50%.png

Vie politique des Roumains dans les Principautés avant la formation d’une civilisation nationale

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Vie politique des Roumains avant la fondation des Principautés Nicolae Iorga - Histoire des Roumains et de leur civilisation Formation de la civilisation roumaine au milieu des Principautés indépendantes aux XVe et XVIe Siècles


La principauté de « toute la Roumanie ». Ces chrétiens autonomes vivant sous leurs juges et leurs Voévodes jouissaient d’une civilisation très ancienne, mais incapable de déterminer à elle seule une organisation politique supérieure. Peut-être la suzeraineté tatare elle-même, amenée par les nécessités pratiques des relations entre maîtres et sujets à concentrer la vie nationale russe entre les mains du cnèze de Moscou qui était destiné à faire souche d’empereurs, a-t-elle contribué à rassembler les forces roumaines dans la partie méridionale du territoire ; car, au Nord, les textes ne connaissent que la population fixée près des rivières et des gués, les brodnici, et aucun nom de chef indigène ne s’est fixé par son importance sur les pages de l’histoire. Il est bien possible que ce rassemblement d’énergie ait commencé à l’époque même où Nogaï et Toktaï étaient obéis par tous les peuples vivant sous la menace de leurs camps guerriers. Car ce fut le Voévode de l’Est qui réussit à résoudre le problème historique. Litovoiu, celui de l’Ouest, s’était maintenu pendant plus de vingt ans lorsqu’éclata un conflit avec ses voisins ; ce conflit fut provoqué, à ce qu’il paraît, non par le sort de ce pays de Hateg, sur les ruines de Sarmisagethusa, que le roi arpadien voulait lui arracher, mais par la réunion momentanée de Severin et de sa province aux possessions du Voévode.

Dans une bataille malheureuse contre un de ces « ma-gistri », de ces « bans » de Transylvanie qui fourmillaient à cette époque au milieu de l’anarchie générale, le vieux prince roumain succomba ; les vainqueurs se saisirent aussi d’un de ses frères, Barbât, dont le nom survit peut-être dans ce village dit Rîul-lui-Bàrbat qui se trouve de l’autre côté, tout près de la frontière. Seneslav d’Arges ou bien son héritier, Tugomir ou Tilhomir, que les sources slaves des Balcans nomment aussi, paraît-il, Ivanco (le nom roumain est Iancu), réussit donc, dans ces circonstances exceptionnelles, à réunir les deux Voévodats, situés à la droite et à la gauche de l’Oit. On n’a pas d’autres renseignements sur lui, mais son fils Basarab était déjà « Grand-Voévode de tout le pays roumain », de la Roumanie entière, c’est-à-dire de tout le territoire que n’avait pas atteint encore la colonisation étrangère et qui n’avait d’autres limites que les conditions géographiques elles-mêmes.

Cette principauté réclamait pour son chef non seulement les anciens revenus de la dîme des grains, du vin, des troupeaux et des amendes (gloabe), mais aussi ceux des douanes, car pour la première fois la frontière gagnait un sens plus précis, et tout ce qui se rattachait aux prérogatives traditionnelles d’un domn, n’aurait fait cependant que végéter dans la montagne sans les nécessités de cette vie économique dont les bases avaient été posées par les Tatars un demi-siècle auparavant.

Une voie decommerce existait déjà qui menait à Braila, et les Tatars qui l’avaient créée en avaient profité les premiers avant de se retirer [Nota 1].

Elle aurait dû servir dès l’abord aux Roumains réunis en un seul État, si la vie politique de la Hongrie n’avait pas été renouvelée, à ce moment même, par l’énergie et l’esprit d’initiative, par la verve chevaleresque de la nouvelle dynastie angevine ; ce but aurait été atteint sans l’apparition au-delà du Danube, où la Bulgarie se mourait et où la Serbie, après avoir jeté, sous le règne de l’ « empereur » Etienne Douchan, un si grand éclat, allait sombrer dans les misérables querelles entre les prétendants et les seigneurs locaux, d’un nouveau concurrent à la domination du monde ; je veux parler des Turcs qui, avec Mourad Ier, Bajézid et son fils, joignaient à l’esprit d’aventure communs aux « Francs » et aux « Sarrasins » pendant leur conflit séculaire en Asie au temps des croisades, un ordre parfait et une discipline de fer, hérité des Tatars.

Désormais, pendant un siècle et demi, les Roumains seront morcelés, mutilés, rejetés d’une frontière à l’autre, des Carpathes au Danube, par l’incessant conflit entre ces deux forces, dont la rivalité assura sans doute leur existence, mais les empêcha de tirer tout l’avantage que pouvaient fournir, à cette fin du moyen âge, un territoire bien défini, une race nouvelle pour la guerre et pour la civilisation supérieure. Ils laissèrent se perdre la précieuse tradition populaire, qui avait permis aux premiers Voévodes d’opposer aux fantômes impériaux slaves des Balcans et aux féodalités agonissantes des autres frontières ce sain réalisme à base géographique et à caractère national qui avait amené à Tihomir et Basarab à se présenter comme princes indigènes de « tout le pays roumain », de même que Louis XI entendait être roi de tout son pays français.

Détachement des pays roumains de la hongrie.— Charles-Robert entreprit de refaire, sur le modèle de l’Occident, ou de simples liens de vassalité qui unissaient, par exemple, dans une seule vie politique les rois d’Angleterre et de France sans que le premier se fût senti, dans ses propres provinces, inférieur à son suzerain, l’ancien royaume des Arpadiens, étendu jusqu’au Danube ; il voulait même employer ce fleuve comme une base nécessaire pour renouveler en Orient les jours de l’Empire latin. Basarab ayant refusé le tribut, — car il se sentait souverain de droit moderne sur un territoire défini, habité par sa seule nation, — il fut attaqué par Charles-Robert en personne dans les montagnes de Muscel, où l’avaient conduit certains des Voé-vodes traîtres à leur prince par intérêt personnel. A Severin, uni à la principauté roumaine depuis quelques années déjà, le Voévode de Transylvanie réussit à établir pour un moment Nicolas, fils d’ « Ivanco », mais, dans un des cirques que forment les montagnes valaques, l’armée royale fut complètement cernée par les troupes de celui qui, dans la conception des envahisseurs, était un simple rebelle, un « pâtre valaque » qu’il s’agissait de « tirer par la barbe de son repaire ». Une miniature contemporaine, dans la chronique officielle, présente, après la scène où un envoyé de Basarab vient offrir humblement les conditions d’une paix simulée, deux moments du combat de Posada, au Nord de Cîmpulung : on voit la brillante chevalerie du roi défilant hâtivement au-dessous des pics que garnissent des paysans roumains ; ceux-ci portent de longues jaquettes de peau, de longs manteaux de laine, des braies étroites, collant sur le pied ; ils ont de hauts bonnets pointus de fourrure par-dessus les longues, boucles de leurs chevelures ; les uns travaillent à jeter l’effroi au milieu des ennemis, qui seront écrasés bientôt par le poids des pierres détachées du rocher prolecteur ou tués en détail à coups de massue. Charles-Hubert échappa (9-12 novembre 1330) difficilement à la revanche « valaque » ; le sceau royal, égaré dans la confusion de la déroute, ne fut pas retrouvé.

Mais le vainqueur, quoiqu’il eût fait venir l’évêque grec de Vicina sur le Danube pour en faire le premier Métropolite du pays, n’entendait pas changer l’orientation politique du côté de l’Orient ; pendant cette même année 1330, dans les discordes qui déchiraient la péninsule des Balcans, ses troupes, qui soutenaient contre le roi serbe un parent bulgare, avaient été comprises dans la catastrophe de Velboujd (Kustendil). On voit Alexandre ou Nicolas-Alexandre, fils de Basarab, saluer à la frontière le fils et successeur de Charles-Robert, ce roi Louis, dont la carrière, agitée par une ambition fiévreuse, devait être encore plus remplie de vicissitudes que celle de son père. Peut-être même le tribut de 7.000 marcs d’argent dont il est parlé en 1330 fut-il offert au jeune prince, bien qu’aucune source ne mentionne ce détail. A ce moment, Douchan dominait de l’autre côté du Danube, et Alexandre, proche parent du Tzar bulgare qui porte le même nom, pouvait craindre les prétentions de celui qui donnait le Danube pour limite à son empire « gréco-serbe », s’appuyait sur l’Adriatique et tendait à la possession de Constantinople. Des guerres civiles, auxquelles les premières bandes turques avaient été mêlées, sévissaient dans l’Empire byzantin incapable de reprendre la tradition interrompue par les croisades. Capitaine d’une nouvelle expédition sacrée, le roi Louis croyait pouvoir placer au-dessus de ce chaos son autorité personnelle, soutenue par la bénédiction du Pape et par les sympathies de l’Occident latin. Il vivait, du reste, dans des idées tout à fait différentes de celles des Arpadiens, qui avaient gardé avec opiniâtreté les tendances conquérantes de l’époque barbare. C’était un roi à la manière française, un Angevin de Naples ; il réussit à s’entourer de brillants vassaux et de braves chevaliers, retenus auprès de lui par l’hommage et le devoir féodal. Il tolérait que ce Voévode de « sa terre transalpine », ce roitelet des Carpathes, établît solidement son pouvoir sur les vallées de la montagne roumaine et l’étendît à travers la plaine jusqu’à la ligne du Danube, pourvu qu’il observât les règles strictes de la féodalité occidentale.

Dans la Transylvanie même et dans les territoires voisins, le fils de Charles-Robert ne chercha guère à établir une domination royale à la manière moderne sur les ruines des anciens privilèges. Au contraire, personne ne respecta plus que lui tout ce qui tenait à ce moyen âge dont il fut un des plus splendi-des représentants. Il chercha même à ressusciter des formes en décadence, des initiatives déjà endormies, des élans paralysés par la décadence. Les Voévodes, les cnèzes roumains surgissent sur tous les points de ce territoire, à la place des « magistri » et des « bans » officiels de la dernière phase arpadienne. Surtout dans le Marmoros et dans les comtés voisins, où les conditions rurales n’étaient pas encore consolidées autour des quelques villes de colonisation germanique et des couvents latins, les Voévodes roumains, élus, selon la tradition, par la « communauté des Valaques », détiennent, malgré la présence du comte nommé par le roi, le pouvoir entier sur les villages du patrimoine national. Le Banat, autre territoire de frontière, est rempli aussi de ces chefs indigènes, qui déchurent rapidement pour devenir bientôt de simples juges de village. Des chevaliers roumains combattront ainsi aux côtés du roi, avec les descendants des Voévodes écartés par le prince d’Arges, et certaines familles, comme celle des Doboka (Dobacescul), jouèrent un rôle important dans la vie du royaume, ayant des attaches avec le prince valaque. Enfin, pour faire entrer maintenant ce prince dans le cercle des vassaux de race roumaine, Louis n’hésita pas à lui créer, dans le sens des anciennes prétentions de sa famille, un grand fief transylvain dans la région de l’Oit, entre cette rivière et les Carpathes. De même que ’le roi de France, Jean, son proche parent, avait constitué à l’aide des terres de la Couronne, des apanages en faveur de ses fils, le roi de Hongrie érigea cette région en duché, le duché de Fagaras (Fogaras), d’après le nom du château qui le dominait ; peu après, 1360, Vla-dislav ou Laïco (Vlaicu), fils d’Alexandre le Valaque, en était le maître ; ses successeurs y ajoutèrent les villages roumains des environs de Sibiiu, l’annexe de l’Amlas (Omlas), ainsi nommé d’après un de ses centres ruraux. Le Roumain s’empressa d’y envoyer ses boïars, avec leurs esclaves tziganes qu’avaient apportés les invasions Tatares pour coloniser sa « nouvelle fondation ».

Douchan résista facilement à cette menace ; mais, lorsque le Tzar Alexandre vint à mourir, Louis se présenta de nouveau comme héritier de droit historique. Il conquit Vidin sur celui des fils de « l’empereur » bulgare qui y avait établi sa résidence, Strachimir. L’autre, Alexandre d’Arges, qui avait vécu dans la dépendance de son voisin, épousant même en secondes noces une catholique de Hongrie, Claire, dont les filles, chargées d’une mission de propagande religieuse, régnèrent en Bulgarie et en Serbie, était déjà mort le 16 novembre 1364, après avoir étendu les limites de la Principauté jusqu’à Braila et à Nicopolis, sur tout le cours du Danube inférieur. Son fils Laïco, déjà mentionné plus haut, n’était guère disposé à voir le Français de Bude, cet étranger, dont les droits appartenaient à la plus pure des fantaisies historiques, prendre dans l’Orient orthodoxe une place qui lui revenait par la communauté de religion, par les liens de famille noués par son père et son grand-père, auxquels étaient venus s’ajouter peut-être ceux qui lui venaient d’une mère balcanique. Lorsque Louis, qui avait fait mine d’attaquer d’abord le prince valaque lui-même, eut fait de Vidin la capitale d’un Banat qui surveillait aussi la frontière valaque, il se leva en armes pour échapper à l’étreinte. La garnison de Vidin ne résista pas, et la chronique franciscaine de cette ville mentionne l’a courte domination du prince orthodoxe, beau-frère de Strachimir, du « roi » roumain qui faisait sa première apparition dans les Balcans, où il devait avoir bientôt la possession de Nicopolis. Nicolas de Gara, commandant des troupes royales, ne réussit pas à chasser les envahisseurs, qui s’appuyaient sur Severin.

Lorsque maintenant l’armée du Voévode de Transylvanie entra dans la Valachie par le défilé de Buzau pour écarter ce prince d’une si entreprenante ambition, elle trouve sur la ligne de la Ialomita des fortifications, des fortins, des tranchées, capables de résister ; une seconde ligne défendait plus loin la capitale, qui d’Arges était descendue déjà, par Cîmpulung, où l’église du couvent princier abrite les restes du prince Alexandre, à Târgoviste, dans la plaine. Dragomir, capitaine de cette ville, rassembla les paysans pour défendre la résidence de leurs Voévodes ; le Vice-Voévode transylvain et le châtelain de Küküllovar furent tués dans cette défaite décisive de 1369, qui, renouvelant la leçon de 1330, montrait à l’ennemi l’impossibilité d’occuper cette « Transalpina », a travers laquelle, au commencement de son règne, le roi Louis accordait des privilèges de commerce aux Saxons de Kronstadt, comme s’il s’était agi d’une simple province sans maître. Il fallut se résigner à reconnaître une frontière définitive, en fortifiant le défilé de Bran, où fut élevée la forteresse de Torzburg, et celui de la Tour Rouge, défendu par la Landskrone. Quant à Severin, il rentra bientôt sous la domination des Roumains.

Fondation d’une seconde principauté roumaine en moldavie.— Au moment où, de ce côté, disparaissait tout espoir de maintenir pour la Couronne la possession de ces défilés des Carpathes, Louis perdait aussi la possession du versant oriental, bien que les princes d’Arges, obligés dans le même temps de conquérir la ligne du Danube, de défendre leur indépendance contre la Hongrie et de surveiller les mouvements des Turcs déjà maîtres d’Andrinople, n’eussent pas encore cherché à faire une réalité des prétentions sur « tout le pays roumain ».

A une époque plus ancienne les Hongrois avaient déjà cherché sur le versant oriental des points d’appui dans la direction du Séreth, entre autres, ainsi que nous l’avons dit, pour s’assurer la possession des mi-nos de sel d’Ocna. L’idée de refaire à Milcov, qui cependant ne fut jamais rebâtie, un évêché des Cu-mans, ne fut pas de sitôt abandonnée, et la ville voisine de Bacau, probablement de fondation hongroise, comme celle de Trotus aussi, sur la rivière du même nom, paraissait pouvoir abriter le prélat latin ; en 1332 Charles-Robert demandait au pape la nomination à ce poste de son propre chapelain, Guy. Du côté de Baia, dans l’angle du Nord-Ouest de cette région, entre les Carpathes et le Séreth, les anciens établissements saxons destinés à l’exploitation des mines subsistaient encore, bien qu’ayant perdu toute leur importance au profit de Rodna, leur rivale transylvaine. Le nouveau roi de Hongrie créa d’abord une Marche orientale de la Transylvanie, réunissant entre les mains de son fidèle André, fils de Laczk (Latco), probablement d’origine roumaine, l’administration du Marmoros, des Szekler et du comté de Kronstadt, ainsi que la dignité de comte de Szatmar, dans l’Ouest de la Transylvanie, et celle de Voévode même de cette province. Il était appelé à résister, non pas à une tentative des Roumains pour former un second État indépendant, mais aux dernières invasions des Tatars, plus ou moins soutenus par les éléments chrétiens à leur disposition, qui atteignirent, en 1352, la frontière de Transylvanie sur la lisière des Szekler. Le roi lui-même dut intervenir pour briser les efforts des barbares, qu’avait encouragés l’anarchie galicienne, pendant les combats incessants entre les Lithuaniens du Nord et les Polonais de l’Est pour la possession des débris de l’ancien royaume de la Russie Rouge, si puissant au siècle précédent. Lorsque la victoire définitive éloigna ces fragments de la Horde, André confia la garde du territoire récemment occupé, aux environs de Baia jusqu’au cours de la rivière Moldova, à un subalterne, simple capitaine royal, choisi parmi les Voévodes roumains du Marmoros, Sasul, fils de Dragos. Une « terre moldave » avait été créée ainsi pour les seuls intérêts de la Couronne, pour servir de digue contre de nouvelles tentatives du côté de l’Orient. Or, aussitôt après, un autre Voévode roumain du même Marmoros, Bogdan, du village de Cuhea, qui depuis longtemps s’était fait connaître par son esprit de rébellion, par sa hardiesse et le caractère indomptable de sa résistance, s’avisa de suivre l’exemple des Valaques Tihomir et Basarab qui avaient conquis, contre tous les efforts de la Hongrie, une indépendance plénière et victorieuse. A la mort de Sasul, la révolte éclata parmi les Roumains de la nouvelle province, et Bogdan s’empressa d’accourir pour arracher l’héritage aux fils du défunt, Balc ou Balita et Dragul, qui furent plus tard les successeurs d’André dans la fonction difficile de défendre cette frontière orientale que le succès de l’ « usurpateur » avait de nouveau arrêtée aux Carpathes (1365).

Cette province, dont les princes ne prirent que plus tard le titre national de « princes roumains de la Moldavie », serait restée confinée pour toujours à ces vallées des Carpathes, et le roi aurait pu s’en saisir à la première occasion favorable, car de nombreuses attaques hongroises montrent bien qu’il ne s’était pas résigné à sa perte, si une seconde voie de commerce, ouverte au delà du Séreth, n’avait rendu nécessaire la fondation d’une grande et puissante principauté, dont l’indépendance eut dès le début ce caractère royal qu’impliqué la qualité souveraine du domn.

L’ancienne Russie Rouge n’avait jamais possédé en fait les territoires entre le Séreth et le Pruth, et moins encore celle des plaines ondulées de collines qui s’étendent entre cette dernière rivière et le Dniester. Sur ce territoire des anciens « brodnici », les Tatars restèrent les maîtres jusque fort avant dans le XIVe siècle ; ils prélevaient encore vers 1360 les droits de douane et les revenus du Khan à Akkerman, et leurs incursions ne cessèrent, ainsi qu’on l’a déjà vu, qu’après cette date. Sous l’ombre de l’autorité des souverains païens de la steppe, les seigneurs fonciers se partageaient les vallées ; on trouvera leurs noms, avec l’indication du territoire qu’ils représentaient, dans les diplômes délivrés par les successeurs de Bogdan, auxquels ils se rallièrent, les soutenant de toute leur puissance guerrière.

Mais ce qui donna à ce pays une importance exceptionnelle, ce fut le développement de la ligne de commerce. Créée déjà par les Tatars, elle menait de la Russie Rouge, devenue lithuanienne et polonaise, à ces ports tatars de la Crimée où s’étaient établis les riches et entreprenants Génois, maîtres, depuis le rétablissement de l’Empire byzantin à Constantinople, de la mer Noire, sans compter le port de Moncastro-Akkerman, resté tatar jusqu’au dernier moment, où les Génois s’établirent pour quelques années, et Licostomo-Kilia, colonie génoise située au milieu même des bouches du fleuve pour servir d’escale au commerce des grains danubiens, que la République disputait avec acharnement, vers 1360, à Venise, sa rivale.

Déjà les derniers princes russes, qui s’étaient partagé l’héritage de leurs prédécesseurs royaux, avaient fondé des colonies d’Allemands, d’Arméniens, puis aussi de Juifs, sur le territoire de Halitsch. Lemberg, Lvov en russe, porte le nom du prince russe Léon. Mais celui qui lui donna, ainsi qu’à la cité rivale de Cracovie, la grande importance commerciale que l’on sait, ce fut le roi polonais Casimir, qui y établit le « droit de Magdebourg, le pur droit germanique, que ne devait contrecarrer aucune « coutume ruthène ». Lorsque Louis de Hongrie hérita, à la mort de Casimir, son oncle, du royaume de Pologne tout entier et qu’il établit ses officiers dans la Galice, que plus d’une fois ses prédécesseurs hongrois du moyen âge avaient dominée, il y eut entre ces villes allemandes de nouvelle création et les villes, plus anciennes, de la Hongrie Supérieure, des relations qui contribuèrent aussi à fortifier ce commerce continental du Levant qui venait de naître sur la base des privilèges de Casimir.

Ce commerce avait amené, vers cette même époque, le détachement, comme formation indépendante correspondant en quelque sorte aux limites des possessions byzantines de la mer Noire, de la partie maritime de l’héritage du Tzar bulgare Alexandre. Un certain Dobrotitsch, héritier de Balica, seigneur roumain qui résidait à Cavarna, s’improvisa prince du littoral habité par des races différentes, des Grecs en première ligne. Une partie des terres, dominées jusqu’alors par Démètre-Timour le Tatar, lui revint. Cette formation territoriale, correspondant uniquement à une nécessité passagère du commerce, a conservé dans le langage des Turcs, ses conquérants, le nom de son fondateur, la Dobroudscha (Dobrogea en roumain).

Cette ligne de communication entre l’Occident d’une part et, de l’autre, l’Orient tatar et turc devait amener à son tour l’établissement d’un ordre politique consolidé dans les vallées du Séreth, du Pruth et du Dniester. Alors que la région moldave proprement dite vivotait, sous le rapport économique, dans la dépendance de la Transylvanie, de la ville de Krons-stadt-Brasov et, dans le voisinage même, dans celle, moins importante, de Bistritz (Bistrita), centre saxon du Nord-Est de la province, des villes nouvelles surgirent, presqu’à l’improviste, comme relais pour les caravanes : dans la vallée du Séreth d’abord, où il y eut une ville de ce nom ; dans celle de son premier affluent occidental, Suceava, destinée à devenir une place-forte et la riche capitale de la principauté moldave ; dans le voisinage du Pruth, Tetina, dont hérita le bourg de Cernauti (Czernovits) ; Jassy, que les marchands orientaux fréquentaient déjà au commencement du XVe siècle ; puis, sur le Dniester, Hotin (Choczim), château dominant la rivière, continuellement disputé entre les Polonais et les Moldaves ; enfin la ville de Tighinea (« Teghin » ou « Tehin » pour les voisins), qui servait déjà sans doute, comme place de péage aux Tatars. Alors que, entre le Séreth et les Carpathes, il n’y avait que Baia, simple bourg élevé pour un moment à la dignité d’évêché latin (on y voit encore les beaux restes d’une cathédrale gothique), que la citadelle de Neamt dans la montagne, et que les centres hongrois du Sud, Ocna, Slanic, Bacau (la Milcovia épiscopale ayant disparu sans presque laisser de traces), l’autre région, qui dépendait du commerce galicien, vers Moncastro et Caffa, appelait par les nécessités profondes de la situation géographique et économique l’établissement d’un maître respecté, d’un vigoureux soldat capable d’assurer à coups d’épée la libre circulation des marchands de toutes les nations, jusqu’aux Italiens de Crimée qui apprirent bientôt le chemin de Suceava.

Les influences occidentales menacèrent dès le début l’indépendance de cet État. Des moines allemands amenèrent sous Lafco, fils de Bogdan et mari d’une princesse orthodoxe, probablement russe, l’établissement d’un évêché latin, correspondant à celui d’Arges, dans la ville de Séreth, où les Dominicains disputaient le terrain à leurs frères, les Franciscains. La fille et héritière de Latco, Musata, avait adopté le culte catholique, se faisant appeler Marguerite. Entre temps, un des Koriatovitsch de Galicie, princes podoliens qui se créèrent aussi un fief dans le Marmoros, Yourg, fut, pour quelques mois, lui aussi, prince moldave. Mais les descendants de Bogdan, les fils et les neveux de Marguerite, restèrent des princes roumains orthodoxes.

Ce fut même aux dépens de la Pologne que le nouvel État trouva ses limites définitives vers le Nord. Pierre, fils aîné de Marguerite, profita des difficultés où se trouva Jagellon, le grand-prince lithuanien qui avait épousé Hedvige, fille et héritière du roi Louis, dans sa lutte contre son beau-frère et concurrent Sigismondde Luxembourg, roi de Hongrie, pour s’emparer du district de Szepenic (en roumain Sipint), avec les forteresses de Hotin, de Tetina (Czeczyn) et de « Chmielow ». Enrichi par le produit de ses douanes, de système absolument tatar, Pierre « prêta » à son voisin une somme de 3.000 « roubles franques », c’est-à-dire de pièces d’argent génoises de Gaffa, que l’emprunteur comptait bien ne plus jamais restituer. Il eut en échange, à titre de gage, une première promesse vague concernant le « territoire de Halitsch », puis le territoire qu’il avait convoité, et occupé même avec des droits reconnus formellement, par un traité conclu, en 1411, sur la Pocutie, à 1* « angle » galicien du côté des Carpathes, contenant les places importantes de Kolomea et de Sniatyn, où l’on rencontra bientôt un staroste moldave. Respectant le lien féodal, Pierre se rendit à Lemberg pour prêter personnellement le serment au « Grand Prince et héritier de la Russie », auquel il promit aussi le contingent de ses troupes ; mais il n’agissait ainsi que pour arrondir ses possessions et obtenir les frontières nécessaires à toute fondation politique.

Rivalité entre la valachie et la moldavie au xve siècle. — La Valachie fut diminuée par l’établissement de cette nouvelle force. Elle n’essaya pas de la soumettre par les armes : une seule fois des troupes valaques entrèrent en Moldavie pour changer un prince ennemi. La région située au Nord du Danube, appelée Bessarabie, parce qu’elle avait appartenu à la dynastie de Basarab, devint bientôt une terre moldave ; le prince Roman s’intitulait en 1392 « seigneur des montagnes à la Mer ». Les deux fondations politiques de la race roumaine coexistèrent désormais, leur frontière étant fixée au Nord du Milcov et du district de Putna, puis sur le Séreth inférieur.

La Moldavie, de fondation plus récente, atteignit beaucoup plus rapidement ses frontières naturelles sur le Dniester et le Danube ; sa situation particulière lui permit de réaliser plus tôt une existence paisible, un développement prospère.

Les Carpathes sur lesquels s’appuie la Valachie sont traversés par un grand nombre de défilés d’un accès plutôt facile ; les rois de Hongrie, avec les forteresses qu’ils y avaient élevées, étaient les maîtres du passage depuis Landskrone jusqu’à la vallée supérieure de Buzau. Après eux, vinrent les successeurs de Charles-Robert et de Louis, l’empereur Sigismond. qui parut en Valacbie comme allié du prince légitime et comme ennemi des usurpateurs envoyés par le Sultan, en 1394, contre l’intrus Vlad, et en 1427, contre Radu-le-Chauve, autre client des Turcs, sans compter l’intervention, en 1420, du Voévode de Transylvanie qui se termina par une déroute. Plus tard Jean Hunyady, le grand guerrier roumain qui fixa les destinées de la Hongrie, put intervenir à son gré dans les affaires de la Valachie qu’il avait soumise à sa tutelle beaucoup plus que l’autre principauté. Dans la suite encore, cette Transylvanie décida du sort de la Valachie voisine, bien qu’une invasion valaque au-delà des montagnes fût encore plus facile pour tout Véovode entreprenant ; tel ce Vlad Dracul qui, en 1438, guidait les troupes du Sultan, son maître ; tels encore les successeurs de Vlad au XVIe siècle, jusqu’à Michel-le-Brave, qui y pénétraient seulement pour intervenir dans les querelles intérieures de cette province, ou même dans le but de poursuivre instinctivement les buts supérieurs de leur race. Mais le grand danger ne pouvait pas venir de ce côté, car la royauté hongroise, qui avait d’abord représenté la foi catholique et l’impérialisme occidental en Orien, puis continué les traditions de la féodalité française, en était arrivée, avec Sigismond, le pompeux César germanique, à servir uniquement une ambition personnelle, qui n’était pas même celle d’une dynastie. Lorsque, après la mort prématurée d’Albert d’Autriche, gendre de Sigismond, après la catastrophe de Varna, où Vla-dislas Jagellon, roi de Hongrie et de Pologne, succomba sous les coups des Turcs victorieux, Hunyady, le Voévode transylvain, comte des Szekler, gouverneur du royaume, capitaine de croisade, prit dans sa main gantée de fer la conduite des affaires, il apparut non comme le mandataire d’une Hongrie moderne avide de territoire, mais bien comme le chef illustre et puissant d’une confédération chrétienne. Dans cette confédération, à côté du despote serbe Georges Brancovitch, le plus souvent perfide ou rebelle, les princes du Danube et des Carpathes jouèrent le premier rôle ; ils n’avaient d’ailleurs qu’à se présenter, au moment de toute nouvelle entreprise contre le Sultan, à la tête de leurs chevaliers, de leurs boïars, de leurs gendarmes mercenaires et de leurs paysans libres.

Les défilés moldaves sont beaucoup moins nombreux et ils étaient sensiblement plus difficiles à traverser, à une époque où une partie du pays des Szekler, d’une étendue de « deux comtés entiers », selon une déclaration officielle de l’Autriche qui l’a usurpée, appartenait à la principauté. Après les efforts faits par le roi Louis lui-même pour rétablir son autorité dans la région de Baia, il n’y eut qu’une seule grande entreprise hongroise contre le nouvel État : celle du roi Sigismond, qui, ayant passé le Séreth, s’avança jusqu’à Hârlau, une des résidences du Voévode Etienne, au nord de Jassy, et lui imposa un traité de vassalité, qui, s’il avait été maintenu, aurait créé une situation nouvelle au pays. Si Hunyady eut sur la Moldavie la même influence déterminante que sur la Valachie voisine, si des princes comme Bogdan II, comme Pierre Aaron, vers le milieu du XVe siècle, conclurent des conventions qui en faisaient ses bons amis et ses dépendants, si Chilia, la nouvelle forteresse moldave en face de Licostomo en décadence, lui fut cédée personnellement, pour ainsi dire, dans le but d’y faire un point d’appui de la croisade, elle n’exerça pas cette influence d’une manière aussi impérieuse que dans l’autre principauté, où le prince Vlad Dracul, homme d’une grande énergie cependant, qui avait pris part à la bataille de Varna aux côtés des chrétiens, fut pris à l’improviste par le gouverneur de la Hongrie et tué, de même que son fils aîné, sur sa propre terre valaquè.

En fait, les prétentions féodales du roi Louis avaient passé à la Pologne, héritière de ses droits en Galicie. Ce fut, en effet, en cette qualité que Jagellon le païen, devenu, sous le nom de Vladisilav, « roi de Pologne et de Hongrie », formula des projets de suzeraineté sur la Moldavie ; il cherchait en même temps à conclure avec la Valachie du prince Mircea, neveu de Laïco, des traités dirigés contre son concurrent, comme celui qui fut conclu, par la médiation du Moldave Pierre, en 1389. Roman, successeur de Pierre, disparut après la bataille de la Worskla, où les troupes de Jagellon affrontèrent celles de son cousin lithuanien Witold, qui voulut, pendant une trentaine d’années, être le roi d’un nouvel État indépendant. Pendant le long règne d’Alexandre-le-Bon, fils et deuxième successeur de Roman, ce fut le souci des territoires pocutiens qui domina les relations entre Vladislav et son voisin moldave. Alexandre se présenta même devant le roi dans cette Pocutie sur laquelle il voulait affirmer ainsi encore une fois ses droits dérivant de l’ancien « emprunt » ; après la mort de la princesse Anne, cette cousine lithuanienne de son allié et « suzerain », il épousa Ryngalla pour laquelle il fit bâtir l’église catholique de Baia, sans pouvoir cependant s’attacher l’âme revêche de son épouse royale, dont il dut se séparer en lui créant un riche douaire. Des Moldaves prirent part à Marienburg, en 1422, à la guerre des Polonais contre les chevaliers de l’ordre teutonique dont la province baltique leur interdisait l’accès de la mer ; la possession de la Pocutie avait été solennellement confirmée au prince moldave, par un nouveau traité, dès l’année 1411.

Peu de temps après avoir atteint ce but dernier de ses efforts, Alexandre prit solennellement le titre d’ « autocrate » que déjà on rencontre dans les actes de son père. Sur un parement d’église, autour de son portrait et de celui de sa femme, Marina, on lit une inscription grecque, qui parle de cet « autocrate » et de l’ « autokratorissa » aussi. Le mariage avec Ryngalla avait été rompu, et le nouveau Siège catholique de Baia déchut aussi rapidement que l’ancien évêché de Séreth. Suivant les traditions de son père, l’ancien ami des Lithuaniens, Alexandre, soutint Swidrigaillo, le successeur de Witold, en pleine guerre contre la Pologne. La Pocutie, qu’on lui disputait encore, fut conquise les armes à la main, quelques mois avant la mort du grand organisateur de la Moldavie, en 1432. Le conflit qui éclata dès la mort du vieillard (1433) entre son fils légitime, associé au gouvernement et marié à une sœur de la nouvelle reine de Pologne, Elle, et un autre fils, capable de toutes les surprises et de tous les crimes, Etienne, permit à la Pologne de regagner pour quelques années tout ce qu’elle avait perdu. Avant de se partager, en 1435, les revenus de la principauté, qui resta cependant unie sous le rapport politique, Etienne lui-même, puis Elie aussi sacrifièrent la Pocutie d’abord, et ensuite le territoire du Szepenic, qui ne fut cependant jamais occupé par les armées royales ; l’obligation de fournir le secours militaire fut élargie, et la Moldavie paya pour la première fois un tribut à la tatare, composé de bœufs, de chevaux, de pièces de drap d’Orient et d’esturgeons pris dans les pêcheries danubiennes de Chilia. Plus tard, on espéra pouvoir employer les fils de la Polonaise Marinka, Roman II et Alexandre II, pour annexer au royaume Cetatea-Alba et le Danube inférieur ; une armée polonaise entra pour combattre Bogdan, fils du vieil Alexandre et protégé de Hunyady qui voulait usurper les droits d’Alexandre ; mais l’armée royale fut écrasée dans les forêts de Vasluiu, à Crasna. Bogdan lui-même ayant été assassiné par son propre frère, Pierre Aaron, qui lui succéda, l’usurpateur meurtrier inclina la bannière moldave du côté de la Hongrie et de la Pologne en même temps, sans oublier, bien entendu, le premier tribut payé, en 1445, au Sultan des Turcs, devenu maître de la mer Noire.

Les roumains et les turcs.— Ce serait une profonde erreur historique de croire que les Turcs Osmanlis, les bandes d’Ourkhan, l’émir de Brousse et ses fils, Soliman et Mourad, aient paru en Europe comme une horde farouche, animée de l’esprit de conquêtes et résolue à fonder, sur les ruines des établissements chrétiens de la péninsule des Balcans, un nouvel état islamique. Anciens auxiliaires de By-zance, tout aussi barbares, sans doute, dans leur manière de pratiquer la guerre, que n’importe quelle bande bulgare de l’époque, ils commencèrent par occuper les points qui leur permettaient de rançonner les caravanes ; ce sont les circonstances qui plus tard les amenèrent à transformer ces premiers établissements en une organisation politique, « seigneurie », « royaume », puis « empire » où les normes de Gengis s’associaient aux souvenirs romains de Byzance.

A une époque où Venise caressait son excellent ami « l’empereur des Turcs », Mourad, les dynasties des Balcans ne pouvaient pas apparaître non plus comme les ennemis irréductibles de ces nouveaux voisins, contre lesquels ils défendaient la civilisation chrétienne. Bien au contraire, tout le monde recherchait leur alliance et leur concours : en Asie, les princesses impériales de Trébizonde ne dédaignaient pas d’être les « katouns » en titre des chefs turcs du voisinage ; de même deux filles d’empereur furent mariées au XIVe siècle à des membres de la famille d’Osman, en attendant que les Tzars de Trnovo et même, plus tard, les successeurs des empereurs serbes, nouassent des relations de famille semblables avec les Sultans de l’invasion.

Les premiers combats contre les Turcs, livrés par les princes latins des Balcans, que soutenait le Pape, ou par les successeurs de Douchan en Macédoine, ont un caractère local ; il s’agit seulement de défendre l’indépendance de telle,ou telle région au caractère féodal contre le nouvel impérialisme qui surgissait à l’horizon. On sait maintenant que les Roumains qui participèrent à la bataille de la Maritza (1371) étaient ceux de la Thessalie, vivant sous l’autorité de princes grecs. Si Laïco, Voévode de Valachie, s’établit à Nico-polis, il paraît l’avoir fait par surprise. La croisade qu’était chargé d’organiser le roi Louis échoua, et il n’eut pas l’honneur, dont il rêvait, de chasser des Balcans l’ennemi de la Croix. Au combat de Plots-chnik (1387), où les Serbes restèrent vainqueurs, à celui de Gossovo (1389), où le roi Lazare, vaincu, succomba, emportant dans le tombeau son adversaire, te sultan Mourad, « rite participation roumaine n’est pas prouvée par tes sources, « le même qu’il n’y eut pas non plus de participation hongroise. Le nouveau prince, Mircea, fils de Radu et neveu de Laïco, avait à peine occupé son siège valaque, en. remplacement d’un frère mort chez les Bulgares, Dan. Le Tzarat de Trnovo succomba sans bataille, en 1393 ; l’une après l’autre les places accueillirent les garnisons turques, et les chrétiens de la rive gauche n’intervinrent pas dans un conflit où l’Orient orthodoxe ne pressentait pas le commencement d’une nouvelle ère pour le monde entier.

Ce qui intéressait à ce moment les Valaques, c’était la succession de la Hongrie, visitée par les bandes turques dès 1391. Mircea se fit donner par Vladislav Jagellon un accroissement de son fief transylvain, contenant les villages roumains près de Sibiiu, qui avaient pour centre Amlas ; dans le traité avec le second gendre du roi Louis, pas un mot ne concerne la défense chrétienne. Il se trouva même des boïars valaques, mécontents de Mircea, pour appeler dans leur pays le nouveau Sultan Baïézid ; le prince qui fut imposé par les Turcs en 1394, malgré leur défaite de Rovine, dans les marécages du Danube, Vlad, paraît avoir été un fils naturel de Laïco.

Cette extension de la puissance ottomane réveilla la conscience chrétienne, chez les Hongrois aussi bien que chez les Roumains de Valachie, que menaçait le même danger. Sigismond, qui avait déjà envahi la Moldavie pour punir le prince Etienne, vassal de Jagellon et ami des Turcs, accueillit à Kronstadt-Brasov Mircea et les restes de son armée ; dans le traité conclu entre les deux princes, aucune mention ne fut faite de l’hommage que les Angevins avaient cherché à imposer aux Voévodes d’Arges, leurs contemporains. Après cette franche alliance de croisade, les troupes royales descendirent la vallée de l’Oit pour chasser Vlad et ses protecteurs païens ; mais au retour, elles furent surprises, comme leurs prédécesseurs à Posada, par les paysans des montagnes, et décimées.

Survint la bataille de Nicopolis, où la chevalerie féodale subit une formidable défaite (septembre 1396) et pendant des heures les soldats de Baïézid, janissaires et spahis, s’en donnèrent à cœur joie en massacrant des prisonniers qui appartenaient aux meilleures Maisons de France et d’Allemagne. Mircea s’était enfui, et la barque qui emportait Sigismond désespéré avait disparu sur le cours du fleuve encombré de cadavres ; les fuyards furent dépouillés sur la rive gauche par les gens de Vlad, resté au pouvoir, pour résister jusqu’en 1397 aux efforts de Stibor, Voévode de Transylvanie, qui finit bien par se rendre maître de sa personne. Une revanche turque ensanglanta encore une fois la plaine valaque, après que le prince légitime eût été rétabli par les armes.de son allié ; mais Mircea réussit à se maintenir sur cette ligne danubienne, où il avait fortifié le gué important qu’est Giurgiu.

Baïézid lui-même fut cependant vaincu à Angora (1402), par les troupes turques fraîches, d’un caractère barbare plus authentique, de son rival supérieur, le grand Khan Timour, et son héritage devait être partagé, dans de longues querelles, par ses fils. Soliman et Mousa se disputèrent l’Europe avant l’apparition de leur frère Mohamed Ier, Sultan d’Asie, qui allait rétablir l’unité de l’État ottoman. Comme le roi Sigismond, devenu bientôt empereur d’Occident, avait à cette époque d’autres soucis, et comme ces Infidèles ne l’intéressaient qu’au moment précis où ils étaient capables d’envahir son royaume, Mircea, qui était resté seul au milieu des discordes d’outre-Danube, chercha à jouer un rôle, en employant l’un contre l’autre ces frères ennemis. Ayant favorisé Mousa, qui était aussi le bon ami du despote serbe Etienne, héritier de Lazare, les Serbes de Marc Kraliévitsch avaient participé, du reste, dans les rangs musulmans à cette bataille de Rovine, après laquelle le héros de la légende serbe fut trouvé parmi les morts ; le prince valaque s’entendit avec lui au moment de la victoire commune pour en obtenir à titre de fief les forteresses de la rive droite, en commençant par Silistrie. Il appliquait ainsi au Sud, envers ce jeune Turc, transformé par le milieu balcanique, le système d’expansion que Laïco avait appliqué aux ambitions suzeraines du roi Louis et qu’il avait poursuivi lui-même à l’égard de Jagellon comme héritier de la Hongrie. L’héritage de Dobrotitsch, despote byzantin, n’était pas revenu à son fils, avec lequel les Génois conclurent un traité, car ce fils, Ivanco, n’avait pas été créé despote lui aussi, pour avoir de cette manière la légitimation de ses droits, mais bien au voisin valaque, qui, fils de la princesse grecque Kallinikia, avait obtenu ce titre d’alliance impériale, brigué par les seigneurs serbes et bulgares et jusqu’au prince latin des îles de l’Archipel.

Mais les nécessités territoriales, les conditions imposées par l’existence d’une assiette géographique unitaire, strictement définie, pour le développement de la vie politique roumaine, empêchèrent de nouveau cette expansion vers le Sud qui paraissait renouveler l’époque de Boirébista. Si la Dobroudscha, jadis réunie, ainsi que nous’ l’avons déjà observé, à la rive gauche et ne formant, même après le changement du cours du Danube, qu’une région danubienne pour l’expansion de la race roumaine, en tant qu’elle n’était pas pour les Grecs en décadence une région maritime, pouvait et devait rester sons l’influence de la Valachie jusqu’à la prochaine conquête définitive par les Turcs, ces villes de la rive droite ne pouvaient pas être défendues contre un retour offensif des Ottomans, momentanément pacifiés par l’amitié de Mousa. Dès 1413 ce Sultan succomba dans une bataille contre son frère cadet, l’Asiatique, et, bien que Mircea eut soulevé aussitôt des prétendants d’une légitimité douteuse, il ne réussit pas à défendre, non seulement cette Dobroudscha, mais aussi la citadelle même de Giurgiu, dont la construction lui avait coûté de si grands sacrifices ; encore une fois, la « Tour » (Turnu) de la Petite-Nicopolis, sur la rive gauche, fut occupée par les janissaires, et les boïars du Banat de Severin, que Sigismond avait définitivement abandonnés en 1406, à ce voisin qui consentait à faire la garde du fleuve pour la Hongrie elle-même et la chrétienté occidentale entière, se présentèrent devant le Sultan pour faire leur soumission. Il paraît bien que Mircea dut subir le même sort que, une vingtaine d’années auparavant, les empereurs de Byzance : il paya le tribut et donna son fils comme otage à ce suzerain musulman, gagné déjà aux notions féodales de la chrétienté.

Au cours des querelles pour le trône qui précédèrent en Valachie celles qui allaient déchirer la Moldavie après la mort d’Alexandre-le-Bon, vrai pendant dans cette autre principauté roumaine de Mircea en ce qui concerne le rôle d’organisateur, s’il y eut les interventions hongroises sporadiques que nous avons déjà expliquées dans leurs motifs, on a cependant une continuelle influence des Turcs, qui détenaient maintenant tous les gués danubiens. Si Radu-le-Chauve fut un nouveau Vlad, Dan II, vainqueur de Michel, fils de Mircea, et adversaire acharné du pupille des Ottomans, reprit, par ses attaques contre Giurgiu, contre Silistrie, la mission de défenseur du.fleuve qu’avait remplie son oncle, réunissant ses efforts, souvent heureux, à ceux de ce Florentin, Filippo Scolari (Pippo Spano, « le comte Pippo »), auquel Sigismond, toujours occupé ailleurs, avait confié la garde du Banat de Temeschwar. A un certain moment, du reste, après la mort de Dan, Sigismond, qui avait pensé, dès 1412, à une grande croisade sur le Danube, gagnant à cette idée son ancien rival polonais et menaçant le Moldave Alexandre d’un partage de sa principauté s’il ne consentait pas à réunir ses troupes à celles de ses voisins chrétiens, appelait en Transylvanie de même qu’à Severin, les Chevaliers Teutons du « Ban » Klaus de Redwitz, auxquels il voulait donner aussi le château de Chilia et les embouchures du fleuve.

Sigismond avait imposé cependant, dès 1432, contre le prince Aldea-Alexandre, premier successeur, favorable aux Turcs, de Dan, un commensal de ses séjours en Occident, ce Vlad Dracul ou Draculea, qu’on rencontre dans sa suite à Nuremberg. Mais la Hongrie, simple instrument pour l’ambition toujours avide de nouvelles pompes du Roi et Empereur, ne pouvait pas soutenir ce prince, destiné à continuer sur le Danube l’œuvre de Mircea, son père, et de son cousin Dan. Chassé deux fois par les Turcs, qui se servaient contre lui du fantôme d’Alexandre, emmené même, paraît-il, avec ses deux fils, par les vainqueurs, qui l’auraient enfermé dans le château de Gallipoli, il revint comme vassal du Sultan, qu’il guida, en 1438, à travers lu Transylvanie. L’initiative de Hunyady réussit néanmoins à le ramener à ses premières intentions guerrières, qui étaient, sans doute, dans son caractère même, et sur maints champs de bataille Vlad suivit les drapeaux du héros qui était, malgré son changement de religion et son assimilation à la noblesse catholique de la Hongrie, le plus grand représentant de sa race. Et, lorsque, ayant trompé la confiance du capitaine de la croisade permanente, il perdit en même temps (1446) le trône et la vie, pour faire place à un successeur de faibles moyens, Vladislav, fils de Dan, Hunyady reconnut plus tard son erreur, car il avait maintenant un paisible vassal à la place d’un auxiliaire énergique, soldat de naissance. Il la répara plus tard en faisant succéder à cette ombre soumise, l’initiative toujours aux aguets, l’avidité d’aventures et la soif de sang du fils homonyme de Vlad, qui, élève des Turcs, précurseur d’Ivan-le-Terrible et pendant plus cruel et plus brave de Louis XI, est connu dans l’histoire comme Tepes, l’ « Empaleur » (1456).

A ce moment même, Jean Hunyady, qui avait réussi à sauver Belgrade, « porte de la Hongrie », contre les formidables assauts du grand Sultan Mohammed II, succombait dans le camp à ses fatigues, et son rôle qui était de défendre la civilisation chrétienne, revenait, non seulement à un autre Roumain, mais aussi à un Roumain régnant par droit de naissance sur des Roumains, au fils de Bogdan II, au petit-fils d’Alexandre-le-Bon, Etienne-le-Grand, qui, avec le secours de Vlad, était rentré dans son héritage moldave.


[1] Leur retraite a dû se produire dès les premières années du XIVe siècle ; leur dernier prince, Démétrius (ce qui signifie Démir, Timour), successeur déchu de Nogaï et de Toktaï, vivotait encore vers 1330 du côté du Danube inférieur et d’Akkerman.