Grands névropathes (Cabanès)/Tome 2/8

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

◄   ALFRED DE MUSSET SAINTE-BEUVE   ►

VICTOR HUGO
Mégalomane et spirite

Il semble que Victor Hugo ne puisse appartenir qu’à la dévotion et au culte ; que, pour lui, la justice et la vérité n’aient pas à revendiquer leurs droits. Les orateurs officiels ont célébré sur tous les modes, voire le mode ennuyeux, le maître disparu ; ils l’ont à tout propos, vivant ou mort, apothéosé sans mesure et sans discrétion : c’était leur tâche, qu’ils ont accomplie en conscience, sinon avec compétence. Notre rôle est autre, il est aussi plus ingrat. S’il ne consiste pas, comme parfois on nous en a fait le reproche, à mettre en valeur seulement les « coins d’ombre » de nos gloires, il nous oblige à les disséquer intus et in cute, à découvrir l’homme dans chacun de ces exemplaires d’humanité que d’aucuns sont enclins à vénérer à genoux, non pas seulement comme des surhommes, mais comme des dieux.

C’est dans un esprit d’impartialité objective que nous allons étudier, pour mieux faire comprendre certaines bizarreries de son œuvre, Victor Hugo mégalomane et spirite.

Nous prévoyons d’avance les critiques : c’est, disent certains, matérialiser en quelque sorte le génie que de le traiter comme une résultante de causes déterminées ; le génie répugne à l’analyse ; c’est « comme un principe transcendant, une essence simple et irréductible, dont l’étude serait du ressort d’une espèce de psychologie métaphysique[1] ». Mais comme le fait observer celui-là même qui nous fournit cette définition du génie, toute personnalité, littéraire ou non, est une idée générale, une formule synthétique, qui ne peut se définir que par la décomposition de ses divers éléments : « le génie de Victor Hugo, c’est l’ensemble des origines et des conditions de la faculté créatrice, très complexe, qu’il a portée dans le domaine de l’imagination poétique, et un tel ensemble ne répugne point à l’analyse. » Ainsi, la méthode inaugurée par Sainte-Beuve et poursuivie par Taine et ceux qui se meuvent dans son sillage, se trouve justifiée. La critique psycho-pathologique est présentement inséparable de la biographie, si l’on entend par celle-ci autre chose qu’une simple énumération d’événements marqués par des dates.

C’est ce qu’a bien compris l’un des biographes de Victor Hugo, Léopold Mabilleau, quand il convient que « pour l’intelligence d’un poète aussi enclin à associer l’idée à la sensation et à l’image, le détail de la vie matérielle a une importance capitale ». Il ne lui paraît donc pas indifférent de rechercher tout ce que l’on peut savoir « de ses habitudes physiques, de son impressionnabilité organique et cérébrale, de ses facultés de perception et d’observation ».

Que d’œuvres, même d’apparence, impersonnelles ne sont, en effet, que le reflet, l’expression d’une personnalité physique autant que psychique ! Ce n’est pas, on le sait, que nous tenions le génie exclusivement pour une résultante du milieu, mais il semble bien que le caractère original du génie se manifeste déjà dans les plus élémentaires et les plus passives de nos opérations mentales.

Il importe, avant tout, de distinguer entre l’hallucination, l’état de demi-somnambulisme et la création imaginaire. C’est, croyons-nous, à Taine que Flaubert écrivait un jour :

« N’assimilez pas la vision de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné… Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur : vous sentez que votre personnalité vous échappe ; on croit qu’on va mourir ; dans la vision poétique, au contraire, il y a joie, c’est quelque chose qui entre en vous… »

Alors que l’hallucination échappe à notre contrôle, l’imagination créatrice est en quelque manière notre serve, et nous devons pouvoir la conduire, la diriger, soit en choisissant, pour écrire, le moment où domine en nous la disposition que nous voulons exprimer, soit en nous engageant, délibérément, dans une série d’idées ou d’images que nous savons capables de susciter en nous tel ou tel sentiment.

Si Victor Hugo sait à merveille choisir l’image qui peut le plus heureusement symboliser la conception qu’il a en tête, il faut convenir que, par endroits, il donne l’impression qu’il a subi les tourments d’un long cauchemar. Ces allures visionnaires n’ont pas peu contribué à donner un semblant de raison à ceux qui ont pu prétendre que, chez lui, le génie n’alla pas sans un grain de démence.

À première vue, il apparaît, cependant, que la santé de Victor Hugo, la santé morale, s’entend, car pour la santé physique nul ne songerait à la lui contester, est celle d’un génie bien portant ; mais le coin maladif dont parle Goncourt se découvre, à le bien chercher, comme, hélas ! dans tant d’êtres de race intellectuelle supérieure.

Génie et intelligence, il est vrai, ne vont pas toujours de pair et chez Victor Hugo, notamment, les anthropologistes ont pu constater que le cerveau était d’un volume moyen, ou très peu au-dessus de la moyenne ; son développement, comparé à celui de la face, a paru même inférieur à la moyenne. « On s’expliquera mieux, écrit le docteur G. Papillault[2] qui rapporte ces constatations, la légende du « front génial », si l’on songe que, dans toutes les photographies qui sont répandues dans le public, le poète inclinait la tête en avant ; cette pose plaçait le front en pleine lumière aux dépens de la face, et, de plus, donnait à l’ensemble un aspect de « songeur » qui devait particulièrement plaire à Victor Hugo. »

Si le développement du cerveau est en relation étroite avec celui de l’intelligence, la conclusion se tire d’elle-même. Il est, du reste, bien reconnu que si le poète des contemplations représente « la plus puissante organisation imaginative qui se soit jamais manifestée dans la poésie française et, peut-être, dans la poésie universelle[3] », il n’a pas été le penseur, le philosophe, que des admirateurs trop zélés et lui-même se sont plu à le prétendre.

Ses prétentions ! Elles étaient loin d’être modestes. Rarement s’étala avec plus de naïveté, nous allions dire avec plus d’inconscience, l’hypertrophie du moi.

Nul ne comptait à ses yeux que Lui ! On a conté à ce propos une anecdote significative[4]. Un jour qu’on parlait devant Victor Hugo des mérites respectifs des grands personnages littéraires du XIXe siècle, le poète porta, sur un certain nombre d’entre eux et non des moindres, ces singuliers jugements :

« Thiers est un portier écrivain qui a trouvé des portiers lecteur… Villemain a plus de talent… Trente-cinq membres de l’Académie française ignorent le français et, dans ce nombre, M. Guizot, écrivain terne, écrivain gris, écrivain protestant, mais grand orateur, le plus puissant orateur politique du siècle… Cousin est un infâme gueux, et il n’a même pas, quoi qu’on en dise, un réel talent d’écrivain… Chateaubriand est plein de choses magnifiques. Il a déployé, dans les Mémoires d’outre-tombe, un immense talent ; mais c’était la personnification de l’égoïsme, un homme sans amour de l’humanité, une nature odieuse… » Dans cette hécatombe sommaire, où tous étaient frappés, s’ils ne mouraient pas tous, un seul trouvait grâce, un seul était invulnérable… et c’était lui, Hugo !

« On m’accuse d’être orgueilleux, c’est vrai, convenait-il sans embarras ; mon orgueil, c’est ma force[5]. » Si un excès d’humilité n’est parfois qu’un mensonge conventionnel, et qui ne donne le change à personne, à personne d’averti, on est trop exposé à se tromper sur ses mérites propres, pour ne pas s’en remettre à autrui du soin de les apprécier.

Victor Hugo était encore au collège, il avait alors 14 ans, qu’il écrivait sur son journal : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Mais il n’entendait pas égaler qu’en réputation l’auteur du Génie du christianisme ; tout comme le glorieux vicomte, il avait des prétentions nobiliaires, elles étaient seulement moins justifiées.

On a publié, naguère, un projet d’autobiographie écrit et signé de la main de Victor Hugo, qui débute ainsi :


Hugo (Victor-Marie, baron), né à Besançon, le 26 février 1802, d’une famille de Lorraine, anoblie en 1535, dans la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine. À la mort de son père, le lieutenant général comte Hugo, décédé le 29 janvier 1828, le titre de baron est échu à Victor Hugo.


Au sujet de sa venue au monde, un de nos érudits confrères, le docteur Vinache, nous rappelle cette significative anecdote. V. Hugo, trônant un jour au milieu de ses admirateurs, disait, parlant de sa naissance ou plutôt de sa conception : « Voici dans quelles circonstances j’ai été conçu : mon père et ma mère, lors d’un voyage en Suisse, étaient montés au sommet d’une haute montagne, et là, sous l’emprise de l’enthousiasme provoqué par la splendeur du site, enivrés de lumière et d’espace, ils s’étreignirent et JE FUS ! » Fiat Hugo ! ajoute spirituellement notre confrère ; si Moïse eût vécu en 1802, la Genèse comptait un jour de plus !

Fils d’un soldat qui avait conquis sur les champs de bataille le titre de comte, le poète aurait pu se contenter de cette très honorable filiation ; mais cela ne lui a point suffi : il a tenu à se fabriquer une généalogie, à se découvrir une lignée d’ancêtres. Malheureusement, des documents terriblement précis, mis à jour par des chercheurs obstinés, sont venus contredire formellement ses propres recherches.

Son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, était fils de Joseph Hugo, maître menuisier. Joseph Hugo, grand-père de Victor, s’était marié, en premières noces, avec une gouvernante des enfants du comte Rosières d’Envezin.

Jean-Philippe, père de Joseph, était cultivateur à Baudricourt, près Mirecourt (Vosges) ; il était le fils de Jean, paroissien de Domvallier. Jean et sa femme, Catherine Mansuy, cultivaient la terre.

Les archives de Domvallier ne remontent pas plus loin que 1699, date à laquelle on trouve l’acte de mariage d’une Anne Hugo, fille de Jean Hugo et de Catherine Mansuy, précités. Domvallier est donc bien depuis plus de deux siècles le berceau de Hugo, dont l’origine est, incontestablement, rurale. Voilà les faits connus ; en voici qui le sont moins.

En poursuivant leurs investigations au-delà de la date que nous avons indiquée, non plus cette fois dans les archives locales, mais dans les archives départementales, des savants chartistes[6] ont découvert, premièrement : une délibération de l’Hôtel de Ville de Mirecourt, ainsi conçue :


20 août 1631 : Traité passé par la Ville avec Claude Hugo, dit le Hollandais, lequel s’oblige à enterrer les corps morts pendant le temps de la maladie (la peste), moyennant 40 francs par mois et la nourriture.


Une deuxième pièce, datée de cette même année, donne le lieu de résidence de Claude Hugo :


Claude Hugo, de Ramécourt, enterreur des morts de contagion, paie quarante francs par mandement dudit conseil, etc.


Or, Ramécourt est une annexe de Domvallier : il est permis de supposer que le Jean Hugo, mentionné à Domvallier dès 1699, descend de ce Claude Hugo, dit le Hollandais. Victor Hugo aurait-il donc du sang hollandais dans les veines ?

Mais c’est surtout la Lorraine, et plus spécialement le Xaintois, qui peut le revendiquer. Comme l’a noté, avec sa magnificence de style, Maurice Barrès, « la petite semence humaine, qu’un hasard, absolument négligeable, fit germer dans Besançon, est issue du climat lorrain, de la région lorraine la plus pluvieuse, d’un très vieux pays de céréales, isolé des grandes voies, à deux pas du village où naquit le peintre Claude Gelée, et d’une population qui, entre maints caractères très connus, fournit en grand nombre des artistes d’un dessin sûr, très aptes à voir et à reproduire les formes ».

Mais si nous nous sommes étendu un peu longuement sur les origines lorraines de Victor Hugo, nous n’aurions garde d’oublier le sang breton qui lui échut par sa mère. Sur celle-ci on ne savait rien, ou presque rien, avant qu’un érudit, qui s’est acquis un renom de bon aloi par ses trouvailles, le regretté Léon Séché, ait publié le résultat de ses laborieux « sondages » dans le pays d’où il était lui-même originaire.

De Sophie Trébuchet, mère du poète, on ne savait qu’une chose, c’est qu’elle était la fille d’un « armateur » de Nantes ; or, celui-ci était, en réalité, un capitaine de navire, ainsi que l’atteste l’acte de baptême de Sophie-Françoise Trébuchet, née à Nantes, « son père étant absent au moment de la cérémonie » : l’enfant vraisemblablement vint au monde tandis que son père était en mer.

Si le grand-père maternel de Victor Hugo n’était pas armateur, il y a beaucoup de probabilité pour qu’il ait été « négrier ». « Il faisait, assure Léon Séché, pour le compte d’autrui, le commerce de Guinée, comme on disait alors pour désigner la traite des nègres ; car, à la fin du XVIIIe siècle, les armements de la place de Nantes pour la Guinée étaient aussi considérables que ceux de toutes les autres places du royaume, et l’on estime à deux cents le nombre des armateurs nantais qui faisaient ce honteux commerce. »

Jean-François Trébuchet devait avoir acquis, à ce trafic, lucratif autant que peu avouable, une fortune assez coquette, pour avoir pu épouser la fille du procureur au présidial de Nantes, Renée-Louise Le Normand. Ce Le Normand, bien que n’étant pas de noblesse, était, toutefois, un grand personnage, cumulant, avec sa charge de procureur au présidial, celle de procureur fiscal du marquisat de Goulaine, en même temps qu’il était sénéchal de juridiction en Château-Thibaud, etc.

Au témoignage de Victor Hugo, sa mère, alors âgée de 15 ans (elle en avait vingt et un au moment où se passaient les événements), aurait été une brigande, « comme Mme de Bonchamps et Mme de La Rochejaquelein ».

Avoir été une « brigande » en 1793, avoir suivi à travers le bocage vendéen la veuve de Bonchamps et la veuve de Lescure, n’était pas une moindre gloire que d’avoir été aux Croisades. Victor Hugo le savait bien, et c’est pourquoi il voulait se créer, du côté maternel, une noblesse au moins égale à celle qu’il s’était si libéralement octroyée du côté paternel. D’un côté comme de l’autre, s’il faut en croire Edmond Biré, le fait était faux, la mère de Victor Hugo n’aurait pas un seul instant quitté Nantes en 1793, ni elle ni aucun des siens n’auraient pris part aux luttes héroïques de la Vendée[7], et ce serait grâce à cette circonstance qu’elle aurait pu faire la connaissance de son futur mari, la capitaine Léopold-Sigisbert Hugo, qui, pour mieux prouver son républicanisme, s’était affublé du prénom révolutionnaire de Brutus.

Le capitaine Hugo avait été envoyé dans l’Ouest, pour y remplir les fonctions de greffier dans une commission militaire qui ne fut pas tendre aux royalistes. Il dut faire la rencontre de Sophie Trébuchet quand les affaires criminelles où il avait à siéger l’appelaient dans le village ou aux alentours du village qu’habitaient les parents de la jeune fille, aux environs de Nantes.

Celle-ci était, si nous en croyons l’auteur de Victor Hugo raconté, assez séduisante, bien que portant des traces de petite vérole, « mais qui disparaissaient dans l’extrême finesse de sa physionomie et dans son regard intelligent ». Elle plut donc au militaire, qui demanda bientôt sa main.

La mère de Victor Hugo mourut à Paris le 27 juin 1821 ; le père du poète, qui s’était retiré à Blois après la mort de sa femme et remarié, lui survécut près de sept années. Plaise à d’autres de discuter si Victor Hugo est moins Lorrain que Breton, plus Nantais que Bisontin ; tout ce que nous voulons retenir, c’est qu’il fut plus fier des parchemins qu’il se constitua, que de ses ancêtres véritables.

À l’entendre, le premier Hugo qui ait laissé trace, « parce que les documents antérieurs ont disparu dans le pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Créqui, en 1670 », serait un Pierre-Antoine Hugo, conseiller privé du grand-duc de Lorraine et qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre-Antoine, Victor Hugo avait relevé : une chanoinesse, un évêque, un lieutenant-colonel, collection presque aussi riche que celle dont se vante un de ses héros, don Ruy Gomez de Silva, dans Hernani[8].

Sans le malencontreux pillage de Nancy, où se fût arrêtée la liste généalogique, dressée par le baron devenu plus tard vicomte Victor Hugo ?

C’est au bas d’un acte, qu’il a signé en qualité de secrétaire de la Chambre des Pairs, le 17 juin 1845, que Victor Hugo fait précéder son nom du titre de vicomte. Dans une lettre du poète, adressée au peintre Louis Boulanger[9], il prie son ami d’adresser sa correspondance, poste restante, au « Vicomte Hugo », afin de ne pas dévoiler son incognito (?).

Ce titre de vicomte, le poète y tenait beaucoup ; il avait attendu près de dix ans, avant de le substituer à celui de baron, qui figure, en 1828, dans la lettre de faire-part de la naissance de son second fils, François-Victor.

Auguste Barbier, l’auteur des Iambes, a rapporté dans ses Souvenirs[10], qu’il s’était trouvé un jour à dîner, en compagnie de Victor Hugo, chez un M. Bonnaire, notaire à Paris et l’un des propriétaires de la Revue des Deux Mondes. M. Bonnaire, dont le père avait été préfet de l’Empire, avait reçu le titre de baron, de l’Empereur. Il avait un service d’argenterie sur lequel étaient gravées ses armes ; un des convives ayant laissé voir qu’il n’était pas grand clerc en matière de blason, Victor Hugo en prit texte pour disserter longuement sur les armoiries, déclarant que la noblesse française était la première noblesse d’Europe ; que les princes romains ne comptaient en aucune manière, et quant aux princes russes… Il s’estimait, lui, simple vicomte, bien meilleur gentilhomme que les princes en in ou en ki de la Russie. Dans sa dissertation, il n’oubliait qu’un détail : c’est qu’il n’avait aucun droit à se parer du titre de vicomte.

Si son père, en effet, le général Hugo, avait été fait comte de Colloredo-Cuentes y Siguenza, par la grâce de Joseph Bonaparte, roi d’Espagne, ce titre, étranger, n’avait jamais été reconnu en France. Et c’est pourquoi l’ordonnance rendue par Louis XVIII en novembre 1814, confirmant le général Hugo dans son grade, ne mentionne pas son titre de comte ; aussi le père de Victor Hugo n’a-t-il jamais pris, dans aucun acte public, un titre, qu’il savait ne pas lui appartenir.

En droit, le titre de comte, donné au général Hugo par le roi d’Espagne, eût-il été entériné à la chancellerie de France, ce qui n’eut pas lieu, ce titre n’eût été que personnel ; pour qu’il devînt héréditaire, il aurait fallu que le général constituât un majorat. Encore cela n’eût-il servi de rien à Victor Hugo ; car, d’après la législation ancienne sur les titres, ceux-ci ne devenaient transmissibles qu’en faveur de l’aîné des descendants du titulaire.

À force de se persuader qu’il était vicomte, notre poète avait fini par en convaincre les autres : ce phénomène de suggestion est relativement fréquent. Quoi qu’il en soit, l’ordonnance royale du 13 avril 1845 élevait à la pairie non pas M. Victor Hugo mais le vicomte Hugo (Victor-Marie).

Cette nomination donna lieu à une pluie d’épigrammes dans le camp républicain ; entre tous, Armand Marrast se distingua par l’ironie cinglante dont il salua l’entrée du poète au Luxembourg.

« M. Pasquier, écrivait le vigoureux publiciste, couvert de son mortier, a lu l’ordonnance qui élève à la dignité de pair de France M. le vicomte Victor Hugo… Notre poitrine s’est dilatée… Nous ne le savions pas ! Il était vicomte. Nous avions eu un frisson de poésie, nous avons été saisis de l’enthousiasme du blason. Ce large front où l’Orient et l’Occident s’étaient rencontrés, nous avions pensé qu’il n’aspirait qu’à la couronne du poète : c’est une couronne de vicomte qui le surcharge. Le chantre du sacre de Charles X et de la colonne de l’Empereur, le poète qui a célébré les bienfaits de la légitimité et les nobles infortunes des peuples souffrants, la lyre qui a eu des accents pour toutes les jouissances, et quelquefois aussi des consolations pour de patriotiques douleurs ; cet homme, enfin, qui a essayé, sans réussir, à mettre d’accord des sentiments justes et des idées fausses, il avait déjà bien de la peine à faire excuser un premier ridicule ; il y en a joint un autre. Victor Hugo est mort ; saluez M. Le Vicomte Hugo, pair lyrique de France !… »

Si mordant fût-il, l’article d’A. Marrast ne valait pas ces deux lignes de Charles Maurice, écrivant dans son Courrier des théâtres :

« M. Victor Hugo est nommé pair de France : Le Roi s’amuse. »

C’est à peu près vers cette époque que se place un événement de famille, dont nous ne parlerions pas si le « vicomte » Hugo n’y jouait un rôle.

Une des filles du poète, Adèle, allait faire sa première communion. Victor Hugo reçut, à cette occasion, la visite du curé de la paroisse, l’abbé Levée. Comme celui-ci s’extasiait devant deux superbes coquillages, que le poète avait placés dans sa salle à manger et qu’il avait reçus peu auparavant d’un de ses admirateurs de la Martinique, Victor Hugo lui dit très gracieusement : « Ces objets vous plaisent. Je vous les donne. » Et les coquillages furent portés le jour même chez le curé. L’ecclésiastique, ravi, fit poser, au-dessus des deux coquilles, transformées en bénitiers et placées à l’entrée de son église, l’inscription suivante, gravée sur une plaque de cuivre :

« Donné par le vicomte Hugo, pair de France, à l’occasion de la première communion de sa fille Adèle, 1846. »

En 1852, l’inscription aurait, dit-on, disparu, comme attentatoire « à la gloire du coup d’État et à la majesté de l’Empire » !

L’empire, en réalité, se souciait beaucoup moins de Victor Hugo, que le poète de Napoléon III et des grâces qu’il pouvait distribuer. Morny a conté que dans les derniers temps de la présidence de Louis-Napoléon, le futur auteur des Châtiments vint le trouver et lui tint ce langage :

« Ceci ne peut durer ; le pouvoir sera bientôt aux mains du prince Napoléon. Vous savez mon dévouement à cette famille, si éminemment populaire ; dites, je vous prie, au Président, que je crois pouvoir lui être utile en acceptant le ministère de l’Instruction publique et que je suis à ses ordres. J’ai, malgré moi, sous le dernier règne, accepté la pairie ; mais j’étais poussé au Luxembourg par toute la littérature, qui trouvait utile d’y avoir un représentant ; mon dévouement n’était pas aux d’Orléans. »

Or, la vérité est que, si Victor Hugo avait tant désiré la pairie, ce n’était pas seulement pour ajouter un nouveau titre à celui de vicomte, c’était dans l’espérance d’être ministre ou, pour le moins, ambassadeur. Dans la dernière semaine d’avril 1845, un de ses familiers, Théodore Pavie, mandait à son frère :

« Hier, Mme Hugo est venue nous voir avec sa fille. C’est délicat de la part d’une pairesse. On dit que Hugo demande l’ambassade d’Espagne. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a le ferme espoir de devenir ministre… Qui vivra verra ! »

Entre autres privilèges que comportait la pairie, un de ceux que Victor Hugo paraît avoir le plus prisés, était ses grandes et ses petites entrées aux Tuileries. Il s’en défendra plus tard, alléguant que le labeur auquel il s’était astreint le tenait éloigné de toutes les fêtes ; mais, dans son livre intitulé Choses vues, le génial reporter relate les fréquents entretiens qu’il eut avec le roi Louis-Philippe, qui se plaisait à ces joutes d’éloquence privée, où il se savait passé maître.

– Vous travaillez trop, lui dit certain jour le roi bourgeois ; on ne vous voit pas assez dans le monde ; j’espère que vous assisterez au prochain bal des Tuileries. « Je promis d’y aller, contait plus tard le poète à Richard Lesclide, qui en a consigné le récit dans les Propos de table de V. Hugo, mais avec l’appréhension qu’il m’arriverait quelque chose.

« Le soir venu, j’endosse mon costume de pair de France, je mets toutes mes décorations. J’étais assez embarrassé de cet attirail.

« J’arrive aux Tuileries. Ma voiture prend la file. Nous avancions fort lentement. Une bande de gamins se faufilaient entre les jambes des chevaux des dragons qui faisaient la haie ; ils venaient dévisager, par les vitres des portières, les invités qui se rendaient au bal. Je vois arriver à moi Gavroche, Gavroche lui-même – qui me regarde, part d’un éclat de rire et s’écrie : « Oh ! ce marquis ! » C’était bien fait pour moi, ajoutait V. Hugo, en riant au souvenir de cette aventure. »

L’épisode est plaisant ; mais V. Hugo n’en rit que longtemps après ; il était loin de dédaigner, en ce temps-là, les vains hochets dont il s’est moqué plus tard.

Ceux qui le fréquentaient, et qui avaient leur franc-parler, connaissaient bien ce travers du grand homme. Voici comment David d’Angers, le statuaire illustre, le jugeait[11], en le comparant à Lamartine :

« … Au moins cette haute intelligence (Lamartine) a toujours eu de nobles accents. Jamais la bassesse et le sensualisme ne l’ont effleurée… Hugo, d’une nature plus sensuelle, ne sait pas s’élever au-dessus de la vanité bourgeoise. Il tient plus à ce titre de comte, que Napoléon jetait, avec dédain, à ses soldats, qu’au don si rare, si précieux, que la nature a déposé en lui avec tant de générosité. Son ambition va jusqu’à l’habit de pair, et il déserte cette grande cause populaire qui devrait être la sienne, puisqu’il est, somme toute, un enfant du peuple. »

Sur la vanité de Hugo, on ne tarirait pas, si on voulait en rapporter tous les traits. Là-dessus affluent les témoignages oraux, autant que les attestations écrites.

« Non, il n’est pas un noble cœur, relevions-nous naguère dans une note inédite de Sainte-Beuve[12] ; artificieux et fastueux, il est vain au fond ; tous ceux qui l’ont pratiqué de près ont fini par le savoir, mais j’ai longtemps été dupe. J’étais dans l’antre du Cyclope et je me croyais dans la grotte du demi-dieu. »

Un Russe recueillit un jour de la bouche d’Ivan Tourgueneff, le romancier connu, le propos qui suit :

« Un soir, des admirateurs d’Hugo, réunis dans son salon, rivalisaient à qui mieux mieux à vanter son génie, et on énonça, entre autres choses, cette idée que la rue qu’il habitait devrait porter son nom.

« Quelqu’un remarqua que cette rue était trop petite et bien peu digne du grand poète. L’honneur de porter son nom devait appartenir à un endroit plus remarquable de la capitale. Et chacun d’énumérer les endroits de Paris les plus fréquentés, en suivant une échelle ascendante, jusqu’à ce qu’un jeune homme s’écrie avec enthousiasme que la ville même de Paris devrait considérer comme un honneur de porter le nom du poète.

« Appuyé à la cheminée, Hugo écoutait complaisamment ces enchères de flatteries. Tout à coup, devenu pensif, il se tourna vers le jeune homme et lui dit, d’un ton doctoral : Ça viendra, mon cher, ça viendra[13] ! »

Il faut bien tout dire : s’il aimait respirer l’encens, c’est qu’il avait sans cesse autour de lui des thuriféraires que le zèle emportait au-delà de toute mesure.

Dans les Demi-teintes, recueil publié en 1845, est-ce qu’Auguste Vacquerie ne faisait pas à Dieu l’honneur de le comparer à V. Hugo ? Interpellant le poète, il lui disait… en quels vers !


Il va sortir de vous un livre ce mois-ci,
Une nature encor dans votre tête est née,
Et le printemps aura son jumeau cette année.
Ici-bas et Là-Haut vous serez deux Seigneurs.


Plus loin, poursuivant le parallèle :


Vous faites votre livre et Dieu fait son printemps
Et, par ce duel d’églogue, imité du vieux temps,
Nous pourrons comparer un univers à l’autre.


Se faire accepter comme l’héritier véritable, comme le successeur et l’égal de Napoléon le Grand, telle fut, durant plus de vingt ans, la préoccupation de l’auteur de Napoléon le Petit. Il lui plaisait que l’on vît en lui « l’homme prédestiné, qui devait, en se combinant avec Napoléon, selon la mystérieuse algèbre de la Providence, donner complète à l’avenir la formule générale du XIXe siècle ».

Un homme qui se comparait à Napoléon et se laissait adorer à l’égal de Dieu, ce fut miracle si son cerveau n’éclata pas ; d’autant que la folie avait fait, à maintes reprises, son apparition dans sa famille.

Son frère, Eugène Hugo, non dépourvu de valeur littéraire, qui aimait, comme lui, le terrible et l’énorme[14], est mort fou. À la suite d’une passion malheureuse pour celle-là même qui devait devenir sa belle-soeur[15], il avait perdu l’esprit et on avait dû le confier aux soins du docteur Esquirol.

Longtemps, le malheureux s’imagina avoir été enfermé pour avoir pris part à une conspiration contre la duchesse de Berry. Il accusait, dans son délire, son frère Victor, d’être d’accord avec ses ennemis. À la suite d’une accalmie, on lui avait rendu la liberté : on dut peu après l’interner de nouveau à Saint-Maurice (Charenton), où il finit sa triste existence, le 20 février 1837.

Une des filles de Victor Hugo fut également enfermée dans une maison de santé de Saint-Mandé et, plus tard, à Suresnes. Après la phase d’excitation, la dépression ayant amené un calme relatif, la malade était autorisée à se rendre au théâtre, la distraction qu’elle goûtait le plus.

Plusieurs fois par semaine, son tuteur allait la prendre à la maison de santé et la menait au spectacle. Là, dans une baignoire, elle assistait, immobile, à la représentation. Elle paraissait y prendre le plus vif intérêt, suivant de ses yeux attentifs le jeu des acteurs. La plus grande difficulté était de l’emmener, à la fin du spectacle : on la faisait sortir la dernière du théâtre, afin de lui éviter tout contact avec la foule ; mais elle, désireuse de rester encore, ne comprenant pas qu’on mît fin à son plaisir, refusait de quitter la salle, et il fallait l’arracher de force à sa contemplation.

Sur la genèse de cette vésanie, les biographes du poète sont généralement muets. Nous avons toutefois recueilli, dans un article de la Revue universelle[16] les lignes suivantes, que nous reproduisons sous toutes réserves :

« Sa dernière fille, Adèle, s’éprit d’un officier de la marine anglaise, commandant le stationnaire de Guernesey, l’épousa contre la volonté de son père, puis alla aux Indes, y perdit son mari et revint en France en 1872, la raison tellement troublée, qu’on dut l’enfermer dans une maison de santé. »

Le génie de Victor Hugo présente un certain déséquilibre. La mégalomanie chez lui, la démence dans son entourage : serait-ce une question d’étapes ?


VICTOR HUGO SPIRITE

Avant de devenir un adepte passionné du spiritisme, Victor Hugo – il n’est que juste de le reconnaître – avait témoigné quelque scepticisme à son endroit. Il fallut toute la magie de séduction d’une femme, remarquable autant par sa beauté que par son esprit, pour le contraindre à s’y intéresser[17].

Au mois de septembre 1853, débarquait à Jersey Mme de Girardin, alors dans la plénitude de sa réputation et de son talent. La fille de Sophie Gay avait eu, dès ses débuts dans le monde, des succès de salon, auxquels ses agréments physiques n’étaient pas complètement étrangers. Celle qu’on a plaisamment appelée une « Minerve modiste » s’était essayée dans divers genres ; elle avait, après bien des tâtonnements, réussi à trouver sa voie au théâtre : La Joie fait peur est entrée, comme on sait, au répertoire de la Comédie, celle de la rue de Richelieu.

Le sujet de la pièce est, vous ne l’avez pas oublié, précisément un revenant : c’est que, dans le temps où elle la composait, l’« authoresse » avait la hantise d’une mort qu’elle sentait prochaine ; dès cette époque Mme de Girardin entrait en commerce avec l’au-delà, passant presque toutes ses soirées à évoquer les esprits. C’est dans cette disposition qu’elle rendit visite à l’illustre exilé de Jersey.

Le jour même de son arrivée, on eut bien de la peine à lui faire attendre la fin du dîner. Auguste Vacquerie a conté qu’elle se leva dès le dessert et entraîna un des convives dans le parlour, où ils tourmentèrent une table, qui resta muette. Mme de Girardin expliqua cette déconvenue le plus naturellement du monde ; à l’entendre, la table était de forme carrée, et rien n’était plus contraire à la transmission du fluide. Elle proposa de recommencer l’expérience le lendemain avec une table ronde, à un seul pied, qu’elle alla elle-même acheter dans un magasin de jouets d’enfants. Elle plaça cette sorte de guéridon sur la grande table dont on s’était servi la veille, mais le résultat ne fut pas plus heureux : sur quoi la dame déclara, non sans quelque dépit, que « les esprits n’étaient pas des chevaux de fiacre qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des êtres libres et volontaires qui ne venaient qu’à leur heure ».

Les jours suivants, de nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses ; c’était à désespérer : se vit-il jamais esprits aussi peu galants, aussi discourtois, quand une jolie femme leur fait de pareilles avances ! Mais celle-ci ne se laissa pas démonter pour si peu, comptant que sa ténacité viendrait à bout de leur silence. Elle insista donc pour une dernière épreuve, qu’on se serait gardé de refuser à une aussi charmante hôtesse.

Mme de Girardin et un des assistants imposèrent leurs mains sur la petite table : au bout de vingt minutes on entendit un léger craquement du bois. Ce craquement se répéta, puis, tout à coup, une des griffes du pied se souleva. Mme de Girardin interrogea : « Y a-t-il quelqu’un ? » La griffe retomba : cela signifiait que le personnage interpellé consentait à causer.

Nous passons sur de menus détails et ne retenons que l’essentiel du récit. Un des fils de V. Hugo questionna sa sœur morte qui revint à son appel. Sa mère se mit à fondre en larmes ; tout le monde était en proie à une émotion intense, persuadé que l’âme de Léopoldine Hugo planait sur l’assemblée. La défunte, d’ailleurs, ne se lassait pas de satisfaire à la curiosité de ceux et de celles qui la soumettaient à cette interview d’outre-tombe. «  Elle répondait à toutes les questions, ou répondait qu’il lui était interdit de répondre… Enfin, elle dit : Adieu ! et la table ne bougea plus. »

Le lendemain, Mme de Girardin n’eut pas à solliciter ses hôtes, qui accoururent au-devant de ses désirs. « La nuit encore y passa. » Mais il fallut reprendre le chemin de France et les séances furent, de ce fait, momentanément suspendues.

Ce ne fut qu’un court répit. Le départ de Mme de Girardin ne ralentit pas l’enthousiasme que manifestèrent désormais pour les tables tournantes les habitants de Marine-Terrace, la maison où séjournait Hugo.

Ce fut la distraction quotidienne des exilés, que ces conversations avec l’invisible. « Le bruit de la mer se mêlait à ces dialogues, dont le mystère s’augmentait de l’hiver, de la nuit, de la tempête, de l’isolement. » Il y avait progrès : la table, qui s’était d’abord montrée réfractaire aux sollicitations les plus pressantes, condescendait à s’humaniser. « Ce n’étaient plus seulement des mots que répondait la table, mais des phrases et des pages. Elle était, le plus souvent, grave et magistrale, mais, par moments, spirituelle et même comique. » C’est ainsi qu’un jeune Anglais de passage à Jersey, ayant voulu converser avec lord Byron en français, lord Byron s’obstinait à ne répondre que dans sa langue maternelle. Comme ni Charles, ni Victor Hugo ne connaissaient l’anglais, il était difficile de s’entendre. Byron dépêcha Walter Scott à sa place, qui répondit :


Vex not the bard ; his lyre is broken,
His last song sung, his last word spoken.


Traduisons : « Ne tracassez pas le poète ; sa lyre est brisée, son dernier chant chanté, sa dernière parole dite. » Il n’y avait pas à insister.

La table avait parfois des accès de colère ; pour lui avoir parlé avec irrévérence, Auguste Vacquerie s’attira un jour des insultes (sic), et ne fut tranquille qu’après avoir obtenu son pardon. Elle avait des exigences, elle choisissait son interlocuteur. Personnellement, Victor Hugo n’y touchait pas, restait en dehors d’elle. C’était le plus souvent son fils Charles qui posait les questions ; s’il faisait mine de se retirer, de témoigner de la lassitude, après une séance particulièrement laborieuse, la table l’objurguait et force lui était de céder à ses exigences.

Lui prenait-il fantaisie d’être interrogée en vers, on lui obéissait ; et elle répondait elle-même en vers ! Comme, parmi les évocateurs, ne se trouvaient que de rares poètes – ce n’était pas le général Le Flô, ni le doux toqué Jules Allix, le futur communard, l’inventeur des « escargots sympathiques », qui auraient pu jouter, sur ce chapitre, avec l’esprit invisible, – Victor Hugo fut prié de rédiger dans la langue des dieux, le questionnaire à soumettre à son partenaire de l’au-delà. Le barde, toujours en gésine, enfourcha Pégase et, pour la circonstance, improvisa des strophes. Ainsi, en l’honneur de Molière, Victor Hugo composa ce quatrain :


Les rois et vous, là-haut, changez-vous d’enveloppe ?
Louis-Quatorze, au ciel, n’est-il pas ton valet ?
François Premier est-il le fou de Triboulet ?
 Et Crésus, le laquais d’Ésope ?


À quoi Alceste-Molière répliquait, sur le ton bourru :


Le ciel ne punit pas par de telles grimaces
Et ne travestit pas en fou François Premier ;
L’enfer n’est pas un bal de grotesques paillasses
Dont le noir châtiment serait le costumier.


Hugo, piqué au jeu, apostropha en termes grandiloquents cette ombre falote, qui cherchait à se dérober ; nous ne donnons que les premiers vers, d’une assez belle facture, d’ailleurs :


Toi qui du vieux Shakespeare as ramassé le ceste,
Toi qui près d’Othello sculptas le sombre Alceste,
Astre qui resplendis sur un double horizon,
Poète au Louvre, archange au ciel, ô grand Molière !
Ta visite splendide honore ma maison.


L’épithète « splendide » n’est pas d’une appropriation parfaite, mais passons.

Ce n’est plus Molière, c’est une entité obscure, qui se dit l’Ombre du Sépulcre, qu’on va entendre, à son défaut ; et cette ombre n’est pas précisément endurante, écoutez plutôt :


Esprit, qui veux savoir le secret des ténèbres,
Et qui, tenant en main le terrestre flambeau,
Viens, furtif, à tâtons, dans mes ombres funèbres,
 Crocheter l’immense tombeau !

Rentre dans ton silence et souffle tes chandelles !
Rentre dans cette nuit dont quelquefois du sors :
L’œil vivant ne lit pas les choses éternelles
 Par-dessus l’épaule des morts !


Convenons que ce n’était pas trop mal riposter. « Le plus singulier, écrit J. Claretie, c’est que le poète acceptât que la Bouche d’ombre (c’est la Bouche du Sépulcre qu’il veut désigner) prétendit compléter ses Œuvres complètes. »

Comme l’a fait remarquer un ingénieux critique[18] le poète en imposait tellement à ses hôtes mystérieux, qu’ils reproduisaient ses défauts eux-mêmes. « Cette outrance verbale est éminemment hugolienne. » Que ce soit Molière ou que ce soit Eschyle, que ce soit Shakespeare ou, plus modestement, André Chénier, l’Ombre du Sépulcre, qui est leur interprète, se confesse en alexandrins qui semblent calqués sur ceux des Contemplations. « L’esprit de la table n’est qu’un reflet de l’esprit de Victor Hugo[19]. »

S’il en était toujours ainsi, la variété, l’étrangeté de ces communications ne supposeraient-elles pas, chez Hugo, une fertilité d’imagination surpassant encore celle qu’on lui prête ? Il y avait, en réalité, à Jersey, deux hommes aptes à collaborer à cette œuvre collective : c’était le fils de V. Hugo, Charles, et c’était Vacquerie, fort capables, tous deux, de rimer convenablement. Ils n’étaient en outre, dépourvus, ni l’un ni l’autre, de cette aptitude aux saillies, dites spirituelles, éparses dans maintes pages des cahiers provenant de Marine-Terrace. Lequel des deux ou des trois, car Olympio lui-même s’abaissait à ces vétilles, descendait parfois jusqu’au calembour le plus trivial[20], lequel, disons-nous, peut revendiquer la paternité des définitions que nous allons produire ? Il est superflu de le rechercher ; mais il en est, parmi celles-ci, qui ne manquent pas de finesse : Mérimée qualifié de « King-Charles de vieilles femmes[21] » ; Émile Augier, de « munito chauve, usé par le coiffeur ». La formule concrète du génie de Balzac est à retenir :

« Il est le porte-clefs du cœur ; jusqu’à lui, le cœur humain était verrouillé, la porte de l’âme des femmes s’entrebâillait… Balzac a été l’huissier sublime qui fait l’inventaire du désespoir. Il a jeté, sur l’âme dévastée de la femme trahie, son coup d’œil profond et tendre ; il a sondé toutes les armoires ; il a ramassé le mouchoir trempé de larmes ; il a recueilli le ruban fané ; il a respiré la fleur tombée du bouquet de bal ; il a baisé le gant parfumé et abandonné par l’amour, mais non par son parfum ; il a tout vu dans l’invisible, tout trouvé dans l’inconnu, tout nommé dans l’ignoré… »

On reconnaît le luxe d’antithèses chères à Hugo ; mais on retrouve une autre influence dans ces caractérisations en style lapidaire : « George Sand, femme déchue qui rachète la femme… Une moitié de l’œuvre de George Sand est dans la vie de Mme Dudevant. » Quant à ce mot sur Alexandre Dumas, nous voulons croire que V. Hugo, qui n’eut pas d’admirateur plus fanatisé que l’auteur des Mousquetaires, ne l’a pas commis[22] ; c’est comme les enfants qui courent les rues, mieux vaut n’en point chercher le père.

Venons au corps du délit : Alexandre Dumas est qualifié de valseur littéraire ; quant à ses drames et particulièrement un de ses principaux, Antony, « c’est une œuvre que Dumas a prise pour de l’or en barre. C’était, en effet, une barre d’or. Dumas a eu le tort grave d’envoyer son soleil à la monnaie ». Inutile de poursuivre…

Victor Hugo croyait-il véritablement au spiritisme, aux tables tournantes, aux esprits frappeurs ? Le problème vaut la peine d’être élucidé, avant d’aller plus loin.

Il avait eu, dès son jeune âge, l’attrait – et un peu la terreur – du merveilleux. Si son initiation pratique à la foi spirite s’explique par une influence fortuite ; s’il reconnaîtra, un jour, qu’à madame de Girardin il doit « cette fenêtre ouverte », il n’en va pas moins que, dès l’enfance, il avait cru aux apparitions. Il s’était initié, selon l’expression de monsieur Cl. Grillet, « à cette volupté de la peur », à preuve certains passages de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, livre écrit par madame Hugo, avec la collaboration de l’intéressé.

Comme le constate un autre critique[23], il a toujours aimé les légendes, le merveilleux fantastique, où se meut et s’agite une variété infinie de « figures surnaturelles et charmantes » ou « de formes hideuses et d’effrayants fantômes ». C’est surtout dans Le Rhin qu’on trouve ces êtres imaginaires, ces monstres fabuleux, qui enflent, et que le poète avait cru voir au fond du puisard des Feuillantines. Les fées fourmillent dans son œuvre poétique. N’a-t-il pas, au surplus, noté quelque part : « Il n’y a pas d’homme qui n’ait ses fantômes, comme il n’y a pas d’homme qui n’ait ses chimères. »

Enfin, n’est-ce pas dans Han d’Islande, écrit entre les années 1821 et 1823, qu’on trouve nombre de diables, de farfadets, de gnomes ? N’est-ce pas Ordener (en qui l’auteur se personnifie), qui se demande si les esprits des morts ne reviennent pas quelquefois sur la terre ? N’est-ce pas Ahlepeld (autre masque sous lequel il se dissimule) qui affirme sa confiance dans la science magnifique du vieux Cumbysulsum ? V. Hugo était donc tout préparé à l’initiation spirite, de par son seul tempérament.

Quelqu’un qui a eu entre les mains, avec tout loisir de les consulter, d’y prendre des notes, de les commenter, les feuilles du Journal de l’exil, rédigé en partie par Adèle Hugo[24], qui, plus tard, devait sombrer dans la démence, a pu constater que Victor Hugo admettait l’hypothèse spirite : les procès-verbaux des séances, dont nous avons parlé, en font, d’ailleurs, foi. « Le Grand Inspiré s’adresse à ses extraordinaires visiteurs, avec la déférence qui leur est due, d’après les noms qu’ils prennent ; il les approuve ou discute avec eux. Il les traite en personnalités réelles, vivantes, car les morts sont pour lui des immortels. Non seulement il les prend pour ce qu’ils se donnent, mais, à cause de leur séjour dans l’au-delà, il leur fait crédit d’une sagesse supérieure[25]. »

Le Journal de l’exil[26] trahit la terreur qu’inspiraient à Hugo les apparitions. Marine-Terrace, comme un certain nombre de résidences historiques, était peuplée de fantômes ; une Dame Blanche y avait élu domicile.

« Depuis quelque temps, mentionne le Journal précité, une apparition hantait la grève et particulièrement les abords de Marine-Terrace. Cette apparition, qui présentait une forme lumineuse, était surnommée la Dame Blanche : dans toute l’île la Dame Blanche passait pour être le génie familier de Marine-Terrace. »

Le 23 mars 1854, le rédacteur ou la rédactrice du journal[27] consigne :

« Jersey est une île remplie de légendes ; il n’est pas un rocher, pas une vieille ruine, qui n’ait passé pour avoir été hanté par des apparitions. Quelques-uns prétendent que le diable leur est apparu et, s’armant de croix, montrent avec effroi la marque des pieds de l’éternel antagoniste du genre humain ; d’autres, plus heureux dans leurs aventures, assurent avoir vu la Vierge et, tout en défilant pieusement leur chapelet, montrent avec vénération l’extrémité du rocher où la mère du Christ s’est laissée voir… Pour conjurer ou évoquer l’ombre qui, dit-on, errait chaque soir au bas de la terrasse, on avait jugé à propos de dessiner une grande croix noire sur le mur qui séparait la terrasse de la mer. Une nuit…, un jeune ouvrier revenait de son ouvrage, il allait vers l’église Saint-Luc, qui fait vis-à-vis à Marine-Terrace. Tout à coup il vit se dresser, au bout du chemin, une forme blanche et immobile ; cette forme était toute de feu, ce qui, a-t-il dit, la faisait paraître toute blanche. L’ouvrier s’arrêta épouvanté. Faisant un violent effort sur lui-même, il continua sa route et courant, éperdu de terreur, il passa devant le spectre de flamme… »

La première fois qu’on en parla devant Victor Hugo, il en sourit un peu et même beaucoup ; néanmoins, il entendait chaque nuit des bruits étranges dans sa chambre. Tantôt ses papiers remuaient sans qu’il y eût de vent ; tantôt il entendait des coups frappés dans son mur. Les fils du poète, qui couchaient dans des pièces voisines, déclarèrent avoir entendu les mêmes bruits.

Dans la nuit du 22 février, Victor Hugo venait de rentrer ; la pendule sonnait onze heures. Il passa devant le salon, situé au rez-de-chaussée et dont les fenêtres avaient vue sur la rue : ces fenêtres étaient à ce moment tout à fait sombres. À 2 heures du matin, ses fils, en rentrant, virent les mêmes fenêtres étincelantes, comme si elles avaient été « splendidement illuminées par un grand feu et par des bougies allumées ». François-Victor, plus fatigué qu’intrigué, ne chercha pas à pénétrer le mystère ; son frère Charles, plus jeune, plus tenace, alla réveiller sa sœur, pour avoir la clef du salon, qui était fermé ; mais il ne découvrit rien de suspect.

L’affolement s’était emparé de toute la famille Hugo ; le poète n’en dormait plus, hanté de cauchemars qui se continuaient à l’état de veille : n’est-ce pas là du délire onirique, comme l’entend le professeur Régis ?

Ce qui nous intéresse, c’est qu’on retrouve, dans l’œuvre de Hugo, sinon la dame blanche, du moins l’« ange blanc », l’« inconnue voilée », le « spectre au front blanc », qui lui ressemblent comme frère et sœur.

Trois des Contemplations du poète, d’après leur date de conception, ont certainement été composées en pleine crise spirite. Voici, par exemple, la pièce intitulée Horror, précédée de cette indication : Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854. Elle débute ainsi :


Esprit mystérieux[28] qui, le doigt sur la bouche,
Passe… ne t’en vas pas ! parle à l’homme farouche
 Ivre d’ombre et d’immensité.
Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches !
Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches
 Comme un souffle de la clarté !

Est-ce toi que, chez moi, minuit parfois apporte ?
Est-ce toi qui heurtais, l’autre nuit, à ma porte
Pendant que je ne dormais pas ?
........................................


La seconde pièce est dédiée à « celle qui est voilée » :


Tu me parles du fond d’un rêve
Comme une âme parle aux vivants.
Comme l’écume de la grève,
Ta robe flotte dans les vents…


La troisième est plus significative ; elle s’intitule : Apparition.


Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête…
Qu’est-ce que tu viens faire, Ange, dans cette nuit,
Lui dis-je. Il répondit : « Je viens prendre ton âme. »
Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme.
........................................


Si on ne fit plus tourner de table à Marine-Terrace depuis le printemps de 1854, l’inspiration spirite dans l’œuvre de Victor Hugo se fit sentir encore longtemps après. Dans une lettre que le poète écrivait à Mme de Girardin, en 1855, nous relevons ces lignes :

« Les tables nous disent, en effet, des choses surprenantes… Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l’exil, et nous pensons à vous à qui nous devons cette fenêtre ouverte. Les tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc, dans les Contemplations, rien qui vienne des tables, à deux détails près très importants, il est vrai, pour lesquels j’ai demandé la permission et que j’indiquerai par une note. »

Cette note, c’est en réalité, dans La Légende des siècles qu’on la rencontre. Sur un manuscrit de cet ouvrage, en marge des derniers vers du poème Le Lion d’Androclès, V. Hugo a tracé à l’encre rouge les lignes qui suivent :

« Continuation d’un phénomène étrange auquel j’ai assisté plusieurs fois ; c’est le phénomène du trépied antique. Une table à trois pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de l’ombre.

« Il va sans dire que je n’ai jamais mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère ; je les ai toujours religieusement laissés à l’Inconnu qui en est l’unique auteur. Je n’en ai même pas admis le reflet, j’en ai écarté jusqu’à l’influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes.

« Les manifestations extérieures de l’Invisible sont un fait et les créations intérieures de la pensée en sont un autre. La muraille qui sépare les deux faits doit être maintenue dans l’intérêt de l’observation et de la science. On ne doit lui faire aucune brèche. À côté de la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la vraie… qui l’interdit. C’est donc, je le répète, autant par conscience religieuse que par conscience littéraire, par respect pour le phénomène même, que je m’en suis isolé, ayant pour loi de n’admettre aucun mélange dans mon inspiration et voulant maintenir mon œuvre telle qu’elle vit, absolument mienne et personnelle. »

Cette profession de foi a-t-elle toujours été appliquée, il serait hasardeux de l’affirmer ; mais il est hors de conteste que V. Hugo a tiré un bénéfice réel de cette incursion dans le domaine de l’occulte. Le poète doit au spiritisme tout à la fois un nouveau lyrisme et une philosophie nouvelle.

« L’hiver 1853-1854, écrit un de nos modernes essayistes, et non des moins subtils, qui sait rester impartial, en dépit de ses attaches[29], [cet hiver] marque, pour l’œuvre littéraire de V. Hugo, une date décisive, capitale, unique peut-être : elle clôt et elle inaugure. Elle clôt la manière pittoresque, purement artiste, le lyrisme personnel, subjectif, des Odes, des Feuilles d’automne, des Voix intérieures, des premières Contemplations (Autrefois) et même des Châtiments. Et elle inaugure le lyrisme objectif, visionnaire, des dernières Contemplations (Ce que dit la Bouche d’ombre, Les Mages) ; la rhétorique vaticinatoire de Dieu, de L’Âne, de la Patrie suprême [sic], l’épopée symbolique de La Fin de Satan et de La Légende des siècles ; enfin, en deux mots, et s’il nous fallait absolument réduire à leur unité profonde les aspects multiples de cette manière nouvelle dite épico-lyrique ou apocalyptique, nous dirions volontiers que, avec 1854, s’inaugure la manière spirite de Victor Hugo. »

Cette particularité a été relevée par d’autres, notamment par un universitaire de distinction, qui a consacré à la philosophie de Victor Hugo[30] un travail de tous points remarquable. « À partir de mars 1854, écrit M. Paul Berret, son inspiration change complètement de nature. Il s’adonne tout entier, pour employer une expression dont il se sert dans une lettre à Paul Meurice, à ses Apocalypses. La production philosophique et apocalyptique de Victor Hugo a été, de 1854 à 1856, d’une fécondité qui égale à peine sa production épique de 1856-1859. De cette inspiration apocalyptique et philosophique, Les Contemplations n’utilisèrent qu’une très faible partie. Hugo réservait, croyait-il, avec elle, le meilleur de son œuvre. Pendant deux ans, il n’avait cessé de philosopher avec lyrisme et d’écrire sous l’impulsion d’une sorte de fièvre visionnaire et prophétique. »

Sans doute, dans l’évolution de la pensée de Hugo et, plus spécialement, dans la genèse de ses idées philosophiques, il faut ne point faire abstraction de l’influence des personnes de son entourage, pas plus que de ses lectures : aux noms d’hommes, tels que Pierre Leroux, son commensal à Jersey ; Ch. Fourier, dont il avait lu la Théorie de l’unité universelle ; Victor Hennequin, que V. Hugo connaissait depuis 1836, et qui s’était ensuite tellement adonné au spiritisme qu’il en était devenu fou ; Jean Reynaud, dont le livre Terre et ciel l’avait profondément remué, il conviendrait d’ajouter ceux des docteurs Ange Guépin et Voisin, dont il avait les ouvrages sur les rayons de sa bibliothèque[31], et qu’on peut supposer, avec toute vraisemblance, qu’il avait consultés. Mais, si l’on retrouve le reflet de ces influences diverses dans telle ou telle partie de son œuvre, nous ne saurions expliquer par elles cette exaltation cérébrale, confinant à l’extase, dont se décèlent les signes manifestes dans certains de ses poèmes. Au temps de Dieu, de L’Âne, de la Bouche d’ombre, n’eut-il pas l’idée, pour le moins singulière, de se faire photographier par son fils Charles, ou par Vacquerie, dans des attitudes extatiques ? Et que penser de la légende, mise par le poète lui-même au-dessous de ces épreuves[32] : Victor Hugo causant avec Dieu ; Victor Hugo écoutant Dieu ! N’en peut-on conjecturer que, loin de ne voir dans les tables parlantes qu’un passe-temps sans conséquence, « un plaisir de curiosité amusée », « un amusement de dilettante », Hugo se sentait flatté d’être en communication avec des êtres supraterrestres, voyait une faveur personnelle de Dieu dans ces visites surnaturelles ?

« Du reste, écrit-il avec une imperturbable sérénité, tous les grands hommes ont subi les révélations des esprits supérieurs : Socrate avait son génie familier, Zoroastre apercevait distinctement le bien et le mal… Shakespeare voyait des fantômes… Eh bien ! dans cent ans on dira : Le livre des tables a été inspiré par le démon familier de Marine-Terrace[33]. »

Victor Hugo était arrivé à se persuader qu’il n’était que le prolongement, la synthèse de tous les génies qui l’avaient précédé et qui survivaient en sa personne. On ne pouvait chatouiller plus agréablement sa fibre d’orgueil, qu’en partageant sa conviction à cet égard, et en reconnaissant qu’il était « le Messie des temps nouveaux, annoncé, préparé, figuré par les types les plus illustres de l’humanité antérieure ».

C’est sous cette impression qu’il écrivit Les Nuages et William Shakespeare, et qu’il faisait, beaucoup plus tard, cette confidence à un de ses hôtes de passage : « J’ai été Isaïe, Eschyle, Judas Macchabée, Juvénal, d’autres poètes encore, plusieurs peintres et deux rois de Grèce dont j’ai oublié les noms. » Et le complaisant interlocuteur qui enregistre ces effarantes déclarations ajoute, on veut croire avec ironie : « Victor Hugo, quoique un peu étonné d’avoir régné sur la Grèce, me parut en somme satisfait de tous ses avatars[34]. »

Le mot que Jules Claretie prête à Victor Hugo : « Je suis le têtard d’un archange », n’a pas été inventé par le chroniqueur[35].

Le poète croyait trop fermement à la migration des âmes[36], à la métempsychose, pour qu’on puisse douter qu’il l’ait prononcé. Et, à supposer que, cette conception métaphysique, il eût pu l’avoir de lui-même par le développement de son sentimentalisme, il paraît évident que les révélations de Jersey l’ont développée, lui ont fait prendre corps.

Toutefois, l’hypothèse spirite suffit-elle à tout expliquer[37] et, si elle nous ouvre des clartés sur l’évolution philosophique de Victor Hugo, nous donne-t-elle la clé de ce phénomène, encore inexpliqué, d’une « projection de la pensée », émanant d’une source mystérieuse ?

On a recouru aux théories de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules. M. Le Bon a démontré que si un groupe concentre son attention sur le même point un esprit collectif se crée, « un seul être soumis à la loi de l’unité mentale des multitudes ». Cette personnalité nouvelle, commente M. Jules Bois, « obéit, non pas à la conscience, mais à l’inconscience, c’est-à-dire l’instinct, et à tout ce qui est en nous, obscur et fatal, accumulé par les ancêtres, par les habitudes ou les souvenirs. Cette âme collective, capricieuse et mobile, plus imaginative que raisonnable, a besoin d’un meneur ». À Jersey, le rôle de meneur fut tenu par Victor Hugo, le penseur du groupe « dont le verbe était le plus mâle, le plus suggestionnant ».

Puis, ce fut son fils Charles qui interpréta la pensée des assistants, laquelle venait « selon l’heure, selon la discussion, selon les personnalités, à la table ou dans la chambre ». Mais c’est toujours l’âme de Victor Hugo qui dominait : sa présence, son ambiance, influençait, malgré tout les assistants aux séances évocatoires.

Concluons : à l’égal de Socrate, de Jeanne d’Arc, et de quelques autres, Victor Hugo a eu son démon familier, a entendu des voix. Si, comme l’a dit un de ceux qui ont le mieux étudié ces troublants phénomènes[38], les noms dont on les étiquette ne servent guère qu’à masquer notre impuissance à déchiffrer les grandes énigmes de la psychologie, du moins le fait en lui-même ne saurait être passé sous silence par quiconque entendrait donner une étude psycho-pathologique sérieuse du plus puissant écrivain qu’ait sans doute produit notre littérature.


L’HYGIÈNE DE VICTOR HUGO

Peut-être ne paraîtra-t-il pas superflu de donner ici, ne fût-ce qu’à titre de curiosité, un aperçu de l’hygiène assez spéciale à laquelle Victor Hugo crut devoir s’assujettir pendant la presque totalité de sa longue existence.

Le poète, qui, en tout, se proclamait supérieur aux autres hommes, eut toujours la conviction qu’il était un grand médecin incompris. Il faut reconnaître que ce mode d’hygiène lui a réussi, puisqu’il a vécu plus qu’octogénaire. Il faut admettre, aussi, qu’il eût pu ne pas réussir à tel autre tempérament. N’oublions pas que Victor Hugo, en dépit de ses prétentions nobiliaires, est issu d’ancêtres robustes, sortis du peuple, et que cette ascendance lui a légué une résistance physique qui lui assura – autant, sinon plus, que le régime auquel il se soumit – l’intégrité des organes essentiels à la vie active, et notamment un estomac à toute épreuve, comme on va pouvoir en juger.

« Un tempérament prodigieux, ce Hugo, contait un jour Sainte-Beuve. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple d’un autre, qu’il ébréchait tous les rasoirs. Il avait des dents de loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêche. »

Ce détail est confirmé par l’auteur des Propos de table du poète : « Il abuse de ses dents, d’une blancheur admirable, écrit Richard Lesclide ; elles lui servent à briser des noix et des amandes malgré les protestations de ses enfants. Il mord dans les pommes à belles dents (c’est le cas de le dire) et vous donne froid dans le dos par la façon de les croquer. Pour les oranges, c’est la même chose, il ne prend pas la peine de les peler et les traite comme les pommes. »

Ce formidable appétit, Hugo le conserva jusqu’à un âge très avancé ; à 70 ans il ne savait pas encore ce que c’était qu’une indigestion. Il répétait volontiers : « L’histoire naturelle connaît trois grands estomacs : le requin, le canard, et… Victor Hugo ! »

Jules Claretie a rapporté naguère qu’il le vit souvent, après un repas copieux, absorber, à l’heure du thé, en guise de rafraîchissement, une mandarine entière, dans laquelle il introduisait un morceau de sucre, et, après avoir broyé le sucre et le fruit avec la peau et les pépins, avaler le tout. C’est ce qu’il appelait le grog à la Victor Hugo.

Il fut un temps où il se composait une boisson en remplissant un grand verre de sucre qu’il mouillait de vin de Bordeaux. Ce sirop lui plaisait fort. Ce n’est que sur la fin de sa vie qu’il commença à tempérer son vin d’eau minérale ; encore n’était-ce qu’après une première libation, à laquelle il donnait une espèce de solennité.

– Mesdames, disait-il en levant son verre, je bois à votre santé ce pur vin de Médoc.

Sur quoi, une des dames présentes, c’était généralement madame Tola Dorian, répondait : « Maître, je vous remercie, au nom des dames. »

Le poète se vantait, par contre, de n’avoir pas, dans toute son existence, bu la valeur d’un litre de spiritueux : il ne réfléchissait pas que le vin contient une certaine proportion d’alcool. « Ce qui n’empêche M. Villemain, s’écriait-il plaisamment devant quelqu’un qui l’en félicitait, de m’avoir accusé d’alcoolisme ! »

À Guernesey, il avait adopté comme cabinet de travail une pièce entièrement vitrée, d’où la vue embrassait tout le port et même, par le temps clair, s’étendait jusqu’aux côtes de France. C’est dans ce cabinet, le look-out (« belvédère » en anglais) comme l’avait baptisé V. Hugo, que, debout[39], par tous les temps, le poète travailla pendant tant d’années. Mais, avant de s’y enfermer, il déjeunait.

À six heures, il avalait deux ou trois œufs crus, buvait un bol de café noir. Il montait ensuite dans sa petite serre[40], et là, enveloppé dans une robe de chambre, la tête nue, il écrivait sur de grandes feuilles de papier azur, qu’il jetait, par-dessus son épaule, à travers le look-out.

Il ne se souciait ni des passants qui le regardaient, ni du soleil, qui dardait ses rayons sur sa tête, ni de l’orage qui grondait parfois. Il faisait sa tâche quotidienne, il élaborait son œuvre, sans prendre garde à la congestion, sous cette cloche vitrée, où un homard aurait cuit…

À onze heures, couvert de transpiration, tant par le feu du travail que par celui d’un poêle qui chauffait sa serre en hiver, il se mettait tout nu et s’épongeait le corps, à l’anglaise, d’une eau très froide, qui était restée toute la nuit à l’air. Les personnes qui passaient dans Hauteville Street à ce moment-là et qui levaient leurs yeux vers la cage de verre, pouvaient voir la blanche apparition. Une friction énergique avec des gants de crin était le second et indispensable article de ce programme savamment réglé.

À midi, laissant sa plume, il descendait pour le déjeuner. L’homme de lettres devenait père de famille.

À trois heures et demie, il sortait en calèche avec madame Drouet, qui avait reçu de lui un petit billet doux, le matin ; jamais, jusqu’au jour de sa mort, il ne faillit à cette galanterie.

La promenade dans l’île était toujours la même et durait le même temps, exactement deux heures. Victor Hugo ne prononçait pas un mot, il ruminait ses vers. Quant à sa compagne, elle se serait gardée d’interrompre sa rêverie et observait le mutisme le plus absolu. Cependant, trois phrases, lentement prononcées, toujours identiques, coupaient ce silence convenu. En passant devant le mur d’une habitation placée à droite de la route, et où sont percées, l’une à côté de l’autre, deux portes, une grande et une petite, Victor Hugo disait, en montrant la grande :

Porte cavalière, Madame.

À quoi Mme Drouet répliquait, en montrant la petite :

Porte piétonne, Monsieur.

La troisième phrase était prononcée non loin du chemin qui conduit au Gouffre ; devant deux vieux arbres qui entremêlaient leurs branches, Victor Hugo disait :

Philémon et Baucis !

Mme Drouet, cette fois, ne répondait rien.

Édouard Lockroy, qui rapporte ces curieux détails, ajoute que cela s’est passé ainsi tous les jours, pendant dix-sept ans, et encore après… Peut-être exagère-t-il cette fidélité à un rite !

Dès neuf heures du soir, Victor Hugo se couchait.

La chambre à coucher de Guernesey mérite une description. Il fallait, pour y pénétrer, suivre un petit corridor faisant coude ; le lit était étroit, au ras du plancher[41].

Ses ablutions du soir faites, le poète s’enveloppait brusquement de ses couvertures, qu’il drapait autour de son corps, et s’endormait presque instantanément la tête appuyée non sur un oreiller, mais sur un traversin de bois rond, un rouleau légèrement cintré au milieu, et qui, peint par lui, semblait un morceau de laque rouge et or. C’est sur ce dur traversin qu’il reposait, assurant, selon une de ces systématiques idées qu’il avait sur toutes choses, que l’homme doit, dans le sommeil avoir la nuque sur un appui très dur, et la tête à l’air, très libre. Il ne bougeait d’ailleurs pas, durant son sommeil : il eût dormi sur une pierre.

« La mer, disait-il à Claretie, m’a donné, à Jersey et à Guernesey, des sommeils d’enfant. »

Le 1er juin 1832, le maître avait présenté quelques symptômes de surmenage cérébral.

« L’excès du travail de nuit, dit le témoin de sa vie, Mme Hugo (dans les Mémoires qu’elle écrivit sous la dictée du poète), et les soleils couchants qu’il avait trop regardés », avaient déterminé chez lui une irritation chronique des paupières, pour laquelle il lui fut prescrit « de porter des lunettes vertes, de marcher beaucoup et de vivre le plus possible dans la verdure ».

Lorsqu’il était arrivé à Jersey, on l’avait cru menacé d’une maladie de cœur. – « Bah ! je le verrai bien », disait-il ; et, se lançant à cheval sur la grève en des courses éperdues, il donnait à l’affection cardiaque, si elle eût existé, l’occasion de se développer.

En réalité, il n’avait aucune lésion organique. Les deux maladies qu’il eut à Guernesey furent plutôt, selon l’expression de Paul Meurice, des « accidents ». Pendant qu’il composait Les Misérables, un mal étrange l’assaillit. Lui, si acharné au travail, se sentait incapable de penser : son appétit, son sommeil, jusque-là si parfaits, étaient des plus capricieux.

Les docteurs de l’île, consultés, ne comprenaient rien à cette sorte d’aboulie compliquée d’insomnie et d’anorexie. Ne voulant pas prendre sur eux une trop lourde responsabilité, ils préférèrent avouer leur impuissance, que d’exposer, par des soins maladroits, une existence aussi précieuse que celle-là.

Victor Hugo se résolut donc à partir pour Londres, accompagné de son fils aîné, Charles. Les deux voyageurs se rendirent, dès leur arrivée dans la capitale de l’Angleterre, chez un praticien français exilé, qui jouissait d’un renom incontesté.

Après l’avoir soigneusement palpé et ausculté, le docteur Deville prononça qu’il ne voyait rien d’inquiétant dans l’état du poète ; qu’il avait seulement les bronches un peu délicates ; ce pour quoi il lui conseillait de porter désormais toute sa barbe et, pour échapper à des malaises que le praticien attribuait au climat de Guernesey, il prescrivait au poète un changement d’air périodique, c’est-à-dire un voyage annuel.

La prescription n’était pas pour déplaire au touriste infatigable que fut toujours Victor Hugo.

Aussi peut-on lire dans le manuscrit des Travailleurs de la mer, à la page qui termine la première partie, Sieur Clubin, cette note hors texte, de l’auteur :

« 3 août, huit heures et demie du matin. Interrompu jusqu’à mon retour. Je vais partir pour mon voyage annuel, le 10 ou le 11. »

C’est en souvenir de la cure du docteur Deville, que Victor Hugo écrivit, dans un des poèmes de La Légende des siècles :


Je ne me sentais plus vivant, je me retrouve.


L’autre « accident » dont Paul Meurice a voulu parler, c’est un anthrax des reins qui reconnaissait pour cause l’abus des bains de mer. Victor Hugo en prenait jusqu’à deux et trois par jour. Ce qui faisait dire à Michelet : « Hugo a une force fouettée, la force d’un homme qui marche pendant des heures dans le vent, et prend deux bains de mer par jour. »

Sur cette question des bains de mer, il professait une opinion qui lui était propre[42]. Il prétendait que pour que l’immersion dans l’eau salée fût salutaire, il fallait, d’une part, avoir très chaud quand on s’y plongeait ; d’autre part, en sortir presque aussitôt ; enfin, se sécher au soleil.

Quand il allait se baigner, il commençait donc à arpenter la falaise, jusqu’à transpiration abondante.

Il se déshabillait alors dans un creux de rocher et piquait une tête. Revenant ensuite, en toute hâte, au bord, il laissait les rayons solaires lui tenir lieu de peignoir et de friction. Physiologiquement parlant, ce n’était pas trop mal compris.

Non moins rationnelle, une autre de ses habitudes, qui avait le don de provoquer l’étonnement de ceux qui étaient admis à sa table. À la fin de chacun de ses repas, on lui apportait sur un plat un morceau de charbon de bois, qu’il absorbait afin, disait-il, d’accélérer la digestion[43]. Quand on songe aux effarants et pantagruéliques menus qu’il se faisait parfois servir, on reste surpris que, même avec l’aide du charbon, son estomac ne se soit jamais révolté.

Théophile Gautier, entre autres, nous a dépeint, comme l’ayant vu de ses yeux, Olympio faisant dans son assiette « de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l’huile, de bœuf à la sauce tomate, d’omelette au jambon, de café au lait, relevé d’un peu de vinaigre, d’un peu de moutarde et de fromage de Brie (!) qu’il avalait indistinctement, très vite et très longtemps ».

Plus gourmand que gourmet, certes, tel il se montra, pareillement, en matière de femmes. Son appétit génésique est resté proverbial.

M. Koch, qui fut conservateur du Musée Victor Hugo, avait hérité de sa tante, Mme Juliette Drouet, l’amie fidèle du maître, un petit agenda, sur lequel l’auteur des Contemplations avait coutume de noter ses amoureuses prouesses. Le Titan y indiquait, avec une précision mathématique, la nature, la durée, l’intensité de ses impressions ! Et ceux qui ont pu parcourir cet extraordinaire document, sont restés figés de stupéfaction devant cette fringale génitale.

– Mon cher ami, disait un jour Hugo à Lockroy, parler une heure, c’est aussi fatigant, pour moi, que de fournir à trois rendez-vous d’amour dans la même nuit.

Il avait soixante-douze ans quand il tenait le propos.

Peut-être, là encore, un brin de mégalomanie altérait-il quelque peu la vérité ? Il n’en reste pas moins que les dernières années de Victor Hugo furent exemptes des misères qui sont l’ordinaire cortège de la vieillesse et qu’il garda sa pleine vigueur jusqu’au bout. Sur ce point particulier, nul ne pourrait songer à lui contester une indéniable demi-déité.


◄   ALFRED DE MUSSET SAINTE-BEUVE   ►

Notes :
  1. Léopold Mabilleau, Victor Hugo. Paris, 1893.
  2. Essai d’étude anthropologique de V. Hugo (Revue de psychiatrie, février 1898).
  3. Mabilleau, loc. cit.
  4. Victor Hugo à Guernesey, souvenirs personnels, par Paul Stapfer. Paris, 1905.
  5. À propos de la foi de Victor Hugo en lui-même, Auguste Vacquerie, qui n’est pourtant pas suspect en l’espèce, écrivait : « La première condition du génie est un orgueil sans bornes. » Profils et grimaces, 113.
  6. Et, en particulier, M. Chevreux, ancien élève de l’École des chartes.
  7. Nous n’avons pas eu le loisir d’approfondir personnellement ce petit point d’histoire, que nous nous proposons d’élucider un jour.
  8. Acte III, scène VI.
  9. Catalogue d’une vente d’autographes du 17 février 1902, n° 55.
  10. Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines. Paris, 1883, 268 et suiv.
  11. Dans une lettre du 7 juin 1849, adressée à Victor Pavie.
  12. P. 52 du Livre d’amour (exemplaire de la réserve de la B. N. avec annotations manuscrites du critique).
  13. Souvenirs sur Tourgueneff, par Isaac Pavlowsky, 67.
  14. A. Barbier, op. cit., 271.
  15. « … Au dîner, dit l’auteur de V. Hugo raconté par un témoin de sa vie, B. avait été frappé de quelques paroles incohérentes d’Eugène, dont la bizarrerie redoublait depuis quelque temps. Depuis les fiançailles de Victor avec Adèle Foucher, chuchotait-on. Il en avait averti Abel, et tous les deux, au sortir de table, l’avaient emmené, sans en parler à personne. Au milieu de la nuit, la folie s’était déclarée. »
  16. 15 février 1902, p. 79.
  17. Il disait cependant un jour, devant la comtesse Dash, qu’il était « spirite de par l’hérédité ». Et le rédacteur des Mémoires de la comtesse conte, à ce propos, l’anecdote suivante, empruntée à l’ouvrage Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Mme Hugo) : en 1810, en Espagne, le général Hugo, qui combattait les guérillas, pour défendre Ferdinand VII, tout près de Brihuega, sauva comme par miracle son frère, le colonel Louis Hugo, qui avait été surpris par le chef des guérilleros. « Seul, rapporte Mme Hugo, de toute sa compagnie, le général Hugo avait entendu, à Brihuega, le bruit de la mousqueterie. » On peut en induire, selon nous, que le père de V. Hugo avait une acuité particulière de l’ouïe, mais rien de plus. Ce n’est point là du spiritisme.
  18. Claudius Grillet (Correspondant, 10 juillet 1914).
  19. Jules Bois (Gaulois du dimanche, 1er juin 1907).
  20. Cf. Auguste Rochette, L’Esprit des œuvres poétiques de V. Hugo (Paris, 1911). Voici, pris entre cent, quelques échantillons des « calembredaines » de V. Hugo : En traversant la place de Varennes, où fut arrêté Louis XVI, V. Hugo, remarquant qu’elle a la forme du couteau de la guillotine, s’écrie : « La nature offre quelquefois des symbolismes singuliers. » Puis il ajoute : « L’homme qui assistait Drouet et qui saisit là Louis XVI, s’appelait Billaud ; pourquoi pas Billot ? » À Aix-la-Chapelle, le suisse de l’église, qui est un ancien soldat français, dit, en montrant à V. Hugo les stalles des chanoines : « Voici les places des chamoines. » – « Ne pensez-vous pas, s’exclame le poète en se tournant vers quelqu’un qui l’accompagne, que l’on devrait écrire chats-moines ? » Y a-t-il là rien de spirituel ? Nous y verrions plutôt un simple manque de goût.
  21. Mérimée trouvait, de son côté, dans Hugo, un fou.
  22. Alexandre Dumas fils s’en est souvenu ; pour l’auteur dramatique, V. Hugo et son œuvre sont simplement « monstrueux ». Et il ajoute : « Il est une force indomptable, un élément irréductible, une sorte d’Attila du monde intellectuel… s’emparant de tout ce qui peut lui servir, brisant ou rejetant tout ce qui ne lui sert plus. C’est l’implacable génie qui ne se soucie que de soi-même. » Il poursuit, plus aigrement : « Il a aimé la liberté, parce qu’il a compris que la liberté seule pouvait lui donner la gloire telle qu’il la voulait, et qu’un simple poète ne pouvait aspirer à être au-dessus de tous que dans une société démocratique… Il a répudié la monarchie et le catholicisme, parce que, dans ces deux formes, sociale et religieuse, de l’État, il aurait toujours inévitablement quelqu’un au-dessus de lui. » Cf. L’Art au point de vue sociologique, par M. Guyau (Paris, 1889), p. 228, note 1.
  23. L’abbé Pierre Dubois, Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825.
  24. Cf. V. Hugo et le spiritisme (Gaulois du 26 novembre 1896).
  25. Les Tables parlantes de V. Hugo (Gaulois du dimanche, 1er juin 1907).
  26. Le Journal de l’exil prend V. Hugo à sa sortie de Bruxelles, le 30 juillet 1852, et l’accompagne jusqu’en 1856. Il débute ainsi : « M. Victor Hugo et ses deux fils, François et Charles, ont quitté Bruxelles hier matin à 11 heures, se rendant à Anvers, où ils doivent s’embarquer pour Londres, qu’ils ne feront que traverser, afin d’arriver au plus tôt à l’île de Jersey, où ils ont l’intention de fixer leur résidence. Un grand nombre de réfugiés français et quelques Belges étaient réunis à la station pour faire leurs adieux au poète exilé. » V. Hugo arrivait à Jersey le 5 août ; le 6, les voyageurs s’arrêtaient à la Pomme d’Or, où devait loger, 42 ans plus tard, un autre exilé de moindre envergure, le général Boulanger. Ce n’est que le 12 août que les proscrits s’installaient à Marine-Terrace, où ils ne tardèrent pas à recevoir les visites des personnages les plus marquants de l’époque.
  27. Les uns l’attribuent à Adèle Hugo ; d’autres, à François-Victor Hugo (cf. Figaro supplément littéraire du 29 octobre 1892).
  28. Les mots en italique y ont été mis par nous à dessein.
  29. Claudius Grillet, professeur à la Faculté catholique de Lyon (Correspondant, loc. cit.).
  30. La Philosophie de Victor Hugo en 1854-1859 et deux mythes de La Légende des siècles : le Satyre, Pleine Mer, Plein Ciel : thèse pour le doctorat ès lettres, présentée par Paul Berret, professeur de Première A et B au Lycée Hoche. Paris, 1910.
  31. Nous aurions pu encore citer des savants, tels que Geoffroy Saint-Hilaire, Boucher de Perthes, etc.
  32. Une de ces photographies a été publiée, par M. Arm. Dayot, dans les Lectures pour tous, en 1902. M. P. Serret en a vu une seconde chez le libraire Damascène Morgand (cf. le catalogue de cette maison, de mars 1883).
  33. Le Journal de l’exil, p. 44.
  34. Revue de Paris, 1er octobre 1904, p. 567, et Victor Hugo à Guernesey, par P. Stapfer (Paris, Lecène et Oudin).
  35. Nous pouvons y ajouter ce trait, qui a été rapporté par M. Grillet : le poète avait commandé au graveur-horloger Goupi, de Jersey, un sceau à son usage, avec cette devise hautaine : Ego Hugo ! Il eut, aussi, la singulière idée de se faire représenter en Jésus-Christ ! Le peintre Louis Boulanger avait reçu la commande, pour l’église Saint-Paul, d’un Christ en croix ; V. Hugo, sollicité de poser pour Jésus, ne se fit pas prier et « les longs cheveux de l’auteur d’Hernani devinrent les cheveux du Crucifié, collés par la sueur de l’agonie ». Le tableau en question, où V. Hugo était très reconnaissable, serait resté longtemps accroché aux murs de l’église et ce n’est que sous le second Empire que, par ordre supérieur, la toile aurait été enlevée et déposée dans quelque grenier de la paroisse. Nous ne sachions pas qu’on ait jamais songé à l’en exhumer, et c’est peut-être dommage.
  36. Reproduisons ici, à titre justificatif, une poésie extraite des Contemplations et que sa brièveté nous a fait choisir entre bien d’autres :

    Un soir, dans le chemin, je vis passer un homme
    Vêtu d’un grand manteau, comme un consul de Rome
    Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.
    Ce passant s’arrêta, fixant sur moi ses yeux
    Brillants et si profonds qu’ils en étaient sauvages,
    Et me dit : J’ai d’abord été dans les vieux âges,
    Une haute montagne emplissant l’horizon ;
    Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,
    Je montai d’un degré dans l’échelle des êtres.
    Je fus un chêne et j’eus des autels et des prêtres,
    Et je jetai des bruits étranges dans les airs.
    Puis je fus un lion, rêvant dans les déserts,
    Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante :
    Maintenant, je suis homme, et je m’appelle Dante.

  37. Selon certains auteurs (docteur E. Gyel, L’Être subconscient, 1899), le spiritisme n’est pas une hypothèse nouvelle : « Il est tout entier dans l’hypothèse intégrale de l’être subconscient et extériorisable. La constitution progressive de l’être subconscient extériorisable dans des organismes successifs implique l’antériorité et la survivance de l’être à ces organismes. Elle implique, par conséquent, la certitude de l’existence de l’être après la destruction de l’organisme matériel, c’est-à-dire la possibilité de l’action spirite. » Op. cit.
  38. M. Jules Bois, principalement dans son ouvrage sur Le Miracle moderne, Paris, 1907.
  39. Travailler debout était un des principes de son hygiène. « Puisqu’il faut, disait-il à un de ses interlocuteurs, mourir de quelque manière, j’aime mieux que ce soit par les jambes que par la tête, et j’use mes jambes en marchant beaucoup et en évitant de trop m’asseoir. »
  40. « On accédait au belvédère, nous dit quelqu’un qui visita les lieux, par un escalier étroit en colimaçon. La forge où le géant créait ses chefs-d’œuvre n’ayant ni meubles, ni tentures, ni décors, ni luxe, ni objets d’art, ni aucune autre beauté que la vue du ciel et de la mer, rien n’était à ménager ; le désordre, le chaos avaient leur empire en cette chambre haute et Vulcain pouvait faire jaillir de son marteau les étincelles, je veux dire tout éclabousser avec sa plume, sans crainte d’aucun dégât. » Victor Hugo à Guernesey, par Paul Stapfer.
  41. Le poète, écrit M. Stapfer, couchait dans son atelier même et dans un petit lit très bas, autour duquel se trouvaient, à portée de sa main, crayons, papier, tout ce qu’il fallait pour prendre des notes, si une inspiration lui venait la nuit. Ce lit, recouvert le jour d’un simple tapis d’Orient, s’offrait à lui à toute heure, derrière le pupitre où il écrivait debout.
  42. Il avait, au dire de M. Stapfer, « une doctrine remarquable sur la meilleure façon de prendre les bains de mer. Il fallait choisir dans une plage infréquentée, un rocher surplombant la mer, s’y dépouiller prestement de tous ses vêtements, après avoir assez couru pour être en sueur, plonger, faire deux ou trois brasses, revenir en nageant entre deux eaux, se hisser des mains et des pieds sur sa roche, se sécher au soleil, comme on pouvait, et se rhabiller en un clin d’œil. Plus le bain était court et réduit à un plongeon rapide et complet, et plus le corps entrait chaud dans l’eau froide, plus aussi l’action du sel marin était tonique et salubre ».
  43. Il n’y a pas de meilleur digestif après le dîner, disait-il un jour à un de ses hôtes, qu’il essayait de convaincre de la vertu et de la puissance de son remède : « Prenez, prenez, lui disait-il, pour détruire les vapeurs, corruptions, miasmes et pestilences de votre estomac. Le charbon est sain. C’est un antiputride (tel était, en 1867, le premier nom français de ce qu’aujourd’hui, par amour du grec, nous appelons un antiseptique). Croyez-en le plus grand médecin du XIXe siècle (sic), condamné, hélas ! à traîner dans l’exil une existence méconnue. » Et joignant l’exemple au précepte, Victor Hugo prit un de ces vilains charbons et le croqua tout entier.