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Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme/Vie de Joseph Delorme

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VIE
de
JOSEPH DELORME




L’ami dont nous publions en ce moment les Œuvres nous a été enlevé bien jeune, il y a environ cinq mois. Peu d’heures avant de mourir, il a légué à nos soins un journal où sont consignées les principales circonstances de sa vie, et quelques pièces de vers consacrées presque toutes à l’expression de douleurs individuelles. En parcourant ces pages mélancoliques, dont la plupart nous étaient inconnues (car notre pauvre ami observait même avec nous la pudeur discrète qui sied à l’infortune), en suivant avec une curiosité mêlée d’émotion les épanchements de chaque jour dans lesquels s’en allait obscurément une sensibilité si vive et si tendre, il nous a semblé que nous devions à la mémoire de notre ami de ne pas laisser périr tout à fait ces soupirs de découragement, ces cris de détresse, qui étaient devenus des chants de poëte ; ces consolations pleines de larmes, qui s’étaient passées dans la solitude, entre la Muse et lui. Et comme les poésies seules, sans l’histoire des sentiments auxquels elles se rattachent, n’eussent été qu’une énigme à demi comprise, nous avons essayé de tracer une description fidèle de cette vie tout intérieure à laquelle nous avions assisté durant le cours d’une liaison bien chère, et dont nous-même avions surveillé les crises avec tant de sollicitude et d’angoisses. Dans ce travail délicat, le journal est resté constamment sous nos yeux, et nous n’avons fait souvent que le transcrire. À toute époque, et à la nôtre en particulier, une publication de cette nature ne s’adresse, nous le savons, qu’à une classe déterminée de lecteurs, qu’un goût invincible pour la rêverie, et d’ordinaire une conformité douloureuse d’existence, intéressent aux peines de cœur harmonieusement déplorées. Mais si ce petit nombre perdu dans la foule ne reste pas insensible aux accents de notre ami, si ces pages empreintes de tristesse vont soulager dans leur retraite quelques-unes des âmes, malades comme la sienne, qu’un génie importun dévore, que la pauvreté comprime, que le désappointement a brisées, ce sera pour lui plus de bonheur et de gloire qu’il n’en eût osé espérer durant sa vie, et pour nous ce sera la plus douce récompense de notre mission pieuse.

Joseph Delorme naquit, vers le commencement du siècle, dans un gros bourg voisin d’Amiens. Fils unique, il perdit son père en bas âge, et fut élevé avec beaucoup de soin par sa mère et une tante du côté paternel. Sa condition était des plus médiocres par la fortune, quoique honnête par la naissance. De bonne heure imbu de préceptes moraux, et formé aux habitudes laborieuses, il se fit remarquer par son application à l’étude et par des succès soutenus. Mais déjà en secret sa jeune imagination allumait la flamme qui devait lui être si fatale un jour. Lui-même aimait à nous raconter et à nous peindre ses premières rêveries, fraîches, riantes et dorées, comme un poëte les a dans l’enfance. Élevé au bruit des miracles de l’Empire, amoureux de la splendeur militaire, combien de longues heures il passait à l’écart, loin des jeux de son âge, le long d’un petit sentier, dans des monologues imaginaires, se créant à plaisir mille aventures périlleuses, séditions, batailles et siéges, dont il était le héros ! Au fond de la scène, après bien des prouesses, une idée vague de femme et de beauté se glissait quelquefois, et prenait à ses yeux un corps. Il lui semblait, au milieu de ses triomphes, que sur un balcon pavoisé, derrière une jalousie entr’ouverte, quelque forme ravissante de jeune fille à demi voilée, quelque longue et gracieuse figure en blanc, se penchait d’en haut pour saluer le vainqueur au passage et pour lut sourire. C’était aux champs surtout que les dispositions romanesques dé Joseph se développaient avec le plus de liberté et de charme. Il allait tous les ans passer deux mois de vacances au château d’un vieil ami de son père. Une jeune fille du voisinage, blonde, timide, et rougissant chaque année à son retour, entretenait en lui des mouvements inconnus qu’il réprimait aux yeux de tous, mais auxquels il s’abandonnait avec délices durant ses promenades aux bois. Là, il s’asseyait contre un arbre, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, tout entier à ses pénsers, à ses souvenirs, et aux innombrables voix intérieures, plaintes sourdes et confuses, vagissements mystérieux d’une âme qui s’éveille à la vie ; on aurait dit le sauvage couché sur le sable, prêtant l’oreille tout le jour au murmure immense et incompréhensible des mers ; — et, quand on le cherchait le soir, à l’heure du repas (car il l’oubliait souvent), on le trouvait immobile à la même place qu’au matin, et le visage noyé de pleurs. Vers ce temps, une piété fervente qui s’était emparée de lui mêlait quelque chose de grave et d’innocent à ces émotions précoces, et empêchait ce cœur enfant de se laisser trop vite amollir aux tendresses humaines. Joseph, en effet, consacra bientôt aux offices de l’église presque toutes ses heures de loisir, et il s’imposait soir et matin de longues prières qui le rendaient calme et fort.

Il demeura dans ces dispositions heureuses jusqu’à l’âge de quatorze ans environ. C’est alors qu’il vint à Paris pour y achever ses études. Ses succès furent rapides et brillants comme à l’ordinaire ; mais de grands changements se passèrent en lui, qui décidèrent de son avenir. Si, au sortir du collège, plus insouciant et moins raisonneur, il se fût sans remords livré à ses penchants littéraires et poétiques, nul doute, selon nous, qu’il n’eût réussi à souhait, et qu’après quelques obstacles vivement franchis, quelques amertumes bien vite épuisées, il n’eût trouvé dans son âme vierge assez d’énergie pour suffire à tout ; ce nom si obscur se rattacherait aujourd’hui à plus d’une œuvre. Il en arriva tout autrement. La raison de Joseph, fortifiée dès l’enfance par des habitudes sérieuses, et soutenue d’une immense curiosité scientifique, s’éleva d’elle-même contre les inclinations du poëte pour les dompter. Elle lui parla l’austère langage d’un père, lui représenta les illusions de la gloire, les vanités de l’imagination, sa propre condition, si médiocre et si précaire, l’incertitude des temps, et de toutes parts, autour de lui, des menaces de révolutions nouvelles. Que faire d’une lyre en ces jours d’orages ? la lyre fut brisée. Joseph ne conserva même aucunes poésies de cette première époque. Sa vocation pour la philosophie et pour les sciences semblait se prononcer de plus en plus ; il s’y poussait avec toute l’ardeur d’un converti de la veille et tout l’orgueil d’un sage de dix-huit ans. Abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne, il s’était épris de l’impiété audacieuse du dernier siècle, ou plutôt de cette adoration sombre et mystique de la nature qui, chez Diderot et d’Holbach, ressemble presque à une religion. La morale bienveillante de d’Alembert réglait sa vie. Il se serait fait scrupule de mettre le pied dans une église, et, en rentrant le dimanche soir, il aurait marché une lieue pour aller jeter dans le chapeau d’un pauvre le produit des épargnes de la semaine. Un amour infini pour la portion souffrante de l’humanité, et une haine implacable contre les puissants de ce monde, partageaient son cœur ; l’injustice le suffoquait, et faisait bouillir son sang. Voici quelques lignes d’un écrit daté de 1817, où il se rend compte à lui-même de ses motifs dans le choix d’une profession utile. On excusera le ton un peu solennel du morceau ; c’est l’accent vrai d’une jeune conviction.

« …… Éloigné par la médiocrité de ma condition et de ma fortune de cette carrière politique qui embrasse l’avenir comme le présent, prépare le bonheur de la postérité dans celui des contemporains, et d’où l’individu répand de vastes bienfaits sur les masses, je me suis tourné vers ces deux professions indépendantes et inviolables, auxquelles les hommes remettent le soin de ce qu’ils ont de plus cher, la santé, ou l’honneur et la fortune. Entre ces deux carrières, il m’a fallu opter. L’une d’abord, celle du barreau, me parut plus brillante et non moins utile que l’autre. Il est vrai que je venais d’admirer le Manouri dont Diderot parle dans sa Religieuse, et que j’étais plein de ses vertus. Mais je compris bientôt que ces occasions bienheureuses de rendre de grands services à la faiblesse et à l’innocence se présentent rarement, et sont comme étouffées par les épineuses chicanes qui dessèchent et déchirent. Je compris aussi que les hautes questions de droit naturel, de droit public, appartiennent au philosophe et au législateur bien plus qu’à l’avocat, et que le domaine de celui-ci se borne souvent aux champs stériles du droit civil, droit barbare, local, arbitraire.

« Ces inconvénients ne se rencontraient pas dans la médecine ; je me décidai pour elle. Elle est de tous les temps et de tous les lieux. Véritablement utile aux hommes, lorsqu’on l’exerce avec zèle et intelligence, souvent elle leur donne plus que la santé, elle leur rend le bonheur ; car tant de maladies viennent de l’âme, et la consolation morale en est le meilleur remède. L’argent d’ailleurs qu’on gagne auprès des riches permet non-seulement de n’en pas exiger des pauvres, mais de partager le sien avec eux ; de recevoir des uns pour rendre aux autres ; d’être un lien actif entre les conditions les plus opposées, et de réparer, en quelque sorte, cette inégalité que la socièté consacre et que désavoue la nature… »

Joseph se mit en devoir de tenir les promesses qu’il s’était faites à lui-même, et, dans ce but, les sacrifices d’aucun genre ne lui coûtèrent. Il cessa brusquement de visiter une jeune personne charmante avec laquelle il pouvait espérer, au bout de quelques années, une union assortie. Mais sa philanthropie un peu farouche craignait de s’emprisonner à tout jamais dans des affections trop étroites, et, comme on l’a dit, dans un égoïsme en deux personnes. D’ailleurs il s’était créé en perspective je ne sais quel idéal de mariage, dans lequel le sacrement n’entrait pour rien ; il lui fallait une mademoiselle La Chaux, une mademoiselle de Lespinasse ou une Lodoïska. Son premier amour pour la poésie se convertit alors en une aversion profonde. Il se sevrait rigoureusement de toute lecture enivrante pour être plus certain de tuer en lui son inclination rebelle. Il en voulait misérablement aux Byron, aux Lamartine, comme Pascal à Montaigne, comme Malebranche à l’imagination, parce que ces grands poëtes l’attaquaient par son côté faible. Mille fois nous avons gémi de ces accès d’aigreur, qui décelaient dans les résolutions de notre ami moins de calme et de sécurité qu’il ne s’efforçait d’en faire paraître ; mais les conseils eussent été inutiles, et Joseph n’en demandait jamais.

Ce qu’il souffrit pendant deux ou trois années d’épreuve continuelle et de lutte journalière avec lui-même ; quel démon secret s’acharnait à lui et corrompait ses études présentes en lui retraçant les anciennes ; quel tressaillement douloureux il ressentait à chaque triomphe nouveau de ses jeunes contemporains, et cette conscience de sa force qui lui retombait sur le cœur comme un rocher éternel, et ses nuits sans sommeil, et ses veilles sans travail, et son livre ou son chevet trempé de pleurs : c’est ce que lui seul a pu savoir, et ce que nous révèle en partie le journal auquel sa mélancolie croissante le ramenait plus souvent. Presque toutes les pages en sont datées de nuit, comme les Prières du docteur Johnson et les Poésies du malheureux Kirke White. On y apprend que la santé de Joseph s’était assez profondément altérée, et que ses facultés sans expansion avaient engendré à la longue, dans ses principaux organes, un malaise inexprimable. L’idée d’une infirmité mortelle se joignait donc à ses autres peines pour l’accabler. À part les besoins de ses études, il sortait peu, ne voyait intimement personne, et, à la rencontre, ses amis prenaient pour un sourire de paix et de contentement ce qui n’était que le sourire doux et gracieux de la douleur.

Un jour, c’était un dimanche, le soleil luisait avec cet éclat et cette chaleur de printemps qui épanouissent la nature et toutes les âmes vivantes. Au réveil, Joseph sentit pénétrer jusqu’à lui un rayon de l’allégresse universelle, et naître en son cœur comme une envie d’être heureux ce jour-là. Il s’habilla promptement, et sortit seul pour aller s’ébattre et rêver sous les ombrages de Meudon. Mais, au détour de la première rue, il rencontra deux amants du voisinage qui sortaient également pour jouir de la campagne, et qui, tout en regardant le ciel, se souriaient l’un à l’autre avec bonheur. Cette vue navra Joseph. Il n’avait personne, lui, à qui il pût dire que le printemps était beau, et que la promenade, en avril, était délicieuse. Vainement il essaya de secouer cette idée, et de continuer quelque temps sa marche : le charme avait disparu ; il revint à la hâte sur ses pas, et se renferma tout le jour.

Les seules distractions de Joseph, à cette époque, étaient quelques promenades, à la nuit tombante, sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait. Ces longs murs noirs, ennuyeux à l’œil, ceinture sinistre du vaste cimetière qu’on appelle une grande ville ; ces haies mal closes laissant voir, par des trouées, l’ignoble verdure des jardins potagers ; ces tristes allées monotones, ces ormes gris de poussière, et, au-dessous, quelque vieille accroupie avec des enfants au bord d’un fossé ; quelque invalide attardé regagnant d’un pied chancelant la caserne ; parfois, de l’autre côté du chemin, les éclats joyeux d’une noce d’artisans, cela suffisait, durant la semaine, aux consolations chétives de notre ami ; depuis, il nous a peint lui-même ses soirées du dimanche dans la pièce des Rayons jaunes. Sur ce boulevard, pendant des heures entières, il cheminait à pas lents, voûté comme un aïeul, perdu en de vagues souvenirs, et s’affaissant de plus en plus dans le sentiment indéfinissable de son existence manquée. Si quelque méditation suivie l’occupait, c’était d’ordinaire un problème bien abstrus d’idéologie condillacienne ; car, privé de livres qu’il ne pouvait acheter, sevré du commerce des hommes, d’où il ne rapportait que trouble et regret, Joseph avait cherché un refuge dans cette science des esprits taciturnes et pensifs. Son intelligence avide, faute d’aliment extérieur, s’attaquait à elle-même, et vivait de sa propre substance comme le malheureux affamé qui se dévore.

Cependant, au milieu de ces tourments intérieurs, Joseph poursuivait avec constance les études relatives à sa profession. Quelques hommes influents le remarquèrent enfin, et parlèrent de le protéger. On lui conseilla trois ou quatre années de service pratique dans l’un des hôpitaux de la capitale, après quoi on répondait de son avenir. Joseph crut alors toucher à une condition meilleure : c’était l’instant critique ; il rassembla les forces de sa raison et se résigna aux dernières épreuves. S’il parvenait à les surmonter, et si, au sortir de là, comme on le lui faisait entendre, un patronage honorable et bienveillant l’introduisait dans le monde, sa destinée était sauve désormais ; des habitudes nouvelles commençaient pour lui et l’enchaînaient dans un cercle que son imagination était impuissante à franchir ; une vie toute de devoir et d’activité, en le saisissant à chaque point du temps, en l’étreignant de mille liens à la fois, étouffait en son âme jusqu’aux velléités de rêveries oisives ; l’âge arrivait d’ailleurs pour l’en guérir, et peut-être un jour, parvenu à une vieillesse pleine d’honneur, entouré d’une postérité nombreuse et de la considération universelle, peut-être, il se serait rappelé avec charme ces mêmes années si sombres ; et, les revoyant dans sa mémoire à travers un nuage d’oubli, les retrouvant humbles, obscures et vides d’événements, il en aurait parlé à sa jeune famille attentive, comme des années les plus heureuses de sa vie. Mais la fatalité qui poursuivait Joseph tournait tout à mal. À peine eut-il accepté la charge d’une fonction subalterne, et se fut-il placé, à l’égard de ses protecteurs, dans une position dépendante, qu’il ne tarda pas à pénétrer les motifs d’une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux ; son caractère noble se révolta à cette dernière idée. Pourtant des raisons de convenance l’empêchaient de rompre à l’instant même et de se dégager brusquement de la fausse route où il s’était avancé. Il jugea donc à propos de temporiser trois ou quatre mois, souffrant en silence et se ménageant une occasion de retraite.

Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. Le désappointement moral, la fatigue de dissimuler, des fonctions pénibles et rebutantes, la disette de livres, un isolement absolu, et, pourquoi ne pas l’avouer ? une vie misérable, un galetas au cinquième et l’hiver, tout se réunissait cette fois contre notre pauvre ami, qui, par caractère encore, n’était que trop disposé à s’exagérer sa situation. C’est lui-même, au reste, qu’il faut entendre gémir. Le morceau suivant, que nous tirons de son journal, est d’un ton déchirant. Quand son imagination malade se serait un peu grossi les traits du tableau, faudrait-il moins compatir à tant de souffrances ?

« Ce vendredi 14 mars 1820, 10 heures et demie du matin.

« Si l’on vous disait : Il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l’éducation ; il a ce qu’on appelle du talent, avec la facilité pour le produire et le réaliser ; il a l’amour de l’étude, le goût des choses honnêtes et utiles, point de vices, et, au besoin, il se sent capable de déployer de fortes vertus. Ce jeune homme est sans ambition, sans préjugés. Quoique d’un caractère inflexible et d’airain, il est, si on ne l’atteint pas au fond, doux, tolérant, facile à vivre, surtout inoffensif ; ceux qui le connaissent veulent bien l’aimer, ou du moins s’intéresser à lui ; tout ce qu’ils lui peuvent reprocher, c’est d’être excessivement timide, peu parleur et triste. Il entre aisément dans les idées de tout le monde, et pourtant il a des idées à lui, auxquelles il tient, et avec raison. Ce jeune homme a toujours, depuis qu’il se connaît, reçu des éloges et des espérances : enfant, il a grandi au milieu d’encouragements flatteurs et de succès mérités ; depuis, il n’a jamais dérogé à sa conduite première, et il est resté irréprochable. Sa pureté est même austère par moments, quoique pleine d’indulgence envers autrui. Ce jeune homme a gardé son cœur, et il à près de vingt ans ; et ce cœur est sensible, aimant ; c’est le cœur d’un poëte. Il respecte les femmes ; il les adore quand elles lui paraissent estimables ; il ne demande au Ciel qu’une jeune et fidèle amie, avec laquelle il s’unisse saintement jusqu’au tombeau. Ce jeune homme a de modestes besoins ; le froid, la fatigue, la faim même, l’ont déjà éprouvé, et le plus étroit bien-être lui suffit. Il méprise l’opinion ou plutôt la néglige, et sait surtout que le bonheur vient du dedans. Il a une mère tendre enfin. Que lui manque-t-il ? Et si l’on ajoutait : Ce jeune homme est le plus malheureux des êtres. Depuis bien des jours, il se demande s’il est une seule minute où l’un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas. Il est pauvre, et jusqu’aux livres de son étude, il s’en passe, faute de quoi. Il est lancé dans une carrière qui l’éloigne du but de ses vœux, et, dans cette carrière même, il s’égare plutôt qu’il n’avance, dénué qu’il est de ressources et de soutien. Sa mére pour lui s’épuise, et ne peut faire davantage. Lui travaille, mais travaille à peu de lucre, à peu de profit intellectuel, à nul agrément. Ses forces portent à vide ; la matière leur manque ; elles se consument et le rongent. Les encouragements superficiels du dehors le replongent dans l’idée de sa fausse situation, et le navrent. La vue de jeunes et brillants talents qui s’épanouissent lui inspire, non pas de l’envie, il n’en eut jamais ! mais une tristesse resserrante. S’il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu’il ne peut se faire une place, il est en pleurs le lendemain ; et s’il se résigne, car il le faut bien, c’est la douleur dans l’âme et en baissant la tête. Qu’on ne lui parle pas de protecteurs, ils se ressemblent tous, plus ou moins ; ils ne donnent que pour qu’on leur rende, ou, s’ils donnent gratuitement, c’est qu’il ne leur en coûte nulle peine ; leur indifférence n’irait pas jusque-là. Sa fierté à lui, honorable et vertueuse, s’accommoderait mal de ces transactions coupables ou de ces méprisantes légèretés. Oh ! qui ne le plaindrait, ce jeune et malheureux cœur, si on y lisait ce qu’il souffre ! qui ne plaindrait cet homme de vingt ans (car on est homme à vingt ans quand on est resté pur), en le voyant, sous la tuile, mendier dans l’étude une vaine et chétive distraction ; non pas dans une étude profonde, suivie, attachante, mais dans une étude rompue, par haillons et par miettes, comme la lui fait le denier de la pauvreté ? Qui ne le plaindrait de cette cruelle impuissance où il est d’atteindre à sa destinée ? et quel être heureux, s’il n’avait souffert lui-même, ne sourirait de pitié à ces petites joies que l’infortuné se fait en consolation d’une journée d’ennui et de marasme ; joies niaises à qui n’a point passé par là, et que dédaignerait même un enfant : prendre dans la rue le côté du soleil ; s’arrêter à quatre heures sur le pont du canal, et, durant quelques minutes, regarder couler l’eau, etc., etc. Quant à ce besoin d’aimer qu’on éprouve à vingt ans… Mais moi, qui écris ceci, je rue sens défaillir ; mes yeux se voilent de larmes, et l’excès de mon malheur m’ôte la force nécessaire pour achever de le décrire… miserere !  »

On voit, par quelques mots de cette méditation, que la vieille colère de Joseph contre la poésie s’était déjà beaucoup apaisée ; il s’y glorifie d’avoir un cœur de poëte ; et en effet, durant ses heures d’agonie, la Muse était revenue le visiter. Un soir qu’il avait par hasard entendu un opéra à Feydeau, et qu’il s’en retournait lentement vers son réduit à la clarté d’une belle lune de mars, la fraîcheur de l’air, la sérénité du ciel, la teinte frémissante des objets, et les derniers échos d’harmonie qui vibraient à son oreille, agirent ensemble sur son âme, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Ce fut pour lui comme un rayon de lumière saisi au passage à travers des barreaux. Dans ses longs tête-à-tête avec lui-même, sa morgue philosophique était bien tombée. Il avait compris que tout ce qui est humain a droit au respect de l’homme, et que tout ce qui console est bon aux malheureux. Il avait relu avec candeur et simplicité ces mélodieuses lamentations poétiques dont il avait autrefois persiflé l’accent. L’idée de s’associer aux êtres élus qui chantent ici-bas leurs peines, et de gémir harmonieusement à leur exemple, lui sourit au fond de sa misère et le releva un peu. L’art, sans doute, n’entrait pour rien dans ces premiers essais. Joseph ne voulait que se dire fidèlement ses souffrances, et se les dire en vers. Mais il y a dans la poésie même la plus humble, pourvu qu’elle soit vraie, quelque chose de si décevant, qu’il fut, par degrés, entraîné beaucoup plus loin qu’il n’avait cru d’abord, Pour le moment, son importante affaire était de recouvrer sa liberté ; après quatre mois de silence, il n’hésita plus ; un mot la lui rendit. Cela fait, incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s’enveloppant de sa pauvreté comme d’un manteau, il ne pensa qu’à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.

Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s’y confina plus étroitement que jamais, n’en sortant qu’à la nuit close. Là commença de propos délibéré, et se poursuivit sans relâche, son lent et profond suicide ; rien que des défaillances et des frénésies, d’où s’échappaient de temps à autre des cris ou des soupirs ; plus d’études suivies et sérieuses ; parfois, seulement, de ces lectures vives et courtes qui fondent l’âme ou la brûlent ; tous les romans de la famille de Werther et de Delphine ; le Peintre de Saltzbourg, Adolphe, René, Édouard, Adèle, Thérèse Aubert et Valérie ; Sénancour, Lamartine et Ballanche ; Ossian, Cowper et Kirke White.

À cette heure, la raison avait irrévocablement perdu tout empire sur l’âme du malheureux Joseph. Pour nous servir des propres expressions de son journal, « le roc aride, auquel il s’était si longtemps cramponné, avait fui comme une eau sous sa prise, et l’avait laissé battu de la vague sur un sable mouvant. » Nul précepte de vie, nul principe de morale ne restait debout dans cette âne, hormis quelques débris épars çà et là qui achevaient de crouler à mesure qu’il y portait la main. Du moins si, en se retirant de lui, la raison l’eût sans retour livré en proie aux égarements d’une sensibilité délirante, il eût pu s’étourdir dans ce mouvement insensé, et l’enivrement du vertige lui eût sauvé les brisures de la chute. Mais il semblait qu’un bourreau capricieux eût attaché au corps de la victime un lien qui la retenait par moments, pour qu’elle tombât avec une sorte de mesure. La Raison morte rôdait autour de lui comme un fantôme et l’accompagnait à l’abime, qu’elle éclairait d’une lueur sombre. C’est ce qu’il appelait avec une effrayante énergie « se noyer la lanterne au cou. » En un mot, l’âme de Joseph ne nous offre plus désormais qu’un inconcevable chaos où de monstrueuses imaginations, de fraiches réminiscences, des fantaisies criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d’actions folles, des élans pieux après des blasphèmes, jouent et s’agitent confusément sur un fond de désespoir.

Mais le désespoir lui-même, pour peu qu’il se prolonge, devient une sorte d’asile dans lequel on peut s’asseoir et reposer. L’oiseau de mer, dont l’aile est brisée par l’orage, se laisse quelque temps bercer au penchant de la lame qui finit par l’engloutir. Joseph trouva bientôt ainsi des intervalles de calme pendant lesquels son mal allait plus lentement, et qui lui rendirent tolérables ses dernières années. Lorsque toute illusion s’est évanouie, et que, le premier assaut une fois essuyé, on a pris son parti avec le malheur, il en résulte dans l’âme, du moins à la surface, un grand apaisement. La faculté de jouir, que glaçait l’inquiétude, se relève et reverdit pour un jour. On sait qu’on mourra demain, ce soir peut-être ; mais, en attendant, on se fait porter à midi au soleil, sur le banc tapissé de chèvrefeuille, ou sous le pommier en fleurs. Joseph ne vivait plus aussi que de chaleur et de soleil, d’effets de lumière au soir sur les nuages groupés au couchant, et des mille aspects d’un vert feuillage clair-semé dans un horizon bleu. Plusieurs amis que le Ciel lui envoya vers cette époque, amis simples et bons, cultivant les arts avec honneur, et quelques-uns avec gloire, l’arrachèrent souvent à une solitude qui lui était mauvaise, et, par un admirable instinct familier aux nobles âmes, le consolèrent sans presque savoir qu’il souffrait. Joseph ne mourait pas moins à chaque instant, atteint d’une plaie incurable ; mais il mourait plus doucement, et il y avait des chants autour de lui aux abords de la tombe. Sa lyre à lui-même, grâce à de précieux secours, s’était montée plus complète et plus harmonieuse ; ses plaintes y résonnaient avec plus d’abondance et d’accent. Nous l’avons beaucoup vu en ces derniers temps ; il était en apparence fort paisible, assez insouciant aux choses de ce monde, et, par moments, d’une gaieté fine qu’on aurait crue sincère. Sa mélancolie ne transpirait guère que dans ses confidences poétiques ; et encore, à sa manière courante de réciter ses vers entre amis, on aurait dit qu’il ne les prenait pas au sérieux ; quelque sombre que fût l’idée, il ne disait jamais les derniers mots de la pièce qu’en souriant ; plus d’une fois il nous arriva de le plaisanter là-dessus. Joseph avait pour principe de ne pas étaler son ulcère, et, sans le journal qu’il a laissé, nous n’en aurions jamais soupçonné tout le ravage. Quoi qu’il en soit, ses poésies suffisent pour faire comprendre les sentiments actifs qui le rongeaient alors. Nous y renvoyons le lecteur, n’empruntant ici du journal qu’un court passage qui jette un dernier jour sur le cœur de notre ami. Ce passage paraît avoir été écrit seulement peu de semaines avant sa mort, et ne se rattache à rien de ce qui précède. Nous n’avons pu nous procurer aucun renseignement qui le complétât.


« Lundi, 2 heures du matin.

« Que faire ? à quoi me résoudre ? faut-il donc la laisser épouser à un autre ? — En vérité, je crois qu’elle me préfère. Comme elle rougissait à chaque instant, et me regardait avec une langueur de vierge amoureuse, quand sa mère me parlait de l’épouseur qui s’était présenté, et tâchait de me faire expliquer moi-même ! Comme son regard semblait se plaindre et me dire : Ô vous que j’attendais, me laisserez-vous donc ravir à vos yeux, lorsqu’un mot de votre bouche peut m’obtenir ? — Aussi, qu’allais-je y faire durant de si longs soirs, depuis tant d’années ? Pourquoi ces mille familiarités de frère à sœur, chaque parure nouvelle étalée par elle avec une vanité enfantine, admirée de moi avec une minutieuse complaisance ; ces gants, ces anneaux essayés et rendus, et ces lectures d’hiver au coin du feu, en tête à tête avec elle, près de sa mère sommeillante ? C’était un enfant d’abord ; mais elle a grandi : je la trouvais peu belle, quoique gracieuse, et pourtant j’y revenais toujours. Ce n’était de ma part, je l’imaginais du moins, que vieille amitié, désœuvrement, habitude. Mais les quinze ans lui sont venus, et voilà que mon cœur saigne à se séparer d’elle. — Et qui m’empêcherait de l’épouser ? Suis-je ruiné, corps et âme, sans espoir ? Son jeune sang peut-être rafraichirait le mien ; ses étreintes aimantes m’enchaîneraient à la terre ; je recommencerais mon existence ; je travaillerais, je suerais à vivre : je serais homme. — Délire ! et les dégoûts du lendemain, et les tracasseries de la gène, et mes incurables besoins de solitude, de silence et de rêves ! Elle serait malheureuse avec moi ; la misère m’a dépravé à fond ; il pourrait survenir, Dieu m’en garde ! d’horribles moments où je serais tenté… Nos enfants, d’ailleurs, nous payeraient-ils nos peines ? les filles seraient-elles sages et belles, les fils honnêtes et laborieux ? Seraient-ils tous, envers nous, enfants respectueux et tendres ? l’ai-je toujours été moi-même ? — Non, une main invisible m’a retranché du bonheur ; j’ai comme un signe sur le front, et je ne puis plus ici-bas m’unir avec une âme. Allez dire à la feuille arrachée, qui roule aux vents et aux flots, de prendre racine en terre dans la forêt, et de devenir un chêne. Moi, je suis cette feuille morte ; je roule quelque temps encore, et l’automne va me pourrir. — Mais elle pleurera, elle, à ton silence ; passée aux bras d’un autre, elle te regrettera toute sa vie, et tu auras corrompu sa destinée. Oui, elle pleurera durant huit jours d’un regret mêlé de dépit ; elle rougira et pâlira tour à tour à mon nom ; elle soupirera même, sans le vouloir, à la première nouvelle de ma mort. Mais, dès la seconde pensée, elle se félicitera d’en avoir épousé un qui vit ; chaque enfant de plus l’attachera à sa condition nouvelle ; elle y sera heureuse si elle doit l’être ; et, arrivée un jour au terme de l’âge, à propos d’une scène d’enfance racontée un soir à la veillée, elle se souviendra de moi par hasard, comme de quelqu’un qui s’y trouvait présent, et qu’elle aura autrefois connu. »

Joseph s’était retiré l’été dernier à un petit village voisin de Meudon ; il y mourut, dans le courant d’octobre, d’une phthisie pulmonaire, compliquée, à ce qu’on croit, d’une affection de cœur. Une triste consolation se mêle pour nous à l’idée d’une fin si prématurée. Si la maladie s’était prolongée quelque temps encore, il était à craindre qu’il n’en eût pas attendu l’effet ; du moins, à la lecture du recueil, on ne peut guère douter qu’il n’ait secrètement nourri une pensée sinistre.

En nous efforçant d’arracher cette humble mémoire à l’oubli, et en risquant aujourd’hui, au milieu d’un monde peu rêveur, ces poésies mystérieuses que Joseph a confiées à notre amitié, nous avons dû faire un choix sévère, tel sans doute qu’il l’eût fait lui-même s’il les avait mises au jour de son vivant. Parmi les premières pièces qu’il composa, et dans lesquelles se trahit une grande inexpérience, nous ne prenons qu’un seul fragment, et nous l’insérons ici parce qu’il nous donne occasion de noter un fait de plus dans l’histoire de cette âme souffrante. Après avoir essayé de retracer l’enivrement d’un cœur de poète à l’entrée de la vie, Joseph continue en ces mots ;


Songe charmant, douce espérance !
Ainsi je revois à quinze ans ;
Aux derniers reflets de l’enfance,
À l’aube de l’adolescence,
Se peignaient mes jours séduisants.

Mais la gloire n’est pas venue ;
Mon amante auprès d’un époux
De moi ne s’est plus souvenue,
Et de ma folie inconnue
Ma mère se plaint à genoux.

Moi, malheureux, je rêve encore,
Et, poète désenchanté,
À l’autel du Dieu que j’adore
Sous la cendre je me dévore,
Foyer que la flamme a quitté.

Avez-vous vu, durant l’orage,
L’arbre par la foudre allumé ?
Longtemps il fume ; en long nuage
Sa verte sève se dégage
Du tronc lentement consumé.

Oh ! qui lui rendra son jeune âge ?
Qui lui rendra ses jets puissants,
Les nids bruyants de son feuillage,
Les rendez-vous sous son ombrage,
Vos rameaux, la nuit gémissants ?


Qui rendra ma fraîche pensée
À son rêver délicieux ?
Quel prisme à ma vue effacée
Repeindra la couleur passée
Où nageaient la terre et les cieux ?

Était-ce une blanche atmosphère,
La brouillard doré du matin,
Ou du soir la rougeur légère,
Ou cette pâleur de bergère
Dont Phébé nuance son teint

Était-ce la couleur de l’onde
Quand son cristal profond et pur
Réfléchit le dame du monde ?
Ou l’œil bleu de la beauté blonde
Luisait-il d’un si tendre azur ?

Mais bleue encore est la prunelle ;
Mais l’onde encore est un miroir ;
Phébé toujours luit aussi belle ;
Chaque matin l’aube est nouvelle,
Et le ciel rougit chaque soir.

Et moi, mon regard est sans vie ;
Dans l’univers décoloré
Je traîne l’inutile envie
D’y revoir la lueur ravie
Qui d’abord l’avait éclairé.

Je soulève en vain la paupière ;
Sans l’œil de l’âme, que voit-on ?
Ô Ciel, ôte-moi ta lumière ;
Mais rends-moi ma flamme première ;
Aveugle-moi comme Milton !


Enfant, je suis Milton ! relève ton courage ;
N’use point ta jeunesse à sécher dans le deuil ;
Il est pour les humains un plus noble partage
Avant de descendre au cercueil !

Abandonne la plainte à la vierge abusée,
Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir,
Dans de vagues élans se complaît, amusée
Au récit de son déplaisir.


Prise, brise, il est temps, la quenouille d’Alcide ;
Achille, loin de toi cette robe aux longs plis !
Renaud, ne livre plus aux guirlandes d’Armide
Tes bras trop longtemps amollis.

Tu rêves, je le sais, le laurier des poètes ;
Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvé
En ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes,
Des partis le glaive levé ?

Et moi, rêvais-je alors qu’Albion en colère,
Pareille à l’Océan qui s’irrite et bondit,
Loin d’elle rejetait la race impopulaire
Du tyran qu’elle avait maudit ?

Il fallut oublier les mystiques tendresses,
Et les sonnets d’amour, dits à l’écho des bois ;
Il fallut, m’arrachant a mes douces tristesses,
Corps à corps combattre les rois.

Éden, suave Éden, berceau des frais mystères,
Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux,
Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frères
Avec leur sang montait aux cieux ?

Je croyais voir alors l’Ange à la torche sainte :
Terrible, il me chassait du divin paradis,
Et, debout à la porte, il en gardait l’enceinte,
Ainsi qu’il la garda jadis.

Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme ;
Sion, quel chaste amour en moi fut allumé !
Dans tes embrassements je répandis mon âme,
De Sion enfant bien-aimé.

Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde ;
Il vient la consoler par ces terribles sons ;
Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde !
Silence aux profanes chansons !

Non, la lyre n’est pas un jouet dans l’orage ;
Le poète n’est pas un enfant innocent,
Qui bégaye un refrain et sourit a» carnage
Dans les bras de sa mère en sang.

Avant qu’a ses regards la patrie immolée
Dans la poussière tombe, elle l’a pour soutien :
Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée ;
Car le poète est citoyen.


— Ainsi parlait Milton ; il ma voix plus sévère,
Par degrés élevant son accent jusqu’au sien,
Après lui murmurait : « Oui, la France est ma mère,
Et le poète est citoyen. »


Tout ce discours de Milton révèle assez quelle fièvre patriotique fermentait au cœur de Joseph, et combien les souffrances du pays ajoutèrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en danger. C’était le seul sentiment assez fort pour l’arracher aux peines individuelles, et il en a consacré, dans quelques pièces, l’expression amère et généreuse. Plus d’un motif nous empêche, connue bien l’on pense, d’être indiscret sur ce point. À une époque d’ailleurs où les haines s’apaisent, où les partis se fondent, et où toutes les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien[1], les réminiscences de colère et d’aigreur seraient funestes et coupables, si elles n’étaient avant tout insignifiantes. Joseph le sentait mieux que personne. Il vécut assez pour entrevoir l’aurore de jours meilleurs, et pour espérer en l’avenir politique de la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d’œil mélancolique jeté sur l’humanité, sa mémoire le reportait alors aux orages des derniers temps ! En nous parlant de cette Révolution dont il adorait les principes, et dont il admirait les hommes, combien de fois il lui arrivait de s’écrier avec lord Ormond dans Cromwell :

Triste et commun effet des troubles domestiques !
À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques ?
Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux,
Et combien semblent purs qui ne furent qu’heureux !

Et qu’il enviait un divin poète d’avoir pu dire, parlant à sa lyre tant chérie ;

Des partis l’haleine glacée
Ne t’inspira point tour à tour ;
Aussi chaste que la pensée,

Nul souffle ne t’a caressée,
Excepté celui de l’amour !


Par ses goûts, ses études et ses amitiés, surtout à la fin, Joseph appartenait d’esprit et de cœur à cette jeune école de poésie qu’André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l’échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Émile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage. Quoiqu’il ne se soit jamais essayé qu’en des peintures d’analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a peut être le droit d’être compté à la suite, loin, bien loin de ces noms célèbres. S’il a été sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture ; s’il a exprimé au vif et d’un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu’ici trop dédaignés ; s’il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique ; si enfin il a constamment obéi à une inspiration naïve et s’est toujours écouté lui-même avant de chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l’individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l’horizon un peu borné de certains tableaux ; du moins son passage ici-bas dans l’obscurité et dans les pleurs n’aura pas été tout à fait perdu pour l’art : lui aussi, il aura eu sa part à la grande œuvre ; lui aussi, il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple ; et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, on relira quelquefois son nom.


Paris, février 1829.
  1. Ceci s’écrivait sous le ministère Martignac.