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Vénus en rut/Texte entier

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Anonyme
Texte établi par Sur l’imprimé à Luxurville : chez Hercule Tapefort, imprimeur des dames, 1771, À Interlaken : chez William Tell, l’an 999 de l’indépendance suisse (p. 5-199).

VÉNUS EN RUT

OU
VIE D’UNE CÉLÈBRE LIBERTINE


Tu veux, ma chère Folleville, que, pour exciter ton tempérament, je t’offre un crayon de mes aventures, que je t’apprenne par quelle gradation j’ai mérité une supériorité sur mes égales, et comment de l’obscurité où le sort m’avait placée, j’ai su parvenir à donner des plaisirs aux grands et à en recevoir des mortels les plus aimables. Tes désirs seront satisfaits : plus accoutumée à jouir qu’à combiner des phrases, tu ne trouveras pas mon style assez chaud, eh bien ! je te permets d’enchérir sur mes idées ; avec le feu de ton imagination et celui de tes sens, tu seras une Laïs très à la mode, et mon élève me primera avant peu. Si les portraits que je trace excitent ton amant à les réaliser, j’en serai flattée, et tu n’en seras pas plus mal. Je te crois trop mon amie pour publier mes petits aveux ; un lecteur austère serait révolté de mes gentillesses ; un indifférent dirait qu’après l’Académie des Dames, Thérèse, la Religieuse, et le fameux Portier, on sait tout ; j’espère te prouver le contraire ; je n’emprunterai rien de ces ouvrages, je peindrai ce que j’ai vu, fait, senti ; je ne veux de modèle que moi.

As-tu fini ton exorde ? s’écrie un mordant critique. Arrive-tu aux faits, auteur femelle et maladroit ? Combien faut-il sauter de pages pour trouver un soupçon d’aventures ? Pardon, monsieur l’Aristarque, je n’aime pas plus que vous les préfaces, et je ne veux que vous avertir que je divise ces instructions balsamiques en cinq chapitres et pas davantage. Pourquoi ce nombre déterminé ? Vous ne le savez pas ? ni moi non plus ; suffit que si vous me lisez, vous n’aurez plus besoin de maître ; je commence.




CHAPITRE PREMIER

L’ÉTROITE


Il faut donner, malgré moi, à cette auguste brochure un air d’importance et faire, selon l’usage de mes camarades les écrivassiers modernes, ma généalogie : je ne suis pas habile dans l’art héraldique, quoique d’antique noblesse se soit greffée sur ma roture ; ai-je besoin d’aïeux ? Une jolie femme ne jouit-elle pas de tous les avantages ? Si j’étais née d’un sang illustre, j’aurais le bon sens de ne m’en pas vanter ; ma conduite galante déplairait à mes ancêtres ; si elle amuse mes contemporains, le public connaît mes jolis quartiers ; voilà mes titres.

Les adages sont quelquefois vrais : Bon chien chasse de race : je devais donc être ce que je suis, une des plus ardentes prêtresses de Vénus.

Un roué m’a donné l’être ; si par ce mot, qui, pour avoir eu trop de vogue, signifie moins aujourd’hui, on entend un homme avec quelque sorte d’esprit, s’en adjugeant libéralement plus que la nature ne lui en accorda ; détracteur du mérite, fourbe, séducteur, marchant à son but par la fraude et l’astuce ; sans foi, sans pudeur, sans autre crainte que celle du besoin d’argent ; égoïste parfait, rapportant tout à lui ; ayant fait de la fausseté une profonde étude, et ne connaissant point de plaisir supérieur à celui de tromper.

Le lecteur me reprochera de peindre si fortement mon père ; il ne sait pas qu’il ne me ménage pas davantage ; il ne voit pas que si je ne lui révèle la négligence affectée de mon auteur, en ne me surveillant pas dans ma jeunesse, en ne la préservant pas des écarts, par des avis et surtout des exemples ; loin de devenir un sujet qui l’intéresse, par mon libertinage, contre lequel on n’éleva point de digues, je serais un monstre, qui aurait résisté à une bonne éducation.

Ma mère ne valait pas mieux ; compagne infidèle d’un époux qui avait une plus mauvaise conduite, il y avait entre elle et lui assaut continuel de traits répréhensibles ; et les deux médecins se passaient l’émétique et la saignée.

Le projet de ma mère était de m’associer à son commerce galant dès que j’aurais atteint l’âge heureux des désirs ; c’était aussi mon plan ; et je calculais déjà même avant de sentir palpiter mon sein, le nombre des conquêtes que devaient faire mon goût naissant pour les hommes et une figure qui promettait d’être plus que passable. Je donnerai mon portrait dans un instant ; je parlerai comme mon miroir : si je n’étais pas sincère, je serais bientôt démentie, et si on doute de ma véracité, mes mémoires manquent leur effet, car on y trouvera des faits et des calculs que des sceptiques rejetteront.

J’étais affligée de quatorze ans, qui en valaient seize. Née sur les bords du Rhin, transportée avec ma nourrice dans une province méridionale de France, je réunissais en moi la force des habitants du Nord, et la flamme de ceux du Midi. Élevée dans un village, tout avait contribué à augmenter l’énergie dont la nature libérale m’avait douée : et je me trouvais fatiguée d’une surabondance de vie, lorsque je connus un jeune habitant du bourg, qui parut me distinguer de mes compagnes. Me prévint-il ? Mes yeux et ma voix l’engagèrent-ils ? Je ne m’en souviens pas ; d’ailleurs j’ai plus d’une fois fait des avances ; c’est la meilleure façon d’être promptement entendue : la nature n’est pas cérémonieuse.

J’aurais pu, mieux qu’une autre, faire ce que la bourgeoisie appelle des façons : je valais la peine d’être désirée.

J’étais dans l’âge le plus florissant, ma taille était déjà élevée, ma gorge assez formée pour être bien, j’avais un embonpoint qui annonçait la plus constante santé ; mon buste était arrondi et tel que les gens de goût les veulent. Mes cuisses offraient des contours heureux et une élasticité rare ; mes fesses auraient eu des autels chez les Grecs, et des préférences chez nos cardinaux ; voilà quelle était ton amie… Ah, folle que je suis, j’oublie de parler de ma tête ; c’est que cette partie de moi-même, comptée pour quelque chose par les hommes, a toujours été faible, et très subordonnée à une autre, que les moralistes veulent mettre sous les lois, sans y parvenir. J’avais la fraîcheur d’une rose nouvelle ; des dents rangées par la simple nature, des yeux bleus, peu grands, mais d’une expression unique lorsqu’ils veulent obtenir ; bouche petite, bordée de lèvres incarnates, des cheveux châtain-clair et bien plantés ; ces avantages réunis formaient l’ensemble d’une physionomie séduisante, et mon innocence aux abois lui prêtait une attraction à laquelle peu de mortels eussent résisté ; on aurait pu dire de moi :


Elle aurait fait hennir le vieux Mufti latin.


À qui étaient destinés tous ces charmes ? Tu le sais, je ne suis pas la seule qui ait consacré ses prémices à qui ne les méritait pas ; mais,


L’occasion, la douce égalité,


et, qui plus est, le besoin irrésistible de me satisfaire ; n’ayant point de principes moraux, n’étant soutenue par aucunes considérations présentes, brûlant de me jeter dans la débauche, pouvais-je me rendre difficile ? Mon premier docteur aurait eu lui-même besoin des leçons d’une coquette ; mais au village, et pour une fille aussi indulgente que moi, tout était excellent : mon vainqueur portait le nom d’une jolie bergère, je le prononçais avec ardeur : pressés tous deux de jouir, nous abrégeâmes les préliminaires. Le plus difficile n’était pas de tromper une aïeule octogénaire, mais de trouver dans la maison, qui ne se prêtait pas à la chose, un lieu où nous puissions nous unir sans être surpris. Le bon La Fontaine dit vrai :


Sommes-nous en ce monde
Pour nos aises avoir.


Sans doute il faut appliquer cette réflexion aux premiers sacrifices que les jeunes personnes font à l’amour ; rarement est-on couché sur un lit de roses. Tu vas savoir, chère Folleville, sur quoi j’ai fait ma première tentative ; ni toi ni le pénétrant lecteur ne le devinez pas ; il faut deux lignes de digression pour donner le temps de trouver ; la digression est une rocambole nécessaire dans un roman… Roman, je me trompe. — Ce que je dis est la vérité même.

Citons encore, c’est la ressource de ceux qui ne savent pas produire ; tu es assez mon amie pour croire que sans ta volonté déterminée je n’aurais point écrit ; livrée à la volupté, je n’ai pas eu le temps de m’instruire.


Heureux, cent fois, qui trouve un pucelage ;
C’est un grand bien…


Oui, mais de par tous les diables, c’est un grand mal, pour celle qui le perd, surtout quand elle brûle de s’en défaire, et qu’elle n’a que quelques minutes et autant de fagots de sarments. Je t’entends rire, friponne, je ne riais pas : c’était peu que d’avoir risqué de me casser le cou pour aller au rendez-vous, la cave au bois ; c’était peu que mon amant eût escaladé les murailles pour y arriver, il fallait se dépêcher, de peur que la sempiternelle maman n’eût la fantaisie de faire une question à sa petite fille bien-aimée. Nous voilà donc encavés ; éclairés par un rayon mourant de la lune sur son déclin ; me voilà dans les bras de mon… Je ne savais pas encore le nom qu’allait lui donner sa nouvelle charge ; je l’appris bientôt, et je m’en servirai.

— Dépêchons-nous, lui dis-je, mon cher.

— Je ne demande pas mieux ; mais où se mettre ?

— Je n’en sais rien.

— Ni moi ; cependant pas un moment à perdre.

— Je le sens.

— Eh bien ! debout, mais impossible.

— Écoute, je vais arranger ces sarments et je me mettrai dessus.

— À merveille.

— M’y voici, suis-je bien ?

— Non, avance un peu davantage, écarte tes cuisses, embrasse-moi de toutes tes forces, surtout ne fais pas de bruit, et prends garde de crier : une douleur nécessaire te conduira au plaisir.

Brûlée du plus ardent désir, je me résigne, je me prête ; je m’ajuste ; mais, grands dieux ! quand il voulut, avec un redoutable poignard, qui ne se trouvait point alors en proportion avec moi, et dont j’ai connu le prix dans la suite, forcer la résistance, involontaire, que je lui opposais, je ne pus m’empêcher de crier, tout bas, dans ce joli patois, si expressif, qui peint si fortement la douleur et les plaisirs :

— Ah ! cher et cruel P… quel mal tu me fais !

Insensible âmes plaintes, il enfonçait toujours, je gémissais encore, il continua ; un coup vigoureux m’arracha un dernier murmure ; il rompit brillamment les barricades qui s’opposaient à notre félicité, et, triomphant, par moi, de moi-même, il me fit sentir une volupté dont je n’avais que des idées confuses. Peu s’en fallut que je ne sortisse vierge du temple souterrain ; sans ma constante résignation, et la vigueur de mon hercule, nous perdions le fruit de nos travaux. J’étais, dans la plus grande vérité, étroite à l’excès, cela devait être par mon heureuse conformation, n’ayant jamais connu l’Onanisme, ni ses secours trompeurs. Mais je ne sais si tu m’entends, ma chère amie ; j’ai joué la prude sans m’en apercevoir ; j’ai pris des tours, j’ai emprunté des mots, au lieu de nommer uniment les choses ; tu es trop franche pour vouloir me forcer à des recherches de termes qui m’embarrasseraient beaucoup, et qui n’auraient pas la force des Techniques.

Après cette première jouissance, nous convînmes de nous retrouver, le lendemain, au même lieu, et je remontai joindre ma confiante maman, avec une sécurité, un calme apparent, dont une ancienne coquette se serait fait honneur, tant j’étais précoce et destinée à professer un jour l’art d’en imposer à qui je voudrais ; art que nulle femme ne porta plus loin. Ardente comme Vénus au fort du combat, ai-je intérêt de masquer mes plaisirs et de séduire celui qui m’a en chef ; le plus habile physionomiste est trompé au calme séducteur de mes traits ; coloris, attitude, son de voix, rien ne me trahit : et, ma jupe baissée, moi seule connais mon secret : celui qui sort de mes bras reste dans un étonnement rare ; c’est lui qui est surpris, je ne la suis jamais.

Ce que je dis, en passant, doit devenir l’étude des adolescentes qui veulent entrer dans la carrière galante ; une femme qui ne sait pas commander à ses muscles, à ses nerfs, n’est pas faite pour en tirer longtemps parti : il est des positions où la courtisane la plus connue a besoin de dissimuler ; nous avons notre politique ; elle vaut mieux que celle de Machiavel.

Le second rendez-vous fut plus agréable ; moins d’inquiétude, plus d’adresse nous rendirent promptement heureux. Je n’avais senti, la veille, que l’approche du plaisir ; malgré les légères cuissons qui en éloignaient encore l’existence, je le connus ; nature, jeunesse, santé sont des maîtres uniques. Je me prêtai à tout, je saisis, avec un frémissement inconnu, le viédas[1] de mon amant ; j’aidai à le diriger dans sa route obscure ; et, n’étant plus effrayée de ses proportions, je hâtai l’instant où répandant ensemble cette liqueur brûlante, qui mit le comble à mon délire, nos âmes confondues s’anéantirent, pour repaître : ce soir, nous eûmes le temps de redoubler ; mon fouteur le désirait, j’en mourais d’envie ; nos sarments, déjà foulés, devinrent le trône de la volupté. Sans s’arrêter aux caresses délicates des habitants de la cour et de la ville ; sans rendre à ma jolie gorge le tribut de louanges qu’elle méritait ; sans employer ces délicieux préliminaires que j’ai connus depuis, mon amant me renversa une seconde fois, passant ses bras sous mes reins ; j’élevai mes jambes sur ses hanches, et il me procura une soif qui ne put s’apaiser que par des libations abondantes.

Tu sais que les femmes, avares de leurs plaisirs, veulent que leurs amants ménagent leurs forces et ne déchargent qu’à propos ; j’ai toujours abjuré cette économie, parce que je trouve dans le nombre ce que je cherche ; je veux obtenir tout, et sans réserve ; malheur à celui qui s’épuise ; un lieutenant l’a bientôt relevé : ces accolades, demi sèches, me donnent peu de plaisir, je crois alors être foutue par un eunuque.

Quand je te dirais combien dura ma première affaire, cela te serait égal ; ce qui ne le sera pas, c’est la suite d’un aussi singulier début.

Je ne pus davantage supporter le séjour champêtre ; je vins dans une belle ville, où j’étais assurée de ne pas manquer d’adorateurs ; mais mon inexpérience avait besoin d’un guide. Aglaé, avec qui j’avais passé plusieurs années de mon enfance, brune piquante, plus formée que je ne l’étais, de taille à braver vingt satyres, et de force à les terrasser, partagea ses plaisirs avec moi : je ne lui dissimulai rien, c’eût été vainement. La nature m’a donné le talent heureux de masquer mes jouissances ; elle m’a refusé celui de masquer mes désirs : un malaise involontaire se fait alors sentir ; mes joues se colorent, mes yeux ont une langueur mêlée de feu, qui n’est qu’à moi : mon amie aurait donc aisément deviné mes besoins irrésistibles ; d’ailleurs une fille de dix-huit ans ne fait-elle pas ce qu’il faut à celle de quinze ? Elle me fit connaître un grand garçon d’une belle figure ; jeune, nerveux, et dont l’aimable ensemble, ainsi que le nom, inspiraient la gaieté ; nous fûmes bientôt arrangés.

Les exemples de la capitale ont fait bien des prosélytes dans les provinces : dieux ! comme on s’y moque des mamans ! Celle d’Aglaé aurait juré, sur son psautier, que sa fille était plus que Vestale ! eh bien ! ma chère, c’est à côté d’elle, séparés par une simple cloison, que nous faisions partie carrée. Mon tempérament, assez décidé par mes essais de campagne, n’attendait, pour augmenter, qu’un professeur robuste ; le hasard me l’avait fourni. Tandis qu’Aglaé foutait sur son lit à deux pas de moi, avec une ardeur égale à ses moyens, j’étais livrée sur un sopha voisin aux caresses redoublées d’un amant plus chaud que le sien ; caresses qui, toutes délicieuses qu’elles étaient, excédaient mes forces : je n’étais pas encore totalement formée ; mon fouteur, dont le viédas superbe aurait triomphé des femmes de la cour, voyant que je me piquais au jeu, et que je ne voulais point paraître inférieure à Aglaé, m’attaquait par des coups si poignants et me ménageait si peu, parce qu’il sentait avec quelle luxure je me prêtais, que souvent mes lèvres, desséchées par les ardents baisers et mes efforts, ne pouvaient prononcer un mot nécessaire :… De grâce, cher ami, arrête un instant.

Beaucoup mieux traitée que par mon villageois, plus éclairée sur les détails du joli métier auquel je me consacrais, mon brave instituteur ne connaissait d’autre manière de chanter mes louanges que de me mettre dans le cas d’en mériter de nouvelles. Ainsi se passaient des nuits rapides pour des gens qui les employaient si bien. À peine reposée d’un coup qui m’avait fatiguée, mon amant, qui bandait comme douze carmes, m’en offrait un second, puis un troisième, puis un autre ; et moi, la complaisance même, ne voulant pas passer pour une enfant, et désirant montrer à Aglaé


.........Qu’aux âmes fortunées,
La vigueur n’attend pas le nombre des années,


Je succombais, plutôt que de céder. Malgré mes excès amoureux, il n’y a pas longtemps que je suis maîtresse de moi, et que je demande quartier, par le mot assez ; dans mes premières années de service il m’eût été impossible de le prononcer.

Pendant un été, toutes nos nuits furent consacrées à ce joli jeu ; mais plus je recevais, plus je voulais thésauriser.

Il fallait battre la retraite aux premiers traits de l’aurore ; mon amant et celui d’Aglaé, qui étaient frères, se retiraient conduits par une soubrette intelligente, qui les introduisait avec le même mystère. On se doute que j’avais le cadet ; vingt ans, vingt degrés de force étaient son partage ; s’il était invincible, je restais invaincue ; après nos ébats si répétés, nous nous jetions, ma camarade et moi, dans les bras de Morphée, qui nous couvrait des pavots de la volupté. Heureuse jeunesse ! à notre lever nous étions fraîches comme la rosée du matin, éclatantes de santé et prêtes à recommencer : cela est si vrai, que, malgré mes travaux nocturnes, je sentais un vide pendant le jour. J’étais une petite pelote de graisse, et je craignais de maigrir faute d’un aliment si nécessaire, car les dieux m’ont accordé un rare privilège ; plus j’ai sacrifié à l’amour, ou, sans périphrase, à mes plaisirs, plus ma santé est devenue robuste, et plus mon corps a pris de développement.

Il fallait tromper mon très honoré papa sous la tutelle de qui j’étais encore, mais c’était l’excellent ; se moquer de qui se croit supérieur dans l’art de surprendre était un coup de maître ; j’eus encore recours à mon amie ; je prétextai de goûter sa société au point de ne pouvoir m’en passer, et de vouloir travailler avec elle ; j’eus liberté entière, et j’en profitai.

Jusqu’ici je n’avais eu que deux amants, l’un agricole, l’autre bourgeois : une douce philosophie m’engageait à parcourir tous les rangs de la société, je crois avoir rempli mes vues. Un jeune robin m’aperçut au cours ; cette promenade décorée de fontaines chaudes et froides, plantée de quatre rangs d’arbres antiques et majestueux, bordée de maisons superbes, invite à y respirer, quand la chaleur du climat le permet. Mon agréable sénateur trouva, sans doute, ma tournure plus arrondie que les In-folio secs sur lesquels il feignait de s’appesantir ; il lui prit fantaisie de me feuilleter ; il me donna la préférence ; il aimait mieux le fait que le droit.

Je me promenais avec Aglaé, lorsqu’il saisit l’instant où je marchandais un bel œillet pour m’offrir un faisceau de fleurs, que la bouquetière destinait à une présidente. Ma vanité fut flattée d’enlever cette parure à la dame au mortier, et je fus sensible à la galanterie de celui que je nommerai Valrose : le bouquet et la certitude de ses sentiments, dont il me dit un mot, me décidèrent en sa faveur. Je pouvais être observée, il fallait le quitter malgré moi ; rendez-vous fut pris, pour le lendemain, au même lieu, et je revins, plus allumée que jamais, me préparer à de nouveaux assauts, en faisant bonne contenance contre mon assaillant ordinaire.

Le jour suivant je trouvai mon bel inconnu qui m’attendait ; car je n’appelle pas connaître quand je ne puis employer le terme, dans toutes ses acceptions ; il me pria, par six lignes, qu’il me donna avec une orange, de le précéder hors la porte St-L… sous cette allée solitaire, qui est souvent témoin de bien des tours joués aux maris : Aglaé, toujours complaisante, m’y suivit. Valrose ne se fit pas attendre ; il me déclara son amour, il vit dans mes yeux son succès, et me pria de me rendre, sur le soir, près de la porte qui ouvre le chemin de Paris. Avec quelle impatience j’attendis que notre planète eût fait sa révolution diurne, et qu’après le crépuscule, suivant ce que le vulgaire croit le coucher du soleil, je pusse sentir les effets des offres du galant magistrat !

Aglaé, qui avait des ménagements à garder, me laissa seule courir les risques de l’entreprise, et, assurée que mon joli fémur était un bouclier, contre lequel tout preux chevalier devait rompre sa lance, elle me souhaita bon voyage. J’arrivai. Valrose était en habit de bonne fortune ; il en paraissait cent fois plus aimable ; peins-toi, Folleville, un garçon de vingt-quatre ans, bien dessiné ; taille avantageuse, belle jambe, nez aquilin ; marchant avec noblesse, parlant en termes trop recherchés pour moi, qui feignais de les entendre ; en un mot, fait comme un joli officier de dragons.

— Que je suis heureux, me dit-il, charmante enfant, car j’ignore votre nom : vous cédez à la complaisance.

— Mon nom, monsieur, est Rosine, et ce n’est point la complaisance qui m’amène, c’est l’envie de répondre à votre politesse ; que me voulez-vous ?

— Je ne veux rien, qu’exposer mes désirs et vous prier de vous y rendre ; faites-moi la grâce d’entrer dans un appartement que j’ai à vingt toises d’ici, où je n’ai jamais reçu d’aussi aimable personne.

Je ne me fis pas prier ; j’avais tout prévu ; j’arrive, et je trouve un salon assez éclairé, suivi d’un boudoir qui me sembla délicieux ; c’était le premier que je voyais ; son élégante simplicité me parut d’un luxe très recherché ; le goût y régnait plus que la magnificence, et rien de ce qui est commode n’était épargné. Rosine ne se trouvait plus réduite à des fagots ; elle ne voyait plus qu’avec mépris le sopha d’Aglaé : elle allait opérer sur un lit à la turque bien conditionné, et voir ses petites mines dans des glaces répétantes. Mon cher Valrose, (car accoutumes-toi à me voir donner, dans ces confidences, de tendres qualités à des hommes que j’avais à la première vue) sans perdre un temps précieux, s’empara de moi, et me porta, sans peine, sur le meuble destiné aux travaux amoureux. Un baiser lascif, une main libertine qui parcourait mes tétons, une autre qui saisit cette conque désirée des immortels, me firent perdre connaissance : mes genoux fléchirent, ma voix s’éteignit, j’étais absorbée ; cependant je brûlais de mille feux : il me coucha mollement, il coupa tout ce qui s’opposait à son ardeur, et dans six secondes il était dans mes bras, dans toute moi ; c’est aller assez vite en besogne, mais tu sais qu’où la facilité est sans mesure, toute délicatesse est détruite.

Déjà je sentais les coups de cet athlète aimable, déjà j’avais secondé ses efforts par des mouvements rapides, lorsque j’éprouvai une sorte de fureur qui m’était inconnue ; je tournai la tête, par hasard, et vis dans la glace du fond nos corps entrelacés et le mécanisme du grand œuvre ; ce coup d’œil porta dans mes sens une nouvelle flamme ; je serrai fortement Valrose, j’enveloppai ses reins de mes jambes croisées, je passai mes bras autour de son cou, je me soulevai avec une vivacité continue, et l’excitant de la main à ne plus retenir la liqueur brûlante qu’il ménageait, pour prolonger ma jouissance, je sentis ce baume délicieux porter, par un contraste inouï, le feu dans toutes les parties de mon conin et y faire succéder une fraîcheur bienfaisante. Mon ami redoubla, sans quitter prise ; une volupté plus artistement offerte m’engagea à ce que je n’avais pas encore fait avec mes deux premiers maîtres ; je déchargeai huit fois : aurais-je pu me retenir foutue par le charmant Valrose ? Il me provoquait par des attouchements nouveaux pour moi ; sa langue amoureuse chatouillait la mienne, et mon palais, pour y exciter des sensations délicates ; son viédas avait la fermeté et la blancheur de l’ivoire (il est d’un blond séduisant) ses couilles étaient telles que les veut Piron, en bloc, arrondies et toujours intarissables : son libertinage raffiné me promettait des leçons variées, si j’avais pu faire un cours plus suivi sous ce docteur, qui ne se plaignait que d’un défaut assez rare ; il se trouvait gêné dans mon vagin, sans doute les dames de qualité le mettaient plus à son aise ; quoi qu’il en soit, j’ai toujours aimé, en bonne connaisseuse, des pistolets à la Valrose, dont la proportion se trouve analogue à mes forces : je laisse Alosia donner à ses Erastes des vits de quatorze et quinze pouces ; cette taille est bonne pour un cervelas de Lyon, ou un saucisson d’Arles, je n’en veux point ; et je ne disputerai jamais le braquemart de l’âne de la pucelle : j’ai vu de ces monstres, je les ai respectés ; j’en ai donné le bénéfice à qui l’a voulu, et, malgré l’usage des plaisirs et mes vingt-huit ans, je mérite les compliments de mes fouteurs ; je puis encore porter le nom de ce chapitre, et me nommer l’Étroite.




CHAPITRE II

LA CURIEUSE


Je continuai mes visites au boudoir de Valrose pendant huit jours ; quoique nous fussions unis comme le lierre à l’ormeau, il fallut se séparer. Si j’étais restée à A***, je l’aurais quitté plus tard, ou je l’aurais gardé en troisième, comme je l’avais en second, car je sentais qu’il me convenait de faire de nouvelles découvertes ; je n’étais point embarrassée de conduire une autre intrigue ; le jour m’offrait place pour deux encore : il avait le soir ; on sait à qui mes nuits appartenaient ; j’étais donc veuve le matin, et même presque tout l’après-midi ; tu gémiras certainement pour moi de cette privation forcée.

Mon père retourna dans ses pénates ; je le suivis, bien résolue de lever le camp à la première occasion ; elle parut ; il faut la saisir aux crins, comme les femmes.

Je trouvai un entreteneur, plus âgé que moi, chose que je ne pardonnai jamais ; il m’aima sincèrement, je devais le lui pardonner ; je crois qu’il fut le seul de tous les hommes qui m’ont juré une passion solide, qui s’attacha à moi, pour moi-même : malheureux, il méritait un meilleur sort ! Mais aussi pourquoi ne pas s’informer, avant de faire un bail ? Ma réputation commençait à s’étendre ; il aurait su que ma constance ne passait pas la semaine. Quoi qu’il en soit, je partis de mon village, avec une dignité qui en imposait à ses stupides habitants : je portai l’orgueil jusqu’à ne pas faire mes adieux à cette cave chérie qui avait reçu ma première offrande à l’amour ; je ne vis pas même celui qui m’avait ouvert la carrière des plaisirs : je fus quelques jours enivrée de ma gloire ; je ne m’occupai que de ma toilette, de mes projets de curiosité libertine, et des moyens de tromper celui qui faisait tout pour moi : j’eus peu de peine à le subjuguer ; rien de si aisé que de régner sur un cœur qui se livre de bonne foi : c’est pourquoi si j’ai trouvé de la gloire à me moquer de tous mes amants, lorsqu’ils se croyaient plus fins que moi, je sentais un léger scrupule d’attrister Francour : mais mon penchant invincible m’entraînait ; de plus, n’est-il pas écrit que celui qui comble de biens une femme galante doit être sa dupe ?

Me voilà donc entrée dans la lice, si longtemps désirée : j’ai une garde-robe, des bijoux ; je cours la poste, j’arrive chez Francour, où je jouis d’une aisance et d’une sorte de considération neuve pour moi : cet ami me traitait avec égards ; il était caressant, assez bien conservé, et me donnait des nuits meilleures que je ne les avais soupçonnées : il cherchait à me mettre de toutes les parties d’amusement ; elles me flattaient en sa présence ; elles me ravissaient en son absence. Voyant qu’il était déterminé à m’aimer trop sérieusement, je le laissai faire, et, comme j’avais beaucoup de liberté, j’en profitai, deux jours après la prise de possession de l’appartement qui m’était destiné.

Toujours fidèle à mes principes, Durocher, jeune homme que je n’avais qu’entrevu, et qui devait partir sous peu, me pria de lui donner quelques passades, ou plutôt je l’y engageai : une autre femme ne s’y fût pas prêtée, parce que cette intrigue était de nature à me jeter dans les plus grands dangers, et qu’elle n’était qu’une éclipse de bon sens. Ces motifs me décidèrent ; je trouvai que débuter dans le monde par un coup aussi hardi me ferait une éclatante réputation, et que mes plaisirs avec Durocher, devant être éphémères, je pourrais sous peu m’arranger avec un autre ; ce fut alors que voulant m’essayer, et monter par degrés au comble de la témérité, dont tu verras des traits, j’osai me le faire mettre par cet inconséquent étourdi derrière le paravent du salon où Francour méditait ; il fut cocu et content ; car, après ma gentillesse, je lui sautai au cou, et l’engageai à éteindre l’incendie qui venait d’être allumé ; volupté dont ma dupe me tint compte et dont je fis mon profit ; car, en bonne arithmétique, deux valent mieux qu’un. Ce que je te raconte te prouve que les amants, comme les maris, doivent se méfier des caresses affectées de leurs maîtresses. Les hommes le savent ; cependant je n’ai jamais manqué de les prendre dans ce piège usé, parce que, dans mes mains, il devient dangereux : nulle femme n’a porté plus loin que moi ce patelinage séduisant qui captive le cœur et les sens.

La ville où j’étais avait un spectacle ; je les suivais tous ; le théâtre est, pour une femme ardente, d’une ressource singulière ; c’est dans une salle d’opéra qu’elle jette le mouchoir ou le reçoit : là les lumières augmentent sa beauté, la parure lui donne de l’éclat ; les yeux se promènent sur un sérail masculin ; les ariettes amoureuses échauffent l’imagination ; les ballets, souvent très libertins, excitent les désirs par une pantomime lascive ; tout y respire la licence, et une courtisane se dit, avec orgueil… je puis me donner ce qui me plaît ; depuis le seigneur, couché négligemment au balcon, jusqu’au coiffeur perché dans les quatrièmes loges ; depuis l’histrion qui joue les rois, jusqu’à son humble confident. Je devrais finir ici mon histoire, car en quatre mots je viens de te donner le sommaire de mes aventures.

Il te faut donc l’aveu de mes actions secrètes, puisque je t’ai promis des détails ; on doit tromper les particuliers, mais une amie mérite ma véracité.

Je me suis rarement présentée à un spectacle lyrique ou dramatique dans le dessein de suivre la pièce, et si je l’avais voulu, je n’aurais pu le faire ; jamais je ne fus maîtresse de mon cœur ; tu sais que, selon le chevalier de Bouflers, ce mot n’est qu’un synonyme honnête : j’ai toujours ignoré, en faisant ouvrir ma loge, si je ne serais pas, un quart-d’heure après, conquérante ou conquise ; je n’ai connu qu’un embarras, non celui de refuser, mais de satisfaire tous les prétendants à mes faveurs : en effet, crois-tu facile d’arranger cinq ou six insurgents, qui offrent, en une soirée, leur joyeux service ? Refuser net me paraît impossible ; que deviendraient la politesse, l’urbanité, qui engagent à ne pas refuser ce qui peut convenir, surtout quand le marché est amusant ? Ne sais-tu pas que c’est pour moi que ce vers d’une tragédie de société a été écrit :


Pour vous foutre il ne faut que vous le demander.


On jouait un soir l’Ami de la Maison ; je résolus d’en introduire un de plus dans la mienne. La Molinière, jeune officier, se trouva près de moi ; sans doute mes regards lui firent beau jeu : il me débita de ces lieux communs qui paraissent toujours vrais à une femme qu’on recherche, quoiqu’elle les sache par cœur ; il me loua beaucoup, et avec adresse ; ce moyen est puissant ; il immole chaque nuit cent vierges sur les autels de la volupté. Il me peignit sa passion naissante et rapide ; assurément c’était son vrai caractère ; il me voyait depuis six minutes, et, craignant qu’on ne baissât la toile, il se hâta de se prendre dans mes filets, et me demanda permission de me faire sa cour. Cette phrase antique s’entend de reste : comme ceci était une aventure de salle, je jugeai à propos de faire le coup de théâtre ; je lui dis, avec la fermeté d’une courtisane de distinction, de venir le lendemain à mon hôtel, sans uniforme ; de se faire annoncer à ma femme de chambre, et que je me chargeais du reste.

La Molinière, qui certainement rit beaucoup de la rapidité de sa conquête, rapidité qui en aurait fait disparaître le prix, s’il avait eu plus de vingt-quatre heures à me donner, fut exact au moment indiqué. Ma soubrette le renferma dans sa chambre, où je passai avec lui tout le temps que je pus voler au pauvre Francour, qui fut traité comme à la suite de l’aventure du paravent ; c’est-à-dire, qu’afin de détourner ses soupçons sur mes absences, je le comblai de caresses factices, et le plongeai dans une mer de volupté ; ce qui me coûtait d’autant moins, que lorsqu’il me le mettait, ou je sortais des mains de la Molinière, ou j’allais retourner le joindre ; dans ces deux cas, l’imagination était allumée, et mon lord Pot-au-feu, qui croyait devoir répondre à mes prévenances, me procurait des plaisirs qui pouvaient faire nombre : je reprends.

Dès que je fus informée que mon jeune César était entré, je ne le laissai pas morfondre ; il ne faut jamais faire souffrir le prochain. Quoique grassette, je monte quatre à quatre, j’ouvre, et me voilà enlevée par mon joli prisonnier.

Certain d’être dans la plus grande liberté, assez connaisseur pour savoir qu’il fallait agir et non pérorer, il s’élance à mon cou et me prie de ne le pas faire mourir d’impatience ; il s’adressait bien, la mienne était égale. Faute d’autre meuble, je me jetai, en travers, sur le lit de Fanchette, et lui fis arranger un coussin sous ma tête ; à l’instant la Molinière jeta une lévite qui l’embarrassait, me montra une lance en arrêt depuis mon apparition, et me trouvant déjà placée, la gorge découverte, les jambes écartées, toute aussi nue que je le pouvais ; animé par un sourire expressif, il se précipita à mes genoux, et, dévorant des yeux l’autel où il allait s’immoler, il y imprima mille baisers, qui me causèrent un ébranlement dans tout le genre nerveux, qui l’aurait inquiété, si sa langue promptement allongée n’eût chatouillé mon clitoris et porté l’ivresse de mon âme au dernier période : jugeant alors que j’étais assez émue pour lui donner les plaisirs les plus vifs, il se leva rapidement, et me le mit avec l’ardeur d’une première jouissance : mes pieds appuyés contre le mur qui formait la ruelle me prêtaient une force supérieure ; plus il me serrait de près, plus je le lui rendais ; l’action et la réaction, parfaitement égales, produisaient une puissance mécanique d’un mouvement très exact ; mais ce bel ordre dura peu ; je suis trop ardente quand je jouis pour la première fois, pour garder une position ferme ; bientôt je m’inondai de torrents de délices, et je ne sentis plus, pour trop sentir.

Ce brave combattant se trouva si glorieux de sa supériorité, qu’il n’eut pas de peine à m’engager à un autre assaut : sa montre, suspendue à un crochet, nous apprit que nous avions employé vingt minutes, qui ne nous avaient paru qu’autant de secondes ; nous nous dépêchâmes un peu, crainte de surprise ; je voulais descendre pour éloigner les doutes ; mais mon ardeur, qui n’était que plus vive après cette première politesse, et l’état radieux de la Molinière vainquirent mes résolutions.

J’étais levée et à peu près en ordre, lorsque mon amant me dit :

— Non, adorable Rosine, je ne puis vous quitter encore ; la manière, trop commune, que nous avons employée vous aurait-elle déplu ? Je sais que vous êtes curieuse, peut-être ne connaissez-vous pas la ressource d’une chaise ? Les dames de ma garnison s’en servent avec succès ; elles y trouvent position avantageuse, promptitude à la quitter, et discrétion ; car tout autre meuble est souvent un témoin qui dépose fortement, quoique muet.

— Une chaise, m’écriai-je, ah ! la bonne folie !… mais on doit être très mal… je ne crois pas la chose commode ; voyons à tout hasard ; me voilà, puisque vous le voulez, et je me jette sur une chaise de paille, à dossier un peu élevé, qui se trouvait sous ma main.

— Pardon, madame, me dit mon officier, ce n’est pas cela ; permettez.

Je me lève, il retourne la chaise, en appuie le dos en le renversant contre la muraille, avançant la partie basse d’environ deux pieds, ce qui forme un talus point trop rapide ; puis il me pria de me mettre sur le dos de cette chaise couchée. Toujours complaisante, je me campe de mon mieux : il sépare mes cuisses, et m’enconne vigoureusement : les premières secousses me donnèrent un plaisir inouï ; mes jambes enveloppaient ses reins comme deux serpentaux ; il avait la main gauche sur ma gorge, la droite sous mes fesses, qu’il caressait : la fermeté du point d’appui, l’élasticité que j’en empruntais, la force impulsive que mon amant employait, n’étant pas gêné dans la respiration, ainsi que l’est souvent l’homme couché sur un lit, quand la femme amoureuse le serre trop étroitement dans ses bras, tout concourut à doubler les sensations que j’avais éprouvées au premier coup, et me firent perdre l’usage de la parole ; mon amant et moi finîmes ensemble ; nous fûmes inondés par nos mutuelles libations ; et ayant appelé Fanchette, qui préparait ma cuvette ovale, j’avouai que la curiosité de la chaise est très pardonnable.

La Molinière avait besoin de restaurants, on ne vit pas d’amour ; je le laissai avec ma confidente, qui lui fit prendre du chocolat ; elle était jeune, peut-être se servit-il avec elle de son moussoir ; j’ai eu plus d’une fois des soubrettes qui m’ont escamoté des passades ; il faut que tout le monde s’amuse.

Cet avant-déjeuner avait bien mérité le mien ; mais, toujours entraînée par l’occasion, il fallait le gagner encore : descendue dans ma chambre, je trouvai Francour dans un moment de gaieté, je lui demandai, en riant moi-même, quel en était le sujet.

— Je viens de lire, me répondit-il, dans cette brochure nouvelle, une assez plaisante aventure.

L’héroïne, introduite dans une abbaye de *** pour les plaisirs de dom Prieur, trouve moyen de le cocufier avec un jeune novice : la scène se passe dans un dortoir ; point de meuble commode ; une chaise se présente : le moinillon, qui vaut mieux que dom Frapart, cloue si fortement la petite inconstante, que la maudite chaise se brise, le couple amoureux tombe avec fracas, le bruit attire les cénobites, qui sortent en foule de leurs loges.

— Tu peux juger du reste, ma chère Rosine.

À ces mots je pars d’un éclat de rire.

— Et vite, mon ami, lui dis-je, essayons-en, cassons une chaise : tu sais que je suis curieuse.

— Volontiers, ce n’est pas la première fois que je m’en suis servi ; mais toi, tu ne connais pas cette plaisanterie.

— Moi, point du tout ; est-ce que je me suis trouvée réduite à ce triste nécessaire ? Pour t’amuser rien ne me coûte.

Alors je joue l’Agnès ; je me place sur la chaise, avec maladresse, et me voilà corrigée par Francour, qui m’arrange lui-même. Excitée par la réminiscence du premier acte, et, constamment occupée de l’objet présent, je m’agitai de manière à rompre une chaise de fer ! Celle-ci, sans doute, était enchantée : elle résista.

Francour, qui était un professeur émérite, me fit lever les jambes, et les fixa sur ses épaules ; alors poussant son viédas, avec raideur, il me fit sentir que dans cette attitude, tout s’emploie sans perte ; il appelait cette élévation, manière chinoise : il prétendait avoir eu, dans ses voyages, une femme de Canton, qui la lui avait donnée comme en vogue dans son pays. J’avoue que je trouvai la méthode excellente, et qu’elle me donna un appétit dévorant, que je m’empressai de calmer en déjeunant aussi, comme on le faisait à l’étage supérieur ; peut-être m’y copia-t-on ; car lorsque je remontai, je trouvai Fanchette un peu en désordre ; ne connaît-on pas la vérité de ces deux vers :


Eh, combien en est-il ? Non pas un, mais cinquante,
Qui foutent la maîtresse, ensuite la suivante.


Je pouvais espérer d’arriver au lendemain, sans compter mon officier, que je tenais en cage ; j’avais encore un autre travailleur de semaine, qui m’attendait au rez-de-chaussée dans ma salle à manger, et je lui devais une éclipse. Je fus l’y joindre au moment convenu, en sorte que tout marchait bien, que mes trois amis me croyaient dans le plus grand besoin de leurs caresses, et me les prodiguaient. Je savais que j’étais maîtresse de conserver Longchamp (c’est celui de la salle à manger) ; il fallait tirer parti de mon étranger. En quatre minutes je mis Longchamp sur le côté, mon ardente vivacité l’expédia, et je volai retrouver la Molinière avec d’autant plus de joie, que Francour venait de sortir pour quelque temps. Dès qu’il me vit entrer, il se plaignit de mon absence ; je souris ; il me demanda pourquoi ; au lieu de le consoler, je ne daignais pas partager ses peines.

— C’est, lui répondis-je, parce que je crois que vous vous êtes suffisamment distrait, pendant mon abandon forcé ; on pelotte en attendant partie.

— Quoi, vous me faites l’injustice, belle Rosine, de penser que… mais j’ai preuve…

— Qui ne prouve rien ; je suis bonne princesse, et je n’ai pas le temps de vous gronder ; je viens vous donner une heure ; voilà une pénitence, n’est-ce pas ?

Alors il détache, avec adresse, mon mouchoir importun ; il enlève mes épingles et me prie de si bonne grâce de faire disparaître mes jupes, que dans l’instant Fanchette fait de moi la religieuse en chemise.

— Ah ! ma Rosine, s’écria-t-il, que ne puis-je m’attacher à vous ? Le jour que vous m’accordez est le plus brillant de ma vie, mais il aura la rapidité de l’éclair… Quelle gorge ! en y imprimant mille baisers ; quel bouton de rose ! en le plaçant entre ses lèvres brûlantes ; puis, relevant tout ce qui s’oppose à sa vue, sa bouche amoureuse rend hommage à toutes les parties de mon corps et s’arrête sur cette forêt chérie des amants.

Les préliminaires sont beaux et bons, mais quand ils sont trop longs à régler, en amour, comme dans un congrès, ils éloignent la conclusion du traité. Un mouvement d’impatience lui annonça que je ne voulais pas être amusée par des bagatelles : peut-être avait-il ses raisons pour temporiser. La Molinière, voulant me prouver qu’il était digne de me combattre, me dit :

— Voluptueuse Rosine, serions-nous réduits à une monotonie fatigante ? Plus de chaise, plus de bord du lit ; daignez, puisque vous êtes à votre aise, vous prêter à une façon que j’ai vu réussir.

— Je le veux bien ; que faut-il faire ?

— Le plaisir vous l’apprendra.

Alors il se coucha sur le dos, dans toute la longueur du lit, et m’attira doucement sur lui ; dès que j’y fus, il plaça avec adresse son viédas qui était droit comme un pieu, dans mon con, qui se trouvait exactement au-dessus de lui, et le fit entrer jusqu’aux gardes par trois légers mouvements. À peine eus-je senti cette jolie manière, que je le couvris de mon corps, et que je m’agitai comme si j’avais eu l’expérience de la chose : mon amant, qui faisait mon rôle, et moi le sien, soutenait mes tétons dans ses mains ; quoique très fermes, dans cette position ils peuvent perdre de leur forme. Il me rendait les coups que je lui portais avec une vitesse supérieure à la mienne : ce nouveau genre de combat me força de m’épanouir huit fois de suite ; ne pouvant plus y tenir, je tombais sans mouvement sur son sein ; il quittait alors ma gorge, et passant ses mains sur mes fesses, il me serrait tendrement et m’accablait de caresses : si ce n’est pas ainsi que deux corps n’en font qu’un, je ne m’y connais plus.

Je trouvai cette leçon expérimentale si bonne, que nous la recommençâmes trois fois, pour ne pas l’oublier.

Hélas ! nos jouissances sont bornées par la nécessité absolue du repos ; il fallut reprendre des habits, dont il est si doux à une courtisane de se passer, quand elle se trouve avec un objet neuf pour elle, et que son intention économique est d’en tirer le meilleur parti possible !

Ma parure rajustée par mon amant et l’obligeante Fanchette, je quittai le premier, anéanti par mes bienfaits, et lui laissai, pour l’amuser, le théâtre gaillard, bien assurée que la lecture de Messaline, Vasta, la Comtesse d’Olone, etc., tourneraient à mon profit ; j’ordonnai à la seconde de porter à dîner au pauvre incarcéré ; j’avais eu soin de faire monter du bourgogne et de l’huile de girofle de la veuve Amphoux ; elle a des qualités connues des sectateurs de Vénus.

Il fallait aussi me mettre à table ; tu te persuades que j’y officiai bien ; après ma douce matinée, ayant passé sous trois amateurs, et peut-être, pour ma part sacrifié plus de trente fois, dans sept attaques, il fallait un peu de relâche, pour mieux recommencer ; car ma curiosité n’était pas satisfaite ; j’espérais que mon jeune lieutenant m’offrirait, avant de monter en voiture (il devait partir le lendemain), quelque nouveauté attrayante.

Un ami vint proposer une partie de promenade à Francour, et me voilà maîtresse chez moi ; j’allais vite retrouver mon oiseau de passage, lorsque le petit Longchamp se fit entendre. Sa présence, qui m’était agréable les autres jours, me désespéra ; je ne pus m’empêcher de lui faire sentir son importunité : je le boudai, je le grondai ; mon provincial ne quittait pas prise ; il m’excédait, voilà les femmes !

Le pauvre diable ne pouvait concevoir mon caprice ; je changeai de batterie, de peur qu’il ne lui supposât une cause étrangère ; je m’adoucis, et lui dis qu’une violente migraine avait fait naître mon humeur, qu’elle diminuait un peu, et que j’étais toujours sensible à son assiduité.

— Si cela est, dit-il, chère amie, vous savez avec quelle distraction vous m’avez traité ce matin, sans doute vous commenciez à souffrir, je ne m’en suis cependant pas aperçu ; vous pourriez, dans cet instant heureux où vous êtes libre, me dédommager des privations auxquelles vous m’avez réduit.

Finissant ces mots, il me conduisait vers mon ottomane ; j’allais m’y asseoir, lorsque je pensai que la Molinière pouvait hasarder de descendre, ayant entendu sortir Francour ; alors j’engageai Longchamp, sous prétexte d’une plus grande sûreté, à nous rendre dans cette salle à manger, théâtre qui lui était destiné ; j’ai toujours eu la précaution de fixer une pièce à chacun de mes amants, afin qu’ils ne se rencontrassent pas, s’ils manquaient leur heure déterminée ; malgré cette haute sagesse, j’y ai été prise, tu le verras ailleurs.

Me voilà donc à demi forcée de suivre Longchamp ; pour m’en défaire, il s’agissait d’un rôle de complaisance et de commander à mes sens : dès que nous fûmes seuls, il m’attaqua ; je lui protestai qu’il trouverait peu de plaisirs dans mes bras, parce que je sentais renaître ma migraine : il n’en crut rien ; je m’assis sur le bord de la table, ne voulant montrer que ma déférence ; il ne voulait point de cette position ; je n’en voulais point d’autre, croyant en être plutôt quitte ; vaine erreur ! il finit par la trouver très bonne, et j’eus beau jouer la nonchalance, je n’en ressentis pas moins beaucoup de volupté.

Dans cette attitude, la femme, presque droite, attachée au cou de son fouteur, a tout le buste qui porte sur les parties inférieures, ce qui la rend plus étroite et augmente la vivacité des frottements : je voulais lui dérober mes sensations en retenant les marques qu’il en recevait tous les jours ; il n’en fut pas la dupe ; et soit qu’il crût me guérir, car il savait que foutre est mon remède universel, ou que la table l’amusât, il me lima une heure, malgré moi ; enfin nous nous quittâmes ; pour l’engager à la retraite, je lui offris à dîner pour le jour suivant, avec promesse d’un dessert complet.

Mon importun éloigné, tu me vois, chère Folleville, près de mon jeune hôte, qui s’ennuyait de ne me pas travailler. Un bon consommé, un chapon au gros sel, un perdreau rouge, des œufs au jus avaient formé son dîner : il avait sablé sa bouteille de chambertin, bu trois verres de liqueurs des Iles, puis son café ; il était aussi frais qu’à son entrée : j’avais aussi réparé mes forces, elles étaient complètes ; car la bagatelle de Longchamp ne mérite pas d’être mise en ligne de compte par une femme comme moi.

— Dieux ! que vous m’avez fait languir, désespérante Rosine, s’écria la Molinière dès qu’il m’aperçut ! m’abandonner à une solitude affreuse, pendant que je sais que vous étiez seule !

— Pas tout à fait, lui répondis-je, j’avais quelqu’un que je brûlais de renvoyer ; mais me voici, le jour s’avance, réparons les instants perdus ; il faut donc vous quitter demain !

— Hélas ! vous savez, délicieuse maîtresse, que l’amour doit se taire quand la gloire et le devoir parlent ; sans cette loi rigoureuse, je serais à vous toute ma vie malgré vous-même. Puisque vous êtes généreuse, j’ai pensé, en vous attendant, à vous offrir une nouvelle idée ; sans doute elle ne l’est pas pour vous, mais nous ne l’avons pas exécutée aujourd’hui ; essayons-la.

Il voulait encore que j’ôtasse ma robe, je le refusai, et je lui promis que la nuit je me mettrais toute nue, afin qu’il fût content de sa visite.

— Vous me paraissez très libre avec Fanchette, me dit-il, elle vous aime, il faut l’employer à augmenter vos plaisirs ; reprenons le pied du lit… à merveille : mettons ce coussin sous vos fesses arrondies, pour les élever davantage, et placez votre joli conin à ma juste hauteur.

Autre coussin sous la tête, même deux.

— Cela est divin ; allons, ma reine, m’y voici… quelle volupté… que de délices… ô femme inconcevable, il me semble que plus j’ai la fortune de le faire avec vous, plus vous êtes étroite ! vous avez une fée, de vos amies, qui vous a accordé le don d’être toujours vierge, comme les houris de Mahomet.

— Je n’ai point d’art, je tiens de la nature ce que vous louez ; vous voyez que je n’en profite pas mal.

Quelques coups m’imposèrent silence ; dès que mon amant me vit occupée, il appela Fanchette, et lui dit :

— Prenez la jambe droite de madame, mettez-vous à côté de moi ; touchez-moi par un contact entier de votre corps ; soulevez la jambe de votre maîtresse à la hauteur de mon épaule, sans la serrer ; ainsi vous sentirez chaque mouvement que je ferai, cet ébranlement se communiquera à la belle patiente ; et vous, chère amie, laissez tomber à terre la jambe gauche, et allons notre train.

Il redoubla ses secousses, je les lui rendis en les triplant ; Fanchette m’encourageait des yeux et de la voix ; je n’en avais pas besoin : tout entière à l’action, trouvant excellent cette manière, qui bien mieux que la table, ne laisse à la grotte de Cythère qu’un passage étroit, en quatre minutes je fus gorgée d’un nectar amoureux, et je sentis augmenter ma jouissance, lorsque ma petite Fanchette, s’avisant d’elle-même de passer derrière mon vainqueur et de ramasser ma jambe qui touchait terre, elle l’éleva à la hauteur de l’autre ; ce qui faisait une espèce de brouette ; et, montrant son envie de me servir, pendant que mon ami me l’enfonçait rapidement, elle le poussait de toutes ses forces en suivant ses coups, afin de l’engager à ne pas quitter prise.

Nous fûmes plus d’une heure étroitement entassés, même vigueur de part et d’autre : toujours nouvelle complaisance, pourquoi faut-il enrayer malgré soi ?

Il était déjà tard ; j’avais une visite indispensable que je ne pouvais éloigner, je sortis ; je laissai Fanchette glaner un peu ; après une moisson aussi fructueuse, elle avait mérité quelques bagatelles, et son tempérament, allumé par l’exemple, exigeait un soulagement que notre invincible héros ne lui refusa pas, mais dont il fut économe ; il m’attendait après souper. D’ailleurs, n’étions-nous pas au pair ! S’il avait dit deux mots le matin à la friponne, tu sais ce que j’avais fait : si après son café il avait fourragé sa prairie, je n’avais pas été plus sage ; s’il voulait lui apprendre, en mon absence, quelque nouvelle posture avant de lui consacrer une partie de la nuit, j’avais encore à m’en faire donner par Francour.

Je dépêchai un brelan qui m’excédait, et de retour chez moi, je trouvai Francour, pour qui ma vue était toujours agréable ; nous soupâmes gaiement ; nous nous couchâmes. J’avais besoin de l’endormir ; je lui prodiguai les caresses que je savais lui plaire ; il se distingua pour les payer, et je ne le vis dans les bras d’un sommeil, si longtemps attendu, qu’après avoir reçu deux fois la preuve de sa trop sensible amitié. Quand je le vis totalement assoupi, je me glissai, sans qu’il pût se réveiller, et le laissai ronfler à son aise.

Il faut que je t’avoue encore un de mes talents, celui de plonger dans une sorte de léthargie ceux de qui je veux me délivrer, pour aller ailleurs, et de les quitter sans qu’ils s’en aperçoivent : je me suis procuré, cent fois, par cette manœuvre hardie, des jouissances nocturnes.

Francour, se reposant sur ses lauriers, je courus en cueillir de nouveaux ; la Molinière m’attendait.

— Enfin, vous me tenez parole, me dit-il, tendre Rosine, les moments qui nous restent seront bientôt écoulés ; vous m’avez promis une faveur, je la sollicite à vos genoux.

— Non, vous n’aurez point à vous plaindre.

Je vis que la rusée Fanchette avait mis des draps blancs, qu’elle avait allumé quatre bougies, et que, sur une table, elle avait servi des biscuits, des confitures sèches et du vin. Nous étions en été ; je n’avais qu’un léger corset, il disparut : je m’élançai dans le lit ; mon amant, aussi dépouillé que moi, s’y trouva en même temps.

— Belle Rosine, de grâce, point de chemise ennemie.

— Vous êtes exigeant ; il faut donc vouloir avec vous !

Me voilà comme Vénus sortant du sein des eaux, et lui comme Adonis, quand la déesse le reçoit dans ses bras : nous faisions mille folies ; il me dit les plus jolies choses du monde, sur chaque agrément qu’il découvre ; je suis aussi honnête, et saisis toutes ses formes nerveuses ; nous allumons un incendie par nos attouchements libertins ; nous sommes obligés de nous séparer pour jouir du frais et respirer un peu : j’avais les reins en feu, et ne pouvais plus me tenir couchée.

— Je n’en puis plus, j’étouffe.

— Ce n’est rien, essayons une posture qui permettra à l’air environnant de nous rafraîchir.

— Ah ! oui, je veux tout ce que vous proposez.

— Eh bien, ma divine, mettez-vous à genoux ; élevez la croupe, qu’elle soit bien haute ; appuyez-vous sur les mains, tenez la tête basse, tournez-la de mon côté, pour recevoir mes baisers, et laissez-moi faire.

Ainsi placée, il s’arrête un moment, admire mes fesses, qu’il trouve plus fermes et aussi belles que celles d’Aspasie ; mon dos, gras et d’un contour heureux, l’enchante : mais tout à coup, furieux de s’amuser à des détails, d’une main délicate il ouvre l’antre de la volupté et m’enfonce sa pine au point de me forcer à un cri douloureux. Bientôt calmée par les charmes du plaisir, je lui fis sentir mon approbation à cette découverte ; je m’agitai avec une telle ardeur, qu’il jugea que la manière avait mon suffrage.

— Chère et sensible Rosine, êtes-vous contente ? me disait-il avec une voix douce et insinuante.

— Ah ! oui, mon cher ami, tu es délicieux !

— Sentez-vous, belle enfant, plus de volupté qu’aux autres coups ?

— Ah ! le dernier est toujours meilleur, par excellence… mais… je me… meurs, tu m’inondes d’une rosée brûlante… quoi, encore… encore !… puissé-je rester dans tes bras ! non, tu ne m’as pas encore pénétrée aussi profondément : ah ! la curiosité est la mère du savoir !

Déjà le ciel commençait à blanchir ; l’aurore, fidèle avant-courrière du soleil, allait paraître ; Fanchette, plus désœuvrée, et conséquemment plus sage, nous en avertit : je me levai. Mon amant, désolé de me quitter, m’embrassa pour la dernière fois ; j’étais debout ; il ne put résister à un nouveau désir ; au milieu de la chambre, sans autre appui que celui de Fanchette, qui me soutint dans ses bras, il me le mit encore ; nous pensâmes tomber tous trois, dans l’instant d’anéantissement ; les forces de l’officieuse suivante ne pouvaient relever deux corps qui s’abandonnaient ; l’amour nous favorisa, et lui, déchargeant en Hercule, me dit ces mots, à jamais gravés dans mon cœur :

— Tiens, Rosine, reçois mon âme… C’est ainsi qu’en partant, je te fais mes adieux.

Il disparut, je fus retrouver Francour ; j’eus la curiosité de l’éveiller, pour m’assurer s’il ne savait rien de mon escapade.

— Ah ! friponne, tu m’éveilles, tu me le payeras : il dit, saute sur moi, m’enconne, et me voilà encore foutue ; ce ne sera pas la dernière fois de ma vie.

Conviens, Folleville, que je suis passablement curieuse.




CHAPITRE III

L’AFFAMÉE


Si jamais il me prend fantaisie d’écrire et de ruiner un libraire, je me ferai un genre, qui ne sera pas de la dernière ineptie : je n’épuiserai point mes chapitres, afin d’avoir des transitions plus faciles pour amener les suivants, et que mon livre, quoique décomposé, ne forme qu’un tout ; mais je crois devoir m’en tenir à l’encre blanche, et laisser aux mortels, qui portent barbe au menton, le privilège souverain d’ennuyer trop souvent leurs frères ; évitons de faire, de ce que tu liras, une potion narcotique ; tu vas me voir livrée à un enfant d’Esculape ; je puis bien me servir des termes de son art.

— Tu m’as crue, mon amie, revenue de la curiosité, ou assez instruite pour n’avoir plus besoin de maîtres ; tu es dans l’erreur. Avec une pratique suffisamment éclairée de l’acte mystérieux qui produit nos plaisirs et nos peines, je n’étais pas plus savante qu’une femme ordinaire ; mon orgueil en souffrait, j’étais dévorée d’une secrète inquiétude, je voulais connaître le jeu des organes par lesquels je donnais et je recevais des flammes voluptueuses ; je voulais concevoir le mécanisme, si compliqué, des muscles fermes ou flexibles, des nerfs érecteurs ou extenseurs, des glandes tuméfiées ou aplaties : je voulais palper les parties internes ou externes, dont l’existence faisait ma félicité. Je voulais apprendre où sont ces divins réservoirs qui renferment la liqueur sacrée, et découvrir comment cette sécrétion précieuse se forme, s’épure et passe par les ramifications de canaux imperceptibles. Auquel de mes amants aurais-je pu demander ces lumières ? Tous m’auraient répondu :

— Nous te croyons curieuse, Rosine, mais pas à cet excès : notre talent est de sonder tes jolies profondeurs ; nous laissons celles de l’anatomie à ceux qui veulent se rendre utiles, nous ne voulons être qu’agréables.

Le hasard me servit, je fus à Toulon voir lancer un vaisseau de guerre : fatiguée de parcourir cette ville dont la position est si enchanteresse, et d’examiner ce qu’une femme voit si mal, je m’étais assise au Champ de Mars. Un jeune chirurgien de marine prit place à côté de moi ; la conversation s’ouvrit ; nous parlâmes vaisseaux, modes, fortifications, spectacle, etc. Puisqu’il est décidé que tout homme parlera de son métier, voilà mon bourgeois d’Épidaure qui m’amène à ses talents et me détaille les cures incurables faites par sa jolie main, oui, jolie ; aussi eut-il soin de me la montrer. Il était embarrassé de m’offrir les secours de son art, me voyant une santé aussi brillante que celle d’Hébé ; ne pouvant parler du présent, il pensa au futur.

— Madame habite cette province, je m’en aperçois à cet accent agréable et cadencé qui, dans sa bouche, a tant de charmes : si jamais un sort contraire vous soumettait à quelque accident chirurgical, j’ose vous supplier de ne me pas oublier : ce que je sais, ce que j’apprendrai, tout est à vous ; et, dans cette infortune, Desmarais serait à vos ordres.

— Vous êtes obligeant, monsieur, lui répondis-je, et méritez, en revanche, d’être obligé ; vous me parlez avec une douceur qui annonce une âme franche et sensible ; j’habite C…, vous voyez que je suis voisine ; comment pourrai-je reconnaître ?… Je le regardais ; mes yeux scélérats n’ont jamais fixé impunément un jeune homme ; quelques regards encore plus déterminés ne lui permirent de proférer qu’un :

— Ah ! madame, en vérité !…

Son embarras me pénétra ; une coquette s’en serait moquée, une vraie courtisane, préférable à ces femmes fausses, ne méprise jamais celui qui est subjugué par ses charmes. Je lui rendis sa première hardiesse.

— Point de compliments, lui dis-je, monsieur, nous sommes jeunes, nous sommes d’un sexe différent, les égards les réunissent ; vous pouvez m’être utile pour un dessein, j’en serai reconnaissante : venez me trouver chez la dame Béatrix, chez qui je loge ; et, si vous consentez à m’obliger, je resterai quelques jours ici.

Tu devines, ma chère, que la tête pensa lui tourner : rendez-vous donné et reçu pour le lendemain à mon lever : huit heures sonnent, on me l’annonce ; je reste au lit, il entre ; le voilà près de moi.

Pour lui peindre ma singulière envie en termes clairs, il fallait commencer par lui montrer que je n’étais qu’une femme galante ; pourquoi ne pas le lui prouver ? Je lui découvris, insensiblement, mes vues et mes appas : il aurait mal fait, dans ce moment, une démonstration anatomique, mais j’étais sûre d’une physique transcendante ; je le voyais tout de flamme ; je n’étais pas moins ardente : un drap fin et léger faisait ma couverture, il m’assommait ; je fis un mouvement, qui envoya tout au diable : ce fut la première minute d’une jouissance très flatteuse. Desmarais, ne se contenant plus, me couvrit la gorge de baisers si répétés que je craignis d’être dévorée par ce lutin.

— Il est inutile de mettre trop d’obstacle à votre ardeur, lui dis-je, mon cher ; je sens que je l’ai provoquée, mais faisons notre petit marché. Je veux des leçons sur telles, telles parties (tu as vu ce que je demandais), si vous consentez à me les donner, sans réserve, je n’en aurai pas davantage pour vous.

— Eh ! madame, répondit-il, ne vous ai-je pas tout offert, sans vous connaître ? Dans ce moment où je vois mille beautés, sans en être possesseur, exigez ma vie, elle est à vous ; demain, aujourd’hui, ce matin nous commencerons ; mais, de grâce, accordez-moi une heure ; si vous m’ordonniez de vous obéir à l’instant, impossible, impossible, mon âme est anéantie, ou plutôt elle attend de vous une nouvelle existence.

Pendant ces phrases, mon visage devait être rayonnant ; peu à peu je lui offrais la vue de mes plus secrets agréments, je n’y tenais plus ; je voyais chez lui les symptômes les plus majestueux ; aurais-je fait la bégueule, pour la première fois ? Non ; et si tu trouves que j’ai trop longtemps retardé son bonheur, la seule raison est que je voulais l’enchaîner, et en faire un maître docile.

— Viens, lui dis-je, beau jeune homme, viens prouver à ton écolière qu’elle ne s’est point trompée.

La foudre, lancée par Jupiter irrité, est moins rapide, moins incendiaire que le trait dont Desmarais me frappa : je n’avais pas fini mon invitation qu’il était sur moi et dans moi. Le joli fouteur, chère amie ! Taille élégante, belle peau, visage d’Adonis, vigueur de Mars, d’une souplesse, d’une vitesse inconcevables ; folâtre, caressant, unique.

Je lui prodiguai les richesses de mon tempérament ; tout en me le mettant, il me disait sans cesse, et de mille façons, qu’il n’avait pas conçu qu’une femme pût être aussi ravissante ; je soutenais sa bonne opinion ; je déchargeai jusqu’à me fatiguer, ce qui était rare : succulent comme un chapitre complet de cordeliers, il faisait jaillir la source du plaisir jusqu’au fond de sa retraite : jamais, jamais je n’avais été si délicieusement perforée.

Je le priai de me laisser faire un peu de toilette ; il apporta mes flacons ; il en avait un sur lui d’une eau qu’il dit précieuse, et dont l’odeur suave portait au cerveau une douce ivresse ; il voulut me laver lui-même, il me parfuma et me passa une chemise ; voulant s’assurer si j’avais repris la fraîcheur qu’il me désirait, il imprimait sa bouche sur tout ce qui s’offrait à ses yeux avides ; il se fixait sur ma jolie motte, qui, sans vanité, a toujours été reconnue charmante ; relevée, grassette, potelée, elle est ombragée par un poil châtain-clair, si bien planté des mains de l’obligeante nature, qu’il forme un triangle équilatéral dont plus d’un galant géomètre a voulu prendre les heureuses proportions. Il craignait, m’ayant vu porter la main plus bas, que je ne sentisse quelques légères cuissons ; en homme de l’art, il sépara mes lèvres, avec une adresse singulière, et ne découvrant que feuilles de roses :

— Amour, s’écriait-il, tu n’eus jamais de temple aussi fraîchement décoré !

Il en baisa l’entrée, et agitant sa langue, avec mignardise, il me força à une preuve de sensibilité, qui l’enchanta :

— Ô Vénus, tu n’eus jamais un esclave comme le mien !

Plus adroit que Ganymède, il voulut que je prisse du chocolat ; me le versant, il était la complaisance même ; me présentant ma tasse, il me baisa la main avec un air de gratitude qui me pénétra.

Nous étions dans un climat brûlant ; je n’avais qu’une robe de mousseline des Indes, il était en veste ; l’inspection qu’il avait faite et ses suites, firent sauter un bouton de bazin qui me laissa voir mon Desmarais bandant comme l’arc de Cupidon : je voulais faire un cours d’anatomie, pouvais-je ne pas m’arrêter à des détails qui y étaient analogues ? J’avais vu, palpé, senti, usé beaucoup de vits ; celui de mon nouvel ami réunissait tout ce que je désirais. Huit pouces étaient sa longueur ; je n’ai jamais aimé plus que cela ; sept à huit pouces doivent amuser toute femme de goût ; sa grosseur, renforcée dans la culasse, emplissait ma main à son milieu ; sa tête, audacieusement levée, était d’un incarnat annonçant la jeunesse ; ses testicules, remplis d’un sperme abondant, promettaient ce qu’ils tenaient, des plaisirs répétés ; un poil noir comme jais obombrait cet arbre voluptueux ; c’était un vit tel que Cléopâtre n’en eut jamais ; il m’offrait ses secours dans un moment où j’étais affamée ; j’avais été réduite à une abstinence forcée, de trente heures ; juge combien il me devenait nécessaire ?

Desmarais, voyant avec quelle complaisance je le patinais et le branlais, non par cette triste nécessité qui nous y détermine trop souvent, mais pour l’amuser, sauta sur mon lit comme un écureuil, et, en moins de quatre minutes, me fit décharger autant de fois ; il me priait, si tendrement, de l’avertir quand je voudrais finir, par un baiser, plus appuyé que les autres, que je le lui promis. Trois fois encore je lui donnai le signal convenu, trois fois il m’arrosa par une pluie féconde : ô ! mon amie, comment ne meurt-on pas dans les bras d’un aussi aimable enfileur ! je craindrais qu’il ne me fît oublier les autres hommes si je ne sentais que mon épigraphe peint mon état habituel. Que veux-tu ? Nous dinâmes ensemble ; nous soupâmes ensemble ; nous couchâmes ensemble ; et, pendant huit jours, j’ai plus foutu avec lui qu’avec huit autres pâles mortels.

Nous réglâmes nos amusements et nos études ; il me fit connaître un artiste qui avait, en cire, un système complet d’anatomie ; mon cher Desmarais me donna dix leçons sur les parties sexuelles de l’homme, et six sur celles de la femme : je sus à peu près ce que je voulais ; et après avoir fait mes remercîments au galant démonstrateur, forcée à le quitter, je sentis, pour la première fois, mes yeux humides ; avant cette épreuve je ne m’aurais pas soupçonnée de cette faiblesse ; mon adage était :

— Un perdu, cent retrouvés.

Ici cet un en valait quatre, et j’étais excusable ; je me livrai donc à ma sensibilité : il trouva moyen de me le mettre encore pendant qu’on chargeait ma voiture, je ne le voulais pas, je ne pus résister.

— Adieu, cher Esculape, adieu ; ton scalpel a fait, je crois, une blessure à mon cœur.

Fanchette ne soupçonnant pas Desmarais assez usagé pour ne pas être gêné par sa présence, s’était toujours retirée, quand elle le jugeait à propos ; mais, en fille digne de mon choix, et admise à ma confidence, elle avait chaque fois laissé la porte entr’ouverte, et s’y était collée pour voir et entendre ; aussi rien ne lui était échappé ; elle me l’apprit avec un feu qui me fit juger son désir.

— Vous devez aller dîner à Hyères, me dit-elle, je vous suis inutile, souffrez que je demeure, je vous rejoindrai demain à Solliez chez Suzanne ; vous m’y trouverez à votre passage ; nous parlerons de vous, monsieur Desmarais et moi.

J’y consentis.

Le jeune homme, étonné de la voir rester, lui en demanda la raison, elle la lui donna, et lui, en garçon reconnaissant, prodigua ce qui lui restait de trésors à cette gentille fillette, qui m’apprit, à notre réunion, que jamais elle n’avait été aussi joyeusement célébrée. Cette Fanchette deviendra un personnage utile ; tu la verras admise à mes orgies.

J’allai joindre mon amie Lucinde, qui, depuis quelques jours, était à Hyères avec un Anglais ; elle voulait que je connusse cette petite ville, fameuse par ses parfums, bâtie sur une éminence, dont le pied s’étend vers la mer, et qui n’est pas moins renommée pour ses excellents fruits. Je découvrais, des fenêtres de mon auberge, un vallon rempli d’orangers, dont les fleurs odorantes parfumaient l’air qui venait jusqu’à moi : plus loin, la vue se porte sur des marais salins, et l’aspect de la mer termine ce coup d’œil, qui s’enrichit par les navires qui passent pour gagner Marseille ou le Levant. Lucinde aimait la promenade ; elle n’avait rien de mieux à faire ; le chevalier Triston était attaqué du spleen ; sa maîtresse avait besoin de moi pour se distraire, ne pouvant jouir des consolations galantes que de jeunes Provençaux lui offraient, parce que Triston était mauvais plaisant.

Nous fûmes au jardin, si connu de monsieur Fille, qui n’est qu’un carré, peu vaste, planté de ces arbres précieux qui portent les pommes d’or ; ce verger délicieux, qu’un poète appellerait Champs-Élysées, jardin des Hespérides ou l’Éden, est d’un produit supérieur à celui d’une terre considérable. Là je foulais aux pieds la fleur d’oranger ; ce fruit, d’une forme et d’une couleur si agréables, se présentait partout sous ma main : plus loin l’ananas, le poncire, le citron, la bergamotte, offrent leurs parfums variés : les berceaux d’Idalie et de Paphos étaient moins enchanteurs ; aussi j’y cueillis… quoi…? Un amour.

Tu vas me demander quel arbre porte ce fruit si rare ? Le hasard. Étant entrée dans la maison du jardinier, un jeune garçon, beau comme Hylas, s’y présenta avec une aisance décente.

— Parlez-vous français, mon ami ?

— Oui, madame, sans cela je serais bien à plaindre.

— Pourquoi donc ?

— C’est que je dois partir incessamment pour aller chercher du service à Lyon ou à Paris.

— Est-ce que vous êtes décidé pour l’une de ces deux villes ? Si vous trouviez plus près, vous seriez placé, sans les fatigues d’un long voyage.

— Sans doute, madame ; mais on dit qu’on ne fait rien dans son pays.

Je ris en moi-même, car j’ai beaucoup fait ; et, continuant, je lui dis :

— Je connais une dame qui vous prendrait, et vous habillerait en jockey ; voudriez-vous être jockey ?

— Tout ce que vous voudrez, madame, pourvu que ma maîtresse soit de vos amies.

— Mais vous êtes honnête : comment vous appelez-vous ?

— Honoré Bienfait.

— Oui, en vérité, je ne changerai pas ce nom, et c’est moi qui vous prendrai ; êtes-vous votre maître ?

— Pas tout à fait, madame, j’ai une tante.

— Faites-la venir.

Mon petit homme partit comme un coureur et m’amena sa tante essoufflée, qui me donna, gaiement, son cher Honoré, le recommandant à Dieu et à mes bonnes grâces : tout fut dit ; et me voilà dame suzeraine de mon futur jockey, de qui les cheveux déjà coupés dans ce costume, flottaient négligemment.

Lucinde se doute de mes vues, et me dit, à voix basse :

— Après la chère que tu as faite à Toulon, tu avais besoin de ce cure-dent.

Je lui avais tout raconté, je ris de son idée : elle aurait bien voulu que milord lui permît pareille emplette ; elle me félicita ; nous revînmes, nous couchâmes ensemble et fîmes des folies de filles, tout en parlant du jockey, qui ne devait point monter à cheval.

J’avais grande envie de faire travailler à la garde-robe d’Honoré, et de commencer son éducation ; je ne m’étais point encore régalée de prémices ; cet enfant était superbe ; il avait près de cinq pieds, une tournure agréable, de grands yeux noirs, bordés de belles paupières, des sourcils arqués et bien fournis, des lèvres vermeilles, des dents très blanches, et des joues, vraies petites pommes d’Api.

Sortant d’Hyères, afin que Triston ne se doutât de rien, je fis monter mon page derrière ma voiture ; à cent pas de la ville, je l’appelai et le fis entrer, sous prétexte que je craignais, pour lui, un coup de soleil : il ne se le fit pas dire deux fois, et le voilà vis-à-vis de sa dame.

— Eh bien, Honoré, êtes-vous bien aise d’être à moi ?

— Très aise, madame.

— Vous comptez donc vous attacher ? Aurai-je le désagrément de faire beaucoup pour vous, et que vous cherchiez, par inconstance, une autre maîtresse ?

— Non, madame, je ne vous quitterai jamais, à moins que vous ne me chassiez.

— Ce n’est pas mon intention ; mais, dites-moi, serez-vous bien obéissant ?

— Mettez-moi à l’épreuve, madame ; je n’ai point encore servi ; je serai maladroit, mais l’intention y sera.

— Allez, mon ami, avec de l’intention on n’est pas longtemps maladroit.

Je le regardai avec une douceur qui le flattait singulièrement ; il commençait à oser lever ses yeux, qu’il avait presque toujours tenus baissés, quand, traversant un ruisseau profond, que mon cocher avait mal coupé, mon petit voyageur, peu accoutumé au carrosse, quitte son coussin et tombe la tête sur mes genoux.

— Eh ! mon dieu, pauvre garçon, ne vous êtes-vous point blessé contre les breloques de mes montres ?

— Non, madame.

— Voyons.

Je le tâte, je relève son toupet qui masquait le plus joli front ; je passe ma main sur sa tête et son visage ; il n’avait rien ; mais j’eus le plaisir de sentir baiser cette main ; ce qu’il fit par un excès de reconnaissance, et si involontairement, qu’il en rougit comme d’un crime.

— Rassurez-vous, Honoré ; j’aime les marques de sensibilité, je serais fâchée que vous eussiez un cœur dur.

— Ah ! madame, il ne l’est pas… Au contraire.

— Au contraire ; est-ce que vous en auriez déjà fait l’essai, et quitté une amie pour me suivre ?

— Non, madame, mais vos bontés me mettent hors de moi ; je ne sais comment je les ai méritées.

— Par votre douceur : me promettez-vous de faire ce que je vous conseillerai ?

— Je le jure.

— Écoutez, nous sommes seuls, je veux votre fortune ; je veux aussi que lorsque nous serons ensemble, sans témoins, vous ne coupiez pas tout ce que vous dites, par ce mot madame ; je suis votre maîtresse, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Appelez-moi donc votre maîtresse, et seulement madame en public.

— Je n’oserai jamais prendre cette liberté.

— Eh bien ! je ne vous répondrai pas.

— Mon Dieu !

Ici il y eut un silence assez long ; Honoré ne savait comment renouer la conversation ; j’en fis les frais.

— D’où vous vient cet embarras ? N’est-il pas vrai que si je ne me donnais une supériorité sur vous, et que je fusse habillée en bergère, vous ne seriez pas si timide ?

Il sourit.

— Vous répondriez à mes prévenances avec égalité ; je n’ai point d’orgueil, la richesse n’est qu’une fausse supériorité ; je n’en ai point d’autre sur vous, ni ne veux en avoir ; je prétends que vous soyez parfaitement libre avec moi, et que vous ne me rendiez que les services qui ne coûteront point à votre cœur.

— Oh ! madame… oh ! ma chère maîtresse ! aurais-je pu espérer ce bonheur ? Je ne sais ce qui se passe dans ce cœur, qui vous obéira sans cesse ; je ne me suis point encore trouvé en un pareil état.

Il est vrai que le pauvre enfant avait le front couvert de sueur. Ô nature ! que tu parles avec une force irrésistible ! je me hâtai de lui tendre la main ; il la prit ; je serrai la sienne légèrement ; il me le rendit avec un doux frémissement : j’attirai sa main sur mes genoux, il l’y fixa ; je le dévorais des yeux ; sans doute il lut dans les miens. Je le baisai, malgré moi, sur la bouche ; il appuya ses jolies lèvres sur ma joue et versa quelques larmes. Tu vois que, dans cette position, il était presque tout entier sur moi ; nous y restâmes deux minutes ; je lui donnai encore des preuves sensibles de ma bienveillance ; et, voyant que nous arrivions à Solliers, je lui dis de se tenir.

Je trouvai Fanchette qui m’attendait ; elle avait l’air d’un lendemain de noces. Elle ne m’eût pas plutôt aperçue avec ma nouvelle suite, qu’elle me dit :

— Mon Dieu, madame, le joli mouton que vous avez trouvé !

— Oui, mais ne vas pas le mettre dans ta bergerie.

— Pas de quelque temps au moins ; il faut laisser aux maîtres celui de passer leurs fantaisies : comment nommerai-je mon camarade ?

— Honoré.

— Seigneur Honoré, très honorable serviteur d’une maîtresse charmante, j’ai l’honneur de vous offrir mes petites instructions, afin que madame soit bien servie.

— Mademoiselle, répondit le jeune adolescent, je vois que madame n’avait aucun besoin de moi, puisque vous lui êtes attachée ; c’est par pure bonté que…

— Oh ! que non, mon ami, vous ferez ce que je ne pourrais exécuter ; entendons-nous, et tout ira bien.

Cet entendons-nous me plut médiocrement ; je dis à Fanchette de faire servir et que, sans cérémonie, pour ne pas m’ennuyer, puisque Honoré n’avait pas encore de livrée, nous dînerions tous trois : cela fut arrangé ; j’envoyai, pour lors, chercher des chevaux de poste à Toulon pour gagner le Beausset et arriver le soir à Marseille.

Tu sais que cette ville populeuse est l’asile de la liberté, le séjour de la licence, ou, si tu aimes mieux, le paradis des femmes ; on y fait ce qu’on veut, et plus qu’on ne veut ; car les occasions y sont aussi près que les réverbères. Un triple dessein m’y amenait ; m’amuser deux jours, car je comptais y revenir ; faire habiller Honoré, et jouir de son étonnement à la vue des spectacles variés qui s’offrent à Marseille ; je ne quittai point mon élève, de peur que quelque Grecque amoureuse ne me l’enlevât : je n’eus pas la même inquiétude sur Fanchette, qui pouvait seule se défendre contre la légion des Grecs pharaoniques qui ruinent les hommes, sans enrichir les femmes.

J’envoyai chercher un tailleur, je lui ordonnai une lévite et un gilet vert-pomme, collet, parements, ceinture couleur de rose ; le tout chargé d’un énorme galon d’argent ; quand on compose sa livrée, il faut qu’elle soit galante : quelque jour je me donnerai des armes ; je t’assure qu’elles seront parlantes.

Mon gentil Honoré fut, en vingt-quatre heures, vêtu, coiffé, botté ; je lui donnai le plus beau linge, et pour cause ; je le parfumai, je le fis baigner ; il ne se reconnaissait plus ; et je jouissais de mon pouvoir magique, dont cette métamorphose n’était qu’un essai.

Je ne cachai rien à Fanchette, elle connut mes intentions, et, pour m’éviter des soins fastidieux, je la chargeai de prévenir le petit de mes favorables désirs, que je voulais satisfaire la nuit prochaine.

Elle s’en chargea, et m’obéit si bien, que, revenant de la comédie, je le trouvai d’une gaieté ravissante. Pour arriver plus tôt à la conclusion, je soupai en poste, et dis que la chaleur du spectacle m’avait donné un mal de tête qui avancerait mon coucher.

On mit dans ma bassinoire des pastilles à l’ambre ; je bus de la crème de rose, j’en fis prendre au néophyte amoureux ; je lui donnai des diabolo de Naples, dont il ne connaissait pas la force, et je me déshabillai devant lui. Alors Fanchette lui dit :

— Pendant que j’arrange la toilette, prenez le mouchoir de madame, ses jarretières, ses bas.

Mon valet de chambre, qui m’avait menacée de maladresse, était d’une dextérité singulière ; j’avais la gorge découverte, il la dévorait des yeux ; j’eus la malice de lui dire :

— Honoré, vous me regardez beaucoup ; est-ce que vous n’avez jamais vu de femmes ?

— Je vous demande pardon, mais point d’aussi belle que vous.

— Une bonne maîtresse ne se gêne point avec des domestiques qu’elle aime ; je vous regarde comme une seconde Fanchette ; vous êtes plus jeune, et vous avez la fraîcheur de l’innocence.

— Fanchette, ma belle maîtresse, aura la préférence, elle est l’ancienne.

J’allais répondre, mais ma confidente coupa la phrase, et lui dit :

— Va, Honoré, ouvre le lit de madame, donne-lui la main, couvre-la bien, et tu verras que les nouveaux valent mieux que les autres ; elle se retira, me souhaitant bonne nuit.

Honoré devait coucher dans mon antichambre ; il tournait sans cesse autour de moi, pour arranger le traversin, oreiller, couverture ; tout en se rendant utile, il rencontra mes pieds, et sans le vouloir, m’y procura une démangeaison très ressentie. Je suis très chatouilleuse, ou plutôt j’aime à être chatouillée, c’est un de mes plaisirs.

— Ah ! fais, lui dis-je, petit ami !

Il continua avec tant d’adresse, que je tirai une jambe du lit, pour la lui livrer ; il avait des doigts d’une légèreté qui me forçaient à des mouvements qui l’enchantaient, en lui prouvant qu’il se rendait utile ; ses mains, du pied, gagnèrent la jambe, le genou, la cuisse ; il était hors de lui.

— Êtes-vous chatouilleuse partout, ma belle maîtresse ?

— Oui, mon ami, avance un peu.

— Mais je ne puis y atteindre, le lit est trop large.

— Tu as raison, viens dessus à côté de moi, tu seras plus à portée.

Il grimpe, et commence par frotter doucement les bras et les épaules ; je porte son obligeante main sur mon estomac, pour l’engager à s’étendre du côté de ma gorge, ou de ma fossette amoureuse ; ce fut alors qu’il fut embarrassé : je le déterminai par un mouvement qui fit glisser sa main sur ma motte, en même temps qu’il approchait mes tétons de son visage. Mon jeune enfant leur donna cent baisers, et ses doigts, ne sachant plus où se fixer, se promenaient partout, et y portaient le délire.

— Viens, Honoré, viens plus près de moi, tu fais si bien que tu feras mieux encore ; dépouille toute honte, avec tes habits ; Fanchette dort ; tu la réveillerais en sortant, je veux faire ton bonheur.

— Ah ! vous serez obéie, ma belle maîtresse… quel plaisir… comme je vous chatouillerai !…

Pendant cette promesse il avait fait sa contre-toilette ; il monte et se couche près de moi.

— Belle et bonne maîtresse, par où voulez-vous que je commence ?

Et ses doigts étaient en mouvement ; mais ce qui valait mieux, c’est que dame nature avait été, pour lui, généreuse et précoce. Il portait un outil de société, qui aurait fait honneur à un jeune homme de dix-huit ans, et dont il ne savait que faire, ou n’osait que faire, en si belle occasion, puisqu’il le tenait alternativement caché de chaque main. Pour le forcer de le laisser en liberté, je lui dis :

— Honoré, passe tes bras sous les miens, pour frotter doucement mes épaules.

Tu conçois que pour cette manœuvre il fallait l’avoir couché sur moi ; alors chaque bras touchait un de mes tétons, sa bouche était près de la mienne, son corps portait en entier sur le mien, et son joli priape battait ma motte et augmentait mon désir.

Dans cette ivresse, ne voulant perdre ni mon temps, ni ses forces, je lui donnai un baiser, comme il n’en connaissait pas ; je le serrai contre mon sein, et, insinuant ma langue dans sa bouche, je crus qu’il devenait fou de plaisir, dès que je la retirai.

— À moi, dit-il, ma belle maîtresse, si vous le permettez.

Et dans l’instant la sienne porte dans mon cœur le feu de sa salive bouillante : je n’avais point à craindre d’être ratée, rien ne me retint davantage.

— Oui, mon cher, sois mon petit amant ; connais le suprême bonheur, et souviens-toi que c’est à ta maîtresse que tu dois la première leçon ; imite-moi, et obéis à la nature.

Alors je pris de la main gauche son jeune vit, et me l’introduisis où je le voulais : à peine fut-il entré, que je lui donnai quelques coups de cul à la créole ; mon heureux enfant me rendit mes soins, et me procura une vraie satisfaction, d’autant plus rare que je ne puis te peindre la jolie mine qu’il fit lorsqu’il déchargea dans un con, pour la première fois de sa vie. Je voulais le faire relever, il me répondit, d’un air enfantin :

— Je vous avais bien dit que vous me chasseriez quelque jour.

— Aimable enfant, qui ne connais ni tes forces, ni ta faiblesse, c’est pour te ménager que je veux me priver des plaisirs que tu me donnes.

— N’est-ce que cela ?

En même temps le voilà qui pique des deux, prend le trot, et bientôt le galop ; nous arrivons ensemble au bout de la carrière. À ce coup, fatigué malgré lui, il reste immobile sur moi, en me regardant avec une langueur qui semblait demander grâce, pour n’avoir pas fait plus ; il avait fait beaucoup, car il avait répandu plus de liqueur qu’un jeune marié. Je le comblai de caresses et d’éloges ; je lui dis que je l’avais fait homme, et, qu’en cette qualité, il devait être discret ; que, révéler mes bontés ce serait me nuire, et, qu’en tout temps, je voulais lui être utile : il voulait causer, il voulait me lutiner, je ne pouvais contenir sa vivacité. Malgré les deux postes qu’il venait de courir, je le sentais en état de poursuivre sa route, il m’en priait, avec ardeur ; je n’y consentis pas ; j’exigeai qu’il se reposât, et lui promis de le laisser le maître, avant de se lever. Je l’arrangeai à mes côtés, je plaçai sa tête sur mon sein : Folleville, si tu me crois jolie, je dirai que ma lampe de nuit éclairait l’Amour et Psyché.

Mon petit Honoré est bien le plus mauvais coucheur que je connaisse ; il ne me laissa pas fermer l’œil ; remuant toute la nuit, me baisant doucement partout de peur de m’éveiller ; martyre d’une érection presque continuelle, qui m’inquiétait ; ne sachant si je lui ferais plus de mal en le soulageant, ou en dissimulant, il était aussi agité que moi. Cependant ce charmant garçon me faisait pitié, je voulus le livrer aux conseils de la nature : feignant de toujours dormir, j’écartai les cuisses et repliai les jambes en faisant les mouvements d’une femme qui, en rêvant, se croit dans le plaisir. Honoré ne s’y trompa point ; il crut que je lui faisais un appel. Sans rien dire, il se plaça dans l’intervalle, et, suffisamment instruit, il entre à bride abattue : je m’éveille, et lui dis :

— Quoi, mon ami, est-ce ainsi que vous me tenez parole…

Point de réponse, c’est la bonne manière, je n’aurais pu moi-même continuer mon bavardage, car je me sentis supérieurement amusée ; l’enfant chéri de Vénus poursuivit brillamment sa carrière, et fit bouillonner dans moi une source inépuisable : je n’ai jamais conçu qu’on pût être aussi bon à quinze ans. Ces jouissances prouvent bien qu’à ce doux métier les apprentis valent mieux que les maîtres.

Après ce coup, nous dormîmes tous deux de bonne foi jusqu’au matin, où il me donna un nouveau trait de force et de gentillesse ; il était dix heures quand nous nous éveillâmes.

— Il m’en revient encore un, charmante maîtresse, me dit-il, mais me promettez-vous de ne pas vous opposer à ce qui ferait mon bonheur.

— Oui, je te le promets.

Il saute du lit, comme un lévrier, et va ouvrir les volets.

— Je n’ai vu vos beautés qu’à la lumière, me refuserez-vous de les adorer en plein jour ?

Je trouvai son idée jolie, je le laissai faire ; il parcourut tous mes charmes, sans s’y arrêter ; il voulait jouir de tous à la fois, et, se plongeant dans mes bras, il me donna le plus succulent bonjour.

Il voulait doubler, parce que, disait-il, on doit finir comme on a commencé. Heureuse erreur ! il ne savait pas que c’est presque la chose impossible ; pour me délivrer de ses persécutions, je sonnai Fanchette : elle entra, et dit en riant :

— Que vous avais-je annoncé, monsieur Honoré, car je dois ce titre à l’homme fortuné qui a mérité les faveurs de madame ? Que votre sort est digne d’envie ! Jockey au dehors, valet de chambre le jour, amant la nuit ; et moi, pauvre fille, qui n’étais séparée que par une porte vitrée, j’ai pensé mourir, accablée de mon veuvage.

Je ne voulus plus rester à Marseille ; je prévoyais ce qui est arrivé, que mon Honoré serait bientôt, ainsi que César, la femme de tous les maris, et le mari de toutes les femmes : je voulais, avant de le mettre dans le commerce, m’en amuser le plus possible.

Je dois ici un avis à mes sœurs, les femmes galantes ; plusieurs prétendent qu’un pucelage n’est pas amusant ; je pense de même, si le fruit n’est pas mûr ; mais mon Honoré aurait été un des amants de Livie ; Auguste en aurait fait un de ses mignons.

J’avais une sorte de malaise, né, je crois, de mes plaisirs trop fréquents : le docteur la Mortelière m’ordonna les bains d’Aix ; j’y fus. On connaît ces bains fameux de Sexius, dont l’eau, d’une douce chaleur, a des qualités dont on ne fait pas assez d’usage.

La maison qui les renferme a plusieurs cabinets séparés avec leurs baignoires de marbre blanc ; on y descend par des marches égales ; on peut y graduer la chaleur à volonté ; il y a des chambres où deux personnes de même sexe peuvent entrer ; mais un peu de tricherie se glisse partout.

Je fus dans un de ces réduits, et je m’y plongeai avec Fanchette ; l’idée d’y faire venir Honoré habillé en fille m’amusa, et Fanchette me promit d’en faire, le lendemain, une jolie Provençale : nous arrangeâmes cette folie ; la directrice des bains ne soupçonna rien.

Nous eûmes, Fanchette et moi, une plaisante querelle ; cette petite pétulante me dit qu’elle habillerait Honoré, qu’elle serait très discrète, mais qu’elle voulait être de la partie, non pour diminuer mes plaisirs, mais pour voir et entendre comment on baisait une femme dans l’eau ; ce qui, depuis longtemps était une de ses fantaisies, comme à moi d’en essayer ; je consentis.

Honoré dit qu’il serait charmé d’avoir une connaisseuse pour témoin, et qu’il espérait se bien battre : nous partons, nous arrivons, nous entrons toutes trois et fermons la porte. Dès que nous fûmes déshabillées, voilà mon petit et moi plongés jusqu’au cou. La chaleur douce, le savonneux des eaux, et plus encore nos caresses nous firent enlacer ; mon jeune homme, appuyé sur les mains, me le mit avec une adresse charmante ; Fanchette, qui était dans l’autre baignoire et qui nous voyait, s’était allongée, montrant une très jolie gorge, et donnait de petits coups sur les fesses de mon Alphée qui foutait son Aréthuse ; il trouvait le jeu à son gré, et je sentis qu’il redoublait si vivement ses caresses, que je dis à Fanchette :

— Continue, et fais mieux encore.

Elle obéit avec plaisir, chatouillant les couilles de mon amant et leurs alentours ; inaccoutumé à cette diligence, il partit, comme un trait, et me paya libéralement de son invention : deux fois nous répétâmes, et l’officieuse soubrette, se souvenant que je m’étais bien trouvée du secours qu’elle avait donné à la Molinière, elle entra dans notre bain, et serrant légèrement Honoré, pendant qu’il me le mettait, le baisant sur tout ce qui était hors de l’eau, et le patinant sur ce qui était dedans, nous eûmes tous plus ou moins de volupté.

Cet acte généreux de la complaisance de Fanchette excita la mienne ; et je lui dis, avec la franchise qu’elle me connaissait :

— Je vois que tu as aussi ta portion de goût pour Honoré ; comme je ne suis pas assez riche pour ne m’occuper que de lui, et que nous allons travailler pour l’utile, je consens que tu t’en amuses quelquefois, et je pense que notre ami le trouvera bon.

L’enfant faisait l’enfant, craignant que je ne lui tendisse un piège ; je l’assurai qu’il ne me ferait aucune peine, au contraire plaisir, parce que, malgré ma curiosité, je n’avais point vu d’autre femme dans l’action que moi-même.

Nous étions retournées chez moi : à l’instant je renverse Fanchette sur mon ottomane, elle rit comme une folle ; je déchire son mouchoir, je lève ses jupes, j’appelle Honoré, et j’aide à son triomphe, en tenant dans mes bras la patiente qui voulait se défendre, mais qui n’eut pas plutôt senti les approches de son petit mouton, qu’elle fut plus douce que lui, jusqu’à l’instant où ne se connaissant plus, elle me tordait les bras avec une force étonnante, tant elle était passionnée : ses reins se soulevaient avec tant d’élévation, que son cavalier fut désarçonné, ce qui nous fit rire un moment ; mais le sérieux ayant reparu, elle fut une fille très sérieusement foutue, et se levant avec gaieté, elle me fit une profonde révérence, et dit au gentil tapeur :

— Je ne vous appellerai plus mouton, vous êtes un petit taureau.

Faire le bien a toujours sa récompense ; cette passade, qui fit connaître à Honoré jusqu’où une femme peut se trouver de forces, le mit si bien en train, qu’il me donna une très bonne nuit.

Le lendemain nous partîmes pour Avignon ; je savais qu’il s’y trouvait des étrangers ; je comptais y faire de l’or, j’en avais mangé beaucoup, il fallait réparer.

Je ne parlerai point du site enchanteur de cette ville, de la cour de son vice-légat, qui n’étant, dans le droit, qu’un gouverneur, est, dans le fait, un petit roi, jouissant du plus beau des privilèges, celui de faire grâce ; je ne dirai rien de ses troupes : si j’écrivais que son infanterie ne tiendrait pas contre des écoliers, on ne me croirait pas ; je veux toutefois, avant le combat, en distraire les déserteurs français et autres braves gens qui s’y trouvent, parce que l’estomac est de tous les tirans le plus impérieux. Il me convient encore moins de parler des chevau-légers de la garde de monseigneur, qui paradent sur des chevaux de louage, et retournent chez eux, selle et bride sur l’épaule. Je respecterai de même la compagnie des cent-suisses, qui ne sont pas quarante ; mais je peindrai les sept portes, les sept églises, les sept couvents d’hommes, les sept de femmes, et les sept péchés mortels qu’on y célèbre.

J’apprendrai surtout à mes sœurs, qui ne voyagent que dans leur boudoir, que les portes St-Michel, St-Roch et d’Imbert sont unies par des allées superbes, où la haute, moyenne et basse noblesse promènent leur fatuité dans des chars élégants, honorant de leur poussière le pédestre tiers-état. C’est à une de ces promenades charmantes que je fus raccrochée par l’abbé Succarino, joli diacre, qui ne pouvait que grassayer, et qui, pour douze bénéfices, n’aurait pas franchement prononcé un R.

— Madame, me dit-il en m’abordant, est étranzère ; ze serais trop heureux si ze pouvais ésanzer les beautés de cette ville contre une des siennes.

— Monsieur est Italien, car il fait des concetti ; les habitants des bords du Tibre sont galants ; je ne mérite de préférence que par l’envie que j’ai de me rendre agréable dans les villes que je parcours.

— Vous devez être satisfaite, madame ; certainement vous triompherez partout ; ze pourrais répondre de quelques zens ici, qui connaîtraient ce que vous valez, mais pas comme de moi-même, etc., etc.

Conversation en règle, attaque, résistance, offres de services, remercîments, voilà ce qui occupa la promenade, terminée par la permission de me reconduire et de manger un poulet avec moi, « si z’étais absolument seule et assez indulzente pour le permettre. »

J’accepte ; l’abbé me demande l’heure du souper pour s’y rendre un peu avant, ayant deux mots à dire à Son Excellence. Je la lui donne ; il disparaît.

Restée avec Fanchette, nous concluons que l’abbé, qui veut manger un poulet, doit être le pigeonneau du repas. De gros diamants, point trop usés ; de grosses chaînes d’or, au poinçon de Paris ; des dentelles, car ces messieurs en portent, tout annonçait un abbé moelleux ; d’ailleurs d’une bonne figure.

— Madame, me dit Fanchette, l’aimez-vous ?

— Non.

— Il faut donc le plumer ; si vous n’avez pas cette force, je m’en charge, c’est votre premier petit-collet ; qu’il ne vous ait que l’or à la main ; je me contenterai de l’argent ; et, si ma peau le tente, il la payera : je ne la prête qu’à mes amis.

Nous rentrâmes, j’ordonnai à mon hôtel d’augmenter mon souper ; le maître sourit, en répondant que je serais obéie ; il avait déjà le mot de l’abbé, qui ne tarda pas à se faire annoncer.

Compliments échafaudés les uns sur les autres, riposte de ma part, petits attouchements, car les Italiens sont grands patineurs, et puis proposition de vingt-cinq louis pour la nuit qui allait paraître, et de cinquante apportés le lendemain sur ma toilette, pour le mois.

Je répondis que je n’avais jamais fait de marché calculé ; que ma reconnaissance et la générosité de mes amants avaient toujours été égales ; que je ne pouvais souffrir la contrainte ; qu’il était absurde de payer sans se connaître ; que j’acceptais son premier cadeau ; que dans le futur je m’en rapporterais à sa délicatesse. Il fut enchanté, et, sans différer, il me donna un rouleau et un baiser.

Honoré vint m’avertir que nous étions servis : mon abbé ne fut pas flatté de voir un page de cette tournure ; j’aperçus sont front s’obscurcir ; puis, se souvenant qu’il était Italien, il se familiarisa avec lui, et finit par ne boire que de sa main. De temps en temps il regardait aussi Fanchette avec intérêt : sans doute il se disait :

— Je foutrai ce trio-là.

S’il le pensa, c’était un prophète, car il le fit : j’oubliais de dire, tu aimes la table, que mon petit prélat avait fait servir un souper exquis, gibier, poisson, vins, liqueurs, tout était de choix.

Après avoir employé le temps que mes gens mirent à souper, je les sonnai ; l’abbé n’avait pas les siens par décence : Honoré le déshabilla, Fanchette me rendit le même service, nous nous mîmes au lit maritalement. Fanchette, en nous quittant, donna un coup d’œil à Honoré, qui voulait me dire, ma bonne maîtresse, vous avez à qui parler, prêtez-moi le petit. Je l’entendis et lui fis un signe de tête.

L’abbé débuta comme un militaire, tout se passa à merveille ; il était jeune, vigoureux ; je voulais lui donner bonne opinion de moi. Il fut galant comme un Français ; cependant je me doutai, par des éloges trop pompeux qu’il faisait de mon joli derrière, que, tôt ou tard, il y viendrait ; cela ne fut pas long.

Le matin, en me le posant, en tout bien tout honneur, il me demanda si je n’avais pas encore essayé la chose. Je lui protestai que non.

— Ah ! divine, s’écria-t-il, quoi zamais !

— Non, je ne me suis pas trouvée dans le cas.

— Vous n’avez donc pas été curieuse de tout connaître ?

— Curieuse, si fait, c’est un de mes surnoms, mais j’ai cru qu’on pouvait se dispenser de cette recherche.

— Non, une femme d’esprit, aimable, pétrie de grâces partout, est adorable partout, et complaisante ; elle doit vouloir ce qui fait le bonheur de ses amis.

— Mes amis ne me l’ont point demandé, d’ailleurs.

— Quoi, des prézuzés ? des déclamations de gens qui n’ont pas la force d’exécuter l’entreprise, car tel qui pénètre bien la porte vulgaire, n’enfoncerait pas la secrète.

— Mon tempérament m’a toujours fait préférer l’ancien usage ; de plus la douleur…

— La douleur ; il n’y en a qu’avec un maladroit ; croyez, ma sère Rosine, que ze suis bon frère ; ze crois avoir prouvé que votre zoli conin mérite des sacrifices, mais il est indécent à une femme telle que vous de n’avoir pas essayé de tout, ne fut-ce que pour en raisonner.

Ce dilemme m’humilia.

— Quelque jour, lui dis-je, la fantaisie m’en prendra peut-être, et ce ne sera qu’en votre faveur, mais n’y pensons pas à présent.

— Pensons-y.

Quinaut à dit : « Ce n’est jamais trop tôt que le plaisir commence. »

— Et moi, en votre faveur, je me détacherai de vingt-cinq autres louis, si vous voulez me donner tout à l’heure cette préférence.

— Vous êtes pressant, l’abbé ; il est tard, écoutez. Je ne puis guère me décider que dans un instant où, excitée par le plaisir, l’ivresse de mes sens m’entraîne ; vous dînerez avec moi, et nous verrons.

À peine fûmes-nous hors de table, que Succarino me dit :

— Commençons, sère maîtresse, et méritons votre présent.

Il me le mit si chaudement, il attaqua mes nerfs avec tant d’impulsion, il me fit des attouchements si coquins où il en voulait venir, que, l’imagination exaltée, je lui dis, sans le vouloir :

— À toi, l’abbé.

À l’instant il me retourne et me place dans la vraie manière ; il tire de sa poche une fiole d’une huile odorante ; il en frotte avec le bout du doigt le passage qu’il désire, s’en garnit, se présente, et me l’insinue, sans douleur.

Je sentis cependant d’abord un malaise ; mais en amateur éclairé, pendant que je me plaignais un peu, il me branlait de la main droite, qu’il avait passée sous moi : à la fin je sentis quelque plaisir ; il en fut absorbé, et nous nous regardâmes en riant.

Tout en causant de l’aventure, je sentis une démangeaison qui me fit faire des mouvements, dont il s’aperçut.

— Qu’avez-vous, ma belle amie, voudriez-vous recommencer ?

— Non, pas encore, mais j’aurais bien besoin de vous pour l’ancienne méthode ; je brûle.

— Ah ! vous êtes affamée, mais, par bonheur ze suis zeune, venez sur votre trône.

Il me trousse, il me caresse, il va droit au fait, et me fout, comme si c’était la première fois de la journée.

— Charmant abbé, lui dis-je, vous devez marcher à la fortune ; les femmes vous la garantissent.

Après avoir calmé les feux de mon éternelle concupiscence, il me dit :

— Lussurieuse Rosine, nous voilà d’accord, tant que nous serons ensemble faisons une chaîne égale ; un coup pour vous, un pour moi ; c’est être raisonnable. Si vous trouvez ma proposition malsonnante, à vous permis de soisir un lieutenant, qui vous amuse, car ze sais que vous me réserverez l’objet de mon goût.

— Va, l’abbé. Tu es adorable ; je ne te refuserai rien ; je ne me repens pas de t’avoir donné un de mes pucelages.

Mon petit collet ne couchait pas avec moi, de peur d’être observé ; mais le jour il gagnait son argent ; la nuit était pour Honoré. Un matin, avant de me faire peigner, mon petit ami, qui avait été incommodé la veille, voulut prendre sa revanche, et m’exploitait de son mieux, sur le pied de mon lit, où je m’étais laissée tomber, quand l’abbé, malgré la résistance de Fanchette, qu’il avait rencontrée dans la cour, entra à l’improviste, et vit mon jockey à un ouvrage qui lui ôtait, comme à moi, la faculté d’entendre ; après s’être bien rassasié d’un aussi galant spectacle :

— Ah ! dit-il, petit fripon, ze t’y attrape… Et vous, madame, c’est comme ça que vous attendez les zens… C’est donc là mon lieutenant ? Si vous vous déranzez l’un ou l’autre, vous perdez mon amitié ; ze veux que tout le monde s’amuse.

Honoré n’aurait pas quitté prise, quand la maison se serait écroulée ; j’étais un peu honteuse, mais le voyant si gai, je lui dis :

— Ma foi, l’abbé, pourquoi êtes-vous venu de si bonne heure ?

— Continuez, mes amis, chacun son rôle, ce n’est pas trop ; cet enfant est aussi beau que Sérubin, joué par Olivier. Reste, petit, fous ta maîtresse, je vais t’y essiter.

À l’instant, embrasé par la vue du plus joli fessier de l’Europe, il encule sans miséricorde mon cher fouteur, qui voulait se fâcher. Je lui dis tout bas : — Souffre-le pour moi, je t’en tiendrai compte ; ne pense qu’à moi, va toujours, d’ailleurs tu auras quelque plaisir, et le mien en augmentera.

Honoré se serait jeté pour moi dans les flammes ; il fit quelques grimaces, mais les coups de l’abbé m’étant tous rendus par lui, je les sentais et j’en récompensais mon cher patient par des caresses qui le portaient aux cieux.

L’abbé, mon petit et moi, nous finîmes notre course ensemble, et, comme ces deux libertins se pâmaient, chacun pour leur compte, je supportai toute la fatigue ; elle ne fut pas longue ; Succarino, transporté de joie, d’avoir eu encore une nouveauté, devint l’ami favori d’Honoré, qui acquittait souvent pour moi les coups antiphysiques dont je m’étais chargée.

La coquine de Fanchette, qui était montée à la suite de l’abbé, craignant qu’il ne fît tapage, ravie de trouver les parties d’accord, était restée à la porte et avait tout vu ; elle avait même pénétré dans la chambre, lorsque l’abbé, l’apercevant, lui cria :

— Ah ! messante, vous vouliez m’empesser de monter ; vous m’auriez volontiers volé le plaisir que z’ai eu, mais vous y passerez, pour votre peine, mon amie, ze vous le promets.

— Quand vous le voudrez, ou quand vous le pourrez, monsieur l’abbé, je suis à vos ordres, vous ne savez peut-être pas mon nom : je m’appelle dix louis.

Je me levai les reins brisés, mais point de plaisir sans peines ; et cinquante louis en vingt-quatre heures sont consolants.

L’aimable jockey s’apercevant que l’abbé qui sortait oubliait sa montre qu’il avait ôtée pour l’enfiler, eut l’honnêteté de la lui porter dans l’escalier. Mon cher Succarino, qui payait aussi bien qu’il foutait, ne voulut pas la reprendre, et lui dit :

— Ze te la donne, pour te souvenir de l’heure de notre connaissance.

Elle valait plus de vingt-cinq louis ; ce qui fit venir l’eau à la bouche de Fanchette, qui, à ce prix, aurait prêté à mon amant mille ouvertures pour une.

L’abbé reçut des lettres qui l’appelaient en Italie, il me les communiqua avec douleur ; je lui répondis que, puisqu’il partait, rien ne me retenait à Avignon, et que j’en sortirais le même jour que lui : il fut sensible à mon procédé.

— Puisque nous nous séparons par un destin contraire, il faudrait, me dit-il, sarmante Rosine, faire quelque folie avant de nous quitter ; vous n’avez rien à ménazer ici, zai trois amis intimes ; zeunes, beaux hommes, vigoureux, polis, vous êtes plus forte que quatre, voulez-vous que ze leur donne à souper sez vous, et nous passerons une nuit délicieuse.

— Ah ! l’abbé, l’abbé, quelle horreur !

— Zentillesse, dites donc.

Après y avoir un peu réfléchi :

— Je ne veux pas me brouiller avec vous, lui dis-je, faites ce qui vous plaira.

Il me présenta le comte d’Olban, le chevalier de Granville et le marquis de Valsain. Ces messieurs furent très honnêtes jusqu’au moment choisi. Après souper je fus étonnée de trouver Fanchette et Honoré qui enlevaient, par ordre de l’abbé, les matelas de mon lit et en faisaient une pyramide au milieu de la chambre.

— Quoi, c’est là, messieurs, où on veut sacrifier la victime ?

On rit, on folâtra, on fit des plaisanteries : grande illumination, parfums, ambigu, rien ne fut épargné : Succarino savait régler ses orgies. Chacun brûlait de jouer un rôle ; celui du pauvre Honoré m’affligeait, je ne lui voyais guère de consolation, au chagrin de voir servir sa maîtresse si complètement, sans en être ; je me doutais qu’il pourrait être enfilé lui-même, c’était un mauvais régal, mais il fut occupé.

Tout étant préparé, mes quatre combattants me prièrent de dicter les lois.

— Messieurs, point de jalousie, de grâce ; partage égal, sans conséquence pour celui qui aura mérité par sa politesse une distinction : consultez-vous : à quel nombre fixez-vous vos désirs, afin de ne pas vous excéder, ni moi qui dois y mettre plus du mien ?

Ils répondirent tous, six coups chacun, madame, pour vous ménager.

— C’est beaucoup ; vous me forcez à vingt-quatre : puisque vous m’avez laissée maîtresse, j’en accepte cinq de chacun, à condition que les quatre autres seront bien appliqués à la pauvre Fanchette, qui va vous servir des rafraîchissements toute la nuit ; si vous êtes généreux, vous lui accorderez quelque chose de plus.

— Nous y consentons tous.

Fanchette me remercia. Il s’agissait de commencer ; nous fîmes quatre billets, mis dans un chapeau, nos 1, 2, 3, 4 ; chacun, selon le hasard de la sortie, devait attaquer, ainsi du reste.

On tira ; Valsain eut le premier numéro. Alors je me déshabillai, et, placée au gré des spectateurs, Valsain se coucha sur moi, et, en très bon acteur, me fit arriver promptement au terme désiré. Il était dit que, pour ne pas faire souffrir ceux qui attendaient leur tour, les quatre premiers coups se suivraient, au seul intervalle de passer une éponge et de me rafraîchir, si je le voulais.

Granville succéda et ne fut pas moins habile ; après lui l’abbé, et la clôture de la première course fut faite par d’Olban. Ces premières lances rompues, on me passa un déshabillé ; nous bûmes, nous mangeâmes, nous chantâmes ; et le même ordre de choses recommença une heure après, intervalle qu’on avait réglé entre chaque acte, pour occuper la nuit entière. Après huit achevés, même amusement. On allait reprendre pour former la troisième course, quand je dis :

— Un instant, messieurs ; j’ai déjà des preuves de votre vigueur, et vous de la mienne ; il revient quatre coups à ma bonne Fanchette ; je n’entends point qu’on lui offre les derniers ; ce qui serait d’autant plus injuste, qu’elle a beaucoup moins que moi ; acquittez-vous donc de votre parole.

On trouva que j’avais raison : ils ne furent pas fâchés de changer, et je savais que je n’y perdrais rien ; les trous excitent toujours.

Fanchette, jouant la prude, se fit prier ; mais quand elle fut à l’ouvrage, ce fut, selon sa coutume, un vrai démon. Enfin les conventions réciproques furent remplies, et je reçus plus de vingt décharges bien complètes, sans compter quelques coups doublés, sur lesquels la galerie ferma les yeux : tel fut un avec Valsain, que j’aimais le plus ; après son troisième voyage, il se retirait, pour obéir au traité, lorsque usant de mon droit, je lui dis :

— Va, mon ami, redouble, je sens que tu le peux.

— Volontiers, laisse-moi baiser ton joli conin.

— Fais, mon cher ; c’est un petit affamé, n’est-ce pas ?

Le pauvre Honoré me faisait pitié, je ne voulais pas avoir l’air d’être à lui ; j’en parlai bas à l’abbé, qui, le meilleur homme du monde, dit à Fanchette :

— Il s’azit de faire partie carrée ; le lit est assez larze ; au premier assaut de ta maîtresse, ze veux te voir dans l’action avec Honoré, qui doit brûler là ; c’est le plus zeune de nous, et qui te mérite le mieux : voilà un double louis pour ta complaisance.

Honoré, ayant puisé dans mes yeux mon approbation, s’élança sur Fanchette, en même temps que Valsain me reprenait ; et cet enfant, devenu hardi, puisqu’il figurait comme les autres, lui dit :

— À vous, Monsieur le marquis ; à qui aura le plus tôt fait.

En dix coups de cul, nous voyons Fanchette dans les convulsions du plaisir, et lui arrivé à la victoire : Valsain n’était pas au milieu de sa course avec moi ; il est vrai qu’il avait déjà couru quatre postes ; Honoré nous regarda, et voyant que nous foutions de notre mieux :

— Vite, dit-il à Fanchette, à un autre ; nous les rattraperons.

Peu s’en fallut ; pour ne pas humilier Valsain, je lui donnai des coups si balancés, qu’il déchargea avant mes jeunes gens : tout le monde leur applaudit, et Succarino lui-même.

Vers le jour on se sépara ; ces messieurs, en sortant, laissèrent trente louis sous un flambeau, et en donnèrent quatre à Fanchette. Mon lit fut refait, j’y montai avec une sorte de besoin, car j’étais légèrement fatiguée de cette nuit et de mes travaux précédents : comme nous avions été tous égaux dans le combat, nous le fûmes dans le repos : je dis à Honoré de venir coucher avec moi ; je le mis à mon côté, et Fanchette près de lui, en sorte qu’il était entre nous, ce qui n’était pas malheureux.

Après vingt-quatre heures de calme nous partîmes pour Lyon ; et le nom d’affamée que je m’étais donné, en plaisantant, a valu à ce chapitre l’honneur de l’avoir en tête.


FIN DU TOME PREMIER.

CHAPITRE IV

L’ENRAGÉE


Pour remplir dignement ce chapitre, il faudrait autant de coups de cul que de coups de plume : voyons si j’approcherai de son titre, et si je trouverai dans les capsules de ma mémoire assez de faits pour t’amuser encore.

Nous courûmes jusqu’à Montélimart, sans nous arrêter ; là, descendant au palais de monsieur, je comptais dîner et rien de plus, lorsque j’y trouvai le comte de Belaire, colonel de dragons, qui y était arrêté pour douze heures par un accident arrivé à sa dormeuse. Nous portons sur notre minois un voluptueux caractère que tout joli homme saisit sans peine ; le comte demanda qu’il lui fût permis de savoir si je faisais la même route que lui. Je fis répondre qu’il pouvait entrer. Je lui appris ma destination, la sienne n’était pas la même ; nous dîmes des choses agréables qui ne menaient à rien ; lorsque j’ordonnai à mon jockey de faire mettre des chevaux :

— Quoi, s’écria le comte, vous partez ? Je croyais, belle dame, que vous couchiez ici, je n’avais plus d’impatience ; et lorsqu’un hasard fortuné me donne le plaisir de vous retrouver, vous partez : je vous ai vue à Marseille, où j’avais la Saint-Hilaire, ardente pécheresse, qui mène ses amants comme ses chevaux ; je vous ai aperçue à Avignon, dans la voiture de Valsain, le jour qui suivit son souper chez vous ; cet ami m’a dit de vous un bien infini, il est intarissable sur vos louanges : qu’il fut heureux ce Valsain.

Je ne pouvais, après cette introduction, me faire trop prier, me doutant qu’une nuit payerait ma route, et que j’aurais un aimable seigneur de qui le nom enrichirait la liste de mes amants. Je lui fis sentir le prix de mon sacrifice en lui disant qu’un millionnaire m’attendait à jour et heure combinés à sa campagne près Lyon, et que rester jusqu’au lendemain me forcerait à courir la nuit.

Que ne peuvent ces mobiles irrésistibles, l’amour de l’or et du plaisir ? Je consentis à ce que le comte voulut : attendant le souper nous fûmes sages, afin de l’être moins ; nous promenant dans le jardin, nous fûmes abordés par dom Tapefort, prieur des B*** de X***, qui allait à un chapitre général.

La conversation s’engagea avec la facilité que les voyageurs y mettent ; nous devions souper ensemble pour masquer mon intelligence avec le comte, mais notre moine égrillard n’en fut pas la dupe : il saisit un instant où le comte était allé donner des ordres, pour me dire qu’il allait aussi à Lyon, qu’il voyageait avec ses chevaux, et qu’il ne pourrait y arriver aussitôt que moi, mais que si je voulais l’attendre à Valence, au Louvre, il m’y trouverait le lendemain, avec grand plaisir ; qu’il voyait aisément ce qui retardait mon voyage ; qu’il aurait désiré être arrivé le premier, mais qu’il s’en consolerait, persuadé qu’un lendemain avec moi, serait encore très agréable. Il ajouta qu’il n’était pas aussi brillant que le comte, mais que je le trouverais plus solide, et que les marques de sa reconnaissance surpasseraient les siennes.

Je fus surprise de la sagacité de dom Tapefort : ce qu’il offrait était trop raisonnable, ce qu’il avait découvert trop vrai, pour le refuser : je n’eus que le temps de lui dire :

— Tout est accepté, ne laissez rien percer de vos intentions sur moi, et prenons patience.

— Cela vous est aisé, belle dame, répondit-il, mais l’espérance me reste ; à demain soir.

Le comte parut, on rentra dans la salle à manger ; le souper fut agréable, point d’autres que nous à table, où Fanchette fut admise, comme elle l’avait été à la promenade. Le brave religieux la convoitait et lui serrait le genou ; il aurait bien voulu la croquer ; il me l’a dit ; mais craignant de ne me pas assez bien traiter le jour suivant, il se contint, et nous nous séparâmes avec des politesses vagues.

Le comte avait un valet de chambre qui vivait avec lui, comme Fanchette avec moi, et qui, en homme, était aussi beau qu’elle : ce confident n’eut pas plutôt mis son maître chez lui, qu’il laissa sa porte ouverte, ainsi que je devais laisser la mienne ; il avait envie de nous parodier avec Fanchette, mais elle avait promis sa petite personne à son cher Honoré, elle s’était renfermée avec lui.

À peine tout était-il calme, que le colonel entra chez moi ; il marcha, en bon militaire, droit au corps de la place ; à peine le canon fut-il braqué, que la brèche fut faite : il arbora son drapeau ; la chamade fut battue et rebattue ; c’est un brave homme, qui, voulant gagner mon amitié et son argent, me le mit huit fois pendant son bail nocturne. Il connaissait mes exploits d’Avignon, il savait mon surnom d’affamée, et à chaque coup, il ne manquait pas de dire à celui qu’il appelait le plus joli conin du monde :

— Voilà pour toi, petit affamé.

Nous nous séparâmes vers huit heures, avec désir de nous retrouver : dom prieur était parti au jour, marchant à petites journées, pour ménager sa graisse et celle de ses chevaux.

N’ayant plus rien à faire au lit, qui avait tout l’air de celui d’une fille, j’appelai Fanchette, qui avait instrumenté dans la chambre voisine, et que le comte et moi avions très bien entendue se livrer à ses petites fureurs, et je me levai.

Je croyais le comte à sa toilette, lorsque je l’aperçus en voiture, sortant de la remise. Je me crus sa dupe ; et déjà je le régalais des épithètes qu’une courtisane, quelque bien foutue qu’elle ait été, prodigue à qui ne la paie pas, lorsque je vis entrer son valet de chambre, resté en arrière.

— Sans préambule, madame, me dit-il, voilà douze louis, que M. le comte m’a ordonné de vous remettre ; mais c’est avec la condition que vous me permettrez de prendre les restes du dessert qu’il a laissés, et que vous me donnerez vite quelques minutes ; c’est mon droit incontestable, je ne le manque jamais, à Paris comme ailleurs.

— Vous êtes un impertinent, que je…

— Madame, pas si impertinent, puisque je sais connaître ce que vous valez. Au fait, voulez-vous les douze louis ; il faut que je rejoigne monsieur à Laine. Consentez-vous, ou non ? Complaisance prompte, ou je garde l’or ; à cheval ou à cheval.

Cet or et la belle figure du drôle, un geste de Fanchette qui me disait :

— Il vaut mieux que son maître, et puis c’est sitôt fait, me décidèrent à lui dire :

— Je n’ai jamais vu chose pareille.

— Vous la verrez, madame.

Sans autres discours, devenus inutiles, il me prend doucement et me met sur mon lit, comme s’il eut porté une enfant ; il était d’une force surprenante. Il jette ses bottes, n’ayant pas besoin d’éperons, le voilà réellement à cheval.

Je voulais jouer la mauvaise humeur et la réserve ; bon, le diable s’en mêlait : Fanchette l’avait jugé, c’était un vrai démon. Le premier coup fini, qui m’avait été fort agréable, il me donna la bourse ; je voulais me retirer.

— Quoi, belle dame, est-ce une plaisanterie ?

Un capucin ne marche pas seul ; et, pan, le voilà parti avec une fureur qui ne me laissait pas le moindre mouvement à faire, il se chargeait de tout. Voilà une seconde inondation pour moi, qui n’étais pas alors plus pressée de le quitter que lui de partir. Fanchette riait comme une folle ; Honoré était allé bouder dans l’antichambre.

— Adieu donc, lui dis-je, galant courrier.

— Tout à l’heure, madame, et ce sera malgré moi, mais il ne faut quitter la partie que quand on n’a plus de fonds ; vous avez la bonté de me dire adieu, souffrez que j’en fasse autant.

Sans déconner, sans permettre seulement que je change de place, il me fout encore et me provoque à un plaisir unique.

Il me quitta désespéré de n’avoir pas une heure à lui ; il m’embrassait avec un feu qui n’était éteint que par l’amour de son devoir.

— Je pars, me dit-il, je ne vous demande que deux aveux, madame. Combien mon maître a-t-il couru de postes cette nuit ?

— Huit.

— Huit sont honnêtes pour un homme de la cour ; combien estimez-vous les trois miennes ?

— Mon cher courrier, plus que les huit du comte.

— Me voilà content ; le ciel vous donne, madame, bonne fortune, et quelquefois des impertinents de ma sorte.

Fanchette s’approcha pour réparer, par les secours de l’art, les désordres de la nature ; et me dit qu’elle était fâchée de n’avoir pu tâter d’un aussi vigoureux compère.

Après une toilette recherchée, qui avait pour objet de paraître plus fraîche à dom prieur, nous montâmes dans mon anglaise, où notre cher Honoré avait un air confondu.

— Quoi, petit, je vous cède Fanchette, je vous prends quand je le puis, de quoi êtes-vous affecté ? Au contraire, si vous m’aimez, vous devez être bien aise que je m’amuse, surtout avec profit.

— Mais, ce brutal, comme il s’y est pris ! Ah ! si j’avais été plus fort !

— Vous auriez fait une sottise, j’aurais perdu douze louis, et à l’âge du valet de chambre vous en auriez fait autant ; d’ailleurs le confident du comte vaut bien le jockey de Rosine. Mais parlons d’autre chose. Combien de fois cette nuit à ma chère Fanchette ? soyez vrai.

— Je ne m’en souviens pas, je pensais à vous.

— Cela est galant pour moi, mais peu pour elle ; il faut toujours être sincère avec les femmes ; eh bien, elle me le dira, si vous ne le faites pas.

— Je crois, belle maîtresse, cinq petites fois.

— Ah ! ah ! ah ! Je ne savais pas ce que c’est que des petites fois ; apprends-moi cela, Fanchette, puisque tu les a reçues.

— Ma foi, madame, je ne sais ce qu’il veut dire, à moins qu’il ne trouve que rester un quart-d’heure sur une fille à chaque séance, ce soit peu de chose.

— Me voilà instruite : Honoré, la première fois que tu me le feras, comme tu me dois la préférence, tu y resteras seize minutes.

— Une heure, si je puis, belle maîtresse… ce n’est pas que je ne sois très obligé à Fanchette, et qu’elle me mérite beaucoup, mais je n’oublierai point que c’est vous qui m’avez ramassé à Hyères, pour me combler d’une félicité qui m’était inconnue.

Nous arrivâmes de bonne heure à Valence ; le prieur y était déjà ; il avait forcé sa marche, de peur que le diable n’envoyât encore un colonel, pour lui damer le pion. Il avait fait préparer mon appartement près du sien.

Ne pouvant différer, ce qu’il appelait son bonheur, et attendre la nuit, il me supplia d’avoir pitié d’un homme qui, depuis plus de quinze jours, n’avait rendu d’hommage à mon sexe.

— Cela n’est pas possible, lui répondis-je ; vous autres cordons bleus avez toujours des femmes charmantes à vos ordres.

— Oui, madame, quelquefois ; j’y ai été pris ; je suis assez rangé. Mon abstinence forcée vient d’un présent que m’a fait ma maîtresse, un gros garçon ; je ne sais trop s’il est à moi, qu’importe, je le soupçonne d’un gentilhomme voisin qui veut que j’aie fait un enfant à sa femme ; il s’est vengé, avec avantage, il m’a escamoté ma maîtresse ; je ne me suis pas brouillé avec elle pour cette misère, mais la balance n’est pas égale ; je n’ai eu que sa femme, il a pris mon amie, je ne vois qu’un moyen de me faire oublier cette injure, sa sœur me payera pour lui : mais, belle Rosine, il est temps que vous répondiez à mes feux ; il est temps de vous prouver ce que vaut un moine reposé ; ordonnez, je vous prie, à Fanchette de faire le guet, et ne craignez que de me voir mourir dans vos bras.

Aussitôt dit, aussitôt fait : Tapefort sachant tout tranquille, me prit dans ses bras et me jeta sur une duchesse. Ayant de moi-même mis mes tétons à l’air, il les loua en homme instruit, c’est-à-dire qu’il passa vite au fait. Ce bon prieur portait le plus bel outil de ménage, il n’excédait pas la longueur que j’aime, mais, ma foi, il était trop gros.

— Bon Dieu ! prieur, que ferons-nous de cela ? Je brûle de vous amuser, et moi aussi, mais vous me déchirerez ; ce n’est point une fatuité de ma part ; rendez justice à vous et à moi ; je le permets ; voyez si je puis loger, sans suites fâcheuses, un aussi monstrueux étranger.

— Sans doute, madame ; et l’inspection que vous me permettez n’en diminuera pas le volume,

Alors il se régala par l’examen le plus délicat de ma cellule, il y introduisit un doigt libertin qui s’y trouvait serré ; il avoua, et, loin de le retirer, il me branla avec tant d’adresse, qu’ayant allumé le volcan, je lui dis :

— Fais-le, prieur, à mes risques et périls, mais vas doucement d’abord.

— Oui, oui, chère amie, ne craignez rien, sachez qu’avec de la patience et de la salive, un éléphant baiserait une mouche.

Il présenta la tête de son vit, qu’il insinua avec peine ; puis, gagnant du terrain, pouce à pouce, m’accablant de caresses, pour m’empêcher de me plaindre, s’étant logé, en entier, certain de la victoire, il s’arrêta un moment, pour faire prendre forme au joli étui dans lequel il se trouvait : ce merveilleux bijoux qui reçoit tous les noms qu’on lui donne, se trouvant au point que nous le désirions, mon prieur s’agita d’abord moelleusement, plus vite, enfin il employa tant de forces que je le trouvai très supérieur au fameux valet de chambre : mon conin était si exactement rempli de son vit majestueux, qu’il eut autant de peine à en sortir que d’autres à y entrer. Il me le mit quatre fois, avant souper, et appela ce régal un petit goûter.

Fanchette me demanda comment je me trouvais de mon nouveau mari.

— Divin, lui répondis-je, va, petite, tu en essayeras.

— Ma foi, madame, il me tente plus que l’abbé ; il ne me fera pas de propositions déshonnêtes ; je suis assez noble pour me donner gratis.

Le souper de Valence valut celui de Montélimart ; ma Fanchette y fut aussi gaie que moi : on avait mis le couvert dans ma chambre ; nous n’étions servis que par Honoré. J’assurai le prieur de sa discrétion ; nous fûmes libres. Tapefort dévorait ; il lui tardait de recommencer ; j’étais en train ; un duo gaillard que je chantai, avec la petite, le mit hors de lui ; il m’embrassa, et ne put s’empêcher d’en faire autant à Fanchette.

— Avouez, lui dis-je, prieur, que cette friponne vaut le coup.

— Assurément, et si je n’avais pas le bonheur de vous avoir, je l’en aurais priée.

— Je ne nuis jamais aux plaisirs de personne, et je vous promets de trouver excellent que vous lui mettiez, avant votre départ, à condition que ce sera à côté de moi, pour voir ce qu’elle dira ; vous m’entendez.

Fanchette ne pénétrait pas ce petit mystère et s’en inquiétait ; je la rassurai.

Je me couchai ; mon prieur ne se fit pas attendre ; il vint me joindre, coiffé de nuit, avec élégance, et dans une robe de chambre de goût. Entré dans mes draps, nouvelles caresses, qui annoncent une bonne reprise ; Fanchette veut se retirer ; je lui dis :

— Reste, le prieur n’en sera pas fâché, reste, et tu verras combien je suis heureuse ; allons, mon cher ami, fais, mais souviens-toi d’aller piano.

Le prieur entre avec précaution et continue, sans relâche, tant qu’il me trouve des forces : je le prie de suspendre, et l’assure qu’il n’y perdra rien. Il se repose, et les propos les plus galants nous amusent. Après quelques anecdotes qu’il nous donna sur les femmes de la ville, je lui dis :

— Tapefort, je te vois la vigueur de l’abbaye entière ; laisse-moi respirer, et montre ton savoir-faire à la petite, qui t’en veut autant que tu la désires.

— Est-il vrai ? Eh bien, ma chère, je suis à vous.

Il veut se lever ; je l’en empêche, et ordonne à Fanchette d’arriver. Elle jette ses pantoufles et la voilà près de nous : notre ouvrier la met en place ; elle cède, mais ne regarde pas le monstre qui la menace : à l’instant Tapefort, sans la marchander, présente son vit, et dans deux coups la pénètre :

— Aïe… aïe… aïe… vous me tuez… ôtez-vous.

— Oui, je m’ôterai, mais pas encore.

Sans l’écouter, il la fout et refout en la serrant de manière qu’elle ne pouvait lui échapper ; elle passa de la douleur à la volupté. Plus ardente que moi, quant aux démonstrations extérieures, Tapefort était enchanté de lui causer des crispations aussi fortes ; il me regardait étonné ; je lui disais d’aller son train, et de ne pas ménager sa monture : il la mena raide et la fit pâmer plusieurs fois, sans quitter le champ de bataille : comme il ne comptait pas y revenir, il prit haleine ; dans ce moment de repos Fanchette me dit :

— Ah ! madame, comment avez-vous pu souffrir ?…

— Comme toi, mon enfant, avoue que tu voudrais être tous les jours punie de même.

Tapefort répondit :

— Elle le mérite, pour s’être plainte de mes services.

Et, sans différer, il le lui fit une seconde fois : puis il la remercia de sa complaisance ; et comme il savait qu’elle était plaisante, il lui dit :

— Si on vous demandait, Fanchette, ce que je vous ai fait, que répondriez-vous, en bon français ?

— Que vous m’avez supérieurement foutue, et que je m’en souviendrai… Mais je me reproche d’avoir volé ma maîtresse ; à présent je ne suis pas de trop et je vous aiderai ; l’eau doit lui être venue à la bouche pendant notre action ; buvez ce verre de Rota, et songez qu’il est près de minuit.

Tapefort, restauré, recommença ses attaques ; je me livrais avec un courage toujours renaissant, il était inépuisable ; la plaisanterie avec Fanchette l’avait mis en gaieté ; il voulait que je fisse les mêmes mines qu’elle, au moment décisif : je lui dis que je me croyais assez petit diable sans copier personne.

Fanchette interrompit pour promettre à Tapefort que, s’il me le faisait bien, pendant que je déchargerais, elle ferait ses gentilles grimaces, que tout le monde aimait, pour l’amuser : elle tint parole ; couchée à côté de moi, quand elle me vit prête à partir, elle prit une des mains de Tapefort, la mit sur sa gorge ; et, feignant d’être dans la rage du plaisir, le prieur se prêtant à l’illusion, crut foutre deux femmes à la fois.

Toute la nuit nous fûmes dessus ou dessous ; plus j’étais servie, plus je voulais l’être : le prieur avait raison, il valait tous les colonels de l’armée. Te dire combien de fois je fus heureuse, je ne le puis ; le matin, désirant le savoir, je le lui demandai ; il me répondit qu’il ne réglait ses comptes qu’au bout de l’année.

Pour prolonger son séjour, le prieur retourna dans sa chambre ; il sonna son domestique et lui dit que, s’étant trouvé un peu indisposé, il ne se lèverait qu’à neuf heures.

Cela fait, il revint me donner jusqu’à ce moment. Nous causâmes ; il me dit en riant que, si mes aventures se succédaient avec la rapidité de celles d’Avignon, Montélimar et Valence, je pourrais donner au public un journal intéressant ; et, que si je voulais imprimer, il me recommandait son neveu, de même nom que lui, rue des Déchargeurs, m’assurant que l’arbre de sa presse était au service des dames : c’est lui qui met au jour cette véridique histoire.

L’heure fatale arrivée, mon galant prieur voulut, en homme honnête, prendre congé ; mais, pour avoir trop écrit, l’encre était devenue rare. Il était couché entre Fanchette et moi : pour retrouver son héroïsme, il pria Fanchette de passer à ma gauche : alors me le mettant, un peu en petit maître, s’appuyant sur un bras, de la main droite il leva les cuisses de la coquine, et lui insinuant deux doigts, la manuélisa si bien, que le double spectacle qu’il avait sous les yeux lui rendit ses forces, et que je fus à peu près aussi bien servie qu’avant souper.

Tapefort fut s’habiller ; nous nous ajustâmes ; il envoya savoir s’il faisait jour chez moi, et s’il pouvait me rendre ses devoirs. Je répondis à l’hôtesse, qui s’était chargée de cette grave commission, avec une dignité modeste. Tapefort parut.

— Je vous quitte, belle dame ; j’espère vous retrouver à Lyon : parlez-moi sans détour. Je ne suis pas riche, mais je suis exact ; je m’en rapporte à vous : combien le colonel vous a-t-il offert ?

— Moi… que sais-je ?… est-ce que je prends garde à ses choses-là ? Il m’a donné cette bourse, je ne l’ai pas ouverte.

— Voyons, elle est galante, rose et argent… douze louis… la voilà, madame, faites-moi la grâce d’en accepter quinze, je voudrais pouvoir davantage. Gentille Fanchette, je me souviens que vous avez crié, comme au feu, trois fois ; voilà trois louis pour vous taire. Si toutes deux vous n’oubliez pas dom Tapefort, il en sera flatté.

Il nous quitta, sans attendre nos remercîments.

Arrivée à Lyon, je descendis au Parc, mais cet hôtel était trop bruyant pour mes vues : je pris un appartement orné, sur le quai de Retz, position aussi belle par la vue superbe dont je jouissais que par la proximité du spectacle ; d’ailleurs c’est le quartier des femmes qui aiment à s’annoncer.

Dès que je fus installée, je parus au parquet de la comédie ; on jouait la Belle Arsenne, la dame Darboville venait de très bien chanter l’ariette : Est-il un sort plus glorieux, etc., lorsqu’un négociant, à côté de qui j’étais, me dit :

— Si cette actrice, madame, avait l’élégance de votre taille, votre figure, vos moyens, elle serait enchanteresse.

— Monsieur, sans convenir de ce que vous me dites de flatteur, elle en aurait moins de mérite.

Nous parlâmes de choses vagues. Le rideau tombé, je le saluai et voulais rentrer chez moi ; mes porteurs n’étaient pas arrivés : il pleuvait, j’étais assez embarrassée, quand le même favori de Plutus m’offrit son carrosse ; j’acceptai ; il me reconduisit. Je crus honnête de l’engager à monter ; il me donna la main, et fut chez moi une demi-heure. Je me souviens de son étonnement quand il vit Fanchette et Honoré.

— En vérité, madame, me dit-il, depuis que j’existe, je n’ai point vu maîtresse ni domestiques d’aussi agréable tournure ; puis il ajouta :

— Vous ne connaissez pas Lyon ; si vous voulez me donner la préférence, je serai charmé de vous procurer quelques amusements : si rien ne vous occupe, demain je donne une petite fête à ma maison de campagne ; je viendrai vous prendre ; nous serons en petit comité. Les dimanches et fêtes, pour me distraire du travail, je m’amuse : j’ai des amis qui pensent de même : nous avons quelques femmes, mais peu ; quand elles sont en nombre égal aux hommes, personne n’est content. Ainsi, madame, demain à dix heures, si vous acceptez, je viendrai vous enlever ; nous serons neuf, cinq de mes amis et moi, Cloris, Sophie et vous. Je vous réponds que ces dames sont charmantes, et qu’elles ne peuvent le céder, en amabilité, qu’à vous : à l’égard de mes convives, vous en jugerez, je crois, favorablement.

Ce début à Lyon fut très à mon gré : je me laissai deviner : il vit, par mon acceptation, que je ne ferais pas la petite bouche. Je lui demandai son nom.

— Mondor.

Je l’échangeai contre le mien ; il veut baiser ma main ; je lui présente ma mine friponne ; il m’embrasse en professeur de Cythère, donne un petit coup sur la joue de Fanchette, et me souhaite le bonsoir.

— Madame, me dit alors ma confidente, couchez-vous de bonne heure : je parie que vous aurez de l’ouvrage demain ; ils ne sont que six contre trois ; et puis la nouvelle connaissance sera fêtée. Je n’en serai pas, j’irai me promener avec Honoré, s’il ne vous suit pas, et puis nous le ferons un peu, pendant que vous le ferez beaucoup. Le pauvre Honoré se repose depuis deux jours.

— Et tu vas me le mettre sur les dents pour huit. Je sens qu’il faudra demain établir ma réputation ; tout dépend des premiers succès ; je serai un démon : ce coquin de moine m’a laissé un souvenir brûlant : si je ne voulais être toute de feu pour la partie qui m’attend, je te volerais Honoré tout à l’heure ; mais il ne pourrait suffire à mes besoins. Ce n’est pas moi qui dois redouter d’être vaincue, se sont les Lyonnais et les deux femmes : je prétends qu’elles meurent de jalousie, et qu’elles avouent que, seule, je puis tenir tête à leurs amants.

Mondor fut exact à l’heure ; il me trouva dans le déshabillé le plus galant, qui n’était qu’un habit de combat, où régnait l’élégance. Deux amis étaient avec lui ; le reste des gens priés, et mes futures camarades devaient se rendre au château de Bellevue dans d’autres voitures. Le trio qui m’accompagnait ne fut pas avare de compliments assez bien tournés, de caresses, d’attouchements, de polissonneries : je me prêtai à tout, j’étais charmante. Ils m’assurèrent que les trois amis penseraient comme eux, et qu’ils auraient, pour moi, les mêmes égards ; ils me priaient de les traiter aussi bien qu’eux ; la loi de leur société étant une parfaite égalité, établie sur les goûts et les âges : ils aimaient les femmes à la fureur ; ils avaient tous trente ans.

Nous arrivâmes dans une maison délicieuse ; meubles voluptueux, décoration brillante, jardins soignés, tout était réuni : les acteurs qu’on attendait parurent. Je vis trois hommes d’une tournure plus que passable, et deux jolies femmes, dont un moment je crus devoir craindre la plus grande. Cette Sophie est d’une taille élevée, d’un embonpoint heureux ; belle gorge, l’air ardent, les yeux étincelants ; plus je trouvai cette rivale dangereuse, plus je me promis de la vaincre. Ces agréables impures m’embrassèrent, je leur rendis leur prévenance avec franchise ; nous voilà, en quatre minutes, les meilleures amies : on polissonne ; chacune de nous passe alternativement sur les genoux de ces messieurs ; nous sommes touchées, patinées : nous rendons ce qu’on nous donne, mais rien de décisif avant le dîner ; c’était la règle, elle n’avait pas mon suffrage, car dans les six champions j’avais distingué Mondor et Richeville, j’enrageai de ne me pas livrer à eux.

Des domestiques fidèles nous servirent un dîner de campagne, mais dîner exquis ; Cloris et Sophie furent d’une gaieté qui ne put tenir contre la mienne ; les amis avouèrent qu’ils me devaient beaucoup, pour ma complaisance d’augmenter leurs plaisirs, avec autant de soin, à une première vue.

Après le café je ne voyais rien encore qui annonçât la luxure, lorsque la porte d’un cabinet de glaces s’ouvrit, et qu’une femme de chambre se présenta pour nous déshabiller. Ce joli réduit, plus grand qu’un boudoir ordinaire, est entouré d’un lit à la turque qui laisse, entre lui et le mur, une distance d’un pied ; ce mur est couvert de glaces galamment peintes, en quelques endroits ; cet intervalle est pratiqué afin qu’on puisse tourner autour et former des groupes. Le matelas de ce lit, peu élevé, était de satin puce. Il y avait, au milieu de la pièce, une sorte de toilette, basse aussi, pour ne pas borner le coup d’œil des acteurs : sur cet autel de la sensualité étaient les parfums les plus agréables : les uns brûlaient dans une grande cassolette, les autres en pâtes, en eaux, en pommades étaient dans de très jolis vases de cristal ou de porcelaine. Une porte de glace s’ouvrait à volonté, et on entrait dans une garde-robe, où on trouvait ce qui peut être nécessaire aux ablutions.

À peine fûmes-nous entrées, que nos six amis se montrèrent en uniforme ; il était simple ; des caleçons et des gilets de basin des Indes. La loi ordonnait qu’aucune femme ne commençât avant les autres ; elle voulait encore que celui qui en introduisait une nouvelle eût l’avantage de la prendre en premier ; après cela on était libre de doubler, tripler, avec qui on voulait, pourvu qu’on retînt la place comme au bal. J’appartenais donc, de droit, à Mondor, qui me dit :

— Belle Rosine, je lis dans les yeux de mes amis l’impatience qui me dévore ; ils vous attendent.

— Moi ? J’en serais désolée : retarder les plaisirs est contre mes principes ; je suis à vous.

À l’instant je me couchai sur le satin, et nous donnâmes le meilleur exemple. Tandis qu’il me le mettait, les trois désœuvrés s’écriaient :

— Ami, quelles cuisses !… quelle gorge… ah ! comme elle fout !

Ils disaient d’or, cependant je ne faisais que m’essayer, je voulais me ménager pour aller en augmentant de gloire, et battre la fameuse Sophie, que je voyais aux prises avec Richeville, et qui allait ventre à terre. Cloris était exploitée par le petit abbé de Mieval, parent de Mondor. Nous terminâmes cette scène, tout à peu près aussi rapidement : Mondor célébra mes charmes, et ses amis, le sachant connaisseur, brûlaient d’en acquérir la certitude.

Se reprenait qui voulait, et tant qu’il voulait : après un entr’acte, l’abbé, qui avait retenu la place, s’avança, et me dit, avec apprêt, des choses agréables : il me le mit beaucoup mieux que je ne l’aurais cru : sa figure efféminée n’annonçait pas sa vigueur. Les autres hommes étaient Duchange, Contant et Marin. J’en voulais à Richeville, qui avait l’air le plus nerveux ; il succéda au petit abbé.

Après ces trois coups expédiés en un quart d’heure, mes compagnes me firent compliment sur ce qu’elles avaient vu, que j’avais tiré de ces messieurs le meilleur parti possible en si peu de temps.

— Bagatelle, leur répondis-je ; mes amies, sans les égards que je vous dois, je tiendrais seule tête à ces aimables assaillants : ce n’est pas que je n’aie distingué l’ardeur brillante de Sophie, et la douce langueur de Cloris à qui il est si difficile de résister ; mais je ne suis venue ici que sur l’invitation de Mondor, et sans aucun dessein de nuire aux amusements d’aussi charmantes camarades.

Elles me répondirent qu’elles seraient charmées de voir jusqu’où pouvaient aller mes talents. Duchange m’attaqua, il fut bientôt démonté ; Marin le remplaça ; six minutes le démâtèrent ; Contant suivit ; je lui fis faire banqueroute. Enfin le feu que je puisais dans les tableaux lascifs qui étaient sous mes yeux, leur multiplication dans les glaces, mes mouvements, que je voyais se répéter à l’infini, par leur opposition, me donnèrent une ardeur si forte, que je les appelai tous au combat, et que mes voisines, en riant, leur criaient courage.

Ce fut alors que, ne pouvant contenter mes tapeurs, qui voulaient tous ne me pas quitter ; usant du privilège de faire ce que la fantaisie inspire, je dis à l’amphitryon Mondor :

— Viens, mon cher, mets-le moi, et tu verras si je ne t’amuserai pas, et tes amis, en n’y perdant rien moi-même.

Il ne se fit pas prier ; à peine était-il dedans, que j’engageai Richeville et Marin, le premier à s’appuyer sur le lit à ma gauche, le second à s’asseoir près de moi, à ma droite, pour ne pas ôter le plaisir à la galerie de voir le groupe mouvant ; puis donnant un vigoureux coup de cul à mon fouteur, je le décidai à partir, tandis que je branlais de chaque main mes deux acolytes. Non contente de ces différents plaisirs, j’ordonnai à l’abbé, devenu mon esclave, de se mettre à mes pieds et de les chatouiller, pour porter l’incendie partout : les quatre ouvriers furent satisfaits, jusqu’à Mieval, parce que je lui promis de le prendre en quittant Mondor, et de le récompenser avec générosité. Les deux femmes, animées par mon invention, se le firent mettre par les deux inoccupés, et se distinguèrent, par leurs douces fureurs : tous avouèrent que ma déférence pour les amusements de la petite république méritaient la palme.

L’abbé me somma d’une parole que je voulais tenir ; moins affairé que les autres, il s’était mieux pénétré de leur félicité ; il en était devenu plus acharné au combat ; j’en fus contente, et je finissais de lui donner le baiser de retraite, quand Mondor annonça qu’on jouait le Roi Théodore à Venise, opéra nouveau, que lui et ses amis ne voulaient pas manquer, et qu’ils nous priaient de nous rassembler le dimanche suivant : mais comme nous n’avons qu’un quart de lieue à faire, et qu’il n’est pas cinq heures, j’ouvre un avis :

— Messieurs, il est dû à l’aimable Rosine la récompense de son admission à notre intimité ; il faut, vite, la reprendre, et que chacun de nous la remercie, en lui consacrant ce qui lui reste de forces.

— À merveille, s’écrièrent les amateurs ; allons, gentille Rosine, nos statuts sont exécutés, vous êtes libre de choisir un de nous, et de nous faire succéder, comme il vous plaira.

Je fis signe à Mondor ; et je tâchai d’éteindre avec les autres, l’ardeur qui me dévorait.

J’ignore, chère Folleville, combien de fois je les reçus, encore plus combien de fois je me sacrifiai moi-même ; c’était l’après-dîner la mieux employée jusque là ; malgré ces charges, il me manquait encore quelque chose ; cet opéra dérangeait mes idées.

Ces messieurs, avant de se quitter, payaient galamment les femmes ; ils leur faisaient un petit cadeau, de peu de valeur, dans lequel on trouvait quatre louis : j’eus une bonbonnière qui en renfermait huit : selon l’étiquette, la nouvelle reçue avait double part : ouvrant ma boîte, comme les autres, je vis ce supplément ; je montrai ma répugnance à recevoir plus que mes compagnes, et, pour tout mettre au pair, je donnai deux louis à la femme de chambre qui m’avait servie, et deux aux gens ; on exalta ma générosité.

Nous partîmes ; je priai Mondor de donner une place à Sophie, sa voiture fut complète, en y recevant Richeville. On me ramena chez moi. Sophie, avec qui je voulais me lier, parce que rien n’est si utile à une femme galante que d’avoir une seconde dans le besoin, y prit des rafraîchissements, et fut faire toilette ; elle avait un souper gai qui l’attendait ; nous convînmes de nous revoir : ces messieurs furent au spectacle.

Fanchette, toujours curieuse, me demanda, pour la forme, si tout avait été à mon gré ; car j’avais l’air si effoutée, qu’elle était certaine que j’en avais fait six fois plus qu’elle. Je me jetai sur un lit de repos.

À peine avais-je eu le temps de raconter à la petite les détails de cette jolie maison, qu’on m’annonça une dame qui voulait me parler.

— Qu’elle entre, fut ma réponse.

— Madame, je suis votre servante.

— Madame, je suis la vôtre.

— Puis-je parler d’affaire devant mademoiselle ?

— De toute affaire quelconque, elle a mes secrets.

— Madame, Mgr l’évêque de *** vous a vue à l’Opéra ; il était en loge grillée : c’est une de mes meilleures pratiques, il voudrait passer une heure avec vous ; mais il ne va jamais, par décence, dans une autre maison que la mienne ; je me nomme Thibaut, je demeure rue du Bât-d’argent : je suis connue, non seulement de toute la France, mais de partie de l’Europe.

— Madame, je ne prétends pas me faire valoir, mais je n’ai jamais été chez aucune femme, et je crains…

— Y pensez-vous ? Je vois que vous ne savez pas quelle est ma célébrité. Ce qu’il y a de mieux en femmes galantes, je l’ai toujours ; j’ai, quand je veux, les plus jolies bourgeoises ; et, calomnie à part, assez souvent des dames. Je n’ai chez moi que des hommes choisis ; prélats, lords, magistrats, officiers généraux et riches négociants. Au fait, voulez-vous venir à sept heures en fiacre, et seule ; à moins que vous n’ameniez votre gentille suivante à qui je pourrais donner un chevalier de Malte, que je reçois sous la recommandation du commandeur, son oncle. Si vous n’aviez pas l’air, madame, de la plus grande fraîcheur et de la meilleure santé, je ne hasarderais pas de vous donner à monseigneur ; jamais d’accidents chez moi.

— De ma santé, n’en doutez pas, madame Thibaut ; de ma fraîcheur, ceci est un sarcasme, vous ne pouvez être ma dupe ; j’arrive de chez Mondor, que vous connaissez, sans doute ; mais dans une heure, il n’y paraîtra pas.

— Si je le connais ? C’est moi qui lui ai donné Sophie, et Cloris au petit abbé de Mieval ; elles étaient avec vous ! Croyez, belle dame, que j’ai su voir cet air demi fatigué ; mais vous serez encore trop bonne pour sa grandeur, qui parlera peu à vos sens, et ne vous usera pas comme l’épreuve dont vous sortez. À propos, votre nom, s’il vous plaît, pour vous annoncer.

— Rosine.

— Il est bien choisi ; et vous, petite espiègle, viendrez-vous ?

Fanchette attendait que je répondisse pour elle.

— Oui, madame, j’aime peu à la quitter.

— Tant mieux, notre jeune chevalier va commencer une agréable caravane, vous en serez contente, mademoiselle. Et cette aimable enfant se nomme ?

— Fanchette, répondit-elle.

— Fanchette, soit, je veux être de vos amies ; adieu, aimables personnes… Mais, j’oublie le meilleur : vous ne connaissez pas l’usage de ma maison ; elle est chère, cela coûte, il faut vivre ; la dame qui y vient partage avec moi les honoraires dont elle est gratifiée, cela est juste ; elle a le plaisir de plus. À ce soir.

— Allons, Fanchette, vite, mon coiffeur ; habille-toi aussi ; te voilà dans les grandes aventures. Sais-tu que tu vas faire ce dont les méchants doutent ; tu vas unir le tiers état à la noblesse : soutiens la cause de ton ordre, et, cédant la supériorité à ton gentilhomme, prouve que tu es faite pour combattre avec lui.

Nous étions parées ; j’avais prêté à la future Maltaise de quoi paraître ; elle avait du rouge, des plumes ; elle était jolie à croquer ; Honoré ne la reconnaissait plus : je n’en étais pas jalouse.

Sept heures sonnent ; le fiacre mystérieux arrive, il nous mène chez la digne matrone.

— Eh ! mon Dieu, me dit-elle en me recevant, je suis enchantée de votre exactitude, et j’en suis désolée : Monseigneur ne peut venir qu’à huit heures ; que pourrait-on faire pour vous amuser ? Je cherche… Eh ! parbleu, j’ai ce qu’il vous faut ; je vais envoyer chercher le comte de Belmont, c’est un de nos seigneurs, c’est un aimable garçon, vous en serez contente. Il ne vous fera pas si riche que l’évêque, parce qu’il ne l’est pas, mais je lui ai des obligations, et il peut vous être utile.

— Je ne vous suis pas connue, madame Thibaut, lui répondis-je, je n’ai d’intérêt réel que celui du plaisir.

— Tant pis, ma chère ; c’est la route de l’hôpital… Holà, Saint-Jean ; allez avertir le comte de venir sans délai.

L’émissaire et celui qui le suivait ne se firent pas attendre : la Thibaut me donna pour une nouveauté en tout genre à son ami, et le pria de ne pas rester longtemps, lui faisant part de mon rendez-vous avec l’évêque.

— Allons, dit-elle, au lieu de passer dans le petit appartement, restez ici, amusez-vous, mes enfants ; j’ai quelque chose à faire.

L’aimable comte, qui avait peu d’instants, les employa sans se ménager ; il était si complaisant, que pour ne pas chiffonner mes gazes et mes guirlandes de fleurs, il voulut me le mettre en levrette, moyen excellent pour tromper l’espion.

Je savais que le riche prélat ne valait pas celui-ci, et que je n’avais que trop de forces pour lui ; ce qui me détermina à persuader Belmont que j’étais une délicieuse jouissance, et que, quand nous aurions plus de liberté, nous aurions plus de plaisirs ; nous fûmes contents l’un de l’autre. Il s’esquiva quand on vint avertir que le personnage important était à cent pas.

La Thibaut avait été mettre Fanchette aux prises avec le chevalier de Grandpré.

— Tous deux, me dit-elle, sont d’une ardeur égale ; ce couple est fait l’un pour l’autre : j’ai vu, car je vois tout chez moi, les agents dans une ravissante position ; cette petite Fanchette reviendra me voir.

Monseigneur parut satisfait de mon ensemble ; je composai mon maintien, et jouai la femme qui me rendais à ses ordres par pure déférence : nous passâmes dans un appartement commode : l’évêque se mit en train, mais lentement ; enfin il y fut ; j’ai de beaux cheveux, il les aime ; il me pria d’ôter un chapeau qui les cachait ; il s’était égratigné à mes fleurs artificielles, il me pria de quitter ma robe.

J’aurais volontiers appelé Fanchette, mais elle était trop occupée ; on l’armait chevalière : l’évêque m’aida, et je fus bientôt à mon aise.

À force d’examiner ce que j’ai d’agréable, il désira vivement ; les riches ne veulent pas attendre : je me préparai, il en profita. Pendant une heure que nous fûmes ensemble, il me le mit deux fois, ce qui est honnête.

Je te dois, Folleville, le récit de l’inquiétude du prélat. Il mourait d’envie d’entrer, il foutimassait depuis longtemps à la porte ; une terreur panique le retenait.

— Mademoiselle, êtes-vous bien sûre de vous ?

— Très sûre.

— C’est que je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Ni moi.

— Comment ? Cela est bien différent.

— Point du tout ; vous voyez des femmes qui peuvent vous tromper.

— Ces femmes sont à l’abri d’accident.

— Pas plus que moi, d’ailleurs.

— Ce que j’en dis n’est pas pour vous déplaire, car je brûle de vous avoir ; ce n’est qu’une crainte.

— Justifiée quelquefois : je sais l’aventure d’un de vos confrères, qui prit une galanterie dont madame de Pompadour se moquait si bien par ce mot : Eh ! que ne restait-il dans son diocèse[2].

— Justement.

— Voulez-vous y faire un voyage ? Oh ! non, voyons.

— Allons, voyons, sentons.

Aussitôt il m’enfila ; tu sais le reste ; mais ce que tu ignores, c’est que dans le moment du plaisir, pour lui faire croire qu’il était suprême, je m’écriai :

— Ah ! monseigneur, quelle volupté !

— Taisez-vous donc, me dit-il, je ne pourrais achever.

Il acheva.

Quand il m’eut quittée pour se reposer, il me dit :

— Ne vous avisez jamais de prononcer ce grave monseigneur dans pareille conjoncture ; il y a de quoi me faire débander pour la soirée ; un monsieur serait encore trop ; appelez-moi votre ami, si vous voulez que je le sois.

— Mais l’usage.

— L’usage n’est pas fort ancien ; depuis le commencement des siècles, on fait ce que nous venons de faire : depuis peu nous nous sommes monseigneurisés ; ce serait bien pis si, dans la crise amoureuse, vous m’eussiez donné notre vraie qualité.

— Et quelle, je vous prie ?

— Nous n’étions pas messeigneurs, mais vénérables pères en Dieu ; vous voyez comme une vénérabilité serait placée chez la Thibaut.

L’évêque commençait à s’ennuyer, malgré mes soins pour lui paraître aimable : il consulta sa montre, et me souhaita le bonsoir, espérant me rejoindre sous peu de jours.

— Avouez, me dit la Thibaut en riant, que je n’avais pas mal trouvé l’évêque pour vous délasser des fatigues de Bellevue ? Je n’ai sur ma conscience que le comte ; il vous a mieux bourrée, sur ma parole.

Je l’avouai, et lui remis moitié du produit de l’offrande que j’avais reçue.

Je demandai Fanchette ; j’appris qu’après avoir fait convenir le chevalier de sa victoire et s’être établi le plus grand crédit chez l’abbesse du Bât-d’argent, toujours attentive sur ce qui me regarde, elle était retournée chez moi, pour y mettre tout en ordre. Je la suivis de près, rentrant avec quelques désirs de moins, et quelques louis de plus. La journée n’avait pas été mauvaise ; tout autre tempérament que le mien en aurait eu pour la semaine ; mais je n’étais pas encore à la nuit ; ô destin ! où nous entraînes-tu !

Je trouvai Fanchette d’une gaieté folle : je croyais que cette jubilation venait de son aventure chevaleresque ; mais elle m’apprit que, traversant les Terraux, elle avait rencontré un cousin chéri, grenadier aux gardes, le plus bel homme du régiment, et qui allait au pays, par congé ; il sortait d’un billard, il m’a abordée ; son air leste et militaire m’égaraient ; l’ayant reconnu, je lui ai sauté au cou.

— Quelle fortune, mon cher Bertrand, de te retrouver ici ?

— Qu’appelles-tu Bertrand ? Je ne suis plus ; vois-tu cet uniforme ? Je me nomme Tranche-Montagne.

— Ah ! mon Dieu, que c’est terrible ! mais suis-moi ; tu souperas chez nous ; ma maîtresse, à qui je te présenterai, le permettra.

L’élégance de ma mise, sortant de chez la Thibaut, ne contrastait pas mal avec l’uniforme du grenadier, qui me donnait le bras. Des petits-maîtres se permettaient des éclats de rire ; un coup d’œil du cousin les forçait au sérieux : enfin, madame, trouvez bon que, de ma poche, j’envoie chercher une poularde, et que je la mange avec mon parent.

À peine eut-elle dit, que Tranche-Montagne parut. Au lieu de me faire la peur dont ce nom gigantesque menace, je vis une belle figure, de la politesse et de l’usage du monde : il avait été clerc de notaire, et, préférant le sabre à la plume, il avait déserté l’étude : je voulus qu’il mangeât avec moi. Le luron avait bien vu ce qu’était sa cousine, il vit qui j’étais : les regards, les propos s’animèrent ; la bonne chère excita le tempérament de mons la Grenade, le mien était enjeu ; on dessert. Fanchette, qui voit où tout cela doit mener, me déshabille devant lui ; il s’enflamme, elle sort une minute ; il hasarde un baiser ; je le lui rends : il sait, qu’en amour comme en guerre, il faut brusquer les expéditions ; il m’offre un vit à la grenadière, me porte sur mon lit, et me perce avec une bravoure héroïque. Je ne me souvenais plus des six amis, ni des deux princes de l’église ; tout entière à Bertrand (car son nom de guerre blesse une langue délicate) je lui montrais l’ardeur d’une femme qui n’en a pas tâté depuis un mois ; il n’était pas accoutumé à une aussi bonne jouissance ; il me le mettait à chaque quart d’heure. Fanchette lui disait :

— Courage, cousin, c’est moi qui t’ai procuré cette bonne fortune ; soutiens l’honneur de la famille.

— Laisse faire.

Et il faisait ; enfin, pour avoir trop fait, il commençait à porter l’oreille basse ; j’en voulais encore ; c’était un jour de rage : je l’excitai par une posture variée ; il me demanda grâce ; mais Fanchette lui ayant crié :

— Fi donc, peut-on refuser une jolie femme !

— Refuser… est-ce que je n’ai pas été poli ?

— Encore cette petite fois, pour la contenter.

— Volontiers, si je puis.

Bertrand put, mais mollement ; et il fut, quoi ? boire un coup.

Cependant j’étais si animée, que je ne quittais pas la place ; et, ne sachant que faire pour me calmer, j’avoue aux nations que je me branlai.

— Sacrédié, s’écria Bertrand, j’ai bien vu des femmes, mais pas de ce calibre.

— Qu’appelles-tu calibre ? lui dit Fanchette en colère, tu es un animal.

— Tout ce que tu voudras, pourvu que tu me laisse reprendre haleine. Je plains cette belle dame de n’être pas contente, en province, de ce qui aurait amusé la plus jolie femme de Paris ; mais j’y sais un remède, écoute. Je suis ici avec un camarade qui me vaut, à tous égards ; je lui ai promis de l’aller prendre au billard devant lequel je t’ai rencontrée ; envoie cette manière de jockey lui dire que j’ai besoin de lui, tout de suite : le grivois croira qu’il s’agit d’un coup de lame, il courra comme à la noce.

Honoré se serait bien passé de cette commission ; il la fit si bien, qu’il amena son homme.

— Madame, me dit Bertrand, j’ai l’honneur de vous présenter mon ami Bellepointe, brave garçon dans les combats, au lit et à table. Camarade, tu ignores ce qui te conduit ici ; j’y suis en famille ; cette luronne est ma cousine ; cette belle dame est ma femme depuis une heure ; je l’ai tant épousée qu’elle est veuve ; elle désire convoler ; je te destine à être mon successeur, bien entendu que, quand je ne serai plus mort, je reprendrai du poil de la bête : qu’en dites-vous, madame ?

— Je réponds que Bellepointe me paraît galant homme.

— Madame, me répondit-il, ma réputation est faite : j’ai servi une vieille comtesse, qui voulait, à soixante-dix ans, que je ne lui en trouvasse que vingt, qui appartenaient à sa femme de chambre, il fallait monter madame, pour descendre à la fillette.

— Allons, allons, interrompit Bertrand, est-ce ton histoire qu’on te demande ? Quand je dis histoire, non, et oui ; vas, vas, nous raisonnerons après.

Je fis sentir à Bellepointe qu’il pouvait la pousser : même vigueur que son camarade, même ardeur chez moi.

Pendant que cet acteur s’épuise, Tranche-Montagne, bien abreuvé par la cousine, avait repris des forces, et dit :

— À moi, camarade, madame n’a pas peur des revenants ; voyons si elle m’en veut.

Et il me le met encore ; bref, la nuit se passe ; le jour paraissait, mes fouteurs allaient battre la retraite, quand, par imprudence, je m’avisai de demander qui des deux prendrait congé de moi ; alors faisant un chorus impromptu, ils s’écrièrent :

— Million de citadelles, vous êtes donc enragée !

Fanchette sourit, et les congédia par amitié, elle voulut coucher avec moi ; car j’aurais appelé Honoré, pour gagner mon lever ; il fallut donc se livrer au sommeil ; en l’attendant, Fanchette riait en folle, et se félicitait de sa bravoure, risquant de coucher avec une enragée.




CHAPITRE V

LE DIABLE AU CORPS


Le lendemain de cette belle équipée je me sentis une espèce de torpeur, qui m’engagea au repos et à donner quelques instants au fidèle Honoré, qui avouait n’être plus de force à lutter contre moi.

Peu de jours après, la Thibaut vint m’offrir un Anglais, qui faisait son tour d’Europe et voulait avoir une femme.

— J’ai pensé à vous, me dit-elle, aujourd’hui venez dîner chez moi avec lui.

J’acceptai : j’aime à changer de ville comme d’amants. Je vis sir Foxmouth, qui me parut agréable ; nous nous essayâmes par de vigoureux coups ; les Anglais se battent bien : les Françaises seules leur résistent. Nous devions aller en Italie, nous en prîmes la route par Marseille, où nous arrivâmes, portés sur l’aile des zéphyrs.

Je commençais à sentir le besoin de concilier mes amusements avec mes intérêts ; Foxmouth me donnait gros, mais je ne pouvais me régaler d’une passade qui réunissait le curieux et l’utile. Le galant Muhamed Derriche Kan, ambassadeur de Typoo-Saïb, était alors à Marseille : je savais qu’il était généreux et poli ; je décidai de l’avoir. Heureusement mon baronnet était à Aix, pour y rencontrer des anciens amis. J’eus soin de m’attacher à ses pas et de me montrer partout où il allait.

Tu vois, Folleville, mes yeux l’agacer, et le forcer à me répondre ; il le fit au spectacle. Il s’amusait de Panurge, et écoutait, avec attention, la belle Ponteuil, qui, dans ce moment, vêtue en sibylle, n’en était que plus touchante. Tu ne connais pas cette actrice, elle unit les talents à la beauté, les grâces aux vertus : tu peux la voir dans l’estampe, gravée d’après le superbe tableau de la célèbre dame le Brun : cette artiste, voulant nous donner l’allégorie de l’innocence réfugiée dans les bras de la justice, a choisi M. de Ponteuil pour donner à l’innocence un caractère que nous avons perdu, mon amie, et qu’elle a conservé au théâtre : quand elle lève les yeux au ciel, je suis femme, assez jolie, et je l’admire : je reviens à mon Asiatique.

Je trouvai moyen d’arriver près de Muhamed ; nous eûmes quelques bonnes distractions ensemble ; il ne m’apprit rien de nouveau ; je vois que dans les quatre parties du monde habitable, on fout selon les mêmes lois, parce que la nature est toujours une.

Les trois ministres du héros de l’Inde, alliés des Français, étant partis pour satisfaire leur brûlant désir de rendre leur respect à notre roi, ce père de ses sujets, cet ami des hommes, ce bienfaiteur des nations, je profitai de l’absence de milord pour me divertir, et tu sais comment.

Après avoir parcouru les curiosités de Marseille, vu son port, unique par sa sûreté, regardé les nouveaux bâtiments du parc, examiné le théâtre construit sur les dessins de Bénard, ouvrage critiqué, parce qu’il est bon, et que son ensemble, malgré ses défauts, est supérieur à beaucoup de nos meilleures salles, je jetai mes regards sur la place de la comédie : elle est d’une jolie forme ; les fenêtres des maisons qui la bordent, de la belle rue de Beauvau, et des adjacentes sont, depuis les entresols jusqu’à l’entablement, garnies de femmes élégamment parées, qui attendent les bienfaits du public, et qui invitent, par des appels, le citoyen et l’étranger, à mettre dans leur tronc. Ces impures subalternes n’ont pas toujours le meilleur temps possible ; l’hiver elles se morfondent, l’été se rôtissent ; mais elles ont deux bouches à nourrir : il faut faire venir l’eau à ces moulins.

À Marseille tout paie, ou est payé, excepté quelques sottes, comme j’en connais, qui se prostituent, pour se prostituer, et qui ne recueillent de leur abandon que le mépris de ceux qui les prennent et les quittent ; les femmes galantes savent très bien, sous différents prétextes, sucer leurs amants, mieux que le plus adroit vampire.

J’étais bien appointée, je crus pouvoir m’amuser, et me proposant cette difficulté, elle fut bientôt résolue à mon gré. Si les hommes prennent des comédiennes, moi qui ne suis rien, et n’ai d’autre éclat que celui que j’emprunte de mon amant, je puis prendre des comédiens ; la conséquence dérive du principe. J’en envoyai donc chercher un, de qui la figure me plut : il jouait des rôles sérieux, je trouvai bouffon d’en faire un caprice : après lui, je fis signe à un chanteur, de mince encolure ; n’importe, il avait coûté cher à une luxurieuse, c’était un pas vers la célébrité ; je termine cette invasion comique, comme elle devait l’être, par la dépravation du goût, en prenant, afin de parcourir les extrêmes, un Colin, le plus vilain merle de la création ; tu vois que je me mets à l’amende, et que je te dis tout.

Les rois, les bergers firent crier contre moi de prétendus philosophes, qui ne veulent pas voir que, dans l’état de nature, les hommes sont égaux ; assurément c’est l’état d’une courtisane ; on a beau la décorer de titres quelconques, le bout de l’oreille paraîtra toujours.

J’étais logée à l’hôtel de l’Europe, où je ne voulais pas qu’on avertît Foxmouth de mes incartades ; il m’avait laissé Honoré, qui, au lieu de prospérer, était devenu diaphane entre Fanchette et moi. Zest, mon coiffeur, me peignant un matin, voyant ma gorge nue, et mes yeux animés, ayant hasardé une chanson nouvelle, très poivrée, voyant que j’applaudissais, laissa tomber son peigne, et parcourant mes cheveux, sans trop savoir ce qu’il faisait, se permit des caresses qui excitèrent mon imagination ; il me promit la plus galante coiffure, si je voulais ne pas ménager celle qui était commencée ; que veux-tu ? C’était un homme à ajouter à tant d’autres : Mars fut toujours pour les nombreux bataillons ; Vénus aime à voir compléter ses légions. Je quittai ma toilette, me mis sur mon lit, il me le mit assez passablement ; tu vois que cette conjugaison n’est pas longue. Cette mauvaise farce subsista, jusqu’à ce qu’une avanie pour moi, des coups de bâton pour lui, mirent fin à ce poudreux commerce.

Foxmouth mit à la voile pour Livourne ; je le suivis, et fus dans ma tartane d’une sagesse rare ; mais Rome devait me fournir des dédommagements.

Il serait absurde de vouloir te peindre les monuments somptueux de l’architecture ancienne et moderne de cette ville célèbre, qui fut, jadis, la patrie des Césars, et la métropole d’un peuple roi ; aujourd’hui habitée par des Italiens, qui ne sont pas des Romains. J’ai vu des bronzes, des marbres, des tableaux, des inscriptions, parce que milord voulait que je prisse des notions ; je ne me souviens que de la Vénus de Médicis, qui m’inspira de la jalousie, et de l’Hercule Farnèse, dont j’ai cherché longtemps la copie dans mes fouteries.

Nous étions allés entendre un virtuose chez l’ambassadeur de *** ; j’écoutais, quand j’entendis, derrière mon fauteuil, une voix qui me dit :

— Quoi, madame, vous êtes ici !

Je me tourne, et retrouve mon cher Succarino.

— Que je suis enchantée, lui dis-je, de vous revoir ; je suis, depuis huit jours, aux antiques, pour toute nourriture.

— Nous vous ferons trouver des modernes ; laissez-moi faire.

Je le présentai à milord ; ils se lièrent bientôt.

Mon amant commençait à être affecté de la poitrine ; son amour pour moi avait augmenté des symptômes déjà dangereux ; les médecins lui ordonnèrent, non seulement d’enrayer, mais de dételer, me priant d’user du crédit que j’avais sur lui pour l’y décider. Je jouai le désespoir ; l’Anglais me donna une somme assez considérable pour retourner en France, ou vivre un an, pour mieux choisir son successeur.

Je savais qu’ayant l’abbé, je ne manquerais pas des meilleures connaissances ; je m’attendais bien qu’au milieu des états de l’amour socratique, il faudrait quelquefois me croire à Avignon ; n’importe, le plus fort était fait, et puis les sequins sont d’un or excellent. Je faisais ces graves réflexions quand l’abbé me présenta le cavalière Bandino.

— Je vous donne, madame, le sevalier pour un second moi-même ; vous m’entendez : ze sais que vous êtes entissée de vos principes ultramontains (tu vois que tout est relatif en ce bas monde) et que vous ne me pardonnez peut-être pas encore, la zolie insolence que ze vous ai faite ; Rosine, vous connaissez le proverbe : À Rome comme à Rome ; vous y êtes ; à deux cents lieues de sez soi, il faut se faire des amis. Aucun de nous ne contredira votre goût dominant ; nous sommes tous à deux mains : ze le répète, soyez bonne fille ; et vous gagnerez, par mes conseils, plus de sequins que de paules par les vôtres.

Je répondis à l’abbé qu’il savait que je n’étais pas bégueule, et que, pourvu que la balance penchât de mon côté, je laisserais mettre dans l’autre plateau ce qu’on voudrait.

— Bravo, bravissimo, voilà qui est parler ; à ça, sevalier, supplie madame de t’être favorable, et de prouver que tu n’as pas soui depuis que tu existes : ze ne dis rien de trop, il n’y a, d’honneur, que cette sarmante libertine qui m’ait fait connaître toute l’étendue du plaisir. Ze devrais avoir le droit du seigneur comme ancien suzerain, mais ze te le cède ; ze veux que tu ébranles, le premier, les cordes de ce zoli instrument.

Bandino me tourna son compliment de son mieux ; il était parsemé de bluettes, de périphrases, de comparaisons, volées jusque chez les astres.

Je lui dis que je n’étais qu’une brûlante mortelle, et que, sans différer, il était question de l’en persuader ; il m’entendit ; ayant donné le signal, il m’enconna à merveille, pour un Romain : à chaque coup, l’abbé, qui était juge du tournois, battait des mains et prodiguait les bravos.

Mon chevalier me remercia et ne doubla pas ; j’en aurais été surprise si je n’avais su qu’il gardait sa curiosité, pour le revers de la médaille : l’abbé me pria de faire entrer Honoré, puis il dit à Bandino :

— Ami, voilà un sarmant enfant, qui est des nôtres ; ze l’ai eu après madame ; avoue que tu me dois beaucoup de te procurer un couple unique.

Bandino remercia et sentit le prix de ce présent : puis, revenant à moi, il me pria de me rendre à une autre épreuve ; comme il n’avait pas l’esprit de l’abbé, celui-ci, qui voulait me persuader et encore plus Honoré, lui dit :

— Depuis que tu es à madame, ze sais que tu as acquis des connaissances ; ta maîtresse, sans avoir fait d’études sérieuses, sait la fable et l’histoire ; tu t’étonnes d’un goût aussi ancien que l’univers, et qui est le premier de tous, car c’est celui de l’innocente zeunesse ; ze veux croire que c’est une des erreurs de la nature ; il est beau de se tromper avec elle. Apprends que Jupiter foutait Ganymède ; Hercule enfilait Hylas ; César, Nicomède ; Alexandre, Ephestion ; Socrate, le saze des sazes, brûlait pour Alcibiade et Phédon ; Virgile nous peint Coridon embrasé pour Alexis ; et, sez vous autres, Français, n’avons-nous pas vu Thibouville et ce Villars, plus fameux par le nombre de culs qu’il s’est soumis, que son père par les batailles qu’il gagna ; cette fameuse société, détruite de nos jours, n’avait-elle pas illustré nos dogmes ? Madame, z’ai à vous pénétrer de cette vérité :


Tout semin peut conduire au temple des plaisirs.


— Oui, interrompis-je, mais Jupiter foutait Sémélé, Léda, Alcmène, Danaé, et tant d’autres ; Apollon, Lucothoée ; Hercule, Omphale ; Bacchus, Ariane ; César, Julie ; Socrate aima les femmes, jusqu’à la sienne ; et le père Girard n’exploitait-il pas sa gentille Cadière ?

— Passons, passons, reprit l’abbé ; que dites-vous de notre mot, pour la sûreté des femmes :


Cazzo in culo non fa figlioli.


Mais pourquoi n’avoir pas averti Fansette ?… Fansette… elle parut ; viens voir, petite, comme ta maîtresse, que tu as vue commencer à Avignon, profitera en Italie, vrai sésour de la volupté. Il faut faire ce qu’elle veut, si nous voulons l’amener à ce que nous voulons : Sevalier, laisse-moi maître des arranzements ; nous serons tous occupés. Allons, Rosine, mets-toi sur moi, ze vais m’appuyer sur ce sopha.

Je m’avance, il me fait souvenir des plaisirs qu’il me donna autrefois, et me plonge son dard avec force, je me remue sur lui, et je ne pense qu’à nous, lorsque Bandino me dit :

— De grâce, madame, moins de mouvements de côté, ou je ne pourrai pas.

Il me saisit les hanches, me fixe un instant, et m’enfile par derrière ; alors poussant, et l’abbé repoussant, je me trouvai très agitée, car les vits de ces acteurs, occupant mes deux espaces, il s’ensuivait une pression assez agréable, pour me faire promptement finir.

Je trouvai le chevalier aussi adroit que l’abbé ; soit que j’eusse l’imagination exaltée, soit qu’en tout la première leçon soit la seule importante.

— Eh bien, dit l’abbé, vous voyez, Rosine, que z’ai pris toute la peine, pour vous donner du plaisir. Bandino ne quitte pas, moi ze vais sanzer. Madame, cette fois vous serez seule, placez-vous comme pour la levrette ; ne comprimez pas la gorze, pour que le sevalier la prenne dans ses mains, et moi ze vais lui donner couraze ; nous sommes accoutumés à ce zeu.

Aussitôt il encule son ami. Avant d’entreprendre cette seconde course, il dit à Honoré :

— Petit, tu devrais donner une leçon à Fansette, car il est bien décidé qu’elle doit copier sa maîtresse ; elle t’aime plus que nous, elle préférera de te donner ses prémices ; de plus nous serons un peu fatigués quand nous viendrons à elle.

Honoré répondit :

— Volontiers ; puisque madame et moi y avons passé, elle ne doit pas rester seule, sans en tâter, elle se moquerait de nous ; allons, ma Fanchette, veux-tu ?

— Fi donc, petit coquin, tu veux être mon bourreau.

— Bon, en suis-je mort ? C’est-à-dire, que tu ne veux pas de moi, car tu ne peux l’échapper, tu ne seras pas la plus forte ; nous sommes trois contre toi.

Et il la troussait, et il la mettait en place.

— Attends, attends que madame commence, pour faire comme elle.

Bandino part, l’abbé entre, et me voilà encore italianisée : Fanchette tient parole, et le petit Honoré, aussi ardent à cette manière qu’à toute autre, marmottant :

— Ah ! le joli dos ! les charmantes fesses ! apprit à son amie à se servir de tout.

Ces messieurs avaient célébré deux fois, moi deux et demi ; Fanchette et Honoré une ; pendant que nous nous reposions, nous les fîmes doubler, mais dans le bon costume ; c’est alors que Fanchette déploya ses talents, et que Bandino avoua que peu d’Italiennes avaient autant d’aptitude aux plaisirs.

Quelques verres de Monte Fiascone et des biscuits à la vanille, augmentèrent notre vigueur. L’abbé, qui nous jugea prêts à rentrer en lice, nous dit :

— Sacun son tour ; sevalier, assayez-vous, un peu pensé ; mettez-le, selon notre usage, à Rosine, qui s’assoira sur vous, et moi, par devant, je tâserai de la foutre à la Française, car ze n’en ai pas encore, ainsi, tâté d’auzourd’hui.

La chose eut lieu ; ces deux manières ont leur mérite.

Toute pièce qui a plus d’un acte, en a, au moins, trois. L’abbé cherchait à tirer parti de moi, qui étais passée maîtresse. Il nous proposa de faire une vis sans fin.

— Qu’est-ce que c’est, lui demandai-je, moderne Archimède ? Ça est-il difficile ? je suis lasse.

— Quoi ! lasse de nous ? Cela n’est pas poli, car de la sose, je n’en crois rien : non, c’est aisé, quand on veut s’entendre, écoutez. Sevalier, appuyez-vous, et le mettez en conin à Rosine ; Honoré, pour qu’il l’ait de toutes façons, lui posera en cul, moi ze bourerai le petit, et Fansette, de qui nous reconnaîtrons la complaisance, portera les secours de ses mains caressantes à nous trois, alternativement ; nous nous arrangeâmes ; cette enfilade fut drôle. Honoré était rayonnant de gloire :

— Ah ! ma chère maîtresse, me disait-il, quelle différence du jour où j’étais accablé sur vous ; je souffrais, pour vous plaire ; vous n’étiez pas bien : à présent je jouis d’un plaisir dont je n’avais pas d’idée ; ne craignez point que je vous fatigue ; je suis léger, n’est-ce pas ?

Le cher enfant me foutait en maître ; je ne sentais plus le chevalier ; j’étais toute à mon charmant jockey, devenu en une leçon si habile, et lui, tout à moi ; ne pensant point à l’abbé qui l’instrumentait, Fanchette mérita des louanges, qui lui valurent d’être aussi travaillée par les deux amis à la fois ; ce qu’elle n’avait point encore essayé.

Bandino était riche, il me donna un beau diamant ; Fanchette et Honoré furent payés avec noblesse ; nous allâmes respirer à une vigne charmante, et le soir je revins souper chez moi où l’abbé devait amener un cardinal, non pas in fiochi, mais dans le plus grand incognito. Son Éminence, depuis six lustres, avait passé l’âge des amours ; il n’était plus bon que pour le conseil ; il aurait dû se donner celui de garder son or, au lieu de le distribuer à des courtisanes, qui s’en moquaient ; j’ai tort, il s’amusait, et se moquait, sans doute, de ce que des drôlesses peuvent dire. Le cardinal Vechiopalazzo me trouva jolie, et comme il n’avait plus que des doigts, il fallut copier, pour le distraire, les postures de l’Arétin et de Clinchetel. Couchée sur mon lit, couvert de satin noir, le conclaviste me prenait pour un forte-piano, et promenait ses mains sur mon joli clavier, sans trouver la note sensible, encore moins produire un accord parfait. Cependant il avait déterminé de me le mettre, parce qu’ayant été, jadis, à Paris, il savait que les Françaises ne trouvent pas plaisant d’être ratées. Ses sens obéissaient mal à ses volontés, non seulement je les suivais, mais je les prévenais ; il était enchanté de ma complaisance ; et, croyant la doubler, il me donna une bourse d’or : je la refusai, et lui dis :

— Je ne prends rien d’avance, et même après les plaisirs que j’ai donnés, je ne reçois que pour ne pas désobliger ; Votre Éminence est trop généreuse ; elle met trop de prix à mes soins ; reprenez cette bourse, je ne la veux qu’après victoire.

— Ah ! s’écria-t-il, voilà bien la délicatesse française ! nos Italiennes avides n’en veulent qu’aux métaux ; l’homme n’est rien, s’il n’est un satyre ; que je vous aurais aimée, si j’étais plus jeune !

— Il n’est pas question de cela ; il y va de ma gloire ; je veux, absolument, que vous soyez content de moi ; reposez-vous ; vos forces s’épuisent par trop de désirs et des caresses inutiles ; c’est à moi d’en faire.

À l’instant je le fais étendre sur mon lit ; je le baise, je le chatouille légèrement ; je lui tiens les propos les plus lascifs ; je lui raconte des scènes brûlantes ; je me couche sur lui, mes tétons sur sa bouche ; je le branle ; et j’ai l’honneur indicible de le faire bander : sans trop le louer, de peur d’accident, je me coule sous lui et l’attire sur moi : je conduis son vit, le place, et je commence à lui donner des secousses enchanteresses. Le cher homme était dans les deux ; il me disait les plus jolies choses, s’il ne les faisait pas ; il limait depuis un quart d’heure, et était encore assez ferme, il me fit plaisir ; dans un des instants où je m’ouvrais, je lui dis, voyant qu’il ne finissait rien :

— Voulez-vous décharger ?

— Sans doute, ma divine.

— Eh bien, abandonnez-vous sur moi, je ferai le reste : je lui applique sur les fesses quelques petits coups ; je m’agite, le bon prince finît, se pâme, reste absorbé dans un recueillement délicieux, me donne mille louanges et quelques baisers, et se lève.

— Eh bien, me croyez-vous adroite ?

— Et charmante ; vous m’avez rendu mon existence précieuse : ah ! ça, la bourse était à vous, reprenez-la de grâce, j’y ajoute des dragées : c’est la récompense due à un enfant, qui s’est jeté dans les bras du temps. (Elles étaient dans une superbe bonbonnière de cristal de roche, montée en or.)

— Vous me comblez.

— Non, c’est moi qui suis votre obligé.

Il me pria de faire entrer l’abbé, qu’il embrassa, lui faisant les plus agréables félicitations sur son bonheur de m’avoir.

Vecchio Palazzo parti, l’abbé me dit :

— Dans un instant ze reviens avec un ami qui saura faire passer l’amertume de la pilule que vous venez d’avaler.

— Pillule soit, mon cher, mais je soutiens que celui qui m’en donnerait souvent de pareilles, serait plus purgé que moi.

Je fis donner quelque ordre à mon appartement ; à peine était-il convenable, que Succarino me présenta un jeune seigneur allemand. Il était prévenu qu’on ne se gênait pas chez moi, aussi quitta-t-il son habit, aussitôt que son épée, et me dit :

— Charmante Française, le cardinal vous a fait attendre, et vous me le rendez, cela n’est pas juste ; voyez.

Il était réellement dans un état à ne pouvoir attendre.

— Cet abbé, répondis-je, est un méchant qui m’amène toujours des persécuteurs ; venez, monsieur le baron, vous me croyez bonne fouteuse ; je vous avertis que je ne vaux plus rien ; demandez-le à ce fripon de Succarino.

— Ah ! je le saurai par moi-même… mais quelle femme !… qu’elle est belle sans parure !… Ah ! dieux ! je jouis de la plus aimable mortelle.

Je ne disais mot, mais je le faisais dire vrai ; je me signalai ; je fus contente de moi, et je lui prouvai qu’une Française porte dans tous les climats une ardeur inextinguible. Le baron fut aussi satisfait que le cardinal, mais à meilleur titre ; nous nous séparâmes. C’est ma dernière aventure à Rome ; je sentis un accès de cette langueur qu’on nomme maladie du pays ; ayant besoin de santé, je jugeai à propos de revoir l’empire des Lys.

Le baron me dit, la veille de mon départ, qu’un prince souverain d’Allemagne partait pour Paris ; qu’il lui avait parlé de moi, qu’il avait grande envie de me connaître, à condition que nous ferions route ensemble, sans quoi il se priverait du plaisir de me voir, pour ne pas acheter des regrets. Ma réponse fut bientôt faite ; je consentis à tout. Son Altesse vint me faire ses offres ; elle voulait, après ma promesse, prendre des acomptes sur ma future complaisance ; je lui dis qu’en route je serais à elle ; que je voulais me reposer un peu, et qu’elle n’y perdrait rien. Je pris congé de mes amis ; j’écrivis au cardinal une lettre assez agréable ; il m’envoya, pour réponse, une caisse pleine des plus belles fleurs d’Italie ; nous voilà partis.

Ce que nous vîmes dans notre course ne t’intéresserait pas ; des descriptions géographiques ne vaudraient rien après celles de mes voyages sédentaires ; nous passâmes par Turin ; je traversai les Alpes, j’en vis les imposantes beautés ; nous entrâmes en France par le Pont de Beauvoisin ; nous fîmes un séjour à Lyon. Tu devines que j’envoyai chercher Mondor, pour lui prouver ma reconnaissance, et lui montrer que j’étais en bonnes mains ; il fut aussi flatté de me voir que ses amis, qui vinrent me saluer ; ces devoirs d’honnêteté remplis, nous courûmes, sans nous arrêter, jusqu’à Paris. J’y descendis à l’hôtel de Valois ; mais, fidèle à mes principes, je voulus être moins inspectée ; je louai un appartement rue de Richelieu, près du prince qui m’avait très bien traitée, et qui était homme si échauffé de la route, qu’il aurait voulu, à chaque station, être rafraîchi.

Mon compagnon de voyage et de lit reçut des ordres du monarque qu’il servait, car tout est cascade dans ce monde ; il fallut aller à sa cour : il me quitta, me laissant des preuves de son amitié, et pria le commandeur de Tunderswantz d’avoir pour moi les égards que je méritais ; ces égards consistaient à en manquer souvent ; aussi le commandeur me laissa peu à désirer, quant au physique ; c’était le plus nerveux gentilhomme de la Forêt noire ; il aurait cependant perdu cette vigueur qu’il tenait de ses ancêtres, s’il avait vécu plus longtemps avec moi, qu’il appelait lime douce, parce que, chaque jour, il sentait son priape baisser d’une ligne.

Parfaitement ma maîtresse, tu me vois livrée à mon goût favori, ne voulant pas encore me donner un maître, car les entreteneurs sont quelquefois plus exigeants que les maris ; ayant une cassette assez bien garnie, je résolus d’élever le bonnet de la liberté, et de jouir de mon indépendance. J’allais tous les jours au spectacle : je vis l’Opéra, si supérieur à celui des provinces ; les Français, qui commencent à respecter le public, et méritent de lui plaire, par leurs talents : les Italiens, chez qui on trouve la gaieté et la naïveté peintes avec les couleurs qui leur sont propres ; les Variétés amusantes, théâtre autrefois gaillard, aujourd’hui très moral ; les comédiens de S. A. S. Mr. le Cte. de Beaujolais, qui chantent sans chanter, et parlent sans proférer des sons. Rien de si plaisant à qui les entend pour la première fois : ils n’ont pas le privilège d’articuler ; on chante et on parle pour eux dans les coulisses. J’allais aussi à l’Ambigu-comique, où l’art de la pantomime est porté assez loin ; et chez les grands danseurs qui, souvent, valent la peine d’être vus ; je fus jusque chez les associés, car j’aime à tout voir ; le théâtre de Monsieur n’était pas encore ouvert ; j’ai su que ses débuts n’avaient pas été heureux ; j’espère que mon ami Paillardelle animera ce spectacle ; c’est un très bon comique, quand il veut ne pas charger ses rôles, et qui a un double talent ; il joue les baillis à me faire un vrai plaisir.

Ces spectacles m’amusaient ; mais mon favori, celui de choix, était ce tableau mouvant à l’infini, et d’une lubricité rare, qu’offrent, le soir, les vastes galeries du Palais-Royal.

Là, deux cents fillettes à tout prix, étalent publiquement leurs charmes, ou plutôt présentent leurs faméliques appas à qui les désire, et même à ceux qui ne s’en soucient point : une douce violence assure leur souper, quelques-unes font assez bien ; j’en ai vu disparaître quatre à cinq fois, pour expédier autant de pratiques, qui s’appellent encore, comme sous le dernier règne, des Michés. Sous ces galeries, décorées de ce que peut enfanter l’imagination la plus fertile, on entend les noms les plus agréables ; ces jolies mendiantes, ainsi que les baptisait Jean-Jacques, s’appellent Aspasie, Flore, Fatime, Aglaé, Simpronie, Zéphirine, Agathe ; il y a même des Rosines ; quelle hardiesse ! toutes respirent la volupté, ou ce qui lui ressemble : leur luxure animait la mienne ; je brûlais de réaliser ce que peignaient leurs propos licencieux, et j’allais chez moi, où tout ce qui me tombait sous la main était mis en œuvre.

J’avais une réserve assez bien fournie ; huit ou dix bons ouvriers, que le hasard m’avait donnés, ou qui s’étaient recommandés l’un l’autre, étaient souvent au frais chez moi, selon mon ancien usage, et attendaient que madame changeât de relais. Les jours heureux, je les coulais tous à fond ; d’autres, faute de temps, ou d’être venus à temps, quelques-uns s’en retournaient, sans avoir étrenné. Fanchette me les logeait chez elle, ou dans une garde-robe ; cave, grenier, office, tout était employé. Le diable paria, sans doute, avec ses camarades, de me jouer un tour, et ce fut moi qui me moquai de lui. Pour entendre la pièce, il faut avoir les noms des acteurs. Paillard, l’Agneau, Flamberge, Brelandier, Cornichon, Narembon et Tanrapier ; je ne compte pas un garçon marchand, un robuste compagnon, et quelques autres brochant sur le tout. Ces messieurs ne devaient pas se rencontrer ; le destin voulut que je prisse en gros ce que je voulais prendre en détail. Narembon sortait, après avoir figuré ; Brelandier attendait pour prendre la place, de peur qu’elle ne refroidît : il croit entendre un bruit étranger, et, connaissant la maison, il veut se réfugier dans l’office, où il se trouve nez à nez avec Flamberge, qui y était caché ; ils ne peuvent, comme les anciens augures, se regarder sans rire.

— Eh ! que venez-vous faire ici ?

— Et vous ?

— Je viens pour ce qui amenait Temponet chez Fanchon.

— Moi de même.

Ils parlent haut, celui qui descend les écoute, ils remontent, voilà un groupe de trois ; mais à l’instant Paillard entre ; et de quatre ; je ne m’étonne jamais, j’offre un terme moyen ; un milieu ; c’est le mien. Pendant qu’on raisonne de l’aventure, l’Agneau, Tanrapier et Cornichon viennent, attirés sans doute par l’odorat, et, regardant l’assemblée qu’ils augmentent, tous partent d’un éclat de rire à briser mes vitres ; je me mets de la partie, et, ferme comme un rocher, je leur dis ;

— Croyez-vous, messieurs, n’étant que sept, que je puisse vous redouter ? Pas plus ce jour que les autres ; car vous acquérez, par cet incident assez comique, la certitude que je vous renvoyais tous chez vous plus ou moins satisfaits, en raison de vos forces, et non des miennes, que vous n’avez jamais connues. Il s’agit de vous prouver que vous êtes tous mes amis, et que, de même que je vous avais, sans jalousie, vous jouissiez sans la craindre ; et que vous soyez convaincus que Rosine ne vous a point trompés, en vous disant qu’elle vous aimait, chacun pour sa quote-part.

Le hasard a trop présidé à cette aventure pour ne pas lui donner le droit de décider les rangs : tirons à la plus belle lettre, je vais prendre ce sottisier qui est sur ma toilette ; l’aspirant à mes faveurs se mettra à mes genoux, et piquera où bon lui semblera ; on me le mettra suivant l’ordre alphabétique. Voyons ; Paillard s’avance et tombe sur ce vers :


Aimable con, source de voluptés.


L’Agneau pique sur cette chanson :


Branle le vit, Thérèse, à monsieur l’intendant.


Flamberge sur l’Ode à Priape :


Foutre des neuf garces du Pinde.


Brelandier s’arrête sur


Foutre et boire sont mes charmes.


— Un moment, messieurs, ceci est une bonne chose, qui mérite attention ; voilà deux F. Comment s’accorder sur la primatie ? Je ne vois de manière prompte, que de deviner un nombre ; je jure, par Vénus, d’être sincère ; demandez-moi, tous deux, combien de fois je l’ai fait hier, je m’en souviens.

Brelandier prononce dix fois.

— Et vous, Flamberge ?

— Madame, je les porte à quinze.

— Vous avez gagné, vous prendrez votre tour, je l’ai fait quatorze.

Cornichon amène :


Puissant médiateur entre l’homme et la femme.


Narembon tire :


Qu’on me baise, plus chaud que braise.


Tanrapier :


Six coups sans déconner, sont une bagatelle.


— Il me paraît, messieurs, que tout est en règle, suivons le tableau. Messaline, plus célébrée que moi, et qui ne valait pas mieux, offrit quatorze couronnes à Priape, après sa victoire sur autant de jeunes gens vigoureux qu’elle avait excédés ; vous n’êtes encore que sept, jugez si je compte que vous me déclariez, comme elle, invaincue.

Je finis mon discours oratoire par une pose qui semblait dire :

— Messieurs, mettez-le-moi donc.

Paillard me coucha sur des piles de carreaux que Fanchette avait arrangés, et soutint la brillante réputation dont il jouissait ; il me foutait si bien que, si ses co-acteurs m’avaient tous forcée à répandre, comme lui, des torrents d’élixir amoureux, je n’aurais pu tenir parole. Chaque combattant se présenta, et les charges furent si répétées, que je ne me souviens ni de ceux qui doublèrent et triplèrent, ni de toutes les folies que nous fîmes. Suffit que trois heures furent employées à battre chaud, et que mes ennemis, ne pouvant gagner le champ de bataille, pensaient à une retraite prudente, lorsque le chevalier de Boneuil, qui demeurait dans ma maison, et qui, parfois me l’ôtait, rentra ; il entendit rire et quelques mots ; il se douta qu’il y avait chez moi un combat galant ; il frappa : Fanchette ouvrit, et l’arrêta ; je demandai qui c’était ; l’ayant su, je criai :

— Qu’il entre donc. Chevalier j’ai le plus grand besoin de vous, pour faire un nombre carré. Ces libertins m’ont attaqué sept ; pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt ?

— J’en suis très aise, répondit Boneuil, je serais expédié, au lieu que je suis frais ; en voulez-vous ?

— Oui, sans doute.

Et voilà que j’augmente ma dette ; une couronne de plus, pour les quatre coups du chevalier. Cependant, jadis étroite, depuis curieuse, affamée, enragée, il m’était bien permis d’exiger un petit supplément.

— Paillard, mon petit Paillard, tu fous si bien ; encore un coup, c’est une bagatelle.

— Un, cela ne se refuse pas ; viens, Rosine, tu le veux.

Et aussitôt il me reprend et me comble de délices. Il croyait avoir agi noblement, lorsque je le priai, avec ardeur, de recommencer.

— Encore un, cela ne se refuse pas.

— Très fort, quand on n’en peut plus : après ce que tu as reçu, ma chère Rosine, toujours exiger, c’est avoir le diable au corps.

— C’est le mot, répétèrent ces messieurs, et même plus d’un diable ; si elle n’en avait qu’un, elle en ferait une bouchée, c’est le diable nommé Légion, qui s’est logé dans sa jolie caverne.

— Adieu donc, puisque vous n’êtes plus bons à rien.

Le tout fut expédié si lestement, que je pus me faire habiller et aller en loge.

Nous devions donner la maîtrise de l’ordre de l’adoption à une compagnonne ; le vénérable m’avait nommée inspectrice, et j’étais occupée des devoirs de ma charge, lorsque je distinguai notre frère Thuilleur, qui me parut mériter un caprice : je trouvai moyen, après le discours, lui donnant l’attouchement, de lui dire de venir chez moi ; il s’y rendit. Ce frère me traita en sœur et me donna tout ce qu’il avait, il obéissait à nos lois ; on connaît la fin de ce couplet, adressé à l’amour :


Au sortir de la loge,
Tout bon frère est à toi.


Mais ce n’était pas assez pour mon lendemain. La loge de maîtresse fermée, on ouvrit celle de Nymphe de la rose ; grade charmant et ingénieux, inventé par le marquis de la Salle. J’avais des vues sur notre Hyérophante, mais il avait la sœur Discrétion, la plus indiscrète mortelle en amour, et presque aussi exigeante que moi. Je lorgnai le frère Sentiment, à qui je dis, lorsqu’il me donna le baiser d’union, qu’il ne tenait qu’à lui d’avoir ma rose ; il me promit de me couronner de myrte : il vint au moment que je lui avais indiqué. Ô que la maçonnerie est consolante !

La petite vie que je menais me fit assez connaître pour me décider à quitter Paris. J’entendis au spectacle des jeunes gens qui se disaient :

— Elle a le diable au corps ; on assure qu’elle romprait un vit d’acier. Duc, veux-tu en essayer ?

— Non, pardieu, marquis ; elle est jolie, mais elle m’avalerait comme une fraise.

— Et toi, chevalier, t’en régaleras-tu ?

— Je n’oserais, elle doit avoir besoin des poudres de Goderneaux ; elle a, dit-on, eu Paris et ses faubourgs.

J’étais sur un brasier ; je sortis après la première pièce : mes critiques m’attendaient dans le corridor, et, descendant derrière moi, me chargèrent d’épigrammes et de calembours.

Je dis à Fanchette, en rentrant, qu’il fallait faire nos coffres et changer de théâtre : elle me répondit qu’il fallait attendre ; qu’un monsieur, parlant mal le français, mais ayant une superbe voiture ; d’une mine commune, mais ayant de beaux laquais ; d’une encolure épaisse, mais ayant des chevaux lestes, était venu me voir et reviendrait le lendemain à ma toilette, et qu’elle croyait que cet étranger avait des vues dont on pourrait tirer parti.

Résolue à ne plus sortir, un jour ou deux était peu de chose ; j’attendis mon homme avec une recherche étudiée. À dix heures, un carrosse s’arrête à ma porte ; le maître se fait annoncer : Honoré répète monsieur Van Bloomdael : je me lève, et, d’un air flatteur, je l’invite à s’asseoir.

— Madame, lord Foxmouth, avec qui j’ai des relations, m’a mandé que vous étiez à Paris ; je ne vous ai trouvée qu’hier, dont je suis très fâché ; je dois, sous peu de jours, retourner en Hollande, ma patrie ; si vous voulez quitter Paris et venir vous y amuser, je demande la préférence : je vous offre ce que la richesse, unie au désir de vous plaire, peut combiner.

— Monsieur, ce que vous me proposez m’empêche de vous répondre ; si j’acceptais, vous pourriez me soupçonner de vues basses et sordides ; si vous ne m’aviez offert que vos services et des plaisirs, j’aurais consenti sans délai.

— Oubliez donc, madame, que j’ai mal tourné ma phrase ; cependant j’ai vu, dans toute l’Europe, les jolies femmes suivre, de préférence, les hommes opulents.

Nous fûmes bientôt d’accord ; il m’engagea à vendre ma voiture, il en avait deux, avec promesse, si je le quittais, de la remplacer.

Je pars, je cours cette fois vers le Nord ; nous nous arrêtons, mon bourgmestre et moi, à Bruxelles, pour me faire voir cette ville importante ; ne pouvant examiner les curiosités qu’elle renferme, je m’en tins aux extérieures. Je vis un site heureux, de belles rues, des maisons bien décorées, de beaux hôtels, des places dans le genre espagnol, telle est celle où l’Hôtel de Ville est bâti, qui, lui-même, est d’une architecture demi gothique ; cette place est formée par des maisons enrichies de sculptures, dorures, bas-reliefs, etc. La place Saint-Michel est un carré long, d’une noble simplicité ; on voit, au milieu de la place Royale, un peu petite pour un morceau de cette importance, la statue pédestre du prince Charles de Lorraine, cet ami du peuple et des arts ; homme de lettres et guerrier, qui gouverna vingt-cinq ans les Pays-Bas : cette statue est forte pour l’espace et son élévation ; son piédestal est beaucoup trop maigre.

À trente toises on trouve le parc, jadis peuplé de daims, que renfermaient ses murs : son local avait des inégalités difformes ; la cour brûlée des enfoncements ; par un travail immense, on a nivelé et aplani le terrain ; le parc est aujourd’hui une promenade magnifique, enrichie de statues, et bordée de très belles maisons. Le conseil de Brabant, qui forme un de ses points de vue, est d’une architecture sage, et plusieurs morceaux voisins méritent la curiosité.

Les voyageurs connaissent la richesse des églises flamandes ; celles de la capitale ont des beautés : je n’ai point approché de la cour ; je sais me rendre justice, et ne pas porter mes regards sur des objets respectables.

Passons à la Haye, car tu n’aimes que mes fredaines ; il faut pourtant te dire que cette ville est charmante, par sa propreté, son étendue, ses promenades intérieures, et celles du dehors ; que j’y trouvai la cour du stathouder, la résidence des ambassadeurs, l’assemblée des états-généraux, un spectacle français ; car si César a remarqué qu’il n’y a point d’armée où on ne trouve de soldats gaulois, il n’y a pas une puissance d’Europe qui n’ait des histrions français. La Haye est un séjour délicieux l’été ; les maisons de campagne qui bordent les canaux qui y conduisent sont enchanteresses ; on y voit les plus belles fleurs : celle de mon amant, nommée Tulipenburg, avait un parterre digne des jardins de la fée Aline.

Je jouissais des délices de la vie ; j’avais un homme honnête, quelques hommes galants en cachette, des ducats, de la vaisselle, des diamants ; je me croyais au port, lorsque la faux tranchante de la Camarde vint couper le fil qui retenait mon cher Bloomdael à la vie ; il ne m’oublia pas avant de la quitter ; ses largesses furent au delà de mon espérance, et je le pleurai sincèrement : nous autres coquines, nous ne connaissons ce que valent nos bienfaiteurs qu’après les avoir perdus. Mais, je sens brunir mes crayons ; reprenons le carmin ; adieu, Folleville, adieu ; je retourne à Paris me jeter dans les grandes aventures ; si tu lis celles-ci avec plaisir, je t’en donnerai la suite ; car je crois avoir encore longtemps le diable au corps.




CHAPITRE VI

LA FOUTROMANÈSE


Tu es exigeante à l’excès, Folleville, tu es une seconde moi ; il te faut de tout encore. Je ne t’avais promis que cinq chapitres, et tu me persécutes pour un sixième, parce que ce nombre te plaît ; belle raison pour forcer un auteur à reprendre la plume ! tu prétends que je n’ai pas donné assez de force à mes crayons, que mes tableaux n’ont pas le faire que tu leur désires, que mes portraits manquent d’énergie, et, qu’enfin, je n’ai pas offert des leçons aussi complètes que tu les attendais ; j’ai cru que, m’appuyant sur des exemples, pris dans ma galante conduite, tu devais être satisfaite : tu veux que je guide par les sens, et surtout par le tact, mes élèves à la suprématie du savoir ; tu seras obéie ; je vais te révéler ce que j’ai vu, fait, ordonné à ma rentrée dans cette ville, où les extrêmes se rapprochent, où la vertu et les vices sont déifiés, où l’on trouve autant de femmes respectables que je me pique peu de l’être.

Dès qu’on a disparu quelque temps de Paris, on est oublié ; un nouveau nom, une maison dans un quartier opposé à celui qu’on habitait, une voiture qui n’a point encore paru, une physionomie qui ne ressemble plus à celle de l’année précédente, étant variée par la mode du jour, tous ces riens, très essentiels, assurent des conquêtes ou des plaisirs.

Voulant jouer la femme demi importante, je pris un hôtel au faubourg Saint-Germain ; n’osant pas ordonner une livrée à galons surchargés d’écusson écartelés, j’en fis une lilas, galonnée d’argent : elle annonçait l’élégance d’une femme de qualité, qui ne veut point s’afficher. J’achetai une charmante voiture anglaise, à ressorts élastiques, je fis peindre mon chiffre sur ses portières, modestement couronné de fleurs et soutenu par deux amours. Mon cocher, qui n’avait que six pieds, portait une moustache qui aurait fait honneur à un Traban des gardes suisses ; deux laquais assortis, mais d’une figure moins prononcée, se tenaient cramponnés à mon char, qui volait avec la rapidité de celui d’Apollon, et m’offraient le bras quand je mettais pied à terre, avec une intelligence qui prouvait qu’ils avaient servi des femmes du haut parage. Mes meubles étaient recherchés ; Fanchette présidait à ma toilette, j’avais pris une de ses parentes pour seconde ; Honoré était valet de chambre, et l’or du bourgmestre, employé avec art, me faisait espérer de détourner, non seulement les métaux des financiers et des magistrats, mais du corps diplomatique, toujours excellent pour une petite maîtresse qui sait, en bonne citoyenne, faire contribuer les nations étrangères.

Mes arrangements préliminaires fixés, il me parut intéressant de me montrer avec l’éclat que ma fraîcheur renouvelée par un repos nécessaire, avait rendue à mes charmes : pour les placer dans un jour favorable, et ce n’est pas celui qu’éclaire le soleil dans son plus brillant apogée, il fut décidé, par mes petites réflexions, de commencer par l’Opéra. J’y fus seule, chargée de diamants, et mise avec une élégance recherchée : ce procédé annonçait aux amateurs mon état et mes vues. Dans un entr’acte, après avoir essuyé la canonnade de cent lorgnettes braquées sur moi, un charmant polisson, le marquis de Florival, entra dans ma loge, un bouquet énorme à la main. Le parfum de ses fleurs me fit tourner la tête ; je regardais ce faisceau avec désir ; le marquis s’en aperçut, et me dit :

— Madame, si j’avais le bonheur de vous être connu, j’oserais vous offrir cette bagatelle ; vous ne la refuseriez peut-être pas.

Tout en parlant, ses regards me pénétraient ; il se disait : « Est-ce elle ? ne l’est-ce pas ? » Puis, croyant être assuré de sa découverte, il poursuivit :

— Vous ressemblez si heureusement, madame, à une personne charmante que j’ai rencontrée dans un de mes voyages, que je voudrais pour tous les dons de Flore, la retrouver ; elle accepterait.

— Comment nommez-vous cette femme dont vous avez, sans doute, créé l’idée pour me dire une chose agréable ?

— La jolie Rosine.

— La comparaison me flatte ; mais, monsieur, c’est un nom de fille, et je suis la baronne de Bellefontaine.

— Je le crois assurément, mais… mais, la taille, le son de voix, l’ensemble, tout est égal, et Rosine était si jolie, qu’on peut, madame, lui ressembler, quant aux charmes, sans rougir. Il est dans la nature des métamorphoses ; je crois ce que vous voulez ; prenez garde de sourire, sans quoi les deux petites fossettes de ma Rosine détermineraient mon incrédulité.

Je fis plus que sourire, j’éclatai, et mon Florival retrouvant Rosine, lui donna le bouquet, lui disant :

— Prends en attendant mieux, ma chère amie ; il est présentable ; ta main en est pleine, mets-le où tu voudras, pourvu que tu le mettes.

La conversation fut soutenue sur le ton le plus familier.

— Après le spectacle, où veux-tu aller ? me dit-il.

— Chez moi, il faut se faire désirer.

— Quelle folie ! quoi, tu comptes souper sans société ? Tu as donc quelqu’un ? Un triste tête-à-tête.

— Oui, mon épagneul.

— Parbleu, Rosine, je vaux bien un lexicon, et tu me permettras de disputer la préférence à ton toutou. Je sais bien ce que nous ferons ensemble, mais je sais mieux que si nous n’avons un tiers, la partie ne sera pas aussi vive qu’elle peut l’être ; permets que j’appelle le duc de Montbrillant ; il sera délicieusement affecté de la bonne fortune que je lui procure.

Je me défendis, et je cédai ; on ne change point son caractère.

Un signe fait au duc l’amena près de nous ; il entra dans ma voiture, la sienne et celle du marquis suivirent. Ces messieurs me firent le compliment le plus flatteur sur mon retour à Paris, et le goût qui régnait chez moi, ils me louèrent ensuite en gens de l’art, et me prodiguèrent mille caresses ingénieuses. Accoutumés à partager leurs bonnes fortunes, nulle rivalité ne s’y opposait ; ils présidèrent à mon déshabiller, et y mirent une maladresse éternelle, je fus aussi longtemps à obtenir un caraco qu’à une toilette complète : dès que mes femmes me présentaient un mouchoir, un corset, ces lutins s’en emparaient, et encore plus de mes charmes dévoilés ; au point qu’il fallut une capitulation, ou nous n’aurions jamais soupé ; tu sais que ce fut, pour chacun d’eux, un petit coup ; seulement, disaient-ils, pour retrouver Rosine.

Nous fûmes à table aussi fous qu’on doit l’être, et après le dessert, aussi fous qu’on peut l’être. Mes jeunes amis voulaient passer la nuit entière dans mes bras, et que je leur fisse la chouette : mais baronne, de nouvelle création, je crus qu’il n’était pas de ma dignité d’y consentir, à cause de leurs gens, qui auraient trouvé indigeste mon procédé, qui les aurait privés du plaisir de joindre aussi leurs maîtresses. J’accordai jusqu’à deux heures ; et nous employâmes à une joyeuse alternative, le temps qui nous en approchait. Le marquis est d’une vigueur singulière, le duc d’une invention inépuisable.

Florival, s’étant aperçu que je regardais ma gorge, avec plaisir, dans le trumeau qui sépare les fenêtres de ma chambre à coucher, s’en empara, et m’éleva avec tant de force que, croyant qu’il voulait me faire sauter, j’appuyai mes pieds sur la table qui était devant moi : dans cette position, le marquis me voyait toute entière, et je portais sur lui qui avait mes reins sur sa poitrine : mes cuisses se trouvaient écartées et formaient, avec leurs jolis accessoires, un voluptueux tableau, répété dans la glace. Le duc ne put y résister ; il se coule entre la table et moi, son vit à la main, et dit au marquis :

— Tiens bon, mon cher.

À l’instant, me trouvant bien placée, assuré de la force de son ami et de sa complaisance, il me le met et pousse sur ce point d’appui élastique, comme sur un lit de fer. Florival soutenait à merveille, et repoussait les coups portés ; je m’accrochais des pieds ; le duc avait ses mains sous mes fesses, pour diminuer la fatigue de son obligeant ami : ce coup fut ravissant ; livrée à la rage du plaisir, je tombai dans les bras de mes amants, qui avaient réuni leurs puissances, et je trouvai que cette manière vaut encore mieux que celle que les Italiens appellent : La forza d’Hercole.

Deux heures sonnèrent à mes pendules ; nous n’y aurions pas pris garde si Fanchette, à qui j’avais donné ordre de m’en faire apercevoir, ne fût entrée, et ne m’eût dit :

— Madame, vous devriez bien nous laisser dormir, et renvoyer ces messieurs.

— Ah ! ah ! friponne, démon de mauvais conseil, tu nous le payeras, dit le marquis ; aussitôt il prend une poignée des renoncules qui étaient sur ma cheminée ; d’un bras nerveux il saisit ma petite Fanchette, la retourne, la renverse sur mon ottomane, et lui donne le fouet, avec ces verges peu dangereuses : il y mit tant de gentillesse, il baisa si joliment la mappemonde colorée, qu’il n’avait fait qu’effleurer, que Fanchette ne savait si elle devait rire ou se fâcher : elle se décida pour le premier parti, quand Florival lui donna un double louis, pour se souvenir du fouetteur. La retraite fixée, ces messieurs prirent congé ; j’entendis alors le bruit si flatteur pour l’oreille d’une femme galante, celui de l’or qu’ils glissaient sur ma toilette ; j’en approchai, et leur dis :

— De grâce, reprenez ce cadeau ; madame de Bellefontaine se donnera toujours à ses amis ; c’est à ceux qui ne le sont pas qu’elle permettra de lui offrir ; le plus précieux avantage de l’aisance est de ne point vendre ses faveurs.

Je les forçai de reprendre leur généreuse offrande ; ils en furent touchés, et me promirent de se venger, par quelque présent qui ménagerait ma délicatesse.

Je vis que je ne pouvais m’empêcher de me répandre et de faire de nouvelles connaissances, ou de renouer avec les anciennes ; je rappelai plusieurs de mes adorateurs ; je me liai avec quelques femmes, la galante Chloé, la voluptueuse Cydalise, l’infatigable Dorimène ; je donnai des soupers délicieux ; j’eus la crème des libertins de Paris. Il fallait avoir fait ses preuves pour être admis à mon lycée voluptueux : bientôt ma réputation s’étendit ; les hommes ne voulurent plus que des filles formées chez moi, et les femmes, que des amants qui eussent fait un cours sous ma dictée.

L’honneur qu’on me faisait de me croire capable d’ajouter à la nature les recherches de l’art, me valut la gloire de donner des leçons aux deux sexes. Un jour le chevalier de Mercœur nous dit qu’il était amoureux d’une jolie paysanne, qui avait son pucelage, mais qu’elle n’entendait rien à la manière de le perdre, ni lui à celle de le prendre ; il craignait, à mourir, tout ce qui sent la peine, la contrainte, la fatigue. Notre société résolut, sur son exposé, qu’il enlèverait la petite et me l’enverrait pour quelques jours ; il fit mieux, il me l’amena.

Je vis une charmante fille, à qui il recommanda, si elle voulait qu’il fût heureux par elle, de se soumettre à tout ce que je prescrirais pour le mieux. Je n’eus pas de peine à gagner la confiance de l’adolescente ; ce qu’elle voyait en estampes, tableaux, reliefs, chez moi ; ce qu’elle entendait, échauffait son imagination déjà très susceptible : j’eus, avec elle, une conversation sur les talents qu’une femme du monde doit acquérir, pour plaire, et être toujours nouvelle : pressée par le chevalier d’avancer sa jouissance, je crus ne pouvoir mieux réussir qu’en faisant répéter à la petite le rôle qu’elle devait jouer.

— Joséphine, lui dis-je, tu vas courir la carrière des plaisirs, tu dois être demain au chevalier ; mais l’inconstance des hommes, et la tienne propre, rendront ces engagements peu durables ; ton jeune cœur voudra de nouveaux biens ; tu pourrais mal juger des délices de l’amour par le premier sacrifice que tu lui dois ; ton amant craint de te voir dans ses bras y exprimer la douleur ou la maladresse ; passe dans mon boudoir, je t’apprendrai comment tu jouiras dès la première fois ; sois obéissante, et je suis assurée que, n’éprouvant pas aujourd’hui la volupté dans sa plénitude, tu en auras un avant-goût qui te fera désirer d’en recevoir le complément.

Joséphine promit ce que je voulais ; je la plaçai sur le bord du lit renfermé dans mon alcôve de glaces ; je fis mettre sous ses reins deux coussins pour les élever ; je voulus qu’elle fût en chemise ; sa tête était soutenue, afin qu’elle pût voir et sentir à la fois. Honoré, de qui j’étais sûre, devait la préparer, et lui faire éprouver des gradations qui lui étaient inconnues. La vue du plus joli corps possible l’avait fait bander comme un carme, et, certainement, il eût été plus loin que je ne le voulais, si je n’avais eu l’intention de l’arrêter. Je lui ordonnai de se déshabiller, il le fit ; je dis alors à la petite :

— Tiens, enfant, regarde, voilà l’instrument de tes jouissances ; prends-le, touche-le ; examine cette forme, cette fermeté : ce sceptre de l’amour se nomme un vit ; c’est lui qui doit entrer et se loger tout entier dans ta fossette, et, par des chatouillements dont tu as quelques notions, si tu t’es branlée, te procurer une douce extase ou une fureur charmante, en raison de la sensibilité de tes nerfs : alors tu répands une liqueur amoureuse, tandis que ton fouteur t’en donnera beaucoup plus, et d’une chaleur plus vivifiante : les réservoirs de la tienne te sont cachés, reconnais ceux de l’homme, et vois leur forme arrondie, marque de jeunesse et de vigueur. La première approche est sensible, parce qu’il faut que ton amant élargisse le passage ou force quelquefois une membrane, qui se déchire et produit une douleur passagère.

Je continuais mes doctes avis, quand je m’aperçus que la néophyte était en feu ; le plus beau coloris couvrait ses joues ; d’abord un peu honteuse d’être nue devant trois femmes, un peu plus de l’être devant Honoré, elle bannissait toute pudeur et dévorait des yeux le jeune homme qu’elle caressait ; elle lui rendait, avec ardeur, les baisers qu’il lui donnait. Jugeant qu’un plus long retard épuiserait mon démonstrateur, je dis à Fanchette d’élever une des jambes de Joséphine, et à Sophie, sa camarade, de se charger de l’autre.

Alors je pris une fiole d’un balsame excellent ; j’en frottai la tête du vit de mon cher Honoré, car je lui conserverai toujours ce titre, et lui dis d’en glisser, avec le bout du doigt, dans la jolie fente de celle qu’il allait, à peu près, initier aux mystères de l’amour.

Son attouchement procura à cette aimable fille une sorte de délire, je vis qu’il fallait en profiter ; je conduisis le trait d’Honoré, et lui dis d’aller doucement, et de ne pas enfoncer plus de deux pouces ou que je le retirerais. Pour être assurée d’une obéissance si difficile et pour augmenter sa raideur, je saisis son vit de la main droite et je l’empoignai de manière qu’il ne pouvait aller plus avant, afin de ne pas manquer à ma promesse envers le chevalier, bien certaine que la petite et lui se raccrocheraient un jour. Aux premiers coups, Joséphine trouva la chose excellente, la nature lui apprit mieux que mes leçons à repousser l’assaillant ; elle s’impatientait de ne le pas sentir pénétrer plus avant ; je lui dis pourquoi je m’y opposais, elle en fut fâchée, cependant elle tira le meilleur parti possible de cette première attaque ; elle se pâma plusieurs fois, Honoré l’inonda deux, ce qu’elle sentit à merveille, et je fis baisser la toile. Les jeunes gens se comblèrent de caresses et se promirent de s’avoir sans réserve. La demi-savante attendit le lendemain, avec impatience, pour jouir en entier et se livrer à son goût naissant pour les hommes, qui venait de se manifester au point qu’elle est devenue une des plus célèbres libertines, et son nom est encore très connu à B…… où elle a combattu des chevaliers de toutes les nations de l’Europe.

Mercœur vint me demander à souper ; impatient d’apprendre si sa future maîtresse serait bientôt instruite, il ne pouvait différer. Je l’assurai que cette nuit même elle se prêterait au gré de ses désirs, si c’était son plan : il en fut enchanté, il me combla d’éloges sur la prodigieuse ardeur avec laquelle je l’avais servi ; et, pour la lui prouver complète, je lui dis que ce joli mariage se ferait chez moi, et que je lui donnerais un lit. Enflammé par de brûlants désirs, il renvoie son carrosse, soupe en poste, à chaque verre de champagne, il veut que la petite lui fasse raison, il prétend que Bacchus est maître des cérémonies chez la Cythérée, il la caresse, et, tout à coup, se levant de table, il prend un flambeau d’une main, sa Joséphine de l’autre, et se sauve comme un Romain enlevant une Sabine.

Je sonne. Fanchette paraît ; à peine ai-je la force de lui ordonner de porter aux amants ce qu’ils peuvent désirer, tant j’éclatais de rire ; un peu calmée, je voulus entendre, et voir, si je pouvais, comment la leçon d’Honoré réussirait ; je montai par un escalier dérobé, et me cachai dans une garde-robe, d’où je découvrais le lit en entier.

Mercœur, en deux minutes, dépouilla sa proie ; épingles, rubans, étoffe, tout sauta ; il en mit moins encore à se préparer au combat : il porta comme une plume la petite dans son lit et y sauta comme un écureuil. Heureusement pour moi, point de rideaux tirés, et deux bougies placées sur la table de nuit, me donnaient le plus joli spectacle. Joséphine, bien instruite, s’écarta d’elle-même, souleva ses cuisses, et s’offrit de bonne grâce ; son amant, qui voulait la ménager, entra avec précaution ; mais la rusée n’eut pas plutôt senti son approche, que, n’étant plus gênée par ma main importune, elle fit un mouvement qui invitait le chevalier à pénétrer ; aussi le fit-il si fort, que deux coups de cul que je vis très bien, le logèrent à fond, et arrachèrent un cri perçant à la victime ; mais, sourd à ses plaintes, il poursuivit sa carrière, et les reproches, changés en louanges, m’apprirent que la défunte pucelle avait été aussi magnifiquement foutue qu’on peut l’être.

Enflammée par la vue de ces exploits amoureux, j’avais un besoin irrésistible de les parodier ; il n’était pas tard ; j’étais assurée de trouver chez la marquise de Rosesèche, un acteur qui passerait avec moi le reste de la nuit. Cette antique douairière avait chez elle un grand pharaon : les trois ordres, réunis autour de son tapis fatidique, plus attachés à suivre les variations de la fortune qu’à rendre hommage à quelques jolies femmes qui formaient la bordure, étaient cependant tirés, parfois, de leur léthargie par des appels ou des emprunts ; je ne voulais emprunter que ce que j’étais sûre de rendre avec avantage, et je n’étais inquiète que du choix ; car j’avais à mes ordres quatre élégants qui n’attendaient que le jour de mon caprice. Je me décidai pour le vicomte de Fortelance ; c’était précisément celui à qui en voulait la maîtresse de la maison ; et je crus devoir me venger de la perte que je venais de faire dans son illustre tripot, en lui enlevant un amant qui lui aurait fait tourner, sans profit, le peu de cervelle qui lui restait.

Je te dois, Folleville, le portrait de la marquise ; elle est vieille comme le temps, laide comme l’avarice, plate comme l’adulation ; elle a peau de chien marin, taille de manche à balai ; bouche doublement mignonne, c’est-à-dire grande comme deux ; son caractère est assorti ; elle conduisit au tombeau, par ses vues, un mari galant homme ; elle enfunesta sa vie. Je reviens.

Il était deux heures, je me levai ; le vicomte s’étant aperçu que je ne pontais plus, me demanda poliment pourquoi. Je lui répondis, chantant à demi-voix :

— J’ai tout perdu, je n’ai plus rien, etc.

Il m’offrit sa bourse ; je le remerciai ; je lui dis que je n’empruntais jamais, que je n’en aimais pas moins à prendre ma revanche ; que je ne lui demandais qu’un plaisir, celui de m’accompagner chez moi, où je voulais aller prendre de l’or : on parlait de voleurs, mon prétexte n’étant pas maladroit, ils avaient arrêté plusieurs voitures, je pouvais avoir peur. Le vicomte accepta, après s’être plaint de mon refus obstiné. Nous partons, nous arrivons ; à peine assise, je lui dis qu’il faisait si chaud chez la marquise, que j’y avais pris un mal de tête assez fort pour n’y pas retourner, et que le plus prudent était de rester chez moi ; il fut de mon avis et me demanda permission de rester une demi-heure, pour être certain que ma migraine n’aurait pas de suite.

Je ne te dirai point par quelles nuances nous passâmes pour arriver à satisfaire nos doubles désirs, tu sais la marche de ces aventures ; il te suffit d’apprendre que mon Fortelance coucha tout uniment avec moi, et que, si je n’eus pas un pucelage à lui offrir, je lui fis sentir tous les avantages de l’expérience, et le forçai d’avouer qu’il n’avait point eu de femme aussi variée dans ses attitudes, ses propos, ses caresses ; et qu’on ne pouvait regretter dans mes bras que l’impossibilité d’y rester sans cesse.

Le vicomte avait des ménagements à garder chez son oncle, le bailli d’Orval ; il me quitta au jour et me promit d’être à moi aussi longtemps que je le permettrais et plus encore.

Mon nouvel amant parti, je me livrai au dieu du sommeil qui m’envoya des songes couleur de rose : je ne m’éveillai qu’au bruit que faisait le chevalier et sa petite femme ; ils oubliaient les lois de l’hospitalité, et, sans penser qu’ils étaient sur ma tête, ils dansaient comme des fous ; je sonnai, je me levai, et le pas de deux en devint un de trois ; les jeunes gens étaient encore dans l’ivresse du plaisir, lorsque je fis paraître un déjeuner que nous avions tous gagné à bon titre.

Le chevalier voulut que sa maîtresse parût avec élégance, qu’il ne manquât rien à sa toilette ; je me chargeai de tout. Je commençai par la conduire dans ma salle de bains ; elle n’en avait point encore vu ; elle fut étonnée du jour agréable et doux que procuraient les glaces dépolies des fenêtres et de la répétition des autres, dont les murs étaient couverts. Quand elle fut prête à entrer dans l’eau, et conséquemment en état de pure nature, elle ne put résister au plaisir de voir son joli corps répété à l’infini.

J’avais fait tresser ses cheveux, ils étaient noués par un ruban, elle était charmante. Elle trouva les eaux parfumées, je la fis frotter avec des pâtes onctueuses, un balsame oriental, un lait préparé ; sa peau avait alors le velouté de la rose. Quand je jugeai à propos de la faire passer à ma toilette, j’y employai l’art que tu me connais. Joséphine n’est ni brune ni blonde, j’en pouvais donc faire ce que je voulais ; avec le liège brûlé, ses sourcils devenaient deux arcs d’ébène ; le carmin ajoutait à la vivacité de ses couleurs et donnait de l’expression à ses yeux ; un corail, savamment préparé, rendait ses dents d’une blancheur éblouissante ; je n’avais presque rien à ajouter aux dons de la nature : je voyais sur son sein des veines errantes d’un azur charmant ; je n’avais pas besoin du pastel des coquettes surannées, encore moins pour le bout de ses jolis tétons de ce vinaigre qui, n’ayant ni la légèreté, ni même la nuance du carmin, trompe l’œil par la vérité de son rouge, et la main par son adhérence. En vingt-quatre heures elle fut mise avec goût, et partit de là pour entrer dans la lice et mériter des couronnes sans nombre.

Le président de Grave me demanda, un soir au Panthéon, si je voulais venir à la campagne d’un de ses amis, où M. de l’Aigle, élève du fameux Blanchard, devait s’élever dans les airs avec un ballon de nouvelle forme et déployer toutes les ressources de l’art aérostatique. J’acceptai, avec d’autant plus de plaisir, que je savais de l’Aigle joli homme. Nous partîmes le lendemain et trouvâmes au château de Rosemonde la plus agréable compagnie : je ne te peindrai ni les appartements, ni les jardins de ce séjour enchanteur ; je les crois de la main d’une puissance supérieure du Ginistan : des plaisirs variés et successifs nous amenèrent au jour indiqué pour l’expérience.

De l’Aigle voulait avoir un compagnon de voyage ; un jeune officier de dragons s’offrit et fut accepté : mais je dis au galant aéronaute que je demandais la préférence ; que rien n’était si simple que de trouver de l’audace chez un militaire, et que je briguais l’honneur de monter avec lui dans les régions les plus élevées : on me loua, on me blâma ; l’approbation du physicien me détermina ; je lus dans ses yeux sa joie de me porter au séjour du tonnerre et de n’avoir pour témoins de ce qu’il se promettait que les Sylphes.

Tout étant préparé, notre ascension fut rapide, perpendiculaire, superbe. Quand on nous eut perdu de vue, tout allant à merveille, l’aimable artiste me dit :

— Charmante baronne, nous sommes seuls dans l’univers, celui que nous apercevons sous nos pieds vous regrette sans doute, je saurai vous y ramener ; mais refuseriez-vous d’accorder quelque prix à l’amour que vous m’avez inspiré à la première vue ? Je suis maître de planer dans cette douce température ; si nous nous élevons davantage, le froid, sans ralentir mon ardeur, pourrait diminuer celle que je lis dans vos yeux. Depuis que je parcours les airs, je n’ai pu réaliser le désir brûlant d’y jouir de la suprême félicité ; de grâce, accordez.

— Oui, mon ami, je suis à toi, il est superflu de te dissimuler que le même désir m’a fait exposer à cette dangereuse entreprise des jours que je ne voudrais pas encore terminer, si ce n’est dans l’ivresse de l’amour.

À ces mots, il fit une manœuvre nécessaire pour rester au même lieu, et, me couchant mollement sur ses habits, il s’élança sur moi, prenant de la main gauche son drapeau dont il salua la terre, pour apprendre à ses habitants qu’il allait se couvrir de gloire ; et, de la droite soutenant ma tête, il me le mit avec une vigueur accrue par la pureté de l’air que nous aspirions : je me sentais des forces inconnues, si la machine n’eût été excellente, elle devait se briser sous nos coups. Mon guide céleste ne me quitta qu’après vingt minutes de séjour dans ma nacelle, et trois libations dignes de ces dieux de la fable, dont nous étions si voisins.

Jamais, Folleville, je n’ai été si délicieusement foutue ; un vent frais ayant produit un léger courant, nous fûmes portés à quelques lieues de notre point de départ ; il se calma, alors de l’Aigle mit en usage ses moyens de direction, et, après un second essai voluptueux, nous nous arrêtâmes sur une pelouse qui est en face du château de Rosemonde, et nous descendîmes lentement, au milieu d’une foule de spectateurs, qui nous comblèrent d’éloges. Je crois qu’ils soupçonnèrent ce qui m’était arrivé ; le président ne put s’empêcher de me dire :

— Comment vous en trouvez-vous, belle dame ? Avouez que la chose est rare.

Je sus me tirer d’affaire : d’ailleurs nous n’avions ni prudes ni bégueules, et toutes les femmes auraient voulu en avoir fait autant que moi, sans courir les mêmes dangers. De l’Aigle m’a priée souvent de tenter de nouveaux voyages ; moi je l’ai prié d’en faire dans mon boudoir ; ma curiosité était satisfaite, ce sont des tours de force qu’il ne faut pas recommencer.

Je revins à Paris, l’aventure du chevalier de Mercœur et de Joséphine avait fait du bruit, on me proposa de me charger de l’instruction d’un jeune chevalier de Malte qui devait partir incessamment pour ses caravanes et qui n’avait jamais vu que les fossés, les créneaux, les ponts du château de ses pères et quelques femmes de chambre ou paysannes agrestes.

L’adolescent était d’une figure heureuse, il avait de l’esprit sans culture, de la douceur, de la naïveté, des forces singulières ; son cœur était neuf comme ses sens ; il était courageux, son âme s’élevait au récit d’une action héroïque, il ne craignait point les hommes, il tremblait devant une femme. Un ami commun me le présenta ; sa timidité me gênait ; mais, réfléchissant qu’il fallait l’en défaire, je n’épargnai rien pour la lui faire abjurer.

— Chevalier, lui dis-je, voulez-vous que je sois votre amie ?

— Assurément, madame, j’en serais comblé.

— Voilà un compliment flatteur, mais il sent la province ; dites-moi uniment : « Avec plaisir ; » le plaisir est le grand moteur de l’univers ; venez à l’Opéra ce soir avec moi, nous reviendrons ensemble et puis, selon que vous aurez confiance en moi, le sort arrangera le reste.

En disant ces mots, je lui tenais les mains ; nous étions debout et si près l’un de l’autre, que je sentais sa respiration devenue rapide et de feu ; j’ajoutais des regards qui portaient l’incendie dans tout son être ; j’en eusse triomphé si je n’avais cru nécessaire de lui ménager des gradations. L’heure du spectacle arrivée, je le fis monter dans ma voiture, nous parûmes dans la même loge. Une foule de petits-maîtres me demandaient, tout bas, quel est ce chevalier que nous n’avons encore vu dans aucun galant tournoi ?

— Tu vas lui faire rompre sa première lance.

— Femme charmante, disait un autre, ménage cet adolescent, ne le ruine pas, de manière que les honnêtes femmes ne puissent avoir leur tour.

Un troisième, du même ordre, me dit :

— Le novice est heureux de te combattre, cette campagne contre toi lui sera comptée, j’en écrirai au Grand Maître.

— Avez-vous tout dit, messieurs ? Est-ce que je prétends masquer ma conduite ? Ne vaut-il pas autant que le chevalier de Mirebelle fasse avec moi ses premières armes qu’avec une douairière ? Ces dames sont en possession de former ou de déformer les jeunes gens ; je ne le tromperai point, s’il veut du plaisir, je suis assez bien en fonds ; une vieille coquette, assurée de n’avoir de longtemps pareille aubaine, l’épuisera ; je vous le conserverai, parce que je n’ai pas besoin de m’acharner à une proie unique ; ainsi convenez que j’ai raison, que vous avez tort, et que vous eussiez tous voulu commencer vos courses avec moi.

On rit, et on fit compliment au beau chevalier, à qui le commandeur de Montsurmont dit :

— Monsieur, vous êtes fortuné de plaire à madame, écoutez ses douces leçons, profitez-en, et surtout, pendant votre séjour ici, n’ayez point d’autre maîtresse, dans toute la force du terme.

Mirebelle, enchanté de figurer avec des hommes et de se voir assuré d’une bonne fortune, qu’il avait regardée comme douteuse, se mêla à la conversation et la soutint avec cet esprit qui prouve un bon cœur.

Je le ramenai chez moi ; nous abrégeâmes les préliminaires ; pour le mettre plus à son aise, je renvoyai mes femmes et le chargeai seul de mon coucher.

— Allons, chevalier, apprenez à servir vos maîtresses, aidez-moi à me déshabiller.

— Bien volontiers, charmante amie ; que faut-il faire ?

— Détachez ma ceinture, ôtez mon mouchoir, enlevez mon chapeau, prenez ma robe, dénouez le premier jupon.

Bien, il obéissait avec légèreté.

— Avancez un fauteuil, donnez-moi un baiser… un autre… dites donc quelque chose à ma gorge.

Il la dévorait des yeux, il y imprima ses lèvres.

— Allons, mes jarretières, mes bas, passons dans ma garde-robe ; prenez de l’eau de ces deux flacons, et mettez-en dans celle de ce bidet et aidez-moi.

Je me mis à cheval, soutenue sur lui.

— Et mon éponge, où est-elle ? Chevalier, il faut tout vous apprendre ; à son défaut, une jolie femme se sert, avec avantage, de la main de son amant ; ôtez votre habit (nous étions en juillet.)

Il montre le bras le plus blanc, mais le plus nerveux, et le plongeant dans ma cuvette, je conduis son expérience et lui procure des sensations que je partage ; ses attouchements me jetèrent dans une espèce de convulsion qui l’effraya ; un regard enflammé le rassura.

Cette toilette finie, je montai sur mon lit ; il m’y suivit aussitôt ; quatre bougies placées avec intelligence donnaient un jour égal et ne formaient point d’ombres, afin qu’il pût découvrir tout à la fois : le chevalier, dans mes bras, dévorait tout, et ne jouissait de rien ; je lui dis alors :

— Mon ami, les forces de l’homme, quoique proportionnées aux désirs, s’énervent par une trop longue attente, comme elles augmentent par d’heureux accroissements ; de plus, les femmes à tempérament n’aiment pas à languir ; sachez donc connaître quand l’ivresse de leurs sens est parvenue à vous céder la victoire ; dès qu’une maîtresse est livrée sans réserve telle que je la suis, il ne vous est plus permis de différer vos plaisirs communs ; mais puisque vous aimez à parcourir ce qu’on nomme des charmes, répandez quelques baisers sur ce que vous préférez, et, sans plus attendre, trouvez dans mes bras le comble de la volupté.

Aussitôt dit, aussitôt fait ; Mirebelle, après avoir baisé dix fois l’autel ténébreux où il allait sacrifier, s’étendit sur moi, et je le plaçai si bien, qu’il entra triomphant.

— Arrêtez, cher ami, lui dis-je, ceci est une leçon ; je dois vous apprendre, d’après le goût assez général, qu’il faut commencer lentement, pour bien mettre d’accord une femme avec vous ; les mouvements bien pris, vous irez plus vite, et quand votre amante sentira les approches du dernier des plaisirs, vous employerez toutes vos forces et votre rapidité, jusqu’au moment où, anéantie, absorbée dans sa jouissance, elle ne demande plus que des coups lents, profonds, la serrant dans vos bras, lui exprimant votre reconnaissance et votre amour ; on les appelle coups d’adieu. Je suivrai avec vous, à peu près la même marche ; lorsque vous aurez plus d’expérience, je vous apprendrai à ménager votre course, pour arriver au terme, en même temps que votre maîtresse. Décharger avec elle c’est le complément du plaisir ; commençons.

Le chevalier, animé par ma voix, mes yeux, mes mouvements, me foutait en maître, et, ne pouvant se retenir, oublia ma leçon ; je le lui pardonnai, il m’inonda trois fois, sans quitter la place.

Après cet heureux essai, je lui permis un examen plus exact de ce qui avait mérité son hommage ; à chaque détail, il était dans le ravissement ; il était enchanté des proportions de mon con ; mais ce qui le mettait hors de lui, c’était la rondeur et l’élasticité de mes tétons ; j’ai vu, il est vrai, beaucoup d’hommes préférer une belle gorge à toutes les autres parties du corps le mieux dessiné ; sans doute c’est un goût inné ; le chevalier n’était pas encore corrompu par les caprices honteux de nos libertins.

Nous doublâmes, triplâmes et plus encore, en sorte que, tout bien compté, il me le mit dix fois, ce qui est très honnête pour un novice ; ce que beaucoup de profès n’eussent pas exécuté. Je gardai Mirebelle tant qu’il fut à Paris ; il emporta mon portrait à Malte ; nous entretînmes correspondance, il me procura l’éducation de plusieurs de ses amis ; je m’en chargeai, je réussis, le jeu me plut ; ma réputation augmenta ; et, chère Folleville, on ne me connaît plus que par ma dignité de maîtresse émérite en foutromanie.


FIN

  1. C’est le pseudonyme du mot vit, dans quelques villes du midi de la France.
  2. C’était l’évêque de Condom.