Visions de demi-sommeil

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VISIONS DE DEMI-SOMMEIL

Max Ernst 

De 5 à 7 ans.

Je vois en face de moi un panneau très grossièrement peint aux larges traits noirs sur fond rouge, représentant un faux acajou et provoquant des associations de formes organiques (œil menaçant, long nez, grosse tête d’oiseau à épaisse chevelure noire, etc).

Devant le panneau, un homme noir et luisant fait des gestes lents, cocasses et, selon mes souvenirs d’une époque bien postérieure, joyeusement obscènes. Ce drôle de bonhomme porte les moustaches de mon père.

Après avoir exécuté quelques bonds « au ralenti » qui me dégoûtent, les jambes écartées, les genoux pliés, le torse penché, il sourit et sort de la poche de son pantalon un gros crayon en une matière molle, que je n’ai pas réussi à définir plus précisément. Il se met au travail ; il souffle très fort et trace hâtivement des lignes noires sur le panneau de faux acajou. Il lui donne vite des formes nouvelles, surprenantes, abjectes. Il exagère la ressemblance avec des animaux féroces ou visqueux à tel point qu’il en sort de vivants qui m’inspirent horreur et angoisse. Content de son art, le bonhomme attrape et ramasse ses créations dans une espèce de vase qu’il peint à ce dessein dans le vide. Il fait tourner le contenu du vase en y remuant son gros crayon de plus en plus vite. Le vase même finit par tourner et devient toupie. Le crayon devient fouet. Maintenant je reconnais nettement que cet étrange peintre est mon père. Il manie le fouet de toutes ses forces et accompagne ses mouvements de terribles coups de souffle, comparables aux bouffées d’une énorme machine à vapeur enragée. Avec des efforts effrénés, il fait tourner et bondir autour de mon lit cette abominable toupie, qui contient toutes les horreurs, que mon père est capable d’éveiller aimablement dans un panneau de faux acajou au moyen de son affreux crayon mou.

Un jour de ma puberté, j’ai très sérieusement examiné la question de savoir comment mon père avait dû se conduire dans la nuit de mon engendrement. Comme réponse à cette question de respect filial surgit en moi le souvenir très précis de cette vision de demi-sommeil, que j’avais complètement oubliée. Depuis, je n’ai pu me défaire d’une impression nettement défavorable sur la conduite de mon père à l’occasion de mon engendrement.

À l’âge de la puberté.

Le jeu bien connu des représentations purement optiques devient vite un cortège d’hommes et de femmes, normalement vêtus, qui part d’un horizon éloigné vers mon lit. Avant d’arriver, les promeneurs se séparent : les femmes passent à droite, les hommes à gauche. Curieux, je me penche vers la droite afin qu’aucun visage ne m’échappe. Je suis d’abord frappé par la grande jeunesse de toutes ces femmes ; mais en les examinant bien, visage par visage, je remarque mon erreur : ce sont des femmes parmi lesquelles beaucoup d’un certain âge, quelques vieilles et seulement deux ou trois très jeunes, de dix-huit ans à peu près, l’âge qui convient à ma puberté.


La Révolution surréaliste, n09-10, 1927 (page 11 crop).jpg
LA TOILETTE Arp

Je suis trop occupé des femmes pour faire attention à ce qui se passe du côté gauche. Mais je suis sans voir que de ce côté, je commettrais l’erreur contraire, tous ces messieurs commençant par m’effrayer en raison de leur vieillesse précoce et leur laideur remarquable mais, à un examen plus attentif, mon père seul conservant parmi eux les traits d’un vieillard.

Au mois de janvier 1926.

Je me vois couché dans mon lit et, à mes pieds, debout, une femme grande et mince, vêtue d’une robe très rouge. La robe est transparente et la femme aussi. Je suis ravi de la finesse surprenante de son ossature. Je suis tenté de lui faire un compliment.