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Vingt ans après/Chapitre 19

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 113-120).

CHAPITRE XIX.

CE À QUOI SE RÉCRÉAIT M. LE DUC DE BEAUFORT AU DONJON DE VINCENNES.


lettrine Le prisonnier qui faisait si grand’peur à M. le cardinal, et dont les quarante moyens d’évasion troublaient le repos de toute la cour, ne se doutait guère de tout cet effroi qu’à cause de lui on ressentait au Palais-Royal. Il se voyait si admirablement gardé qu’il avait reconnu l’inutilité de ses tentatives ; toute sa vengeance consistait à lancer nombre d’imprécations et d’injures contre le Mazarin. Il avait même essayé de faire des couplets, mais il y avait bien vite renoncé. En effet, M. de Beaufort non seulement n’avait pas reçu du ciel le don d’aligner des vers, mais encore ne s’exprimait souvent en prose qu’avec la plus grande peine du monde. Aussi, Blot, le chansonnier de l’époque, disait-il de lui :


Beaufort, de grande renommée,
Qui sut ravitailler Paris,
Doit toujours tirer son épée
Sans jamais dire son avis.

S’il veut servir toute la France,
Qu’il n’approche pas du barreau :
Qu’il rengaine son éloquence
Et tire son fer du fourreau.

Dans un combat, il brille, il tonne,
On le redoute avec raison,
Mais de la façon qu’il raisonne,
On le prendrait pour un oison.

Gaston pour faire une harangue
Éprouve bien moins d’embarras ;
Pourquoi Beaufort n’a-t-il la langue !
Pourquoi Gaston n’a-t-il le bras !


Ceci posé, on comprend que le prisonnier se soit borné aux injures et aux imprécations.

Le duc de Beaufort était petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, aussi bon, aussi brave, aussi fier, et surtout aussi gascon que son aïeul, mais beaucoup moins lettré. Après avoir été l’homme de confiance, le premier à la cour enfin, un jour il lui avait fallu céder la place à Mazarin, et il s’était trouvé le second ; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se fâcher de cette transposition et l’imprudence de le dire, la reine l’avait fait arrêter et conduire à Vincennes par ce même Guitaut que nous avons vu apparaître au commencement de cette histoire, et que nous aurons l’occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la reine, dit Mazarin. Non seulement on s’était débarrassé ainsi de sa personne et de ses prétentions, mais encore on ne comptait plus avec lui, tout prince populaire qu’il était, et depuis cinq ans il habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps, qui eût mûri les idées de tout autre que M. de Beaufort, avait passé sur sa tête sans y opérer aucun changement. Un autre en effet eût réfléchi que s’il n’avait pas affecté de braver le cardinal, de mépriser les princes, et de marcher seul, sans autres acolytes que, comme dit le cardinal de Retz, quelques mélancoliques qui avaient l’air de songe-creux, il aurait eu depuis cinq ans, ou sa liberté, ou des défenseurs. Ces considérations ne se présentèrent probablement pas même à l’esprit du duc, que sa longue réclusion ne fit au contraire qu’affermir davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal reçut des nouvelles de lui qui étaient on ne peut plus désagréables pour Son Éminence.

Après avoir échoué en poésie, M. de Beaufort avait essayé de la peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et comme ses talents assez médiocres en cet art ne lui permettaient pas d’atteindre à une grande ressemblance, pour ne pas laisser de doute sur l’original du portrait, il écrivait au-dessous : « Ritratto dell’ illustrissimo Facchino Mazarini. » M. de Chavigny prévenu vint faire une visite au duc, et le pria de se livrer à un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des portraits sans légendes. Le lendemain la chambre était pleine de légendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les prisonniers, du reste, ressemblait fort aux enfants, qui ne s’entêtent qu’aux choses qu’on leur défend.

M. de Chavigny fut prévenu de ce surcroit de profils. M. de Beaufort, pas assez sûr de lui pour risquer la tête de face, avait fait de sa chambre une véritable salle d’exposition. Cette fois le gouverneur ne dit rien ; mais un jour que M. de Beaufort jouait à la paume, il fit passer l’éponge sur tous ses dessins et peindre la chambre à la détrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bonté de lui remettre ses cartons à neuf ; et cette fois il divisa sa chambre en compartiments, et consacra chacun de ces compartiments à un trait de la vie du cardinal de Mazarin.

Le premier devait représenter l’illustrissime faquin Mazarini recevant une volée de coups de bâton du cardinal Bentivoglio, dont il avait été le domestique.

Le second, l’illustrissime faquin Mazarini jouant le rôle d’Ignace de Loyola dans la tragédie de ce nom.

Le troisième, l’illustrissime faquin Mazarini volant le portefeuille de premier ministre à M. de Chavigny, qui croyait déjà le tenir.

Enfin, le quatrième, l’illustrissime faquin Mazarini refusant des draps à Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que c’est assez pour un roi de France de changer de draps tous les trimestres.

C’étaient là de grandes compositions et qui dépassaient certainement la mesure du talent du prisonnier ; aussi s’était-il contenté de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour éveiller la susceptibilité de M. de Chavigny, lequel fit prévenir M. de Beaufort que s’il ne renonçait pas aux tableaux projetés, il lui enlèverait tout moyen d’exécution. M. de Beaufort répondit que puisqu’on lui ôtait la chance de se faire une réputation dans les armes, il voulait s’en faire une dans la peinture, et que ne pouvant être un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un Michel-Ange ou un Raphaël.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au préau, on enleva son feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de sorte qu’en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il pût faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempêta, hurla, dit qu’on voulait le faire mourir de froid et d’humidité comme étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme, ce à quoi M. de Chavigny répondit qu’il n’avait qu’à donner sa parole de renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures historiques, et qu’on lui rendrait du bois et tout ce qu’il fallait pour l’allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l’hiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta à l’un de ses gardiens un chien nommé Pistache, rien ne s’opposant à ce que les prisonniers eussent un chien. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entières enfermé avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures le prisonnier s’occupait de l’éducation de Pistache, mais on ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se trouvant suffisamment dressé, M. de Beaufort invita M. de Chavigny et les officiers de Vincennes à une grande représentation qu’il donna dans sa chambre. Les invités arrivèrent, la chambre était éclairée d’autant de bougies qu’avait pu s’en procurer M. de Beaufort. Les exercices commencèrent.

Le prisonnier, avec un morceau de plâtre détaché de la muraille, avait tracé au milieu de la chambre une longue ligne blanche représentant une corde. Pistache, au premier ordre de son maître, se plaça sur cette ligne, se dressa sur les pattes de derrière, et tenant une baguette à battre les habits entre ses pattes de devant, il commença à suivre la ligne avec toutes les contorsions que fait un danseur de corde ; puis après avoir parcouru deux ou trois fois en avant et en arrière la longueur de la ligne, il rendit la baguette à M. de Beaufort et recommença les mêmes évolutions sans balancier.

L’intelligent animal fut criblé d’applaudissements.

Le spectacle était divisé en trois parties ; la première achevée, on passa à la seconde.

Il s’agissait d’abord de dire l’heure qu’il était. M. de Chavigny montra sa montre à Pistache. Il était six heures et demie. Pistache leva et baissa la patte six fois et à la septième resta la patte en l’air. Il était impossible d’être plus clair, un cadran solaire n’aurait pas mieux répondu : comme chacun sait, le cadran solaire a le désavantage de ne dire l’heure que tant que le soleil luit.

Ensuite, il s’agissait de reconnaître devant toute la société quel était le meilleur geôlier de toutes les prisons de France. Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la façon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire, il se mordit les lèvres et commença de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa à Pistache cette question si difficile à résoudre, à savoir quel était le plus grand voleur du monde connu. Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s’arrêta à personne, et, s’en allant à la porte, il se mit à gratter et à se plaindre.

— Voyez, messieurs, dit le prince, cet intéressant animal ne trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais, soyez tranquilles, vous ne serez pas privés de sa réponse pour cela. — Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici… Le chien lui obéit… Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est-ce monsieur le secrétaire du roi Lecamus, qui est venu à Paris avec vingt livres et qui possède maintenant six millions ?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

— Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d’Émery, qui a donné à M. Thoré, son fils, en le mariant, 300, 000 livres de rente et un hôtel près duquel les Tuileries sont une masure, et le Louvre une bicoque ?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

— Ce n’est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons bien : serait-ce, par hasard, l’illustrissimo Facchino Mazarini di Piscina, hein ?

Le chien fit désespérément signe que oui en se levant et en baissant la tête huit ou dix fois de suite.

— Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants qui, cette fois, n’osèrent pas même rire du bout des dents, l’illustrissimo Facchino Mazarini di Piscina est le plus grand voleur du monde connu, c’est Pistache qui le dit, du moins.

Passons à un autre exercice.

— Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d’un grand silence qui se faisait pour produire le programme de la troisième partie de la soirée, vous vous rappelez tous que M. le duc de Guise avait appris à tous les chiens de Paris à sauter pour Mlle de Pons, qu’il avait proclamée la belle des belles ; eh bien, messieurs, ce n’était rien, car ces animaux obéissaient machinalement, ne sachant point faire de dissidence (M. de Beaufort voulait dire différence), entre ceux pour lesquels ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas. Pistache va vous montrer, ainsi qu’à monsieur le gouverneur, qu’il est fort au-dessus de ses confrères. M. de Chavigny, ayez la bonté de me prêter votre canne.

M. de Chavigny prêta sa canne à M. de Beaufort.

M. de Beaufort la plaça horizontalement à la hauteur d’un pied.

— Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour madame de Montbazon.

Tout le monde se mit à rire : on savait qu’au moment où il avait été arrêté, M. de Beaufort était l’amant déclaré de Mme de Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficulté et sauta joyeusement par-dessus la canne.

— Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste ce que faisaient ses confrères quand ils sautaient pour Mlle de Pons.

— Attendez, dit le prince :

— Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour la reine, et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

— Pistache, mon ami continua le duc en haussant encore la canne de six pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son élan, et, malgré la hauteur, sauta légèrement par-dessus.

— Et maintenant attention, reprit le duc en baissant la canne presque au niveau de terre : Pistache, mon ami, sautez pour l’illustrissimo Facchino Mazarini di Piscina.

Le chien tourna le derrière à la canne.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela ? dit M. de Beaufort en décrivant un demi-cercle de la queue à la tête de l’animal et en lui présentant de nouveau la canne ; sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la première fois, fit un demi-tour sur lui-même et présenta le derrière à la canne.

M. de Beaufort fit la même évolution et répéta la même phrase ; mais cette fois la patience de Pistache était à bout, il se jeta avec fureur sur la canne, l’arracha des mains du prince et la brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule et avec un grand sérieux les rendit à M. de Chavigny en lui faisant force excuses et en lui disant que la soirée était finie, mais que s’il voulait bien dans trois mois assister à une autre séance, Pistache aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours après, Pistache était empoisonné.

On chercha le coupable, mais, comme on le pense bien, le coupable demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit élever un tombeau avec cette épitaphe : « Ci-gît Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient jamais existé. »

Il n’y avait rien à dire à cet éloge, et M. de Chavigny ne put l’empêcher.

Mais alors le duc dit bien haut qu’on avait fait sur son chien l’essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un jour après son dîner il se mit au lit en criant qu’il avait des coliques et que c’était le Mazarin qui l’avait fait empoisonner.

Cette nouvelle espièglerie revint aux oreilles du cardinal et lui fit grand’peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain, et Mme de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme valait son pesant d’arsenic, et le mot avait fait fortune. Il ordonna donc que le prisonnier ne mangeât plus rien sans qu’on fît l’essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l’exempt la Ramée fut placé près de lui à titre de dégustateur.

Cependant M. de Chavigny n’avait point pardonné au duc les impertinences qu’avait déjà expiées l’innocent Pistache. M. de Chavigny était une créature du feu cardinal, on disait même que c’était son fils ; il devait donc quelque peu se connaître en tyrannie. Il se mit à rendre ses noises à M. de Beaufort : il lui enleva ce qu’on lui avait laissé jusqu’alors de couteaux de fer et de fourchettes d’argent ; il lui fit donner des couteaux d’argent et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit, mais M. de Chavigny lui fit répondre qu’il venait d’apprendre que le cardinal ayant dit à Mme de Vendôme que son fils était au donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu’à cette désastreuse nouvelle son prisonnier ne se portât à quelque tentative de suicide. Quinze jours après, M. de Beaufort trouva deux rangées d’arbres gros comme le petit doigt plantés sur le chemin qui conduisait au jeu de paume ; il demanda ce que c’était, et il lui fut répondu que c’était pour lui donner de l’ombre un jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver et, sous la couleur de lui plaire, lui annonça qu’on allait faire pour lui des planches d’asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui mettent aujourd’hui quatre ans à venir, en mettaient cinq à cette époque où le jardinage était moins perfectionné. Cette civilité mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa qu’il était temps de recourir à l’un de ses quarante moyens, et il essaya d’abord du plus simple, qui était de corrompre la Ramée ; mais la Ramée, qui avait acheté sa charge d’exempt quinze cents écus, tenait fort à sa charge. Aussi, au lieu d’entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout courant prévenir M. de Chavigny ; aussitôt M. de Chavigny mit huit hommes dans la chambre même du prince, doubla les sentinelles et tripla les postes. À partir de ce moment, le prince ne marcha plus que comme les rois de théâtre, avec quatre hommes devant lui et quatre derrière, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.

M. de Beaufort rit beaucoup d’abord de cette sévérité, qui lui devenait une distraction. Il répéta tant qu’il put : Cela m’amuse, cela me diversifie (M. de Beaufort voulait dire : cela me divertit, mais, comme on le sait, il ne disait pas toujours ce qu’il voulait dire). Puis il ajoutait : D’ailleurs, quand je voudrai me soustraire aux honneurs que vous me rendez, j’ai encore trente-neuf autres moyens.

Mais cette distraction devint à la fin un ennui. Par fanfaronnade, M. de Beaufort tint bon six mois ; mais au bout de six mois, voyant toujours huit hommes s’asseyant quand il s’asseyait, se levant quand il se levait, s’arrêtant quand il s’arrêtait, il commença à froncer le sourcil et à compter les jours.

Cette nouvelle persécution amena une recrudescence de haine contre le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de capilotade d’oreilles mazarines. C’était à faire frémir ; le cardinal, qui savait tout ce qui se passait à Vincennes, en enfonçait malgré lui sa barrette jusqu’au cou.

Un jour, M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgré sa difficulté d’élocution devenue proverbiale, il leur fit ce discours, qui, il est vrai, avait été préparé à l’avance :

— Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc qu’un petit-fils du bon roi Henri IV soit abreuvé d’outrages et d’ignobilies (il voulait dire d’ignominies) ? Ventre-saint-gris ! comme disait mon grand-père, j’ai presque régné dans Paris, savez-vous ! j’ai eu en garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me caressait alors et m’appelait le plus honnête homme du royaume. Messieurs les bourgeois, maintenant mettez-moi dehors : j’irai droit au Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions. Ventre-saint-gris ! en avant, marche !

Mais si pathétique qu’elle fût, l’éloquence du petit-fils de Henri IV n’avait point touché ces cœurs de pierre ; pas un ne bougea ; ce que voyant M. de Beaufort, il leur dit qu’ils étaient tous des gredins et s’en fit des ennemis cruels.

Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce à quoi il ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de ce moment pour le menacer.

— Que feriez-vous, Monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous voyiez apparaître une armée de Parisiens tout bardés de fer et hérissés de mousquets venant me délivrer ?

— Monseigneur, répondit M. de Chavigny en saluant profondément le prince, j’ai sur les remparts vingt pièces d’artillerie, et dans mes casemates trente mille coups à tirer : je les canonnerais de mon mieux.

— Oui, mais quand vous auriez tiré vos trente mille coups, ils prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais forcé de les laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement.

Et à son tour le prince saluait M. de Chavigny avec la plus grande politesse.

— Mais moi, monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait le pied sur mon rempart, je serais forcé, à mon bien grand regret, de vous tuer de ma propre main, attendu que vous m’êtes confié tout particulièrement, et que je dois vous rendre mort au vif.

Et il saluait Son Altesse de nouveau.

— Oui, continuait le duc ; mais comme, bien certainement, ces braves gens-là ne viendraient ici qu’après avoir un peu pendu M. Giulio Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi, et vous me laisseriez vivre, de peur d’être tiré à quatre chevaux par les Parisiens, ce qui est bien plus désagréable encore que d’être pendu, allez.

Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un quart d’heure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient toujours ainsi :

M. de Chavigny se retournant vers la porte :

— Holà ! la Ramée ? criait-il.

La Ramée entrait.

— La Ramée, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout particulièrement M. de Beaufort ; traitez-le avec tous les égards dûs à son nom et à son rang, et à cet effet ne le perdez pas un instant de vue.

Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse ironique qui mettait celui-ci dans des colères bleues.

La Ramée était donc devenu le commensal obligé du prince, son gardien éternel, l’ombre de son corps, mais il faut le dire, la compagnie de la Ramée, joyeux vivant, franc convive, buveur reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond et n’ayant pour M. de Beaufort qu’un défaut, celui d’être incorruptible, était devenu pour le prince plutôt une distraction qu’une fatigue.

Malheureusement il n’en était point de même pour maître La Ramée, et quoiqu’il estimât à un certain prix l’honneur d’être enfermé avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre dans la familiarité du petit-fils d’Henri IV ne compensait pas celui qu’il eût éprouvé à aller faire de temps en temps visite à sa famille. On peut être excellent exempt du roi, en même temps que bon père et bon époux. Or, maître la Ramée adorait sa femme et ses enfants, qu’il ne faisait plus qu’entrevoir du haut de la muraille, lorsque pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale, ils se venaient promener de l’autre côté des fossés ; décidément c’était trop peu pour lui, et la Ramée sentait que sa joyeuse humeur, qu’il avait considérée comme la cause de sa bonne santé, sans calculer qu’au contraire elle n’en était probablement que le résultat, ne tiendrait pas longtemps à un pareil régime. Cette conviction ne fit que croître dans son esprit lorsque peu à peu, les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny s’étant aigries de plus en plus, ils cessèrent tout à fait de se voir. La Ramée sentit alors la responsabilité peser plus forte sur sa tête, et comme justement, par ces raisons que nous venons d’expliquer, il cherchait du soulagement, il accueillit très chaudement l’ouverture que lui avait faite son ami, l’intendant du maréchal de Grammont, de lui donner un acolyte ; il en avait aussitôt parlé à M. de Chavigny, lequel avait répondu qu’il ne s’y opposait en aucune manière, à la condition, toutefois, que le sujet lui convînt.

Nous regardons comme parfaitement inutile de faire à nos lecteurs le portrait physique ou moral de Grimaud ; si, comme nous l’espérons, ils n’ont pas tout à fait oublié la première partie de cet ouvrage, ils doivent avoir conservé un souvenir assez net de cet excellent personnage, chez lequel il ne s’était fait d’autres changements que d’avoir pris vingt ans de plus ; acquisition qui n’avait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux, quoique depuis le changement qui s’était opéré en lui, Athos lui eût rendu toute permission de parler.

Mais à cette époque il y avait déjà douze ou quinze ans que Grimaud se taisait et une habitude de douze ou quinze ans est devenue une seconde nature.


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