Vent du Soir
Opérette bouffe en un acte

| LE LAPIN COURAGEUX, chef des Papas-Toutous. | MM. | Léonce. |
| LE VENT DU SOIR, chef des gros Loulous | Désiré. | |
| ATALA, sa fille | Mlle | Garnier. |
| ARTHUR | M. | Tayau. |
| Sauvages. | ||
| UN CUISINIER. |
Scène Première.
Oh ! papa ! quelle horrible tempête ! enfin, on n’entend plus le tonnerre !
Allons, Messieurs, courtisans, peuple… Pas-Peigné-du-Tout, mon cuisinier, et toi Atala, ma fille, livrez-vous à la joie, car je suis satisfait. Aujourd’hui encore, le soleil a reconnu ma voix. Je lui suis fort obligé de ce petit service, et je vous ordonne, en conséquence, moi, Vent du Soir, chef de la tribu des gros Loulous, de veiller à ce que son noble ami, cet ours blanc, (Il salue.) que j’ai logé dans mon palais de bambous… (Cherchant.) dans mon palais de bambous…
Tiens !… cela fait deux fois que vous dites : mon palais de bambous !
Atala, ma fille, tu vas avoir seize ans, tu me parais capable de supporter des observations… supporte celle-ci : Il est toujours déplacé et malséant, malséant, entends-tu bien ?… de scinder la conversation de son père pour y faufiler une bêtise. De plus, tu m’interromps quand je parle au peuple, et cela ne se fait pas en société… Du reste, tu as seize ans…
Ça fait aussi deux fois que vous dites que j’ai seize ans.
Elle sait compter… mais passé cela, ne lui demandez plus rien… elle ne sait ni A ni B… à seize… (Vivement.) Ne compte pas ! (À part.) Oui, voilà les deux grandes douleurs de ma vie ! la première, c’est que je suis veuf, et la seconde c’est que j’ai une fille…
Mais, papa…
Une fille bête… mais bête comme une oie !… Tenez ! la voilà qui berce son bébé, que je lui ai acheté l’autre jour à la foire… (Colère.) Arrive ici, Atala !
Me voilà, papa.
N’es-tu pas honteuse de jouer avec un bébé ?… mais songe donc qu’à ton âge, moi, Vent du Soir, j’avais déjà étonné ma tribu de mes faits et gestes !… j’avais déjà mangé mon homme !
Quand on les aime… bien !… mais quand on ne les aime pas !…
Hein ! qu’elle est bête !… en voilà une qui n’aura guère de passions. (Coup de tonnerre lointain.)
Ah ! papa, encore le tonnerre !
Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ? qu’il y a de l’orage !
Mais ça me fait peur !
Ce phénomène de la nature ne devrait éveiller en toi que des idées sages et philosophiques… Tu te dirais : il pleut, ça fera du bien aux petits pois !… Il faut avoir le mot pour toutes les circonstances de la vie… Aussi, Messieurs, ne songeons qu’aux choses agréables !… Je reprends mon discours. Vous savez que c’est aujourd’hui le jour où le soleil doit entrer dans la grande ourse. Pour fêter cet anniversaire, et pour des affaires importantes, le roi de la tribu voisine des Papas-Toutous… le Lapin Courageux, (Il salue.) daignera venir causer avec moi… (Avec bonhomie.) Et vous savez ce que c’est… on parle, on jabote… et crac, voilà l’heure du dîner. Donc, prenez vos arcs et vos flèches et rapportez-moi moult gibier… qui des perdreaux, qui du poisson, qui du dessert. (Il fait signe à Pas-Peigné-du-Tout de s’approcher.) Si tu apercevais quelque citoyen de la tribu voisine qui te semblait inutile à la patrie… tu l’utiliserais… tu comprends ?… (Majestueusement.) Allez ! Pour moi, je retourne à l’ours l’assurer du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, le plus dévoué de ses adorateurs… et tout préparer pour recevoir dignement le Lapin Courageux !… J’ai dit. Embrasse-moi, ma fille !… (À part.) Elle est bécasse, mais affectueuse. (Aux sauvages.) Suivez-moi, tas de sauvages. (Vent du Soir sort et précède les deux sauvages qui emmènent l’ours.)
Scène II.
Je suis portée à penser que papa me croit bête… mais ça m’est égal ! Il veut que j’aie des passions, pour quoi faire ? d’abord, je ne sais pas ce que c’est, des passions… c’est probablement de désirer quelque chose… oui… mais je n’ai rien à désirer… C’est drôle, ce mot-là… des passions… c’est peut-être… non ; et puis, une sauvage bien élevée ne doit pas en avoir… Papa qui dit que je n’aime rien… et mon collier de corail, et mes plumes d’autruche… et ce petit enfant-là ! (Berçant le hamac.)
Petit Bébé,
Sous le rameau
Que j’ai courbé
Faites dodo.
Pas plus grand que l’herbe nouvelle
Est mon enfant !
Sans me parler quand il m’appelle
Mon cœur l’entend ;
Près de lui, son ami fidèle,
Dort un grillon ;
Pour l’habiller, j’ai coupé l’aile
D’un papillon.
Petit Bébé,
Sous le rameau
Que j’ai courbé
Faites dodo.
Pourquoi faut-il qu’on se marie ?
Je n’en sais rien.
Mais on dit qu’à deux dans la vie,
On est si bien !
Ah ! ne crains pas que je te quitte
Crois en ma voix ;
Chez un époux, si je m’abrite,
Nous serons trois !
Petit Bébé
Etc., etc.
Scène III.
J’entends des pas de ce côté… Que vois-je ? oh ! que c’est drôle !… qu’est-ce que c’est que cela ?
Une sauvage !… je suis sauvé ! Quelle tempête !… Je puis me vanter de revenir de loin… Le naufrage de Virginie n’est qu’une plaisanterie sans sel auprès de celui-là… (Saluant.) Mademoiselle…
Monsieur !…
Elle paraît assez bien élevée. (L’examinant.) C’est une vraie sauvage… rien n’y manque, et puis, le petit berceau pour pouvoir chanter une petite berceuse… des lianes presque aussi belles qu’au Jardin d’Hiver… Dire qu’un peu plus… et je ne voyais plus tout cela… mais enfin, grâce au ciel, j’ai échappé aux fureurs de la mer… Engloutir un artiste comme moi !… elle ne l’aurait jamais osé ! moi, le premier coup de peigne de la rue Vivienne !
Qu’est-ce c’est que tout cela ?
Elle ne sait rien de rien… elle est charmante !… Mais vous ne savez donc pas ce qu’on fait d’une chevelure ?…
On scalpe son ennemi, on porte son crâne en breloques, et sa chevelure en trophée.
Oui, ici… mais nous autres, nous nous contentons de pommader les crânes et de peigner les cheveux. On ne sait pas ce que cela rapporte ; un crâne. Quand il a des cheveux, on le fait payer pour les faire tomber quand il n’en a pas, on le fait payer pour lui en faire pousser ; en un mot… (À part.) Éblouissons-la !…
Mon front n’a pas de diadème,
Le sceptre n’est pas dans ma main,
Pourtant, je fais à l’instant même
Courber la tête à chaque humain,
Apprenez donc, belle sauvage,
D’où je tiens ce pouvoir vainqueur ;
Je n’en dirai pas davantage,
Je suis coiffeur !
Quand on est bien de sa personne,
Les belles vous font les doux yeux.
Tout cela n’a rien qui m’étonne,
C’est un moyen banal et vieux.
Moi, j’ai bien une autre manière,
Pour conjurer toute rigueur,
Je n’ai qu’à dire à la plus fière :
Je suis coiffeur !
Hélas ! mon père avait bien dit,
Car sa fille n’a pas d’esprit !
À tout ce que je viens d’entendre,
Monsieur, je n’ai rien pu comprendre !
Eh ! quoi ! tous ces récits n’ont rien fait sur son âme !
Il me reste un moyen pour charmer cette femme.
Essayons vite ce moyen ;
Il réussira, c’est certain.
Quand je partis pour la rive étrangère,
Mon noble père alors me fit venir,
Mit en mes mains sa montre-tabatière,
Qui du pays, ô tendre souvenir,
Redit les chants à mon âme ravie !
Écoutez-les, ces chants de ma patrie :
Ô douce magie !
Son refrain joyeux
Et mélodieux
M’a toute ravie !
Oui, la mélodie,
Le refrain joyeux,
C’est délicieux !
L’a toute ravie !
Que sa voix sonore,
Du soir au matin,
Me redise encore
Son doux tin, tin, tin !
Mais tout cela ne m’apprend pas ce que vous venez faire ici.
C’est juste… j’ai quitté, à l’âge de six mois, mon père, qui habite la province… celui qui m’a donné cet oignon… cette montre de famille… Il m’a envoyé faire mes humanités au collége, où j’ai fait d’assez bonnes études pour devenir… garçon coiffeur !… Je vivais heureux et tranquille quand, il y a deux jours, je reçus de mon père ces quelques mots : « Prends la patache de la rue du Bouloi, et reviens demain à six heures ; n’oublie pas mes lunettes… » (une commission dont il m’avait chargé.) Je suis parti ; la tempête m’a surpris et jeté sur ces bords hospitaliers à cinq heures moins dix minutes.
Tiens ! c’est drôle… vous m’intéressez.
Il se pourrait !… (À part.) Cette sauvage a de beaux cheveux, et paraît d’une belle carnation… (Haut.) Mademoiselle, je vous ai conté mon histoire… est-ce que… Tiens !… c’est bizarre !… est-ce mon cœur ? est-ce ma montre ? mais j’ai ressenti un toc toc intérieur… (À part.) Oh ! Arthur ! Arthur ! fais bien attention, mon enfant !
Je ne sais pas si c’est parce que c’est la première fois que je vois un coiffeur, mais il me semble… il me semble gentil… Je ne sais pas ce que je ressens !… Est-ce mon cœur ?… est-ce sa montre ?… mais je ressens un tic tac intérieur.
Encore une !… Ainsi, vous pourriez m’aimer !… Mais alors, inutile de me préoccuper de partir !…
Au contraire… plus que jamais !… ignorez-vous donc notre terrible loi ?…
Puisque j’arrive !
Toute insulaire… (c’est nous) toute insulaire qui aimera un étranger, périra illicò avec lui !
C’est convenu !
Comment ! vous dites cela tranquillement.
Ces choses-là, ça se dit dans toutes les pièces, mais cela ne se fait jamais dans la vie réelle.
On vient, cachez-vous, je vous en prie.
Faisons-lui ce plaisir… Adieu, Atala !
Arthur !… adieu !… je vous porterai à dîner… du chocolat… tout à l’heure.
Du chocolat !… chaque tasse qu’Atala m’apportera.
Sauvez-vous donc !
Mais, dites-moi donc à qui est ce petit enfant-là ?
À moi.
Comment ! (À part.) Il paraît que c’est admis dans l’île…
C’est un bébé en carton comme tous les bébés.
Ô bonheur !
Partez vite… on vient.
N’oubliez pas mon chocolat. (Il sort.)
Scène IV.
Perdu ! je suis perdu !… Ô mon honneur, adieu !
Vous êtes tout défait, papa…
Le croirais-tu, Atala, c’est en vain que j’ai imploré l’ours sacré… pour avoir bonne chasse, afin de bien traiter le Lapin Courageux, mon peuple, mes courtisans, mon cuisinier, tout cela avec ses javelots, ses arcs et ses flèches, ne m’a pas rapporté un radis… Que dira le Lapin Courageux… il est petit… mais très-creux… et rien à lui offrir !
Scène V.
Ciel !
Atala m’a bien dit qu’elle m’apporterait à dîner… mais peut-être qu’ici les heures ne sonnent que le lendemain.
Comment, Monsieur… mais voilà papa…
Comment, c’est monsieur votre père… mais il me paraît assez joli pour devenir un beau-père…
J’en ferai une maladie… c’est sûr… mais enfin… je ne peux pourtant pas moi-même me mettre à la broche.
Abordons-le.
C’est fini !
Nous verrons bien.
Grands dieux !… vous bravez le danger !
Quel est ce bruit ?… Un étranger !…
Désolé de vous déranger !
Monsieur soyez sur ce rivage
Le bienvenu. (bis)
D’un tel accueil, noble sauvage,
Je suis ému (bis.)
Ma foi si j’en crois son visage
Il paraît gras ! (bis.)
Son aménité m’encourage,
N’hésitons pas !… (bis.)
Ah ! pour moi, bonheur ineffable !
Papa n’a pas l’air mécontent,
Mon Arthur lui paraît aimable :
En pouvait-il être autrement !
Ah ! pour moi, bonheur ineffable !
Ce jeune homme a l’air succulent !
Il fera très-bien sur ma table
Avec un assaisonnement.
Ah ! pour moi, bonheur ineffable !
Ce sauvage a l’air bon enfant ;
Il va m’inviter à sa table,
Mon estomac sera content !
Parlons-lui d’une façon claire.
Il va servir à mon dîner.
Pour vous, mon cher que dois-je faire ?
Faites-moi servir à dîner !
Parbleu ! c’est mon intention !
{Ah ! vraiment que vous êtes bon !
Parlez de notre mariage.
Je lui plais déjà, je le gage.
Il fera d’excellent potage,
Et mon honneur sera sauvé.
Demandez s’il vous veut pour gendre !
Je vais manger sans plus attendre.
Mais reste à savoir s’il est tendre ;
Peut-on le cuire à l’étuvé…
(Il lui prend le mollet.)
Il m’a pincé, c’est peut-être un usage
De cette île sauvage !
Il est dodu !
Le mollet me répond du râble ;
Ce soir il sera sur ma table
Le bienvenu !
À quelle heure, ici, dîne-t-on ?
Patientez un peu, mon bon.
À mes vœux le ciel est propice !
Ah ! Monsieur, combien je vous dois !
Vous me rendez un fier service !
Tu m’en feras bien deux ou trois !…
Ah ! je me sens l’estomac un peu creux.
Mon cuisinier vous accommodera à merveille… (Appelant.). Pas-Peigné-du-Tout… viens ici !
Scène VI.
Vous permettez que je lui dise deux mots. (Il parle bas à Pas-Peigné-du-Tout.)
Vous voyez bien, Atala ?
C’est drôle, voilà tout.
Tu en mettras un tiers à la marengo… un tiers à la poulette, et un tiers… et un tiers… (Pas-Peigné-du-tout fait le simulacre de tourner une broche.)
Tiens… il joue de l’orgue !
N’abîme pas le nez !… j’y tiens pour ma collection. (À Arthur.) Monsieur, voici le chemin.
Douce hospitalité… Monsieur… Mademoiselle… je vais revenir.
Tu vas revenir à la casserole…
Quel bonheur !… papa l’a bien reçu ! (Arthur sort.)
Scène VII.
Honneur aux gros Loulous !
Leur générosité,
Leur hospitalité
Est de la paix un gage,
Est d’un heureux présage
Pour les Papas-Toutous.
Gloire aux Papas-Toutous !
Leur générosité,
Leur hospitalité
Est de la paix un gage,
Est d’un heureux présage
Auprès des gros Loulous.
Bonheur de se revoir !… comme autrefois !
Seulement, nos pauvres femmes n’y sont plus !… (Ils se regardent en-dessous.)
Il est trop bête pour avoir deviné… que c’est moi qui ai mangé sa femme…
Sa femme ! (Il rit.) Heureusement qu’il ne se doute pas que c’est moi qui lui ai…
Je viens, ô mon cher Vent du Soir, pour parler affaires… pour vider la question de la mitoyenneté soulevée par votre conseil municipal… Il est dans son tort, je dois le dire.
Écoutez, Lapin Courageux, le président… avait-il oui ou non son écharpe ?
Oui et non…
C’est vrai !
Alors nous sommes d’accord…
C’est vrai ! alors pourquoi……
Oui, pourquoi ?… Ne cherchons pas à le savoir… le Lapin Courageux ne veut pas le savoir… Dites donc, présentez-moi… à votre fille…
Voici la présentation. (Présentation des sauvages, on sert après ce jeu de scène.)
Elle est charmante !… (À Atala.) Si votre langage se rapporte à… (À part.) Elle est charmante… (Bas à Vent du Soir.) Je veux vous en parler.
Très-volontiers… là, en dînant…
Impossible, on m’attend chez moi !…
Ah ! bah !… vous êtes veuf.
Nos pauvres femmes… (Ils se regardent de côté et se frottent l’estomac.)
C’est entendu, j’accepte… à la fortune du pot. Par exemple… n’envoyez rien chercher.
À la fortune du pot !
C’en est une bonne pour nous.
Quoi ?
De bonne fortune !
C’est très-bien rédigé, mon enfant, ce petit compliment-là…
Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
Ma foi ce n’est pas de refus… car je suis très-fatigué… il m’a fallu accueillir tant d’hommages en chemin… recevoir des saluts… les rendre… une politesse en vaut une autre…
Nous sommes servis… allons à table !
Oui, la fête
Est complète.
Il est plein d’appas,
Ce joyeux repas.
Ô la fête
Incomplète,
Pour moi, sans appas ;
Est ce long repas.
Pendant qu’ils trinquent ensemble,
Je voudrais bien voir Arthur.
De son absence je tremble,
Il m’oubliera, c’est bien sûr !
Calmons ma souffrance,
Partons en silence !
Qu’ils n’entendent pas
Le bruit de mes pas.
Oui, la fête
Est complète,
Il est plein d’appas,
Ce joyeux repas.
Ô la fête
Incomplète,
Pour moi, sans appas,
Est ce long repas !
Scène VIII.
Pour charmer des instants si doux
Redis-nous, de ta voix mélodieuse et tendre,
Le chant des grands Papas-Toutous.
À tes vœux, Vent du Soir, le Lapin va se rendre.
Être bon époux,
Bien soumis, bien doux,
Pas être jaloux !
Raffoler des coucous,
Aimer les bambous,
Aimer les Toutous
Et les sapajous,
amais donner de coups :
Voilà, vertuchoux ! (bis.)
Le vrai cri de guerre
Des Papas-Toutous.
Douce la passir,
Aimer à mangir ;
Après bien mangir,
Bien aimer à buvir ;
Après bien buvir,
Bien aimer dormir.
Après bien dormir ;
Encor recommencir :
Voilà, vertuchoux ! etc.
Scène IX.
C’est singulier… il a disparu… il ne peut être que dans les bois !… On ne s’est pas aperçu de mon absence… mêlons-nous adroitement à la conversation.
Quelle délicieuse journée.
Si nous nous remettions à table ?
Quel ravissant pays !… des forêts… des cocotiers… Je regardais avec attendrissement par la portière de la voiture, ces gras pâturages où paissaient de nombreux dindons !… (Après s’être essuyé la bouche.) Je mange comme quatre !
Comme quatre dindons !
Atala, sortez de table !
Mais papa… (Elle se lève.).
Qu’est-ce qui m’a bâti c’ t’enfant-là ?
Oui, qui est-ce qui a pu vous bâtir ?
C’est une façon de parler… on demande toujours cela aux enfants quand ils ne sont pas sages… (À Atala.) Demandez pardon… vous ne le ferez plus ?…
Non… (Elle vient embrasser Vent du Soir.)
Elle est charmante !…
Vous disiez, noble Lapin Courageux, que vous aviez dîné comme quatre… (À Atala.) Atala, tu ouvres la bouche, voilà une belle occasion pour la fermer ! (Au Lapin.) Il faut que je vous dise une chose… j’en suis humilié, mais nous n’avons que cela… vous connaissez la carte…
Je vous demanderai un petit morceau de nez… restant.
Sers ma fille…
Oui papa… (Elle le sert. — Vent du Soir tend son assiette.)
Je ne le souffrirai pas, et j’aurai moi-même l’honneur de vous servir… C’était ma pauvre femme qui servait chez nous…
Assez !… donnez-moi la main…
Mon ami !
Ah ! ah !… vous cultivez la plaisanterie chez les Papas-Toutous… (Montrant le plat.) C’est cette main-là que je veux.
Pardon, mon ami… (Il sort.)
Mais, de qui mangeons-nous, papa ?
Je vous demanderai un cou-de-pied.
Vous voyez que nous cultivons aussi la bonne plaisanterie chez les gros Loulous.
Oui… elle est assez forte.
Tiens… qu’est-ce que c’est que cela… mon cuisinier épluche bien mal depuis quelque temps… (En ce moment le Lapin fait des contorsions comme s’il s’étranglait en avalant un trop gros morceau.)
Papa, regarde donc le Lapin Courageux… il étouffe.
Il paraît assez mal, effectivement… (Au Lapin.) Prenez votre respiration et écoutez bien ce que je vais vous dire.
Mais papa… il se trouve mal.
Raison de plus… il ne m’interrompra pas… (Au Lapin.) Ayez bien soin, dès que vous croirez que vous allez étouffer complétement…
C’est passé… Je ne sais pas ce que c’est. (Retirant une chaîne.) Tiens, (Avec inquiétude.) il est encore resté quelque chose… c’est probablement un très-fort oignon pas assez cuit… maintenant que je me sens un peu mieux, il faut, noble Vent du Soir, que le chef des Papas-Toutous vous fasse une ouverture…
Allez.
Votre fille est charmante.
Oh ! pour cela c’est vrai !…
Et nous avons été si heureux en ménage, (Ils pleurent en se regardant.) que je voudrais voir mon fils jouir du même bonheur… en un mot je vous demande pour lui la main de votre fille.
Quel bonheur, je vais me marier !…
Atala !… Atala !… votre mère rougissait comme une pomme d’api, quand on lui parlait de moi.
Je tâcherai de rougir, papa…
Dans notre tribu, un père est toujours flatté quand on lui demande la main de sa fille, un autre père que moi prendrait des circonlocutions pour vous témoigner sa gratitude… je vous réponds, moi, par ce seul mot (Vivement) : Ma fille, Atala, peut faire le bonheur d’un mari, autant que ce soit votre fils qu’un autre…
Papa, papa… je crois que je rougis…
La modestie consiste à ne pas le laisser remarquer.
Maintenant, je vais vous parler des mérites de mon fils.
Atala, mon enfant… tu peux, tu dois sortir… je veux que tu sortes… ta mère avait coutume de sortir.
Je m’en vais, papa… Si je pouvais savoir ce qu’est devenu Arthur. (Elle va pour sortir.)
Eh bien ! Atala ? (Atala l’embrasse, même jeu du Lapin Courageux, mais Atala se sauve.)
Scène X.
Je dois d’abord vous dire que mon Arthur, c’est mon fils, est de mon sang !…
Tiens !…
Sans doute… et entre nous… les pères peuvent bien se dire ces choses-là… c’est un bel homme !
Il est brun comme vous ?…
Non, blond, des cheveux frisés…
Tiens ! c’est singulier !… justement la couleur de cet étranger ! (Haut.) Il a probablement fait ses études à votre université ?…
Du tout !… il était à Paris… et je lui ai écrit il y a deux jours d’arriver ce matin… je l’attends de minute en minute…
Allons donc, ce n’est pas possible !
Mais si… mon ami, vous le verrez, il est costumé comme les sauvages de Paris… il a des bottes !
Des bottes.
Un habit !
Un habit ? c’est assez !
Non… avec un pantalon… voilà du reste son portrait photographié qu’il m’a envoyé dernièrement.
Ciel ! ciel ! ciel !
Oh ! c’est épouvantable !
Vous lui trouvez l’air aimable ?
Ces traits sont ceux de votre fils ?
Sans doute ! en êtes-vous surpris ?
Ciel ! ciel ! ciel !
Oh ! c’est épouvantable !
Pourquoi ces regards consternés ?
De son fils, à ma table,
Il m’a redemandé du nez !
Comment, comment lui dire,
Hélas ! qu’en miroton,
Il a, comme un vampire,
Mangé son rejeton.
Ah ! pour moi, quel martyre !
Quelque méchant triton
Aurait-il, du navire,
Ravi mon rejeton ?
Ce qui fait mon inquiétude,
Ce n’est pas tant mon fils Arthur,
L’objet de ma sollicitude,
C’est ma belle montre en or pur.
Il l’emporta dans son voyage ;
Elle lui dit les chants si doux,
Qui jadis berçaient son jeune âge,
Les refrains des Papas-Toutous !
Et maintenant, dans mon regret,
Je ne forme plus qu’un souhait :
Grand Dieu ! prends-moi mon fils unique,
{Mais rends-moi ma montre à musique
Allons, c’est le moment fatal.
À l’estomac je me sens mal.
Entamons la terrible histoire.
Vous savez, Lapin Courageux,
Que la vie est chose illusoire.
Vous le savez, c’est de l’histoire.
Mais où peut donc être mon fils ?
Grand Lapin, oh ! n’en doutez pas,
Il a, pour voler vers son père,
Délaissé de lointains climats
Et quitté la rive étrangère.
J’attends mon fils ; j’attends mon fils !
Sachez-le, dans notre tribu,
On estime la patience
Comme la plus noble vertu,
L’apanage de la naissance…
Arthur ! mon fils ! où donc est-il ?
Il est ici !
Ce n’est pas vrai ! je l’aurais vu.
Mais si
Il est tout auprès de vous.
Il est tout auprès de nous ?
Bien plus près que l’on ne pense. (bis.)
Oui… je l’entends, taisez-vous !
Écoutons… faisons silence…
Six heures ! (La montre qu’il a avalée à table exécute le chant des Papas-Toutous.) Ciel ! c’est le chant des Papas-Toutous !… mais ce chant était exécuté seulement par la montre que j’ai donnée à mon Arthur !… Vent du Soir… pourquoi cette montre est-elle dans mon estomac… répondez ?… car ce n’est pas là sa place !… Ce dîner sans façon, c’est mon fils qui en a fait les frais. Quand je cherche Arthur… (Montrant son estomac.) il est là… et vous ne pouviez pas me le dire !…
Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? C’est vrai, vous avez mangé Arthur.
Le fait est qu’il était tendre. (Haut.) Mais je ne le serai pas, moi !… cela demande vengeance ; en avant les casse-têtes.
Scène XI.
Manger mon fils ! quel toupet !
Comment, c’est monsieur, votre fils, avec qui nous avons eu l’honneur de dîner ?
Tirons vengeance
De ce coquin,
Et de ma lance
Frappons soudain,
Mon casse-tête,
Ô jour de fête !
Ô trahison !
D’un malhonnête
Aura raison.
Il veut vengeance
D’un procédé si peu courtois ;
Avec sa lance
Il faudra lutter cette fois.
Il fait tempête,
Tant il est bête,
Sans voir, l’oison,
Que l’on fait fête
À sa maison,
Dieu ! quelle offense,
Et mon père est bien peu courtois :
Faire bombance
Avec des héritiers de rois !
Rien ne l’arrête,
Quelle tempête
Dans sa maison !
Le casse-tête
Est la raison !
Il est dur, il est vrai, d’assommer ses amis
Mais il faut obéir aux lois de son pays.
Attends ! il me vient une idée :
La querelle sera vidée.
Et je tiens un meilleur moyen !
Notre ours sacré, qui dans ces lieux repose,
Pourra bien décider la chose.
Comme il est fils du ciel et qu’il n’ignore rien,
Il sait déjà dans cette lutte
Lequel de nous deux doit tomber !
Qu’on nous l’amène à la minute,
Il saisira celui qui devra succomber.
(Parlé.) Faites venir le dieu, et retirez-lui sa muselière. (À part.) Il est dressé… il va l’étrangler !
Quelle délicatesse !
Scène XII.
Soleil immortel !
Fais que ta lumière
Ici nous éclaire !
Moment solennel !
Terrible occurrence !
Notre dieu s’avance !
Oh ! la vilaine bête !
Le dieu qui fait la cour à ma fille !
J’aime mieux que ce soit à elle qu’à moi !… (Elle le repousse, la tête tombe.)
C’est moi !
C’est lui ! mon étranger ! en ours !
L’étranger ! ô bonheur ! c’est votre fils, celui que nous avons mangé à dîner.
Vous voulez me faire poser, mon fils en ours ! c’est impossible ! remarquez que si nous l’avons mangé à dîner, ça ne peut pas être lui que voilà là… et si c’est lui que voilà là… nous ne pouvons pas l’avoir mangé à dîner… Or, comme nous l’avons mangé à dîner, ce n’est pas lui que voilà là.
C’est clair ! mais je voudrais encore une petite explication…
C’est bien simple… j’ai corrompu le cuisinier… qui vous a fait manger son ours.
Vous avez corrompu mon cuisinier !… Qu’on amène ce cuisinier corrompu !…
Scène XIII.
Mais, comment l’avez-vous corrompu ?
Rien de plus facile. Je l’ai pommadé au benjoin et à la violette, je lui ai fait sa raie, et je lui ai posé des papillotes.
Pouvait-il résister le malheureux ?
Nous avons mangé le représentant du Soleil !
Mais c’est votre fils, monsieur le Lapin Courageux !
Lui ! mon fils ! allons donc ! (On entend sonner six heures et quart et le commencement du chant des Papas-Toutous. Le lapin porte la main à son ventre.)
C’est ma montre… je l’entends… rendez-la-moi !
Plus tard ! plus tard ! Mais… si c’est ta montre… tu es mon fils ! je suis ton père ! viens dans mes bras, mon fils !
Mon père ! (Il se jette dans ses bras.)
Bonheur de se revoir ! Qu’il est donc joli !… qu’il est donc grandi !
Puisqu’il en est ainsi, ma fille, je t’accorde mon consentement.
Quel bonheur !
C’est égal !… je ne comprends pas encore, éclairez-moi donc.
C’est bien simple ! figurez-vous que je lui donnai ma montre… celle de mes pères… il avait pris la patache de la rue du Bouloi… parce que voyez-vous, les bonnes pataches… Il devait m’acheter des lunettes dans le quartier de l’Odéon… parce que, voyez-vous, les bonnes lunettes, cela ne se trouve que dans le quartier de l’Odéon… c’est peut-être à cause de l’Observatoire.
J’ai tout compris.
Il a de la chance. (À Arthur.) Tu as la main de la fille de Vent du Soir.
Dire que nous avons été comme ça !
Tout cela me rappelle mon épouse !
Dites donc, farceur ! c’est vous qui avez mangé ma femme !…
Ma foi, oui. (Lui frappant sur le ventre.) Vous avez bien mangé la mienne !
C’est pourtant vrai ! est-ce que ça vous fait quelque chose ?
À moi… rien… et à vous ?
Moi, ça m’a fait plaisir !… (Avec sentiment.) Venez donc quelquefois sous ma tente, nous parlerons d’elles !
Mes chers sujets ! retournons dans notre tribu avec la fille de Vent du Soir… et faisons retentir les savanes du chant des Papas-Toutous. Si quelqu’un de vous a besoin de savoir l’heure en route, il n’aura qu’à me taper sur le ventre ! Adieu, Vent du Soir !
Adieu, ma douce Atala.
Si ça vous fait trop de peine, je resterai avec vous, papa !
Jamais ! (à part.) les crétins ! ils n’ont pas pensé à me demander sa dot.
Que mon sort est doux !
Tous les gros Loulous
En seront jaloux,
Je deviens son époux !
Je ne veux chez nous
Que des gros Toutous,
Des gais sapajoux,
Mais jamais de coucous !
Voilà, vertuchoux !
Ce que doit vouloir
Un bon Papas-Toutou !