Vénus et Adonis/Traduction Guizot

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Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 8 (p. 333-359).

I. — Peine le soleil, au visage vermeil, avait-il reçu les derniers adieux de l’aurore en pleurs, qu’Adonis, aux joues roses, partit pour les bois. Il aimait la chasse, mais se moquait de l’amour. La mélancolique Vénus va droit à lui ; et, telle qu’un amant hardi, elle commence à lui faire la cour.

II. — Toi, qui es trois fois plus beau que moi-même, » dit-elle d’abord, « tendre fleur des campagnes, dont le parfum est sans égal ; toi, qui éclipses toutes les nymphes ; toi, plus aimable qu’un mortel, plus blanc que les colombes et plus vermeil que les roses, la nature qui t’a créé, en contradiction avec elle-même, dit que le monde finira avec ta vie !

III. — Consens, ô merveille, à descendre de ton coursier, et relie au pommeau de la selle les rênes qui enlacent sa tête orgueilleuse ! Si tu daignes m’accorder cette faveur, tu apprendras mille doux secrets : viens t’asseoir ici, où le serpent ne siffle jamais, et je t’accablerai de baisers.

IV. — Cependant je n’émousserai pas tes lèvres par la satiété ; je les rendrai encore plus avides au milieu de l’abondance, en les faisant pâlir et rougir tour à tour par une variété de caresses toujours renaissantes. Dix baisers seront aussi courts qu’un seul, et un seul aussi long que vingt ; un jour d’été ne te paraîtra qu’une heure rapide, perdu ainsi dans des jeux qui te feront oublier le temps. »

V. — Là-dessus, elle saisit sa main humide d’une moiteur qui indique la vigueur et l’énergie, et, tremblante de passion, elle l’appelle un baume, un remède souverain donné par la terre pour la guérison d’une déesse. Dans son délire, le désir lui donne la force et le courage d’arracher Adonis de son coursier.

VI. — Sur un de ses bras est la bride du vigoureux coursier, sur l’autre elle tient le faible enfant qui rougit et boude avec un triste dédain. Les désirs sont froids chez lui, il n’entend rien aux jeux de l’amour ; elle est brûlante et enflammée comme un charbon ardent ; il est rouge de honte, mais froid comme la glace.

VII. — Elle attache avec promptitude à une branche raboteuse la bride garnie de clous d’or. (Oh ! combien l’Amour est adroit !) Voilà le cheval à l’écurie ; elle se met en devoir d’attacher le cavalier ; elle le pousse en arrière, comme elle voudrait être poussée ; elle le gouverne par la force, mais non par le désir.

VIII. — Dès qu’il est à terre, elle s’étend auprès de lui ; tous deux reposent sur leurs coudes et sur leurs hanches ; tantôt elle lui tape sur la joue, tantôt elle fronce le sourcil, et commence à lui adresser des reproches ; mais bientôt elle lui ferme la bouche ; et tout en l’embrassant elle lui parle avec le langage entrecoupé de la volupté. « Si tu veux me gronder, tes lèvres ne souriront plus. »

IX. — Il brûle d’une ardeur timide ; Vénus éteint de ses larmes l’ardeur pudique de ses joues ; puis, avec le souffle de ses soupirs et en agitant ses cheveux d’or, elle cherche à les sécher comme avec un éventail. Il dit qu’elle est immodeste, et il la blâme ; elle étouffe par un baiser ce qu’il allait ajouter.

X. — Comme un aigle affamé, excité par un long jeûne, déchire de son bec les plumes, les os et la chair, et secouant ses ailes dévore tout ce qu’il rencontre, jusqu’à ce qu’il ait assouvi son double gosier, ou que la proie ait disparu tout entière ; de même Vénus baisait le front d’Adonis, ses joues, ses lèvres ; et là où elle finit, là elle recommence.

XI. — Forcé de céder, mais sans jamais obéir, il est étendu haletant, son haleine arrive au visage de Vénus ; elle se repaît de cette vapeur comme d’une proie, et l’appelle une rosée céleste, un air embaumé ; elle voudrait que ses propres joues fussent changées en parterres de fleurs, pourvu qu’elles fussent humectées par cette rosée vivifiante.

XII. — Voyez un oiseau pris dans un filet ; tel est Adonis enchaîné dans ses bras : sa timidité pure et sa résistance domptée lui donnent un air boudeur, qui ajoute de nouveaux charmes à ses yeux irrités : la pluie qui tombe dans un fleuve déjà plein l’oblige à franchir ses bords.

XIII. — Vénus supplie encore, elle supplie avec grâce, car elle module sa voix pour charmer l’oreille de ce qu’elle aime. Il reste sombre, il refuse et boude, tour à tour rouge de honte et pâle de colère ; s’il rougit, elle l’aime davantage ; ce qu’elle préférait disparaît devant des transports plus vifs encore.

XIV. — Comme il se montre, elle ne peut que l’aimer ; elle jure par sa main immortelle de ne jamais s’éloigner de son sein qu’il n’ait capitulé avec ses larmes qui coulent toujours et inondent ses joues ; un seul doux baiser acquittera cette dette immense.

XV. — A cette promesse il lève la tête, tel qu’une poule d’eau qui apparaît entre deux vagues, mais qui disparaît tout aussitôt dès qu’on la regarde. C’est ainsi qu’il offre de lui accorder ce qu’elle demande ; mais au moment où ses lèvres sont prêtes à accepter le payement, il cligne l’œil et tourne ses lèvres d’un autre côté.

XI. — Jamais voyageur, dans les ardeurs de l’été, ne soupira davantage après un peu d’eau, qu’elle ne soupirait après cette faveur. Elle voit ce qu’elle désire et ne peut l’obtenir ; elle se baigne dans la rivière et son feu ne s’éteint pas. « Oh ! par pitié, s’écrie-t-elle, enfant au cœur de pierre, ce n’est qu’un baiser que je demande, pourquoi es-tu si timide ?

XVII. — J’ai été suppliée comme je te supplie maintenant, même par le farouche et cruel dieu de la guerre, dont la tête superbe ne fléchit jamais dans les combats, et qui triomphe partout où il va, dans toutes les querelles ; cependant il fut mon captif et mon esclave, et il a mendié ce que tu obtiendras sans l’avoir demandé.

XVIII. — Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier entaillé, son cimier triomphant ; pour l’amour de moi il apprit à jouer et à danser ; il apprit à folâtrer, à s’amuser, à badiner, à sourire, à plaisanter, méprisant son grossier tambour, ses rouges enseignes, faisant de mes bras son champ de bataille et sa tente de mon lit.

XIX. — Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins captif dans des chaînes de roses. L’acier le mieux trempé obéissait à la force de son bras, cependant il fut soumis par ma réserve et mes dédains. Oh ! ne sois pas trop fier ; ne te vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes celle qui dompta le dieu des batailles !

XX. — Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles sont si belles ; quoique les miennes ne soient pas si belles, elles sont vermeilles aussi) : le baiser t’appartiendra aussi bien qu’à moi. Que vois-tu par terre ? relève la tête, regarde dans mes yeux où ta beauté se réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres ne s’attachent-elles pas aux miennes, puisque tes yeux se réfléchissent dans les miens ?

XXI. — As-tu honte d’un baiser ? Eh bien, ferme les yeux, je ferai comme toi ; le jour nous semblera la nuit ; l’amour tient ses fêtes là où l’on n’est que deux : sois donc plus hardi, nos ébats n’ont pas de témoins ; ces violettes bleues sur lesquelles nous sommes couchés ne peuvent ni bavarder, ni savoir ce que nous faisons.

XXII. — La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce que tu es à peine mûr ; cependant on peut bien goûter tes charmes. Fais usage du temps, ne laisse pas échapper l’occasion ; la beauté ne doit pas se consumer elle-même ; les belles fleurs qu’on ne cueille pas dans leur éclat se fanent et périssent bientôt.

XXIII. — Si j’étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme, grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue, glacée, stérile, maigrie, desséchée, alors tu pourrais hésiter, car je ne serais point faite pour toi ; mais n’ayant aucun défaut, pourquoi me détestes-tu ?

XXIV. — Tu ne peux découvrir une ride sur mon front, mes yeux sont bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le printemps se renouvelle chaque année, ma chair est douce et fraîche, mon sang ardent ; si tu pressais dans la tienne ma main douce et moite, tu la sentirais disparaître dans cette étreinte comme si elle était prête à se fondre.

XXV. — Dis-moi de parler, j’enchanterai ton oreille ; ordonne, et comme une fée je bondirai sur le gazon, ou telle qu’une nymphe à la longue chevelure éparse, je danserai sur le sable sans y laisser la trace de mes pas. L’amour est un esprit de feu, il n’a rien de grossier qui l’abaisse vers la terre, mais il est léger et aspire à s’élever.

XXVI. — Témoin cette couche de primevères sur laquelle je repose, témoin ces faibles fleurs qui me soutiennent comme des arbres robustes : deux frêles colombes me traînent à travers les airs depuis le matin jusqu’au soir, partout où il me plaît d’aller. L’amour est si léger, aimable enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour toi !

XXVII. — Ton cœur est-il épris de ton propre visage ? Ta main droite peut-elle trouver l’amour dans ta main gauche ? alors, aime-toi toi-même, sois rejeté par toi-même, prive-toi de la liberté et plains-toi du larcin ; c’est ainsi que Narcisse s’abandonna lui-même et périt pour embrasser son ombre dans le ruisseau.

XXVIII. — Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux pour servir de parure, les mets délicats pour être goûtés, la fraîcheur de la beauté pour enchanter, les herbes des champs pour parfumer l’air, les arbres pour porter des fruits ; tout ce qui ne pousse que pour soi abuse de ses facultés ; les semences naissent des semences, la beauté enfante la beauté, tu fus engendré, ton devoir est d’engendrer à ton tour.

XXIX. — Pourquoi te nourrirais-tu des dons de la terre, si ce n’est pour nourrir la terre de tes dons ? par la loi de la nature, tu dois te multiplier dans des enfants qui vivront quand tu ne seras plus. C’est ainsi qu’en dépit de la mort tu survivras dans ceux qui porteront ta ressemblance. »

XXX. — Cependant la reine amoureuse commençait à être en nage, car l’ombre avait abandonné le lieu où ils reposaient ; et Titan, fatigué au milieu de sa course, les regardait d’un œil brûlant, souhaitant qu’Adonis dirigeât son char pourvu qu’il pût lui ressembler et se trouver près de Vénus.

XXXI. — Soudain d’un air insouciant et avec un regard sombre, boudeur et dédaigneux, voilant de ses sourcils froncés l’éclat de ses yeux, comme les vapeurs d’un brouillard obscurcissent le ciel, Adonis s’écrie d’un ton aigre : « Fi ! plus d’amour ! le soleil me brûle le visage, il faut que je m’en aille. »

XXXII. — Hélas ! dit Vénus : si jeune et si cruel ! quelle pauvre excuse tu me donnes pour t’échapper ! mon souffle céleste sera pour toi un zéphyr qui dissipera la chaleur du soleil qui darde sur nous. Je te ferai un abri de mes cheveux, et, s’ils brûlent aussi, je les éteindrai avec mes larmes.

XXXIII. — Le soleil qui brille dans le ciel n’est que brûlant, et moi, je suis entre le soleil et toi ! la chaleur qu’il donne ne m’incommode guère ; ce sont tes yeux dont le feu me consume : si je n’étais immortelle, ma vie se terminerait entre le soleil céleste et le soleil terrestre.

XXXIV. — Es-tu donc si rebelle, es-tu de pierre ou dur comme l’acier ? Ah ! tu es plus dur que la pierre, car la pierre s’amollit sous la pluie. Es-tu fils d’une femme, et peux-tu ne pas sentir ce qu’est l’amour ? combien l’absence d’amour fait souffrir ? Ah ! si ta mère avait eu un cœur si cruel, elle ne t’aurait pas enfanté, elle serait morte dans sa solitude.

XXXV. — Qui suis-je pour être ainsi méprisée par toi, ou quel grand danger y a-t-il dans mon amour ? quel mal ferait à tes lèvres un pauvre baiser ? Parle, mon bien-aimé ; mais ne dis rien que de tendre ou garde le silence. Donne-moi un baiser, je te le rendrai, et puis un autre pour les intérêts, si tu en veux deux.

XXXVI. — Fi donc, portrait sans vie, marbre froid et insensible, idole bien enluminée, image sourde et inanimée, statue qui ne satisfait que les yeux, être semblable à l’homme, mais qui ne naquis point d’une femme : tu n’es pas un homme, quoique tu aies le teint d’un homme, car les hommes donnent des baisers par leur propre instinct. »

XXXVII. — Elle dit, l’impatience arrête sa langue suppliante, et la colère qui l’étouffe la contraint au silence ; ses joues enflammées, ses yeux ardents disent assez ses outrages ; étant juge et amante, elle ne peut se faire rendre justice. Tantôt elle pleure, tantôt elle veut parler, ses sanglots s’y opposent.

XXXVIII. — Parfois elle secoue la tête, puis elle lui prend la main ; elle le regarde, et puis elle fixe ses yeux sur la terre. Quelquefois ses bras l’entourent comme une ceinture ; elle voudrait l’enchaîner dans ses bras, mais il ne veut pas, et quand il s’efforce d’échapper à son étreinte, elle enlace ses doigts de lis.

XXXIX. — Mon amour, dit-elle, puisque je t’ai enfermé dans ce cercle d’ivoire, je serai le parc, et tu seras mon daim ; nourris-toi où tu voudras, sur les coteaux ou dans la vallée ; rassasie-toi sur mes lèvres, et, si les montagnes sont desséchées, erre plus bas, tu y trouveras de douces fontaines.

XL. — Dans ces limites tu as de quoi te satisfaire ; une pelouse et une belle plaine délicieuse ; des coteaux arrondis et des taillis épais et sombres pour te mettre à l’abri de la tempête et de la pluie. Sois donc mon daim puisque je suis un parc si charmant ; aucun limier ne t’y poursuivra, quand même tu en entendrais aboyer mille. »

XLI. — A ces mots, Adonis sourit de dédain ; sur chacune de ses joues se forme une jolie fossette ; c’est l’amour qui les a creusées, et s’il périssait il pourrait être enseveli dans une tombe si simple, sachant bien qu’une fois qu’il y serait déposé il y vivrait et ne pourrait pas mourir.

XLII. — Ces aimables grottes, ces fossettes enchantées ouvrent leur bouche pour engloutir le caprice de Vénus. Elle était déjà folle, que va devenir sa raison ? déjà frappée à mort, qu’a-t-elle besoin d’une autre blessure ? Pauvre reine de l’amour, abandonnée dans ton propre empire, peux-tu bien aimer des joues que le mépris seul fait sourire ?

XLIII. — Maintenant que fera-t-elle, que dira-t-elle ? elle a tout dit et n’a fait qu’augmenter ses maux. Le temps a fui, son amant va s’éloigner ; il cherche à s’échapper de ses bras enlacés. « Par pitié, s’écrie-t-elle, une grâce… un remords… » Il s’élance et se précipite vers son coursier.

XLIV. — Mais voici ! D’un taillis voisin, une jeune cavale, robuste, belle et fière, aperçoit le coursier impatient d’Adonis ; elle accourt, s’ébroue et hennit. Le coursier vigoureux, attaché à un arbre, brise ses rênes, et va droit à elle.

XLV. — Il s’élance, il hennit, le voilà qui bondit avec orgueil, de son dur sabot rompt la courroie de la sangle. Triomphant de ce qui le régissait, il frappe la terre dont les cavités résonnent comme le tonnerre du ciel. Il broie entre ses dents le fer de son mors tressé.

XLVI. — Ses oreilles se dressent, les flots de sa crinière se hérissent sur son cou recourbé, replié ; ses naseaux aspirent l’air, et, comme une fournaise, rejettent d’épaisses vapeurs ; son œil superbe, qui étincelle comme le feu, montre son ardent courage et le transport qui l’agite.

XLVII. — Tantôt il trotte, comme s’il comptait ses pas, avec une majesté calme et une modeste fierté ; puis il se cabre, fait des courbettes et s’élance comme s’il disait : Voyez ! telle est ma force ; c’est ainsi que je cherche à captiver le regard de la belle cavale.

XLVIII. — Que lui importe maintenant son cavalier irrité qui l’appelle, ses flatteurs « holà » ou ses cris « arrête-toi, entends-tu ? » Que lui importent les rênes et la pointe aiguë de l’éperon, son riche harnais et son caparaçon brillant ? Il voit celle qu’il aime et ne voit qu’elle ; seule elle plaît à ses orgueilleux regards.

XLIX. — Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser son modèle, en peignant un coursier bien proportionné ; son art lutte contre l’œuvre de la nature, comme si les morts pouvaient l’emporter sur les vivants. Ce même coursier était au-dessus d’un coursier ordinaire par ses formes, son courage, sa couleur, son allure et sa vigueur.

L. — Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et longs, large poitrail, œil grand, tête petite, naseaux bien ouverts, encolure haute, oreilles courtes, jambes fortes et déliées, crinière claire, queue épaisse, croupe arrondie, peau fine, il avait tout ce qu’un cheval doit avoir, excepté un fier cavalier sur son dos orgueilleux.

LI. — Quelquefois il s’éloigne et de là il regarde avec surprise, puis il bondit au mouvement d’une plume. Bientôt il se prépare à défier le vent : et on ne sait plus s’il court, où s’il vole. Le vent siffle entre sa crinière et sa queue, soulevant les crins qui se déploient comme des ailes emplumées.

LII. — Il regarde celle qu’il aime et lui adresse ses hennissements ; elle lui répond comme si elle devinait sa pensée. Fière, comme le sont les femmes, de se voir recherchée, elle feint le caprice, fait la cruelle, repousse son amour, dédaigne l’ardeur qu’il éprouve, et répond par des ruades à ses amoureuses caresses.

LIII. — Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui, telle qu’un panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à sa croupe en sueur. Il frappe du pied et mord dans sa rage les pauvres mouches. La cavale, voyant sa fureur, se rend plus complaisante, et sa colère est apaisée.

LIV. — Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque soudain la cavale indomptée, pleine de terreur et craignant de se voir saisie s’enfuit rapidement ; le cheval la suit et laisse Adonis. Tous deux, comme égarés, se dirigent vers le bois, et dépassent les corbeaux qui cherchent à voler plus vite qu’eux.

LV. — Essoufflé de sa course, Adonis s’assied, maudissant son coursier impétueux et indomptable. Voici de nouveau une bonne occasion qui s’offre à l’amour malheureux d’obtenir le bonheur qu’il implore : car les amants disent que le cœur a trois fois tort quand il est privé du secours de la langue.

LVI. — Un four que l’on ferme n’en est que plus brûlant ; une digue ne fait qu’augmenter la fureur d’un fleuve : on en peut dire autant d’une douleur cachée : la liberté de la parole calme le feu de l’amour ; mais, quand l’avocat du cœur est muet, le client se meurt, son affaire est désespérée.

LVII. — Il la voit venir, et recommence à rougir, de même qu’un charbon mourant que le vent rallume. Il cache son front irrité avec sa toque, et se tourne vers la terre d’un air chagrin, sans prendre garde à elle, bien qu’elle soit tout près : car il ne saurait la regarder avec des yeux favorables.

LVIII. — Oh ! quel spectacle c’était de la voir s’avancer en cachette vers le fantasque jeune homme, et d’observer les couleurs changeantes de ses joues, comme le rouge et le blanc se détruisaient l’un l’autre ! la pâleur enfin y domine ; mais de temps en temps ses yeux lancent des flammes comme s’il passait un éclair dans le ciel.

LIX. — Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait une amante timide, elle s’agenouille ; avec une de ses belles mains elle relève sa toque ; l’autre douce main caresse ses joues vermeilles. Ces joues délicates reçoivent l’impression de cette tendre main comme la neige fraîchement tombée garde toute empreinte.

LX. — O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux ! Les yeux de Vénus implorent ceux d’Adonis, qui la regardent comme s’ils ne la voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore, mais ses regards dédaignent ses prières. Toute cette pantomime est expliquée par les larmes que les yeux de Vénus répandent comme ceux d’un chœur de tragédie.

LXI. — Elle le prend doucement par la main : c’est un lis enfermé dans une prison de neige, ou une main d’ivoire dans un cercle d’albâtre tant l’amie est blanche qui presse sa blanche ennemie. Cette lutte charmante entre celle qui veut et celui qui ne veut point ressemblait aux ébats de deux colombes argentées qui se becquètent.

LXII. — Bientôt l’interprète des pensées de Vénus reprend : « O toi, le plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe de la terre ! que n’es-tu ce que je suis, et moi un homme ; mon cœur intact comme le tien, et ton cœur atteint de ma blessure ! Pour le prix d’un doux regard, je t’assurerais mon secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te sauver.

LXIII. — Rendez-moi ma main, dit Adonis : pourquoi la pressez-vous ? » Demande-moi mon cœur, dit-elle, et tu l’auras, ou rends-le-moi de peur que ton cœur inflexible ne l’endurcisse ; une fois endurci, de tendres soupirs ne pourraient plus le pénétrer ; les sanglots de l’amour me trouveraient insensible, parce que le cœur d’Adonis aurait endurci le mien ! »

LXIV. — Fi donc ! s’écrie-t-il ; laissez-moi et laissez-moi aller. Le plaisir de ma journée est perdu : mon cheval a fui, et c’est par votre faute que j’en suis privé. Je vous en prie, quittez-moi, et laissez-moi seul ici : car tout mon souci, toute ma préoccupation, toute mon idée, c’est de reprendre mon cheval à cette jument. »

LXV. — Vénus lui répond : « Ton palefroi t’abandonne comme il le doit aux douces ardeurs du désir. L’amour est un charbon qu’il faut refroidir, sinon il met tout le cœur en feu. La mer a des bornes, mais le profond désir n’en a point : ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti.

LXVI. — Comme il avait l’air d’une rosse, attaché à un arbre, esclave soumis à des rênes de cuir ! Mais, dès qu’il a vu la cavale, noble prix de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse servitude, secoué de son col arqué ses misérables liens, et il a affranchi sa bouche, sa croupe et son poitrail.

LXVII. — Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche, montrant à ses draps une nuance plus blanche que le blanc, quel est celui dont les yeux avides n’inspirent pas à ses autres sens le désir d’une égale jouissance ? quel est l’homme assez lâche pour ne pas avoir le courage de s’approcher du feu quand il fait froid ?

LXVIII. — Laisse-moi donc excuser ton coursier, aimable enfant, et apprends de lui, je t’en conjure, à profiter de la félicité qui s’offre à toi. Quand je resterais muette, sa conduite suffirait à t’instruire. Oh ! apprends à aimer ; la leçon en est facile ; une fois qu’on la sait, on ne l’oublie jamais.

LXIX. — Je ne connais pas l’amour, dit-il, je ne veux pas le connaître, à moins que ce ne soit un sanglier : alors je lui ferai la chasse. C’est un gros emprunt, je ne veux pas faire de dettes. Je n’ai d’autre amour que l’amour d’en mal parler, car j’ai entendu dire que c’était une vie dans la mort, et qu’on riait et qu’on pleurait de la même haleine.

LXX. — Qui porte un habit mal fait et non fini ? qui cueille le bouton avant que les feuilles soient poussées ? Si les choses qui croissent sont mutilées elles se flétrissent dans leur fleur, et n’ont plus aucune valeur. Le poulain qui est monté et chargé dans sa jeunesse perd sa fierté et jamais ne devient fort.

LXXI. — Vous me faites mal à la main en la pressant. Séparons-nous, et laissons ce vain sujet et ces frivoles discours. Levez le siége que vous avez mis devant mon cœur inflexible ; il n’ouvrira point ses portes aux alarmes de l’amour : renoncez à vos vœux, à vos larmes feintes, à vos flatteries ; car elles n’ont point d’effet lorsque le cœur est jeune.

LXXII. — Quoi ! tu sais parler ? répond-elle. As-tu donc une langue ? Oh ! que n’en as-tu point ! ou plutôt que je n’eusse point d’oreilles ? Ta voix de sirène m’a doublement blessée. J’étais assez chargée tout à l’heure, sans ce surcroît qui m’accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords aux rudes effets ! douce harmonie pour l’oreille qui blesse profondément le cœur !

LXXIII. — Si je n’avais point d’yeux, si je n’avais que des oreilles, mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure ; ou si j’étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient en moi tout ce qu’il y a de sensible. Quoique sans yeux et sans oreilles pour voir ou pour entendre, je t’aimerais encore rien qu’en te touchant.

LXXIV. — Suppose maintenant que le sens du toucher me soit ravi ; que je ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher, qu’il ne me reste que l’odorat ; mon amour pour toi n’en serait pas moins vif, car de la distillerie de ton adorable visage sort une haleine parfumée qui excite l’amour par l’odorat.

LXXV. — Mais quel banquet n’offrirais-tu pas au goût puisque tu nourris et alimentes les quatre autres sens ? ne désireraient-ils pas que le festin fût éternel, en ordonnant au soupçon de fermer la porte à double tour, de peur que la jalousie, cet hôte sombre et mal venu, ne se glissât parmi eux pour troubler la fête ? »

LXXVI. — Encore une fois s’ouvrit le portique couleur de rubis qui avait déjà donné passage aux doux accents de son discours : semblable à une aurore rougeâtre qui prédit toujours le naufrage aux marins, la tempête aux campagnes, les regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le vent et les bourrasques aux troupeaux et aux bergers.

LXXVII. — Prudemment elle observe ce sinistre présage. De même que le vent se tait avant la pluie, que le loup entr’ouvre les dents avant de hurler, que la baie se fend avant de faire tache, ou comme la balle meurtrière d’un fusil, ce qu’il allait dire la frappe avant qu’il eût parlé. LXXVIII. — Elle tombe par le seul effet de son regard ; car les regards tuent l’amour, et l’amour ressuscite par des regards : un sourire guérit la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que celle qui enrichit ainsi l’amour ! Le pauvre enfant, croyant qu’elle est morte, presse ses joues pâles jusqu’à leur rendre leur vermillon.

LXXIX. — Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la réprimander vertement ; ce que prévint l’astucieux amour. Honneur à la ruse qui sut si bien la protéger ! car elle reste étendue sur le gazon, comme si elle était morte, jusqu’à ce que le souffle d’Adonis la rappelle à la vie.

LXXX. — Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts, lui presse l’artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour réparer le mal qu’ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser : volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu’il l’embrasse encore.

LXXXI. — A cette nuit de chagrin succède le jour : elle entr’ouvre doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu’à son éclatant retour il charme le matin et console l’univers. De même que le brillant soleil embellit le ciel, l’œil de Vénus illumine son visage.

LXXXII. — Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s’il lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux n’auraient été réunis, si Adonis n’avait voilé les siens, en abaissant ses sourcils : mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l’eau pendant la nuit.

LXXXIII. — Où suis-je donc ? ? dit-elle ; sur la terre ou dans le ciel ? Suis-je dans l’Océan ou dans le feu ? quelle heure est-il ? est-ce le matin ou le soir fatigué ? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie ? Tout à l’heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort ! tout à l’heure je mourais, et la mort m’était un ravissement !

LXXXIV. — Oh ! c’était toi qui me tuais ! Fais-moi mourir encore : l’habile maître de tes yeux, ton cœur inflexible a su leur enseigner des regards dédaigneux et un tel mépris qu’ils ont assassiné mon pauvre cœur ; et mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de la vue, sans la compassion de tes lèvres.

LXXXV. — Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure ! Oh ! ne laisse jamais flétrir leur incarnat ! et puisse leur fraîcheur dissiper tant qu’elles dureront les influences dangereuses de l’année ! Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie par ton souffle.

LXXXVI. — Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte ! Me vendre moi-même ? ah ! j’y consens, pourvu que tu veuilles m’acheter, me payer, et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.

LXXXVII. — Avec mille baisers tu peux acheter mon cœur, et les payer à ton loisir l’un après l’autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers ? ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés ? Convenons, qu’en cas de non-payement, la dette serait double ; deux mille baisers te donneraient-ils tant de peine ? »

LXXXVIII. — Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque amour, que mes jeunes années vous expliquent mes bizarreries ; ne cherchez pas à me connaître avant que je me connaisse moi-même : il n’est pas de pêcheur qui n’épargne le fretin. La prune mûre tombe, la verte tient à la branche ; ou si elle est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût.

LXXXIX. — Voyez ! le consolateur du monde achève à l’occident, d’un pas fatigué, sa brûlante carrière de la journée ; le hibou, héraut de la nuit, crie qu’il est tard ; les troupeaux sont rentrés dans leur bercail, les oiseaux dans leur nid, les noirs nuages qui voilent la lumière du ciel nous somment de nous séparer et de nous dire bonsoir…

XC. — Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites- en de même ; si vous y consentez, vous aurez un baiser. » « Bonne nuit, » répond Vénus. Et avant qu’il ait dit adieu, elle lui offre le doux gage du départ ; ses bras se croisent autour du cou d’Adonis ; elle semble s’incorporer avec lui ; leurs visages se touchent.

XCI. — Enfin, hors d’haleine, il se dégage et retire la rosée céleste, cette jolie bouche de corail dont les lèvres avides de la déesse connaissaient bien le parfum délicieux ; elles s’en désaltèrent, et se plaignent cependant de la sécheresse. Adonis accablé de caresses, elle épuisée par sa froideur, tous deux tombent à terre avec leurs lèvres collées ensemble.

XCII. — Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie plus docile, elle se nourrit sans pouvoir se rassasier ; ses lèvres sont triomphantes, celles d’Adonis obéissent et payent la rançon qu’exige un vainqueur dont la pensée, vorace comme un vautour, porte si haut ses prétentions qu’il tarit l’humide trésor des lèvres du vaincu.

XCIII. — Une fois qu’elle a goûté la douceur des dépouilles, elle commence à piller avec une aveugle fureur ; son visage est en sueur, son sang bouillonne ; sa passion, sans frein, lui donne un courage désespéré ; elle appelle l’oubli, et repousse la raison, elle oublie la chaste rougeur de la honte et le naufrage de l’honneur.

XCIV. — Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements, tel qu’un oiseau sauvage apprivoisé à force d’être manié, tel que l’agile chevreuil fatigué par la chasse, ou comme un enfant mutin calmé par des caresses, Adonis obéit, et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend non tout ce qu’elle veut, mais tout ce qu’elle peut.

XCV. — Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la chaleur, et pour ne pas céder enfin à la plus légère impression ? Les objets placés au delà de l’espérance sont souvent atteints par la témérité, surtout en fait d’amour ; la hardiesse dépasse la permission : l’Amour ne se décourage pas comme un lâche pâle et tremblant, mais ose davantage quand ce qu’il courtise est rebelle.

XCVI. — Oh ! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait le sourcil, elle n’eût point savouré un semblable nectar sur ses lèvres : des mots durs et de sévères regards ne doivent point repousser les amants. Les roses ont bien des épines, mais on recueille néanmoins. La beauté fût-elle sous vingt verrous, l’Amour triompherait de tous les obstacles et les enfoncerait tous.


XCVII. — Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps ; le pauvre enfant la prie de le laisser aller ; elle se décide à ne plus le retenir, lui dit adieu, et lui recommande d’avoir bien soin de son cœur, qu’il emporte captif dans sa poitrine, jure-t-elle par l’arc de Cupidon.

XCVIII. — Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette nuit dans la douleur, car mon cœur blessé ordonne à mes yeux de veiller. Dis-moi, maître de l’Amour, nous verrons-nous demain ? Dis-moi, nous verrons-nous, nous verrons-nous ; veux-tu me le promettre ? » Il lui répond, non, parce qu’il a l’intention d’aller le lendemain chasser le sanglier avec quelques-uns de ses amis.

XCIX. — Le sanglier ! » s’écrie-t-elle, et une soudaine pâleur couvre son visage, comme une gaze étendue sur une rose purpurine : elle tremble à ses paroles, elle jette ses bras autour de son cou qu’elle enchaîne, elle tombe, toujours suspendue à son cou, elle tombe sur le dos et lui sur son sein.

C. — La voilà dans la lice de l’Amour ; son champion est monté pour le combat : vaine illusion ; il ne veut pas dompter sa monture. Plus malheureuse que Tantale, elle tient l’Élysée et les délices lui échappent.

CI. — Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des grappes peintes, se rassasient par les yeux et souffrent la faim, elle languit dans sa mésaventure, comme ces pauvres oiseaux qui voyaient des baies inutiles. Elle prodigue ses baisers à son amant pour chercher à allumer l’ardeur qu’elle ne trouve point en lui.

CII. — Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas ; elle a osé tout ce qui se pouvait oser : ses prières eussent mérité une plus riche récompense. Elle est l’Amour ; elle aime et n’est point aimée. « Fi donc ! fi donc ! dit-il, vous m’étouffez ; laissez-moi partir, vous n’avez aucune raison de me retenir ainsi. »

CIII. — Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si tu ne m’avais dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh ! sois prudent ; tu ne sais pas ce que c’est de blesser avec le fer d’une javeline ce sauvage animal qui aiguise sans cesse des défenses qui n’ont jamais de fourrure, décidé à tuer son adversaire comme un boucher funeste.

CIV. — Sur son dos il a une armée de piques hérissées qui sans cesse menacent ses ennemis ; ses yeux, semblables à des vers luisants, étincellent quand il est irrité ; son groin creuse des tombeaux partout où il passe ; furieux, il frappe tout ce qu’il rencontre, et tous ceux qu’il frappe, ses cruelles défenses les tuent.

CV. — Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à l’épreuve de la pointe de ta lance ; son cou épais et court est difficile à blesser ; dans sa fureur, il attaquerait le lion ; les broussailles et les arbustes épineux à travers lesquels il se précipite se séparent comme s’ils en avaient peur.

CVI. — Hélas ! il ferait peu de cas de ton visage, auquel les yeux de l’Amour payent un tribut de regards ; de ta douce main, de tes lèvres suaves, ou de tes yeux de cristal dont la perfection étonne le monde. Mais, s’il pouvait te surprendre, le cruel, ô triste pressentiment ! il détruirait tous tes charmes, comme il détruit une prairie.

CVII. — Oh ! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière : la beauté n’a rien à faire avec de tels monstres ; ne t’expose pas volontairement à ce danger ! Ceux qui prospèrent prennent conseil de leurs amis. Quand tu as nommé le sanglier, à ne te rien cacher, j’ai tremblé pour toi, et tout mon corps a frémi.

CVIII. — N’as-tu pas remarqué mon visage ? N’ai-je point pâli ? n’as-tu pas vu les indices de la crainte dans mes yeux ? ne me suis-je pas évanouie ? ne suis-je point tombée ? Dans ce sein sur lequel tu es penché, mon cœur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s’agite, ne trouve point de repos ; il te soulève sur ma poitrine comme un tremblement de terre.

CIX. — Car là où règne l’amour, une jalouse inquiétude s’établit d’elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la rébellion, et dans un temps de paix crie : Tue, tue ! Elle trouble le paisible amour par ses caprices, comme l’air et l’eau éteignent le feu.

CX. — Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette chenille qui dévore les tendres bourgeons de l’amour, cette jalousie rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon cœur et me dit à l’oreille que si je t’aime, je dois craindre ta mort.

CXI. — Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d’un sanglier furieux ; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu’un qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête.

CXII. — Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à cette image ? Cette pensée fait saigner mon faible cœur, et la crainte m’enseigne l’avenir ! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si demain tu rencontres le sanglier.

CXIII. — Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi, lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou le chevreuil qui n’ose rien affronter ; poursuis ces timides animaux sur les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile.

CXIV. — Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours ; les différents sentiers qu’il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter ses ennemis.

CXV. — Quelquefois il court au milieu d’un troupeau de moutons pour tromper l’odorat subtil des chiens ; quelquefois il traverse des lieux souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores de ceux qui le poursuivent ; quelquefois encore, c’est dans une troupe de daims qu’il se cache : le danger invente des ruses, la crainte donne de l’esprit.

CXVI. — Car une fois là, son odeur se mêle à celle d’autres animaux, les lévriers excités reniflent l’air, ils hésitent et ils cessent leurs clameurs jusqu’à ce qu’ils soient parvenus avec peine à reconnaître la piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l’écho répond comme si une autre chasse avait lieu dans les airs.

CXVII. — Cependant le pauvre lièvre, au sommet d’un coteau lointain, se tient accroupi ; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent encore ; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut bien se comparer à celui d’un malade qui entend retentir le glas.

CXVIII. — Tu verras ce malheureux, inondé de sueur, tourner et retourner, revenir sur ses pas : chaque broussaille jalouse écorche ses jambes fatiguées ; chaque ombre le fait arrêter ; le moindre bruit le fait hésiter, car l’infortune est foulée aux pieds par tous, et dans son abaissement elle ne trouve aucun ami.

CXIX. — Reste tranquille ; écoute-moi encore un peu : non, ne me résiste pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre mon habitude, tu m’entends faire de la morale, c’est pour te faire haïr la chasse du sanglier. J’ajoute ceci à cela et une raison à une autre, car l’amour peut faire un commentaire sur tous les maux.

CXX. — Où en étais-je ? -- Peu m’importe, dit-il ; laissez-moi, et l’histoire finira fort à propos : la nuit se passe.--Eh bien ! qu’importe ! dit-elle.--Je suis attendu par mes amis, répond-il ; voilà qu’il fait obscur, et je tomberai en m’en allant.--Ah ! lui dit-elle, le désir ne voit jamais mieux que la nuit.

CXXI. — Mais si tu tombes, figure-toi que c’est la terre qui, amoureuse de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober un baiser. De riches dépouilles rendent les honnêtes gens voleurs ; c’est ainsi que tes lèvres rendent la modeste Diane dédaigneuse et solitaire ; elle a peur d’être tentée de te voler un baiser et de mourir parjure.

CXXII. — Maintenant je devine la raison de cette nuit si sombre. Cynthie honteuse obscurcit son diadème d’argent, jusqu’à ce que la nature soit condamnée comme traître et faussaire pour avoir volé au ciel les moules divins dans lesquels elle t’a formé, en dépit des cieux, pour éclipser le soleil pendant le jour et Cynthie pendant la nuit.

CXXIII. — C’est pourquoi elle a séduit les Destinées pour détruire le rare chef-d’œuvre de la nature, en mêlant des infirmités à la beauté, et d’impurs défauts à la perfection pure, qu’elle a soumise à la tyrannie des cruels accidents et de toutes sortes de maux.

CXXIV. — Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès ; la peste qui empoisonne la vie ; la folie et son délire ; la maladie qui ronge la moelle des os, et qui corrompt le sang en l’échauffant ; enfin le dégoût, la douleur et le funeste désespoir ont juré la mort de la nature pour la punir de t’avoir fait si beau.

CXXV. — Et ce qui charme n’est pas la moindre de toutes ces maladies, c’est qu’un combat d’une minute détruise la beauté, le charme, le goût, le teint, la grâce : tout ce qu’admirait tout à l’heure un spectateur impartial est tout à coup perdu, fondu, anéanti, comme la neige disparaît sous le soleil de midi.

CXXVI. — Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des vestales sans amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire la population de la terre et produire une disette de fils et de filles… sois prodigue. La lampe qui brûle pendant la nuit épuise son huile pour donner sa lumière au monde.

CXXVII. — Ton corps sera-t-il autre chose qu’un tombeau dévorant, s’il engloutit toute la postérité que d’après les droits du temps tu dois avoir, à moins que tu ne la détruises dans une sombre obscurité ? S’il en est ainsi, le monde te tiendra en mépris puisque par ton orgueil tu le prives d’une si belle espérance.

CXXVIII. — Par là, tu t’anéantis toi-même, crime plus grand que la guerre civile, ou que celui des hommes qui portent sur eux-mêmes des mains furieuses, ou bien des pères meurtriers qui arrachent la vie à leurs fils. Une hideuse rouille s’attache au trésor caché, mais l’or qui est mis en usage se multiplie toujours. »

CXXIX. — Allons, répondit Adonis ; vous allez retomber dans vos vains discours tant de fois rebattus ? Le baiser que je vous ai donné vous a été accordé en vain : c’est en vain que vous luttez contre un torrent ; car je vous proteste, par cette ténébreuse nuit, sombre nourrice du désir, que je vous aime de moins en moins depuis votre dissertation.

CXXX. — Si l’Amour vous prêtait vingt mille langues, dont chacune serait plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante que les chants des sirènes amoureuses, ses accents pénétrants seraient vains pour mon oreille ; car sachez que mon cœur s’y tient armé en sentinelle, et n’y laisserait pas en entrer un son perfide.

CXXXI. — De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât jusque dans la paisible enceinte de mon sein : et là mon petit cœur lui-même serait entièrement perdu, s’il était privé de sommeil dans sa chambre à coucher. Non, madame, non ; mon cœur ne désire point de gémir ; il dort profondément tant qu’il dort seul.

CXXXII. — Qu’avez-vous dit que je ne puisse réfuter ? le sentier qui conduit au péril est doux. Je ne hais pas l’amour, mais votre manière d’aimer qui prête des embrassements à tous les étrangers, vous en agissez ainsi pour la multiplication de l’espèce : bizarre excuse de prendre la raison pour servir les excès de la volupté.

CXXXIII. — Ne l’appelez pas l’amour ; l’Amour s’est envolé au ciel depuis que la honteuse débauche usurpe son nom sur la terre, et s’est couverte de sa ressemblance pour séduire la beauté vermeille et la déshonorer ; car ce tyran la souille de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt comme la chenille flétrit les jeunes feuilles.

CXXXIV. — L’amour réjouit comme le soleil après l’orage, l’effet de la débauche est comme celui de la tempête après le soleil ; l’aimable printemps de l’amour demeure toujours frais, l’hiver de la débauche arrive avant que son été soit à demi fini ; l’amour ne rassasie jamais, la débauche meurt comme un glouton ; l’amour est tout vérité, la débauche est pleine de tromperies et de mensonges.

CXXXV. — J’en pourrais dire davantage, mais je n’ose ; ce texte est vieux et l’orateur trop jeune. Je me retire donc avec tristesse ; mon visage est rouge de honte et mon cœur plein de douleur : mes oreilles, qui ont écouté votre langage indécent, se brûlent elles-mêmes pour s’être ainsi rendues coupables. »

CXXXVI. — Il dit, s’arrache du doux lien de ces beaux bras qui l’enchaînaient sur le sein de Vénus ; et il retourne chez lui en courant à travers les sombres prairies, la laissant étendue par terre et désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile filer dans le ciel ? tel fuit Adonis pendant la nuit loin des yeux de Vénus.

CXXXVII. — Ses regards le suivent comme ceux d’un homme, sur le rivage, contemplent un ami qui vient de s’embarquer, jusqu’à ce que les vagues furieuses ne lui permettent plus de l’apercevoir, en soulevant leurs crêtes jusqu’aux nuages : de même la nuit impitoyable et sombre enveloppe de ses ténèbres l’objet qui charmait l’œil de Vénus.

CXXXVIII. — Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber par mégarde un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée comme l’homme errant dans les ténèbres, lorsque son fanal s’éteint au milieu d’un bois dangereux, telle Vénus reste confondue après avoir perdu dans l’obscurité celui qu’elle avait découvert sur son chemin.

CXXXIX. — Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes voisines répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées ; sa passion s’augmente. Hélas ! s’écrie-t-elle ; et vingt fois elle ajoute : malheur, malheur ! Vingt échos répètent vingt fois le même cri.

CXL. — Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation, et improvise un chant mélancolique ; elle dit comment l’amour rend la jeunesse esclave et fait radoter les vieillards ; comment l’amour est sage dans la folie et fou dans la sagesse. Son triste chant finit toujours par malheur ; et le chœur des échos répond à sa voix.

CXLI. — Son chant dura longtemps, plus longtemps que la nuit ; car les heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu’elles paraissent courtes. S’ils sont contents eux-mêmes, ils s’imaginent que les autres jouissent de la même satisfaction et partagent leur plaisir ; leurs longues histoires souvent recommencées finissent sans auditeurs, et ne finissent jamais.

CXLII. — Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce n’est avec de vains sons, comparables à des parasites, répondant à toutes les voix, comme des cabaretiers à la langue acérée, et adoucissant l’humeur des esprits fantasques ? Elle disait oui, l’écho répondait oui ; et il eût dit non si elle eût voulu.

CXLIII. — Voyez la gentille alouette, qui, fatiguée du repos, s’élance dans les airs au sortir de son nid humide, elle réveille l’aube matinale, et le soleil, dans toute sa majesté, sort de son sein argenté : ses rayons jettent tant d’éclat sur le monde, que les monts couronnés de cèdres semblent de l’or bruni. CXLIV. — Vénus le salue en lui adressant ce bonjour flatteur : « O toi, dieu brillant, père de toute lumière, toi de qui chaque étoile et chaque astre empruntent le don magnifique qui lui permet de briller, il est ici-bas un fils allaité par une mère mortelle, qui pourrait te prêter de la lumière comme tu en prêtes aux autres ! »

CXLV. — Elle dit, et s’enfuit vers un bosquet de myrtes, réfléchissant que la matinée est bien avancée et qu’elle n’a pas reçu de nouvelles de son amant : elle écoute pour distinguer la voix de sa meute et le son de son cor ; elle les entend résonner gaiement, et elle s’avance à la hâte dans la direction du bruit.

CXLVI. — Elle court ; sur son chemin les broussailles s’attachent à son cou, d’autres caressent son front ; d’autres encore s’entrelacent autour de ses jambes pour l’arrêter : elle s’arrache violemment à leurs étroits embrassements, telle qu’une biche aux mamelles pendantes qui s’empresse d’aller allaiter son faon caché dans un taillis.

CXLVII. — Tout à coup elle entend que les chiens sont aux abois : elle tressaille ; comme celui qui aperçoit devant lui une vipère repliée en funestes anneaux, tremble et frissonne dans sa terreur, de même le timide jappement des chiens épouvante Vénus et trouble tous ses sens.

CXLVIII. — Car elle n’ignore plus que ce n’est pas une chasse sans danger, et qu’on poursuit le sanglier farouche, l’ours féroce ou le superbe lion. Les cris partent toujours du même point et la voix des chiens exprime la terreur. A la vue d’un si redoutable ennemi ils se font tous des politesses à qui l’attaquera le premier.

CXLXIX. — Ces cris lugubres retentissent tristement à l’oreille de Vénus, et pénètrent par surprise jusqu’à son cœur, qui, accablé par le doute et par la terreur glacé, engourdit d’une faiblesse mortelle tous les sens de la déesse ; tels que des soldats qui, voyant leur capitaine se rendre, fuient lâchement et n’osent tenir la campagne.

CL. — C’est ainsi qu’elle s’arrête tremblante, jusqu’à ce que, pour ranimer ses sens abattus, elle leur dise que c’est une terreur sans fondement, et une illusion puérile qui les effraye. Elle leur ordonne de ne plus trembler, elle leur ordonne de ne rien craindre, et au même instant elle aperçoit le sanglier poursuivi.

CLI. — Une écume blanche teinte de rouge comme un mélange de sang et de lait teint sa gueule entr’ouverte à un sang couleur de pourpre : une nouvelle terreur parcourt tout le corps de Vénus et l’emporte comme une folle sans qu’elle sache où elle va ; elle court d’un côté, puis n’ose aller plus avant, et revient sur ses pas pour accuser le sanglier de meurtre.

CLII. — Mille pensées contraires l’entraînent de mille côtés divers ; elle revient dans les sentiers qu’elle a quittés ; sa précipitation se joint à des délais ; semblable à l’homme pris de vin qui, ayant l’air de faire attention à tout, et toujours inattentif, commence toujours et ne termine rien.

CLIII. — Ici elle trouve un limier réfugié dans un buisson, et demande à l’animal fatigué où est son maître ; plus loin elle en trouve un autre qui lèche ses blessures, seul baume souverain contre les plaies envenimées : en voici un autre qui se traîne d’un air chagrin ; elle lui parle, et il lui répond en hurlant.

CLIV. — A peine a-t-il terminé ses discordantes clameurs, qu’un autre chien blessé, à la gueule béante, le poil noir et hérissé, déchire les airs de sa voix plaintive ; un autre, et puis un autre encore, lui répondent en traînant leur noble queue jusqu’à terre et secouant leurs oreilles écorchées en versant leur sang à chaque pas.

CLV. — Voyez ! de même que les pauvres habitants du monde sont effrayés par les apparitions, les signes et les prodiges qu’ils contemplent longtemps d’un œil effaré en leur attribuant de sinistres prophéties, de même Vénus à ces signes funestes, respire avec peine, et puis soupirant, s’indigne contre la Mort.

CLVI. — Tyran horrible, affreux, maigre, décharné, odieux ennemi de l’Amour ! --C’est ainsi qu’elle inspire la mort. Fantôme au sourire sinistre, ver de la terre, que prétends-tu donc ? étouffer la beauté, et terminer les jours de celui qui, pendant sa vie, d’un souffle donnait de l’éclat à la rose, du parfum à la violette.

CLVII. — S’il est mort… Oh ! non ; il est impossible qu’en voyant sa beauté tu aies osé le frapper ! Oh ! oui, c’est possible, tu n’as point d’yeux pour voir, mais dans ta rage tu frappes au hasard ; ton but est la vieillesse ; mais ton trait infidèle manque ce but, et perce le cœur d’un enfant.

CLVIII. — Si tu lui avais seulement dit de prendre garde, il eût parlé ; à sa voix ton bras eût été sans pouvoir. Les destinées te maudiront pour ce coup fatal : elles t’ordonnent d’arracher une mauvaise herbe, tu arraches une fleur. C’est la flèche d’or de l’Amour qui aurait dû l’atteindre, et non le dard d’ébène de la Mort pour le tuer.

CLIX. — As-tu soif de larmes, que tu en veuilles faire tant verser ? quel bien un douloureux sanglot peut-il te faire ? pourquoi as-tu plongé dans l’éternel sommeil ces yeux qui apprenaient à voir à tous les yeux ? Maintenant la nature s’inquiète peu de tes coups mortels, puisque ta rigueur a détruit son plus bel ouvrage. »

CLX. — Ici, accablée comme une femme désespérée, elle abaisse ses paupières, qui, comme des écluses, arrêtent l’humide cristal qui coulait en ruisseau de ses deux belles joues, jusque dans le doux lit de son sein : mais cette pluie argentée se fait bientôt jour à travers ces obstacles, et les contraint de se rouvrir par son cours impétueux.

CLXI. — Oh ! combien ses yeux et ses larmes se furent réciproquement redevables ! Ses yeux se voient dans les larmes, les larmes dans ses yeux : l’un et l’autre cristal reproduisent leur douleur mutuelle, leurs douleurs que des soupirs consolateurs cherchaient à calmer. Mais comme on voit dans un jour d’orage tantôt la pluie, tantôt le vent, les soupirs sèchent ses joues que les larmes inondent encore.

CLXII. — Des passions variables se pressent autour de sa constante douleur, comme se disputant à qui conviendra le mieux à sa détresse. Chacune d’elles est accueillie, chaque passion sauvage à la douleur présente semble la plus forte ; mais aucune ne l’emporte sur les autres ; alors elles se confondent ensemble comme un groupe de nuages qui se consultent pour une tempête.

CLXIII. — Cependant elle entend un chasseur appeler dans le lointain. Jamais chant de nourrice ne plut autant à son nourrisson. Ce son appelle l’espérance, qui s’efforce de bannir les tristes idées qu’elle poursuit : la joie renaissante l’engage à se réjouir et la flatte en lui persuadant que c’est la voix d’Adonis.

CLXIV. — Ses larmes remontent à leur source, et restent prisonnières dans ses yeux comme des perles sous un verre : cependant parfois une de ces perles orientales s’échappe sur sa joue qui l’absorbe, comme si elle craignait de la laisser passer et de la voir laver le sale visage de la terre, qui n’est qu’enivrée lorsqu’elle semble noyée.

CLXV. — Inexplicable amour ! qu’il est étrange de ne pas croire et d’être si crédule ! ton bonheur et ta souffrance sont également extrêmes ; le désespoir et l’espérance te rendent également ridicule : l’une te flatte par d’improbables pensées, et l’autre te détruit aussitôt par des pensées vraisemblables !

CLXVI. — Maintenant elle défait le tissu qu’elle a fabriqué : Adonis vit, la mort n’est plus coupable. Ce n’est pas elle qui l’accusait de ne rien valoir ; elle s’empresse d’ajouter des louanges à son nom odieux : elle l’appelle la reine des tombeaux, le tombeau des rois, la souveraine de toutes les choses mortelles.

CLXVII. — Non, non, dit-elle, aimable Mort, je ne faisais que plaisanter ; cependant pardonne-moi, j’éprouvai une espèce de crainte en voyant le sanglier, cet animal féroce qui ne connut jamais la pitié mais qui reste impitoyable. Voilà pourquoi, aimable fantôme (je dois avouer la vérité), je t’accusais, craignant la mort de mon amant.

CLXVIII. — Ce n’est pas ma faute ; le sanglier a provoqué ma langue. Prends-t’en à lui, invisible souveraine ; c’est cet odieux animal qui t’a outragée ; je n’étais que son instrument ; c’est lui qui est l’auteur de la calomnie. La douleur a deux langues ; et jusqu’ici jamais une femme ne put les gouverner toutes deux sans avoir l’esprit de dix femmes. »

CLXIX. — Espérant qu’Adonis est vivant, c’est ainsi qu’elle atténue ses premiers soupçons, et pour préserver la beauté d’Adonis, elle cherche à s’insinuer humblement dans les bonnes grâces de la Mort ; elle lui parle de ses trophées, de ses statues, de ses monuments ; elle raconte ses victoires, ses triomphes et ses gloires.

CLXX. — O Jupiter ! dit-elle, que j’étais insensée de m’abandonner à tant de faiblesse, et de pleurer la mort de celui qui vit et ne doit pas mourir jusqu’au renversement complet de toute l’espèce humaine ; car avec lui périrait la beauté ; et la beauté une fois morte le noir chaos régnerait de nouveau !

CLXXI. — Fi donc, fol amour, tu es aussi craintif qu’un homme chargé d’un trésor et pressé par les voleurs ; des bagatelles, que n’ont distinguées ni l’œil ni l’oreille, troublent ton lâche cœur de fausses alarmes. » Elle entend à ce dernier mot un cor joyeux, elle bondit, elle qui tout à l’heure était si abattue.

CLXXII. — Elle vole, telle qu’un faucon vers sa proie, et le gazon ne fléchit pas, tant elle le foule légèrement et dans sa hâte elle aperçoit le triomphe de l’odieux sanglier sur celui qu’elle aimait ; à ce spectacle ses yeux, comme frappés de mort, se cachent, semblables aux étoiles honteuses du jour.

CLXXIII. — Telle encore que le limaçon qui, si ses cornes délicates sont touchées, rentre souffrant dans sa caverne d’écaille, et là tout rabougri reste longtemps à l’ombre avant d’oser ressortir de nouveau ; de même à l’aspect du cadavre sanglant, les yeux de Vénus se sont réfugiés dans les sombres orbites de sa tête.

CLXXIV. — Là, ils abandonnent leur fonction et leur lumière à l’indisposition du cerveau troublé qui leur ordonne de s’associer avec la nuit sombre, et de ne plus blesser le cœur par leurs regards ; comme un roi affligé sur son trône, ce cœur pousse un douloureux gémissement excité par leurs suggestions.

CLXXV. — Cependant, chaque sens tributaire frémit, de même que le vent, emprisonné dans la terre, s’efforçant de s’ouvrir un passage, ébranle les fondements du monde, ce qui trouble l’esprit des hommes par de sinistres terreurs. Ce bouleversement surprend si fort chaque organe que les yeux s’élancent de nouveau de leurs sombres retraites.

CLXXVI. — En souriant, ils jettent à regret leur lumière sur la large blessure que le sanglier a faite dans le tendre sein d’Adonis, dont la blancheur ordinaire, semblable à celle du lis, était inondée de larmes de pourpre répandues par la plaie. Il n’était à l’entour aucune fleur, aucune herbe, aucune plante, aucune feuille, aucune racine qui ne lui ravît son sang, et ne semblât saigner avec lui.

CLXXVII. — La pauvre Vénus remarque cette sympathie solennelle ; elle penche sa tête sur une épaule, son désespoir est muet, elle s’abandonne à son délire. Elle pense qu’il ne pouvait mourir, qu’il n’est pas mort. Sa voix est étouffée, ses genoux oublient de fléchir ; ses yeux sont furieux d’avoir pleuré naguère !

CLXXVIII. — Elle tient ses regards constamment fixés sur la blessure, sa vue éblouie la lui représente triple, et alors elle blâme ses yeux féroces de multiplier les blessures là où il ne devait y en avoir aucune. Le visage d’Adonis paraît double, chacun de ses membres est doublé, car souvent l’œil s’abuse quand le cerveau est troublé.

CLXXIX. — Ma langue, dit-elle, ne peut exprimer ma douleur pour un seul, et cependant voilà deux Adonis morts. Je n’ai plus de soupirs ; mes larmes amères sont taries, mes yeux sont un feu brûlant, mon cœur est changé en plomb et le plomb de mon cœur accablé se dissout devant le feu ardent de mes yeux ; je mourrai dans cette flamme liquide du désir.

CLXXX. — Hélas, pauvre univers ! quel trésor tu as perdu ? quel visage reste ici-bas digne d’être regardé ? quelle langue musicale entendons-nous ? qu’y a-t-il dans le passé ou dans l’avenir qui puisse désormais faire ta gloire ? Ces fleurs sont suaves, leurs couleurs fraîches et vermeilles, mais la véritable et parfaite beauté vivait et est morte dans lui.

CLXXXI. — Qu’aucune créature ne porte à l’avenir ni toque ni voile ! Ni le soleil ni le vent ne chercheront à vous caresser ; n’ayant point de beauté à perdre, vous ne devez plus craindre : le soleil vous dédaigne, et le vent vous siffle ; mais quand Adonis vivait, le soleil et le vent l’épiaient comme deux voleurs pour lui ravir sa beauté.

CLXXXII. — C’est pourquoi il mettait sa toque sous les bords de laquelle le soleil brillant se glissait ; le vent l’emportait, et puis jouait avec ses cheveux : Adonis pleurait alors, et, par pitié pour ses tendres années, tous deux se disputaient à qui le premier sècherait ses larmes.

CLXXXIII. — Pour voir ses traits, le lion se cachait derrière les haies, de peur de l’effrayer ; pour jouir de son chant, le tigre, devenu apprivoisé, l’écoutait sans bruit. A sa voix, le loup abandonnait sa proie, et de tout le jour, il n’effrayait plus l’innocent agneau.

CLXXXIV. — Quand il regardait son ombre dans un ruisseau, les poissons déployaient sur elle leurs nageoires dorées. Quand il s’approchait d’eux, les oiseaux étaient si ravis que quelques-uns chantaient, et d’autres lui apportaient dans leurs becs des mûres et de rouges cerises. Il les nourrissait de sa vue, et eux le nourrissaient de fruits.

CLXXXV. — Mais ce sanglier hideux et féroce avec un museau de hérisson, qui de son œil baissé cherche sans cesse un tombeau, ne vit jamais les charmes d’Adonis, témoin le traitement qu’il lui a fait, ou s’il a vu son visage, je sais alors que c’est en voulant le caresser qu’il l’a tué.

CLXXXVI. — C’est vrai, c’est vrai, c’est ainsi qu’Adonis a été tué. Il courait sur le sanglier avec sa lance acérée ; l’animal, n’eût point voulu le blesser de ses défenses, mais il voulait le désarmer par un baiser. C’est involontairement que l’animal amoureux a entr’ouvert ses flancs délicats et plongé ses défenses dans son sein.

CLXXXVII. — Si j’avais eu des dents comme lui, je dois avouer que je l’aurais déjà tué en l’embrassant ; mais il est mort, il n’a pas réjoui ma jeunesse de son amour. J’en suis bien plus malheureuse. » A ces mots elle tombe, et souille son visage avec le sang glacé d’Adonis.

CLXXXVIII. — Elle regarde ses lèvres, elles sont pâles ; elle lui prend la main, elle est froide ; elle murmure à son oreille un sombre récit comme s’il entendait ses tristes paroles. Elle soulève les paupières qui couvrent ses yeux, et voici : deux lampes éteintes y sont dans l’obscurité.

CLXXXIX. — Ce sont deux places où mille fois elle se vit elle-même, et qui ne réfléchissent plus ses traits ; elles ont perdu cette vertu où elles excellaient tout à l’heure et toutes les beautés d’Adonis ont perdu leur influence. « Merveille des temps ! dit-elle, je suis irritée qu’après ta mort le jour éclaire encore.

CXC. — Puisque tu n’es plus ! voici : Je prédis que désormais la douleur suivra partout l’amour, il sera escorté de la jalousie, trouvera les préludes pleins de douceur et la fin insipide. Jamais il ne sera bien d’accord ; il sera toujours trop fort ou trop faible, afin que tous ses plaisirs n’égalent jamais ses peines.

CXCI. — Il sera volage, perfide, trompeur il naîtra et il sera anéanti dans un instant ; il trouvera au fond du vase une lie empoisonnée, et les bords seuls enduits d’un miel qui trompera les plus habiles. Il fera perdre au plus robuste sa force ; il rendra le sage muet, et enseignera à l’imbécile l’art de parler.

CXCII. — Il sera économe et débauché, il apprendra à la vieillesse décrépite les mesures de la danse ; il calmera le scélérat étonné, ruinera le riche, enrichira le pauvre ; il sera fou à lier, tendre jusqu’à la faiblesse ; il vieillira le jeune homme, et ramènera la vieillesse à l’enfance.

CXCIII. — Il sera soupçonneux là où il n’aura aucun motif de crainte ; il ne craindra rien quand il devra se méfier. Il sera compatissant et trop sévère, et d’autant plus trompeur qu’il semblera plus juste. Il sera pervers alors qu’on le croira tendre ; il inspirera des terreurs à la valeur, et donnera du courage au lâche.

CXCIV. — Il sera la cause de guerres et de funestes événements, divisera le père et le fils, il sera soumis et asservi à tous les mécontentements comme le bois sec l’est au feu. Puisque la mort détruit mon amour dans son printemps, ceux qui aimeront le mieux ne jouiront pas de leur amour. »

CXCV. — Tout à coup l’enfant étendu mort auprès d’elle s’évanouit à ses yeux comme une vapeur ; et dans son sang, répandu sur la terre, naquit une fleur pourpre tachetée de blanc, semblable à ses pâles joues et au sang qui en parsemait la pâleur en gouttes arrondies.

CXCVI. — Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur, et la compare au souffle de son Adonis. « Elle sera déposée dans mon sein, dit-elle, puisque Adonis lui-même m’a été arraché par la mort. » Elle cueille la fleur, et la tige laisse échapper une sève verte qu’elle appelle des larmes.

CXCVII. — Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c’était ainsi (douce fille d’un père plus doux encore que ton parfum), c’était ainsi que ton père pleurait au moindre chagrin ; croître pour lui seul était son désir comme c’est le tien ; mais sache qu’il vaut autant te flétrir dans mon sein que dans ton sang.

CXCVIII. — Ici fut la couche de ton père, ici dans mon sein ; tu es son héritière, voici ta place. Repose dans ce doux berceau, où les battements de mon cœur te berceront jour et nuit. Il ne se passera pas une minute dans une heure sans que je baise la fleur de mon bien-aimé. »

CXCIX. — C’est ainsi que, fatiguée du monde, Vénus s’enfuit, elle accouple ses colombes argentées, et par leur secours s’élève dans l’espace des airs. Attelées à son char rapide, elles se dirigent vers Paphos où leur reine veut s’enfermer et ne plus se laisser voir.