Vers inspirés par la vue du crâne de Schiller

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Traduction par Aloïse de Carlowitz.
Charpentier (p. 442-443).

Vers inspirés par la vue du crâne de Schiller

Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes alignés s'ajustent et s'accordent ; et je pensai au temps qui n'est plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé. Les voila debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui naguère se haissaient, et les bras robustes qui se sont porté des coups meurtriers, on les a entassés pele-mêle, afin que, tranquilles et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander quel fardeau il vous a fallu porter ? Et vous qui fûtes plus gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont ete jétes loin des sillons de la vie ! Pauvres pélerins épuisés de fatigues, c'est en vain que vous avez ésperé trouver le repos dans la nuit des sépulcres, on vous a fait revenir à la lumiere du jour ! Quelque precieux qu'ait été le noyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide ? Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'ecriture dont le sens sacré ne se révele pas à tout le monde ! Je l'ai saisi ce sens sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu une image précieuse, inestimable. À son aspect, l'étroit espace qui renfermait ces ossements s'est elargi pour moi, ces murs glacés couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout a coup du sein de la mort ! Comme elle m'enchantait mysterieusement la forme qui portait encore la trace de la pensée divine ! Son aspect m'a transporte sur les rives de cette mer dont les vagues agitees charrient sans cesse des creations éphemères et gonflées comme elle ! Vase mysterieux ! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te tenir dans ma main ? O toi, le plus grand des trésors, je veux te voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle solidifie les productions du pur esprit.