Valvèdre/10

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Valvèdre (1861)
Michel Lévy frères (p. 332-360).



X


Sept ans me séparaient déjà de cette terrible époque de ma vie quand je revis Obernay. J’étais dans l’industrie. Employé par une compagnie, je surveillais d’importants travaux métallurgiques. J’avais appris mon état en commençant par le plus dur, l’état manuel. Henri me trouva près de Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les émanations de l’antre du travail. Il eut quelque peine à me reconnaître ; mais je sentis à son étreinte que son cœur d’autrefois m’était rendu. Lui n’était pas changé. Il avait toujours ses fortes épaules, sa ceinture dégagée, son teint frais et son œil limpide.

— Mon ami, me dit-il quand nous fûmes seuls, tu sauras que c’est le hasard d’une excursion qui m’amène vers toi. Je voyage en famille depuis un mois, et maintenant je retourne à Genève ; mais, sans la circonstance du voyage, je t’aurais rejoint, n’importe où, un peu plus tard, à l’automne. Je savais que tu étais au bout de ton expiation, et il me tardait de t’embrasser. J’ai reçu ta dernière lettre, qui m’a fait grand bien ; mais je n’avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te concerne. Je ne t’ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n’as voulu recevoir de moi aucun service de fait ; tu m’as demandé seulement de t’écrire quelquefois avec amitié, sans te parler du passé. J’ai cru d’abord que c’était encore de l’orgueil, que tu ne voulais même pas d’assistance morale, craignant surtout de vivre sous l’influence indirecte, sous la protection cachée de Valvèdre. À présent, je te rends pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d’orgueil, mais ton caractère s’est élevé à la hauteur de la fierté, et je ne me permettrai plus jamais d’en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus d’enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.

— Mon cher Henri, tu exagères ! lui répondis-je. J’ai fait bien strictement mon devoir. J’ai obéi à ma nature, peut-être un peu ingrate, en me dérobant à la pitié. J’ai voulu me punir tout seul et de mes propres mains en m’assujettissant à des études qui m’étaient antipathiques, à des travaux où l’imagination me semblait condamnée à s’éteindre. J’ai été plus heureux que je ne le méritais, car l’acquisition d’un savoir quelconque porte avec elle sa récompense, et, au lieu de s’abrutir dans l’étude où l’on se sent le plus revêche, on s’y assouplit, on s’y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends à présent pourquoi certaines personnes — et pourquoi ne nommerais-je pas M. de Valvèdre ? — ont pu ne pas devenir matérialistes en étudiant les secrets de la matière. Et puis je me suis rappelé souvent ce que souvent tu me disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour être un écrivain littéraire ; tu me disais que je ferais de la poésie folle, de l’histoire fantastique ou de la critique emportée, partiale, nuisible par conséquent. Oh ! je n’ai rien oublié, tu vois. Tu disais que les organisations très-vivaces ont souvent en elles une fatalité qui les entraine à l’exubérance, et qui hâte ainsi leur destruction prématurée ; qu’un bon conseil à suivre serait celui qui me détournerait de ma propre excitation pour me jeter dans une sphère d’occupations sérieuses et calmantes ; que les artistes meurent souvent ou s’étiolent par l’effet des émotions exclusivement cherchées et développées ; que les spectacles, les drames, les opéras, les poëmes et les romans étaient, pour les sensibilités trop aiguisées, comme une huile sur l’incendie ; enfin que, pour être un artiste ou un poëte durable et sain, il fallait souvent retremper la logique, la raison et la volonté dans des études d’un ordre sévère, même s’astreindre aux commencements arides des choses. J’ai suivi ton conseil sans m’apercevoir que je le suivais, et, quand j’ai commencé à en recueillir le fruit, j’ai trouvé que tu ne m’avais pas assez dit combien ces études sont belles et attrayantes. Elles le sont tellement, mon ami, que j’ai pris les arts d’imagination en pitié pendant quelque temps… ferveur de novice que tu m’aurais pardonnée ; mais, aujourd’hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la science projette sur moi, je sens que je ne me détacherai plus d’une branche de connaissances qui m’a rendu la faculté de raisonner et de réfléchir : bienfait inappréciable, qui m’a préservé également de l’abus et du dégoût de la vie ! À présent, mon ami, tu sais que j’approche du terme de ma captivité…

— Oui, reprit-il, je sais qu’avec des appointements qui ont été longtemps bien minimes, tu as réussi à t’acquitter peu à peu avec Moserwald, lequel déclare avec raison que c’est un tour de force, et que tu as dû t’imposer, pendant les premières années surtout, les plus dures privations. Je sais que tu as perdu ta mère, que tu as tout quitté pour elle, que tu l’as soignée avec un dévouement sans égal, et que, voyant ton père très-âgé, très-usé et très-pauvre, tu t’es senti bien heureux de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, à son insu, la petite somme qu’il te réservait, et qu’il t’avait confiée pour la faire valoir. Je sais aussi que tu as eu des mœurs austères, et que tu as su te faire apprécier pour ton savoir, ton intelligence et ton activité au point de pouvoir prétendre maintenant à une très-honorable et très-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d’ici, j’ai su et j’ai vu que tu étais aimé à l’adoration par les ouvriers que tu diriges,… qu’on te craignait un peu,… il n’y a pas de mal à cela, mais que tu étais un ami et un frère pour ceux qui souffrent. Le pays est en ce moment plein de louanges sur une action récente…

— Louanges exagérées ; j’ai eu le bonheur d’arracher à la mort une pauvre famille.

— Au péril de ta vie, péril des plus imminents ! On t’a cru perdu.

— Aurais-tu hésité à ma place ?

— Je ne crois pas ! Aussi je ne te fais pas de compliments ; je constate que tu suis sans défaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c’est bien ; embrasse-moi, on m’attend.

— Quoi ! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas ?

— Ma femme et mes enfants ne sont pas là. Les marmots ne quittent pas si longtemps l’école du grand-père, et leur mère ne les quitte pas d’une heure.

— Tu me disais être en famille.

— C’était une manière de dire. Des parents, des amis… Mais je ne te fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde à Genève, et, dans six semaines, je reviens te chercher.

— Me chercher ?

— Oui. Tu seras libre ?

— Libre ? Mais non, je ne le serai jamais.

— Tu ne seras jamais libre de ne rien faire ; mais tu seras libre de travailler où tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit à cette époque ; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira peut-être, et qui, en te créant de grandes occupations selon tes goûts actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.

— Me rapprocher de vous autres ? Ah ! mon ami, vous êtes trop heureux pour moi ! Je n’ai jamais envisagé la possibilité de ce rapprochement qui me rappellerait à toute heure un passé affreux pour moi ; cette ville, cette maison !…

— Tu n’habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. Nous l’avons vendue, elle est démolie. Mes vieux parents ont regretté leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd’hui. Ils demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord du Léman. Nous ne sommes plus entassés dans un local devenu trop étroit pour l’augmentation de la famille. Mon père ne s’occupe plus que de nos enfants et de quelques élèves de choix qui viennent pieusement chercher ses leçons. Moi, je lui ai succédé dans sa chaire. Tu vois en moi un grave professeur ès sciences que la botanique ne possède plus exclusivement. Allons, allons, tu as assez vécu seul ! Il faut quitter la Thébaïde ; tu manques à mon bonheur complet, je t’en avertis.

— Tout cela est fait pour me tenter, mon ami ; mais tu oublies que j’ai un vieux père infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. Tout l’effort de ma liberté reconquise doit tendre à me rapprocher de lui.

— Je n’oublie rien, mais je dis que tout peut s’arranger. Ne m’ôte pas l’espérance et laisse-moi faire.

Il me quitta en m’embrassant avec tant d’effusion, que la source des douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai au travail, et, quelques heures après, je vis, dans un de mes ateliers, un jeune garçon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine résolue et intelligente, qui avait l’air de chercher quelqu’un, et dont je m’approchai pour savoir ce qu’il voulait.

— Rien, me répondit-il avec assurance ; je regarde.

— Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un vieil ouvrier, qu’il n’est pas permis de regarder comme ça ce qu’on ne comprend pas ?

— Et, si je comprends, reprit l’enfant, qu’avez-vous à dire ?

— Et qu’est-ce que vous comprenez ? lui demandai-je en souriant de son aplomb. Racontez-nous cela.

Il me répondit par une démonstration chimico-physico-métallurgique si bien récitée et si bien rédigée, que le vieil ouvrier laissa tomber ses bras contre son corps et resta comme une statue.

— Dans quel manuel avez-vous appris cela ? demandai-je au petit, — car il était petit, fort et laid, mais d’une de ces laideurs singulières et charmantes qui sont tout à coup sympathiques. Je l’examinais avec une émotion qui arrivait à me faire trembler. Il avait de très-beaux yeux, un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d’expression différente, l’un bienveillant, l’autre railleur. Le nez, délicatement découpé, était trop long et trop étroit, mais plein d’audace et de finesse ; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents bizarrement plantées, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans le sourire, un mélange de disgrâce et de charme. Je sentis que je l’aimais, et, si j’eus une terrible commotion de tout mon être, je ne fus presque pas surpris quand il me répondit :

— Je n’étudie pas les manuels, je récite la leçon de M. le professeur Obernay, mon maître. Le connaissez-vous par hasard, le père Obernay ? Il n’est pas plus sot qu’un autre, hein ?

— Oui, oui, je le connais, c’est un bon maître ! Et vous, êtes-vous un bon élève, monsieur Paul de Valvèdre ?

— Tiens ! reprit-il sans que son visage montrât aucune surprise, voilà que vous savez mon nom, vous ? Comment donc est-ce que vous vous appelez ?

— Oh ! moi, vous ne me connaissez pas ; mais comment êtes-vous ici tout seul ?

— Parce que je viens y passer six semaines pour étudier, pour voir comment on s’y prend et comment les métaux se comportent dans les expériences en grand. On ne peut pas se faire une idée de cela dans les laboratoires. Mon professeur a dit : « Puisqu’il mord à cette chose-là, je voudrais qu’il pût voir fonctionner quelque grande usine spéciale. » Et son fils Henri lui a répondu : « C’est bien simple. Je vais du côté où il y en a, et je l’y conduirai. J’ai par là des amis qui lui montreront tout avec de bonnes explications ; et me voilà. »

— Et Henri est parti ?… Il vous laisse avec moi ?

— Avec vous ! Ah ! vous disiez que je ne vous connaissais pas ! Vous êtes Francis ! Je vous cherchais, et j’étais presque sûr de vous avoir reconnu tout de suite !

— Reconnu ? Depuis…

— Oh ! je ne me souvenais guère de vous ; mais votre portrait est dans la chambre d’Henri, et vous n’êtes pas bien différent !

— Ah ! mon portrait est toujours chez vous ?

— Toujours ! Pourquoi est-ce qu’il n’y serait pas ? Mais, à propos, j’ai une lettre pour vous, je vais vous la donner.

La lettre était d’Henri.

« Je n’ai pas voulu te dire ce qui m’amenait. J’ai voulu t’en laisser la surprise. Et puis tu m’aurais peut-être fait des observations. Il t’aurait fallu peut-être une heure pour te ravoir de cette émotion-là, et je n’ai pas une heure à perdre. J’ai laissé ma femme sur le point de me donner un quatrième enfant, et j’ai peur que son zèle ne devance mon retour. Je ne te dis pas d’avoir soin de notre Paolino comme de la prunelle de tes yeux. Tu l’aimeras, c’est un démon adorable. Dans six semaines, jour pour jour, tu me le ramèneras à Blanville, près des bords du Léman. »

J’embrassai Paul en frémissant et en pleurant. Il s’étonna de mon trouble et me regarda avec son air chercheur et pénétrant. Je me remis bien vite et l’emmenai chez moi, où son petit bagage avait été déposé par Henri.

J’étais bien agité, mais, en somme, ivre de bonheur d’avoir à soigner et à servir cet enfant, qui me rappelait sa mère comme une image confuse à travers un rayon brisé. Par moments, c’était elle dans ses heures si rares de gaieté confiante. D’autres fois, c’était elle encore dans sa rêverie profonde ; mais, dès que l’enfant ouvrait la bouche, c’était autre chose : il avait, non pas rêvé, mais cherché et médité sur un fait. Il était aussi positif qu’elle avait été romanesque, passionné comme elle, mais pour l’étude, et ardent à la découverte.

Je le promenai partout. Je le présentai aux ouvriers comme un fils de l’atelier, et sur l’heure il fut pris en grande tendresse par ces braves gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C’était mon enfant, mon maître, mon bien, ma consolation, mon pardon !

Mais il se passa deux jours avant que j’eusse la force de lui parler de ses parents. Il n’avait presque rien oublié de sa mère. Il se rappelait surtout avoir vu revenir un cercueil après un an d’absence. Il était retourné tous les ans à Valvèdre depuis ce temps, avec son frère et sa tante Juste ; mais il n’y avait jamais revu son père.

— Mon papa n’aime plus cet endroit-là, disait-il ; il n’y va plus du tout.

— Et ton père…, lui dis-je avec une timidité pleine d’angoisse, il sait que tu es avec moi ?

— Mon père ? Il est bien loin encore. Il a été voir l’Himalaya. Tu sais où c’est ? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le reverrons. Ah ! quel bonheur ! Nous l’aimons tant ! Est-ce que tu le connais, toi, mon père ?

— Oui ! vous avez tous raison de l’aimer. Est-ce qu’il est absent depuis… ?

— Depuis dix-huit mois ; cette fois-ci, c’est bien long ! Les autres années, il revenait toujours au printemps. Enfin voilà bientôt l’automne ! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu piocher, au lieu de bavarder si longtemps ?

« Qu’as-tu fait ? écrivais-je à Henri. Tu m’as confié cet enfant, que j’adore déjà, et son père n’en sait rien ! Et il nous blâmera peut-être, toi de me l’avoir fait connaître, moi d’avoir accepté un si grand bonheur. Il commandera peut-être à Paul d’oublier jusqu’à mon nom. Et, dans six semaines, je me séparerai de mon trésor pour ne le revoir jamais !… Avais-je besoin de cette nouvelle blessure ?… Mais non, Valvèdre pardonnera à notre imprudence ; seulement, il souffrira de voir que son fils a de l’affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir, lui qui n’a rien à se reprocher ! »

Peu de jours après, je recevais la réponse d’Henri.

« Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le plus heureux des pères. Ne t’inquiète pas de Valvèdre. Ne te souviens-tu pas qu’aux plus tristes jours du passé, il m’écrivait : « Laissez-lui » voir les enfants, s’il le désire. Avant tout, qu’il soit sauvé, qu’il fasse honneur à la mémoire de celle qui a failli porter son nom ! » Tu vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es si heureux d’avoir Paolino ! Tu verras l’autre aussi. Tu nous verras tous. Le temps est le grand guérisseur. Dieu l’a voulu ainsi, lui dont l’œuvre éternelle est d’effacer pour reconstruire. »

Les six semaines passèrent vite. — J’avais pris pour mon élève une affection si vive, que j’étais disposé à tout pour ne pas me séparer de lui irrévocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi, j’acceptai les offres d’Obernay sans les connaître, à la seule condition de pouvoir décider mon vieux père à venir se fixer près de moi. Ne devant plus rien à personne, je n’étais pas en peine de l’établir convenablement et de lui consacrer mes soins.

Blanville était un lieu admirable, avec une habitation simple, mais vaste et riante. Les belles ondes du Léman venaient doucement mourir au pied des grands chênes du parc. Quand nous approchâmes, Obernay arrivait au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvèdre, grand, beau et fort, ramant lui-même avec maestria. Les deux frères s’adoraient et s’étreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m’embrassa en toute hâte et pressa le retour. Je vis bien qu’il me ménageait quelque surprise et qu’il était impatient de me voir heureux ; mais le héros de la fête fit manquer le coup de théâtre qu’on me préparait. Plus impatient que tous les autres, mon vieux père goutteux, courant et se traînant moitié sur sa béquille, moitié sur le bras jeune et solide de Rosa, vint à ma rencontre sur la grève.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, c’est trop de bonheur ! m’écriai-je. Vous trouver là, vous !

— C’est-à-dire m’y retrouver définitivement, répondit-il, car je ne m’en vais plus d’ici, moi ! On s’est arrangé comme je l’exigeais ; je paye ma petite pension, et je ne regrette pas tant qu’on le croirait mes brouillards de Belgique. Je ne serai pas fâché de mourir en pleine lumière au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends ? c’est pour te dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus !

Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, à qui elle reprochait d’être moins agile qu’une nourrice portant son poupon. Je vis du premier coup d’œil qu’on s’était intimement lié avec lui et qu’il en était fier. L’excellent homme fut bien ému en me voyant. Il m’aimait toujours et mieux que jamais, car il était forcé de m’estimer. Il était marié, il avait épousé des millions israélites, une bonne femme vulgaire qu’il aimait parce qu’elle était sa femme et qu’elle lui avait donné un héritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page trempée de larmes, et la page n’avait jamais séché.

Le père et la mère d’Obernay n’avaient presque pas vieilli ; la sécurité du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils m’accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire ? Ils ne me l’ont jamais laissé deviner.

Deux personnes l’ignoraient à coup sûr, Adélaïde et Rosa. Adélaïde était toujours admirablement belle, et même plus belle encore à vingt-cinq ans qu’à dix-huit ; mais elle n’était plus, sans contestation, la plus belle des Genevoises : Rosa pouvait, sinon l’emporter, du moins tenir la balance en équilibre. Ni l’une ni l’autre n’était mariée ; elles étaient toujours les inséparables d’autrefois, toujours gaies, studieuses, se taquinant et s’adorant.

Au milieu de l’affectueux accueil de tous, je m’inquiétais de celui qui m’attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu’elle demeurait à Blanville, et ne m’étonnais pas qu’elle ne vînt pas à ma rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me répondit qu’elle était un peu souffrante et qu’il me conduirait la saluer.

Elle me reçut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant laissés seuls, elle me parla du passé sans amertume.

— Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle, — et, quand elle disait nous, elle sous-entendait toujours son frère ; — mais nous savons que vous ne vous êtes ni épargné ni étourdi depuis ce temps-là. Nous savons qu’il faut, je ne dis point oublier, cela n’est pas possible, mais pardonner. Une grande force est nécessaire pour accepter le pardon, plus grande que pour l’offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l’orgueil ! Donc, je vous estime beaucoup d’avoir le courage d’être ici. Restez-y. Attendez mon frère. Affrontez le premier abord, quel qu’il soit, et, s’il prononce ce mot terrible et sublime : Je pardonne ! courbez la tête et acceptez. — Alors, seulement alors, vous serez absous à mes yeux… et aux vôtres, mon cher monsieur Francis !

Valvèdre arriva huit jours après. Il vit ses enfants d’abord, puis sa sœur aînée et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause ; mais il ne me convenait pas d’en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me présentai à Valvèdre avant peut-être qu’il eût pris une résolution à mon égard. Je lui parlai avec effusion et loyauté, hardiment et humblement, comme il me convenait de le faire.

Je mis à nu sous ses yeux tout mon cœur, toute ma vie, mes fautes et mes mérites, mes défaillances et mes retours de force.

— Vous avez voulu que je fusse sauvé, lui dis-je ; vous avez été si grand et si vraiment supérieur à moi dans votre conduite, que j’ai fini par comprendre le peu que j’étais. Comprendre cela, c’est déjà valoir mieux. Je l’ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me châtie sans ménagement. Donc, si je suis sauvé, ce n’est pas à ma douleur et à la bonté très-grande, il est vrai, des autres que je le dois ; cette bonté ne venait pas encore d’assez haut pour réduire un orgueil comme le mien. Venant de vous, elle m’a dompté, et c’est à vous que je dois tout. Éprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd’hui, et permettez-moi d’être l’ami dévoué de Paul. Par lui, on m’a amené ici malgré moi ; on y a installé mon père, sans que j’en fusse averti ; on m’offre un emploi important et intéressant dans la partie que j’ai étudiée et que je crois connaître. On m’a dit que Paul avait une vocation déterminée pour les sciences auxquelles ce genre de travail se rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m’a dit encore que vous consentiriez peut-être à ce qu’il fît auprès de moi, et sous ma direction, son premier apprentissage… Mais cela, on a eu de la peine à me le faire croire ! Ce que je sais, ce que je viens vous dire, c’est que, si ma présence devait vous éloigner de Blanville, ou seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le bien qu’on veut me faire vous semblait trop près de ma faute, et que, me jugeant indigne de me consacrer à votre enfant, vous désapprouviez la confiance que m’accorde Obernay, je me retirerais aussitôt, sachant très-bien que ma vie entière vous est subordonnée, et que vous avez sur moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.

Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me répondit enfin :

— Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu’on vous doit un grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j’ignorais, ce qu’il ignorait lui-même, et ce qu’un homme de la science, un homme sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l’avez donc pas tuée… C’est peut-être moi ! Peut-être aussi l’eussé-je fait vivre plus longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et vous pouvez encore être heureux ; il est de votre devoir de chercher à l’être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu les abandonne ; il veut que la vie soit une floraison et une fructification. Mariez-vous. Je sais qu’Obernay, dans le secret de sa pensée, vous destine une de ses sœurs ; laquelle, je n’en sais rien, je ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n’ont aucune notion de son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu’il s’y commette des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais ; mais il espère que l’affection viendra d’elle-même, et il sait que vous aurez cette fois confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est temps ; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à Paul, je vous le confie avec d’autant moins de mérite que je compte rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez à faire bon ménage ensemble. J’irai souvent à Blanville. L’établissement que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et, si vous avez d’autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux d’un sage, mais ceux d’un ami.

Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation industrielle. J’avais tout à créer, tout à diriger ; c’était une besogne énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif, s’initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence et son enjouement l’exercice terrible de mon activité. Quand je fus au courant, le chef principal de l’entreprise, qui n’était autre que Moserwald, m’assigna une jolie habitation et un traitement plus qu’honorable.

Je revenais à la vie, à l’amitié, à l’épanouissement de l’âme. Chaque jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi, chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J’en vins à songer avec une émotion d’espérance et de terreur au projet d’Henri, que m’avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion, et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux sœurs marcher, radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me surprit, me frappa doucement sur l’épaule et me dit en souriant :

— Eh bien, laquelle ?

— Jamais Adélaïde ! lui répondis-je avec une spontanéité qui était devenue l’habitude de mon cœur avec lui, tant il s’était emparé de ma foi, de ma confiance et de mon respect filial.

— Et pourquoi jamais Adélaïde ? Je veux savoir pourquoi ! Allons, Francis, dites !

— Ah ! cela… je ne puis.

— Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l’a dit, celle qui ne souffre plus ! Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme ne vienne pleurer et menacer à votre chevet ! Rassurez-vous, ce sont là des croyances impies. Les morts sont purs ! Ils remplissent ailleurs une mission nouvelle, et, s’ils se souviennent de nous, c’est pour bénir, et pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous rendant heureux.

— Êtes-vous bien certain de cela ? lui dis-je ; est-ce là votre foi ?

— Oui, inébranlable.

— Eh bien,… tenez ! Adélaïde, cette splendeur d’intelligence et de beauté, cette sérénité divine, cette modestie adorable… tout cela ne s’abaissera jamais jusqu’à moi ! Que suis-je auprès d’elle ? Elle sait toutes choses mieux que moi : la poésie, la musique, les langues, les sciences naturelles,… peut-être la métallurgie, qui sait ? Elle verrait trop en moi son inférieur.

— Encore de l’orgueil ! dit Valvèdre. Souffre-t-on de la supériorité de ce qu’on aime ?

— Mais… je ne l’aime pas, moi ! je la vénère, je l’admire, mais je ne puis l’aimer d’amour !…

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle en aime un autre.

— Un autre ? vous croyez ?…

Valvèdre resta pensif et comme plongé dans la solution d’un problème. Je le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eût pu en cacher dix ou douze. Sa beauté mâle et douce, d’une expression si haute et si sereine, était encore la seule qui pût fixer les regards d’une femme de génie ; mais son âme était-elle restée aussi jeune que son visage ? N’avait-il pas trop aimé, trop souffert ?

— Pauvre Adélaïde ! pensai-je, tu vieilliras peut-être seule comme Juste, qui a été belle aussi, femme supérieure aussi, et qui, peut-être comme toi, avait placé trop haut son rêve de bonheur !

Valvèdre marchait en silence auprès de moi. Il reprit la conversation où nous l’avions laissée.

— Alors, dit-il, c’est Rosa qui vous plaît ?

— C’est à elle seule que j’oserais songer, si j’espérais lui plaire.

— Eh bien, vous avez raison ; Rosa vous ressemble davantage. Il y a toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et aussi raisonnées que celles de sa sœur, mais persuadée et entraînée par la tendresse qu’elle ressent et qu’elle inspire. Moins instruite, elle l’est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l’ai déjà dit, il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme dans la chasteté de ces deux filles ! mais il y a un grand moyen pour être aimé, vous le savez : c’est d’aimer soi-même, d’aimer avec le cœur, avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n’avez pas encore aimé ainsi, je le sais !

Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de son lumineux esprit m’ouvrait les horizons du monde naturel et céleste, chaque élan de son cœur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait une faculté du mien.

Je l’ouvris bientôt, ce cœur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis que j’aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à celle-ci sans l’autorisation de sa famille.

— Allons donc ! dit Obernay en m’embrassant, voilà ce que j’attendais ! Eh bien, la famille consent et désire. L’enfant t’aimera quand elle saura que tu l’aimes. C’est ainsi chez nous, vois-tu ! On ne se jette pas dans les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser convaincre ; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en attendant ! Et pourtant on s’aime longtemps, toujours ! Vois mon père et ma mère, vois Paule et moi… Ah ! que Valvèdre eût été heureux !…

— S’il eût épousé Adélaïde ? Je me le suis dit cent fois !

— Tais-toi ! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot là-dessus…

Je m’étonnais, il m’imposa encore silence avec autorité.

J’y revins pourtant ; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée Rose, j’insistai. J’étais si heureux ! J’aimais enfin, et je combattais presque la passion, tant son frère aîné, l’amour, me paraissait plus beau et plus vrai. Aussi, loin d’être porté à l’égoïsme du bonheur, je sentais l’ardent besoin de voir heureux tous ceux que j’aimais, surtout Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m’avait sauvé du naufrage, celui qui, par moi blessé au cœur, m’avait tendu sa main libératrice.

Obernay, vaincu par mon affection, me répondit enfin :

— Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps déjà, dix ans peut-être, Valvèdre et Adélaïde s’aimaient d’un grand amour ; tu ne t’es peut-être pas trompé. Et moi aussi, j’ai eu cent fois, mille fois cette pensée, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. Valvèdre a présidé à l’éducation de mes sœurs autant qu’à celle de ses propres enfants. Il les a vues naître ; il a paru les aimer d’une égale tendresse. Si Adélaïde a reçu de mon père l’éducation la plus brillante et de ma mère l’exemple de toutes les vertus, c’est à Valvèdre qu’elle doit le feu sacré, cette flamme intérieure qui brûle sans éclat, cachée au fond du sanctuaire, gardée par une modestie un peu sauvage, le grain de génie qui lui fait idéaliser et poétiser saintement les études les plus arides. Elle n’est donc pas seulement son élève reconnaissante, elle est son fervent disciple ; il est, lui, sa religion, son révélateur, l’intermédiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l’enfance, et ne périra qu’avec elle. Valvèdre ne peut pas l’ignorer ; mais Valvèdre ne se croit pas aimé autrement que comme un père, et, quoiqu’il ait été plus d’une fois, dans ces derniers temps surtout, très-ému, plus que paternellement ému en la regardant, il se juge trop âgé pour lui plaire. Il a combattu sans relâche son inclination et l’a si vaillamment refoulée, qu’on eût pu la croire vaincue…

— Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entamé un sujet aussi délicat, dis-moi tout… Déjà j’ai été allégé d’un remords affreux en apprenant, grâce à tes investigations, que madame de Valvèdre était mortellement atteinte avant de me connaître. Dis-moi maintenant, — ce que je n’ai jamais osé chercher à savoir, — ce que Moserwald croyait avoir deviné : dis-moi si Valvèdre avait encore de l’amour pour sa femme quand je l’ai enlevée.

— Non, répondit Obernay ; je sais que non, j’en suis certain.

— Il te l’a dit, je le sais, il t’a parlé d’elle avec le plus profond détachement, il se croyait bien guéri ; mais l’amour a des inconséquences mystérieuses.

— La passion, oui ; l’amour, non ! La passion est illogique et incompréhensible ; c’est là son caractère, et je te dirai ici un mot de Valvèdre : « La passion est un amour malade qui est devenu fou ! »

— On pourrait tout aussi bien dire que l’amour est une passion qui se porte bien.

— On peut jouer sur tous les mots ; mais Valvèdre ne joue avec rien, lui ! Il était trop grand logicien pour se mentir à lui-même. L’âme d’un vrai savant est la droiture même, parce qu’elle suit la méthode d’un esprit adonné à la scrupuleuse clairvoyance. Valvèdre est très-ardent et même impétueux par nature. Son mariage irréfléchi prouve la spontanéité de sa jeunesse, et, dans son âge mûr, je l’ai vu aux prises avec la fureur des éléments, emporté lui-même au delà de toute prudence par la fureur des découvertes. S’il eût eu de l’amour pour sa femme, il eût brisé ses rivaux et toi-même. Il l’eût poursuivie, il l’eût ramenée et passionnée de nouveau. Ce n’était pas difficile avec une âme aussi flottante que celle de cette pauvre femme ; mais une pareille lutte n’était pas digne d’un homme détrompé, et il savait qu’Alida, rendue pour quelque temps à ses devoirs, ne pouvait pas être sauvée. Il craignait, d’ailleurs, de la briser elle-même en la domptant, et, avant tout, par instinct et par principe, il a horreur de faire souffrir. N’exagère donc rien, calme l’excès de tes remords, et d’êtres humains ne fais pas des héros fantastiques. Certes, Valvèdre, amoureux de sa femme et te ramenant auprès de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus poétique ; mais il ne serait pas vrai, et je l’aime mieux vrai, parce que je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvèdre n’est pas un dieu, c’est un homme de bien. Je me méfierais beaucoup d’un homme qui ne pourrait pas dire : Homo sum !

— Je te remercie de me dire tout cela, d’autant plus que cela n’ôte rien pour moi à la grandeur de Valvèdre. Amoureux et jaloux, il eût pu, dans sa générosité, ne céder qu’aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitié compatissante qui, en lui, survivait à l’amour, ce besoin d’adoucir les plaies des autres en respectant leur liberté morale, ce soin religieux de conduire doucement à la tombe la mère de ses enfants, de sauver au moins son âme, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, tu auras beau dire !

— Rien de ce qui est beau n’est au-dessus d’elle dans l’ordre des sentiments vrais et de la part d’une âme d’élite. Aussi tu penses bien que je ne fais plus la guerre à ton enthousiasme quand c’est Valvèdre qui en est l’objet. Te voilà rassuré sur certains points ; mais il ne faut pas aller d’un excès à l’autre. Si tu n’as pas infligé les tortures de la jalousie, tu as profondément contristé et inquiété le cœur de l’époux, toujours ami, et du père, soucieux de la dignité de sa famille. Les grands caractères souffrent dans toutes leurs affections, parce que toutes sont grandes, de quelque nature qu’elles soient. À la mort de sa femme, Valvèdre a donc cruellement souffert de la pensée qu’elle avait vécu sans bonheur, et qu’il n’avait pu, par aucun dévouement, par aucun sacrifice, lui donner autre chose qu’un instant de calme et d’espoir à sa dernière heure. Voilà Valvèdre tout entier ; mais Valvèdre amoureux d’un plus pur idéal redevient mystérieux pour moi. Le respect de cet idéal va chez lui jusqu’à la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa familiarité avec Adélaïde, qu’il tutoie encore, mais qu’il n’embrasse plus au front comme il embrasse Rose, j’ai vu qu’elle n’était plus pour lui comme les autres enfants de la maison. J’ai cru voir aussi, à chaque voyage qu’il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprême, comme un devoir accompli, mais plus pénible de jour en jour. Enfin il l’aime, je le crois ; mais je ne le sais pas, et ma position m’empêche de le lui demander. Il est fort riche, d’un nom célèbre dans la science, très-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache avec un soin farouche ses talents et sa beauté. Je ne crains pas que lui m’accuse jamais d’ambition ; pourtant il est des convenances d’éducation au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me placer, et, si Valvèdre me cache depuis si longtemps son secret, c’est qu’il a des raisons que j’ignore, et qui rendraient mes avances pénibles pour lui, humiliantes pour moi.

— Ces raisons, je les saurai, m’écriai-je, je veux les savoir.

— Ah ! prends garde, prends garde, mon ami ! Si nous nous trompions sur le compte d’Adélaïde ! si, au moment où, encouragé et renaissant à l’espérance, Valvèdre s’apercevait qu’il n’est pas aimé comme il aime ! Adélaïde est un bien autre mythe que lui ! Cette fille qui a l’air si heureux, l’œil si pur, le caractère si égal, l’esprit si studieux, la joue si fraîche, que ni le désir, ni l’espérance, ni la crainte ne semblent pouvoir atteindre ; cette Andromède souriante au milieu des monstres et des chimères, sur son rocher d’albâtre inaccessible aux souillures comme aux tempêtes… pourquoi à vingt-six ans n’est-elle pas mariée ? Elle a été demandée par des hommes de mérite placés dans les conditions les plus honorables, et, malgré les désirs de sa mère, malgré mes instances, malgré les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri en disant : « Je ne veux pas me marier ! — Jamais ? lui a dit un jour Valvèdre. — Jamais ! »

— Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors ?

— Oui.

— Et, depuis qu’elle n’est plus, Adélaïde a-t-elle répété jamais ?

— Maintes fois.

— Valvèdre présent ?

— Je ne sais plus. Tu m’y fais songer ! il était peut-être loin, elle avait peut-être reperdu l’espérance.

— Allons, allons ! tu n’as pas encore assez bien observé. C’est à moi de travailler à déchiffrer la grande énigme. La philosophie stoïcienne, acquise par l’étude de la sagesse, est une sainte et belle chose, puisqu’elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si paisibles ; mais toute vertu a son excès et son péril. N’en est-ce pas un très-grand que de condamner au célibat et à un éternel combat intérieur deux êtres dont l’union semble être écrite à la plus belle page des lois divines ?

— Juste Valvèdre a vécu très-calme, très-digne, très-forte, très-féconde en bienfaits et en dévouements,… et pourtant elle a aimé sans bonheur et sans espoir.

— Qui donc ?

— Tu ne l’as jamais su ?

— Et je ne le sais pas.

— Elle a aimé le frère de ta mère, l’oncle qui te chérissait, l’ami et le maître de Valvèdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il était marié, et Adélaïde a beaucoup réfléchi sur cette histoire.

— Ah ! voilà donc pourquoi Juste m’a pardonné d’avoir tant offensé et affligé Valvèdre ! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas d’agitation. Sois sûr, Henri, qu’Adélaïde souffre plus que Juste. Elle est plus forte que sa souffrance, voilà tout ; mais son bonheur, si elle en a, est l’œuvre de sa volonté, et j’ai cru, moi aussi, pendant sept ans, qu’on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de résignation. Aujourd’hui que je vis à deux, je sais bien qu’hier je ne vivais pas !…

Henri m’embrassa et me laissa agir. Ce fut une œuvre de patience, de ruse innocente et d’obstination dévouée. Il me fallut surprendre des quarts de mots et des ombres de regard ; mais ma chère Rose, plus hardie et plus confiante, m’aida et vit clair avant moi.

Ils s’aimaient et ne se croyaient pas aimés l’un de l’autre. Le jour où, par mes soins et mes encouragements, ils s’entendirent fut le plus beau de leur vie et de la mienne.



FIN.




IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, À SAINT-GERMAIN.