Vie de Thémistocle

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Vie de Thémistocle
Traduction Ricard, 1840



[1] (1) La naissance de Thémistocle était trop obscure pour assurer son renom : son père Nicoclès, inscrit au dème de Phréarrhes et dans la tribu Léontis, n’appartenait pas aux gens en vue à Athènes et, par sa mère, Thémistocle était, dit-on, un bâtard : « Je suis Habrotonon, Thrace de naissance, mais c’est moi qui, pour les Grecs, ai fait le grand Thémistocle ». (2) Phanias écrit pourtant que la mère de Thémistocle n’était pas Thrace, mais Carienne ; qu’elle ne se nommait pas Habrotonon mais bien Euterpe. Et Néanthe ajoute même que sa ville était Halicarnasse de Carie. (3) Les bâtards se regroupaient au Cynosarge, un gymnase hors ville dédié à Héraclès, vu que ce dernier n’était pas non plus de naissance pure parmi les dieux, étant marqué de bâtardise par sa mère, une mortelle. Thémistocle tâchait de convaincre certains jeunes gens bien nés de descendre s’entraîner avec lui au Cynosarge ; il y parvient, et de supprimer ainsi malignement, semble-t-il, la démarcation entre bâtards et gens bien nés. (4) Évidemment, il appartenait quand même à la famille des Lycomides, car il réaménagea et fit décorer de peintures le sanctuaire des mystères de Phlyées, propriété des Lycomides, qui avait été incendié par les barbares —— c’est ce que rapporte Simonide.

[2] (1) De l’avis général, tout enfant encore, il était plein de fougue, naturellement intelligent, porté de préférence aux grandes entreprises et à la politique. Une fois arrivé aux temps de pause et de loisir à l’issue des leçons, il ne jouait ni ne paressait comme la plupart des enfants, mais on le trouvait en train de s’exercer à des discours qu’il composait pour lui-même. (2) Ces discours consistaient à présenter l’accusation ou bien la défense de l’un des enfants. Aussi le professeur avait-il coutume de lui dire : « Toi, mon garçon, tu ne seras pas petit, mais grand de toute façon, que ce soit en bien ou en mal ! » (3) Il est des études qui visent à former le caractère ou concourent au plaisir ou à un agrément libéral : à celles-là, Thémistocle s’appliquait timidement et sans goût. En revanche, les études qui sont censées stimuler l’intelligence ou l’action, il les aimait manifestement d’une passion au-dessus de son âge —— c’est qu’il se fiait à sa nature. (4) Aussi fut-il par la suite raillé au cours d’entretiens qualifiés de « libéraux et cultivés » par des gens qui avaient l’air bien élevés ; il était alors contraint de se défendre assez rudement, en disant qu’il ne savait sans doute pas accorder une lyre ni manier une cithare mais que, s’il prenait en charge une petite ville sans renom, il saurait la rendre grande et célèbre. (5) Lorsque Stésimbrote prétend que Thémistocle fut l’auditeur d’Anaxagore et le disciple de Mélissos le physicien, il n’est pas en prise correcte avec les époques : c’est à Périclès (beaucoup plus jeune que Thémistocle) occupé à assiéger Samos que s’opposait Mélissos, et Anaxagore était leur contemporain. (6) Mieux vaudrait prêter attention à ceux qui disent que Thémistocle fut disciple de Mnésiphilos de Phréarrhes, lequel n’était pas un rhéteur ni un de ces philosophes appelés « physiciens », mais faisait profession de la « sagesse » d’alors —— à savoir l’adresse politique et l’intelligence active, que Mnésiphilos sauvegardait comme doctrine héritée de Solon. À ce legs, les générations suivantes mêlèrent l’éloquence judiciaire et, détournant la doctrine de l’action, l’appliquèrent aux discours : ils furent alors désignés du nom de « sophistes ». (7) Voilà l’homme que fréquentait Thémistocle alors qu’il s’occupait déjà de politique. Dans les premiers élans de sa jeunesse, il était inconstant et instable, se contentant de suivre la nature en soi, ce qui, sans raisonnement ni éducation, provoque à double sens de grands revirements de conduite et dégénère souvent vers le pire : ainsi en convenait-il lui— même plus tard, en affirmant que les poulains les plus emportés deviennent les meilleurs chevaux une fois qu’ils ont reçu l’éducation et le dressage convenables. (8) D’aucuns forgent des racontars qu’ils rattachent aux traits ci-dessus : reniement de Thémistocle par son père, suicide de sa mère devenue folle de chagrin à cause du déshonneur de son fils, tout cela a bien l’air mensonger. Il en est qui disent au contraire que, pour le détourner des affaires publiques, son père lui faisait voir en bord de mer les vieilles trières rejetées et regardées avec dédain : la masse, disait-il, en use pareillement avec les chefs populaires une fois qu’ils sont devenus inutiles.

[3] (1) Rapidement, néanmoins, les affaires de la cité paraissent avoir attiré Thémistocle, bien que tout jeune encore, dominé qu’il était par un appétit de gloire. Aussi convoita-t-il d’emblée la première place, en résistant hardiment à l’animosité des gens puissants en première ligne dans la cité —— surtout à l’hostilité d’Aristide, fils de Lysimaque, qui marchait toujours sur une voie opposée à la sienne. (2) La haine de Thémistocle contre Aristide débuta, paraît-il, de façon absolument puérile : tous deux étaient épris du beau Stésiléos originaire de Céos, comme le relate Ariston le philosophe. Ils ne cessaient dès lors d’afficher leur dissension jusque dans les affaires publiques. (3) Néanmoins, c’est la dissemblance de leurs vies et de leurs caractères qui semble avoir accru leur différend. Aristide était naturellement doux et de caractère parfait, ne faisant pas de politique pour l’agrément ni pour la gloire, mais en partant du point de vue le meilleur, avec sûreté et équité ; il était souvent contraint de s’opposer à Thémistocle et de freiner l’ambition de celui-ci, lequel remuait le peuple pour quantité de projets et proposait de grandes nouveautés. (4) Thémistocle était, dit-on, singulièrement porté vers la gloire et, par ambition, épris de grandes actions : aussi, jeune encore, après la bataille de Marathon contre les barbares et l’exploit tant célébré de Miltiade, on le voyait couramment replié dans ses pensées, voué la nuit à l’insomnie, se dérobant aux habituels repas arrosés et disant aux questionneurs surpris de son changement de vie que le trophée de Miltiade ne le laissait pas dormir. (5) En général, les Athéniens pensaient que la défaite des barbares à Marathon représentait le terme de la guerre ; Thémistocle, pour sa part, croyait que c’était le début de luttes plus importantes, pour lesquelles, en prévision de l’avenir, il ne cessait de s’entraîner lui-même et d’exercer la cité dans l’intérêt de la Grèce entière.

[4] (1) Les Athéniens avaient coutume de se partager le revenu des mines d’argent du Laurion ; Thémistocle, tout d’abord, osa seul se présenter devant le peuple pour dire qu’il fallait arrêter ce partage et, avec ces sommes, équiper des trières en vue de la guerre contre les Éginètes. Cette guerre atteignait alors son point culminant et les insulaires avaient la haute main sur la mer, vu l’importance de leur flotte. (2) C’est ainsi que Thémistocle parvint à convaincre plus aisément —— et non en brandissant le nom de Darios ou des Perses : ces gens-là étaient loin et la perspective de leur retour ne suscitait qu’une crainte assez vague. Mais Thémistocle sut opportunément mettre à profit comme incitant à ses préparatifs la colère et l’envie que nourrissaient ses concitoyens contre les Éginètes. (3) Avec le revenu des mines furent équipées cent trières, dont les Athéniens disposèrent également pour la guerre navale contre Xerxès. (4) À partir de là, Thémistocle poussa peu à peu la ville à descendre vers la mer : comme infanterie, disait-il, vous n’êtes même pas à égalité avec vos voisins, mais avec une force navale vous pourrez repousser les barbares et être maîtres de la Grèce. Ainsi, de solides fantassins, Thémistocle fit, comme le dit Platon, des matelots et des gens de mer, s’attirant du coup ce reproche : « Pour avoir enlevé à ses concitoyens la lance et le bouclier, Thémistocle a expédié le peuple athénien au banc et à la rame ». (5) Voilà ce qu’il réalisa une fois qu’il eût maîtrisé Miltiade, son contradicteur, ainsi que le relate Stésimbrote. A-t-il, ce faisant, dégradé ou non la rigueur et la pureté des mœurs politiques, la question est à examiner plutôt d’un point philosophique. Mais que le salut des Grecs, à l’époque, leur soit arrivé de la mer, et que ces fameuses trières aient servi à redresser la cité athénienne, c’est Xerxès, entre autres, qui en a témoigné. (6) Alors que la puissance de son infanterie demeurait intacte, après la défaite de ses vaisseaux, Xerxès prit la fuite, ne s’estimant plus à égalité, et il laissa derrière lui Mardonios pour faire obstacle à la poursuite des Grecs, me semble-t-il, davantage que pour les asservir.

[5] (1) D’aucuns prétendent que Thémistocle était un homme serré en affaires, en raison de sa libéralité : c’est qu’il avait besoin d’immenses ressources, aimant offrir des sacrifices et assumant brillamment les dépenses pour ses hôtes. D’autres au contraire lui reprochent sa grande mesquinerie et sa parcimonie : par exemple, il serait allé jusqu’à vendre les vivres qu’on lui envoyait. (2) Quand Diphilidès, l’éleveur de chevaux, sollicité par lui, lui refusa un poulain, il le menaça de faire promptement de sa maison un cheval de bois, insinuant qu’il allait tracasser son homme avec des plaintes émanant de la parentèle de celui-ci et avec des procès à soutenir contre des familiers. (3) Thémistocle a surpassé tout le monde en ambition. Encore jeune et obscur, il fit pression sur Épiclès, un cithariste d’Hermionè bien coté à Athènes, pour qu’il vienne s’exercer chez lui (il ambitionnait de voir quantité de gens rechercher sa maison et fréquenter chez lui). (4) Étant allé à Olympie, il prétendait rivaliser avec Cimon en matière de repas, de tentes et, en général, de splendeur et d’apparat, ce qui ne plaisait pas aux Grecs. Car pour Cimon, jeune et de grande maison, on croyait devoir excuser ce genre de choses ; mais Thémistocle, lui, qui n’était pas encore connu, paraissait vouloir se hausser sans en avoir les moyens ni le mérite et se faisait taxer de vantardise. (5) Étant chorège, il fut vainqueur au concours tragique —— concours qui suscitait déjà, à l’époque, beaucoup de brigue et d’ambition — — et fit ériger une plaque de victoire avec une inscription du genre : « Thémistocle de Phréarrhes était chorège ; Phrynichos, auteur de la pièce ; Adeimantos, archonte ». (6) Néanmoins, il s’accordait avec la plupart des gens, à la fois parce qu’il avait en mémoire le nom de chaque citoyen, et aussi parce qu’il se montrait juge intègre en matière de contrats. Ainsi dit-il un jour à Simonide de Céos qui requérait de lui, alors qu’il était stratège, un acte illégal : « Il ne serait pas bon poète celui qui chanterait contre la mesure, pas plus que je ne serais, moi, un magistrat correct en accordant une faveur contraire à la loi ». (7) Il raillait encore Simonide en disant que c’était manquer de jugeote que d’insulter les Corinthiens, habitants d’une grande ville, tout en faisant faire des portraits de lui-même, qui était d’apparence si vilaine. Pour accroître son pouvoir tout en plaisant au peuple, Thémistocle abattit finalement l’opposition et éloigna Aristide après l’avoir fait ostraciser.

[6] (1) Tandis que le Mède descend sur l’Hellade, les Athéniens discutent du choix d’un général ; la plupart d’entre eux, frappés d’effroi devant le péril, s’écartent délibérément, dit-on, d’une telle fonction. En revanche Épicydès, fils d’Euphèmidès, chef populaire au verbe redoutable mais de tempérament mou et vénal, convoitait la charge et allait vraisemblablement l’emporter lors du vote. (2) Thémistocle, redoutant que les affaires ne se dégradent complètement si le commandement devait échoir à cet homme-là, acheta, en y mettant le prix fort, l’ambition d’Épicydès. (3) On vante encore l’intervention de Thémistocle à propos du traducteur adjoint aux gens envoyés par le Roi pour demander la terre et l’eau. (4) Il fit appréhender et décréter la mort de cet interprète parce qu’il avait osé prêter la langue grecque aux injonctions des barbares. Citons aussi son rôle dans l’affaire d’Arthmios de Zéléia : à la demande de Thémistocle, les Athéniens inscrivirent cet homme, avec ses enfants et sa descendance, sur les listes de citoyens dégradés, parce qu’il avait introduit chez les Grecs l’or des Mèdes. (5) Mais le plus grand de tous ses mérites est d’avoir mis un terme aux guerres entre Grecs et d’avoir réconcilié les cités entre elles en les convainquant de reporter à plus tard leurs différends, en raison de la guerre : ce pourquoi, dit-on, l’Arcadien Cheiléos lutta de toutes ses forces à ses côtés.

[7] (1) À peine Thémistocle était-il en charge du commandement qu’il s’employait à embarquer les citoyens sur les trières en s’efforçant de les convaincre d’abandonner la ville et d’affronter le barbare sur mer le plus loin possible de la Grèce. (2) Mais beaucoup de gens résistaient ; alors il amena une forte armée à Tempè, avec les Lacédémoniens, afin de mettre là-bas hors de danger la Thessalie qui, à l’époque, ne paraissait pas encore favorable aux Mèdes ; mais quand les troupes se furent repliées sans le moindre engagement, les Thessaliens se rallièrent au Roi, et toute la région jusqu’à la Béotie de prendre le même parti. Les Athéniens, dès lors, s’intéressèrent davantage au projet maritime de Thémistocle et envoyèrent celui-ci avec des navires à l’Artémision pour garder le détroit. (3) Là, les Grecs invitent Eurybiade et les Lacédémoniens à prendre le commandement, cependant que les Athéniens (ils surpassaient par le nombre de leurs vaisseaux tous les autres mis ensemble) estiment indigne d’eux d’en suivre d’autres. Conscient du danger, Thémistocle céda spontanément le commandement à Eurybiade ; il s’efforçait de calmer les Athéniens avec une promesse : s’ils étaient vaillants à la guerre, il amènerait par la suite les Grecs à leur obéir volontairement. (4) Voilà pourquoi Thémistocle semble bien avoir été le principal artisan du salut de la Grèce et avoir magistralement propulsé les Athéniens vers la gloire, eux qui ont surpassé leurs ennemis en courage et leurs alliés, en prudence. (5) Quand la flotte barbare parvint aux Aphètes, Eurybiade fut épouvanté par la masse des navires qui l’affrontaient. Informé que deux cents autres vaisseaux contournaient Skiathos, il voulait se replier au plus vite vers l’intérieur de la Grèce, s’attacher au Péloponnèse et faire protéger ses bateaux par l’infanterie —— c’est qu’il croyait la puissance maritime du Roi absolument invincible. Les Eubéens pour leur part, redoutant que les Grecs ne les abandonnent, essayaient de traiter secrètement avec Thémistocle, à qui ils envoyèrent Pélagon avec de fortes sommes. (6) Thémistocle les accepta, d’après Hérodote, et en fit don à Eurybiade. Son plus rude opposant, parmi ses concitoyens, était Architélès, triérarque du vaisseau sacré, qui s’apprêtait à mettre à la voile sans argent pour la solde de ses marins ; or ceux-ci, que Thémistocle s’appliquait à dresser davantage encore contre leur capitaine, vinrent tous ensemble au pas de course lui rafler son dîner ! (7) Alors qu’Architélès était découragé et furieux de cet incident, Thémistocle lui fit porter dans un panier un repas de pains et de viandes sous lesquels il avait mis un talent d’argent ; il l’invitait à dîner immédiatement et à ne se préoccuper de ses hommes que demain. Sinon, il lui reprocherait, lui, devant tout le monde d’avoir accepté de l’argent de l’ennemi. Voilà en fait ce que raconte Phanias de Lesbos.

[8] (1) Les batailles engagées à l’époque contre les vaisseaux barbares dans les détroits n’eurent sans doute pas une importance déterminante dans l’ensemble, mais elles constituèrent une expérience extrêmement utile pour les Grecs ; instruits par les faits, ceux-ci s’aguerrirent contre les dangers : ni le nombre de vaisseaux, ni leurs ornements et la splendeur de leurs emblèmes, ni des hurlements d’intimidation ou des hymnes barbares n’ont rien de redoutable pour des hommes qui savent en venir aux mains et osent se battre ! On doit mépriser les bravades de ce genre, s’engager au corps à corps et s’impliquer dans la lutte jusqu’au bout. (2) Pindare semble en avoir eu assez clairement conscience quand, sur la bataille de l’Artémision, il dit : « C’est là que les fils d’Athènes ont jeté la brillante assise de la liberté », car vraiment, le début de la victoire, c’est l’audace. (3) L’Artémision est un promontoire d’Eubée qui s’étend au Nord au-delà d’Hestiaia, et auquel fait exactement face Olizon, dans la région qui fut jadis aux mains de Philoctète. (4) Ce promontoire abrite un temple peu important d’Artémis « Orientale » ; des arbres ont poussé tout autour et on y a fiché en cercle des stèles de pierre blanche (cette pierre, frottée de la main, prend la couleur et la senteur du safran). (5) Sur l’une de ces stèles a été inscrite l’élégie que voici : « Les hommes de toutes races sortis de la terre d’Asie, / ici, sur cette mer, ce sont les fils d’Athènes qui les ont combattus et domptés, / et qui, à la vierge Artémis, ont consacré ces sépultures lorsqu’a péri l’armée des Mèdes ». (6) On montre un endroit de la côte qui a livré, au milieu d’un grand amas de sable, une poussière venue des profondeurs, cendrée et noirâtre comme brûlée d’un feu : c’est là, paraît-il, qu’on a brûlé les épaves et les morts.

[9] (1) On reçut par les messagers envoyés à l’Artémision des nouvelles des Thermopyles : Léonidas est mort et Xerxès tient les passes terrestres. On se replie alors vers l’intérieur de la Grèce, les Athéniens s’étant placés derrière tout le monde, fort glorieux des hauts faits réalisés par leur valeur. (2) Thémistocle longe par mer la région ; là où il voyait des lieux de débarquement et de refuge propices pour l’ennemi, il faisait graver des inscriptions bien visibles sur les pierres trouvées au hasard ou encore dressées par ses soins aux mouillages et aux points d’eau. Dans ces inscriptions, il adjurait les Ioniens de se ranger si possible aux côtés des Athéniens, qui sont leurs ancêtres et s’exposent dangereusement pour les délivrer ; sinon, qu’ils maltraitent et désorganisent les barbares au cours des affrontements. Il espérait ainsi, soit faire passer les Ioniens dans son camp, soit perturber les barbares devenus de plus en plus soupçonneux. (3) De son côté, Xerxès descendait à travers la Doride en direction de la Phocide ; il brûle les villes des Phocidiens sans que les Grecs les secourent, alors que pourtant les Athéniens demandent à ceux-ci de se porter à la rencontre du Roi en Béotie afin de couvrir l’Attique, comme eux-mêmes les avaient assistés sur mer à l’Artémision. (4) Personne ne les écoute. On veut se jeter dans le Péloponnèse et s’y retrancher, rassembler toutes les forces à l’arrière de l’Isthme et y construire un rempart transversal d’une mer à l’autre. La fureur devant cette trahison, en même temps que le découragement et la honte, saisissent les Athéniens ainsi abandonnés. (5) Aussi bien ne songeaient-ils pas à se battre contre tant de milliers d’hommes ; l’unique nécessité, présentement, était de se tenir fortement aux vaisseaux en abandonnant la ville, ce que la plupart des gens trouvaient difficile à admettre : ils estimaient n’avoir nul besoin de victoire et ne voulaient rien savoir d’un salut, si l’on devait abandonner les sanctuaires des dieux et les monuments ancestraux.

[10] (1) Thémistocle, alors, ne parvenant pas à attirer à lui le populaire avec des raisonnements humains, essaya de lui opposer signes divins et oracles (de même qu’au cours d’une tragédie, on fait monter une machine). Il prit pour un signe le fait que le serpent semblait ces jours-là n’être plus visible dans l’enclos sacré. (2) Les prêtres découvrent intactes les offrandes de choix qui lui sont quotidiennement présentées et proclament (Thémistocle leur avait passé le mot ! ) que la déesse a abandonné la cité et montre au peuple le chemin de la mer. (3) De surcroît, il s’efforçait de se concilier le peuple en utilisant l’oracle : il ne s’agissait, disait-il, d’aucun rempart autre que les vaisseaux ; voilà bien pourquoi le dieu appelait Salamine « divine », et non « terrible » ni « infortunée » : c’est qu’elle serait pour les Grecs synonyme d’un grand succès. (4) L’avis de Thémistocle l’emporta. Il rédige un décret aux termes duquel la ville est confiée à Athéna « protectrice d’Athènes », tous les hommes en âge de service embarquent sur les trières, et chacun sauve comme il le peut enfants, femmes et esclaves. (5) Le décret une fois ratifié, l’immense majorité des Athéniens firent transporter rejetons et femmes à Trézène, où les gens les accueillirent très généreusement : ils s’engagèrent par décret à les nourrir aux frais de l’État, en donnant à chacun deux oboles, à laisser les enfants prendre des fruits partout, et de surcroît à payer pour eux le salaire des professeurs. C’est Nicagoras qui rédigea ce décret. (6) Comme le Trésor public était déficient à Athènes, c’est l’Aréopage qui, d’après Aristote, fournit huit drachmes à chacun des engagés, contribuant ainsi très largement à faire le plein à bord des trières. D’après Cleidèmos, en revanche, c’est un stratagème de Thémistocle qui obtint encore ce résultat. (7) Alors que les Athéniens descendaient au Pirée, la tête de la Gorgone disparut, prétend ce auteur, de la statue de la déesse ; Thémistocle feint de la chercher, explore tout et découvre, cachée dans les bagages, une forte somme d’argent qui, apportée sous les yeux du public, permit de ravitailler ceux qui embarquaient dans les vaisseaux. (8) Le spectacle de la cité qui levait l’ancre était lamentable pour les uns, prodigieux d’audace pour les autres : des citoyens envoyaient ailleurs leurs rejetons, cependant qu’eux-mêmes, inflexibles face aux gémissements, aux larmes et aux embrassements de leurs parents, faisaient la traversée vers l’île. (9) Ceux des citoyens qu’on avait abandonnés en raison de leur grand âge faisaient néanmoins grand pitié ; il y avait même une sorte de tendresse émouvante chez les animaux domestiques et de compagnie, qui couraient avec des hurlements plaintifs à côté de leurs maîtres nourriciers qui s’embarquaient. (10) On mentionne parmi eux le chien de Xanthippe, père de Périclès, qui, ne supportant pas de rester seul, loin de son maître, se jeta à la mer, nagea le long de la trière et vint échouer à Salamine où, épuisé, il mourut tout aussitôt. C’est, dit-on, le tombeau de ce chien que le lieu-dit Cynossèma, encore montré aujourd’hui.

[11] (1) Voilà assurément de grands traits de Thémistocle, et en voici encore un : il constate que ses concitoyens regrettent Aristide et craignent que, sous l’emprise de la colère, celui-ci ne se rallie au barbare et ne ruine la position de la Grèce —— car, avant la guerre, il avait été renversé par le parti de Thémistocle et ostracisé. Thémistocle propose alors un décret autorisant ceux qui s’étaient momentanément exilés à revenir, à agir et à parler au mieux des intérêts de la Grèce, de concert avec les autres citoyens. (2) Grâce à l’influence de Sparte, Eurybiade exerçait pour sa part le commandement de la flotte, mais il était mou face au danger, voulait lever l’ancre et voguer vers l’Isthme où était précisément rassemblée l’infanterie péloponnésienne. Thémistocle entendait s’y opposer, et c’est alors qu’il tint, dit-on, ces propos mémorables. (3) Aussi bien Eurybiade lui avait-il dit : « Thémistocle, dans les concours, on frappe de baguettes ceux qui devancent le départ ». « Oui, répondit-il, mais on ne couronne pas ceux qui restent en arrière ! ». Comme l’autre levait son bâton pour l’en frapper, Thémistocle de dire : « Frappe, mais écoute ! ». (4) Surpris de sa douceur, Eurybiade l’invite à parler, et Thémistocle le ramène ainsi au sujet. (5) Quelqu’un dit qu’un homme sans cité serait assez mal venu pour apprendre à des gens qui en ont une à abandonner et à trahir leur patrie… À quoi Thémistocle de rétorquer : « Soit, nous avons abandonné nos maisons et nos remparts, jugeant qu’il était indigne de nous laisser asservir au nom d’objets inanimés. Mais notre cité est encore la plus grande des villes grecques et nos deux cents trières sont présentement toutes prêtes à vous porter secours pour autant que vous veuillez être sauvés grâce à elles. En revanche, si vous partez en nous trahissant une deuxième fois, tout Grec apprendra immédiatement que les Athéniens possèdent encore une cité libre et un territoire aussi bon que celui qu’ils ont perdu ». À ces mots de Thémistocle, Eurybiade se mit à réfléchir et à craindre que les Athéniens ne se retirent en les abandonnant. (6) Le chef des Érétriens essaie de lui opposer quelque chose ; alors Thémistocle : « Vraiment, est-ce bien à vous de parler de guerre, vous qui, comme les calmars, avez un glaive sans avoir de cœur ?  ! »

[12] (1) D’après certains, au moment où Thémistocle discourait ainsi du haut du pont de son bateau, on vit une chouette voler à droite des navires et venir se poser sur les cordages de la hune ; c’est principalement pour cette raison que les Grecs suivirent son avis et se préparèrent à combattre sur mer. (2) Quand la flotte ennemie, se portant vers l’Attique, au Phalère, eut dissimulé les rivages alentour, quand on vit le Roi en personne descendu au bord de mer, avec son infanterie en rangs serrés, ses forces se trouvant ainsi rassemblées, les discours de Thémistocle s’effacèrent du souvenir des Grecs. Derechef les Péloponnésiens lorgnèrent du côté de l’Isthme, furieux si quelqu’un faisait une autre suggestion ; ils décident de se replier la nuit suivante et donnent consigne aux pilotes d’avoir à lever l’ancre. (3) À ce moment précis, supportant mal que les Grecs fassent fi de l’avantage que constitue leur position dans les détroits pour aller se disloquer ville par ville, Thémistocle méditait et tramait l’affaire de Sikinnos. (4) Quoique Perse de naissance et prisonnier de guerre, ce Sikinnos avait des sympathies pour Thémistocle et il était devenu le précepteur de ses enfants. C’est cet homme que Thémistocle envoie secrètement à Xerxès, en lui enjoignant de dire ceci : « Choisissant de servir les intérêts du Roi, le général des Athéniens, Thémistocle, est le premier à lui annoncer que les Grecs essaient de s’échapper. Il le prie instamment de ne pas les laisser fuir mais, alors même qu’ils sont désorganisés et sans infanterie, de les attaquer et d’anéantir leurs forces navales ». (5) Xerxès accueillit ce discours comme s’il avait été dicté par la sympathie, s’en réjouit et fit aussitôt donner consigne aux commandants de sa flotte de faire tranquillement le plein des équipages, dans l’ensemble, mais de gagner le large avec deux cents trières pour encercler le détroit et de ceinturer les îles en sorte qu’aucun ennemi ne s’en échappe. (6) Ce qui se fait. Aristide, fils de Lysimaque, est le premier à le remarquer et se rend à la tente de Thémistocle —— dont il n’est pas l’ami puisque, comme on l’a dit, il avait précisément été ostracisé à cause de lui. Thémistocle vient pourtant au-devant de lui, et Aristide l’informe de leur encerclement. (7) Conscient, d’une manière générale, de l’éminence morale de cet homme, et admirant en l’occurrence sa présente démarche, Thémistocle lui explique le coup monté avec Sikinnos et le conjure de l’aider à reprendre les Grecs en mains (car c’est à lui, Aristide, qu’ils font surtout confiance) et à leur insuffler le courage de se battre sur mer dans les détroits. (8) Aristide félicite Thémistocle et va trouver les autres généraux et triérarques pour les inciter au combat. Pourtant, ceux-ci se méfiaient encore ; or voilà qu’apparut, en transfuge, une trière de Ténédos que commandait Panaitios : elle annonce l’encerclement. Alors, contraints par la nécessité, les Grecs s’élancèrent avec ardeur au-devant du danger.

[13] (1) Au lever du jour, Xerxès s’installa sur une éminence pour surveiller sa flotte et sa position tactique. C’était, au dire de Phanodème, au-dessus du temple d’Héraclès, là où l’île n’est coupée de l’Attique que par une passe étroite ; en revanche, pour Akestodôros, c’était à la frontière de la Mégaride, au-dessus des « Cornes ». Le Roi, installé sur un siège d’or, avait fait venir quantité de scribes dont la tâche était de consigner le déroulement de la bataille. (2) Alors que Thémistocle procédait à un sacrifice près du vaisseau amiral, furent amenés trois prisonniers de guerre de très belle apparence, magnifiquement vêtus et parés d’ornements d’or. On disait que c’étaient les fils de Sandakè, la sœur du Roi, et d’Artaÿctès. (3) Le devin Euphrantidès les vit au moment où, du feu consumant les offrandes sacrées, jaillissait une grande flamme claire, où de surcroît, tel un signe, vint de la droite un éternuement ; tendant à Thémistocle la main droite, le devin l’invita à consacrer ces jeunes gens à Dionysos Ômestès et à les sacrifier tous, en suppliant le dieu : c’est ainsi que les Grecs obtiendraient salut et victoire. (4) Thémistocle fut épouvanté par l’énormité de ce terrible oracle. Mais la plupart des gens (c’est ainsi d’habitude dans les combats importants et dans les affaires difficiles) espéraient tirer leur salut de l’absurde plutôt que du raisonnable ; d’une seule voix, ils invoquaient le dieu et, amenant les prisonniers à l’autel, ils contraignirent Thémistocle à accomplir le sacrifice comme l’avait ordonné le devin. (5) Voilà ce qu’en a dit en fait Phanias de Lesbos, un philosophe compétent aussi en littérature historique.

[14] (1) Sur l’importance de la flotte barbare, le poète Eschyle, qui devait bien le savoir et l’affirme avec assurance, dit ceci dans sa tragédie des Perses : « Xerxès conduisait, je le sais, une flotte de mille vaisseaux, plus ses navires de vitesse de pointe, deux cent sept : en voilà le compte ». (2) Chez les Attiques, le contingent était de cent quatre-vingts trières, chacune avait dix-huit combattants de pont, dont quatre étaient des archers et le reste, des hoplites. (3) Le coup d’œil de Thémistocle ne fut pas moins bon, semble-t-il, pour décider du moment que du lieu. Il n’eut garde de jeter ses trières proues en avant contre celles des barbares en devançant l’heure habituellement propice, laquelle amène toujours fort vent de mer et houle à travers les détroits : ce qui ne gênait pas les bateaux grecs, peu profonds et assez bas ; tandis qu’en s’abattant sur les vaisseaux barbares aux poupes relevées, haut pontés et lourds à la manœuvre, ce vent les faisait virer et les présentait de flanc aux Grecs, qui les attaquaient promptement, attentifs à observer Thémistocle parce qu’il voyait parfaitement la manœuvre nécessaire. C’est donc contre lui que se porta l’amiral de Xerxès, Ariaménès, avec un grand vaisseau d’où il lançait flèches et javelots comme d’un rempart. Cet Ariaménès était un homme de valeur, et de loin le plus fort et le plus juste des frères du Roi. (4) C’est celui-là que repèrent Ameinias de Décélie et Soclès de Pallènè, qui naviguaient ensemble ; affrontés proue contre proue, les bateaux se heurtent et s’accrochent par leurs éperons de bronze. Ariaménès veut monter à l’abordage dans la trière des Grecs, mais ceux-ci tiennent bon, le frappent de leurs lances et le précipitent à la mer. Artémise reconnut son corps, ballotté avec les autres épaves et le fit rapporter à Xerxès.

[15] (1) À ce moment du combat, une grande lumière irradia, dit-on, du côté d’Éleusis ; bruit et rumeur remplissent la plaine de Thria jusqu’à la mer, comme si quantité d’hommes rassemblés faisaient cortège à Iacchos, l’initiateur des mystères. Se dégageant du côté de cette masse criante, un nuage, peu à peu, parut s’élever de la terre puis se retourner et recouvrir les trières. (2) D’autres crurent voir des fantômes et des figures d’hommes armés en provenance d’Égine, qui levaient les mains devant les trières grecques. On conjectura que c’étaient les Éacides, que des prières avaient appelés au secours avant la bataille. (3) Lycomédès, un triérarque athénien, fut le premier à capturer un vaisseau ; il en coupa les insignes sur tout le pourtour et les consacra à Apollon Porte-laurier à Phlyées. (4) Quant aux autres, leur nombre égalait celui des barbares qui se portaient à tour de rôle dans le détroit, y tombaient les uns sur les autres mais résistèrent pourtant jusqu’au soir ; les Grecs les mirent alors en fuite, remportant, comme dit Simonide, cette splendide victoire partout célébrée, plus brillante qu’aucun exploit sur mer jamais réalisé par Grecs et barbares : grâce, assurément, à la vaillance et à l’ardeur de tous les marins, mais grâce aussi à l’adresse avisée de Thémistocle.

[16] (1) Après le combat naval, Xerxès, exaspéré par son échec, voulait entreprendre d’amener, au moyen de jetées, son infanterie contre les Grecs à Salamine, après avoir obstrué le détroit en son milieu. (2) Pour mettre Aristide à l’épreuve, Thémistocle préconisait alors (du moins le feignait-il) de faire voile vers l’Hellespont et de détruire le pont « pour capturer, disait-il, l’Asie en Europe ». (3) Mais Aristide le prit mal et dit : « Nous avons présentement combattu un barbare qui se prélassait ; mais si nous le verrouillons en Grèce et arrêtons de force, en lui faisant peur, un homme à la tête d’une pareille puissance, il ne va plus, assis sous un dais d’or, contempler tranquillement le combat ! Vu le danger, il va tout oser, être lui-même présent à tout ; il redressera les négligences et prendra dans l’ensemble de meilleures décisions. (4) Nous ne devons donc pas, Thémistocle, détruire le pont existant mais, si possible, en aménager un autre et rejeter un peu vite cet homme-là hors d’Europe. » —— « Soit, dit Thémistocle, si telle est la solution qui vous semble la plus profitable, c’est le moment d’examiner tous ensemble les moyens de lui faire au plus vite quitter la Grèce ». (5) Comme cette idée semblait bonne, Thémistocle dépêcha l’un des eunuques royaux du nom d’Arnakès, qu’il avait repéré parmi les prisonniers de guerre, en lui enjoignant d’expliquer au Roi que les Grecs ont décidé —— grâce à leur flotte, c’est eux qui sont les maîtres —— de faire voile vers l’Hellespont jusqu’au pont de bateaux et de le détruire ; pourtant, dans l’intérêt du Roi, Thémistocle lui conseille de regagner ses propres eaux et de repasser en Asie, le temps que lui-même cause quelques retards aux alliés et suscite des délais à leur poursuite. (6) En entendant cela, le barbare est assailli de craintes et se met à organiser rapidement la retraite. La prudence de Thémistocle et d’Aristide devait être mise à l’épreuve avec Mardonios, puisque les Perses qui se battirent à Platées avec une infime partie des forces de Xerxès mirent en danger toutes celles des Grecs.

[17] (1) De toutes les cités, c’est celle des Éginètes qui, d’après Hérodote, fut la plus vaillante au combat ; mais c’est à Thémistocle que tous décernèrent le premier prix, bien que de mauvais gré, car on le jalousait. (2) Aussi bien, quand les généraux, retirés à l’Isthme, prirent leur jeton de vote sur l’autel, chacun se proclama lui-même le premier en vaillance, et Thémistocle, le second après lui ! (3) De leur côté, les Lacédémoniens firent venir à Sparte Eurybiade et lui accordèrent le prix de la vaillance, tandis qu’ils donnaient à Thémistocle celui de la sagesse —— c’était à chaque fois une couronne d’olivier. Ils firent aussi présent à Thémistocle du meilleur des chars de la ville, et un cortège de trois cents jeunes gens l’escorta jusqu’aux frontières. (4) Lors des Jeux olympiques suivants, une fois Thémistocle entré dans le stade, les assistants ne prêtèrent aucune attention, dit-on, aux athlètes mais, toute la journée, n’eurent d’yeux que pour lui ; ils le montraient aux étrangers, l’admiraient et l’applaudissaient au point que lui-même, tout joyeux, reconnaissait avec ses amis qu’il recueillait le fruit des efforts qu’il avait consentis pour la Grèce.

[18] (1) C’est qu’il était par nature extrêmement porté aux honneurs, s’il faut en juger par les traits dont on a conservé le souvenir. Choisi par sa cité comme amiral, il ne traitait aucune affaire privée ou publique au coup par coup, mais reportait toutes celles qui se présentaient jusqu’au jour où il allait mettre à la voile : ainsi avait-il l’intention de paraître grand et immensément puissant, à force de faire quantité de choses à la fois et de fréquenter des gens de toute sorte. (2) Observant les morts échoués au bord de la mer, il en vit qui portaient des bracelets d’or et des anneaux ; tout en passant lui-même son chemin, il les montra à un ami qui le suivait : « Prends pour toi, dit-il, car toi, tu n’es pas Thémistocle ! » (3) À un jeune beau, Antiphatès, qui avait jadis fait le dédaigneux avec lui mais, impressionné par sa gloire, se montrait par la suite plein de sollicitude : « Jeune homme, dit-il, c’est un peu tard… mais nous avons tous deux acquis du bon sens en même temps ! » (4) Les Athéniens, disait-il, ne l’honoraient et ne l’admiraient pas pour lui-même mais, en cas de danger, ils accouraient comme des gens battus par la tempête s’abritent sous un platane, quitte à l’effeuiller et à l’élaguer une fois le beau temps revenu. (5) Et quand l’homme de Sériphos lui dit que ce n’était pas par lui-même mais grâce à sa cité qu’il avait acquis son renom, Thémistocle de répondre : « Tu dis vrai, mais pas plus que je ne serais devenu célère si j’étais de Sériphos, toi, pas davantage, si tu étais d’Athènes ! » (6) Un autre, l’un des stratèges, qui estimait avoir fait acte utile pour la cité, s’en pavanait devant Thémistocle, en mettant en parallèle ses propres actions et celles de Thémistocle ; et ce dernier de répondre : « Le lendemain du jour de fête cherchait querelle à ce dernier : « Toi, dit-il, tu es rempli d’occupations, tu es fatigant, tandis qu’avec moi tout le monde jouit bien à l’aise de ce qui a été préparé » ; à quoi le jour de fête rétorqua : « Tu dis vrai ; seulement, si je n’avais pas eu lieu, toi, tu n’existerais pas ! » —— « De même avec moi, dit Thémistocle : si je n’avais pas existé à l’époque, où en seriez-vous aujourd’hui, vous autres ? » (7) De son fils, qui se jouait de sa mère et, à travers elle, de son père aussi, Thémistocle disait par plaisanterie : « Ce gaillard est le plus puissant des Grecs : car ce sont les Athéniens qui dirigent les Grecs, moi-même qui dirige les Athéniens mais suis dirigé par sa mère, et lui qui la dirige, elle ! » (8) Thémistocle entendait être original en toutes choses : mettant en vente un terrain, il enjoignait au crieur public de proclamer qu’il avait même un bon voisin… (9) Des prétendants demandent sa fille en mariage ; il choisit l’homme convenable plutôt que le riche, en disant qu’il cherche plutôt un homme dépourvu d’argent que de l’argent dépourvu d’homme ! Voilà donc quel genre d’homme il était dans ses reparties.

[19] (1) Après ces hauts faits, il se met tout de suite à reconstruire et à fortifier la ville ; comme le relate Théopompe, il achète les éphores pour ne pas être contré par eux (mais la très grande majorité des historiens disent qu’il les dupa). (2) Il vint à Sparte en s’étant fait inscrire au titre d’ambassadeur. Comme les Spartiates reprochaient aux Athéniens de fortifier leur ville, Polyarchos fut dépêché tout exprès d’Égine pour en accuser Thémistocle ; lui niait et invitait les Lacédémoniens à envoyer à Athènes leurs observateurs. C’est qu’il voulait tirer parti de ce retard : à la fois gagner du temps pour la construction des remparts et mettre aux mains des Athéniens les délégués spartiates en contrepartie de sa propre personne. (3) C’est effectivement ce qui arriva ; quand ils connurent la vérité, les Lacédémoniens ne lui infligèrent nul dommage mais, bien que secrètement furieux, ils le renvoyèrent. Après cela, il aménagea le Pirée, parce qu’il avait repéré l’excellente qualité de ses ports et qu’il s’efforçait de relier tout l’ensemble urbain à la mer —— c’était là, d’une certaine façon, une politique opposée à celle des anciens rois d’Athènes. (4) Ces derniers, à ce qu’on dit, se sont employés à détourner les citoyens de la mer, pour les accoutumer à vivre, non de la navigation mais de l’agriculture, et ils ont diffusé le récit d’après lequel Athéna, qui disputait le pays à Poséidon, avait triomphé en montrant aux juges l’olivier sacré. Quant à Thémistocle, contrairement à ce que dit Aristophane le Comique, il n’a pas « pétri le Pirée » avec la ville, mais il a attaché la ville au Pirée et la terre, à la mer. (5) Il a ainsi renforcé le peuple contre les nobles et l’a rempli d’audace, une fois le pouvoir dévolu aux marins, aux commandants de la chiourme et aux pilotes. (6) C’est exactement pour cette raison que, plus tard, les Trente firent retourner en direction de la terre la tribune construite sur la Pnyx avec orientation vers la mer ; ils croyaient que l’empire maritime est générateur de démocratie, tandis que les agriculteurs s’accommodent moins mal de l’oligarchie.

[20] (1) Pour assurer la puissance maritime de sa cité, Thémistocle imagina un dispositif supérieur encore. La flotte grecque, une fois Xerxès éloigné, avait débarqué à Pagases pour y passer l’hiver ; Thémistocle, s’adressant aux citoyens athéniens, affirma qu’il nourrissait un projet utile et salutaire pour eux, mais à ne pas divulguer à la masse. (2) Les Athéniens le prient de l’exposer au seul Aristide et, si celui-ci marque son accord, de faire aboutir l’affaire. Thémistocle exposa alors à Aristide son projet d’incendier l’arsenal grec. Sur quoi Aristide, allant au-devant du peuple, dit qu’il n’est pas de projet plus utile et en même temps plus inique que celui de Thémistocle ! Raison pourquoi les Athéniens ordonnèrent à celui-ci d’y renoncer. (3) Dans les Conseils des Amphictyons, les Lacédémoniens proposent que soient exclues de l’Amphictyonie les cités qui n’ont pas participé au combat de tous contre le Mède. Thémistocle redoute qu’en chassant du Conseil Thessaliens, Argiens et même Thébains, les Spartiates ne deviennent totalement maîtres des votes et que les décisions leur reviennent ; il intervient en faveur de ces cités et fait changer d’avis les pylagores en leur démontrant que seules trente et une cités ont participé à la guerre, et que la très grande majorité d’entre elles sont de toutes petites villes. (4) Il est donc à craindre que, si l’on exclut le reste de la Grèce, le Conseil soit aux mains de deux ou trois grands États. Par là, Thémistocle choqua très vivement les Lacédémoniens ; c’est bien pourquoi ils poussèrent Cimon aux honneurs, en faisant de lui l’adversaire de Thémistocle sur la scène politique.

[21] (1) À force de circuler à travers les îles pour en soutirer de l’argent, Thémistocle se rendit odieux aux alliés. Voici par exemple, d’après Hérodote, ce qu’il dit aux gens d’Andros en leur réclamant de l’argent, et comment ceux-ci l’entendirent. (2) Il leur affirma qu’il venait en compagnie de deux divinités, Persuasion et Force. Sur quoi, les Andriens affirmèrent qu’il y avait aussi chez eux deux grands dieux, Pauvreté et Indigence, qui les empêchaient de lui donner de l’argent ! (3) Timocréon de Rhodes, le poète lyrique, s’en prend assez aigrement à Thémistocle dans une chanson : cet homme-là a combiné, dit-il, de faire rentrer d’autres exilés, en leur réclamant le prix fort, mais moi, son hôte et son ami, pour une question d’argent, il m’a laissé de côté. (4) Voici le texte : « Toi, tu loues Pausanias, Xanthippe, Léotychidas : soit. Mais moi, je célèbre Aristide, l’homme excellent entre tous, venu d’Athènes la sainte. / Car Létô déteste Thémistocle, menteur, injuste, traître qui, gagné à coups de piécettes d’argent, n’a pas ramené Timocréon, son hôte, dans sa patrie Ialysos. / Avec trois pièces d’argent, il est venu voguer pour notre ruine, ramenant injustement les uns, exilant les autres, et d’autres encore, les tuant. /Plein d’argent, à l’Isthme, il tenait auberge —— ridiculement ——, en offrant des viandes froides : on les mangeait… en souhaitant qu’au grand jamais n’arrive l’heure de Thémistocle ! » (5) Timocréon lance une malédiction beaucoup plus violente encore et plus ouverte contre Thémistocle après la fuite et la condamnation de celui-ci, dans une chanson dont voici le début : (6) « Muse, du chant que voici, / diffuse le renom parmi les Grecs, /ainsi qu’il est convenable et équitable. » (7) Timocréon fut banni comme gagné, dit-on, au parti mède, Thémistocle ayant voté contre lui. Lors donc que Thémistocle encourut lui-même un reproche semblable, Timocréon composa contre lui ceci : « Timocréon n’est donc pas seul à pactiser avec les Mèdes ; il y a, pour sûr, encore d’autres méchants… / je ne suis pas le seul renard à queue coupée, il en est d’autres encore. »

[22] (1) Dorénavant, même ses concitoyens, mus par l’envie, accueillaient avec plaisir ces calomnies, tandis que Thémistocle devenait forcément ennuyeux, à rappeler trop souvent ses hauts faits devant le peuple. Et de dire à ceux qui s’en irritaient : « Eh ! quoi, cela vous gêne de vous trouver fréquemment obligés par les mêmes personnes ? » (2) Il déplut aussi au peuple en fondant le sanctuaire d’Artémis qu’il surnomma Aristoboulè pour suggérer qu’il avait lui-même donné d’excellents conseils à sa cité et aux Grecs ; il établit ce sanctuaire près de sa maison, à Mélitè, là où les exécuteurs jettent aujourd’hui les corps des condamnés à mort et transportent les hardes et les cordes des pendus et des suicidés. (3) Il y avait —— et encore à notre époque —-, dans le temple d’Aristoboulè une petite statue de Thémistocle : il a vraiment l’air de quelqu’un d’héroïque, non seulement d’âme, mais aussi d’apparence. (4) Cherchant à rabaisser sa valeur et sa supériorité, les Athéniens le frappèrent d’ostracisme : c’était leur habitude avec tous les hommes dont la puissance leur pesait et qui dépassaient, à leur avis, la mesure d’une égalité démocratique. (5) Car l’ostracisme n’était donc pas un châtiment : ce n’était au fond qu’un encouragement et un apaisement accordé à l’envie —— cette envie qui trouve plaisir à abaisser les hommes par trop éminents et qui exhale sa malveillance en leur infligeant cette marque d’indignité.

[23] (1) Banni de sa cité, Thémistocle séjournait à Argos quand l’affaire suscitée par Pausanias fournit à ses ennemis des armes contre lui. Celui qui l’accusa de trahison était Léôbôtès, fils d’Alcméon, du dème d’Agrylè, et les Spartiates renforcèrent cette accusation. (2) Pausanias, machinant sa trahison, s’en était d’abord caché à Thémistocle, dont il était pourtant l’ami. Mais lorsqu’il vit celui-ci chassé de la scène politique et le supportant mal, il s’enhardit jusqu’à le convier à mettre en commun leurs projets : il lui montre une lettre du Roi et l’excite contre les Grecs (ces gens-là ne sont-ils pas méchants et ingrats ? ). (3) Thémistocle repoussa la demande de Pausanias et refusa absolument de s’associer à son projet ; il ne rapporta néanmoins ces entretiens à personne et ne dévoila pas l’affaire : s’attendait-il à ce que l’autre abandonne ou se découvre autrement, en s’attachant sans la moindre réflexion à des projets extravagants et audacieux ? (4) C’est ainsi qu’une fois Pausanias mis à mort furent découverts des missives et des écrits relatifs à ces projets et qui amenèrent à soupçonner Thémistocle. Les Lacédémoniens se mirent pour leur part à hurler contre lui, tandis que ses concitoyens jaloux l’accusaient en son absence ; il se défendit par écrit, en invoquant principalement les accusations portées contre lui antérieurement. (5) Il est calomnié, disait-il, par ses ennemis auprès de ses concitoyens, sous prétexte qu’il cherche toujours à commander et qu’il n’est pas dans sa nature (ni dans son intention) de se laisser commander : aussi bien ne se livrerait-il jamais lui-même, et la Grèce avec lui, à des barbares et à des ennemis ! (6) Néanmoins, persuadé par ces accusateurs, le peuple dépêcha des hommes auxquels il avait été enjoint de l’appréhender et de le ramener pour être jugé parmi les Grecs.

[24] (1) Thémistocle, prévenu, passa à Corcyre, cité dont il était le bienfaiteur. Il avait en effet été juge dans un différend entre Corcyre et les Corinthiens et avait dénoué le conflit en arrêtant que les Corinthiens paieraient vingt talents et que les deux cités administreraient conjointement Leucade, leur colonie à toutes deux. (2) De Corcyre, il s’enfuit en Épire. Poursuivi par les Athéniens et les Lacédémoniens, il se jeta dans une aventure sans guère d’espoir et sans issue : il se réfugia chez Admète, roi des Molosses, lequel avait un jour sollicité les Athéniens et avait été débouté avec mépris par Thémistocle alors au faîte de son influence politique. Admète éprouvait toujours de la colère à son endroit et il était clair que, s’il se saisissait de lui, il saurait se venger. (3) Mais dans son infortune du moment, Thémistocle redoutait davantage la jalousie toute récente des siens qu’une vieille colère, fût-elle royale ; aussi se rendit-il lui-même à merci en se présentant chez Admète en personnage de suppliant, d’une façon en quelque sorte particulière et sans exemple. (4) Tenant contre lui le fils d’Admète, un enfant, il se laissa choir devant le foyer —— les Molosses considèrent cette supplication comme la plus grande et presque la seule à être irrécusable. (5) D’après certains, c’est Phthias, la femme du roi, qui suggéra à Thémistocle cette supplication-là et installa son propre fils avec lui devant le foyer ; mais selon d’autres, ce fut Admète lui-même : pour rendre sacrée aux yeux de Thémistocle l’obligation où il était de ne pas livrer celui-ci, il arrangea et interpréta avec lui, telle une scène tragique, cette supplication. (6) C’est là qu’Épicratès d’Acharnes envoya à Thémistocle sa femme et ses enfants, qu’il avait clandestinement soustraits au peuple d’Athènes. Pour cette raison, Cimon fit plus tard juger et mettre à mort Épicratès, comme le relate Stésimbrote. (7) Ensuite, Stésimbrote affirme, je ne sais comment —— oubliant ces faits ou les faisant oublier à Thémistocle —-, que ce dernier fit voile vers la Sicile et qu’il demanda en mariage la fille du tyran Hiéron, en promettant à celui-ci de faire des Grecs ses sujets ; mais Hiéron repoussa la proposition, et c’est ainsi que Thémistocle partit pour l’Asie.

[25] (1) Il est pourtant invraisemblable que cela se soit passé ainsi. Aussi bien Théophraste rapporte-t-il dans son traité « Sur la royauté » qu’Hiéron avait envoyé à Olympie des chevaux de concours et y avait fait dresser une tente richement aménagée ; Thémistocle aurait alors fait un discours devant les Grecs rassemblés, disant qu’il fallait mettre en pièces la tente du tyran et empêcher ses chevaux de concourir. (2) Thucydide affirme pour sa part que Thémistocle descendit vers l’autre mer et s’embarqua à Pydna, sans qu’aucun passager l’identifie ; alors que le cargo était emporté par le vent en direction de Thasos, assiégée à l’époque par les Athéniens, il fut saisi de crainte et se découvrit au capitaine et au pilote. Tour à tour, il les prie et il les menace, disant qu’il les accusera et les dénoncera auprès des Athéniens : il alléguera qu’ils l’ont fait monter à bord non pas faute de le reconnaître, mais parce qu’ils se sont laissé séduire par de l’argent. Voilà comment il les contraignit à poursuivre le voyage et à gagner l’Asie. (3) Une grande partie de sa fortune, cachée par ses amis, voguait aussi vers l’Asie ; en revanche, ce qui était au grand jour fut convoyé vers le Trésor —— un montant de cent talents d’après Théopompe, de quatre— vingts d’après Théophraste : or Thémistocle ne détenait pas même la valeur de trois talents avant de s’attacher à la carrière politique !

[26] (1) Une fois débarqué à Kymè, Thémistocle s’aperçut que quantité de gens, sur le littoral, guettaient l’occasion de l’appréhender —— tout particulièrement Ergotélès et Pythodôros (car, pour ceux qui aiment à tirer argent de tout, la chasse était profitable : deux cents talents pour sa personne, promis par proclamation royale ! ). Il s’enfuit donc à Aigai, un bourg d’Éolide, où il n’était connu de personne sauf de Nicogénès, son hôte, lequel possédait la plus grosse fortune de toute la contrée et était en rapports avec les puissants du haut pays. (2) Thémistocle passa quelques jours caché chez cet homme. Or voilà qu’après le dîner qui suivait un sacrifice, le précepteur des enfants de Nicogénès, Olbios, fut saisi d’un transport et, sous le coup d’une inspiration divine, déclama en mesure ceci : « À la nuit, donne voix ; à la nuit, donne conseil ; à la nuit, donne la victoire ». (3) Sur ce, Thémistocle alla se coucher. Il crut alors voir en songe un serpent enroulé autour de son estomac et qui rampait vers son cou ; à peine ce serpent lui a-t-il touché le visage qu’il devient un aigle, l’entoure de ses ailes, s’élève et fait avec lui un long chemin ; ensuite apparaît un caducée d’or, sur lequel l’aigle l’installe solidement : et Thémistocle de se trouver dès lors délivré d’une peur et d’un trouble prodigieux… (4) Il prend donc congé de Nicogénès, après que celui-ci ait mis au point une combinaison du genre que voici. La plupart des peuples barbares et surtout les Perses sont naturellement portés, vis-à-vis de leurs femmes, à une jalousie farouche et insupportable. (5) Non seulement leurs épouses légitimes, mais même les femmes achetées et prises pour concubines, ils les gardent rigoureusement, en sorte qu’elles ne soient vues par personne de l’extérieur ; elles passent leur vie enfermées à la maison et, lors des voyages, elles sont étroitement encloses dans des tentes voiturées sur les chars. (6) Un chariot de ce genre fut aménagé pour Thémistocle, qui s’y tint caché durant le transport ; l’entourage disait constamment aux gens qu’on rencontrait et qui questionnaient que l’on convoyait une petite femme grecque d’Ionie destinée à l’un des courtisans du Roi.

[27] (1) Thucydide et Charon de Lampsaque relatent que, Xerxès étant alors décédé, c’est chez son fils qu’eut lieu l’entrevue avec Thémistocle ; en revanche, Éphore, Dinon, Clitarque, Héraclide et un assez grand nombre d’autres encore affirment que c’est Xerxès qui s’entretint avec lui. (2) C’est Thucydide qui semble le mieux en prise avec les données chronologiques, bien que celles-ci ne soient pas peu embrouillées. En tout cas, parvenu à ce point critique de son entreprise, Thémistocle rencontre d’abord le chiliarque Artaban Il lui dit qu’il est Grec, sans doute, mais qu’il veut rencontrer le Roi à propos d’affaires importantes, qui intéresseraient celui-ci au plus haut point. (3) Artaban rétorqua : « Étranger, les lois humaines divergent ; telles choses qui sont belles ici ne le sont pas ailleurs. Mais pour tout le monde, il est beau de vénérer et de sauvegarder les traditions de son pays. (4) Vous autres admirez principalement, dit-on, liberté et égalité ; chez nous, parmi nombre de belles lois, voici la plus belle : vénérer le roi et se prosterner devant lui comme devant l’image du dieu qui sauvegarde toutes choses. (5) Donc, si tu te prosternes, approuvant nos traditions, il t’est permis de voir le Roi et de t’adresser à lui ; mais si tu vois les choses différemment, tu utiliseras, pour arriver à lui, d’autres messagers. Car il n’est pas dans l’usage ancestral que le Roi prête l’oreille à un homme qui ne s’est pas prosterné ». (6) Quand Thémistocle eut entendu ce propos, il répondit : « Pour ma part, je suis arrivé ici, Artaban, dans l’intention d’accroître le renom et la puissance du Roi ; j’obéirai personnellement à vos lois, puisqu’il plaît ainsi au dieu qui rend les Perses si puissants ; et même, grâce à moi, il y aura encore plus de gens qu’aujourd’hui qui se prosterneront devant le Roi. (7) Aussi, que ce point ne constitue nul obstacle à la conversation que je veux avoir avec lui ». —— « Enfin, de quel Grec, dit Artaban, allons— nous lui annoncer l’arrivée ? Car, pour l’intelligence, tu n’as pas vraiment l’air du premier venu ! » —— Et Thémistocle de rétorquer : « Voilà, Artaban, ce que personne n’apprendra avant le Roi ». (8) Voilà ce que dit Phanias. Quant à Ératosthène, dans son ouvrage « Sur la richesse », il rapporte de surcroît que c’est grâce à une femme d’Érétrie, concubine du chiliarque, que Thémistocle put rencontrer celui-ci et lui être recommandé.

[28] (1) Une fois introduit auprès du Roi, Thémistocle se prosterna, puis il se tint debout en silence, tandis que le Roi enjoignait à l’interprète de lui demander son nom ; l’interprète s’exécuta et Thémistocle répondit : (2) « Je suis venu à toi, Roi, moi Thémistocle l’Athénien, fugitif poursuivi par les Grecs, moi à qui les Perses sont redevables, il est vrai, de beaucoup de maux, mais d’encore plus de biens —— c’est moi qui ai empêché qu’on vous poursuive une fois que, la Grèce mise en sécurité, ma patrie sauvée m’a laissé vous être agréable à vous aussi… (3) Tout en moi s’accorde à ma présente infortune, et j’arrive prêt à recevoir ta grâce si tu es dans des dispositions bienveillantes, aussi bien qu’à te supplier d’oublier ta colère si tu m’en veux encore. (4) Admets de ton côté que mes propres ennemis témoignent du bien que j’ai fait aux Perses, et profite maintenant de mes malheurs pour révéler ta grandeur d’âme plutôt que pour assouvir ta colère : dans un cas, tu sauveras ton suppliant, dans l’autre, tu feras périr quelqu’un qui est devenu l’ennemi des Grecs… » (5) Cela dit, Thémistocle étaya son discours sur la volonté divine en racontant la vision qu’il avait eue chez Nicogénès et l’ordre reçu de l’oracle du Zeus de Dodone —— celui-ci lui avait enjoint de se rendre chez l’homonyme du dieu et lui, Thémistocle, avait compris que c’est chez le Roi qu’il était ainsi envoyé : aussi bien l’un et l’autre n’étaient-ils pas, en fait et de nom, de « grands Rois » ? (6) Le Perse écouta et ne lui répondit rien, bien que rempli d’admiration pour son intelligence et pour son audace ; mais devant ses amis, il s’estima nanti d’une chance immense, et il supplia Ariman de donner toujours de pareilles idées à ses ennemis, en sorte que les meilleurs s’en aillent de chez eux ! Il sacrifia aux dieux, dit-on, commença tout de suite à boire et la nuit, au milieu de son sommeil, sous l’effet de la joie, il s’écria par trois fois : « Je tiens Thémistocle l’Athénien ! »

[29] (1) Dès l’aube, le Roi convoqua ses amis et fit venir Thémistocle, lequel n’avait pas bon espoir, voyant que les gardes, dès qu’ils apprenaient son nom sur son passage, étaient mal disposés, insultants même. (2) Un détail encore : alors que le Roi siégeait, que les autres gardaient le silence et que Thémistocle s’approchait du chiliarque Roxanès, celui-ci murmura dans un soupir : « Équivoque serpent grec, toi, c’est le Génie du Roi qui t’a conduit ici ! » (3) Néanmoins, quand Thémistocle parvint sous les yeux du Roi et se fut à nouveau prosterné, ce prince le salua et s’adressa à lui avec bienveillance : il devait désormais, dit-il, deux cents talents à Thémistocle car, s’étant livré lui-même, celui-ci allait recevoir en toute justice la récompense proclamée pour qui l’amènerait ! Il lui promettait même beaucoup plus encore, l’encourageait et le priait de lui dire en toute franchise ce qu’il voulait à propos des affaires grecques. (4) Thémistocle répondit que le discours de l’homme est semblable aux tapis bariolés : comme eux, une fois qu’il est étendu, il fait bien voir les sujets, tandis qu’une fois replié, il les cache et les détruit ; donc, pour lui, il faut du temps… (5) Le Roi fut ravi de la comparaison et l’invita à prendre son temps. Thémistocle demanda une année et, ayant appris suffisamment la langue perse, il rencontrait dès lors le Roi tête-à-tête et, pour les gens de l’extérieur, il se fit la réputation de venir causer des affaires grecques. Mais à cette époque furent introduites par le Roi quantité de nouveautés concernant sa cour et ses amis ; et Thémistocle fut en butte à l’envie des puissants, convaincus qu’il s’adressait audacieusement au Roi, en usant de franchise à leur encontre. (6) Aussi bien les honneurs dont il jouissait ne ressemblaient-ils pas à ceux qu’on accordait aux autres étrangers : il participait aux chasses royales et aux divertissements de la cour, en sorte qu’il fut introduit jusque chez la mère du Roi, dont il devint un familier et que, à l’invite du Roi, il se mit même à l’écoute des leçons des mages. (7) Le Spartiate Démarate, invité à demander une faveur, avait demandé à entrer triomphalement dans Sardes en portant, comme les rois, la tiare droite ; et Mithropaustès, cousin du Roi, de dire en touchant la tiare de Démarate : « Cette tiare-là n’a pas de cervelle à couvrir, et toi, tu ne seras pas Zeus, quand bien même tu prends un foudre ! » (8) Or, à cause de cette demande, le Roi avait repoussé Démarate avec colère et paraissait inflexible à son endroit ; Thémistocle pria, sut convaincre et les réconcilia. (9) Les affaires perses furent davantage mêlées aux affaires grecques sous les rois suivants, et chacun d’eux, dit— on, proclamait et écrivait, chaque fois qu’il avait besoin d’un Grec, que celui-ci serait auprès de lui plus important que Thémistocle ! (10) Ce dernier lui-même, prétend-on, désormais grand personnage courtisé par bien des gens, dit un jour à ses enfants devant la table qu’on lui avait somptueusement apprêtée : « Ah ! mes enfants, c’est pour le coup que nous serions perdus, si nous ne l’avions été déjà ! ».(11) La plupart des historiens assurent que trois villes lui furent données, pour le vin, le pain et le poisson Magnésie, Lampsaque et Myous. Néanthe de Cyzique et Phanias y ajoutent deux autres : Perkôtè et Palaiskepsis, pour la literie et les vêtements.

[30] (1) Comme Thémistocle descendait vers la mer pour s’occuper des affaires grecques, un Perse du nom d’Épixyès, satrape de haute Phrygie, ourdit un attentat. Longtemps à l’avance, il avait aposté quelques Pisidiens pour le tuer une fois qu’il aurait établi son campement dans le village appelé Léontoképhalos. (2) Alors qu’il dormait, en milieu de journée, la mère des dieux, dit-on, lui apparut en songe et lui dit : « Laisse tomber, Thémistocle, la tête de lion, de peur de tomber sur un lion… Mais en échange de ce conseil, je te demande pour ma part Mnèsiptoléma comme servante ». (3) Voilà Thémistocle extrêmement troublé ; après avoir prié la déesse, il laissa de côté la grand-route, fit un détour par une autre, évita l’endroit en question et, la nuit venue, établit son campement. (4) Or, une des bêtes de somme qui transportaient sa tente était tombée dans la rivière et les serviteurs de Thémistocle s’employaient à faire sécher les tentures mouillées, qu’ils avaient déployées. (5) À ce moment se présentaient les Pisidiens, poignard à la main ; faute d’y voir nettement, à la clarté de la lune, ils crurent que les étoffes en train de sécher étaient la tente de Thémistocle et qu’ils allaient le trouver, lui, reposant à l’intérieur. (6) Comme ils s’étaient approchés des tentures et les soulevaient, les gardes leur tombent dessus et les arrêtent. C’est ainsi que Thémistocle échappa au danger ; émerveillé par l’apparition de la déesse, il fit construire à Magnésie un temple dédié à la Dindymène et lui consacra comme prêtresse sa fille Mnèsiptoléma.

[31] (1) Une fois arrivé à Sardes et se trouvant de loisir, Thémistocle contemplait l’aménagement des temples et la profusion des offrandes lorsqu’il vit dans le sanctuaire de la Mère des dieux la statuette en bronze de l’ « Hydrophore » —— statuette de deux coudées que lui-même avait fait exécuter et avait offerte quand il était surveillant des Eaux à Athènes (ceci, grâce à l’amende qu’il infligeait aux gens qui captaient furtivement l’eau et la détournaient pour leur compte). Souffrit-il de voir cette offrande dans la captivité d’une prise de guerre ? voulait-il prouver aux Athéniens tout l’honneur et toute la puissance dont il jouissait dans le gouvernement du Roi ? Il fit porter un mot au satrape de Lydie en lui demandant de renvoyer la statuette à Athènes. (2) Furieux, le barbare assura qu’il allait écrire une lettre au Roi. Thémistocle, effrayé, chercha secours dans le harem et acheta les bonnes grâces des concubines du satrape : ainsi apaisa-t-il la colère de celui-ci —— et se montra-t-il par la suite plus prudent, car désormais il redoutait aussi la jalousie des barbares. (3) On ne le vit pas, comme le prétend Théopompe, errer à travers l’Asie ; il était domicilié à Magnésie, où il récolta, avec des présents considérables, des honneurs pareils à ceux des Perses les plus distingués, et où il vécut longtemps sans crainte : c’est que le Roi, tout aux affaires du haut pays, n’accordait que peu d’attention aux affaires grecques. (4) Mais lorsque l’Égypte fit défection, appuyée par les Athéniens, que les trières grecques voguèrent jusqu’à Chypre et la Cilicie et que Cimon détint la thalassocratie, le Roi opéra un revirement : il prend à son tour l’offensive contre les Grecs et les empêche de s’accroître à ses dépens. Dès lors ses forces entraient en mouvement, ses généraux étaient expédiés dans toutes les directions et des messagers descendaient jusqu’à Magnésie, chez Thémistocle : le Roi le somme de s’attacher aux affaires grecques et de tenir ses promesses. (5) Thémistocle ne se laissa pas emporter par une rancune à l’endroit de ses concitoyens, ni exalter par l’étendue des honneurs et de la puissance liés à la guerre ; peut-être estimait-il l’entreprise hors de portée, vu que la Grèce possédait alors, entre autres grands généraux, Cimon, un chef exceptionnellement heureux dans ses campagnes. Mais ce fut surtout par respect pour la gloire que lui avaient value ses hauts faits et ses trophées fameux que Thémistocle prit la décision la meilleure, celle de mettre à sa vie le terme qui convenait. Il sacrifia aux dieux, convoqua ses amis et leur tendit la main. (6) D’après le récit le plus courant, il but alors du sang de taureau, mais d’après certains, il absorba un poison foudroyant. Il termina son existence à Magnésie, ayant vécu soixante-cinq années dont le plus grand nombre furent occupées par ses activités politiques et par ses commandements militaires. (7) Informé de la cause et du genre de sa mort, le Roi, dit-on, l’admira davantage encore et continua de témoigner de la sympathie à ses amis et familiers.

[32] (1) Thémistocle laissait après lui les fils qu’il avait eus d’Archippè, fille de Lysandre, du dème d’Alôpékè : Archépolis, Polyeucte et Cléophante —— celui-ci, Platon le philosophe le mentionne comme un cavalier hors pair mais, pour le reste, comme quelqu’un d’à peu près nul. (2) L’un des aînés, Néoclès, était mort encore enfant, d’une morsure de cheval ; l’autre, Dioclès, son grand-père Lysandre l’avait adopté. Thémistocle eut aussi plusieurs filles : Mnésiptoléma, née d’un second mariage, qu’épousa son demi-frère Archéptolis ; Italia, qu’épousa Panthoïdès de Chios ; et Sybaris, qu’épousa l’Athénien Nicodème. (3) Enfin Nicomachè qu’épousa, après la mort de Thémistocle, le neveu de celui-ci, Phrasiclès, lequel fit la traversée jusqu’à Magnésie pour la recevoir de ses frères et, de plus, éleva Asia, la cadette de tous ces enfants. (4) Les citoyens de Magnésie ont sur leur place du marché un superbe tombeau de Thémistocle. Quant à ses restes, il ne faut pas prêter attention à Andocide qui prétend dans son discours « À mes amis politiques » que les Athéniens les volèrent et les dispersèrent (Andocide ment, afin d’exciter les oligarques contre le peuple). Phylarque n’est pas plus digne de foi quand il veut déclencher une joute pathétique en mettant en scène un Néoclès et un Dèmopolis, fils de Thémistocle —— c’est quasiment introduire dans l’histoire la machine qu’on fait monter dans une tragédie. (5) Dans son ouvrage « Sur les tombeaux », Diodore le Périégète dit ceci (il suppose plus qu’il ne sait ! ) : au grand port du Pirée, en partant de la pointe de l’Alkimos, se forme une sorte de coude ; si l’on en suit la courbure vers l’intérieur, là où la mer est calme, il y a un soubassement de bonne grandeur, sur lequel se dressait le tombeau de Thémistocle, en forme d’autel. (6) Diodore pense même que Platon le Comique confirme son témoignage dans les vers suivants : « Ta tombe, tertre élevé en un lieu magnifique, /aux voyageurs venus de partout fera salutation ; / ceux qui s’éloignent, ceux qui approchent, elle les verra, / et chaque fois qu’il y aura joute nautique, elle sera au spectacle ». Jusqu’à notre époque, à Magnésie, sont maintenus aux descendants de Thémistocle certains honneurs, dont jouissait encore Thémistocle d’Athènes, devenu notre familier et ami chez le philosophe Ammonios.