonneret, le Goglu, l’Oiseau Rouge, le Baltimore nous en fournissent des exemples frappants. C’est sans doute à ses étonnantes variations dans la livrée, qu’il faut attribuer les erreurs commises par les naturalistes, en confondant ce Loriot avec le Baltimore. Buffon, Latham, Pennant et Catesby ont pris le mâle du Loriot des Vergers pour la femelle du Baltimore.

Cette espèce diffère entièrement dans ses habitudes du Baltimore, oiseau farouche qui ne peut souffrir de voisin, pas même ceux de son espèce, dans l’endroit est placé son nid, tandis que le Loriot des Vergers aime la société de ses semblables. Audubon a compté jusqu’à neuf nids de ces derniers dans le même enclos : une harmonie parfaite régnait dans la petite république.

Les mâles précèdent les femelles, de huit à dix jours au printemps. Dès qu’ils ont fixé la localité qui doit contenir le berceau de leurs amours, leurs mouvements deviennent d’une allégresse, d’une prestesse extrême : le mâle s’élance par bonds dans les airs à une centaine de pieds, agitant son corps et sa queue et chantant avec énergie pendant tout ce temps, comme si quelque chose le pressait de revenir à l’arbre qu’il vient de quitter. Il passe la journée à faire ses évolutions et à attraper les insectes qui se cachent sous la verdure des arbres, ou bien il s’élancera à terre sur un vermisseau qui cherche en vain à fuir, puis il retournera inspecter avec soin chaque bouton, chaque fleur du pommier voisin. Son chant de redouble lorsqu’il s’agit de se procurer une compagne. Ils amassent des brins de foin qu’ils lient ensemble avec une rare industrie et en composent un nid d’une grande solidité, qui a la forme d’une hémisphère ; les œufs sont au nombre de six, d’un bleu-blanchâtre tachetés de brun foncé ; une seule couvée est le fruit de leur union. Les jeunes suivent les vieux pendant plusieurs semaines, mais bientôt les mâles se séparent des femelles et voyagent par eux-mêmes tels qu’ils sont arrivés au printemps.

Cette espèce se nourrit d’insectes, ainsi que de fruits et de baies ; elle est friande de fraises. À son arrivée, le Loriot des Vergers fréquente les hauteurs pendant la saison des œufs ; la famille élevée, il descend dans les prairies et les champs de foin où il se nourrit de grillons, d’araignées et de sauterelles. Les Français de la Louisiane appellent ce Loriot Pape des Prairies, tandis que le Baltimore porte le nom de Pape des Bois, d’après les lieux qu’il fréquente. À l’état de domesticité, il chante avec le même entrain que dans l’état de nature et se contente de fruits et de riz : son chant n’est pas aussi beau que celui des Baltimore. C’est un des hôtes les plus communs des vergers du Haut Canada : il ne visite pas le district de Québec que nous sachions.

Le mâle a les parties supérieures d’un jaune olive nuancé d’une teinte brunâtre sur le dos ; les ailes sont d’un brun foncé ; les couvertures alaires inférieures terminées d’un blanc jaunâtre ainsi que les couvertures supérieures et les primaires ; la queue arrondie au bout ; les deux plumes externes trois quarts de pouces plus courtes que celle du milieu ; les parties inférieures, jaunes ; le bec et les jambes bleu-clair ; l’iris, noisette ; le globe de l’œil noir : telle est la livrée du jeune mâle à sa première année ; à son second printemps, il se montre avec une large plaque noire sur le front et la poitrine et quelquefois sur les deux plumes médianes de la queue : de petites tâches roussâtres se montrent sur les côtés et le ventre. Quand l’oiseau reçoit son plumage complet, le noir se répand sur toute la tête, le dos, les ailes et la queue ; un rouge bai, ou un châtain clair, est perceptible sur le ventre, le croupion et les couvertures caudales ; le noir de la tête est lustré comme du velours ; celui des ailes tire sur le brun ; et les couvertures supérieures des ailes sont terminées de blanc.

Dimensions, 6 × 9.



LE MAINATE COULEUR DE ROUILLE.[203]
(Rusty Grakle.)


Ce Mainate fort répandu dans le Haut-Canada l’automne, se rend dans sa migration printanière jusqu’à la Baie d’Hudson : il se rencontre conséquemment dans le Bas-Canada. Des bandes de ces Oiseaux s’abattent en septembre dans les champs autour de Hamilton et de Toronto ; ils font société avec les Étourneaux aux ailes rouges et les Étourneaux ordinaires, partout où les sauterelles sont abondantes ; mais le maïs est leur nourriture favorite. Cet oiseau à cette saison ne chante pas : il a un seul cri chuck. En novembre les Mainates couleur de rouille gagnent le sud, la Virginie, la Caroline du sud ; en avril ils se dirigent vers le nord, et arrivent en juin à la Baie d’Hudson, pour y couver : alors ils font entendre un joli ramage qui cesse dès que le nid est construit et recommencent dès que les jeunes peuvent voler. Le nid est placé dans des arbres à huit pieds de terre. Ces Mainates sont propres à la volière et s’apprivoisent facilement. M. McElraith dit qu’en automne dans les environs de Hamilton, ils passent le jour dans les champs labourés, à la recherche d’insectes et de vermisseaux ; la nuit venue, ils cherchent abri et protection sur les roseaux des marais où ils s’abattent en grand nombre, et où ils restent jusqu’au point du jour.

Le plumage du mâle, quand on en est près, semble entièrement noir : mais sur un examen plus soigné, le noir a fait place à un vert foncé et lustré ; l’iris est or clair ; le bec est noir ; la mandibule inférieure un peu arrondie ; la langue est mince, et comme lacérée à son extrémité ; les pieds et les jambes noirs et forts ; la queue arrondie. Telles sont les couleurs du mâle, lorsque son plumage est parfait ; mais le plus grand nombre de ces oiseaux ont la gorge, la tête, le cou, le dos, imprégnés de brun, chaque plume ayant une frange couleur de rouille ; au-dessus de l’œil, est une ligne de brun pâle, au-dessus de la ligne noire qui traverse l’œil. Cette couleur brune disparaît au printemps.

Longueur totale, 9  ; envergure, 14 .

La femelle est moins longue d’un pouce ; son plumage est plus terne ; un bandeau roussâtre au-dessus et en dessous de l’œil ; chez les jeunes, le brun prédomine, mêlé au jaunâtre, et au brun foncé.


LE MAINATE POURPRE.[204]
(Purple Grakle — Crow Blackbird.)


Le Mainate pourpre ne justifie pas, en Canada, la mauvaise réputation qu’il a dans le sud des États-Unis. Là on le considère comme un insigne larron, un voleur de jeune maïs et de blé : larcins qu’il expie souvent avec sa vie ; au printemps, il rend un service inestimable à l’agriculture en dévorant les hordes innombrables de parasites destructeurs, de larves et de chenilles, comme pour compenser les dégâts qu’il causera plus tard. C’est un fort bel oiseau, facile à apprivoiser et doué de chant. Nous les avons remarqués en grand nombre sur l’Île Ste. Hélène, devant Montréal.

Un couple de ses oiseaux s’établit il y a quelques années à Montmagny dans une plantation d’érables à l’Est du manior seigneurial : le propriétaire leur ayant assuré protection, la famille devint nombreuse et il en est résulté une colonie d’environ deux cents, qui ne manquent jamais chaque printemps de prendre possession du territoire qu’ils ont en séquestre. Leurs évolutions, leurs courses dans le voisinage nous ont souvent fort amusé. Plusieurs nids sont bâtis sur le même arbre : et au train où va l’œuvre de la colonisation, sous peu le bois sera insuffisant pour héberger leur noire légion. Le Mainate pourpre a des idées larges, des idées féodales au chapitre de la propriété ; parmi les oiseaux, c’est une espèce de baron du moyen âge : il s’établit en maître dans l’endroit où sont ses jeunes, sans respect pour les droits acquis des volatiles plus faibles que lui : malheur au Pic ou au Merle qui approche de trop près de sa demeure ; il l’attaquera infailliblement et sa forte taille lui assure la victoire. Les rayons du soleil ont un superbe effet sur son plumage lustré et noir comme l’ébène ; à certains rayons d’incidence, le bronze cuivré est remplacé par un azur brillant, auquel succèdera l’éclat du saphir, lequel se fondra en vert d’émeraude. Pendant ce temps l’oiseau étendra sa queue, baissera les ailes, enflera sa gorge et fera sonner son cri d’appel pour attirer l’attention des oiseaux qui passent au vol dans les environs. Les habitudes du Mainate pourpre dans les lieux où il hiverne ne sont pas les mêmes qu’en Canada : là ils voyagent en immenses bandes, se répandent sur les terres fraîchement labourées, fréquentent même les alentours des résidences des fermiers à l’approche de l’hiver. La chair de cet oiseau est sèche, coriace et manque de saveur, comme celle de la Corneille. On rencontre ce Mainate pendant l’été, dans des régions fort septentrionales.

Le mâle a un plumage, soyeux, luisant et noir.

Dimensions du mâle, 13 × 19.




LE NIVEROLLE DE WILSON.[205]
(Wilson’s Snow Bird.)


Nom bien impropre pour un Oiseau que nous ne voyons jamais pendant l’hiver : en attendant mieux, nous l’adopterons. C’est une des espèces les plus nombreuses que nous ayons en Canada et dont le parcours est le plus étendu. Sa migration s’étend du cercle arctique jusqu’au golfe du Mexique.

Les Niverolles de Wilson arrivent dans le Bas-Canada, avant même que la neige ait disparu de la terre :[206] ils hivernent dans les régions les plus tempérées du Haut-Canada et à mesure que la saison devient plus froide, ils s’approchent de plus en plus des habitations. Au printemps, ils se montrent séparément et fréquentent les jardins, les enclos près des demeures. Ils disparaissent presque totalement pour une couple de mois : le gros de la bande se rend alors dans les environs de la Baie d’Hudson où la ponte a lieu. Plusieurs néanmoins doués d’instincts sociaux plus marqués, élèvent leur famille dans nos campagnes, dans le voisinage des villes. Deux couples ont couvé l’été dernier, près de notre jardin : le nid était caché dans un petit trou à terre, abrité par des herbes St.-Jean. L’instinct de la migration est très fort chez cet oiseau : vers le milieu d’août, des bandes de trente à quarante, sillonnent la campagne en tous sens, se posent sur les clôtures, le long des grands chemins, dans les allées des jardins, sur les piles de fagots près des habitations. Il est granivore.

Cet oiseau a la tête, le cou, le haut de la poitrine, le corps et les ailes couleur d’ardoise foncé ; le plumage des jeunes est mélangé de brun ; les parties inférieures de la poitrine, le ventre, d’un blanc pur ; les trois pennes secondaires voisines du corps sont frangées de brun, les primaires blanches ; la queue est couleur d’ardoise foncé, légèrement fourchue ; les deux plumes externes en sont entièrement blanches et se voient de loin ; le bec et les pieds, couleur de chair clair ; l’œil bleu noir. La femelle est beaucoup plus brune que le mâle. À la fin de l’automne, les couleurs du mâle deviennent plus foncées, et le brun disparaît presqu’entièrement.

Longueur totale, 6  ; envergure, 9.



LE CHARDONNERET.[207]
(Goldfinch.)


Le Chardonneret se distingue par son coquet plumage jaune citron et tirant sur le blanc sur le croupion et dessus la queue, par sa calotte et son manteau de velours noir. Les ailes sont noires, frangées de blanc ; la queue noire et la frange intérieure des plumes, blanche ; le front est noir ; le bec et les pieds roussâtres, couleur de cannelle. Tel le mâle se montre en été ; en septembre, ses couleurs deviennent plus pâles et alors le mâle et la femelle se ressemblent presque. Ils se construisent un nid, vrai chef-d’œuvre d’élégance et de dextérité, au haut d’un pommier, ou au coton du chanvre, le couvrant à l’extérieur de mousse liée ensemble par leur salive : le duvet le plus moelleux en tapisse l’intérieur. La ponte est de cinq œufs, blancs, avec des taches pâles, au plus gros bout. Les mâles ne reçoivent toutes leurs couleurs qu’à la seconde année de leur existence : absence alors du noir sur leur tête, que le blanc remplace ; le blanc des ailes couleur de crème. En avril, ils commencent à muer et en mai ils sont d’un jaune vif : leur plumage entier à sa racine est d’un noir bleuâtre. Le ramage du Chadonneret ressemble au chant du Goldfinch d’Angleterre, mais il n’a ni son étendue, ni sa mélodie. Ils arrivent en Canada au mois de mai ; alors ils voyagent un à un dans nos campagnes. En août, ils se montrent en bandes, se perchent sur les arbres, lissent leurs plumes aux rayons du soleil et font entendre un agréable gazouillement. Certains individus hivernent à l’ouest de la province, mais ils émigrent en corps du Bas-Canada, à la fin d’août et en septembre. Ils volent en ondulations de haut en bas, faisant entendre un cri à chaque fois qu’ils ouvrent et ferment leurs ailes. Ils s’abattent en grand nombre dans les jardins et s’accrochent aux grappes de chanvre, de millet, aux chardons, tantôt suspendus la tête en bas pour prendre leur nourriture. Pourvu qu’on les prenne avant l’accouplement le printemps, ils vivent bien en cage ou dans une volière : ils meurent infailliblement s’ils ont été pris après cette époque. On les trouve sur tout le continent de l’Amérique.

Ils vivent en captivité deux ou trois années, si on leur donne une nourriture convenable, tel que le millet ou la graine de canarie.

Longueur, 4  ; envergure, 8.



LE PINSON FAUVE.[208]
(Chicadee — Fox-coloured Finch.)


Ce Pinson est supérieur en taille au Pinson chanteur (le Rossignol du Canada). Il est peu nombreux ; son caractère solitaire lui fait rechercher les buissons épais sur la lisière des montagnes ; quelquefois il fait société avec le Niverolle de Wilson ; plus souvent il se réunit aux individus de son espèce. Il est peu méfiant, se laisse approcher ; son chant ne se manifeste que dans les endroits où il fait son nid et se compose de quelques jolies notes.

Le mâle a le haut du cou et de la tête cendré, et frangé de couleur de rouille ; le dos élégamment marqué de brun roux et cendré ; la queue et les ailes couleur de rouille vif ; les primaires foncées à l’intérieur et à l’extrémité ; la poitrine et le ventre blancs ; les auriculaires sont largement maculées de bai ou de brun roussâtre, et le haut du ventre porte des petites taches noires lancéolées ; les couvertures caudales et la queue d’un jaune roussâtre vif ; les pieds et les jambes d’un brun blanc sale, sont très robustes ; le bec est robuste, foncé en dessus et jaune en dessous ; l’iris, noisette.

Longueur totale, 7 , envergure, 10 .

La femelle n’a pas les ailes d’un bai aussi vif et tire sur le fauve. Ce Pinson vit de graines d’herbes, d’insectes et de petits gravois.


LE PINSON À POITRINE BLANCHE.[209]
(Chicadee — White-throated Sparrow.)


Ce Pinson est une des espèces les plus répandues en cette province. Les paysans l’appellent quelquefois, nous ne savons pourquoi, Perdrix de Savane. Il est un peu plus gros que le Pinson chanteur et arrive quinze à dix-huit jours après lui. Sa romance ou mieux, son sifflement aigu, mais agréable, se fait entendre depuis le mois de mai jusqu’en septembre. Les Anglais l’appellent familièrement Sweet, Sweet, Canada, Canada Bird parce que son chant ressemble à ces mots. Sa voix, que l’on entend dans tous les bois au printemps, quoique simple, ne laisse pas de plaire. L’oiseau se perche sur la cime d’un sapin ou d’un jeune pin, et là, pendant le jour aussi bien que pendant les heures silencieuses de la nuit, lorsqu’il fait clair de lune, il fait entendre à certains intervalles son sifflement sonore et étendu. Il aime aussi à devancer l’aurore par ses chants ; en captivité, il continue de charmer l’homme par sa mélodie et ses allures enjouées ; il se nourrit de graines, de millet, de chanvre, d’avoine. Quelques-uns couvent en Canada, mais le plus grand nombre pense-t-on couve plus au nord. Pendant l’hiver, ils émigrent en Pennsylvanie où, au rapport de Wilson, on les rencontre en bandes nombreuses, sur les bords des endroits humides où croissent des aulnes ; ils s’y nourrissent des graines d’herbes, que l’humidité y fait croître.

Le mâle a le dos et les couvertures des ailes élégamment variés de noir, de bai, de cendré et de brun clair ; une barre blanche passe de la base de la mandibule supérieure au derrière de la tête ; deux autres barres de noir courent parallèlement à cette barre blanche ; au-dessus, on découvre une autre barre blanche, tracée au-dessus des yeux et se fondant en jaune orangé, près de la narine ; une autre barre noire l’avoisine ; la poitrine est gris-clair ; le menton et le ventre, blancs ; la queue est un peu cunéiforme ; les jambes, couleur de chair ; le bec, bleu couleur de corne ; l’œil, noisette.

Longueur totale, 6 , envergure, 9.

Chez la femelle, les couleurs sont moins vives, et le blanc fauve remplace partout le jaune qui se rencontre chez le mâle.



LE PINSON À COURONNE BLANCHE.[210]
(White-crowned Sparrow.)


Cet oiseau est fort coquet et fort élégant dans sa mise ; on le rencontre en assez grand nombre en Canada au commencement du mois de mai ; plus tard il disparaît entièrement. On dit qu’il place son nid au pied des arbres et qu’il pond quatre œufs couleur de chocolat. Il ressemble au Pinson à poitrine blanche. Il s’accommode bien de la vie de volière ; son chant est un gazouillement agréable quoique faible.

Le mâle a le bec couleur de cannelle ; le sommet de la tête, du front au derrière de la tête, d’un blanc pur avec une bande noire qui part de chaque narine ; une autre bande blanche surmonte les yeux ; le menton est brun, la poitrine, les côtés et le haut du cou, cendré pâle ; le dos strié de brun couleur de rouille, et de blanc pâle tirant sur le bleu ; les ailes noirâtres, marquées de brun ; les couvertures inférieures et supérieures terminées de blanc et formant deux jolies bandes sur les ailes ; le croupion et les couvertures caudales jaunes, marqués d’une teinte plus claire ; la queue longue, arrondie, noirâtre, avec de larges taches drab ; le ventre blanc ; les pieds et les jambes d’un roux brun ; l’œil, rougeâtre ; la paupière inférieure blanche. On distingue facilement la femelle du mâle, par le blanc sale qu’elle a sur la tête, par l’absence partielle du noir et le cendré qu’elle a sur la poitrine, qui est plus foncée ; elle lui est aussi inférieure par la taille.

Longueur totale du mâle, 7 , envergure, 10 .

Le Pinson chanteur, le Pinson à couronne blanche, le Pinson à poitrine blanche et le Pinson fauve paraissent être tous de la même famille.



LE PINSON CHANTANT. — LE ROSSIGNOL DU CANADA.[211]
(Song Sparrow.)


« Avons-nous le Rossignol en Canada ? » Telle était la question que le Canadien nous adressait en avril dernier.

De graves historiens,[212] des naturalistes en crédit, les neuf dixièmes de la population du Bas-Canada y inclus la jeunesse entière des campagnes, très friands de Merles et de Rossignols, tous ont déjà répondu affirmativement à cette question. Ce sera donc bien à regret, que nous devrons nous inscrire en faux contre ce témoignage presqu’universel.

Qui doute que nous ne préférions pouvoir réclamer comme appartenant à la Faune canadienne, le barde ailé, qui fait la gloire de la France, de l’Italie et de l’Allemagne ?

Oh ! que nous aimerions à dire à nos jeunes amis, grands amateurs de jeunes Merles et de Rossignols : « Jeunes gens, conservez vos illusions, c’est le plus bel apanage de la jeunesse » ! Votre favori est bien un véritable Rossignol ! Mais la grande voix de la vérité s’est fait entendre : et il faut faire table rase des opinions de nos pères et de celles de nos compatriotes. On comprendra maintenant le but des longs extraits qui vont suivre : on verra la raison d’être de ce luxe de citations que l’on va lire, lesquelles, en d’autres occasions, quelqu’intéressantes qu’elles pussent être, paraîtraient prolixes et diffuses.

Il s’agit de déraciner, de pulvériser, une bien vieille, une bien respectable erreur.

Avant de nous enquérir si réellement nous avons parmi nous le roi du chant, voyons d’abord ce que c’est que le Rossignol d’Europe. Taille, six pouces deux lignes ; les parties supérieures sont d’un brun roux ; la gorge et le ventre blanchâtres ; la poitrine et les flancs cendrés ; la penne bâtarde est courte et étroite ; la première rémige est égale à la quatrième, ou plus longue. Ce qui fait surtout connaître cet oiseau, c’est la mélodieuse variété de son chant. L’Allemand Bechstein a cherché à écrire les paroles que prononce cet admirable chanteur : c’est à ceux qui ont entendu les accents de cette douce et plaintive Sapho des bois à décider du degré de ressemblance qui peut exister entre l’œuvre de Bechstein et le chant du Rossignol. Voici :

« Tioû, tioû, tioû, tioû, — Spe, tiou, squa — Tiô, tiô, tiô, tiô, tiô, tio, tio, tix — Coutio, coutio, coutio, coutio — Squô, squô, squô, squô — Tzu, tzu, tzu, tzu, tzu, tzu, tzu, tzu, tzu, tzi — Corror, tiou, squa, pipiqui — Zozozozozozozozozozozozo, zirrhading ! — Tsissisi, tsissisisisisisisis — Dzorre, dzorre, dzorre, dzorre, hi — Tzatu, tzatu, tzatu, tzatu, tzatu, tzatu, tzatu, dzi — Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo — Quio, tr rrrrrrrr itz — Lu, lu, lu, lu, ly, ly, ly, ly, liê, liê, liê, lié, — Quio, didl li lulylie — Hagurr, gurr, quipio ! — Coui, coui, coui, coui, qui, qui, qui, gai, gui, gui, gui — Gall goll goll goll guia hadadoi — Couigui, horr, ha diadia dill si ! — Hezezezezezezezezezezezezezezezeze couar ho dze hoi — Quia, quia, quia, quia, quia, quia, quia, quia ti — Ki, ki, hi, ïo, ïo, ïo, ioioioio ki — Lu ly li le lai la leu lo, didl ïo quia — Kigaigaigaigaigaigaigai guiagaigaigai couior dzio dzio pi.

« Le Rossignol, dit Le Maout, est d’un naturel timide ; il voyage, arrive et part seul. C’est au commencement d’avril qu’il paraît en France ; il n’attend pas sa famille pour chanter, mais son chant redouble d’expression pendant la saison des œufs. Il place son nid dans un buisson, à une petite hauteur de terre, quelquefois même entre les racines ; il le construit avec des herbes, des feuilles de chêne, du crin. Ce nid, très profond et peu solide, contient quatre ou cinq œufs arrondis, d’un brun verdâtre, dont le grand axe est de huit lignes et demie, et le petit axe de six lignes. Il chante la nuit comme le jour, durant l’incubation, mais dès que les petits sont éclos, ce qui arrive à la fin de mai, sa voix s’altère, et devient une sorte de croassemment, rauque comme celui d’une Grenouille. Il nourrit ses petits de vermisseaux et de larves d’insectes, qu’il dégorge dans leur bec. Vers la fin de septembre, il émigre pour aller chercher dans l’Égypte, la Syrie et l’Asie, la nourriture animale qu’il ne trouve plus en France. » Ouvrons Buffon et dérobons-lui ou plutôt à son collaborateur Gueneau de Montbeillard, une de ses pages admirables. À part quelques exagérations qui font du Rossignol un artiste trop civilisé, et qui d’ailleurs prennent leur source dans un enthousiasme trop sévère, le chapitre du Rossignol est un morceau achevé. On est tenté de croire, dit Le Maout, que l’auteur avait une de ces Fauvettes chantant devant la fenêtre de son cabinet et qu’il s’enivrait en quelque sorte sous la dictée de l’oiseau, quand il énumère avec tant de bonheur les merveilleuses qualités de sa voix.

« Il n’est point, dit-il, d’homme bien organisé à qui ce nom ne rappelle quelqu’une de ces belles nuits de printemps, où, le ciel étant serein, l’air calme, toute la nature en silence, et, pour ainsi dire, attentive, il a écouté avec ravissement le ramage de ce chantre des forêts. On pourrait citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la voix le dispute, à certains égards, à celle du rossignol : les alouettes, le serin le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le merle commun, le merle solitaire, le moqueur d’Amérique, se font écouter avec plaisir, lorsque le rossignol se tait : les uns ont d’aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux ; d’autres ont des tours de gosier aussi flatteurs ; mais il n’en est pas un seul que le rossignol n’efface par la réunion complète de ses talents divers, et par la prodigieuse variété de son ramage ; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans son étendue, n’est qu’un couplet de celle du rossignol.

« Le rossignol charme toujours, et ne se répète jamais, du moins jamais servilement ; s’il redit quelque passage, ce passage est animé d’un accent nouveau embelli par de nouveaux agréments ; il réussit dans tous les genres, il rend toutes les expressions, il saisit tous les caractères ; et de plus, il sait en augmenter l’effet par les contrastes. Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l’hymne de la sature, il commence par un prélude timide, par des tons faibles, presqu’indécis, comme s’il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l’écoutent ; mais ensuite prenant de l’assurance, il s’anime par degrés, il s’échauffe et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe : coups de gosier éclatants ; batteries vives et légères ; fusée de chant, où la netteté est égale à la volubilité ; murmure intérieur et sourd qui n’est point appréciable à l’oreille, mais très propre à augmenter l’éclat des tons appréciables ; roulades précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force, et même avec une dureté de bon goût ; accents plaintifs cadencés avec mollesse ; sons filés sans art, mais enflés avec âme ; sons enchanteurs et pénétrants, qui font palpiter tous les cœurs et qui causent à tout ce qui est sensible une émotion si douce, une langueur si touchante. C’est dans ces tons passionnés que l’on reconnaît le langage du sentiment qu’un époux heureux adresse à une compagne chérie, et qu’elle peut lui inspirer ; tandis que dans d’autres phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l’amuser et de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur.

« Ces différentes phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de mélodie, concourent si puissamment aux grands effets. On jouit des beaux sons que l’on vient d’entendre, et qui retentissent encore dans l’oreille : on jouit mieux parce que la jouissance est plus intime, plus recueillie, et n’est point troublée par des sensations nouvelles : bientôt on attend, on désire une autre reprise ; on espère que ce sera celle qui plaît ; si l’on est trompé, la beauté du morceau que l’on entend ne permet pas de regretter celui qui n’est que différé, et l’on conserve l’intérêt de l’espérance pour les reprises qui suivront. Au reste, une des raisons pourquoi le chant du rossignol est plus remarqué et produit plus d’effet, c’est parce que, chantant seul, sa voix a tout son éclat, et n’est offusquée par aucune autre voix ; il efface tous les autres oiseaux par ses sons moelleux et flûtés, et par la durée non interrompue de son ramage, qu’il soutient quelquefois pendant vingt secondes. »

Voyons maintenant comment Toussenel fait l’apothéose de l’oiseau que Buffon vient de décrire.

« Le Rossignol n’a pas à se plaindre comme le Rouge-gorge et le Bec-figues que la Poésie et l’Histoire aient été ingrates à ses mérites. On l’a chanté dans toutes les langues des pays qu’il habite. On a écrit sur lui cent traités spéciaux. Toutes les littératures du Midi, de l’Orient, de l’Occident et du Nord retentissent de ses apologies. Je ne sache pas de grand poëte, à commencer par Euripide et par Virgile chez les anciens, et à finir par Lamartine chez les modernes qui ne se soit cru obligé de lui consacrer une strophe mélodieuse. Pour tous les écrivains inspirés, sacrés comme profanes, Philomèle est la personnification de l’éloquence suprême.

« Euripide, pour donner une idée du charme de la parole d’Ulysse, la compare au chant du Rossignol. Saint Grégoire de Nazianze retrouve dans les écrits de l’école d’Athènes le style harmonieux et sonore du prince des chanteurs ailés. Les farouches sectateurs de Luther reconnaissent la mission divine de PHILippe MELanchton et la supériorité de son éloquence sans seconde, à ce que les deux syllabes initiales de ses noms reproduisent le nom de Philomèle.

« Or, comme il est dans les dons de l’analogie passionnelle d’inspirer heureusement les esprits, il est constamment advenu que le succès a couronné l’allégorie et la comparaison tirées du Rossignol. Ainsi aucune muse n’a probablement modulé dans aucune autre langue de plus mélancoliques et de plus tendres accents que la muse de Virgile comparant la douleur d’Orphée qui regrette Eurydice, à celle de Philomèle qui pleure ses petits : Qualis populeâ mœrens… L’inspiration d’amour qui parfume le texte latin est si pénétrante et si vive qu’il en est passé quelques émanations subtiles jusque dans la traduction de Delille :

Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure,
Philomèle plaintive attendrit la nature,
Accuse en gémissant l’oiseleur inhumain,
Qui, glissant dans son nid une furtive main,
Ravit les tendres fruits que l’amour fit éclore
Et qu’un léger duvet ne couvrait pas encore.

« Le chantre des Harmonies, dont la harpe aussi mélodieuse que celle de Virgile, vibre bien plus puissamment sous la touche d’amour, Lamartine se surpasse lui-même dans la peinture du chant du Rossignol. Relisez Jocelyn, une histoire touchante qui retrouve toujours le chemin de vos larmes, l’histoire de deux pauvres enfants perdus dans un désert de glace et qui s’aiment et s’ignorent sous le regard de Dieu. Ouvrez le livre à cette page orageuse de la matinée de mai, où l’haleine fiévreuse du printemps verse au cœur des innocents des troubles inconnus, où le besoin d’aimer fait explosion dans la poitrine de Laurence qui cherche en son extase… Une langue de feu — pour crier de bonheur vers la nature et Dieu. Écoutez, écoutez :

LAURENCE

Vois dans son nid la muette femelle
Du Rossignol, qui couve ses doux œufs,
Comme l’amour lui fait enfler son aile
Pour que le froid ne tombe pas sur eux.

Son cou, que dresse un peu l’inquiétude,
Surmonte seule la conque où dort son fruit,
Et son bel œil éteint de lassitude,
Clos du sommeil, se rouvre au moindre bruit.

Pour ses petits, son souci la consume ;
Son blond duvet à ma voix a frémi :
On voit son cœur palpiter sous sa plume
Et le nid tremble à son souffle endormi.

À ce doux soin quelle force l’enchaîne ?
Ah ! c’est le chant du mâle dans les bois,
Qui, suspendu sur la cime du chêne,
Fait ruisseler les ondes de sa voix !

Oh ! l’entends-tu distiller goutte à goutte
Ses lents soupirs après ses vifs transports,
Puis de son arbre étourdissant la voûte,
Faire écumer ses cascades d’accords ?

Un cœur aussi dans ses notes palpite !
L’âme s’y mêle à l’ivresse des sens,
Il lance au ciel l’hymne qui bat si vite,
Ou d’une larme il mouille ses accents ?

À ce rameau qui l’attache lui-même ?
Et qui le fait s’épuiser de langueur ?

C’est que sa voix vibre dans ce qu’il aime
Et que son chant y tombe dans un cœur :

De ses accents sa femelle ravie
Veille attentive en oubliant le jour ;
Le printemps fuit, l’œuf éclos et la vie
N’est que printemps, que musique et qu’amour.

Dieu de bonheur ! que cette vie est belle !
Ah ! dans mon sein je me sens aujourd’hui
Assez d’amour pour reposer comme elle
Et de transport pour chanter comme lui.

« N’est-ce pas que jamais la passion n’a parlé par une bouche humaine un langage plus sublime et plus incendiaire, et que l’infortunée Didon est bien pâle auprès de Laurence, et même Roméo qui veut trop tôt s’en aller ! N’est-ce pas que le pauvre historien des bêtes qui a commis l’imprudence d’illustrer son récit de tels vers, est tenu de demander pardon à ses lecteurs d’oser encore leur servir sa vile prose après !

« Aucune gloire, aucune chance heureuse n’a donc manqué au Rossignol. Comme il a des panégyristes qui s’appellent Virgile, Ovide, Lamartine, il a des historiens nommés Pline, Buffon, etc., etc. Jean-Jacques déclare en ses Confessions, qu’il n’a jamais entendu le chant du Rossignol sans être vivement ému. Le naturaliste latin savait les mœurs de l’oiseau, il y a dix-sept siècles, comme nous les savons aujourd’hui ; mais la mythologie grecque a erré sur son compte.

« La tradition mythologique s’est trompée, pour avoir fait de Philomèle le type d’une princesse athénienne célèbre par sa beauté, à qui son beau-frère aurait infligé un outrage et puis coupé la langue pour l’empêcher de divulguer son crime. Ce signalement de princesse de sang royal, belle et muette, ne reproduit aucunement les traits du Rossignol, qui n’est ni beau ni muet, et qui d’ailleurs serait parfaitement incapable d’égorger un neveu pour le faire manger à son père, comme le fit, dit l’histoire, la princesse outragée. D’où je crains fort que ceux qui ont cru d’après la fable que la romance du Rossignol était une complainte sur les malheurs de Philomèle et sur la perversité de Térée, n’aient été dupes de leur crédulité. La romance ou plutôt le nocturne du Rossignol n’est pas une complainte, mais bien une élégie amoureuse écrite pour une voix seule par un maëstro passionné. Et la passion brûlante qui respire en ce poëme et empêche de dormir l’infortuné inamorato, est la double jalousie de l’art et de l’amour.

« Le Rossignol, en effet, ne chante pas seulement pour attendrir le cœur de sa maîtresse et charmer ses ennuis ; il chante aussi et surtout pour qu’on l’admire et pour qu’on l’applaudisse ; il chante pour faire taire ses rivaux, pour les écraser sous le poids de sa supériorité, pour les tenir à distance du canton qu’il s’est adjugé. S’il n’atteint pas ce dernier but par la force de ses poumons, il a recours au combat ordinaire, au combat corps à corps ; car il faut d’une manière ou de l’autre qu’on lui fasse place nette. S’il est vaincu dans cette nouvelle rencontre, il s’expatrie comme le Pinson et va bien loin cacher sa honte. Beaucoup meurent sur le terrain du dépit de la défaite et des blessures reçues. On ne comprend pas à première vue, qu’une épée aussi offensive qu’un bec de Rossignol ou de Rouge-gorge puisse donner la mort, mais le fait se reproduit si fréquemment qu’il n’est pas même contestable. L’habitude des duels à outrance se retrouve jusque chez les Fauvettes proprement dites, qui ont l’esprit moins batailleur que les Rossignols, et chez les Roitelets qui ont le bec encore plus mou et encore plus inoffensif que les Fauvettes.

« La quinzaine qui suit l’arrivée des Rossignols parmi nous est l’époque habituelle de ces joutes terribles. Les mâles dans ces espèces précèdent les femelles d’une semaine ou deux, afin d’avoir terminé leurs querelles pour le jour où celles-ci arrivent, et pour être en mesure d’offrir un établissement convenable aux belles voyageuses en quête de maris. Ainsi procèdent les Ortolans et quelques milliers d’autres. Cette précession des mâles dont la cause était demeurée jusqu’ici un mystère pour la science, n’intriguera plus personne désormais.

« L’avenir des Rossignols dépendant du triomphe obtenu dans ces concours de musique vocale, on conçoit toute l’importance que les pères de famille et les enfants mâles de cette espèce attachent à l’étude du chant. Il n’y a peut-être pas un seul département de France où l’ardeur immodérée qu’apportent à cette étude les jeunes Rossignols, ne fasse chaque année des victimes. Ainsi dans nos colléges, des centaines de malheureux enfants s’abrutissent l’intelligence en des travaux ingrats pour acquérir le titre glorieux d’élève de l’École Polytechnique, et paient quelquefois de leur santé ou de leur vie cette noble ambition.

« Il résulte de cette tension perpétuelle de l’esprit des Rossignols vers le progrès et la perfectibilité, que quelques-uns des mieux doués acquièrent des talents supérieurs qui leur assurent leur monopole des honneurs et des places. Heureux sont les fils de tels pères, car ceux-ci naturellement jaloux de perpétuer l’illustration de leur nom et de faire souche de virtuoses, se font un plaisir et un devoir de pousser leurs héritiers dans la voie du succès, en les initiant à tous les secrets de la méthode et à toutes les rubriques du métier. De là l’illustration séculaire de telles ou telles familles de tel ou tel canton, de la famille des Rossignols de Romanville, par exemple, ou de celle des fauvettes à tête noire d’Auteuil. Mais de même qu’il est pour les Rossignols des contrées privilégiées où semble s’être réfugié l’atticisme du beau langage, il est des Béoties par contre où fleurit le patois et dont les malheureux indigènes n’émettent pas une note qui ne devienne aussitôt le texte de mauvais quolibets. Les Fauvettes du bel air sont peut-être plus impitoyables encore pour le purisme de la phrase que les jolies parleuses des salons de Paris.

« Bechsteïn, naturaliste allemand, qui a fait sur l’histoire des Fauvettes de profondes études, va jusqu’à affirmer que le chant nocturne est un privilége aristocratique, appartenant à certaines familles de Rossignols, mais non à toutes, et se transmettant par le sang. Le chant d’un Rossignol parfait renferme habituellement vingt-quatre strophes, sans compter les ornements et les fioritures dont l’artiste brode ses finales. On a calculé aussi que la portée de la voix du Rossignol égalait celle de la voix de l’homme et s’entendait de plus d’un kilomètre. »

Malgré le témoignage de Charlevoix, de Leclerc et autres, nous pouvons affirmer sur l’autorité de Vieillot, Audubon, Wilson, Baird, que le Canada ne peut réclamer l’Orphée du vieux monde :

Il y a dans Vieillot, un passage assez curieux et que nous croyons peu connu.

« On ne doit pas s’étonner, s’écrie-t-il, si les Européens qui habitent l’Amérique, ont donné le nom de Rossignol à la plupart des oiseaux de cette partie du monde, remarquables par un gosier éclatant, et particulièrement au Troglodyte ædon, puisque la plupart des personnes qui connaissent le ramage du Coryphée de nos bois, se font une idée fausse de sa taille et de son plumage. Les uns le supposent gros et grand d’après la force et l’étendue de sa voix ; d’autres croient qu’il est paré de brillantes couleurs, et beaucoup ne peuvent se persuader que ce soit un petit oiseau revêtu d’un vêtement très-modeste. Mais notre Rossignol se trouvet-il réellement sur le nouveau continent ? On le croira, si l’on s’en rapporte à Lepage Dupratz[213] qui fait mention d’un Rossignol qu’on rencontre à la Louisiane ; à Charlevoix, qui désigne sous le même nom un oiseau du Canada, mais qui n’a que la moitié du chant du Rossignol d’Europe ; au père Leclerc, qui l’a vu dans la Gaspésie ; enfin à un médecin de Québec, qui a mandé à Salerne que notre Rossignol se trouvait au Canada comme en France, dans la saison.

« Ces historiens ou voyageurs n’auraient-ils pas confondu notre Rossignol avec d’autres oiseaux, d’après quelques analogies dans le chant ? C’est de quoi mes recherches ne me permettent nullement de douter, ainsi que je le prouverai ci-après. Cependant Gueneau de Montbeillard dit qu’il est probable que le Rossignol habite aujourd’hui l’Amérique septentrionale, et que trouvant le climat peu favorable soit à cause des grands froids, soit à cause de l’humidité, ou du défaut de nourriture, il chante moins bien au nord de cette partie du monde qu’en Asie et en Europe. En supposant que cette transplantation ait eu lieu de la manière qu’il indique et qui me paraît presqu’impossible, le Rossignol se montrerait dans le nouveau continent tel qu’il est sur l’ancien, puisque les causes prétendues de dégénération n’existant pas dans la saison où les voyageurs cités ci-dessus ont cru le reconnaître, elles n’auraient pas nui à sa voix. Elles ont lieu, il est vrai, mais alors les oiseaux à la fin de l’Amérique septentrionale se trouvent sous la zone torride, et certainement le Rossignol, qui est de leur classe, agirait comme eux, s’il habitait le Canada, et ainsi qu’il le fait lui-même dans le nord de l’Europe ; il irait donc passer l’hiver dans les régions méridionales, où l’appellerait la pâture dont à cette époque il serait frustré dans son pays natal, et n’y reviendrait qu’au moment où ces causes cessent. La nourriture ne lui manquerait pas alors plus que dans nos contrées, car les insectes y sont au moins aussi nombreux et assez petits pour que des oiseaux entomophages dont le bec est moins fort et moins bien orné que le sien, puissent en faire leur proie et en nourrir leur jeune famille. De plus, la température du Canada, bien loin d’être froide et humide dans la saison où il l’habiterait, y est saine et chaude. Le collaborateur de Buffon ajoute, pour appuyer sa conjecture, que l’on sait d’ailleurs que le climat de l’Amérique et surtout du Canada n’est rien moins que favorable au chant des oiseaux ; c’est ce qu’aura éprouvé, selon lui, notre Rossignol transplanté à la Nouvelle-France. Cette assertion n’est nullement fondée pour le nord de l’Amérique, puisqu’il y a au moins autant d’oiseaux chanteurs qu’en Europe, et que leur ramage, bien loin d’être inférieur, est aussi varié, aussi sonore et aussi mélodieux ; il faut néanmoins convenir que le Rossignol n’y a point d’émule ; mais nos Grues, nos Bruants, nos Fauvettes, nos Pinsons y trouveraient des concurrents dignes d’eux et même plusieurs y rencontreraient des maîtres.

« Quoique le nom du Rossignol ait été donné à quelques oiseaux de cette partie du monde, il n’indique point l’espèce du Rossignol proprement dit ; en effet, celui de Dupratz est le moqueur de cet ouvrage (le moqueur de Virginie), lequel porte aussi le nom du Coryphée de nos bois à Saint-Domingue ; le Rossignol de Virginie est la Loxie huppée ou le Cardinal dont je fais la description dans le tome II ; celui de l’Amérique d’Edwards, une Fauvette de la Jamaïque, laquelle diffère du Rossignol d’Europe par son plumage et dont le chant n’est pas connu. William Bartram donne aussi le nom de Philomela, à un petit oiseau jaune que je soupçonne être la Fauvette tachetée[214] ou celle à tête jaune, d’après la description de son chaperon jaune ; le Rossignol de Charlevoix, de Leclerc et du médecin de Québec n’est autre que le Troglodyte ædon, ainsi nommé au Canada, à la Nouvelle-Écosse et ailleurs par les Français et les Américains, vu que son ramage a de l’éclat et de la mélodie, quoique ses phrases soient plus courtes et moins variées que celles de notre chantre des bois. Malgré cette infériorité de chant, cet oiseau a des droits au nom de Rossignol, surtout si on compare son gosier à celui des autres petits volatiles du même pays, et il est vraiment le seul qui puisse l’y remplacer.

« Il diffère si peu par son plumage et sa taille de notre Troglodyte, qu’on le distingue difficilement au premier aperçu ; aussi familier, il semble ne se plaire que près de la demeure de l’homme ; il suffit de lui procurer les commodités qu’exige la position de son nid, pour être sûr de l’attirer dans un jardin, et qu’il y viendra nicher tous les ans, si l’on ne détruit pas sa couvée. Il mérite la protection que les Américains lui accordent, car il n’est aucunement nuisible, puisqu’il ne vit que de larves, de crysalides, de petits insectes et que c’est le seul oiseau chanteur qui se fixe dans les villes. Son ramage est aussi fort, aussi sonore que celui de notre Pinson, Fringilla cœlebs, mais plus moelleux, plus étendu et plus varié. L’Américain qui n’a pas cet oiseau près de sa demeure et qui désire l’y fixer lui construit au printemps une petite maisonnette ; d’autres pour le même motif attachent une calebasse contre leur maison ou au bout d’une perche qu’ils placent au milieu de leur jardin. Ce réduit reste rarement vacant, car les jeunes couples étant forcés de chercher, à leur retour du sud, un canton qui les isole de leurs semblables, s’en emparent aussitôt. Tout ce qui est clos ou obscur leur convient. »

Trêve de textes.

Que conclure de toutes ces autorités ? Que notre Rossignol canadien n’est ni le Rossignol d’Europe, ni même le Troglodyte ædon que Vieillot décrit, espèce fort répandue aux États-Unis et au Haut-Canada, mais rare dans le Bas-Canada.

Le petit Ménestrel[215] qui en avril dans nos campagnes proclame si mélodieusement le retour du printemps et de la verdure, celui que nous appelons le Rossignol, appartient à la tribu des Pinsons. Quel est celui parmi nous qui, après un rude hiver, peut sans émotion entendre son doux ramage, cet accent de la patrie, qui même au vieillard, rappelle les heureux jours de sa jeunesse, le temps qui n’est plus, « l’âge des longs espoirs et des roses pensées, où tout fleurit et chante au dedans de nous. »

Audubon et Brewer semblent croire qu’il y a deux espèces qui portent le même nom — l’une bâtit dans les buissons, l’autre à terre. L’une serait l’oiseau connu à la campagne sous le nom de Rossignol et l’autre sous celui de Rossignol de Rêts ou Guérets ; mais ceci est un tout autre oiseau (c’est le Bay-winged Bunting de Wilson) dont nous parlerons au chapitre suivant.

Le mâle a les couvertures supérieures d’un gris jaunâtre, striées d’un brun noirâtre et roussâtre ; il a sur la tête trois bandes longitudinales d’un gris blanc, les pennes d’un brun foncé, frangées d’un roux brunâtre ; les pennes de la queue d’un brun clair, frangées d’une couleur plus claire ; la gorge blanche, piquée de brun grisâtre sur chaque côté ; les parties inférieures blanches ; le devant du cou avec des teintes roussâtres et barré de brun grisâtre. Le bec est fort.

Longueur totale, 6 ; envergure, 8 .

Le Rossignol, l’automne venu, émigre vers les États du Sud, après avoir élevé trois couvées de jeunes en Canada — la migration se fait pendant la nuit. Le mâle, pendant le temps de la ponte, se perche sur un arbre ou sur une clôture pour charmer par son ramage pendant les longues heures de l’incubation, sa compagne. Il continue à chanter, jusqu’au moment du départ.



LE ROSSIGNOL DES GUÉRETS.[216]
(Bay-winged Bunting.)


Ce Bruant, bien connu des populations rurales sous le nom du Rossignol des Guérets, n’est pas plus un Rossignol que celui que le peuple appelle le Rossignol du Canada. Il aime les guérets et les terres labourées, court le long des sillons comme une alouette, auquel oiseau il ressemble par sa couleur grise et la longueur de ses ailes. Il se perchera sur un buisson près de la clôture, ou bien sur les piquets de cèdre dans nos campagnes et de là, il fera entendre pour une demi-heure entière, sa douce et mélancolique ritournelle. Mille fois, par un beau soleil, pendant ces tièdes journées de mai et de juin, vers cinq heures de l’après-midi nous avons recueilli de loin ses sons flûtés, modulés avec grâce, lorsque après avoir quitté Québec nous passions près de cette belle ferme de Marchmont sur la Grande Allée, lieu chéri du Rossignol des Guérets. Il bâtit son nid dans l’herbe des champs, dans une petite cavité : le nid est solidement construit d’herbes fines et de feuilles, de crin de cheval et contient quatre à six œufs ; aux États-Unis, il élève deux couvées.

La nourriture consiste en graines de foin et au besoin, ces oiseaux savent fort bien attraper les insectes : leur chair est tendre et savoureuse. Ils se consolent philosophiquement de la perte de leur liberté et chantent très bien en volière : ils préfèrent comme les alouettes ne pas se percher.

Le Rossignol des Guérets a le dessus du corps d’un brun cendré, tacheté de brun plus foncé ou de noir ; les couvertures des ailes, partie d’un bai clair, partie noires, frangées d’un brun pâle ; les ailes mêmes grisâtres, terminées de brun ; la queue cunéiforme ; la penne extérieure blanche à la frange extérieure et terminée de blanc ; la suivante frangée et terminée de blanc, dans une étendue d’un demi-pouce, le reste grisâtre, frangé d’un brun pâle ; le bec brun foncé en dessus, plus pâle en dessous ; un petit cercle blanc entoure l’œil ; le haut de la poitrine, d’un blanc jaunâtre, abondamment couvert de points noirs qui s’étendent le long des côtés ; le ventre blanc ; les pieds et les jambes couleur de chair ; la troisième plume de l’aile à partir du corps, presqu’aussi longue que le bout de l’aile une fois fermée.

La femelle est fort ressemblante au mâle.

Longueur totale, 5  ; envergure, 10.


L’OISEAU GRIS ORDINAIRE.[217]
(Ckipping Sparrow.)


L’Oiseau Gris est très commun et très familier dans ses habitudes : il nichera à quelques pas de votre demeure dans un arbrisseau quelconque ; il viendra chaque jour recueillir les miettes de pain que les serviteurs jetteront au vent après le repas, pour en nourrir ses jeunes. Un de ces familiers de Wilson, pendant un mois entier, ne manquait jamais de venir chercher les bribes de pain que les enfants du logis lui jetaient de table par la fenêtre ; lorsque les jeunes sont prêts à voler, cet oiseau s’éloigne des habitations et fréquente les haies et les champs jusqu’au moment de sa migration d’automne. Le nid est tapissé de crin : la femelle y dépose quatre ou cinq œufs d’un bleu clair, avec quelques points d’un noir pourpre au gros bout. La nature lui a refusé un chant régulier : il n’a qu’un cri bref, Chip-Chip, et une autre note ckr r r r r r r qu’il répète pendant une demi-minute du haut d’un arbre ou d’un édifice.

Le mâle a le front noir ; le menton et une ligne au-dessus de l’œil, blanchâtre ; le sommet de la tête, châtain ; la poitrine et les côtés du cou, d’un cendré pâle ; la mandibule inférieure, couleur de chair ; le croupion, d’un gris foncé ; le ventre blanc, le dos, varié de noir et de bai clair ; les ailes, noires, largement frangées de châtain clair ; la queue, noirâtre, fourchue et légèrement frangée d’un jaune pâle ; les pieds et les jambes, couleur de chair pâle.

Longueur totale, 5  ; envergure, 8.

La femelle a moins de noir au front et le bai est plus pâle. Le noir du front disparaît chez les deux pendant la mue.



Le Goglu est célèbre, sinon pour la douceur, du moins pour la bizarrerie et l’étendue de son chant. On distingue très bien le mâle le printemps et l’été par le blanc couleur de crème qu’il a sur la tête, sur les ailes et sur le croupion.

Peu de prairies, peu de champs de foin en Canada au printemps, qui ne contiennent le nid de deux ou trois couples de Goglus.

Dès leur arrivée, qui a lieu autour de Québec, vers le vingt-quatre de mai, la femelle commence les préparatifs de la nidification ; pendant ce temps, le mâle ne cesse de faire entendre sa voix vibrante, métallique et harmonieuse. Le nid est bâti, dans l’herbe des prairies ; il se compose de feuilles, de foin sec ; il est tapissé à l’intérieur de matériaux flexibles. Les œufs sont au nombre de cinq, bleus-blancs, et les jeunes pendant la première année ont le plumage de leur mère. Les accents du mâle pendant la période de l’incubation sont fort agréables, malgré les sons discordants dont ils se composent. Planant au-dessus du pré verdoyant repose sa jeune famille et où convergent toutes ses affections et trémoussant de tout son corps, il donne libre cours à une mélodie dont les notes, rapides, liquides, saccadées, joyeuses ressemblent au chant réuni de plusieurs oiseaux de la même espèce. Une personne qui toucherait au hasard et rapidement les clefs hautes et basses d’un piano, tout en tirant autant de sons hauts et bas que possible, donnerait une idée faible mais approchante du thème musical du Goglu, à coup sûr l’un des musiciens les plus connus et les mieux appréciés en Canada. Le Goglu possède des notes admirables, mais il les répète si rapidement qu’on peut à peine les distinguer. Néanmoins quand plusieurs Goglus chantent à la fois, l’effet est frappant. Par une belle matinée de mai, allez entendre sept ou huit Goglus, perchés ensemble, à la cime de ces grands ormes isolés, ou de ces beaux érables destinés à ombrager les troupeaux à la campagne : écoutez-les lutter d’harmonie et faire résonner les échos d’alentour de leur voix retentissante.

Ce chant varie chez les individus. Wilson le traduit par les mots, any kang kang keekle-ee-kekelek keelek-ilik-any kang, répété avec une rapidité extrême, chaque note à la fin enjambant sur la suivante. Il arrive souvent que le Goglu recommence plusieurs fois sa chansonnette avant d’arriver à la fin, comme s’il s’efforçait de se la rappeler. En mai, juin et juillet, cet oiseau couvre tout le nord du continent. En août, le mâle endosse la livrée de la femelle et son chant cesse entièrement. Au commencement de l’automne, dans certaines localités, ces oiseaux se réunissent en bandes ; puis ils émigrent par légions vers le sud et aux Antilles. Le Goglu qui au printemps faisait la joie du paysan, par son humeur enjouée et ses concerts, devient l’automne le fléau de l’agriculteur, dans le sud des États-Unis. Les Goglus s’abattent alors par milliers dans les champs de blé et les plantations de riz, qu’ils saccagent ; leur cri est alors bref, chink chink ; une guerre d’extermination s’ensuit. On les tue au fusil ; on les mange avidement : ils ne sont qu’une boule de graisse. Le Goglu, pris en mai, oublie vite, dans la volière, les douceurs de la liberté : on le nourrit au pain et au lait et au millet ; mais le pain et le lait, pour le Goglu comme pour un grand nombre d’oiseaux granivores, sont la nourriture la plus propice qu’on puisse leur donner en captivité. Le chanvre les engraisse trop. Le chant du Goglu s’améliore lorsqu’on le met dans le voisinage d’un serin. En cage, il commence à chanter à la fin de décembre, si on le place dans une chambre bien éclairée en face du soleil levant ; il continue de chanter jusqu’à la fin de juillet. Il est fort recherché en Canada comme oiseau de volière ou de cage.

Le Goglu a le bec court, trapu et conique ; les narines petites et elliptiques ; le ventre, la poitrine, le dessous de la queue, d’un noir lustré chez les mâles ; le sommet de la tête, le dessous des ailes et le croupion, couleur de crème ; les griffes fortes et longues.

La femelle a le plumage entier d’un jaune verdâtre mélangé de blanc et de brun : chez elle, point de noir foncé, ni de couleur de crème comme les mâles. Longueur totale, 7; envergure, 11.



L’OISEAU ROUGE.[219]
(Purple Finch.)


À l’approche du printemps,[220] il est peu d’oiseaux dont le retour en Canada est salué avec plus de joie que l’agréable chantre, connu du vulgaire sous le nom d’Oiseau Rouge. Nous lui laisserons ce nom. Au mâle seul, est échue en partage une belle livrée pourpre ou presque écarlate. La femelle est d’un gris foncé par tout le corps. Le mâle ne reçoit ses couleurs vives qu’à la troisième année ; ces mêmes couleurs, il les perd complètement après trois ou quatre mois de captivité dans la demeure de l’homme, quelquefois pour toujours. L’Oiseau Rouge est répandu dans toute la partie nord du continent jusqu’au cercle arctique. Une autre bien belle variété ne se rencontre que dans le sud de l’Amérique et ne dépasse jamais les limites du Nouveau-Mexique. L’Oiseau Rouge se perchera sur un arbre, sur le versant d’une colline ou sur le bord d’un ravin au pied duquel coule un ruisseau et érigeant les plumes sur le sommet de sa tête, il gazouillera à demi-voix et sans interruption pour une heure entière, une douce psalmodie sans autre objet apparent que celui de se charmer lui-même. À l’état de domesticité, ses talents pour l’harmonie le font apprécier de tous. Sa voix n’est pas éclatante comme celle du merle, mais la continuité, la douceur de son chant lui assurent une place distinguée parmi les visiteurs ailés dont s’honore le Canada. Il est granivore, sans dédaigner pourtant le pain et le lait qu’on lui donne. Lorsque sa cage est exposée dans un appartement bien éclairé, il commencera à chanter en janvier et ne cessera qu’à la fin d’août.

D’un caractère sociable, il est bien adapté pour la volière et son goût pour l’harmonie encourage les autres oiseaux à chanter. Les variations dans son plumage ont causé de singulières méprises aux anciens naturalistes. Pennant, Latham, Bartram, Pallas et autres en avaient fait quatre espèces.

Le bec de l’Oiseau Rouge est si trapu, si robuste qu’on serait presque tenté de croire qu’il appartient à la famille des Gros becs des pins ; l’oiseau est fort méchant au commencement de sa captivité : il mord à enlever la chair ; il est tapageur et harcèle les serins et autres habitants des volières ; mais peu à peu, il s’apprivoise, fait preuve même d’une grande mansuétude. Il faut se garder de lui faire faire trop bonne chère, car il devient si replet qu’il succombe fort souvent à des attaques d’apoplexie foudroyante.

Dimensions du mâle, 6 × 9.



LE TANGARA ÉCARLATE.[221]
(Scarlet Tanager.)


Salut, bel étranger, habitant de ces rives brûlantes où Montezuma, où Cortez tinrent jadis le sceptre, aussi bien que de celles où Washington fonda un grand empire ! Que ne viens-tu plus souvent sur nos bords étaler ta royale livrée, ton manteau écarlate, ton bonnet phrygien ? Ne crains rien ; si l’emblème de la liberté que tu portes sur ton chef, n’est pour ton pays natal qu’une aspiration ou un reproche, pour ta patrie passagère, il symbolise une douce réalité. Nous n’avons pas à t’offrir les fleurs du sassafras, les fruits de l’oranger, l’ombre des magnolias ; mais en revanche, un grand peuple t’assure un asile inviolable, un asile que ton pays refuse à l’humanité, à cette portion du moins dont la peau est moins blanche ! !

Nous avons nommé, le Tangara Écarlate. Plumage couleur de feu, et des ailes d’un noir lustré,[222] le Tangara Écarlate a de plus un joli ramage qui ressemble à celui du Baltimore. Il se nourrit de guêpes, de taons, de baies sauvages, et fréquente les grandes forêts. Il placera le berceau de sa future famille quelquefois sur un pommier ; le nid est une faible structure dont des morceaux de filasse, de coton, de lin et de l’herbe sèche font tous les frais. Il contient trois œufs bleus, marqués de brun et de pourpre. Si l’on approche du nid, le mâle se tient éloigné comme s’il craignait qu’on le vît, tandis que la femelle voltige autour, en proie à un grand trouble. Buffon a confondu ce Tangara avec le Gros Bec Cardinal, espèce du Sud qui ne vient pas en Canada ; il a prétendu s’étayer d’un passage de Charlevoix[223] qui ne s’applique évidemment qu’au Gros Bec Cardinal, et non à l’espèce présentement décrite. Ce bel oiseau n’est pas rare dans les forêts de l’ouest du Canada ; il est moins abondant dans le Bas-Canada. Le vieux mâle a le plumage entier d’un rouge écarlate ; les ailes noir foncé ; la queue noire, fourchue et terminée d’une frange blanche, et les bords intérieurs des plumes des ailes, presque blancs. Le bec est fort, trapu et d’un jaune couleur de corne ; mais cela varie selon les saisons. Il mue en août et change son plumage rouge pour un vert jaunâtre mêlé de roux : c’est son habit de voyage. L’iris est couleur de crème ; les pieds et les jambes bleu clair.

Longueur totale, 7 ; envergure, 10 .

La femelle a le dos vert, le ventre jaune ; la queue et les ailes brun noirâtre, frangées de vert ; le plumage des petits ressemble à celui de la mère.



LE TANGARA VERMILLON. — LE ROI DES OISEAUX.[224]
(Summer Red Bird.)


L’intérieur de nos grands bois nous présente à de rares intervalles pendant la chaude saison de l’été, des individus de cette belle famille, « ces oiseaux tout rouges comme du feu » dont parle le Gouverneur Boucher,[225] l’aristocratie de la tribu ailée, que l’on rencontre pendant quatre mois de l’été, dans les forêts ombreuses de la Louisiane et des Carolines. On ne saurait concevoir rien de plus éclatant, de plus magnifique que le Summer Red Bird, auquel le peuple a octroyé le titre glorieux de Roi des oiseaux. Lorsque perché sur un rameau vert, il étale aux rayons du soleil sa livrée resplendissante, c’est une vraie vision orientale. La nature, avare de ses dons, lui a néanmoins refusé la haute prérogative du chant. Ceux qui visitent nos climats sont des accidentels séduits par la douce température de juillet, ou bien des voyageurs entraînés sur l’aile de l’autan, loin de leur véritable patrie.

Ils vont du haut d’un arbre au haut d’un autre arbre, préférant les pins, les grands chênes. Quand ils émigrent, ils planent bien haut dans les airs pendant le jour et s’abattent au crépuscule sur la cime touffue des arbres de haute futaie, où ils font entendre un petit cri sans harmonie. Ils se nourrissent d’insectes et de gros coléoptères qu’ils attrapent au vol et sans se poser à terre ; ils aiment aussi les fruits sauvages. Ils placent leur nid quelquefois sur un rameau qui traverse le chemin, quelquefois dans une clairière dans les bois, sur une branche horizontale à peu de hauteur de terre. Ce nid se compose à l’extérieur de coton, d’herbes sèches, doublé de fin foin ; le tout mal bâti. La femelle pond quatre ou cinq œufs d’un bleu clair ; l’incubation, où le mâle et la femelle prennent part, dure douze jours. Les jeunes ne revêtent que la troisième année les couleurs éclatantes des vieux mâles ; leur plumage pendant la jeunesse est varié de jaune, de vert et de rouge. Audubon a essayé en vain d’élever les jeunes pris au nid.

La femelle est d’un brun jaunâtre ; elle n’a pas les couleurs vives du mâle, dont le plumage entier est vermillon lustré ; les parties inférieures sont plus éclatantes, à l’exception du bout des ailes qui est brun noirâtre ; le bec est fort gros, brun jaunâtre en dessus, bleuâtre en dessous ; la tête grosse, le corps long. L’iris, noisette ; les pieds et les jambes bleu-clair.

Longueur totale, 7  ; envergure, 11.



LA CORNEILLE.[226]
(Crow.)


La Corneille est un des oiseaux les plus répandus en Canada, comme elle l’est dans le reste de l’Amérique, on pourrait ajouter le monde entier ; de là le mot de l’Écossais, fier de l’ubiquité de sa race, « que l’on ne saurait parcourir sous la calotte des cieux, un pays où l’on ne rencontre en même temps un Écossais et une Corneille. »

Elle fait un nid de branches, de mousse et de crin, qui se voit au loin, au haut des sapins et des épinettes, sur la lisière des forêts ; les œufs sont au nombre de quatre, d’un vert pâle, tachetés de petits points olivâtres. Le mâle veille attentivement pendant que la femelle couve et donne l’alarme si quelque danger se présente. Elle arrive dans nos campagnes à la fin de février ou au commencement de mars, et devance le printemps de quelques semaines, si la température est douce ; quelques-unes, probablement les octogénaires ou les plus infirmes, sont sédentaires en Canada et pendant des hivers rigoureux, il n’est pas rare d’en trouver mortes d’inanition ou de froid.

Une bande de Corneilles a hiverné cet hiver même dans une grange isolée dans le village de Montmagny, se nourrissant de blé et d’avoine ; des défauts de construction leur avaient permis de pénétrer par les fondations ; une fois entrées elles y restèrent.

M. Glackemeyer décrit d’une manière plaisante les délibérations qui l’automne précédant leur départ :

« Je fus témoin, dit-il, il y a trois ans, du départ des corneilles pour leur migration d’automne ; j’entendais un croassement extraordinaire et me dirigeant du côté d’où venait le vacarme, j’aperçus sur la clôture un bataillon noir. Il y avait un nombre considérable de ces oiseaux ; ils se touchaient sur le bout des piquets, dans une étendue d’au moins trois arpents. À l’inflexion de leurs voix, on voyait bien qu’il s’agissait d’une affaire de grande importance ; chaque orateur paraissait donner son avis ; et, semblable à ce qui arrive quelquefois dans les délibérations d’autres bipèdes, de temps à autre plusieurs parlaient à la fois : pourtant il était évident qu’il régnait un certain ordre. Il y avait, parmi, des Papineau, des Morin, des Lafontaine, des Stuart, des Aylwin, etc., etc. Une grosse, perchée sur une souche plus élevée que les autres, était le général de l’année ; elle avait figuré sans doute, à Châteauguay, car on paraissait avoir une si grande confiance dans sa valeur, que l’on bavardait en sa présence sans la moindre crainte : enfin, après de longs débats, l’une d’elles, à la mine intelligente, peut-être était-ce le premier ministre, s’écria : “C’est assez, partons ; si nous restons unies, nous n’avons rien à craindre.” Aussitôt toutes les corneilles prirent leur essor pour ne revenir qu’au printemps suivant, chaque famille dans le même bocage qu’elle avait occupé l’année précédente ; car elles y reviennent immanquablement, et si des étrangères cherchent à s’y introduire, c’est une guerre à mort. »

La nature a doué la Corneille d’une sagacité étonnante pour découvrir le danger : on dit communément que les Corneilles sentent la poudre et le fusil à un mille de distance : le chasseur, à moins de se cacher, ne saurait les tirer que sous le vent.

La Corneille est un oiseau si peu aimé, si peu populaire que, sans sa rare méfiance, l’espèce en serait éteinte depuis longtemps, tant elle a été persécutée par le genre humain. Aux États-Unis, on a mis sa tête à prix, comme celle du loup, de la panthère, etc. Elle se nourrit d’insectes, de grains, de mollusques, de charogne, de poisson mort. Sur le littoral du St.-Laurent, des nuées de Corneilles visitent deux fois par jour les grèves à basse marée, pour enlever le poisson dans les pêches que l’on y tend : une île en particulier, l’île aux Corneilles, tire son nom du nombre extraordinaire de ces noirs volatiles qui y séjournent, c’est le chef-lieu de la tribu. Ces oiseaux font des dégâts horribles dans les champs fraîchement ensemencés. En septembre, leurs dévastations sont fort préjudiciables au cultivateur. En juin et juillet elles se faufilent dans la basse cour[227] et enlèvent les jeunes poussins, malgré la résistance de leur mère, pour nourrir leurs petits : souvent la poule réussit à repousser l’agresseur. Plus d’une fois nous avons été témoin des bruyants conciliabules, dont les Corneilles accompagnent ce que nos cultivateurs appellent Noces de Corneilles. Cela a lieu ordinairement dans l’après-midi ; le vacarme, une fois commencé, acquiert un crescendo rapide et devient bientôt assourdissant. Après avoir, pendant une demi-heure, sillonné l’air en tous sens, au-dessus d’un grand sapin, la bande entière s’abat sur ses rameaux. Leur sombre plumage sur la verdure de l’arbre, présente au loin un singulier spectacle. Un grand sujet de jubilation pour les Corneilles, c’est la découverte en plein jour d’un Chat-huant ou Duc de Virginie, espèce nocturne et qui ne laisse pendant le jour ses épais fourrés que pour cause majeure. Le ban et l’arrière-ban des Corneilles se battent immédiatement dans tout le canton : de noires cohortes arrivent de toutes parts à la fête. S’il se trouve un Geai ou un Titiri dans le voisinage, il s’enrôle comme escarmoucheur léger, pour harasser le hibou en le becquetant d’en haut, tandis que les Corneilles voltigeant autour, lui tirent, en passant, la queue ou les plumes, ou bien le frappent avec leurs ailes. Le brigand, perché sur une grosse branche, se tient immobile, et dans un morne silence, il semble méditer une vengeance éclatante dès que la nuit se fera. Ses agresseurs le pressent-ils de trop près, il fait claquer son bec, et rouler ses gros yeux jaunes. Enfin, ne pouvant y tenir, il s’élance dans les airs et gagne d’un vol incertain le plus prochain buisson, le taillis le plus impénétrable et se soustrait de cette sorte au martyre qu’on lui avait réservé.

Cette haine implacable des Corneilles et de certains autres oiseaux pour le hibou, a été le sujet d’une singulière expérience que nous fîmes ce printemps. Nous attachâmes un Duc empaillé au haut d’un grand orme qui ombrage notre demeure ; ceci avait lieu le soir. Le lendemain, dès l’aube, la famille entière fut éveillée par le plus diabolique vacarme que nous eussions entendu depuis bien longtemps. Il fut facile d’en découvrir la cause. En ouvrant la fenêtre, nous vîmes une nuée de Corneilles, entourant en tous sens l’oiseau de nuit ; les unes le frappaient avec leurs ailes à la figure, mais en prenant toutes les précautions du monde pour se garantir des griffes du monstre. Quelques-unes plus hardies, se hasardèrent sur la branche où était le Duc, et se traînant avec précaution, elles le saisirent sournoisement par les plumes de la queue, qu’elles essayèrent de lui arracher une à une, mais non sans crainte qu’il ne se retournât, puis elles s’envolaient bien vite après chaque tentative ; plus tard, voyant que l’oiseau ne résistait pas, les plus braves l’attaquèrent de front avec leurs ailes et leur bec, et elles ne cessèrent que vers huit heures du matin, lorsqu’elles l’eurent entièrement culbuté. L’ennemi étant en déroute, les Corneilles se dispersèrent dans Spencer Wood et dans le Bois-Gomin, pour revenir le lendemain réitérer le même tapage, car nous avions rétabli l’ennemi de la veille. Même résultat chaque jour, pendant trois semaines mais avec moins de Corneilles ; ces oiseaux ayant enfin constaté à n’en plus douter le décès du Duc, la paix se rétablit. Quoique défiante,[228] la Corneille aime à séjourner dans les bois qui l’ont vu naître : il y en quatre ou cinq qui fréquentent chaque été depuis plusieurs années, notre jardin ainsi qu’une prairie avoisinante. Personne ne les moleste ; elles arpentent le terrain en tous sens, jusque sous nos fenêtres, surtout le matin ; on dirait qu’elles font partie du fonds même, adscripti glebae.

La Corneille est d’une honnêteté fort suspecte : l’état de domesticité développe ses habitudes perverses.

« Oiseau criard, filou, vorace et coriace, c’est un des grands fléaux de l’agriculture, dit Toussenel, un déterreur de graines, un voleur de cerises, un assassin de levrauts, de perdreaux, de lapins. J’en ai tué quelques-unes et je ne m’en repas pas ! » Margot prise au nid, se familiarise au point de connaître tous les membres de la famille, et fuit les étrangers ; elle ne se fait aucun scrupule de dérober les objets brillants, les couteaux, les cuillers, etc.

La Corneille du Canada, beaucoup plus petite que le Corbeau, est d’un noir[229] luisant à reflets bleus et pourpres ; le bec noir et les pieds noirs et couverts en partie de plumes tombantes ; les bouts des ailes fermées, touchent presque à l’extrémité de la queue qui est arrondie ; la quatrième plume primaire, la plus longue ; les secondaires, échancrées au bout et pointues ; l’iris, couleur de noisette. — « Il existe des doutes, dit Baird, si notre Corneille est bien la même que l’Européenne. »

Longueur totale, 18 ; envergure, 38.



LE CORBEAU.[230]
(Raven.)


Le Corbeau est un oiseau célèbre, dont la tradition remonte aux temps bibliques.

Il figura au déluge où il sortit le premier de l’arche, pour n’y plus revenir, rompant ainsi sans façon avec l’humanité. Ce fut lui qui fut chargé de la mission délicate d’apporter au prophète Élie le pain quotidien, près du torrent de Cherith. Il occupa une place éminente dans la légende romaine, où il sauva pour la seconde fois la cité éternelle en se mettant du côté d’un chevalier gaulois et en jetant traîtreusement de la poudre aux yeux de ce dernier. Dans la légende grecque, c’est un Corbeau qui indique à Alexandre de Macédoine la route du temple mystérieux de Jupiter Ammon. « Je crois me souvenir, dit Toussenel, d’avoir rencontré un Corbeau dans l’Olympe scandinave où il occupe un siège tout près du loup Fenris, ou sur l’épaule d’Odin. Nous savons que Rome et la Grèce l’admettaient au premier rang des oiseaux dans leur conseil, ayant l’oreille des dieux ; qu’ils lui donnaient voix délibérative dans leurs assemblées politiques. »

Le Corbeau vit solitaire, vole bien et haut, et sent, dit-on, les cadavres d’une lieue. Son vol, les diverses inflexions de sa voix, et ses moindres actions, faisaient à Rome le fond de la science des augures, science que les Chaldéens avaient d’abord transmise aux Grecs ; de là, elle passa aux Étrusques et plus tard aux Romains. Le Corbeau fut consacré par eux à Apollon, le dieu des Augures. Les anciens ne sont pas les seuls qui aient étudié la science des augures. Plusieurs nations modernes attribuent au Corbeau une connaissance surnaturelle de l’avenir. Shakespeare le fait intervenir dans Othello, dans The Tempest et ailleurs, pour annoncer des malheurs à ses héros.

La renommée tantôt bonne, tantôt mauvaise, du Corbeau « anathématisé par Job et classé par Moïse au rang des animaux immondes, » a fort intrigué plusieurs pères de l’Église, notamment saint Jean-Chrysostome, saint Augustin et saint Cyrille.

« Saint Cyrille aime à croire que le Corbeau n’est pas aussi noir qu’on le fait et qu’il n’a pas rompu avec Noé aussi brutalement qu’on le dit. L’historiographe d’Élie, saint Jean, semble douter que le Corbeau ait pu être le pourvoyeur du prophète et donne une ingénieuse explication du fait. Saint Augustin explique la dépravation du Corbeau, par la chute de l’homme et dit que si l’homme eût resté pur, le Corbeau ainsi que les autres oiseaux se seraient modelés sur lui. »[231] Le Corbeau s’apprivoise facilement, imite le cri des animaux et la voix humaine, et aime à dérober les objets métalliques.

Sans être bien commun dans le Bas-Canada, on rencontre cet oiseau fréquemment dans les chaînes des hautes montagnes qui bordent les rives du St. Laurent. Les cimes sourcilleuses du Cap au Diable et de la Baie des Rochers, sur la rive nord du St. Laurent près de la Malbaie, ont de tous temps été renommées à cause des Corbeaux qui les fréquentent. Un nid séculaire, et qui a été noté, si l’on en croit la tradition, par les premiers missionnaires de la Nouvelle-France, existe sur le haut d’un bloc perpendiculaire de 150 pieds, à la Baie des Rochers, huit lieues plus bas que la Malbaie. Ce roc taillé à pic surplombe le fleuve : sa cime offre un plan incliné : le pied de l’homme ne le mesura jamais. De temps immémorial, on a vu ses noirs habitants tourbillonnant autour de son sommet et pénétrer dans leur aire placée dans une fissure ; leurs excréments blanchissent la surface du rocher et se voient au loin.

Dans la plus haute passe que l’on rencontre dans le chemin qui conduit au Saguenay, appelée Passe des Monts, et qui consiste en un passage étroit à parois perpendiculaires hautes de 1500 pieds, les rauques cris des Corbeaux ont plus d’une fois inspiré la terreur aux étrangers. M. Nairne, de la Malbaie, mentionne cette circonstance comme un fait bien avéré et journalier.

Le Corbeau est fort commun à l’ouest de la province, nombreux même dans les environs de la chute de Niagara. Wilson prétend que là où il y a beaucoup de Corbeaux, il y a peu de Corneilles et vice versa. Son séjour sur les bords des lacs Érié et Ontario lui a fourni, dit-il, d’abondantes preuves de ce fait. Les Corbeaux bâtissent un nid fort et durable sur des grands arbres. Ils se nourrissent de charogne, de vermisseaux, de reptiles, de mollusques dont ils cassent l’écaille en les laissant tomber du haut des airs sur un rocher. « Grands destructeurs des œufs des autres oiseaux dans la saison nuptiale, » ils suivent, dit-on, le chasseur du caribou et de l’orignal dont les restes leur fournissent un banquet. Buffon prétend que cet oiseau crève les yeux aux buffles et se perche ensuite sur leur dos, pour en arracher des lambeaux de chair palpitante et cela, plus par instinct de férocité que par le désir d’assouvir sa faim : c’est là une des fables nombreuses qu’il débite.

Le Corbeau se trouve dans toutes les parties du monde ; en Norvège, au Groënland, au Kamchatka, en Russie, en Sibérie même, on rencontre le Corbeau, excepté, dit Latham, dans le cercle arctique. Lewis et Clark l’ont vu le 17 décembre 1804, dans le cours de leur célèbre voyage, pendant un froid de 5 degrés au-dessous de 0.

Il a été remarqué au Mexique, en Tartarie. Il abonde en France, en Angleterre, à Owhyhee, dans l’Océan Pacifique, au Bengale. Il pond de trois à six œufs verdâtres irrégulièrement tachetés de brun.

Si le Corbeau, en domesticité, se défend très-bien contre les chats et les chiens, lorsqu’on le laisse dans la basse-cour, il attaque et dévore les jeunes poussins jusqu’au dernier. Il atteint un fort grand âge et subit de singulières transformations dans sa livrée : le climat et les années en fournissent la solution. En Irlande et au Groenland, on en rencontre parfaitement blancs.

« À Rome, après la victoire d’Actium, plusieurs Corbeaux furent présentés à Auguste et lui adressèrent cette phrase : Ave Cæsar, victor imperator ! Salut à César, victorieux et empereur ! Auguste les acheta fort cher. Un pauvre cordonnier, alléché par la récompense, entreprit de dresser un Corbeau de la même manière, et, comme les progrès de son élève étaient lents, il répétait souvent d’un ton triste : J’ai perdu ma peine et ma dépense ! Enfin le Corbeau put articuler la phrase adulatrice, et le cordonnier alla se placer avec son oiseau sur le passage d’Auguste : mais, celui-ci ayant dit qu’il avait dans son palais assez de courtisans semblables, le Corbeau répéta la phrase qu’il avait tant de fois entendue : J’ai perdu ma peine et ma dépense ! Auguste se mit à rire et l’acheta plus cher que les autres[232]. »

Le corbeau mesure 26 pouces de longueur ; envergure 50 pouces ; le bec est dur et fort, d’un noir lustré avec une échancrure au haut et long de trois pouces ; les yeux sont noirs ; la couleur générale est un noir lustré à reflets bleus, couleur d’acier ; les parties inférieures sont moins lustrées ; la queue est arrondie et dépasse les ailes d’à-peu-près deux pouces ; les jambes ont deux pouces et demi de long et sont noires ainsi que les pieds ; les griffes sont fort longues. Le corbeau est d’une grande longévité.

Chateaubriand, dans un accès de mélancolie, prédisant la mort des langues modernes, assigne au corbeau le rôle de hérault suprême.

« Les peuplades de l’Orénoque, dit-il, n’existent plus : il n’est resté de leurs dialectes qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres : la grive d’Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins.

« Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes ; quelque sansonnet de New Place, sifflera sur un pommier des vers de Shakespeare inintelligibles au passant ; quelque Corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, du haut de la tour en ruines d’une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers, nos successeurs : “Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces discours.” »



LE GEAI DU CANADA. — LE GEAI GRIS.[233]
(Moose Bird — Canada Jay.)


« Si j’adoptais, dit Wilson, une des théories favorites de Buffon, je dirais : Voilà une espèce des Geais des États-Unis, dégénérée sous l’influence de la température glaciale du Canada ; » ou bien encore : « la dégénération du Geai d’Amérique, date depuis sa migration des rives fortunées de l’Europe, il y a quelque mille ans » ; mais laissons au Comte ses absurdes théories et passons aux faits.

Cet oiseau est connu dans les campagnes, sous le nom de Pie. Ce n’est point une pie ; nous avons entendu des anciens parler d’irruptions de Pies en Canada, et pourtant la Pie n’habite que l’ouest et le sud-ouest de l’Amérique ;[234] de rares accidentels tout au plus peuvent s’être arrêtés au milieu de nous.

Le Geai du Canada habite toute la partie septentrionale du Nouveau-Monde. En hiver, il se montre près des habitations sur la lisière des forêts, pille la cabane du voyageur et du chasseur[235] dans les bois, recueille les restes de pain ou de viande que ces derniers laissent après leur frugal repas, guette le moment où le trappeur vient de tendre ses pièges, pour dérober l’appât. Il se construit un nid de branches et d’herbes sur les pins et pond deux œufs bleus, quelquefois trois ; il vole par couple, emmagasine des fruits dans des arbres creux, et languit en captivité quoique son appétit continue d’être vorace : tels sont quelques-uns des caractères du Geai gris. En traversant la forêt l’hiver, on rencontre souvent ces oiseaux dans les sentiers battus, se posant à terre et faisant entendre un babil constant, sans marquer aucune défiance. Quand le cultivateur les voit, il conclut que la température va s’adoucir ou bien qu’une bordée de neige est imminente. Ce Geai n’a rien pour le recommander, ni chant, ni plumage.

Il a le dos et les ailes d’un gris de plomb sale ; la queue de la même couleur, longue, uniforme et terminée de blanc sale ; l’intérieur des ailes, brun, avec des pointes blanches ; les plumes de la tête sont hérissées et mal disposées ; le front et les plumes recouvrant les narines, aussi bien que toutes les parties inférieures, de blanc brunâtre ; cette couleur entoure le bas du cou comme un collier ; partie du sommet et du derrière de la tête, noire ; le bec et les jambes, noirs ; l’œil, noisette foncé ; tout le plumage du dos est long, abondant, hérissé, comme pour le protéger contre la rigueur du froid.

Longueur totale, 11 pouces ; envergure, 15.


LE GEAI BLEU.[236]
(Blue Jay.)


La parure éclatante du Geai bleu en fait une espèce de damoiseau, de dandy parmi les habitants ailés de nos forêts ; son caquetage, ses manières excentriques complètent ses titres. Cet oiseau fréquente le bord aussi bien que l’intérieur des grands bois ; son cri aigre fait fuir le chevreuil et attire souvent en conséquence sur l’oiseau, la vengeance sommaire du chasseur. Parmi les autres chantres des bois, à la saison des amours, ses accents fixent immédiatement l’attention ; dans le concert général, sa voix représente assez la trompette. Il a la faculté d’imiter le cri des autres espèces. Lorsqu’il s’entretient avec sa compagne, il simule le cri du canard ; mais si on l’approche, la note d’alarme qu’il émet en s’envolant est véhémente et soudaine. En d’autres occasions, on croirait entendre le grincement de la roue d’une brouette ; le tout est accompagné de gestes, de soubresauts et de hochements de tête fort singuliers. Le Geai bleu se construit un gros nid sur un cèdre, un pommier ou un autre arbre, le matelasse de racines sèches et y pond cinq œufs d’un olive pâle, tachetés de brun. Le mâle se garde bien de chanter dans le voisinage du nid et n’y vient qu’avec le plus grand silence et en secret. Il se nourrit de glands, de maïs, de chenilles, sans épargner les vergers, les cerises et autres fruits ; la faim le fera même s’introduire par les crevasses de la grange[237] pour dévorer le grain : pensionnaires pris sur le fait, il s’esquivera sans bruit, comme si sa conscience l’accusait.

Sa haine contre le hibou lui a fait prendre part à la sainte alliance, à la ligue formée entre la corneille, le titiri, l’hirondelle, pour châtier l’égorgeur des attentats qu’il commet sous le voile de la nuit contre le monde ailé. À l’apparition du nocturne, le Geai bleu sonne son tocsin d’alarme et les Geais du voisinage d’accourir. On entoure, on embrouille (style d’élection) le solitaire, qui, à l’instar de bien d’autres blagueurs sans plumes, affecte un grand calme, voire même une attitude imposante ; mais enfin la réprobation universelle le force à fuir : poursuivi par la troupe furibonde, il s’enfonce dans un épais buisson et paraît s’y croire en parfaite sûreté : tel naguère, un valeureux champion des libertés populaires, se blottissait discrètement de record en une historique armoire,[238] un jour d’élection et pour cause.

Pourtant le Geai bleu ne vaut guère mieux que le nocturne ; au besoin, il ne se fait aucun scrupule de piller les nids des autres oiseaux et de dévorer les jeunes ; les parents des opprimés se liguent ensemble et le forcent à battre en retraite. Pendant la disette de l’hiver, il se gorge de n’importe quelle charogne qu’il rencontre dans ses courses. Tel est son caractère à l’état sauvage. Wilson parle d’un Geai apprivoisé qu’il possédait, lequel fit preuve d’instincts sociaux à un haut degré : « Je le mis d’abord, dit-il, dans une cage avec un Pivart, lequel faillit l’assommer : je l’ôtai et je le plaçai avec un Loriot de verger, femelle. La princesse prit une attitude confuse et craintive, comme si la présence de l’intrus dans son domicile était pour elle un outrage. Le Geai, tapi au bas de la cage, était parfaitement immobile, comme pour donner à son amie le temps de calmer ses alarmes. Madame se hasarda à en approcher, prête à fuir au premier signe de danger : le Geai ramassa des miettes de châtaignes : elle suivit son exemple, mais toujours sur le qui vive. Tous ces symptômes de défiance disparurent avant le soir, et, la nuit venue, tous deux se perchèrent côte à côte sur le même juchoir, amis comme Castor et Pollux. Quand le Geai voulait boire, l’autre oiseau sautant sans façon dans l’abreuvoir, s’y baignait en éclaboussant son compagnon, qui supportait ce traitement avec une patience de petit saint : entre chaque bain, il se hasardait à prendre une becquetée d’eau et paraissait de la meilleure humeur possible. Il permettait à la dame de lui tirer les favoris[239] ; elle s’amusait aussi à lui nettoyer les griffes des fragments de châtaignes qui y adhéraient : tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Est-ce l’infortune commune qui était le lieu de cette amitié ? Toujours est-il vrai que le caractère tyrannique du Geai peut s’adoucir, et qu’on parvient à lui faire respecter en captivité des oiseaux qu’il dévorerait libre dans la forêt. »

Il est non-seulement hardi et bruyant, mais il imite dans l’occasion, à s’y méprendre, le cri de l’émerillon : il assemble par ce moyen une bande de Geais, et chacun de tourmenter et d’attaquer l’oiseau de proie. La pièce quelquefois tourne au tragique ; l’émerillon fixant une victime, s’élancera dessus et la sacrifiera à sa faim et à son ressentiment : à l’instant la face des choses change ; de hauts cris proclament le désastre et la bande s’envole.

Le Geai est susceptible d’éducation ; plusieurs faits l’attestent. Les bandes de Geais bleus en Canada ne sont jamais bien nombreuses.

Comme bien d’autres oiseaux, ils jouent un rôle important dans les forêts : les graines qu’ils avalent et qu’ils rejettent servent à reproduire un nombre immense d’arbres forestiers ; ce fait a été remarqué par plusieurs naturalistes.

Le Geai bleu porte sur son chef, un panache de plumes d’un bleu clair ou pourpre, qu’il dresse ou abaisse à volonté ; une étroite ligne noire court le long du front plus haut que l’œil, mais sans le surmonter ; le dos et le haut du cou sont d’un beau pourpre où le bleu prédomine ; un collier noir, prenant au derrière de la tête, descend avec grâce du côté du cou au haut de la poitrine où il forme un croissant ; le menton, les joues et la gorge sont blancs, légèrement nuancés de bleu ; le ventre est blanc, les couvertures supérieures des ailes sont d’un beau bleu ; les côtés extérieurs des primaires, d’un bleu clair ; ceux des secondaires d’un pourpre foncé, excepté les trois plumes les plus proches du corps, lesquelles sont d’un superbe bleu-clair, et sont, excepté les primaires, barrées de croissants noirs et terminées de blanc ; la queue est longue et uniforme, composée de douze plumes d’un bleu-clair luisant, marquées de demi-pouce en demi-pouce, de courbes transversales noires, chaque plume étant terminée de blanc, excepté les deux médianes, qui se fondent en un pourpre foncé à leur extrémité. La poitrine et le dessous des ailes, sont d’un blanc pâle, avec des taches peu apparentes de pourpre ; le dedans du bec, le bec, la langue, les pieds, les griffes sont noirs ; l’iris, noisette.

Longueur totale, 12 pouces ; envergure, 14.


Laissons maintenant à un grand poëte, à un chaleureux admirateur des beautés de la nature, à Chateaubriand, la tâche de résumer l’existence des Passereaux.

« Une admirable Providence se fait remarquer dans les nids des petits oiseaux : on ne peut contempler, sans en être attendri, cette bonté divine qui donne l’industrie au faible et la prévoyance à l’insouciant. Aussitôt que les arbres ont développé leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux : ceux-ci portent de longues pailles dans le trou d’un vieux mur ; ceux-là maçonnent des bâtiments aux fenêtres d’une église ; d’autres cherchent un crin à une cavale, ou le brin de laine que la brebis a laissé suspendu à la ronce. Il y a des bûcherons qui croisent des branches dans la cime d’un arbre ; il y a des filandières qui recueillent la soie sur un chardon ; mille palais s’élèvent et chaque palais est un nid, chaque nid voit des métamorphoses charmantes : un œuf brillant, ensuite un petit couvert de duvet. Ce nourrisson prend des plumes, sa mère lui apprend à se soulever sur sa couche ; bientôt il va jusqu’à se percher sur le bord de son berceau, d’où il jette un premier coup d’œil sur la nature ; effrayé et ravi, il se précipite parmi ses frères ; mais rappelé par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins, et les abîmes de verdure au-dessous du chêne paternel. Et cependant, tandis que les forêts se réjouissent en recevant leur nouvel hôte, un vieil oiseau, qui se sent abandonné de ses ailes, vient s’abattre auprès d’un courant d’eau : là, résigné et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du même fleuve où il chanta ses amours, et dont les arbres portent encore son nid et sa postérité harmonieuse. »

Lecteur, nous avons terminé, pour cette année du moins, notre esquisse de cette classe intéressante, les Passereaux : en contemplant les abîmes d’amour maternel des parents pour les jeunes ; en recueillant les flots d’harmonie de ces locataires aériens ; en examinant les mystères de la migration printanière et automnale, ainsi que les merveilles du vol et de la nidification, comment ne pas nous écrier avec un aimable auteur :

« Mélodieuses étincelles du feu d’en haut, où n’atteignez-vous pas ?........ pour vous ni hauteur, ni distance ; le ciel, l’abîme, c’est tout un. Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible ? La terre dans sa vaste ceinture, tant qu’elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l’équateur, ardent comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l’éternel silence où la vie a cessé, où la dernière mousse a fini ; l’ours lui-même regarde de loin et s’éloigne en grondant. Vous, vous restez encore, vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort. Dans ces déserts terribles, vos touchantes amours innocentent ce que l’homme appelle la barbarie de la nature. »


IVe ORDRE.

LES GALLINACÉS. — LES COUREURS.


« Gloire à Dieu, dit Toussenel, qui créa la tribu des Coureurs, charmes du palais et des yeux, splendeurs des forêts et des plaines, délices de la table, nourrice du riche et du pauvre ! »

« [240]L’ordre des Gallinacés est le plus utile à l’homme ; la plupart des espèces qui le composent sont susceptibles de domesticité ; plusieurs peuplent nos basses-cours ; d’un autre côté, les espèces sauvages nous fournissent un gibier très estimé. Les Gallinacés, dont le type est notre Coq, ont le port lourd, les ailes courtes et le vol difficile ; il n’en est aucun qui chante agréablement. Ils sont presqu’entièrement granivores ; cet ordre tient aux Passereaux par les Pigeons et aux Échassiers par les Perdrix. » Ils se distinguent aussi par leurs habitudes pulvératrices, et par le privilége qu’ont presque tous les petits de cet ordre de courir en sortant de l’œuf.

Tribu fort nombreuse dans le vieux monde, Baird[241] la fait consister de trente-cinq individus pour l’Amérique septentrionale.



LE PIGEON DE PASSAGE.[242]
(Passenger Pigeon.)


Le Pigeon de passage connu des paysans sous le nom de Tourte, sans être aussi abondant maintenant dans le Bas-Canada, qu’il l’était autrefois, ne laisse pas d’être très répandu pendant la saison des fruits. « La tête est d’un bleu d’ardoise, et cette teinte, parsemée de taches noires et brunes, domine sur le plumage de l’Oiseau ; le cou est orné des plus belles couleurs : le vert, le pourpre, l’écarlate y brillent avec des nuances mobiles magnifiques ; le bec est d’un blanc pur ; les deux rectrices intermédiaires sont noires et les autres blanches ; le bec et les ongles sont noirs ; l’iris, orangé.

Le Pigeon de passage, se nourrit des fruits de l’érable, de l’orme, du mûrier, du poirier sauvage, du sarrasin, du chêne, du hêtre, de froment et de riz. Il émigre du sud au nord, et de l’est à l’ouest, depuis le golfe du Mexique jusqu’à la Baie d’Hudson, et ces migrations sont réglées, non sur les vicissitudes des saisons, mais sur les moyens de subsistance que lui offrent les contrées où il voyage. On a tué à New-York des Pigeons de passage, et l’on a trouvé dans leur gésier du riz qui n’était pas encore altéré par la digestion. Or, ils n’avaient pu manger ce riz que dans la Caroline ; et comme les aliments les plus difficiles à digérer ne peuvent résister plus de douze heures à l’action du jus gastrique chez ces animaux, on a conclu qu’ils avaient en six heures parcouru quatre cents milles, c’est à-dire vingt-cinq lieues par heure, ou plus d’un mille par minute.

Leur vue n’est pas moins puissante que leur vol ; ils découvrent, du haut des airs, les fruits et les graines qui peuvent les alimenter ; et si, par accident, les arbres qui les nourrissaient l’année précédente n’ont pas fructifié, on les voit passer outre, et poursuivre leur course vers des contrées plus fertiles.

Mais ce qu’il y a de plus surprenant dans l’histoire des Pigeons de passage, c’est le nombre des individus qui composent leurs légions voyageuses. Ceci se voit encore chaque année dans certaines localités du Haut-Canada, tel que le district de Niagara.

Audubon, parcourant le Kentucky dans l’automne de 1813, en vit passer au-dessus de sa tête cent soixante-trois bandes en vingt minutes ; à la fin, dit-il, les bandes se touchèrent, et un immense nuage de Pigeons lui déroba la lumière du soleil ; pendant cette éclipse d’un nouveau genre, la fiente des Pigeons tombait comme une neige épaisse, et leurs ailes produisaient un sifflement monotone qui provoquait le sommeil. Le calcul que fit Audubon pour évaluer la quantité de ces Oiseaux lui donna un résultat effrayant. « Supposons, dit-il, une colonne d’un mille de largeur ; supposons qu’elle effectue son passage en trois lieues : comme sa vitesse est d’un mille par minute, sa longueur sera de cent quatre-vingt milles, composés chacun de mille sept cents soixante verges : si chaque verge quarrée est occupé par deux Pigeons, on trouvera que le nombre de ces Oiseaux est un milliard, cent quinze millions, cent trente-six mille (1,116,136,000). Or chaque individu consommant, dans une journée, une demie pinte de fruits, la nourriture d’une bande exige huit millions sept cent douze mille (8,712,000) boisseaux de graines par jour.

« Les troupes émigrantes se tiennent bien au-dessus de la portée d’une carabine ; dès qu’un Faucon vient menacer leur arrière-garde, les rangs sont serrés ; une masse compacte se forme, exécute les plus belles évolutions aériennes, se précipite vers la terre avec l’impétuosité d’un torrent ; puis, lorsque ses zigzags multipliés ont lassé la persévérance de l’ennemi, elle rase le sol avec une vitesse inconcevable, et se levant de nouveau comme une colonne majestueuse, elle reprend ses ondulations, imitant dans l’air, mais sur une échelle démesurée, la marche sinueuse d’un serpent.

« Dès que les Pigeons aperçoivent de loin une quantité suffisante de nourriture, sur les arbres ou dans les campagnes, ils se disposent pour une halte ; on les voit voler en tournant pour explorer les environs, et ces mouvements circulaires, dans des plans diversement inclinés, font briller tour à tour les belles couleurs de leur plumage. Dans une position, toute la bande se revêt d’un bleu clair, qui, bientôt après, est remplacé par un pourpre foncé : bientôt ils se glissent dans les bois et disparaissent sous le feuillage. Ils dépouillent les arbres de leurs fruits, et découvrent adroitement, sous les feuilles desséchées qui jonchent le sol, les fruits et les graines de l’année précédente. Vers midi, les oiseaux vont se reposer et faire la digestion sur les arbres voisins ; mais lorsque le soleil disparaît sous l’horizon, tous s’envolent en même temps, et retournent en masse vers le juchoir commun, situé souvent à plus de cent lieues de leur réfectoire.

« Cette fidélité au juchoir leur est fatale. C’est toujours un bois de haute futaie que les Pigeons choisissent pour lieu de repos ; mais sous ces arbres séculaires, où ils vont arriver au commencement de la nuit, se prépare une horrible scène de destruction. Des populations entières de chasseurs et de fermiers viennent les y attendre longtemps avant le coucher du soleil ; les uns arrivent avec des chariots vides qui seront remplis dans quelques heures, les autres amènent des troupeaux de porcs qui doivent s’engraisser sur place de la chair savoureuse et succulente des Pigeons.

« Chacun fait ses préparatifs ; les fusils sont chargés, les torches allumées ; les réchauds pleins de soufre, dont la vapeur doit étouffer les Pigeons, sont prêts ; enfin, vers neuf heures du soir, un cri général se fait entendre : les voilà ! Ils arrivent en effet, et leur passage agite l’air, comme la brise qui annonce l’ouragan ; leurs innombrables légions s’abattent sur les arbres, et alors commence une scène de carnage et de confusion difficile à décrire ; les cris des assaillants, les coups de fusil multipliés, le fracas des hautes branches brisées par le poids des malheureux oiseaux qui s’y précipitent et écrasent leurs compagnons perchés sur les branches inférieures ; tout dans cet effroyable tumulte, inspire un sentiment de peine autant que de surprise au naturaliste qui ne consent à détruire que pour observer.

« Pendant ce massacre, les Pigeons arrivent par millions ; c’est à minuit seulement que les dernières bandes entrent dans la forêt ; mais le carnage dure jusqu’au jour. Dès que les rayons du soleil ont frappé la cime des arbres, les Pigeons quittent le juchoir et vont aux vivres, sans que leur nombre paraisse sensiblement diminué. En ce moment, la scène change : au vacarme de la nuit, succèdent les hurlements des Renards, des Lynx, des Cougards, des Loups qui accourent prendre leur part au festin que l’homme leur a préparé, et l’on voit arriver des Aigles, des Faucons, suivis de Buses et de Corbeaux, qui viennent aussi chercher leur vie dans cette immense destruction. »

Voilà bien encore un de ces tableaux animés qu’Audubon sait tracer de main de maître : cette description, qui convient sans doute aux habitudes du Pigeon de passage, dans les solitudes du Kentucky, nous paraît surchargée à nous habitants du Canada, où on ne les voit jamais dans une telle abondance. En juillet et en août, lorsque la foudre a grondé dans les montagnes, les Tourtes sortent sur la lisière des bois et se perchent par petites troupes sur les arbres vers le point du jour. C’est le moment où les chasseurs les tirent au fusil, ou les prennent à la rêt avec de la drogue[243] et du froment. Le Pigeon de passage élève plusieurs familles pendant l’été ; les œufs sont au nombre de deux ; les petits sont généralement mâle et femelle ; l’incubation dure quinze jours et les jeunes laissent le nid huit jours après qu’ils sont éclos. Le nid est construit quelquefois à terre, quelquefois dans des arbrisseaux et se compose de petites branches sèches, si négligemment liées ensemble qu’on voit quelquefois les jeunes à travers. Ils ont à peu près le même roucoulement que les Pigeons domestiques ; les mâles et les femelles sont bizarrement distribués dans les bandes ; dans les unes on ne voit que des femelles, tandis que d’autres se composent presqu’exclusivement de mâles ou de jeunes oiseaux. Le Pigeon de passage a seize pouces et un quart de long et une envergure de vingt-cinq pouces.


LE DINDON SAUVAGE.[244]
(Wild Turkey.)


Oviedo est le premier qui (1525) ait parlé des Dindons sauvages, souche de l’espèce domestique. Ces oiseaux furent introduits en Espagne vers l’année 1552, par les missionnaires, et dix-huit ans après, aux noces de Charles IX, on servit les premiers dindons, qui aient été mangés en France. Les Jésuites en engraissaient un grand nombre à leur ferme près de Bourges. Brillat-Savarin n’oublie pas de faire hommage à ces pères de ce qu’il appelle le plus beau cadeau que le nouveau monde ait fait à l’ancien. Il considère l’introduction des Dindons, en France, au nombre des bénédictions que les Jésuites répandirent sur ce royaume.[245]

Ces oiseaux abondent, surtout dans les immenses prairies qui bordent l’Ohio, le Mississippi et le Missouri, ainsi que dans une partie de l’ouest du Canada, tel que Saint-Clair Flats et autres endroits avoisinants. Le comté d’Essex et Lambton, celui de Kent,[246] (Haut-Canada) sont à peu près les seuls où l’on trouve les Dindons sauvages. Nous n’avons pas appris si notre royal visiteur, le Prince de Galles, dans son expédition aux prairies de l’Ouest en septembre dernier, fut assez heureux pour ajouter un Dindon sauvage à sa gibecière gonflée de Cailles, de Coqs de Bruyère (pinnated grouse), etc. Dans ces vastes clairières, à l’ouest de la province, les Dindons sauvages ont coutume de cheminer à pied, et d’émigrer d’une contrée à une autre, suivant qu’ils trouvent en plus grande abondance les baies et les graines d’herbes dont ils se nourrissent ; les mâles voyagent par bandes de dix à cent individus ; les femelles s’avancent séparément avec leurs petits ou réunies avec d’autres familles ; elles évitent avec soin les mâles, qui atteignent leurs jeunes et souvent les tuent, et cependant tous suivent la même direction. Lorsqu’ils arrivent sur le bord d’une rivière, ils se portent sur le point le plus élevé de la rive, y restent un ou deux jours en délibération, puis montent sur les arbres, et, à un signal donné par le chef de la troupe, ils prennent leur vol vers la rive opposée. Les vieux y parviennent sans peine, lors même que la rivière a un tiers de lieue de largeur, mais les petits tombent dans l’eau et achèvent la traversée à la nage. À la fin de l’hiver, les femelles se séparent de leurs familles devenues adultes et s’occupent de la ponte et de l’incubation. Elles déposent dans un nid construit à terre avec quelques feuilles desséchées, dix à quinze œufs, qu’elles ont à défendre contre les corbeaux, les chats sauvages et même contre les Dindons. Il arrive souvent que plusieurs femelles se réunissent pour couver et élever leurs petits en commun. Nos Dindons domestiques sont moins gros que les Dindons sauvages ; leur plumage est d’ordinaire noir, tandis que, dans l’état de nature, il est d’un brun verdâtre, glacé de teintes cuivrées magnifiques. La chair du Dindon sauvage est préférable même à celle du Dindon domestique : c’est un plat de roi.

Les chasseurs se servent de divers modes pour s’emparer de cet oiseau au printemps ; ils imitent, au moyen d’un pipeau fait avec l’os de l’aile d’un Dindon, le cri de la femelle ; le mâle accourt de loin et les chasseurs, de leur retraite, tirent dessus. En imitant le cri du hibou barré, on découvre également les perchoirs du Dindon qui ne manque jamais de glousser dès qu’il entend le cri de son impitoyable ennemi. Les Dindons sauvages succombent aussi aux embûches que l’homme leur tend la nuit ; on se place dans le voisinage du perchoir que la bande s’est choisi depuis longtemps et on tire sur eux au clair de la lune.

On construit aussi des enclos avec des troncs d’arbres et une toiture en dessus : on place une traînée de maïs dans la forêt, qui conduit à l’enclos : les Dindons l’ont bientôt découverte et la bande entière arrive peu à peu à l’enclos : une fois en dedans, le chasseur les surprend et ces oiseaux n’ont pas même la sagacité de fuir par où ils ont pénétré dans l’enclos : ils sont bientôt mis à mort. La beauté, peut-être l’utilité du Dindon sauvage, avait frappé Franklin : il exprima souvent un regret, que le Dindon sauvage n’eût pas été préféré à l’Aigle à tête blanche, comme blason national de la Grande République : « L’Aigle à tête blanche, dit-il, est un brigand, lâche, paresseux et cruel, c’est un vrai chevalier d’Industrie ; trop indolent pour chasser lui-même, il arrache aux autres oiseaux, la proie qu’avec peine ils se sont procurée ; de plus, il est indigène à l’Amérique ; il est doué de courage, et malgré ses allures fantastiques, il ne reculerait même pas devant un grenadier en uniforme qui oserait envahir la basse-cour. » Le Dindon sauvage réduit en captivité, s’apprivoise avec un peu de soin.[247] Ces oiseaux pèsent ordinairement vingt livres : on en a vu atteindre le poids de quarante.

Le Dindon sauvage de Honduras est plus petit que l’espèce que nous venons de décrire ; c’est un fort bel oiseau au plumage brillant ; il fut d’abord décrit par Cuvier.

Nous ne donnerons pas une description plus détaillée du Dindon sauvage, qui ressemble beaucoup au Dindon domestique, mais qui lui est supérieur en beauté et en taille.

Le mâle lorsqu’il a atteint toute sa grosseur mesure quatre pieds du haut du bec à l’extrémité de la queue.

Longueur totale, 49, envergure, 68 pouces.

La colonisation de la Province a graduellement refoulé le Dindon sauvage, aux confins ouest du Canada.

Un vieux Gouverneur de Trois-Rivières écrivait en 1663 :

« Pour le Coq d’Inde sauvage, il ne s’en trouve point à Québec, ni à Trois-Rivières, ni à Montréal ; mais dans le pays des Iroquois, et dans le pays où demeuraient autrefois les Hurons, il y en a des quantités, et dont la chair est bien plus délicate que des Coqs d’Inde domestiques. »



LA PERDRIX ORDINAIRE OU COQ DE BRUYÈRE À FRAISE.[248]
(Ruffed Grouse.)


Cet oiseau, connu en Canada et dans les États Est de la République voisine, sous le nom de Perdrix, est certainement après le Dindon sauvage, le plat le plus savoureux que les forêts du Nouveau-Monde peuvent procurer au roi de la création ; sa distribution géographique s’étend du Maryland au sud, et jusqu’aux rives du Saskatchewan au nord.

La perdrix habite les déclivités des collines, et pendant la saison des œufs, les clairières où le feu a passé ; elle se nourrit de graines, de fruits de toutes espèces ; en hiver, lorsque la nature revêt son blanc manteau, la perdrix recherche les bourgeons de plaines, de merisier et autres arbres. La femelle se construit dans le mois de mai un nid de feuilles et de branches sèches, près d’un tronc d’arbre coupé ou sous l’ombre d’un arbrisseau touffu, sur le sol et là le vent a accumulé les feuilles tombées ; elle y dépose de cinq à douze œufs, d’un jaunâtre sale et uniforme. Elle oublie de les recouvrir quand elle quitte le nid, et les corneilles et autres brigands de cette espèce se les approprient pendant son absence. Si l’attaque a lieu en sa présence,[249] la femelle ne manque ni de courage, ni de force pour la repousser et souvent avec succès ; elle emploie son bec et ses ailes à la manière de la poule qui défend ses poussins.

Les Perdreaux sont prêts à suivre leur mère dès qu’ils ont quitté la coquille : âgés de six à sept jours, ils ont la force de voler quelques toises. Leur indulgente maman les conduit à la recherche de leur nourriture, les reçoit sous ses ailes pendant la nuit et fait preuve d’une sollicitude et d’une affection remarquables ; à la première apparence du danger, employant mille artifices pour distraire l’attention de ses perdreaux sur elle-même : à cette fin, elle simulera d’être blessée ; elle boitera, elle se traînera avec peine et de cette manière, elle assure très souvent leur salut. De leur côté les Perdreaux se blottiront sur le sol, et à la première note d’alarme de leur mère, se couvriront d’une feuille, dit-on, s’il s’en trouve à leur portée et se cacheront si effectivement, qu’il faut poser la main dessus pour les faire remuer. À cette époque, les mâles commencent à se séparer des femelles, font bande à part ; mais à l’approche des froids, la famille entière se réunit de nouveau. Pendant l’été, les Perdrix, aiment à se rouler dans le sable des grands chemins ; c’est un bain qu’il faut aussi leur procurer en captivité. Quand le chasseur ou son chien les fait lever de terre, elles s’envolent en faisant entendre un bruit d’ailes très fort, mais lorsqu’elles ne sont pas alarmées, elles prennent leur vol sans faire de bruit. Elles iront se poser à une distance de trois cents pieds du lieu d’où elles sont parties, ou bien lorsqu’on les surprend au haut d’une colline, elles se précipiteront vers le bas, tourneront à droite ou à gauche : et ce sera peut-être la seule fois que le chasseur les verra ce jour-là.

Les forêts au printemps retentissent du bruit d’appel (drumming) des mâles : un naturaliste européen, décrit comme suit, les faits et gestes du Coq de Bruyère, quand il somme la présence de ses bayadères.

« [250]Aussitôt que le Coq de Bruyère a ressenti les premières atteintes du mal qui le tourmente, il commence par chercher dans le canton qu’il habite un local et surtout une tribune convenablement disposée pour l’exercice de la parade printanière. Cette tribune est généralement un tronc d’arbre renversé et facilement arpentable de l’une à l’autre de ses extrémités. Une fois en possession de son théâtre, notre héros ne tarde pas à en annoncer l’ouverture. Pour ce faire, il se hisse sur la flèche la plus aiguë du plus haut sapin de la montagne, et adresse de là son appel passionné à toutes les poules des alentours. Cette réclame éloquente, que j’aurais beaucoup de peine à écrire en langue musicale, débute par un coup de tamtam assez semblable au gloussement du dindon. Cette note détonnante est immédiatement suivie d’un feu de file d’autres notes grinçantes, stridentes et criardes, douces au tympan comme les gémissements d’une scie qu’on écorche. Après quoi le chanteur s’arrête, pour reprendre haleine d’abord et ensuite pour juger de l’effet de ce premier morceau, et puis il recommence. La durée de chaque séance est d’une heure environ. Celle du matin ouvre avant le lever du soleil ; celle du soir se continue un peu après que l’astre est couché. Le même coup de tamtam qui avait annoncé le commencement des exercices en annonce la clôture.

« Pendant qu’il exécute sa cavatine, l’artiste est tellement absorbé par son art et tellement enivré du propre bruit de sa voix, qu’il en oublie l’univers et jusqu’à la méchanceté de l’homme, qui profite du tapage et de son émotion pour s’approcher de lui traîtreusement et l’occire. »

Une tradition religieusement transmise de père en fils parmi les Canadiens, va à dire, que lorsque le chasseur tire d’abord sur la perdrix qui est perc