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Vies des hommes illustres/Brutus

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (Volume 4p. 453-514).


BRUTUS.


(De l’an 79 à l’an 42 avant J.-C)

Marcus Brutus descendait de Junius Brutus, auquel les anciens Romains avaient dressé dans le Capitole une statue de bronze au milieu de celles des rois : elle tenait à la main une épée nue, pour marquer que Junius avait détruit sans retour la puissance des Tarquins. Mais le premier Brutus, semblable à ces épées qu’on a trempées brûlantes dans l’eau froide, n’adoucit point par la culture la rudesse naturelle de son caractère, et se laissa emporter par sa haine contre les tyrans jusqu’à faire périr ses fils. Au contraire, le Brutus dont nous écrivons la Vie s’appliqua à former son caractère par l’étude des lettres et de la philosophie ; il donna l’élan à sa nature grave et douce, en y développant cette énergie qui fait accomplir les grandes choses ; nul enfin n’avait reçu, à mon avis, de plus heureuses dispositions pour la vertu. Aussi, ceux même qui ne lui pardonnent point la conspiration contre César attribuent-ils à Brutus tout ce qui s’est pu faire de grand dans cette entreprise, et rejettent tout ce qu’elle a de plus odieux sur Cassius, allié et ami de Brutus, mais qui n’avait rien de commun avec lui pour la simplicité et la pureté des mœurs.

Servilia, mère de Brutus, rapportait son origine à Servilius Ahala, lequel, voyant Spurius Manlius aspirer à la tyrannie et fomenter des troubles parmi les citoyens, prit un poignard sous son aisselle, et se rendit au Forum : il s’approche de Spurius, comme pour lui parler et l’entretenir de quelque affaire, et, au moment où celui-ci baisse la tête pour l’écouter, il le frappe de son poignard et le tue. Cette descendance est généralement reconnue : quant à l’origine paternelle de Brutus, ceux qui lui ont voué de la haine et du ressentiment à cause du meurtre de César soutiennent qu’il n’était point de la race du Brutus qui chassa les Tarquins[1]. L’ancien Brutus, suivant eux, ne laissa point de postérité, ayant fait périr ses fils ; Marcus Brutus était de race plébéienne, fils d’un Brutus intendant de maison, et sa famille n’était parvenue que depuis peu de temps aux dignités de la république. Mais Posidonius le philosophe dit qu’outre les deux fils de Brutus mis à mort comme le rapporte l’histoire, et qui étaient des adolescents, il y en avait un troisième en bas âge, qui survécut à son père, et fut la tige de la famille des Brutus. Il ajoute qu’il y avait de son temps plusieurs hommes considérables de cette maison qui avaient de la ressemblance, pour les traits du visage, avec la statue de Brutus. Mais j’en ai dit assez sur ce point.

Caton le philosophe était frère de Servilia, mère de Brutus : c’est lui que Brutus prit surtout pour modèle. Caton, qui était déjà son oncle, devint plus tard son beau-père. Il n’y avait, on peut dire, pas un philosophe grec dont Brutus n’eût lu les écrits, et dont la doctrine lui fût étrangère ; mais il eut une préférence marquée pour l’école de Platon. Il ne montra pas grand empressement pour ce qu’on nomme la nouvelle Académie, non plus que pour la moyenne : c’est à l’ancienne qu’il s’attacha. Il honora toujours d’une haute estime Antiochus l’Ascalonite[2], et se donna pour ami et pour commensal Ariston[3], frère d’Antiochus, homme qui le cédait certainement en érudition à bien d’autres philosophes, mais qui les égalait tous en sagesse et en douceur. Empylus[4], dont il est fait mention plusieurs fois dans ses lettres et dans celles de ses amis, comme d’un de ses commensaux, était un rhéteur, qui a laissé un écrit assez court, mais non point méprisable, sur le meurtre de César, lequel écrit est intitulé Brutus.

Brutus s’était suffisamment exercé dans la langue romaine pour haranguer les soldats et plaider dans les procès. Quant à la langue grecque, on voit à chaque instant dans ses lettres qu’il affectait, en s’en servant, une brièveté sentencieuse et laconienne. Ainsi, au commencement de la guerre, il écrit aux Pergaméniens : « J’entends dire que vous avez donné de l’argent à Dolabella : si c’est volontairement que vous en avez donné, avouez que vous êtes dans votre tort ; si c’est malgré vous, prouvez-le en m’en donnant de bon gré. » Il écrit aux Samiens : « Vos délibérations sont longues ; les effets en sont lents : quelle pensez-vous qu’en sera la fin ? » Il dit dans une autre lettre, au sujet des Pataréens[5] : « Les Xanthiens[6], dédaignant ma clémence, ont fait de leur patrie le tombeau de leur désespoir. Les Pataréens, en se livrant à ma bonne foi, ont conservé leur liberté avec tous leurs privilèges. Vous pouvez choisir, ou du bon sens des Pataréens, ou du sort des Xanthiens. » Mais en voilà assez pour donner une idée de ce qui distingue le style épistolaire de Brutus.

Tout jeune encore, il accompagna en Cypre Caton, son oncle, qu’on y avait envoyé contre Ptolémée[7] Ptolémée se donna la mort, et Caton, retenu dans Rhodes par des affaires importantes, dépêcha Caninius[8], un de ses amis, pour qu’il veillât à la conservation des trésors du roi. Mais il craignit que Caninius ne pût se retenir d’en dérober quelque chose ; et il écrivit à Brutus de quitter la Pamphylie, où il se rétablissait d’une maladie qu’il avait eue, et de se rendre en Cypre. Brutus ne partit qu’à contre-cœur, tant à cause des égards qu’il devait à Caninius, frappé ainsi d’infamie par Caton, que par la nature même de cette commission et des soins dont on le chargeait : jeune, et occupé d’études libérales, il ne la trouvait ni assez relevée ni digne de lui. Néanmoins il s’appliqua à la remplir avec zèle, et il mérita les louanges de Caton. Il fit vendre tous les biens de Ptolémée, et retourna à Rome, emportant la plus grande partie des sommes qu’il avait tirées de la vente.

Quand la division commença à se mettre dans l’État, quand Pompée et César prirent en main les armes, et que l’empire fut en proie à la guerre civile, on ne douta point que Brutus n’embrassât le parti de César. En effet, son père avait été tué autrefois par l’ordre de Pompée[9]. Mais Brutus crut qu’il convenait de sacrifier son ressentiment à l’intérêt de tous ; et, persuadé que Pompée, en prenant les armes, avait eu des motifs plus justes que César, il se déclara pour le parti de Pompée. Du reste, jusqu’à cette époque, quand il rencontrait Pompée, jamais il ne lui adressait la parole : c’eut été, pensait-il, se souiller d’un affreux sacrilège, que de s’entretenir avec le meurtrier de son père. Mais alors il se rangea sous les lois de l’homme qui était le chef de sa patrie, et il partit pour la Sicile comme lieutenant de Sestius, à qui le sort avait dévolu le gouvernement de cette province. Il n’y avait rien de grand à faire dans l’île ; d’ailleurs Pompée et César étaient déjà en présence, prêts à décider de l’empire par un combat : Brutus s’en alla en Macédoine, comme simple volontaire, pour prendre sa part au péril commun. Pompée, dans un transport de joie et d’admiration, se leva, dit-on, de son siège, au moment où Brutus s’approcha ; et il l’embrassa, à la vue de tous, comme un homme sur qui il fondait de grandes espérances. Brutus, durant la guerre, passait à étudier et à lire tout le temps qu’il n’était pas avec Pompée, et non-seulement lorsqu’on restait dans l’inaction, mais même la veille de la grande bataille[10]. On était au fort de l’été ; il faisait une chaleur extrême, et l’on était campé dans un terrain marécageux. Les esclaves qui portaient la tente de Bru-tus ne se pressaient pas d’arriver ; Brutus était accablé de fatigue : néanmoins il ne se décida que sur le midi à se frotter d’huile et à prendre quelque nourriture ; et, tandis que les autres ou dormaient ou songeaient avec inquiétude aux événements qui se préparaient, il s’occupa jusqu’au soir à écrire un abrégé de Polybe.

César, dit-on, n’oublia point Brutus en cette rencontre : il recommanda, pendant le combat, aux officiers qu’il avait sous ses ordres, de ne point tuer Brutus, mais de l’épargner ; de le lui amener, s’il se rendait volontairement, et, s’il se défendait contre ceux qui l’arrêteraient, de le laisser aller, et de ne lui faire aucune violence. Il en aurait usé ainsi, selon quelques-uns, pour faire plaisir à Servilia, mère de Brutus. Car, dans sa jeunesse, il avait eu des habitudes avec Servilia, qui s’était éprise pour lui d’une violente passion ; et, comme Brutus était né pendant que cet amour était dans tout son feu, César était à peu près convaincu qu’il était le fruit de ses œuvres. On conte qu’un jour, qu’il s’agissait au Sénat de cette redoutable conspiration de Catilina, qui faillit renverser la république, Caton et César étaient assis proche l’un de l’autre. Ils se trouvaient d’un avis contraire. Dans ce moment, on apporta du dehors un petit billet à César, qui se mit à l’écart pour le lire. Alors Caton s’écrie que c’est une indignité à César de communiquer avec les ennemis de Rome, et d’en recevoir des lettres. Sur cela il se fit un grand tumulte dans l’assemblée. Alors César présenta à Caton la missive qu’il tenait ; et Caton lut une lettre amoureuse de sa sœur Servilia. Il la rejette à César, en lui disant : « Tiens, ivrogne ! » et il reprend son discours, pour achever de donner son avis. Tant l’amour de Servilia pour César était publiquement connu dans la ville !

Après la déroute de Pharsale et la fuite de Pompée vers la mer, le camp fut forcé ; mais Brutus se déroba secrètement, par une porte qui conduisait à un lieu marécageux, plein d’eaux stagnantes et de roseaux. Il se sauva la nuit à Larisse, d’où il écrivit à César. Charmé de le savoir envie, César lui manda de venir le joindre ; et il ne se contenta pas de lui pardonner : il le traita avec autant d’honneur que pas un de ses amis. Personne ne pouvait dire de quel côté Pompée cherchait un refuge : on se perdait en conjectures. César, faisant je ne sais quelle route seul avec Brutus, tâcha de savoir sur ce point sa pensée. Les conjectures de Brutus sur le lieu où Pompée avait dû se retirer lui parurent fondées sur d’excellentes raisons : il s’y arrêta de préférence ; et il marcha droit en Égypte. C’est en Égypte que Pompée avait en effet cherché un asile, comme l’avait conjecturé Brutus ; mais, en abordant, il y avait trouvé la mort.

Brutus adoucit César en faveur de Cassius, et défendit devant lui le roi d’Afrique accusé[11] : accablé sous le poids des griefs imputés à son client, il obtint, par ses instances, que le roi conserverait une bonne partie de son royaume. On conte que, la première fois que Brutus plaida devant César, celui-ci dit à ses amis : « Je ne sais pas ce que veut ce jeune homme ; mais tout ce qu’il veut, il le veut fortement. » Il est bien vrai que sa gravité ferme et constante ne cédait pas aisément aux prières et à la faveur : la raison était son guide ; et c’est d’un libre choix qu’il se portait à l’accomplissement du bien : une fois sa résolution prise, il mettait en œuvre tout ce qu’il avait d’énergie, et ne se rebutait point qu’il ne fût venu à bout de son entreprise. Les demandes injustes ne pouvaient prévaloir auprès de lui par la flatterie ; et, se laisser vaincre par d’impudentes obsessions, faiblesse que quelques-uns nomment honte de refuser, c’était, à ses yeux, tout ce qu’il y a de plus déshonorant pour un grand homme. « Ceux qui n’ont pas la force de rien refuser, disait-il souvent, ont dû ne pas faire bon usage de la fleur de leur jeunesse. »

Quand César fut sur le point de passer en Afrique pour attaquer Caton et Scipion, il confia à Brutus le gouvernement de la Gaule cisalpine : choix qui fit le bonheur de cette province. Car, tandis que toutes les autres, comme si elles eussent été des pays de conquêtes, se virent en proie à l’avarice et à l’insolence des gouverneurs qu’on leur donna, Brutus fut pour celle-ci la consolation et la fin de ses calamités passées ; et tout le bien qu’il y faisait, il le rapportait à César, attirant ainsi sur César la reconnaissance de ces peuples. Aussi, quand César, à son retour, traversa l’Italie, le bon état de ces villes fut pour lui un délicieux spectacle ; mais il ne fut pas moins satisfait de Brutus, qui n’avait travaillé qu’à augmenter sa gloire, et qui se faisait même honneur de l’accompagner.

Or, il y avait alors à Rome plusieurs sortes de prétures ; et la première en dignité, celle qu’on appelait la préture urbaine, paraissait destinée, soit à Brutus soit à Cassius. Quelques-uns prétendent que ces deux personnages, déjà refroidis pour d’autres sujets, furent amenés, par cette rivalité, à une rupture ouverte, bien qu’ils fussent alliés ; car Cassius avait épousé Junie, sœur de Brutus. Toutefois, plusieurs veulent que cette concurrence ait été l’ouvrage de César, qui leur avait promis secrètement à l’un et à l’autre son appui et sa faveur. La dispute et l’aigreur furent poussées si loin entre eux, qu’ils en vinrent à plaider publiquement leur cause. La réputation de Brutus et sa vertu militaient en sa faveur contre les nombreux et brillants exploits que Cassius avait faits chez les Parthes. César, après avoir entendu leurs raisons, et en avoir conféré avec ses amis : « La cause de Cassius est la plus juste, dit-il ; mais il faut donner à Brutus la première préture. » Cassius n’eut donc que la seconde : aussi fut-il bien moins reconnaissant de l’avoir obtenue qu’offensé du refus qu’on lui fit de l’autre.

Brutus disposait en toutes choses, comme en celle-ci, de la puissance de César ; et, s’il eût voulu, il ne tenait qu’à lui d’être le premier des amis du dictateur, et de jouir auprès de lui d’un crédit absolu. Mais la faction de Cassius s’appliquait à l’en détourner, et l’attirait insensiblement à elle : non qu’il se fût réconcilié avec Cassius, depuis le différend qu’ils avaient eu ; mais ses propres amis ne cessaient de lui répéter qu’il ne devait pas se laisser adoucir ni amollir par César, mais se garder de ses faveurs et de ses caresses tyranniques, qui tendaient bien moins à honorer sa vertu qu’à affaiblir son courage et à l’enchaîner à sa personne. César n’était pas sans quelque soupçon sur son compte : souvent même on lui faisait des rapports qui le lui rendaient suspect ; mais, s’il craignait l’élévation de son âme, sa dignité personnelle et le crédit de ses amis, il se confiait d’ailleurs en la bonté de son naturel et de ses mœurs. Toutefois, quelqu’un étant venu l’avertir qu’Antoine et Dolabella tramaient quelques nouveautés : « Ce ne sont pas, dit-il, ces gens si gras et si bien peignés que je crains, mais bien ces hommes maigres et pâles. » Il désignait par là Brutus et Cassius. Quelque temps après, comme on lui dénonçait Brutus, en l’avertissant de se tenir en garde contre lui, il porta, dit-on, la main sur son corps : « Eh quoi ! dit-il, croyez-vous que Brutus n’attendra pas la dissolution de ce corps si faible ? » Voulant faire entendre qu’après sa mort il n’appartenait qu’à Brutus de lui succéder.

Il est vraisemblable, en effet, que, si Brutus se fût contenté d’être quelque temps encore le second, s’il eût laissé la puissance de César diminuer peu à peu, et la gloire de ses grands exploits se faner, il serait incontestablement devenu le premier dans Rome. Mais Cassius, homme violent, et qui portait à César une haine personnelle bien plus encore qu’il ne haïssait la tyrannie comme citoyen, échauffa son courage, et lui fit précipiter ses desseins. Aussi disait-on que Brutus détestait la tyrannie et Cassius le tyran. Ce dernier, outre plusieurs sujets de plainte qu’il avait contre César, ne pouvait lui pardonner d’avoir enlevé les lions qu’il avait fait rassembler et conduire à Mégare pour les jeux de son édilité : César, qui les trouva dans la ville, quand elle fut prise par Calénus, les avait gardés pour lui. Ces lions devinrent, dit-on, funestes aux Mégariens : quand ils virent leur ville au pouvoir des ennemis, ils ouvrirent les loges de ces animaux, et leur ôtèrent leurs chaînes, afin qu’ils empêchassent ceux-ci de se précipiter sur eux ; mais il en fut tout autrement : les lions se jetèrent sur les malheureux habitants ; et, comme ils fuyaient çà et là sans armes, ils les déchirèrent cruellement, spectacle qui excita la pitié de leurs ennemis mêmes.

On prétend que cet affront fut la principale cause de la conspiration que Cassius trama contre César ; mais c’est une erreur : Cassius avait eu de tout temps une haine naturelle et une antipathie invincible contre les tyrans, comme il le fit connaître dès son enfance même. Il allait à la même école que Faustus, fils de Sylla : celui-ci s’étant mis un jour à exalter, parmi ses camarades, et à vanter la puissance absolue dont avait joui son père, Cassius se leva de sa place, et alla lui donner deux soufflets. Les tuteurs et les parents de Faustus voulaient poursuivre Cassius en justice ; mais Pompée les arrêta : il fit venir les deux enfants devant lui, et leur demanda comment la chose s’était passée. Cassius, prenant alors la parole : « Allons, Faustus, dit-il au jeune homme, répète devant Pompée, si tu l’oses, les propos qui m’ont si fort irrité contre toi, afin que je t’applique encore un autre soufflet. » Voilà quel était Cassius.

Cependant Brutus était sans cesse excité, et par les exhortations de ses amis, et par les bruits qui couraient dans la ville, et par certains écrits qui l’appelaient, qui le pressaient vivement, à exécuter ce qu’il avait projeté. Au pied de la statue de l’ancien Brutus, celui de ses ancêtres qui avait aboli la royauté, on trouva deux écriteaux, dont l’un portait ces mots : « Plût à Dieu que tu fusses encore en vie, Brutus ! » et l’autre : « Pourquoi as-tu cessé de vivre, Brutus ? » Le tribunal même où Brutus rendait la justice était semé, chaque matin, de billets sur lesquels on avait écrit : « Tu dors, Brutus. Non, tu n’es pas véritablement Brutus. » Toutes ces provocations étaient occasionnées par les flatteurs de César, lesquels, outre les honneurs excessifs qu’ils prodiguaient au dictateur, allaient la nuit mettre des diadèmes sur ses statues, espérant par là porter le peuple à lui donner le titre de roi ; mais le contraire arriva, comme nous l’avons écrit dans la Vie de César[12]. Lorsque Cassius sonda ses amis sur la conjuration contre César, tous promirent d’y entrer, si Brutus en était le chef. Une pareille entreprise, disaient-ils, ne demande pas tant du courage et de l’audace que la réputation d’un homme tel que lui, qui, commençant le sacrifice, en garantisse la justice par sa seule présence. Sans lui, selon eux, les conjurés seraient moins fermes dans l’exécution de leur projet, et, après l’exécution, plus suspects aux Romains, qui ne pourraient croire que Brutus eût refusé de prendre part à l’action, si elle eût eu réellement un motif juste et honnête.

Cassius approuva ces raisons, et alla trouver Brutus : c’était la première fois qu’ils se voyaient depuis leur querelle. Après la réconciliation et les premiers témoignages d’amitié, Cassius demanda à Brutus s’il n’avait pas dessein de se rendre au Sénat le jour des ides de mars. « J’ai entendu dire, ajouta-t-il, que ce jour-la les amis de César doivent ouvrir la proposition de le faire roi. » Brutus répondit qu’il n’irait point. « Mais si nous y sommes appelés ? repartit aussitôt Cassius. — Alors, répliqua Brutus, mon devoir sera de ne pas me taire, mais de m’y opposer de tout mon pouvoir, et de mourir avant de voir expirer la liberté. » Cassius, enhardi par ces paroles : « Où est donc le Romain, dit-il à Brutus, qui voudrait consentir à ta mort ? Ignores-tu qui tu es, Brutus ? Penses-tu que ce soient des tisserands et des cabaretiers, et non les premiers et les plus puissants de la ville, qui couvrent ton tribunal de ces écrits que tu y trouves chaque jour ? Ce qu’ils attendent des autres préteurs, ce sont les distributions d’argent, les spectacles, les combats de gladiateurs ; mais ils réclament de toi, comme une dette héréditaire, le renversement de la tyrannie. Ils sont prêts à tout souffrir pour toi, si tu veux te montrer tel qu’ils pensent que tu dois être. » En finissant ces mots, il serra étroitement Brutus dans ses bras ; puis, s’étant séparés, ils allèrent chacun trouver leurs amis.

Or, il y avait un certain Caïus Ligarius[13] qui, ayant été accusé devant César d’avoir suivi le parti de Pompée, dont il était l’ami, avait été absous par le dictateur ; mais Ligarius, moins reconnaissant du bienfait qu’il avait reçu qu’irrité du danger qu’il avait couru, était toujours demeuré l’ennemi de César, et extrêmement attaché à Brutus. Brutus, étant allé le voir, le trouva malade dans son lit. « Ah ! Ligarius, dit-il en entrant, en quel temps tu es malade ! » Ligarius, se soulevant alors, et s’appuyant sur le coude : « Brutus, dit-il à son ami en lui serrant la main, si tu formes quelque entreprise digne de toi, je me porte bien. » Dès lors ils commencèrent à sonder secrètement leurs amis et les personnes en qui ils avaient confiance : ils leur communiquaient leur projet, et choisissaient les conjurés, non-seulement parmi leurs familiers, mais encore chez ceux dont l’audace et le mépris de la mort leur étaient connus. C’est pourquoi ils cachèrent leur dessein à Cicéron, quoiqu’il fût, de tous leurs amis, celui sur l’affection et la fidélité duquel ils pouvaient le plus compter ; mais Cicéron manquait naturellement d’audace ; et puis l’âge lui avait donné en outre la timide circonspection des vieillards[14], en sorte qu’il voulait, par le seul raisonnement, porter tout ce qu’on proposait au suprême degré de sûreté. Ils craignirent donc qu’il n’émoussât leur courage, et ne ralentît l’ardeur d’une entreprise qui demandait une prompte exécution. Brutus ne s’en ouvrit pas non plus à Statilius, le philosophe épicurien, ni à Favonius, l’émule de Caton, deux autres de ses amis ; et voici pourquoi. Un jour, qu’il s’entretenait philosophiquement avec eux, il jeta, pour les sonder, un propos vague, qu’il fit venir de loin et par un long détour. Mais Favonius répondit qu’une guerre civile était bien plus funeste encore que la plus injuste des monarchies ; et Statilius, que l’homme sage et prudent ne s’exposait point au danger pour des insensés et des méchants.

Labéon, qui était présent à cet entretien, réfuta vivement les deux philosophes ; mais Brutus n’insista pas davantage, comme si la question lui eût paru difficile à résoudre. Le lendemain il alla trouver Labéon, et lui découvrit le projet, dans lequel Labéon entra avec ardeur. Ils jugèrent à propos de gagner un autre Brutus, surnommé Albinus, non qu’il fût homme actif et courageux ; mais, comme il entretenait pour les spectacles un certain nombre de gladiateurs, il avait quelque pouvoir ; d’ailleurs il jouissait de la confiance de César. Lorsque Labéon et Cassius lui en parlèrent, cet homme ne répondit rien d’abord ; mais il alla trouver Brutus en particulier ; et, après avoir appris de lui-même qu’il était le chef de la conjuration, il s’engagea de grand cœur à le seconder de tout son pouvoir. La réputation de Brutus en attira bientôt un grand nombre d’autres, et des plus considérables parmi les Romains ; bien plus, sans qu’ils se fussent liés par aucun serment, sans qu’ils se fussent donné réciproquement la foi au milieu des sacrifices, ils gardèrent tous si bien le secret, ils l’ensevelirent dans un si profond silence, en n’en laissant rien échapper au dehors, que, malgré les avertissements que les dieux donnèrent par des prédictions, des prodiges, et par les signes des victimes, personne n’ajouta foi au projet.

Cependant Brutus, qui voyait les plus illustres, les plus vertueux, et les plus magnanimes personnages de Rome attacher leur fortune à la sienne, et qui envisageait la grandeur du péril auquel ils s’exposaient, s’efforçait en public d’être maître de lui-même, et de ne laisser échapper au dehors rien qui pût trahir sa pensée ; mais, rentré chez lui, et surtout la nuit, c’était toute autre chose : l’inquiétude dont il était agité le réveillait en sursaut ; puis il s’enfonçait dans de profondes réflexions, qui montraient à ses yeux toutes les difficultés de son entreprise. Sa femme, qui était auprès de lui, s’aperçut bientôt qu’il était en proie à un trouble extraordinaire, qu’il roulait dans son esprit quelque projet difficile, et dont il avait peine à trouver l’issue. Porcie était, comme nous l’avons dit, fille de Caton ; et Brutus, qui était son cousin, l’avait épousée fort jeune encore, quoiqu’elle fût déjà veuve de Bibulus, de qui elle avait un fils nommé Bibulus comme son père, lequel a laissé un petit ouvrage intitulé Mémoires de Brutus, que nous possédons encore. Porcie, qui avait fait son étude de la philosophie, qui était fort attachée à son mari, et qui joignait à une grande élévation d’esprit beaucoup de prudence et de bon sens, ne voulut point demander à Brutus son secret, qu’auparavant elle n’eût fait l’épreuve de son propre courage. Elle prit donc un petit couteau, de ceux dont les barbiers se servent pour faire les ongles ; et, après avoir renvoyé toutes ses femmes, elle se fit à la cuisse une profonde incision ; en sorte qu’elle perdit beaucoup de sang, et fut saisie bientôt après de douleurs très-vives et d’une fièvre violente accompagnée de frissons. Comme Brutus était dans une mortelle inquiétude sur l’état de sa femme, Porcie, au fort de la souffrance, lui tint ce discours : « Brutus, je suis fille de Caton, et je suis entrée dans ta maison, non pour être seulement compagne de ton lit et de ta table, comme une concubine, mais pour partager avec toi et les biens et les maux. Tu ne m’as donné, depuis mon mariage, aucun sujet de plainte ; mais moi, quelle preuve puis-je te donner de ma reconnaissance et de ma tendresse, si tu me crois également incapable et de supporter avec toi un accident qui demande le secret, et de recevoir une confidence qui exige de la fidélité. Je sais qu’en général on croit la femme trop faible pour garder un secret ; mais, Brutus, la bonne éducation et le commerce de personnes vertueuses ont quelque influence sur les mœurs : or, je suis tout à la fois et fille de Caton et femme de Brutus. Pourtant, je n’ai point si fort compté sur ce double appui, que je ne me sois assurée d’être invincible à la douleur. » En finissant ces mots, elle lui montre sa blessure, et lui raconte l’épreuve qu’elle a faite. Brutus, frappé d’étonnement, lève les mains au ciel, et demande, aux dieux de lui accorder un succès si complet dans son entreprise, qu’on le juge digne d’être l’époux d’une femme telle que Porcie ; et aussitôt il s’empresse de lui faire donner tous les secours que son état exigeait.

Le jour était fixé pour une assemblée du Sénat ; et, comme il paraissait certain que César s’y rendrait, les conjurés choisirent ce jour-là pour l’exécution de leur dessein. Ils devaient s’y trouver tous réunis, ce qui écarterait tout soupçon ; et autour d’eux devaient être les personnages les plus distingués de la ville, lesquels ne manqueraient pas, après l’exécution d’une telle entreprise, de se déclarer aussitôt les défenseurs de la liberté. Le lieu même semblait leur être indiqué par la divinité comme le plus favorable à leur dessein : c’était un des portiques qui environnent le théâtre, et celui où se trouve la salle garnie de sièges, au milieu de laquelle était la statue que la ville avait élevée à Pompée, après qu’il eut embelli ce quartier en y faisant construire le théâtre et les portiques. Ce fut donc là que l’on convoqua le Sénat pour le 15 de mars, jour que les Romains appellent les ides : en sorte qu’il semblait que quelque divinité amenait César en ce lieu, pour venger par sa mort la mort de Pompée.

Le jour venu, Brutus, sans confier son dessein à d’autres qu’à sa femme, sort de chez lui, un poignard caché sous sa robe, et se rend au Sénat. Les autres conjurés, qui s’étaient assemblés chez Cassius, accompagnèrent d’abord jusqu’au Forum le fils de Cassius, qui prenait ce jour-là la robe virile ; puis ils entrèrent de là dans le portique de Pompée, où ils attendirent César, qui devait bientôt arriver. C’est là que quelqu’un qui aurait su le complot qu’on allait mettre à exécution n’aurait pu s’empêcher d’admirer la constance, je dirais presque l’impassibilité des conjurés, à l’approche d’un tel danger. Plusieurs d’entre eux, étant obligés, en leur qualité de préteurs, de rendre la justice, non-seulement écoutaient avec une parfaite tranquillité les différends des parties, et comme s’ils eussent eu l’esprit entièrement libre ; mais encore, par l’extrême application qu’ils y apportaient, ils rendaient les sentences les plus exactes et les mieux motivées. Un des accusés, qui venait d’être condamné et refusait de payer l’amende, en appela à César, criant et protestant contre la sentence. Alors Brutus, jetant les yeux sur l’assemblée : « César, dit-il, ne m’a jamais empêché et ne m’empêchera jamais de juger selon les lois. »

Cependant il survint plusieurs incidents capables de les troubler : le premier et le plus inquiétant fut le retard de César, qui arriva que le jour était déjà fort avancé ; car, n’ayant pu obtenir des sacrifices favorables, sa femme l’avait retenu chez lui, et les devins eux-mêmes lui avaient défendu de sortir. En second lieu, quelqu’un, s’étant approché de Casca, l’un des conjurés, lui prit la main, et lui dit : « Casca, tu m’as fait mystère de ton secret ; mais Brutus m’a tout découvert. » Comme Casca parut fort étonné, l’autre reprit en riant : « Et comment, en effet, serais-tu devenu en si peu de temps assez riche pour briguer l’édilité ? » Sans ces derniers mots Casca révélait tout à cet homme, trompé qu’il était par l’équivoque de son discours. Enfin Popilius Lénas, un des sénateurs, après avoir salué Brutus et Cassius plus affectueusement qu’à l’ordinaire, leur dit à l’oreille : « Je prie les dieux de donner un heureux succès au dessein que vous méditez ; mais je vous conseille d’en hâter l’exécution, car l’affaire n’est plus secrète. » Après ces paroles il les quitta, laissant dans leur esprit de grands soupçons que la conjuration était découverte.

En ce moment, un des esclaves de Brutus vient, en courant, annoncer à son maître que sa femme était mourante : en effet, Porcie, pleine d’inquiétude sur l’événement, et ne pouvant supporter le poids de son chagrin, avait bien de la peine à se tenir chez elle ; le moindre cri, le plus léger bruit qu’elle entendait, la faisaient tressaillir ; et, semblable à ces femmes qui sont saisies de la fureur des Bacchantes, elle sortait dehors, demandant à tous ceux qui revenaient du Forum ce que faisait Brutus, et envoyait message sur message pour en savoir des nouvelles. Enfin, l’affaire traînant en longueur, les forces l’abandonnèrent. L’extrême agitation où la tenait cette cruelle incertitude la jeta dans un accablement tel, qu’elle n’eut pas le temps de regagner sa chambre : comme elle était assise dans sa cour, elle tomba en une défaillance qui lui ôta tout sentiment ; son visage changea de couleur, et elle perdit l’usage de la parole. Ses femmes, la voyant en cet état, poussèrent des cris affreux ; et, les voisins étant accourus, le bruit de sa mort se répandit promptement dans la ville. Mais elle ne tarda pas à revenir de son évanouissement : elle reprit ses sens, et les soins que ses femmes lui prodiguèrent la remirent dans son état naturel. La nouvelle de la mort de Porcie jeta Brutus dans un trouble extrême ; toutefois son malheur personnel ne lui fit point abandonner l’intérêt public ; et il ne sortit point du Sénat pour aller chez lui.

Déjà l’on annonçait l’arrivée de César en litière ; mais, alarmé des signes défavorables des victimes, il avait résolu de ne terminer ce jour-là aucune affaire importante, et de proroger l’assemblée, sous prétexte de quelque indisposition. Il était à peine descendu de litière, que Popilius Lénas, le même qui peu de temps auparavant avait souhaité à Brutus et à Cassius un heureux succès dans leur entreprise, s’empara de lui : il l’entretint fort longtemps ; et César parut lui prêter une extrême attention. Les conjurés, car on peut leur donner ce nom, ne pouvaient entendre ce que disait Lénas ; mais ils conjecturèrent, d’après le soupçon qu’ils avaient sur le compte de ce personnage, qu’un si long entretien ne pouvait être qu’une dénonciation détaillée de la conjuration. Découragés, ils se regardent les uns les autres, et s’avertissent mutuellement par l’air de leur visage de ne pas attendre qu’on vienne les saisir, mais de prévenir un tel affront en se donnant eux-mêmes la mort. Déjà Cassius et quelques autres portaient la main aux poignards qu’ils avaient sous leurs robes, lorsque Brutus reconnut, aux gestes de Lénas, qu’il s’agissait entre César et lui d’une prière très-vive plutôt que d’une accusation. Toutefois il n’en dit rien aux conjurés, sachant qu’il y avait, mêlés parmi eux, beaucoup de sénateurs qui n’étaient pas dans le secret ; mais, par la gaieté de son visage, il rassura Cassius ; et bientôt après Lénas, ayant baisé la main de César, se retira : ce qui fit voir que cette conversation n’avait eu pour objet que des affaires personnelles.

Dès que le Sénat fut entré dans la salle, les conjurés environnèrent le siège de César, feignant d’avoir à l’entretenir de quelque affaire ; et Cassius, sortant, dit-on, ses regards sur la statue de Pompée, l’invoqua comme si elle eût été capable de l’entendre[15]. Trébonius attira Antoine à la porte, et l’y entretint longtemps, pour le retenir hors de la salle[16]. Quand César entra, tous les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur ; et, dès qu’il se fut assis, les conjurés se pressèrent autour de lui, et firent avancer Tullius Cimber, lequel demanda au dictateur le rappel de son frère. Les autres joignirent leurs prières aux siennes : ils prirent les mains de César, ils lui baisèrent même la poitrine et la tête. César rejeta d’abord ces supplications ; puis, comme ils insistaient, il se leva pour les repousser de force. À ce moment, Tullius, lui prenant la robe à deux mains, lui découvre les épaules ; et Casca, qui était derrière César, tire son poignard, et lui porte le premier un coup près de l’épaule ; mais la blessure fut peu profonde. César saisit aussitôt la poignée de l’arme dont il vient d’être frappé, et s’écrie en latin : « Scélérat de Casca, que fais-tu ? » Mais Casca, s’adressant à son frère en langue grecque, l’appelle à son secours. César, atteint de plusieurs coups à la fois, porte ses regards autour de lui pour repousser les meurtriers ; mais, dès qu’il voit Brutus lever le poignard sur lui, il quitte la main de Casca, qu’il tenait encore ; puis, se couvrant la tête de sa robe, il se livre au fer des conjurés. Comme ceux-ci le frappaient tous à la fois et sans précaution, étant serrés autour de lui, ils se blessèrent les uns les autres ; jusque-là que Brutus, qui voulait aussi avoir sa part au meurtre, reçut une blessure à la main, et que tous les autres furent couverts de sang.

César ayant été tué de cette manière, Brutus s’avança au milieu de la salle, et voulut parler pour rassurer et retenir les sénateurs. Mais ceux-ci, saisis d’effroi, prirent la fuite en grand désordre : ils se précipitèrent en foule vers la porte, bien qu’ils ne fussent ni poursuivis ni pressés par personne ; car les conjurés avaient pris la ferme résolution de ne tuer que César seul, et de ne faire qu’appeler tous les citoyens à la liberté. Au commencement, quand on délibéra sur la conjuration, tous étaient d’avis qu’avec César il fallait tuer aussi Antoine, homme fier et insolent, disaient-ils, partisan déclaré de la monarchie, et à qui sa familiarité avec les soldats donnait un grand crédit sur les troupes. Un motif plus puissant encore, c’est que l’audace d’Antoine et son ambition naturelle étaient fortifiées par la dignité du consulat, qu’il partageait alors avec César. Mais Brutus combattit cet avis, d’abord comme étant contraire à toute justice, en second lieu, en leur faisant envisager un changement possible du côté d’Antoine. Il ne désespérait pas, disait-il, une fois César mort, de voir cet homme, d’un caractère élevé, ambitieux, et avide de gloire, s’enflammer, à leur exemple, d’une noble émulation pour la vertu, et vouloir contribuer aussi à la liberté de sa patrie. Ces réflexions sauvèrent la vie à Antoine, qui, le jour même du meurtre, profitant de la frayeur générale, prit la fuite sous le costume d’un homme du peuple. Brutus et ses complices se retirèrent au Capitole, les mains encore teintes de sang ; et, montrant leurs poignards nus, ils appelaient les citoyens à la liberté. Au premier bruit du meurtre, ce ne furent dans toutes les rues que courses et cris confus, ce qui ne faisait qu’augmenter le trouble et l’effroi ; mais, quand on vit qu’on n’attentait plus aux jours de personne, qu’on ne pillait pas même les choses exposées en public, alors les sénateurs, et grand nombre de citoyens, reprenant courage, montèrent au Capitole trouver les conjurés. Là, le peuple s’étant assemblé, Brutus fit un discours analogue aux circonstances, et propre à gagner lès bonnes grâces de la multitude, qui l’approuva en effet, le loua, et cria aux conjurés de descendre du Capitole. Encouragés par ces cris, ils se rendirent au Forum, où le peuple les suivit en foule. Brutus marchait entouré des plus illustres d’entre les citoyens, lesquels, lui formant ainsi une escorte fort honorable, le conduisirent du Capitole à la tribune. Ces hommes imposèrent à la populace, bien qu’elle fût composée d’une tourbe de gens ramassés au hasard, et tout prêts à exciter une sédition : elle se tint en silence, par respect pour Brutus, et observa l’ordre le plus parfait.

Brutus s’avança pour leur parler, et ils l’écoutèrent paisiblement ; mais ils ne tardèrent pas à faire voir combien le meurtre de César leur déplaisait. Cinna, qui voulut les haranguer aussi, ayant commencé par accuser César, ils entrèrent dans une telle fureur, et vomirent contre lui tant d’injures, que les conjurés furent obligés de se retirer de nouveau au Capitole. Brutus, qui craignait de s’y voir assiégé, renvoya les principaux d’entre ceux qui l’avaient suivi en ce lieu, ne trouvant pas juste de faire partager le péril à des hommes qui n’avaient point eu part à l’action. Cependant le lendemain le Sénat s’assembla dans le temple de la Terre ; et là, Antoine, Plancus et Cicéron proposèrent une amnistie générale et invitèrent tout le monde à la concorde ; et il fut arrêté qu’on donnerait, non-seulement sûreté entière aux conjurés, mais encore que les consuls feraient un rapport sur les honneurs à leur décerner. Le décret ayant été ainsi arrêté, le Sénat se sépara, et Antoine envoya son fils au Capitole, pour servir d’otage aux conjurés, qui descendirent aussitôt. Quand tout le monde fut réuni, on s’embrassa avec beaucoup de cordialité. Cassius alla souper chez Antoine, et Brutus chez Lépidus : quant aux autres conjurés, ils furent emmenés chacun par leurs amis ou par les personnes de leur connaissance.

Le lendemain, dès la pointe du jour, le Sénat, s’étant de nouveau assemblé, remercia Antoine, dans les termes les plus honorables, d’avoir étouffé les premiers germes d’une guerre civile. Ensuite on combla Brutus d’éloges, et l’on distribua les provinces : l’île de Crète fut décernée à Brutus et l’Afrique à Cassius ; Trébonius eut l’Asie, Cimber la Bithynie ; et l’on donna à Brutus Albinus la Gaule circumpadane.

Cela fait, il fut question du testament de César et de ses funérailles. Antoine fut d’avis que le testament devait être lu en public, et qu’il fallait enterrer César à la vue de tout le monde, attendu que les obsèques, faites secrètement et sans les honneurs dus à son rang, pourraient irriter le peuple. Cassius combattit cette proposition avec force ; mais Brutus céda à Antoine, et consentit à sa demande : ce qui fut de sa part une seconde faute. Il en avait déjà fait une en épargnant Antoine, car c’était fortifier contre les auteurs de la conjuration un ennemi aussi dangereux que puissant ; mais celle de laisser à Antoine la faculté de faire, à son gré, les funérailles de César, lui devint plus funeste encore. D’abord le legs de soixante-quinze drachmes[17] laissé par César à chacun des Romains, et le don qu’il faisait au peuple des jardins qu’il avait au delà du Tibre, à l’endroit où est maintenant le temple de la Fortune, excitèrent dans tous les citoyens une affection singulière pour le défunt, et de vifs regrets de sa mort. Ensuite, le corps ayant été porté sur le Forum, Antoine, qui faisait, suivant l’usage, l’oraison funèbre du mort, voyant le peuple ému par son discours, chercha à exciter davantage encore sa compassion : il prit la robe de César toute sanglante ; il la déploya aux yeux de cette foule ; il leur montra les coups dont elle était percée, et par là le grand nombre de blessures que César avait reçues. Dès lors il n’y eut plus ni ordre ni discipline : les uns criaient qu’il fallait exterminer les meurtriers ; les autres, renouvelant ce qui avait été fait aux funérailles de Clodius le démagogue, arrachent des boutiques les bancs et les tables : ils les amoncellent, en dressent un grand bûcher, après quoi ils y placent le corps de César, et le brûlent ainsi au milieu de plusieurs temples et autres lieux d’asile regardés jusqu’alors comme inviolables. Quand le bûcher fut embrasé, chacun des factieux en approche, et y prend des tisons ardents ; puis ils courent aux maisons des conjurés, pour y mettre le feu ; mais ceux-ci s’étaient bien fortifiés d’avance, et repoussèrent ce danger.

Un poète nommé Cinna, qui n’avait pris nulle part à la conjuration, mais qui au contraire était l’ami de César, avait eu la veille un songe : il lui sembla que César le priait à souper. Il refusa d’abord l’invitation ; mais, à la fin, César, le pressant et lui faisant en quelque sorte violence, le prit par la main, et le mena dans un lieu vaste et obscur, où il le suivit frissonnant d’horreur. Cette vision fit sur Cinna une telle impression, qu’il en eut la fièvre toute la nuit. Néanmoins le matin, comme on emportait le corps, il eut honte de ne pas accompagner le convoi : il se rendit donc sûr la place, où il trouva en arrivant le peuple déjà fort aigri. Dès qu’il parut, on le prit pour cet autre Cinna qui, tout récemment encore, avait mal parlé de César en pleine assemblée ; et le peuple, s’étant jeté sur lui, le mit en pièces[18].

Brutus et ses complices, craignant un pareil sort, surtout après le changement d’Antoine, sortirent de la ville, et se retirèrent à Antium[19], pour y attendre que la fureur du peuple fut calmée, et dans la pensée de retourner à Rome dès que les esprits seraient plus tranquilles : ce qu’ils espéraient bientôt d’une multitude non moins inconstante qu’impétueuse dans ses mouvements. D’ailleurs ils comptaient sur le Sénat ; car, si le Sénat n’avait fait aucune information contre ceux qui avaient mis Cinna en pièces, il avait du moins poursuivi et fait arrêter les séditieux qui, avec des tisons ardents, voulaient brûler leurs maisons.

Déjà le peuple, mécontent d’Antoine, qui semblait vouloir succéder à la tyrannie de César, désirait Brutus, et s’attendait à le voir bientôt rentrer dans Rome pour y célébrer les jeux qu’il devait donner en sa qualité de préteur. Mais Brutus fut averti qu’un grand nombre de soldats vétérans, de ceux qui avaient reçu de César, en récompense de leurs services, des terres et des maisons dans les colonies, lui dressaient des embûches, et se glissaient par pelotons dans la ville : il n’osa pas retourner à Rome. Toutefois, son absence n’empêcha pas le peuple de jouir du spectacle et des jeux, qui furent célébrés avec une magnificence extraordinaire. Brutus voulut que rien n’y fût épargné : il avait fait acheter un nombre considérable d’animaux féroces ; il défendit qu’on en donnât ni qu’on en réservât un seul, voulant que tous fussent employés dans les jeux. Il alla même en personne jusqu’à Naples, pour y louer des comédiens ; et, comme il désirait fort avoir un certain Canutius, lequel avait un grand succès sur les théâtres, il écrivit à ses amis, et les pria de ne rien négliger pour persuader à cet homme de venir à ses jeux ; car il ne trouvait pas qu’il fût convenable de forcer aucun Grec. Il écrivit aussi à Cicéron pour le presser instamment d’y assister.

Telle était la situation des affaires à Rome ; mais l’arrivée du jeune César leur donna bientôt une nouvelle face. Il était fils de la nièce de César ; et César l’avait adopté et institué son héritier. Il était à Apollonie, où il suivait le cours de ses études, lorsque César fut tué ; et il attendait là que César le vînt prendre pour l’emmener à l’expédition qu’il avait projetée contre les Parthes. Mais, à la nouvelle du meurtre, il revint à Rome en toute hâte ; et là, pour s’insinuer dans les bonnes grâces du peuple, il prit d’abord le nom de César, puis il distribua à chaque citoyen l’argent que César leur avait laissé : conduite qui excita des factions contre Antoine ; enfin, par ses largesses, il attira à son parti un grand nombre des vétérans qui avaient servi sous César. Cicéron s’étant aussi déclaré pour lui, à cause de la haine qu’il portait à Antoine, Brutus l’en reprit vivement dans ses lettres[20] : il lui reprocha de ne pas craindre un maître, mais seulement un maître qui le haïssait, et que les éloges qu’il donnait à la douceur de César, et dans ses discours et dans ses lettres, n’avaient d’autre but que de se ménager une servitude moins dure. « Nos ancêtres, ajoutait-il, n’ont jamais pu supporter les maîtres même les plus doux. Pour moi, je ne suis décidé quant à présent ni pour la paix ni pour la guerre ; la seule chose qui soit bien arrêtée en mon esprit, c’est de n’être jamais l’esclave de personne : aussi je m’étonne fort que Cicéron, qui craint les dangers d’une guerre civile, ne redoute pas l’infamie d’une paix déshonorante, et ne veuille d’autre récompense d’avoir chassé Antoine de la tyrannie, que celle de nous donner César pour tyran[21]. » Tel se montre Brutus dans les premières lettres qu’il écrivit alors.

Déjà Rome se partageait entre César et Antoine ; les armées étaient comme à l’encan, et s’adjugeaient à celui qui y mettait la plus haute enchère. Brutus, désespérant donc de ses affaires, résolut de quitter l’Italie ; et, ayant traversé par terre la Lucanie, il se rendit à Élée, sur le bord de la mer. Porcie, qui devait partir de là pour retourner à Rome, s’efforçait de cacher la douleur qu’elle éprouvait à la pensée de se séparer de son mari ; mais elle se trahit à la vue d’un tableau. Le sujet en était tiré de l’histoire grecque ; c’étaient les adieux d’Hector et d’Andromaque : Andromaque, les yeux fixés sur son époux, recevait de ses mains son fils encore tout enfant. La vue de ce tableau rappela à Porcie son propre malheur, et la fit fondre en larmes : elle alla le considérer plusieurs fois pendant le jour ; et cette image renouvelait ses pleurs. Acilius, un des amis de Brutus, la voyant en cet état, prononça ces paroles d’Andromaque à Hector[22] :

Mais toi, Hector, tu me tiens lieu d’un père, et d’une mère vénérée,
Et d’un frère ; tu es mon époux florissant de jeunesse.


« Pour moi, dit alors Brutus en souriant, je ne saurais adresser à Porcie les paroles d’Hector à Andromaque :

Va présider parmi tes femmes aux travaux du métier et de la quenouille[23].


« Car, si la faiblesse de son corps ne lui permet pas les mêmes exploits que nous, elle combattra, par la fermeté de son âme, non moins généreusement que nous pour la patrie. » Ce trait nous a été conservé par Bibulus, fils de Porcie.

D’Élée, Brutus se rendit par mer à Athènes, où le peuple le reçut avec de vives acclamations et porta en son honneur les décrets les plus flatteurs. Il logea chez un de ses anciens hôtes, et chaque jour il allait entendre Théomnestus, philosophe académicien[24] et Cratippus, de la secte du Lycée[25]. Il s’entretenait philosophiquement avec eux, comme un homme qui vit dans un grand loisir et ne s’occupe d’aucune affaire : cependant il se préparait secrètement à la guerre, sans donner le moindre soupçon. Il envoya Hérostratus en Macédoine, pour attirer à son parti ceux qui commandaient les troupes de ce pays ; et il fit venir auprès de lui les jeunes Romains qui étudiaient à Athènes, au nombre desquels était le fils de Cicéron, jeune homme à qui Brutus donne de grands éloges : il dit que, soit qu’il dormit ou qu’il veillât, il conservait toujours beaucoup de courage et une haine décidée contre les tyrans. Dès qu’il eut commencé à s’entremettre ouvertement des affaires, apprenant que quelques vaisseaux romains venaient d’Asie, chargés de richesses, et qu’ils avaient pour commandant un homme fort honnête, qui était son ami particulier, il alla au-devant de cet homme ; et, l’ayant rencontré près de Caryste[26], il lui persuada de lui livrer ses vaisseaux. Le soir même, Brutus lui donne à souper, et le traite avec magnificence : c’était par hasard le jour anniversaire de la naissance de Brutus. Quand on eut commencé à boire, on fit des libations pour la victoire de Brutus et pour la liberté des Romains ; et Brutus, qui voulait encourager ses convives, ayant demandé une plus grande coupe, la prend à la main, et prononce, sans que rien l’eût amené, ce vers d’Homère :

Je péris, frappé par la destinée cruelle et par la main du fils de Latone[27].


On ajoute même qu’à la journée de Philippes, quand il sortit de sa tente pour le dernier combat, il donna pour mot à ses soldats : Apollon ; c’est pourquoi l’on pensa que ce vers qu’il avait prononcé était comme un présage de sa défaite.

Peu de jours après, Antistius lui remit cinq cent mille drachmes[28], pris sur l’argent qu’il portait en Italie. Tous les soldats qui restaient de l’armée de Pompée, et qui erraient encore dans la Thessalie, vinrent le joindre de bon cœur. Il enleva à Cinna cinq cents chevaux, qu’il conduisait à Dolabella en Asie ; puis, s’étant rendu par mer à Démétriade, comme on en enlevait pour Antoine une quantité considérable d’armes que César avait fait faire pour la guerre contre les Parthes, il s’en rendit maître. Hortensius, préteur de Macédoine, lui remit son gouvernement ; et tous les rois et princes voisins s’unirent à lui, et le secondèrent de tout leur pouvoir.

En ce temps-là il eut nouvelle que Caïus, frère d’Antoine, était parti d’Italie, et venait à Apollonie et à Épidamne[29] prendre le commandement des troupes que Gabinius avait sous ses ordres. Brutus, voulant le prévenir et enlever ces troupes avant son arrivée, part à l’instant avec ce qu’il avait de soldats ; mais il les conduit avec tant de hâte, malgré une neige abondante et des chemins raboteux et difficiles, qu’il laisse fort loin derrière lui ceux qui portaient ses vivres. Arrivé devant Epidamne, la difficulté de la marche et la rigueur du froid lui causèrent la boulimie, maladie qui atteint assez ordinairement les hommes et les animaux qui ont beaucoup fatigué dans un temps de neige ; soit que la chaleur naturelle, concentrée à l’intérieur par le froid et par la densité de l’air, consume promptement la nourriture, ou que la vapeur subtile et incisive de la neige, pénétrant le corps, fasse exhaler et dissiper au dehors la chaleur intérieure ; car les sueurs, qui sont un des symptômes de cette maladie, semblent être l’effet de cette chaleur éteinte par le froid lorsqu’il la saisit à la surface du corps. Mais nous avons traité cette matière dans un autre ouvrage[30]. Brutus tomba en défaillance ; et personne, dans son camp, n’avait la moindre chose à lui donner. Ses gens furent contraints d’avoir recours aux ennemis : ils s’approchèrent des portes de la ville, et demandèrent du pain aux premières gardes. Ceux-ci, ayant appris l’accident arrivé à Brutus, s’empressèrent de lui porter eux-mêmes de quoi boire et manger. En reconnaissance de ce service, Brutus, devenu maître de la ville, traita avec humanité, non-seulement ces gardes, mais aussi tous les habitants, par rapport à eux.

Caïus Antonius entra dans Apollonie, et manda à toutes les troupes répandues aux environs de l’y venir trouver ; mais, quand il vit qu’au lieu de faire ainsi, elles allaient se joindre à Brutus, et qu’il reconnut chez les Apolloniates une disposition à les imiter, il abandonna la ville, et se retira à Buthrote[31], où il n’arriva qu’après avoir perdu trois cohortes, qui furent taillées en pièces par Brutus. Il entreprit ensuite de forcer quelques postes que les troupes de Brutus occupaient autour de Byllis[32] ; mais, ayant engagé un combat contre Cicéron, il fut battu ; car Brutus se servait déjà de ce jeune homme, et lui dut de grands succès. À quelques jours de là, Brutus surprit Caïus Antonius dans des lieux marécageux et fort éloignés de son poste : toutefois il ne voulut point qu’on le chargeât ; il se contenta de le faire envelopper, et ordonna à ses soldats d’épargner des troupes qui seraient bientôt des leurs. Ce qui arriva en effet : elles se rendirent avec leur général, et par là Brutus se vit à la tête d’une armée assez considérable. Il retint longtemps Caïus Antonius auprès de lui, le traitant avec honneur, et lui conservant même les marques du commandement, quoique plusieurs de ses amis, et Cicéron lui-même, lui écrivissent de Rome, et le pressassent de s’en défaire. Mais enfin, s’étant aperçu qu’il travaillait secrètement à pratiquer ses capitaines, et cherchait à exciter quelque mouvement, il le fit mettre sur un navire, et là, garder étroitement. Ceux des soldats que Caïus avait corrompus, s’étant retirés à Apollonie, écrivirent à Brutus de venir les y trouver ; mais Brutus fit réponse qu’il n’était pas d’usage chez les Romains que le général allât trouver des soldats rebelles ; que c’était aux soldats à venir eux-mêmes solliciter leur pardon et apaiser la colère du général. Ils se rendirent donc auprès de lui, et, par leurs prières, obtinrent leur grâce.

Comme il se disposait à passer en Asie, il apprit les changements survenus dans Rome. Le jeune César, fortifié d’abord par le Sénat contre la puissance d’Antoine, se rendit lui-même redoutable, dès qu’il eut chassé Antoine d’Italie : il demandait le consulat, contre les dispositions des lois, et entretenait de nombreuses armées, dont la ville n’avait nul besoin. Mais ensuite, voyant le Sénat, que sa conduite indisposait, tourner au dehors les yeux sur Brutus, lui confirmer ses anciens gouvernements et lui en décerner de nouveaux, alors il commença à craindre lui-même, et rechercha l’amitié d’Antoine. En même temps il investit Rome de troupes, et se fit donner le consulat, quoiqu’il eût à peine atteint l’âge de l’adolescence ; car il n’était que dans sa vingtième année, comme il l’écrit lui-même dans ses Mémoires. Il appela aussitôt en justice Brutus et ses complices, comme coupables du meurtre du premier et du plus grand personnage de Rome par ses dignités. Il nomma Lucius Cornificius pour accusateur de Brutus, et Marcus Agrippa pour accusateur de Cassius. Et, comme les accusés ne comparurent point, César força les juges de les condamner par contumace. Lorsque le héraut, suivant l’usage, appela Brutus du haut de la tribune, l’ajournant à comparaître, le peuple gémit, dit-on, hautement ; et les plus gens de bien baissèrent la tête et gardèrent un profond silence : on vit même Publius Silicius verser des larmes, ce qui le fit mettre, dans la suite, au nombre des proscrits. Enfin César, Antoine et Lépidus se réconcilièrent, partagèrent entre eux les provinces, et proscrivirent deux cents citoyens, dont ils mirent la tête à prix : Cicéron fut une des victimes.

Ces nouvelles ayant donc été portées en Macédoine, Brutus fit céder sa douceur à tant de cruauté : il écrivit à Hortensius de faire mourir Caïus Antonius, par représailles de la mort de Brutus et de Cicéron, qui étaient l’un son ami, et l’autre son parent. Mais, dans la suite, Antoine fit Hortensius prisonnier à la bataille de Philippes, et l’égorgea sur le tombeau de son frère. Brutus, en apprenant la mort de Cicéron, dit publiquement : « J’ai plus de honte de ce qui l’a causée que je n’ai de douleur de cette mort même. Tout le tort en est à mes amis de Rome : ils doivent s’imputer à eux-mêmes plus qu’à leurs tyrans l’esclavage dans lequel ils sont tombés, puisqu’ils ont la lâcheté de voir et de souffrir des indignités dont le récit seul eût dû leur être insupportable. »

Quand il eut passé en Asie avec son armée, déjà nombreuse et puissante, il fit équiper une flotte en Bithynie et à Cyzique[33] ; et pendant ce temps il parcourut par terre la province, rétablissant la tranquillité dans les villes, et donnant audience aux gouverneurs. Il écrivit aussi à Cassius de quitter l’Égypte, et de le venir joindre en Syrie. « Ce n’est point pour acquérir l’empire, lui mandait-il, mais bien pour délivrer notre patrie de la servitude et pour détruire les tyrans, que nous avons rassemblé des armées : nous ne devons donc point errer de côté et d’autre ; il faut nous remettre sans cesse à l’esprit le but que nous nous sommes proposé, et ne nous en écarter jamais. C’est pourquoi, ne nous éloignons pas de l’Italie ; rapprochons-nous-en, au contraire, le plus tôt que nous pourrons, afin de secourir nos concitoyens. » Cassius, ayant goûté ces raisons, se mit en marche pour venir le trouver. Brutus alla au-devant de lui ; et ils se rencontrèrent près de Smyrne, où ils se virent pour la première fois depuis qu’ils s’étaient séparés au Pirée, pour se rendre l’un en Macédoine, et l’autre en Syrie. Ce leur fut un grand sujet de joie ; et la vue des troupes qu’ils avaient l’un et l’autre sous leurs ordres accrut de beaucoup leur confiance. Ils étaient partis d’Italie comme les plus misérables des bannis, sans argent, sans armes, n’ayant pas un seul vaisseau équipé, ni un seul soldat, ni une seule ville dans leurs intérêts ; et, après un assez court espace de temps, ils se trouvaient réunis, disposant d’une flotte puissante, d’une infanterie et d’une cavalerie nombreuses, comme aussi de l’argent nécessaire pour l’entretien de leurs troupes ; en somme, ils étaient en état de disputer, à main armée, l’empire à leurs ennemis.

Cassius désirait rendre à Brutus autant d’honneur qu’il en recevait de lui ; mais Brutus le prévenait presque toujours, et allait le plus souvent le premier chez lui, ayant égard à son âge et à la faiblesse de son tempérament, qui ne lui permettait pas de soutenir la fatigue. Cassius passait pour un habile homme de guerre ; mais il était violent, et ne savait gouverner que par la crainte : au milieu de ses amis il aimait à railler, et se livrait à la plaisanterie avec excès. Quant à Brutus, il était aimé du peuple pour sa vertu, chéri de ses amis, admiré des gens de bien, et n’était haï de personne, pas même de ses ennemis : ce qu’il devait à son extrême douceur, à l’élévation peu commune de son esprit, et à sa fermeté d’âme, qui le rendait supérieur à la colère, à l’avarice et à la volupté. Toujours droit dans ses jugements, il ne fléchissait jamais dans son attachement à tout ce qui lui semblait juste et honnête ; et il se concilia surtout la bienveillance et l’estime publiques par la confiance qu’on avait en la pureté de ses intentions. Personne n’osait se flatter que Pompée, le grand Pompée lui-même, s’il eût vaincu César, eût voulu soumettre sa puissance aux lois : on était persuadé, au contraire, qu’il retiendrait en ses mains l’autorité souveraine, sous le nom de consul, ou de dictateur, ou de quelque autre magistrature plus douce. Quant à Cassius, homme emporté et colère, et que l’intérêt entraînait souvent hors des voies de la justice, on était convaincu que, s’il faisait la guerre, s’il courait de pays en pays, et s’il s’exposait ainsi à tant et de si grands dangers, c’était bien moins pour rendre la liberté à ses concitoyens que pour s’assurer à lui-même une haute puissance.

Que si nous remontons à des temps antérieurs, les Cinna, les Marius, les Carbon, qui regardaient leur patrie comme le prix, ou plutôt comme la proie du vainqueur, n’avouaient-ils pas franchement n’avoir combattu que pour la réduire en servitude ? Mais Brutus ne s’entendit jamais reprocher des vues tyranniques, même par ses ennemis : au contraire, Antoine dit un jour, et cela devant témoins, que Brutus était le seul des conjurés qui n’eût été conduit, en conspirant contre César, que par la grandeur et la beauté de l’entreprise ; que tous les autres y avaient été poussés par la haine et l’envie qu’ils portaient à César. Aussi les lettres de Brutus prouvent-elles d’une manière évidente qu’il mettait sa confiance moins en ses troupes qu’en sa propre vertu. À la veille même du danger, il écrivait à Atticus : « Mes affaires sont au point de fortune le plus brillant ; car, ou ma victoire affranchira les Romains, ou la mort me délivrera moi-même de la servitude. Tout le reste est pour nous dans un état ferme et assuré, hormis une seule chose qui est encore incertaine, à savoir si nous vivrons ou si nous mourrons libres. Marc Antoine, ajoutait-il, porte la juste peine de sa folie, en ce que, pouvant se mettre au nombre des Brutus, des Cassius et des Caton, il aime mieux n’être que le second après Octave ; et, s’il n’est pas vaincu avec lui dans la bataille qui va se donner, il lui fera bientôt la guerre. » Le temps prouva que ces paroles étaient une exacte prédiction de ce qui devait arriver dans la suite.

Pendant qu’ils étaient à Smyrne, Brutus demanda à Cassius une partie des grandes sommes qu’il avait amassées, alléguant que tout l’argent qu’il avait eu de son côté avait été employé à l’équipement de cette flotte nombreuse qui réduisait la mer Méditerranée en leur pouvoir. Les amis de Cassius cherchaient à le détourner de donner cet argent. « Il n’est pas juste, disaient-ils, que ce que tu as conservé de tes épargnes, que ce que tu as levé sur les peuples en t’exposant à leur haine, tu le donnes à Brutus, afin qu’il l’emploie à s’attacher la multitude et à faire des largesses aux soldats. » Néanmoins Cassius donna à Brutus le tiers des sommes qu’il avait amassées ; après quoi ils se séparèrent, pour aller exécuter chacun les entreprises dont ils s’étaient chargés. Cassius se rendit maître de Rhodes ; mais il usa durement de sa victoire, quoiqu’en entrant dans la ville, il eût dit aux habitants, qui l’appelaient leur maître et leur roi : « Je ne suis ni maître ni roi, mais bien le meurtrier de celui qui voulait se rendre notre maître et notre roi, et que j’ai puni de son ambition. » Brutus demanda aux Lyciens de l’argent et des troupes ; mais Naucratès, le démagogue, persuada aux villes de se révolter, et de s’emparer des hauteurs voisines pour fermer le passage aux Romains. Alors Brutus envoya contre eux sa cavalerie, qui, les ayant surpris pendant leur dîner, en passa six cents au fil de l’épée. Ensuite il se rendit maître de plusieurs forts et petites villes, et renvoya sans rançon tous ceux qu’il fit prisonniers, dans l’espérance que cette action lui attirerait l’affection de ce peuple ; mais c’étaient des gens opiniâtres, et qui, aigris qu’ils étaient par le dégât qu’on faisait sur leurs terres, ne tenaient aucun compte de ces marques d’humanité. Brutus alla donc mettre le siège devant Xanthus, où les plus braves des Lyciens s’étaient renfermés.

Pendant le siège, quelques-uns des assiégés, profitant de la rivière qui baignait leurs murailles[34], tâchèrent de se sauver en nageant entre deux eaux. Mais les assiégeants, qui s’en aperçurent, tendirent au travers du courant des filets, au haut desquels étaient attachées des sonnettes, qui les avertissaient dès qu’il y avait quelqu’un de pris. Une nuit les Xanthiens firent une sortie, et mirent le feu à quelques-unes des machines de siège : les Romains les aperçurent et les repoussèrent ; mais, un vent impétueux, s’étant élevé tout à coup, porta les flammes jusqu’aux créneaux des murailles, en sorte que les maisons voisines étaient en danger. Brutus, qui craignait pour la ville, commanda aussitôt à ses troupes d’aller à son secours, et d’éteindre le feu. Mais, à ce moment, un désespoir affreux, plus fort que tous les raisonnements, et qu’on peut comparer à un violent désir de la mort, s’empara des Lyciens. Hommes libres et esclaves, femmes et enfants, sans distinction d’âge, tous ils accourent sur les murailles, et attaquent de là ceux qui travaillaient à éteindre l’incendie : ils portent eux-mêmes du bois, des roseaux et autres matières combustibles ; ils en alimentent sans cesse le feu, qui ne tarde pas à s’étendre dans toute la ville. Quand la flamme se fut ainsi répandue, et que, s’élevant en tourbillons dans les airs, elle eut embrasé toute la ville, Brutus, touché de compassion, courut à cheval le long des murs, cherchant par tous les moyens à secourir ces malheureux : il leur tendait les mains, il les conjurait d’épargner, de sauver leur ville ; mais personne ne l’écoutait : tous voulaient mourir, non-seulement les hommes et les femmes, mais même les petits enfants, qui se jetaient au milieu des flammes en poussant des cris affreux, ou se précipitaient du haut des murailles ; quelques-uns présentaient leur gorge nue aux épées de leurs pères, et les excitaient à les frapper.

Après que la ville eut été consumée, on vit une femme, ayant son enfant mort à son cou, qui se pendait elle-même, et qui, avec une torche allumée, mettait le feu à sa maison. Brutus, qui en fut informé, n’eut pas la force d’aller voir un spectacle si horrible : il ne put même retenir ses larmes en entendant ce récit, et fit proposer une récompense pour tout soldat qui parviendrait à sauver un Lycien : il n’y en eut, dit-on, que cent cinquante qui ne se refusèrent pas à leur conservation. Ainsi donc les Xanthiens, après avoir achevé, dans un long espace d’années, la révolution que le destin avait marquée pour leur ruine, renouvelèrent, parleur audace, la catastrophe de leurs ancêtres, lesquels, au temps des guerres persiques, brûlèrent eux-mêmes leur ville, et s’ensevelirent sous ses décombres.

Brutus, voyant la ville de Patare[35] se préparer à une défense vigoureuse, balançait néanmoins à entreprendre le siège ; car il craignait que les habitants ne se portassent à un désespoir semblable à celui des Lyciens. Mais, ayant fait quelques femmes prisonnières, et les ayant renvoyées sans rançon, celles-ci vantèrent tant à leurs maris et à leurs pères, qui étaient des plus considérables de la ville, la modération et la justice de Brutus, qu’elles leur persuadèrent de remettre Patare entre ses mains. Dès lors toutes les autres villes se soumirent : elles se livrèrent à sa discrétion ; et Brutus les traita avec plus de douceur et de clémence qu’elles n’avaient osé l’espérer. Car, tandis que Cassius obligea les Rhodiens, dont il avait pris la ville vers le même temps, de lui apporter tout leur or et tout leur argent, ce qui produisit une somme de huit mille talents[36], outre une amende de cinq cents talents[37] qu’il exigea de la ville, Brutus ne leva sur les Lyciens qu’une contribution de cent cinquante talents[38] ; et, sans causer d’autre dommage à leur pays, il partit pour l’Ionie.

Il fit là plusieurs actions dignes de mémoire, soit dans les récompenses qu’il décerna, soit dans les châtiments qu’il infligea. Je n’en rapporterai ici qu’une seule, celle dont il fut lui-même le plus satisfait, et qui plut davantage aux gens de bien de Rome. Le grand Pompée, après avoir été défait par César à la bataille de Pharsale, et avoir perdu ce grand empire qu’il lui disputait, se retira en Égypte. Quand il eut abordé à Péluse, les tuteurs et les amis du roi, alors encore enfant, tinrent conseil entre eux sur le parti qu’on devait prendre ; mais les avis furent partagés. Les uns opinaient à recevoir Pompée, d’autres à le chasser d’Égypte ; mais un certain Théodotus de Chio, qui enseignait la rhétorique au jeune prince, et qui, faute de meilleurs ministres, était admis aux conseils, fit voir aux uns et aux autres qu’ils se trompaient également. Dans les conjonctures présentes, le seul parti utile était, selon lui, de recevoir Pompée, et de le faire mourir. Il termina son discours par ce mot : « Un mort ne mord pas. » Le conseil se rendit à cet avis ; et le grand Pompée devint un exemple mémorable des événements les plus extraordinaires et les moins attendus : sa mort fut l’ouvrage de la vaine rhétorique et de l’adresse de Théodotus, comme le sophiste s’en vantait lui-même. Peu de temps après, César, étant arrivé en Égypte, punit ces perfides par une mort digne de leur scélératesse : Théodotus seul obtint de la Fortune quelque délai, pendant lequel il traîna une vie errante, dans la honte et la misère. Mais enfin il ne put échapper à Brutus, qui parcourait l’Asie : amené devant lui, il fut puni du dernier supplice, et acquit par sa mort un renom plus fameux encore qu’il n’avait fait par sa vie.

Brutus fit prier Cassius de le venir trouver à Sardes ; et, dès qu’il le sut proche de la ville, il alla au-devant de lui avec ses amis. Toutes les troupes, sous les armes, les saluèrent l’un et l’autre du titre d’imperator ; mais, comme il arrive d’ordinaire dans des affaires de haute importance, et entre des hommes environnés d’une foule d’amis et de capitaines, ils eurent à se faire réciproquement beaucoup de plaintes et de reproches. C’est pourquoi, dès leur arrivée à Sardes, ils se retirèrent tous deux dans une chambre, fermèrent les portes sur eux, et là, sans autres témoins, ils exposèrent d’abord leurs griefs respectifs ; puis ils passèrent aux reproches, aux accusations, aux larmes même, et enfin à de violents outrages. Leurs amis, qui les entendaient du dehors, étonnés de cet emportement, et du ton de colère avec lequel ils se parlaient, craignirent qu’ils ne se portassent à quelque extrémité fâcheuse ; mais l’entrée de la chambre leur était interdite. Toutefois Marcus Favonius, ce zélateur de Caton, qui pratiquait la philosophie, moins par le choix de sa raison que par une sorte d’impétuosité et de fureur, se présenta à la porte : les domestiques la lui refusèrent ; mais ce n’était pas chose aisée à faire que de retenir Favonius, quoi qu’il désirât, car il était violent et précipité en tout. Il ne tenait aucun compte de sa dignité sénatoriale : il se faisait même un plaisir de la ravaler par une liberté de parler qui tenait du cynisme ; mais la plupart des gens ne faisaient que rire et plaisanter des invectives toujours déplacées qu’il se permettait. Forçant donc ceux qui gardaient la porte, il entra dans la chambre ; puis, contrefaisant sa voix, il prononça les vers de Nestor dans Homère[39] :

Écoutez mes avis ; vous êtes tous deux plus jeunes que moi ;


et le reste. Cassius ne fit que rire de cette apostrophe ; mais Brutus, le prenant par les épaules, le mit dehors, l’appelant franc chien et faux cynique. Cependant ils ne poussèrent pas plus loin leur contestation, et se retirèrent. Cassius donna, le soir même, un souper où Brutus se trouva avec ses amis, qu’il y amena. Comme on venait de se mettre à table, Favonius, qui sortait du bain, entra dans la salle. Brutus, en le voyant, protesta qu’il ne l’avait pas invité, et commanda qu’on lui donnât une place sur le lit d’en haut ; mais Favonius se plaça de force sur celui du milieu[40]. Le repas fut assaisonné de plaisanteries agréables, et la philosophie y trouva place.

Le lendemain, Brutus jugea publiquement un Romain nommé Lucius Pella, personnage qui avait été autrefois préteur, et à qui Brutus avait lui-même donné des emplois de confiance. Accusé de concussion par les Sardiens, il fut noté d’infamie : ce qui affligea fort Cassius, lequel, peu de jours auparavant, ayant à juger deux de ses amis convaincus du même crime, s’était contenté de leur faire en particulier quelques réprimandes, après quoi il les avait renvoyés sans même leur ôter leurs emplois : aussi se plaignit-il de ce jugement à Brutus, l’accusant de montrer un trop scrupuleux respect pour les lois et la justice, dans un temps où il fallait donner beaucoup à la politique et à l’humanité. « Cassius, répondit Brutus, tu dois te souvenir des ides de mars, de ce jour où nous avons tué César, non pour avoir dépouillé ni tourmenté lui-même personne, mais parce qu’il fermait les yeux sur ceux qui agissaient ainsi sous son nom. S’il est, ajouta-t-il, quelque prétexte honnête de violer la justice, mieux eût valu encore souffrir les malversations des amis de César que de conniver à celles de nos propres amis. Car l’indifférence sur les premières n’eût passé que pour défaut de courage ; tandis qu’en tolérant les autres, nous encourons le soupçon de complicité avec nos amis, et nous partageons en outre les périls auxquels ils s’exposent. » Tels étaient les principes d’après lesquels se conduisait Brutus.

Comme ils se disposaient à quitter l’Asie, Brutus eut, dit-on, un signe extraordinaire. Il aimait à veiller ; et, autant par une suite de sa sobriété que par amour pour le travail, il ne donnait que fort peu de temps au sommeil. Il ne dormait jamais le jour ; et la nuit même il ne se livrait au repos que lorsque tout le monde était couché, et qu’il n’avait plus rien à faire, ni personne à qui parler. Mais, alors surtout que la guerre était commencée, que toutes les affaires roulaient sur lui, et qu’il avait sans cesse l’esprit tendu sur ce qui pouvait arriver, il se contentait de quelques instants de sommeil après son souper, et passait le reste de la nuit à expédier les affaires les plus pressées. Quand il les terminait de bonne heure, et qu’il lui restait du temps, il l’employait à lire jusqu’à la troisième garde[41], heure à laquelle les centurions et les autres officiers avaient coutume d’entrer dans sa tente. C’était donc le temps où il se disposait à quitter l’Asie avec toute son armée : il faisait une nuit fort obscure ; sa tente n’était éclairée que par une faible lumière ; un silence profond régnait dans tout le camp, et lui-même était plongé dans ses réflexions, lorsqu’il lui, sembla voir entrer quelqu’un dans sa tente. Il tourne les yeux vers la porte, et aperçoit un spectre horrible, dont la figure était étrange et effrayante, qui s’approche de lui et se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la parole. « Qui es-tu ? lui demanda-t-il ; un homme ou un dieu ? que viens-tu faire ici, que me veux-tu ? — Brutus, répondit le fantôme, je suis ton mauvais Génie ; tu me verras à Philippes. — Eh bien ! repartit Brutus sans se troubler, je t’y verrai. » Le fantôme disparut aussitôt ; et Brutus, à qui ses domestiques, qu’il appela, dirent qu’ils n’avaient rien vu ni entendu, continua de s’occuper de ses affaires.

Mais, dès que le jour parut, il se rendit chez Cassius, et lui raconta sa vision. Cassius, qui faisait profession de la doctrine d’Épicure, et qui disputait souvent avec Brutus sur ces sortes de matières, lui dit alors : « Brutus, nous tenons nous autres, dans notre philosophie, que nous ne sentons ni ne voyons pas toujours réellement ce que nous croyons voir et sentir ; car nos sens, faciles à recevoir toutes sortes d’impressions, sont fort trompeurs, et notre imagination, plus mobile encore, les excite sans cesse et leur imprime une foule d’idées qui n’ont jamais existé. Ils sont comme une cire molle qui se prête à toutes les formes qu’on lui veut donner ; et notre âme, ayant en elle-même et ce qui produit l’impression et ce qui la reçoit, peut aussi facilement, et sans autre secours que sa propre puissance, varier et diversifier ses formes. C’est ce que témoignent assez les différentes images que nous présentent les songes pendant notre sommeil : l’imagination les excite par le plus faible mouvement ; puis elle leur fait prendre toutes sortes d’affections ou de figures fantastiques ; car cette faculté a cela de sa nature qu’elle est toujours en mouvement, et ce mouvement n’est autre chose que l’imagination même et la pensée. Mais, ce qu’il y a de plus en toi, c’est que ton corps, affaibli par l’excès du travail, rend ton esprit plus mobile et plus prompt à changer. Or, il n’est pas vraisemblable qu’il y ait des Génies ; ou, s’il y en a, il serait ridicule de croire qu’ils prennent la figure et la voix des hommes, et que leur pouvoir s’étend jusqu’à nous. Mais je souhaiterais qu’il y en eût, afin que nous pussions mettre notre confiance, non-seulement dans cette multitude d’armes, de chevaux et de navires, mais encore dans le secours des dieux, qui ne manqueraient pas d’assister les chefs de la plus sainte et de la plus belle des entreprises. » Telles furent les raisons que Cassius allégua pour calmer Brutus. Comme l’armée commençait à se mettre en marche, deux aigles, fondant ensemble du haut des airs, vinrent s’abattre sur les premières enseignes : nourris par les soldats, ils accompagnèrent l’armée jusqu’à Philippes, où ils s’envolèrent, la veille de la bataille.

Brutus avait déjà soumis la plupart des peuples voisins ; et, s’il restait encore quelques villes ou quelques princes à subjuguer, Cassius et lui achevèrent alors de les réduire, et se rendirent maîtres de tout le pays jusqu’à la mer de Thasos[42]. Là, ayant surpris Norbanus, qui était campé dans un lieu appelé les Détroits, près du mont Symbolum[43], ils l’enveloppèrent, et le forcèrent d’abandonner ce poste : peu s’en fallut même qu’ils ne lui enlevassent toute son armée ; car César n’avait pu le suivre, retenu qu’il était par une maladie ; mais Antoine vint à propos à son secours, ayant fait pour cela une telle diligence, que Brutus ne pouvait y croire. César arriva dix jours après, et alla camper vis-à-vis de Brutus, et Antoine en face de Cassius. L’espace qui séparait les deux camps est appelé par les Romains la plaine de Philippes[44]. Jamais on n’avait vu deux armées romaines aussi considérables en présence l’une de l’autre. Celle de Brutus était de beaucoup inférieure en nombre à celle de César ; mais elle l’emportait par l’éclat et la magnificence des armes, dont la plupart étaient d’or ou d’argent. Il avait accoutumé ses officiers à la modestie et à la simplicité dans tout le reste ; mais il était persuadé que la richesse des armes dont les soldats sont couverts ou qu’ils ont entre les mains relève le courage des hommes avides de gloire, et rend les avares plus âpres au combat, voulant à tout prix conserver une armure qui vaut pour eux un fonds de terre : c’est pourquoi il leur avait prodigué ces métaux. César fit distribuer à ses soldats une petite mesure de blé et cinq drachmes[45] par tête, à l’occasion d’un sacrifice expiatoire qu’il faisait dans son camp. Mais Brutus, pour insulter à cette disette ou à cette mesquinerie, purifia son armée en pleine campagne, suivant la coutume des Romains ; il distribua ensuite quantité de victimes, et donna cinquante drachmes[46] à chacun des soldats : largesse qui augmenta de beaucoup l’affection et l’ardeur de ses troupes.

Pendant le sacrifice, Cassius eut, dit-on, un signe qu’il jugea d’un présage funeste : le licteur qui portait devant lui les faisceaux lui présenta la couronne à l’envers. On ajoute de plus que, peu de temps auparavant, dans une cérémonie publique, la Victoire d’or de Cassius, qui était portée en pompe, tomba à terre, celui qui en était chargé ayant fait un faux pas. Une multitude d’oiseaux de proie passaient tous les jours sur le camp ; et l’on vit plusieurs essaims d’abeilles se rassembler dans un certain endroit des retranchements, que les devins firent enfermer et mettre hors de l’enceinte, afin de faire cesser, par leur expiation, la crainte superstitieuse qui commençait déjà à ébranler dans Cassius les principes d’Épicure, et qui avait entièrement captivé l’esprit des soldats. Aussi Cassius n’avait-il plus le même empressement à livrer la bataille : il préférait qu’on traînât la guerre en longueur, d’autant qu’avec plus d’argent que l’ennemi, ils lui étaient inférieurs en armes et en soldats. Brutus, au contraire, avait toujours pensé et pensait encore à en venir promptement à une affaire décisive, afin de rendre au plus tôt la liberté à sa patrie, ou du moins de délivrer de tant de maux ces peuples écrasés par les dépenses de la guerre et par toutes les autres misères qu’elle entraîne nécessairement.

Il voyait d’ailleurs que, dans toutes les escarmouches, dans toutes les rencontres qui avaient lieu, sa cavalerie avait toujours l’avantage : ce qui lui inspirait une grande confiance. D’un autre côté, chaque jour de nouveaux déserteurs, et en grand nombre, passaient de son camp dans celui de César ; et l’on en dénonçait encore une infinité d’autres, comme soupçonnés de vouloir suivre cet exemple. Ces considérations engagèrent plusieurs des amis de Cassius à se ranger, dans le conseil, au sentiment de Brutus. Atellius fut le seul des amis de Brutus dont l’avis fut contraire au sien : il proposa de différer jusqu’à l’hiver. « Eh ! que gagneras-tu, lui dit alors Brutus, d’attendre encore une année ? — Le moins que je puisse espérer, répondit Atellius, c’est de vivre un an de plus. » Cette réponse déplut à Cassius ; tous les autres officiers s’en indignèrent ; et la bataille fut résolue pour le lendemain.

Brutus, rempli des meilleures espérances, s’entretint, pendant le souper, de matières philosophiques ; après quoi il alla prendre quelque repos. Mais Cassius, au rapport de Messala, soupa dans sa tente avec un petit nombre d’amis, et fut, pendant tout le repas, pensif et taciturne ; ce qui était contre son naturel. Après le souper, il prit la main de Messala, et, la lui serrant avec amitié, suivant sa coutume, il lui dit en grec : « Messala, je te prends à témoin que, de même que le grand Pompée, je suis forcé, malgré moi, de mettre au hasard d’une bataille le sort de ma patrie. Et pourtant nous avons bon courage, et grand sujet d’espérer de la Fortune, dont nous serions injustes de nous défier, encore que nous eussions pris un mauvais parti. » En finissant ces mots, il embrassa Messala, et lui dit adieu ; et Messala le pria à souper pour le lendemain, jour anniversaire de sa naissance[47].

Dès que le jour parut, on éleva dans les camps de Brutus et de Cassius le signal de la bataille, qui était une cotte d’armes de pourpre ; et les deux chefs s’abouchèrent au milieu de l’espace qui séparait leurs campe. Cassius, prenant le premier la parole : « Brutus, dit-il, fassent les dieux que nous remportions la victoire, et que nous puissions passer ensemble le reste de nos jours en paix et en joie ! Mais, comme les événements qui intéressent le plus les hommes sont aussi les plus incertains, et que, si l’issue de la bataille trompe notre attente, il ne nous sera pas facile de nous revoir, dis-moi, que choisiras-tu de la fuite ou de la mort ? — Cassius, répondit Brutus, lorsque j’étais encore jeune et sans expérience, je composai, sans trop savoir pourquoi, un long discours philosophique, dans lequel je blâmais fort Caton de s’être donné la mort : je disais qu’il n’était ni religieux, ni digne d’un homme de cœur, de se soustraire à l’ordre des dieux, de ne pas recevoir avec courage, tout les événements de la vie, mais de s’y dérober par la fuite. Notre situation présente me fait penser différemment ; et, si Dieu ne donne pas à cette journée une issue heureuse pour nous, je suis résolu de ne plus tenter de nouvelles espérances, ni faire de nouveaux préparatifs de guerre. Je me délivrerai de toutes mes peines, en re dant grâce à la Fortune ; car, depuis qu’aux Ides de mars j’ai donné mes jours à ma patrie, j’ai mené, soutenu par mon dévouement à sa cause, une vie non moins libre que glorieuse. » À ces mots, Cassius se prit à sourire ; et, embrassant Brutus : « Puisque nous partageons les mêmes sentiments, dit-il, allons à l’ennemi ; car, ou nous remporterons la victoire, ou nous ne craindrons pas les vainqueurs. » Ils s’entretinrent ensuite, en présence de leurs amis, de l’ordonnance de la bataille. Brutus demanda à Cassius le commandement de l’aile gauche, bien qu’il semblât dû plutôt à Cassius, à cause de son âge et de son expérience. Celui-ci le lui accorda néanmoins : il voulut même que Messala, qui était à la tête de la légion la plus aguerrie, combattît à cette aile. Aussitôt Brutus fit sortir des retranchements sa cavalerie magnifiquement parée, et mit son infanterie en bataille.

Les soldats d’Antoine travaillaient à tirer des tranchées depuis les marais près desquels ils campaient jusque dans la plaine, afin de couper à Cassius le chemin de la mer. César ne faisait aucun mouvement, ou plutôt son armée ; car, pour lui, une maladie l’avait obligé de s’éloigner du camp. Ses troupes ne s’attendaient pas que les ennemis en viendraient à une bataille : elles croyaient seulement qu’ils feraient quelques charges sur les travailleurs, et tâcheraient, à coups de traits, de les mettre en désordre : ne songeant nullement à ceux qui étaient campés devant elles, elles s’étonnaient du bruit qu’on faisait autour des tranchées, et qui venait jusqu’à leur camp. Cependant Brutus, après avoir fait passer à tous les capitaines de petits billets où était écrit le mot du guet, parcourait à cheval tous les rangs, animant ses troupes à bien faire. Mais le mot qu’il donna ne fut entendu que d’un bien petit nombre : la plupart, sans même l’attendre, fondirent impétueusement sur les ennemis en poussant de grands cris. Le désordre avec lequel ils chargèrent mit beaucoup d’inégalité et de distance entre les légions. Celle de Messala d’abord, les autres ensuite, outrepassèrent l’aile gauche de César ; et, sans faire autre chose qu’effleurer les derniers rangs et massacrer quelques soldats, elles poussèrent en avant jusqu’au camp de César, où elles arrivèrent, comme il l’écrit lui-même dans ses Mémoires, peu d’instants après qu’il l’eut quitté pour se faire transporter ailleurs, d’après le songe qu’avait eu un de ses amis, nommé Marcus Artorius, et qui donnait avis à César de s’éloigner au plus tôt des retranchements. Cette retraite fit répandre le bruit de sa mort ; car sa litière, qui était vide, fut criblée de coups de traits et de piques. On passa au fil de l’épée tous ceux qui furent pris dans le camp, parmi lesquels étaient deux mille Lacédémoniens, venus tout récemment comme auxiliaires de César. Celles des troupes de Brutus qui ne se portèrent pas sur les derrières de l’aile gauche de César, mais qui l’attaquèrent de front, la renversèrent facilement, à cause du trouble où l’avait jetée la perte de son camp : elles taillèrent en pièces trois légions, et se précipitèrent ensuite dans le camp pêle-mêle avec les fuyards. Brutus était à cette partie de son aile droite.

Mais ce que les vainqueurs ne remarquèrent point, l’occasion[48] le fit apercevoir aux vaincus : elle leur montra l’aile gauche des ennemis nue et séparée de l’aile droite, laquelle s’était laissé emporter à la poursuite des fuyards. Ils fondirent donc sur ces troupes, dont le flanc était découvert ; mais ils ne purent parvenir à enfoncer le centre de la bataille, qui les reçut avec beaucoup de vigueur : toutefois ils renversèrent l’aile gauche, où le désordre s’était mis, et qui ignorait d’ailleurs le succès de l’aile droite. Ils la poursuivirent avec tant de vigueur, qu’ils entrèrent dans le camp avec les fuyards, n’ayant à leur tête ni l’un ni l’autre de leurs généraux. Antoine, voulant, dit-on, éviter l’impétuosité du premier choc, s’était retiré, dès le commencement de l’action, dans un marais voisin ; et César, qui s’était fait transporter hors des retranchements, ne paraissait nulle part. Il y eut même des soldats qui vinrent dire à Brutus qu’ils l’avaient tué : ils lui montrèrent leurs épées sanglantes, et lui dépeignirent comment était César, et l’âge qu’il pouvait avoir.

Déjà le corps de bataille de Brutus avait enfoncé ceux qui lui étaient opposés : ils en avaient fait un grand carnage ; et la victoire de Brutus paraissait décidée, comme l’était la défaite de Cassius. Ce qui les perdit l’un et l’autre, c’est que Brutus n’alla pas au secours de Cassius, le croyant vainqueur, et que Cassius n’attendit pas le retour de Brutus, dont la perte lui paraissait certaine. Messala donne pour preuve de leur victoire, qu’ils prirent trois aigles et plusieurs enseignes aux ennemis, tandis que les ennemis ne leur en prirent pas une seule. Brutus, en s’en retournant après le pillage du camp de César, fut extrêmement surpris de ne pas voir le pavillon de Cassius dressé comme de coutume ; car ce pavillon, qui était fort élevé, s’apercevait de loin. Il ne découvrait pas non plus les autres tentes : la plupart avaient été abattues et mises en pièces lors de l’entrée des ennemis dans le camp. Mais ceux qui croyaient avoir la vue plus perçante assuraient à Brutus qu’ils voyaient étinceler une infinité d’armes et de boucliers d’argent qui allaient et venaient dans le camp de Cassius ; mais, à en juger, disaient-ils, par le nombre de ces troupes et par leur armure, ce ne devaient pas être celles qu’on avait laissées pour le garder : ils ajoutaient cependant qu’on ne voyait point au delà autant de morts qu’il devrait naturellement y en avoir, si tant de légions eussent été défaites.

Toutes ces choses firent soupçonner à Brutus le désastre de l’aile gauche. Laissant donc une garde suffisante dans le camp des ennemis, il rappela ceux qui poursuivaient les fuyards, et les rallia pour marcher au secours de Cassius. Or, voici comment les choses s’étaient passées de son côté. Quand les troupes de Brutus, sans attendre ni le mot du guet ni l’ordre de l’attaque, fondirent avec impétuosité sur les ennemis, ce fut pour Cassius un sujet de peine ; mais il fut non moins mécontent quand il vit que, s’étant emparées du camp de César, elles ne songeaient qu’à le piller, et négligeaient d’envelopper les ennemis. En considérant ainsi les fautes des autres, il perdit un temps considérable ; et ce fut là, plus encore que la diligence et l’habileté des généraux, ce qui donna à l’aile droite de César la facilité de l’envelopper lui-même. En même temps sa cavalerie se débanda, et prit la fuite vers la mer. Voyant l’infanterie se préparer à suivre cet exemple, il fit tous ses efforts pour la retenir et la rallier : il prit l’enseigne d’un des officiers qui fuyaient, et la planta à terre à ses pieds ; mais cela ne put pas même empêcher ses propres gardes de l’abandonner. Forcé alors de s’éloigner, il se retira, avec un très-petit nombre de gens, sur une éminence d’où l’on découvrait toute la plaine. Mais il ne pouvait voir lui-même ce qui se passait : il avait la vue si faible, qu’il apercevait à peine le pillage de son camp. Ceux qui étaient avec lui découvrirent un gros de cavalerie qui s’avançait : c’était celle que Brutus lui envoyait ; mais Cassius la prit pour celle des ennemis, et se crut poursuivi. Il ne laissa pas pourtant de dépêcher un de ses officiers, nommé Titinius, pour s’en assurer. Les cavaliers de Brutus ayant aperçu cet homme, un des plus fidèles amis de Cassius, ceux qui le connaissaient mettent pied à terre, le reçoivent au milieu d’eux, et le comblent de caresses ; les autres l’entourent à cheval avec des cris de victoire, et font retentir toute la plaine du bruit de leurs armes.

Mais ces démonstrations de joie furent cause du plus grand malheur : Cassius crut que c’étaient les ennemis qui enveloppaient Titinius. « Trop d’attachement pour, la vie, dit-il à ceux qui l’environnaient, m’a fait attendre jusqu’à voir un de mes amis enlevé par les troupes ennemies. » En disant ces mots, il se retire dans une tente abandonnée, entraînant avec lui un de ses affranchis, nommé Pindarus, qu’il avait toujours gardé auprès de lui pour une telle nécessité, depuis la défaite de Crassus. Lui qui avait échappé aux Parthes, à ce moment il se couvre la tête de sa robe, tend la gorge à cet homme, et lui commande de lui trancher la tête ; car on la trouva séparée du corps. Toutefois, comme Pindarus ne reparut plus après la mort de Cassius, quelques-uns soupçonnèrent qu’il avait tué son maître sans en avoir reçu l’ordre. On ne tarda pas à voir arriver la cavalerie de Brutus, précédée par Titinius, une couronne sur la tête. : il avait pris les devants pour rejoindre plus tôt Cassius ; mais, quand les cris, les gémissements et le désespoir de ses amis lui eurent fait connaître la mort de son général et ce qui l’avait trompé, il tira son épée, et, après s’être reproché amèrement sa lenteur, il se tua.

Brutus, informé de la défaite de Cassius, hâta sa marche, et apprit sa mort quand il fut près du camp. Il pleura sur son corps ; il l’appela le dernier des Romains, persuadé que Rome ne produirait jamais un homme d’un si grand courage ; ensuite il le fit ensevelir, et l’envoya dans l’île de Thasos, de peur que la vue de ses funérailles ne causât du trouble dans le camp. Cela fait, il assembla les soldats, les consola, et, pour les dédommager de la perte de leurs effets les plus nécessaires, qui avaient été pillés, il leur promit à chacun deux mille drachmes[49]. Cette promesse leur rendit le courage : ils admirèrent une telle générosité ; et, quand Brutus les quitta, ils l’accompagnèrent de leurs acclamations, en lui rendant ce glorieux témoignage, qu’il était le seul des quatre généraux qui n’eût pas été vaincu. Et en effet, ses actions firent voir clairement que ce n’était pas sans raison qu’il avait espéré de vaincre ; car, avec le peu de légions qu’il commandait, il renversa tous ceux qui lui firent tête ; et, si dans la bataille il eût pu les mettre à l’œuvre toutes, si la plus grande partie de son aile n’eût pas outrepassé les ennemis pour aller piller leur bagage, il est hors de doute qu’il ne serait pas demeuré un seul de leurs différents corps qui n’eût été défait. Il resta, du côté de Brutus, huit mille hommes sur le champ de bataille, y compris les valets des soldats, que Brutus appelait Briges[50] (51) ; et l’armée des ennemis, suivant Messala, en perdit plus du double.

Une perte si considérable avait jeté ceux-ci dans le découragement ; mais, un des esclaves de Cassius, nomme Démétrius, étant arrivé le soir même au camp d*Antoine avec la robe et l’épée de son maître, cette vue les ranima tellement, que le lendemain, dès le point du jour, ils présentèrent la bataille. Mais Brutus voyait ses deux camps dans une agitation dangereuse : le sien était rempli de prisonniers, qui demandaient la surveillance la plus active ; celui de Cassius supportait avec peine le changement de chef ; d’ailleurs, la houle de leur défaite leur avait inspiré de la haine et une envie secrète contre les vainqueurs : il se borna donc à tenir ses troupes sous les armes, et refusa le combat. Quant aux prisonniers, il mit à part les esclaves, qui, par leurs rapports fréquents avec les soldats, lui étaient suspects, et les fit tous mettre à mort ; et il renvoya la plus grande partie des hommes libres, disant que, déjà pris par les ennemis, ils seraient avec eux prisonniers et esclaves, tandis qu’auprès de lui ils seraient libres et citoyens[51] ; et, comme il s’aperçut que ses amis et ses officiers avaient contre quelques-uns de ces hommes un ressentiment implacable, il les cacha pour les dérober à leur fureur, et lès fit partir secrètement. Or, il y avait parmi eux un mime nommé Volumnius, et un certain Saculion, bouffon de son métier. Brutus n’en faisait aucun compte ; mais ses amis, les lui ayant amenés, se plaignirent de ce que, tout captifs qu’ils étaient, ils se permettaient de les railler insolemment. Brutus, occupé de soins bien différents, ne leur répondit rien. Alors Messala Corvinus ouvrit l’avis qu’on les battît de verges sur le théâtre, et qu’ensuite on les renvoyât tout nus aux généraux ennemis, pour leur faire honte de ce qu’ils avaient besoin, jusque dans les camps mêmes, de convives et d’amis de telle espèce. À cette proposition, quelques-uns de ceux qui étaient présents se prirent à rire ; mais Publius Casca, celui qui avait porté le premier coup à César, prenant la parole : « Ce n’est point, dit-il, par des jeux et des plaisanteries qu’il convient de faire les obsèques de Cassius. Brutus, ajouta-t-il, c’est à toi de faire voir quel souvenir tu conserves de ton collègue, en punissant ou en sauvant ceux qui osent le prendre pour sujet de leurs railleries. » Brutus, vivement piqué de la remontrance, lui répondit : « Pourquoi me demandes-tu donc mon avis, Casca ? et que ne fais-tu toi-même ce que tu juges convenable ? » Alors, prenant cette réponse pour un consentement à la mort de ces malheureux, ils les emmenèrent, et les firent périr.

Brutus fit distribuer aux soldats l’argent qu’il leur avait promis ; puis, après quelques légers reproches sur ce que, sans attendre ni le commandement ni le mot du guet, ils s’étaient hâtés d’aller témérairement et en désordre charger l’ennemi, il leur promit que, si, à la bataille suivante, ils se conduisaient en gens de cœur, il leur abandonnerait le pillage de deux villes, à savoir Thessalonique et Lacédémone. C’est, dans toute la vie de Brutus, le seul reproche dont on ne le puisse justifier. Antoine et César, il est vrai, payèrent à leurs soldats un prix plus criminel encore de leurs victoires, quand ils chassèrent de presque toute l’Italie les anciens habitants, pour les mettre en possession de leurs terres et de leurs villes, lesquelles ne leur appartenaient à aucun titre. Mais on sait que ces hommes n’avaient d’autre but, dans cette guerre, que de vaincre et de dominer, tandis que Brutus avait donné une si haute opinion de sa vertu, que le peuple même ne lui permettait ni de vaincre, ni de se sauver, que par des voies justes et honnêtes, surtout depuis la mort de Cassius, qu’on accusait de pousser Brutus aux actes de violence qui lui échappaient. Mais, comme sur mer, quand le gouvernail vient à être brisé par la tempête, les matelots clouent et ajustent à la place, le moins mal qu’ils peuvent, d’autres pièces de bois qu’ils emploient par nécessité, de même Brutus, chargé du commandement d’une armée nombreuse, et placé dans des conjonctures difficiles, était obligé, faute d’un général qui pût aller de pair avec lui, de se servir de ceux qu’il avait, et de faire et de dire beaucoup de choses d’après leur opinion. Il croyait donc devoir faire tout ce qui pouvait rendre soumis les soldats de Cassius : car l’anarchie les avait rendus audacieux dans le camp, et leur défaite, lâches contre l’ennemi.

Antoine et César n’étaient pas dans une situation meilleure : réduits à une extrême disette, et campés en des lieux enfoncés, ils s’attendaient à passer un hiver fort pénible. En effet, ils étaient environnés de marais ; et les pluies d’automne, survenues depuis la bataille, avaient rempli les tentes de boue, de fange et d’eau, que le froid, déjà piquant alors, gelait incontinent. Dans une telle extrémité, ils apprirent l’échec arrivé sur mer à leurs troupes : la flotte de Brutus avait attaqué des vaisseaux qui amenaient d’Italie à César un renfort considérable, et les avait si complètement battus, qu’il ne s’était sauvé qu’un bien petit nombre de soldats ; encore ceux qui échappèrent à cette défaite furent-ils réduits à une famine extrême, jusque-là qu’ils mangeaient les voiles et les cordages de leurs navires. Cette nouvelle les détermina à hâter une bataille décisive, avant que Brutus fût informé du bonheur qu’il avait eu ; car ce combat naval s’était donné le même jour que celui de terre ; mais le hasard, plutôt que la mauvaise volonté des capitaines, fit que Brutus n’apprit ce grand succès que vingt jours après. S’il l’eût su plus tôt, il n’en serait pas venu à une seconde bataille : il était pourvu pour longtemps de toutes les provisions nécessaires à son armée, et était campé si avantageusement, qu’il n’avait à craindre ni les rigueurs de l’hiver, ni d’être forcé par les ennemis. D’ailleurs il était maître de la mer, et il avait de son côté vaincu sur terre : double avantage qui devait lui donner une extrême confiance et les plus hautes espérances. Mais l’empire romain ne pouvait être gouverné par plusieurs maîtres : il demandait un monarque ; et Dieu, voulant sans doute délivrer César du seul homme qui pût s’opposer à sa domination, empêcha que Brutus ne fût informé de cette victoire, et cela au moment même où il allait l’apprendre. La veille du jour qu’il devait combattre, un déserteur, nommé Clodius, vint le soir dans son camp, pour l’avertir que César et Antoine ne se hâtaient de donner la bataille que parce qu’ils avaient appris la défaite de leur flotte. Mais personne ne voulut le croire ; on ne le présenta pas même à Brutus : les officiers ne tinrent aucun compte de cet avis, le regardant comme incertain, ou comme inventé par Clodius pour plaire à Brutus.

Le fantôme que Brutus avait déjà vu lui apparut, dit-on, encore cette nuit-là sous la même figure ; mais il disparut sans lui avoir dit une seule parole. Toutefois Publius Volumnius, homme fort versé dans la philosophie, et qui, depuis le commencement de la guerre, avait toujours accompagné Brutus, ne parle nullement de ce prodige : il dit seulement que l’aigle de la première enseigne fut couverte d’abeilles ; que le bras d’un des officiers distilla de l’huile de rose en si grande abondance, que jamais on ne put l’arrêter, avec quelque soin qu’on l’essuyât ; et que, peu de temps après, avant la bataille, deux aigles, fondant l’un sur l’autre avec furie, se livrèrent, entre les deux armées, un combat acharné, qui attira l’attention des deux partis, et fit régner dans toute la plaine un silence extraordinaire ; mais qu’enfin l’aigle qui était du côté de Brutus céda et prit la fuite. On parle aussi d’un certain Éthiopien qui, s’étant présenté le premier à l’ouverture des portes du camp, fut massacré par les soldats, qui regardèrent cette rencontre comme de mauvais augure.

Quand Brutus eut fait sortir son armée et l’eut rangée en bataille vis-à-vis des ennemis, il fut assez longtemps encore sans donner le signal du combat : en parcourant les rangs, il lui était tombé à l’esprit quelques soupçons sur plusieurs de ses compagnies, et l’on vint même lui faire contre elles des rapports inquiétants : d’ailleurs il voyait sa cavalerie peu disposée à commencer l’attaque, et qui attendait de voir agir l’infanterie. Enfin, un des meilleurs officiers, homme fort estimé pour sa valeur, sortit tout à coup des rangs, et, passant à cheval devant Brutus, alla se rendre à l’ennemi : il se nommait Camulatus.

Brutus fut vivement affecté de cette désertion ; et, soit colère, soit crainte d’un changement et d’une défection plus grande, il fit incontinent marcher ses troupes à l’ennemi, comme le soleil inclinait vers la neuvième heure du jour. Il enfonça de son côté tout ce qui lui était opposé ; et, secondé par sa cavalerie et ses gens de pied, qui chargèrent vigoureusement l’ennemi dès qu’ils le virent s’ébranler, il pressa si vivement leur aile gauche, qu’elle plia. Mais son aile gauche, ayant étendu ses rangs de peur d’être enveloppée par les ennemis, qui lui étaient supérieurs en nombre, laissa, par ce mouvement, un grand intervalle dans le centre ; en sorte que, devenue faible alors, elle ne put résister longtemps, et fut la première à prendre la fuite. Les vainqueurs revinrent, sans perdre temps, sur l’autre aile, et enveloppèrent Brutus, qui, dans un tel danger, fit de la tête et de la main tous les devoirs d’un grand capitaine et d’un brave soldat, et mit tout en œuvre pour s’assurer la victoire. Mais ce qui lui avait procuré le gain de la première bataille lui fit perdre la seconde. Dans l’action précédente, tout ce qu’il y eut d’ennemis vaincus furent tués sur la place : dans celle-ci, au contraire, où les troupes de Cassius prirent d’abord la fuite, il n’en périt qu’un petit nombre ; et ceux qui se sauvèrent, tout effrayés encore de leur première défaite, remplirent de trouble et de découragement le reste de l’armée. Ce fut là que le fils de Caton fut tué, en faisant des prodiges de valeur, parmi les plus braves de la jeunesse romaine : quoique accablé de fatigue, il ne voulut ni fuir ni reculer ; mais, combattant toujours avec le même courage, disant hautement son nom et celui de son père, il tomba sur un monceau de morts ennemis. Les plus belliqueux de l’armée se firent tuer de même en défendant Brutus.

Or, il y avait parmi les troupes un certain Lucilius, homme plein de courage, et ami particulier de Brutus. Ce Lucilius, voyant quelques cavaliers barbares abandonner ceux qu’ils poursuivaient, pour ne s’attacher qu’à Brutus seul, résolut de sacrifier sa vie, s’il le fallait, pour les arrêter. Il se tint donc à quelque distance d’eux, et cria qu’il était Brutus. On ajouta foi à sa parole, parce qu’il demanda d’être conduit à Antoine, en qui il avait confiance, disait-il, au lieu qu’il craignait César. Les cavaliers, ravis d’une telle capture, emmenèrent cet homme, comme il faisait déjà nuit, après avoir détaché quelques-uns d’entre eux pour aller porter à Antoine cette heureuse nouvelle. Celui-ci, transporté de joie, sortit au-devant d’eux ; et les soldats, informés qu’on amenait Brutus en vie, y accoururent en foule, les uns plaignant son infortune, les autres regardant comme indigne de sa gloire qu’il eût consenti, par un amour excessif de la vie, à être la proie des Barbares. Quand les cavaliers ne furent plus qu’à une petite distance, Antoine s’arrêta, pour penser à l’accueil qu’il devait faire à Brutus ; mais Lucilius, s’avançant vers lui avec une extrême confiance : « Antoine, dit-il, personne n’a pris Marcus Brutus ; et nul de ses ennemis ne le prendra vivant : à Dieu ne plaise que la Fortune ait tant de pouvoir sur la vertu ! On le trouvera sans doute mort ; mais, mort ou vif, on le verra toujours digne de lui-même. Pour moi, qui ai abusé tes soldats en me disant Brutus, je viens ici prêt à souffrir pour ce crime les plus horribles tourments. » Ces paroles frappèrent d’étonnement tous les auditeurs ; mais Antoine, se tournant vers ceux qui avaient amené Lucilius ; « Mes compagnons, leur dit-il, vous êtes sans doute fort irrités de cette tromperie, que vous regardez comme une insulte ; mais sachez que vous avez fait une bien meilleure capture que celle que vous poursuiviez ; car vous cherchiez un ennemi, et vous m’avez amené un ami. Je ne sais, je vous le jure, comment j’aurais traité Brutus, si vous me l’aviez amené vivant ; et j’aime beaucoup mieux acquérir des amis comme celui-ci que d’avoir des ennemis en ma puissance. » En finissant ces mots, il embrassa Lucilius, puis il le remit aux mains d’un de ses amis. Il l’employa souvent dans la suite, et le trouva, en toute occasion fort attaché à lui, et d’une fidélité à toute épreuve.

Il était déjà nuit, lorsque Brutus, après avoir traversé une rivière dont les bords étaient escarpés et couverts d’arbres, s’éloigna du champ de bataille. Il s’arrêta dans un endroit creux, s’assit sur une grande roche, avec le petit nombre d’officiers et d’amis qui l’accompagnaient ; et là, élevant d’abord ses regards vers le ciel, qui était tout resplendissant d’étoiles, il prononça deux vers, dont l’un a été transcrit par Volumnius :

Jupiter, ne laisse pas échapper l’auteur de ces maux[52].


Volumnius dit avoir oublié l’autre. Brutus nomma ensuite tous ceux de ses amis qui avaient péri sous ses yeux, et soupira ; mais il soupira surtout au souvenir de Flavius et de Labéon : Labéon était son lieutenant, et Flavius le chef des ouvriers. En ce moment, quelqu’un de sa suite, se sentant pressé par la soif, et voyant Brutus aussi fort altéré, prit un casque, et courut à la rivière pour y puiser de l’eau. Comme il y allait, on entendit du bruit à l’autre bord : alors Volumnius et Dardanus, l’écuyer de Brutus, s’avancèrent pour voir ce que c’était. Ils revinrent bientôt, et demandèrent de l’eau. « Elle est toute bue, dit Brutus à Volumnius, avec un sourire plein de douceur ; mais on va en apporter d’autre. » Il renvoya aussitôt à la rivière celui qui y avait déjà été ; mais cet homme manqua d’être pris : il fut blessé, et ne se sauva qu’à grand’peine. Comme Brutus conjecturait qu’il avait perdu peu de monde à la bataille, Statyllius s’offrit pour l’en assurer : il s’engagea à passer au travers des ennemis, le seul moyen qu’il y eût de s’éclaircir de ce qui se faisait dans le camp, et convint avec Brutus que, s’il trouvait les choses en bon état, il élèverait une torche allumée, et viendrait aussitôt le rejoindre. Il parvint heureusement jusqu’au camp, et éleva le signal convenu ; mais, après un long intervalle, Brutus ne le voyant pas revenir : « Si Statyllius, dit-il, était encore en vie, il serait déjà de retour. » Et en effet, comme il retournait vers Brutus, il tomba entre les mains des ennemis, qui le massacrèrent.

La nuit était alors fort avancée : Brutus se pencha, assis comme il était, vers Clitus, un de ses domestiques, et lui dit quelques mots à l’oreille. Clitus ne lui répondit pas ; mais ses yeux se remplirent de larmes. Alors Brutus, tirant à part Dardanus, son écuyer, lui parla aussi tout bas. Il s’adressa enfin à Volumnius en langue grecque : il lui rappela les études et les exercices qu’ils avaient faits ensemble, après quoi il le conjura de l’aider à tenir son épée et à s’en percer le sein. Volumnius rejeta fort loin cette prière, ainsi que tous les autres ; et, quelqu’un ayant dit qu’il ne fallait pas demeurer là plus longtemps, mais prendre la fuite : « Oui, sans doute, il faut fuir, répondit Brutus en se levant ; mais il faut se servir pour cela des mains, et non des pieds. » Puis, leur serrant à tous la main l’un après l’autre, il leur dit, avec un air de gaieté : « Je vois avec une satisfaction inexprimable que je n’ai été abandonné par aucun de mes amis, et que, si j’ai à me plaindre de la Fortune, ce n’est que par rapport à ma patrie. Je m’estime bien plus heureux que les vainqueurs, non-seulement quant au passé, mais pour le présent même ; car je laisse après moi une réputation de vertu que jamais ni leurs armes, ni leurs richesses ne pourront leur acquérir ni leur faire transmettre à leurs descendants : on dira toujours d’eux qu’injustes et méchants, ils ont vaincu des gens de bien, pour usurper une domination à laquelle ils n’avaient nul droit. » Il finit par les conjurer de pourvoir à leur sûreté ; puis il se retira un peu à l’écart avec deux ou trois d’entre eux, au nombre desquels était Straton, qui s’était lié étroitement avec lui en lui donnant des leçons d’éloquence. Brutus, l’ayant fait mettre tout près de lui, appuya à deux mains la garde de son épée contre terre, puis il se jeta sur la pointe, et se donna la mort.

Toutefois, quelques-uns prétendent qu’il ne tint pas lui-même l’épée ; mais que Straton, cédant à ses vives instances, la lui tendit en détournant les yeux, et que Brutus se précipita sur la pointe avec une telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et expira sur l’heure. Quelque temps après, Messala, l’ami de Brutus, ayant fait sa paix avec César, profita d’un jour qu’il était de loisir pour lui présenter Straton. « César, lui dit-il, les yeux remplis de larmes, voilà celui qui a rendu à mon cher Brutus le dernier service. » César fit à Straton un accueil favorable, et l’eut depuis pour compagnon dans toutes ses campagnes, à la bataille d’Actium en particulier, où Straton lui rendit autant de services qu’aucun des Grecs qu’il avait à sa suite. On rapporte qu’un jour, César louant Messala lui-même de ce qu’après avoir été, pour l’amour de Brutus, son plus grand ennemi à la bataille de Philippes, il s’était montré, à celle d’Actium, fort affectionné à son service : « César, répondit Messala, je me suis toujours attaché au parti le meilleur et le plus juste. »

Antoine, ayant trouvé le corps de Brutus, commanda qu’on l’ensevelît dans une de ses plus riches cottes d’armes ; et, dans la suite, ayant su qu’on n’en avait rien fait, et qu’elle avait été volée, il fit mourir le coupable, et envoya les cendres de Brutus à sa mère Servilia. Quant à Porcie sa femme, Nicolas le philosophe[53] et Valère Maxime[54] rapportent que, résolue de se donner la mort, mais en étant empêchée par ses amis, qui la gardaient à vue, elle prit un jour dans le feu des charbons ardents, les avala, et tint sa bouche si exactement fermée, qu’elle fut étouffée en un instant. Toutefois il existe une lettre de Brutus, dans laquelle il reproche à ses amis d’avoir abandonné Porcie, et d’avoir souffert qu’elle se laissât mourir pour se délivrer d’une longue et pénible maladie. Il semble donc que ce soit de la part de ces deux écrivains un anachronisme ; car cette lettre, si elle est véritablement de Brutus[55], fait assez connaître la maladie de Porcie, son amour pour son mari, et le genre de sa mort.


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  1. Denys d’Halicarnasse et Dion sont de cet avis.
  2. C’était en ce temps-là le chef de l’ancienne Académie. Voyez Vie de Lucullus dans le troisième volume.
  3. Cicéron le nomme Aristus.
  4. Empylus ne nous est plus connu que par ce qu’en dit ici Plutarque.
  5. Patare était une ville de Lycie.
  6. Xanthus était aussi en Lycie.
  7. Voyez la Vie de Caton le Jeune dans le troisième volume.
  8. Dans la Vie de Caton le Jeune, il est toujours nomme Canidius.
  9. Voyez la Vie de Pompée dans le troisième volume.
  10. La bataille de Pharsale.
  11. Le roi que désigne le texte ne peut être que Juba ; mais on ne lit nulle part que Brutus ait plaidé pour ce prince, tandis qu’il est certain qu’il plaida pour Déjotarus, roi des Galates. Il est donc probable, ou que le passage de Plutarque est corrompu, ou que Plutarque a été mal servi par sa mémoire.
  12. Cette Vie est dans le troisième volume.
  13. Il se nommait Quintus et non Caïus : c’est celui pour lequel Cicéron avait obtenu grâce par son éloquence.
  14. Cicéron avait alors soixante-trois ans.
  15. Ce qui rend ce fait remarquable, c’est que Cassius était dans les sentiments d’Épicure, et qu’il ne croyait ni à l’autre vie, ni à la providence divine.
  16. Dans la Vie de César, Plutarque dit qu’Antoine fut retenu par Albinus ; mais ici il est d’accord avec Cicéron et avec tous les historiens.
  17. Environ soixante-sept francs cinquante centimes de notre monnaie.
  18. Ce poète Cinna était tribun du peuple, suivant Dion et Appien : il se nommait Helvius Cinna, et l’autre Cinna se nommait Cornélius.
  19. Ville du Latium, près de la mer.
  20. Ces lettres, pleines de patriotisme et d’une mâle éloquence, sont encore dans la correspondance de Cicéron.
  21. Ce n’est point une citation textuelle ; c’est comme le sommaire des lettres 16e et 17e du livre ad Brutum, adressées, l’une à Cicéron, l’autre à Atticus.
  22. Iliade, VI, 429.
  23. Iliade, VI, 491.
  24. Ce Théomnestus est inconnu d’ailleurs.
  25. Cratippus a déjà été mentionné dans la Vie de Pompée. Il était, suivant Cicéron, le premier des péripatéticiens de son temps ; et c’est à lui que Cicéron confia son fils lorsqu’il l’envoya étudier à Athènes.
  26. Ville de l’île d’Eubée.
  27. C’est Patrocle mourant qui parle à Hector, Iliade, XVI, 849.
  28. Environ quatre cent cinquante mille francs de notre monnaie.
  29. Deux villes d’Épire.
  30. Dans les Propos de table, VI, quest. 8e.
  31. Ville d’Épire, située dans une presqu’île, et où il y avait une colonie romaine.
  32. Ville maritime de l’Illyrie.
  33. Ville de la Mysie, sur l’Hellespont.
  34. Elle se nommait le Xanthe, et avait donné son nom à la ville.
  35. C’était aussi une ville de Lycie.
  36. Environ quarante-huit millions de francs.
  37. Environ trois millions de francs.
  38. Environ neuf cent mille francs.
  39. Iliade, I, 259.
  40. Il y avait trois lits autour de la table ; le lit du milieu était le plut honorable, puis celui d’en haut ; on mettait au lit d’en bas les convives sans importance, les mimes, les parasites, les bouffons, etc.
  41. La nuit, depuis six heures du soir jusqu’à six heures du matin, se partageait en quatre gardes ou veilles de trois heures chacune : la troisième garde commençait à minuit.
  42. Île de la mer Égée, à peu de distance de la Thrace.
  43. Une des ramifications du mont Pangée.
  44. Plutarque donne le nom latin lui-même : κάμπους Φιλίππους, campos Philippos.
  45. Environ quatre francs cinquante centimes de notre monnaie.
  46. Environ quarante-cinq francs de notre monnaie.
  47. Malgré l’ambiguïté des termes dont se sert Plutarque, et qui peuvent s’entendre de Cassius aussi bien que de Messala, il est probable que c’est son propre anniversaire que Messala célébrait, selon la coutume des Romains. Autrement, Cassius serait mort le même jour qu’il était né ; et Plutarque n’aurait pas manqué de noter cette particularité remarquable, comme il l’a fait ailleurs pour d’autres personnages, tels que Pompée et Attalus.
  48. Au lieu de l’occasion, ὁ καιρός, des éditions donnent César, ὁ Καῖσαρ. Mais César ne combattait point en personne. Xylander a fait la correction, qui est d’ailleurs appuyée de l’autorité d’un manuscrit.
  49. Environ dix-huit cents francs de notre monnaie.
  50. Ce nom est une altération de celui de Phryges, Phrygieus : c’étaient des esclaves tirés, la plupart, de l’Asie Mineure, et auxquels on donnait la liberté, pour les employer aux bas offices dans le » armées.
  51. Aux yeux de Brutus, il n’y avait, dans le parti d’Antoine et d’Octave, que des esclaves et des prisonniers, et c’était dans le sien seulement que se trouvaient les citoyens et les hommes libres.
  52. Euripide, Médée, vers 332. C’est dans le vers dont Volumnius ne s’est point souvenu qu’est le mot tant reproché à Brutus : « Ô vertu, tu n’es qu’un vain nom ! »
  53. C’est Nicolas de Damas, contemporain d’Auguste et intime ami du roi Hérode. Il avait composé un grand nombre d’ouvrages historiques et philosophiques, et même des tragédies et des comédies.
  54. Valère Maxime, qui est bien connu, vécut sous Auguste et Tibère.
  55. Cette lettre n’existe plus.