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Vies des hommes illustres/Comparaison de Lycurgue et de Numa

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (1p. 174-181).
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COMPARAISON
DE
LYCURGUE ET DE NUMA.


Nous avons raconté la vie de Numa et celle de Lycurgue : comparons ces deux hommes l’un à l’autre, sans reculer devant la difficulté de l’entreprise, et mettons aussi en regard les différences.

Leurs actions font assez connaître les vertus qui leur sont communes, telles que la sagesse, la piété, la science du gouvernement, le talent de dresser les peuples, la pensée qu’ils ont eue, l’un comme l’autre, de donner leurs lois pour l’œuvre des dieux mêmes. Mais, si l’on examine les grandes choses qui furent propres à chacun d’eux, la première différence, c’est l’acceptation de la royauté par Numa, et la démission volontaire de Lycurgue. Numa la reçut sans l’avoir demandée : Lycurgue, qui l’avait entre ses mains, la restitua. L’un, simple particulier, fut élu roi par un peuple étranger ; et l’autre, déjà roi, se réduisit de lui-même à la condition privée. Il est beau, j’en conviens, d’obtenir la royauté pour prix de sa justice ; mais il est plus beau encore de préférer la justice à la royauté. La justice avait mis Numa en tel renom, qu’il fut trouvé digne de régner : elle avait fait Lycurgue si grand, qu’il méprisa la royauté.

Une seconde différence, c’est qu’ils ont, si je puis ainsi parler, mis leur lyre chacun sur le ton opposé : l’un, à Sparte, tendit les ressorts du gouvernement, que le luxe et la mollesse avaient relâchés ; et l’autre adoucit la dureté et la roideur de Rome. Le changement que Lycurgue entreprit présentait de plus grandes difficultés : il persuada à ses concitoyens, non de se dépouiller de leurs cuirasses et de quitter leurs épées, mais d’abandonner leur or et leur argent, et de proscrire la magnificence de leurs lits et de leurs tables ; il ne remplaça pas la guerre par les fêtes et les sacrifices : il fit quitter festins et plaisirs, et il voulut qu’on se fatiguât sous les armes et dans les exercices du gymnase. Aussi l’un fit-il prévaloir son dessein par l’ascendant du respect et de la raison, tandis que l’autre courut mille dangers, reçut des blessures, et réussit à grand’peine. La Muse de Numa, pleine de douceur et d’humanité, sut amollir les mœurs des Romains, modéra leur caractère bouillant et emporté, et leur fit aimer la justice et la paix. S’il faut absolument mettre au nombre des ordonnances de Lycurgue celle qui regarde les Hilotes, œuvre d’une cruauté et d’une injustice extrêmes, nous reconnaîtrons nécessairement, dans Numa, un législateur beaucoup plus doux et plus humain, lui qui décida que les esclaves, ceux mêmes qui étaient nés dans la servitude, sauraient ce que c’est que la liberté. Il institua l’usage de les faire asseoir, pendant les Saturnales, à la table de leurs maîtres, pour en partager les plaisirs. Car on fait remonter cette tradition à Numa ; ceux qui avaient contribué de leur travail à l’agriculture devaient avoir, suivant lui, leur part des fruits qu’ils recueillaient tous les ans[1]. Il y en a aussi qui y voient un symbole, la commémoration de cette égalité qui régnait du temps de Saturne, alors que l’on ne connaissait ni maître ni esclave, et que tous les hommes se regardaient comme égaux et comme frères. En général, tous deux ils paraissent avoir eu pour but de porter leurs peuples à la tempérance et à la frugalité ; mais, entre toutes les vertus, Lycurgue a préféré la valeur, et Numa la justice. Peut-être aussi qu’ayant à conduire des peuples d’un caractère différent, ils ont dû prendre des voies différentes. Ce ne fut point par lâcheté, que Numa fit renoncer les Romains à la guerre, mais pour qu’ils ne fissent point de tort à autrui. Ce ne fut pas non plus pour rendre les Spartiates injustes, que Lycurgue en fit des guerriers, mais pour les garantir contre les injustices. Tous deux ils furent forcés de faire des changements considérables, l’un pour retrancher le trop, l’autre pour combler le trop peu, dans les mœurs des citoyens. Quant à la division des états et à leur distribution, Numa suivit une règle purement démocratique, et faite pour plaire à la multitude : il composa, avec des orfèvres, des joueurs de flûte, des cordonniers, un peuple tout pêle-mêle et tout bigarré. L’institution de Lycurgue, austère, aristocratique, relégua les arts mécaniques dans les mains des esclaves et des étrangers, et elle attacha les citoyens au bouclier et à la lance. Artisans de guerre, suppôts de Mars, ils ne savaient, ils n’apprenaient autre chose qu’obéir à leurs chefs et vaincre les ennemis. Lycurgue interdisait aux hommes libres, afin qu’une fois libres ils le fussent à jamais, les travaux qui ont la richesse pour but : il abandonna aux esclaves et aux Hilotes le soin de gagner de l’argent et de préparer les repas. Numa ne fit aucune distinction semblable : content d’avoir réprimé l’avidité du soldat, il ne défendit aucun des autres moyens de faire fortune ; il n’aplanit nullement cette façon d’inégalité ; il laissa les citoyens amasser autant de bien qu’ils le pourraient, et il s’inquiéta trop peu de la pauvreté, qui se glissait et se répandait insensiblement dans la ville. Il aurait dû, dès l’origine, faire tête à l’avarice, quand l’inégalité était encore peu sensible, et que les fortunes se balançaient encore et se pouvaient comparer : il eût alors, comme Lycurgue, prévenu les inconvénients de cette passion, qui furent terribles à Rome, et qui devinrent le germe et le principe de tous les maux affreux qu’on ressentit plus tard.

Quant au partage des terres, ne blâmons ni Lycurgue de l’avoir fait, ni Numa de ne l’avoir point fait. L’un avait pris cette égalité pour base et pour fondement de sa république ; et l’autre, trouvant les terres nouvellement partagées, n’avait aucun motif de faire un nouveau partage, ni de toucher au premier, qui, suivant toute vraisemblance, subsistait encore dans le pays. Tous deux, en admettant la communauté des femmes et des enfants, bannissaient, par cette sage politique, la jalousie du cœur des maris, mais non point tout à fait en suivant la même voie. Le Romain qui avait assez d’enfants pouvait céder sa femme à qui n’avait point d’enfants et désirait d’en avoir ; mais il restait le maître ou de l’abandonner pour toujours, ou de la reprendre. À Lacédémone, le mari gardait sa femme chez lui ; et le mariage ne subsistait pas moins avec l’obligation originelle, alors qu’il prêtait sa femme à un autre, et qu’il communiquait son droit de paternité : souvent même, comme nous l’avons dit, le mari attirait chez lui un homme dont il espérait avoir de beaux et bons enfants, et il l’introduisait auprès de sa femme. Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux coutumes ? celle des Lacédémoniens prouverait, chez le mari, une extrême indifférence pour une chose qui trouble la plupart des hommes, qui les irrite contre leurs femmes, et qui remplit leur vie de jalousie et de chagrin. Celle des Romains annonce une sorte de pudeur et de honte : se couvrir du voile du contrat, c’était avouer qu’on ne souffrait pas sans peine cette communauté[2].

Numa mit les jeunes filles sous[3] une garde très-sévère ; et il les assujettit à un genre de vie modeste, et convenable à leur sexe. Lycurgue leur laissa une liberté trop peu réservée et toute masculine, et il encourut les railleries des poëtes, lesquels donnent aux filles de Sparte les surnoms de montre-cuisses, ainsi Ibycus[4], et d’andromanes[5] Euripide dit aussi[6] :

Elles quittent leurs demeures pour suivre les garçons,
Toutes la cuisse nue, le péplum au vent.

Il est vrai que les pans de la tunique des jeunes filles n’étaient pas cousus par le bas, et qu’ils s’ouvraient de façon qu’elles ne pouvaient faire un pas sans montrer leur cuisse, comme Sophocle le fait clairement entendre dans ces vers[7] :

Et celle qui commence à avoir des désirs, et dont la robe encore ouverte des deux côtés.
Tombe sur la cuisse qu’elle laisse voir,
Hermione montre sa cuisse aux passants.

Aussi dit-on qu’elles étaient très-hardies, et que c’est surtout contre leurs maris que s’exerçait leur caractère altier : elles avaient tout pouvoir dans leurs maisons ; et, même dans les conseils, elles donnaient librement leur avis sur les affaires de la plus haute importance.

Numa sut conserver aux femmes romaines la dignité et les honneurs dont elles avaient joui sous Romulus, quand les maris cherchaient, à force de bons procédés, à leur faire oublier l’enlèvement. Il les environna de pudeur, leur interdit toute curiosité, leur enseigna la sobriété et le silence, leur défendit absolument l’usage du vin, et ne leur permit de parler des choses même les plus nécessaires qu’en présence de leurs maris. On raconte, à ce sujet, qu’une femme ayant un jour plaidé sa propre cause dans le barreau, le sénat envoya consulter l’oracle d’Apollon, pour savoir ce que présageait à la ville un pareil exemple. Un grand témoignage de leur docilité et de leur douceur, c’est le souvenir qu’on a conservé des femmes méchantes ; car, la même exactitude avec laquelle nos historiens rapportent les noms de ceux qui ont les premiers excité des discordes civiles, fait la guerre à leurs frères, et tué de leurs propres mains ou leur père ou leur mère, les Romains la mettent aussi à nous apprendre que le premier qui répudia sa femme fut Spurius Carvilius : exemple jusque-là unique, depuis deux cent trente ans que Rome était fondée ; que Thalia, femme de Pinarius, fut la première qui se brouilla avec sa belle-mère nommée Gétania, et que c’était sous Tarquin le Superbe. Tant le législateur avait sagement réglé et dignement ordonné ce qui concernait les mariages !

Les dispositions de la loi sur l’âge où les jeunes filles pourraient se marier sont analogues, chez Numa et chez Lycurgue, à l’éducation qu’elles recevaient. Lycurgue attend, pour les livrer à l’époux, qu’elles soient pubères et qu’elles sentent le désir. Il voulait que cette union, formée d’après le vœu de la nature, fut pour elles une source de bienveillance et d’amour, et non de haine et de crainte, comme il arrive quand c’est la violence qui les soumet en forçant la nature. Il attendait que les corps fussent assez robustes pour supporter la grossesse et les douleurs de l’enfantement ; la procréation des enfants étant, selon lui, l’unique but du mariage. Les Romains, au contraire, mariaient quelquefois des filles de douze ans et au-dessous : ils pensaient qu’à cet âge une femme est plus chaste et plus pure de corps et de mœurs, et qu’elle se plie plus facilement au caractère de son mari. Ainsi l’institution de Lycurgue était, comme on le voit, plus selon la nature, qui a pour fin la procréation des enfants ; tandis que celle de Numa, plus conforme à la morale, avait en vue la concorde des deux époux.

Quant aux enfants, leur éducation, l’enseignement qu’ils recevaient en commun sous les mêmes maîtres, leurs exercices, leurs amusements, leurs repas, et en général ce qui peut contribuer à les former et à les polir, tout avait été réglé par Numa suivant les errements des législateurs ordinaires : la supériorité de Lycurgue en cela est donc frappante. Numa laissait aux pères la liberté d’élever leurs enfants au gré de leur caprice ou de leurs besoins ; d’en faire des laboureurs, des charpentiers, des forgerons, des joueurs de flûte : comme si, dès le premier âge, on ne devait pas diriger leur éducation vers une fin unique et former leurs mœurs ; comme s’ils n’étaient que des passagers embarqués dans un vaisseau, ne songeant chacun qu’à ses besoins, qu’à ses desseins particuliers, ne prenant part à l’intérêt général que dans les dangers, parce qu’alors ils craignent pour eux-mêmes, et n’ayant à cœur, tout le reste du temps, que leur intérêt propre. On doit pardonner au vulgaire des législateurs, quand ils se sont trompés par ignorance ou par faiblesse ; mais un homme que sa sagesse avait fait appeler à régner sur un peuple nouveau, et où il ne rencontrait aucune résistance, ne devait-il pas tout d’abord s’occuper de régler l’éducation des enfants et les exercices de la jeunesse, afin d’effacer les différences de mœurs, de corriger la turbulence des caractères, et de mettre un parfait accord entre des hommes jetés, dès la première enfance, dans le même moule de vertu, et façonnés sur un modèle unique ? C’est cette éducation commune, outre ses autres avantages, qui servit à Lycurgue pour la conservation des lois. Le serment n’eût été pour les Spartiates qu’un faible lien, si l’éducation et la discipline n’avaient fait pénétrer ses lois dans les mœurs des enfants ; s’il ne leur eût fait sucer, avec le lait, l’amour de ses institutions. Aussi la législation de Lycurgue, dans tout ce qu’elle avait de capital et de vraiment important, subsista-t-elle intacte, durant plus de cinq cents années, comme une bonne et forte teinture qui a pénétré à fond l’étoffe. Au contraire, avec Numa disparut le fruit de sa politique, cette paix et cette concorde où il avait maintenu Rome. Il était à peine mort, que le temple aux deux portes, qu’il avait tenu fermé, et où il avait, pour ainsi dire, enchaîné le démon de la guerre, s’ouvrit bientôt des deux côtés ; et l’Italie fut tout entière remplie de sang et de carnage. Ainsi ce gouvernement si beau, si juste, ne se soutint que peu de temps, parce qu’il n’avait pas pour lien l’éducation de la jeunesse.

Quoi ! dira-t-on, Rome n’a-t-elle donc pas considérablement accru sa puissance par les guerres ? Question qui demanderait une longue réponse, si je voulais convaincre ces hommes qui font consister la puissance d’un État dans la richesse, le luxe et le souverain empire, plutôt que dans la sûreté publique, dans la douceur, dans la modération et la justice. Mais une chose qui est, ce semble, tout à l’avantage de Lycurgue, c’est que les Romains ne sont parvenus à un si haut degré de puissance qu’en s’éloignant des institutions de Numa ; tandis que les Lacédémoniens ne s’écartèrent pas plutôt des lois de Lycurgue, qu’ils tombèrent, du faîte de la grandeur, dans une extrême faiblesse, et qu’après avoir perdu l’empire de la Grèce, ils coururent le danger d’une complète ruine. Il faut pourtant dire, à la gloire de Numa, que c’est œuvre vraiment admirable et divine qu’un étranger, appelé à la royauté, ait pu changer toute la forme du gouvernement par la seule persuasion ; qu’il n’ait eu besoin ni d’armes ni d’aucune contrainte, au lieu que Lycurgue s’était servi de la noblesse contre le peuple ; et qu’il se soit rendu maître d’une ville agitée par des factions diverses ; enfin que sa sagesse et sa justice aient suffi, à elles seules, pour former en corps tous les citoyens, et pour les enchaîner les uns aux autres par des liens intimes.



  1. Les Saturnales se célébraient au mois de décembre, et elles duraient sept jours. Plusieurs en attribuent l’institution au dernier Tarquin, ou même au successeur de Numa.
  2. Le bonhomme Plutarque se laisse entraîner quelquefois un peu loin par son sujet, et par le besoin de trouver des points de comparaison. Ses réflexions, ici, ne lui font pas un grand honneur.
  3. WS. : sons : coquille
  4. Poëte lyrique, né à Rhégium, et qui florissait vers 540 avant J.-C.
  5. Amyot interprète énergiquement ce mot : Enrageant d’avoir le mâle.
  6. Andromaque, vers 597, 598.
  7. Nous n’avons pas la pièce d’où ces vers sont tirés.