Vie de Napoléon/31

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 102-104).


CHAPITRE XXXI


Je n’ai pas interrompu le récit de Napoléon. Deux réflexions me sont venues. On peut dire sur Pichegru : toute cette justification est fondée sur cette maxime ancienne :

« Celui-là fait le crime à qui le crime sert. »

Mais le despotisme n’a-t-il jamais de lubies inexplicables ? Tout ce raisonnement serait également bon pour prouver que Napoléon n’a jamais menacé de faire fusiller MM. Laîné, Flaugergues et Renouard.

Sur la mort du duc d’Enghien, on pourra se demander, dans dix ans, de combien de degrés elle est plus injuste que celle du duc d’El[chingen][1]. À l’époque de la mort du duc d’Enghien, on disait à la cour que c’était une vie sacrifiée aux craintes des acquéreurs de domaines nationaux. Je tiens du général Duroc que l’impératrice Joséphine, pour obtenir la grâce du prince, se jeta aux genoux de Napoléon ; il la repoussa avec humeur ; il sortit de la chambre ; elle se traîna sur ses genoux jusqu’à la porte. Dans la nuit, elle lui écrivit deux lettres ; son excellent cœur était vraiment à la torture. J’ai ouï conter à la cour que l’aide de camp du maréchal Moncey, qui apporta la nouvelle que le duc d’Enghien était venu déguisé à Strasbourg, avait été induit en erreur. Le jeune prince avait une intrigue dans le pays de Bade avec une femme qu’il ne voulait pas compromettre, et, pour avoir des rendez-vous avec elle, disparaissait de temps en temps, ou habitait, pour sept ou huit jours, la cave de la maison de cette dame. On crut que, pendant ses absences, il venait conspirer à Strasbourg. C’est surtout cette circonstance qui détermina l’empereur. Les mémoires du comte Réal, du comte Lavalette et des ducs de Rovigo et de Vicence éclairciront tout ceci.

Dans tous les cas, Napoléon se serait épargné une justification pénible auprès de la postérité, en attendant, pour faire arrêter le duc d’Enghien, qu’il vînt une troisième fois à Strasbourg.

On peut se demander si jamais la liberté de la presse aurait pu faire autant de mal au premier consul que son asservissement lui en fit dans les affaires de la conspiration de 1804. Personne n’ajouta la moindre croyance à l’histoire de la conspiration ; le premier consul fut regardé comme ayant assassiné gratuitement le duc d’Enghien, et comme se croyant assez mal affermi pour avoir eu peur de l’influence de Moreau. Malgré ces inconvénients, je crois que Napoléon tyran faisait bien d’enchaîner la presse. La nation française a une heureuse particularité : chez elle, l’immense majorité pensante est formée de petits propriétaires à vingt louis de rente. Cette classe est seule en possession aujourd’hui de l’énergie, que la politesse a détruite dans les rangs les plus élevés. Or cette classe ne comprend et ne croit à la longue, que ce qu’elle lit imprimé ; les bruits de société expirent avant de lui arriver ou s’effacent bientôt de sa mémoire. Il n’y avait au monde qu’un moyen de la rendre sensible à ce qu’elle ne lit pas imprimé ; c’était de l’alarmer sur les biens nationaux. Quant à Moreau, il fallait employer ce général, le mettre dans des circonstances où sa faiblesse parût dans tout son jour. Par exemple, lui faire perdre sa gloire par quelque expédition dans le genre de celle de Masséna en Portugal.



  1. Prudence.