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Visions de l’Inde/Chapitre I

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Société d’Editions Littéraires et Artistiques (p. 1-63).

CHAPITRE PREMIER

LA CITÉ AUX NUITS TERRIBLES


La ville des palais. — Le temple de Kali l’Égorgeuse. — Shiva-Lingham. — Le lit de souffrance et de volupté. — L’Adoration de l’épouse. — En « pancy ». — « Humtollah burning Ghât ». — L’Extase. — Au Théâtre hindou. — « L’Exil de Sita ». — Les Prostituées. — L’Ascète rédempteur.


I

La ville des palais.

« La cité aux nuits terribles. » C’est Calcutta, qui a été appelé ainsi par Rudyard Kipling, l’Anglo-Indien de génie qui a chanté avec des âpretés de barbare sa seconde patrie, l’Inde.

Oui, la ville aux nuits terribles où rôde le vice le plus monstrueux, où chantent les religions sanguinaires, où la course à la roupie tient éveillés jusqu’à l’aube les marchands, où la peste, le choléra et la fièvre emportent plus de huit cents indigènes par semaine sur une population de sept cent mille âmes.

Quand je débarque du Dupleix, je sens aussitôt que je suis dans une ville unique au monde.

J’ai pour compagnon un Français aux moustaches en croc, au visage rose, aux yeux de conquérant. Il a dans les veines du sang de soldat, presque de conquistador. Il raffermira mon inquiétude et soulèvera mon indolence. Déjà il a dompté la nuée de coolies nus et trépidants, ces portefaix aux jambes fléchissantes, aux bras grêles, qui se mettent à dix pour soulever une de nos malles. Comme ils nous persécutent après nous avoir volés, il lève sa canne. Aussitôt ils nous saluent en s’enfuyant. Mon ami connaît le chemin du cœur de cette caste dégradée, peureuse et vénale…

Dans la voiture qui nous emporte loin des quais turbulents de l’Hougli, ce bras énorme du Gange, Calcutta se révèle, levant le voile de son multiple visage, comme une prostituée. Ce sont des jardins immenses, des statues de vice-roi, des jeux de football, de tennis, de polo sur les pelouses ; puis des baraques de foire indigène, de magnifiques avenues où roulent les équipages des Anglais mornes et dédaigneux, des rajahs étincelants, l’aigrette au front. Et, dans une fumée toute londonienne, les monuments grandioses naissent du sol, çà et là, comme au coup de baguette d’un génie, des parthénons amplifiés par l’ambition britannique, des abbayes de Westminster soufflées par le lyrisme hindou, des forts tout-puissants. Et l’on s’explique qu’officiellement, Calcutta, l’orgueilleuse, s’intitule : « la Ville des Palais ».

— « Nous n’irons pas au « Great-Eastern », ni au « Grand-Hôtel », dit mon ami avec la décision des hommes qui ont coutume d’agir ; il faut fuir l’Europe que nous retrouverions là. Au débarquement le consul nous a indiqué un boarding-house dans une rue populeuse et centrale, à Durhumtollah. Veux-tu y aller ? ». — Je veux ce qu’il veut.

À Durhumtollah, le Londres transplanté cesse. L’Inde commence. J’ai parcouru tous les bazars du Levant, ceux du Caire, de Constantinople, de Damas. Des surprises m’attendent encore. D’abord une odeur spéciale à l’Inde, non pas cette épice excitante des boutiques d’Asie-Mineure ou d’Afrique, mais un obstiné, subtil, lancinant parfum qui monte des pipes en noix de coco que ce peuple simiesque et découragé fume éperdument. Près d’infectes lampes à huile, dont la mèche enflammée vacille sans éclairer, les tailleurs, les changeurs, les vendeurs de sucreries ou de légumes, les cuisiniers en plein vent, sont accroupis à peu près nus, les yeux étincelants de cette lueur sans rayon, qui séjourne dans les prunelles des serpents, la tête intelligente, les jambes grêles, le corps jaune-brun. Et ils ne cessent de sucer ces lioukas sombres où le tabac indien, imprégné de sucre fondu et d’eau de rose, répand cette inqualifiable odeur qui, au lieu d’exciter comme la senteur des bazars arabes, endort et enivre, donne le goût de dormir toujours… Des Parsis aux bonnets brillants vont à leurs affaires en costumes quasi européens, des brahmanes délicats ouvrent, au-dessus de leur tête nue, une ombrelle blanche. Les « babous », bourgeois ventrus, avec leur mousseline roulée en écharpe de l’épaule à la taille, prennent presque autant de place que les voitures, tandis que les voitures, elles, sont minces, frêles, exiguës comme de hauts insectes bondissants.

Sur un plateau de bois que portent deux roues élevées, plane une étoffe voltigeante ; là où un Européen seul aurait peine à tenir, se pressent des familles entières, plus le cocher. Celui-ci tient sur la queue de son cheval, les clients s’entassent, les uns cramponnés aux bâtons de la tente, les autres presque sur les roues. C’est un prodige comique d’équilibre.

Noire boarding-house est plein de misses anglaises qui voyagent seules et de commerçants américains. Pas de portes, des tentures ; pour ainsi dire pas de lits. Ce sont des nattes avec des matelas épais comme des galettes. L’hôtesse y a ajouté un drap, un seul ! par respect pour notre qualité d’étranger.

Le cabinet de toilette, à peu près le même dans toute l’Inde, mérite d’être raconté : il se compose d’une sorte de bassin sec avec des jarres en terre poreuse, où l’eau se rafraîchit. Une mesure, dans le genre de celles dont nos laitières se servent pour doser le liquide mousseux jaillissant au pis des vaches, y est accroché. Une rigole conduira l’eau savonneuse dans une cour lointaine. Nous nous déshabillons et, nus, nous nous ondoyons d’importance, car, quoique nous soyons déjà en hiver, la chaleur est hideusement accablante. Il faut trois ou quatre fois par jour se baigner vigoureusement pour décoller de sa peau moite cette poussière enfiévrée qui monte des échoppes et de la rue.


Immédiatement nous adoptons, chacun, pour domestique, un « boy » ; c’est plus que la coutume, — une nécessité. Le mien est maigre, agile, joli comme un singe qui serait devenu un homme grâce à la fantaisie d’un habile sculpteur de chair. Tout jeune, avec son turban gracieux comme une toque de femme, sa tunique flottant sur ses membres sveltes, trop grêles, — c’est un Bengali. Il s’appelle Rozian, il est musulman et sobre comme un fils du désert, mais en secret il s’enivre d’opium. Le boy de mon camarade est un Hindou qui vient de Bombay, gras et plus âgé, avec des yeux d’aigrefin, infixables, des anneaux très longs aux oreilles, des ongles peints, un front tatoué de lignes verticales que vainement, espérant nous plaire, il a grattées ce matin.

Il nous apprend qu’il y a une grande fête cet après-midi, au temple de Kali, dont il est lui-même un fidèle. C’est très loin, à Kali-Gâth. « Kali-Gâth », c’est-à-dire vulgairement le quai de Kali. De Kali-Gâth, premier faubourg de cette ville cosmopolite, confuse, monstrueuse, où nous sommes, les Anglais ont fait « Calcutta ». Oui, allons tout de suite rendre hommage au génie de la ville, à l’épouse-guerrière de ce Shiva qui est, sans contredit, le premier dieu de l’Inde, bien plus adoré que Vishnou, la divinité bourgeoise, ou Brahma, l’idole cléricale. Shiva, c’est l’âme de l’Inde ancienne et moderne, c’est l’ascète, le solitaire, le tueur, le patron du vertige, de regorgement et du suicide. Et ses femmes, Kali et Durga, représentent l’ivresse et la mort…


II

Le Temple de Kali l’Égorgeuse.

Après avoir télégraphié aux consuls de France et de Belgique de nous rejoindre, nous montons dans un large fiacre en bois (first class) ; l’Hindou grimpe sur le siège à côté du plus malpropre des cochers, à la face noire comme l’ébène, aux jambes d’échalas toutes nues. Rozian, mon boy, m’a laissé ; étant musulman, il hait les idoles et leurs rites. Nous traversons le quartier riche de Calcutta, le Maidam, Chowringhi, où les clubs se dressent avec leurs blanches colonnades, où les villas des particuliers sont ceinturées d’arbres aux essences inconnues et de jardins hérissés parfois de cobras en attente. Nous enfilons enfin les rues populeuses où grouillent les natifs pareils à des vermines humaines sous leurs manteaux de couleur. De nouveau, c’est l’atmosphère microbée de choléra et de fièvre ; une sorte de malaise émane de ces magasins pouilleux et de ces traverses juteuses. Des hordes ont envahi les trams électriques qu’aucun blanc ne daigne adopter. Elles vont, comme nous, à Kali-Ghât, portées par les superstitions millénaires, amoureuses d’idoles, de sang, de fleurs, de cantiques, de baignades et d’horreurs…

Déjà nous sentons que nous arrivons au quartier sacré. Les cases obscures, où grelottent de malaria des troupeaux humains, s’ornent de statues grotesques, en bois, en pierre, en terre, surtout en pauvre terre friable du Bengale. Des affiches, coloriées avec l’effronterie des images d’Épinal, représentent la Déesse, un pied sur le sexe, un autre sur le cœur de son Époux, et brandissant de ses bras innombrables les richesses et les armes. Ah ! pauvres huttes en paillassons avec des bambous, des tuiles étroites et noires, des lambeaux qui pendent, de mauvais mallons dont le rouge ressort, comme vous étiez belles cependant sous le soleil d’Asie et flambantes des images grossières de Kali !

Nous descendons devant une étroite voie qui sert d’accès au temple de la Déesse. Est-ce la tombée de l’après-midi avec la fièvre qui commence pour moi à cette heure, mais je me sens tout bouleversé par le spectacle qui m’est offert. Justement voici les consuls qui nous ont devancés avec des femmes et des jeunes filles charmantes, avides d’émotion. Elles en seront tout à l’heure rassasiées. Ils sont assaillis par des prêtres qui tiennent à leur servir de guides. Mais notre boy en a écarté la plupart, voulant sans doute rafler la part du lion dans le « bakchich ». Les femmes soulèvent leurs robes et marchent avec précaution dans cette boue gluante. Un prêtre cependant nous est resté. C’est un pontife de marque. Quelques mots sanscrits que j’ai prononcés ont opéré sur lui, comme le charme du jongleur sur le serpent. Il nous est désormais acquis. Moi et ma troupe, nous verrons tout. Je l’examine. Il est beau avec d’amples sourcils, une lèvre distinguée qui exhale une haleine infâme. Sa tête est rasée, avec une mèche très longue qui pend au sommet du crâne. Il grelotte de fièvre en me répondant dans un anglais toujours à côté de mes questions. Il m’admire de connaître si bien ses dieux, et il s’exclame à maintes reprises, avec cette monomanie du refrain qu’ils ont tous : « Jamais je n’ai vu un voyageur comme vous ! »

Tout autour, les marchands — les éternels marchands du temple ! — requièrent mes compagnons. On nous enveloppe de guirlandes de fleurs jaunes, le vermillon tache notre front. Il le faut bien pour que nous pénétrions dans l’abominable enceinte, pour que nous passions, nous chrétiens, pour des pèlerins de Kali. C’est un brouhaha indescriptible dans ces venelles infâmes, où il y a des reliques, de la mangeaille, des plantes enivrantes. Les supplications pour nous arracher un anna, c’est-à-dire quatre sous, se mêlent aux chants saints. Mon prêtre ne me lâche pas. Son haleine fait le vide autour de lui. Auprès de ce dément pieux, circule le vent trouble et séducteur qui émane des fous et des criminels, de ces médiums aussi que j’ai si souvent visités en Europe. Quelque chose d’approchant à ce souffle qui, invisible, rayonne des machines électriques. Mais cela énerve et irrite ; je me mettrais aisément en colère, j’ai du dégoût ; la fièvre de ce malheureux, qui claque des dents et dont la main tremble, me gagne.

Nous voyons les autels des dieux moindres avant de pénétrer dans le saint des saints. C’est d’abord l’idole-Éléphant au fond d’un réduit noirâtre. Elle est noire elle-même avec sa trompe, et des obscénités s’entrelacent autour d’elle en nimbe infâme. Heureusement qu’il faut être familier avec les symboles hindous pour comprendre. Et pourtant il ne s’agit que du dieu de la sagesse, le bon Ganesh ! Les Européennes qui nous accompagnent s’étonnent, leurs robes, tirées par les doigts précautionneux afin d’éviter les salissures. Elles ne voient que des courbes dans les ténébreuses lueurs. Les autres autels sont distants, enfoncés dans des sanctuaires qu’un pied d’Européen contaminerait à jamais. Moi, je devine là-bas Chrisna et Rada enlacés, dans l’ombre abjecte…

Mais il faut s’arracher à ces bagatelles. Nous voici dans la grande cour du temple, ou plutôt des temples. Approche le soir. L’impression de monstruosité, de folie et de crime augmente. Les jeunes filles poussent des cris. Nos Françaises se révoltent. Nous marchons littéralement dans un flot de sang. Autrefois, les sacrifices humains avaient lieu là ; aujourd’hui, on n’égorge que des chiens, des chevreaux ou des buffalos. Jamais je n’oublierai cette place sanglante, son caractère abominable et sacré pourtant, sa révélation de l’âme indigène, si distante de la nôtre. Le prêtre, avec un sourire d’assassin, me fait signe que la cérémonie va avoir lieu. « Vous avez de la chance, » ajoute-t-il. Oui, nous avons de la chance. Un sacrificateur, tête nue, pose sur le billot, qui a la forme d’une fourche, la tête d’un zébus, comme nous enguirlandé de fleurs[1]. Un autre verse sur le museau plaintif de la victime l’eau bénite du Gange. Dans l’assemblée s’établit un silence d’attente, le recueillement des exécutions. Et le couteau tombe en un bruit sourd. Les artères lancent un jet noir. La tête roule.

Alors le délire n’a plus de frein. Nous ne pouvons nous défendre contre ces fanatiques. Les Européennes bousculées se cramponnent à nous, tandis qu’il faut jouer des coudes, se débattre, pour avancer. Les robes se tachent de rouge, mon soulier dégoutte de sang. Le prêtre, notre guide, bégaie des phrases qui n’ont plus de signification. Il est saoulé par le sacrifice, par la vision aussi de la Déesse, qui se révèle enfin à nous. Le long d’un parvis surhaussé se bousculent des fanatiques. Leur grouillement de tout sexe, de tous vêtements s’écarte à l’objurgation du prêtre qui tend la main, glane nos roupies. La retraite, mouillée et noire, entre la haie des adorateurs, apparaît, avec la Déesse tout au fond, basse, laide, bancroche. La voilà, Kali, une pierre lugubre, à trois yeux, avec des bras de fantoche, naine préhistorique !…

Je trébuche dans des paquets velus et noirs. Ce sont les corps d’autres chèvres décapitées. D’énormes vautours tourbillonnent, cherchant des débris de chair. Nous piétinons dans un corridor à ciel ouvert entre d’autres temples. Tout près, l’égout se déverse ; et c’est, après l’odeur du sang, une pestilence telle que la jeune Belge à qui j’ai offert mon bras pense se trouver mal. Au-dessus de nous, juché sur une tribune de pierre, le dos contre une colonne, — faisant présider l’indifférence au massacre, — un fakir au visage souillé de poussière regarde de ses yeux vitreux, intérieurs, sans la voir, la foule folle et bigarrée.


III

Shiva-Lingham.

Enfin nous débouchons sur l’étang sacré, une eau verte stagnante où mouillent des arbres maigres. « La Déesse est née ici », me chuchote mystérieusement le brahmane. Il en témoigne lui-même, morbide et puant… Certainement c’est le miasme et la fièvre, cette Kali… Là, une Cour des Miracles, avec ses horreurs multipliées par une fantaisie asiatique qui semble s’exercer même sur les estropiements ; des difformités mendiantes, telles que Goya lui-même ne les eût pas rêvées. — Il faut marcher encore. Ah ! voici le temple du Shiva-lingham.

Je prie les consuls de retenir les Européennes loin de l’idole hiératique et obscène. Avec mon ami et mon guide, je vais jusqu’à l’église circulaire où repose l’Organe vénéré.

C’est un pavillon ouvert en plein vent ; le toit, pointu en pagode, est soutenu par des piliers, et les dalles s’abaissent, fléchissent, se creusent pour contenir l’aérolithe antique et divinisé. Une humidité perpétuelle règne là, entretenue par l’eau lustrale, les offrandes, les pieuses larmes.

La matière de ce monument vulgaire — elle est la même, d’ailleurs, dans tout ce quartier de temples — sent l’Inde moderne et pauvre, ne saurait être comparée aux splendeurs complexes des pagodes du sud ni aux opulentes simplicités marmoréennes des mosquées du nord. Il est trivial, ce kiosque populaire, de pierre grise, sans art, sans mystère ; mais ainsi, il n’est que plus extraordinaire et poignant.

Oui, en cette Inde maintenant dégénérée et esclave, conquise par les Anglais, prostituée aux agences de touristes, il témoigne de la survivance tenace du culte ancestral qu’aucune civilisation, aucune invasion de barbares, aucun cataclysme moral ou cosmique n’ont pu déraciner. L’âme mystique de ces adorateurs et de ces adoratrices du Shiva-lingham, que je vois circuler autour de moi, est bien identique à l’âme mystique des premiers idolâtres qui, à l’origine de la période humaine, crurent rendre hommage au Dieu créateur en lui donnant la forme du principe mâle qui féconde. — L’Asie est immobile dans les assises secrètes des sentiments et des pensées…

Mais le pittoresque du spectacle triomphe de toute réflexion philosophique. Au centre, en bas, visible à travers la colonnade, s’érige la pierre noire, svelte, puissante jusqu’à l’idéalisation…

Autour d’elle, des femmes hindoues se prosternent dans des attitudes hiératiques et spontanées. Fidèles à un culte né à l’aurore déjà vile du monde, ces épouses natives — chastes entre toutes pourtant — dans une aberration inouïe, qui devient presque vénérable, avec une impudeur pleine de modestie, répandent sur le lingham de Shiva, symbole brutal de la génération, du mâle, du spasme d’où l’âme jaillit, — leur chevelure huilée, les fleurs magiques de l’Inde, le beurre clarifié, l’eau du Gange et leurs baisers !…


IV

Le lit de souffrance et de volupté.

Dans une des venelles de ce temple de Kali, aux dédales innombrables, une main décharnée se tendit vers une des jeunes filles que les consuls avaient entraînées loin de la cérémonie immonde. Elle recula surprise.

Un indigène dont l’âge restait incertain — car il était impossible de dire si ses cheveux et sa barbe étaient gris vraiment ou si la cendre répandue sur tout son corps leur donnait cette feinte vieillesse — suppliait une aumône avec des yeux languissants, presque effacés, sans prunelles ; et son geste semblait plus encore saluer et bénir que solliciter ! Il était nu avec un pagne, allongé sur une planche hérissée de clous qui s’érigeait en estrade contre l’enceinte sacrée. Sa chair brune reposait avec nonchalance sur les pointes rouillées par son sang et qui, de sa nuque à ses talons, le pénétraient. L’Européenne se tut. Ce spectacle était si insolite pour elle que je la vis pâlir. Son âme oscillait de l’horreur à la pitié et à l’admiration. Elle me prit la main, sentant pour la première fois peut-être la beauté des choses affreuses… Une stupéfiante douceur était répandue sur les traits de cet Hindou, son attitude était aimable et dédaigneuse, et son supplice augmentait sa sérénité.

Le prêtre fiévreux, tête rase, avec sa longue mèche distincte qui lui tombait sur la nuque entre les deux épaules, suivait, nous harcelant de son haleine infecte. Il toucha du bout de ses doigts avec respect les pieds de l’ascète.

« Voilà un grand saint ; depuis plusieurs années, il reste étendu sans se plaindre sur ces pointes de fer. Il ne vit qu’avec les pièces de menue monnaie que lui jettent les pauvres pèlerins. Mais il est heureux, bien que son corps souffre, et son âme communie avec l’esprit éternel de Shiva. »

Cependant, brandissant sa canne, pour écarter la foule bénigne et malpropre, mon camarade le globe-trotter tomba d’un bond sur nous. Le spectacle de l’ascète l’avait excité comme une injure personnelle.

— C’est infect, cria-t-il, oui, infect ! Comment peut-on permettre ces exhibitions ! D’abord, cet homme s’étale tout nu devant ceux qui passent. Puis, c’est du mauvais exemple, ce martyre que nul n’exige et qui ne sert à rien. Les Anglais, qui sont des gens civilisés, devraient défendre ce cabotinage de la douleur.

Mon camarade qui, jusqu’ici, s’était montré surtout insolent et ironique, parlait cette fois avec tout le sérieux d’une âme offensée. La conception humanitaire de l’Occident s’indignait dans ce frivole, à ce spectacle de pieux délire. Il ne pouvait admettre la sincérité de cet indigène ; néanmoins, pour le condamner, il le supposait loyal, puisqu’il lui reprochait l’ostentation de ce tourment volontaire.

Comme mon camarade avait parlé en anglais, — depuis son arrivée à Calcutta, il avait adopté, même pour nos conversations intimes, la langue des victorieux, — le prêtre qui nous suivait répondit :

« Tous les hommes recherchent le bonheur, c’est leur devoir et même leur droit, mais la route qui y conduit diffère selon les âmes. Vous, les hommes de l’Ouest, vous vous agitez pour obtenir de l’ argent, traiter des affaires et parcourir le monde. Vous recherchez l’aise, le confort, le luxe. Chez nous, beaucoup pensent qu’il est mieux de rester immobile, de repousser tout vêtement, de subir l’intempérie cruelle et même de braver la torture physique afin d’exalter, dès cette vie, notre immortalité. Nul ne sait ce qui est meilleur en soi. L’important, c’est d’être heureux et de ne pas empêcher les autres de l’être, quand même leur façon d’agir serait contraire à notre goût. »

Nous jetâmes des cuivres et des piécettes d’argent au supplicié qui sourit peu distinctement de ses lèvres pâles et agita sa main comme un éventail qui remercie. Il prononça quelques mots sanscrits qui attirent la bonne fortune sur les cœurs miséricordieux.

Avait-il entendu notre longue discussion ? Peut-être. Mais elle ne l’intéressait pas plus que les mouches qui tourbillonnaient sur ses blessures. Il avait résolu à sa guise le problème de la vie. Et je ne parle pas du procédé ancien, certes, de chercher le bonheur dans les tourments. Les premiers chrétiens le connaissaient ; et la douleur n’est pas seulement aimée des mystiques, les grands voluptueux apprécient ses profonds trésors. Cet Hindou n’avait sans doute pas pesé sa détermination ascétique. Elle n’était point le fruit naturel d’une époque, la conclusion pratique d’une personnelle philosophie. Il obéissait à une indolence native ou, mieux, à l’âme de sa race qui, après de millénaires expériences, se mit à dédaigner le travail, à repousser les plaisirs grossiers ou loyaux et à leur préférer la savoureuse privation. Souffrir, raffiner sa souffrance, voilà qui excite l’imagination des artistes et assure l’admiration des foules et des femmes.


V

L’Adoration de l’Épouse.

Attristé, je m’égare seul, après tant de spectacles honteux et sanglants ; à l’ombre d’un pipel-tree, l’arbre sacré aux feuilles légères, je distingue, sur un petit autel qui est un simple tertre, le signe masculin de Shiva reposant cette fois sur la conque féminine. C’est l’union physique fixée dans la pierre pour l’adoration… Je suis rebuté par cette religion de phallus et d’abattoir qui sut nous apparaître, de loin, si pure et si enivrante.

Un bras du Gange pénètre dans le quartier sacré ; il est limoneux et lent, eau vieille qui stagne au soleil comme une mendiante lépreuse, eau chargée d’une précieuse vase où trop de germes fermentent, eau trop riche et qui se corrompt. Là des prêtres, des pèlerins : hommes, femmes et enfants, venus de tous les coins de la péninsule, descendent les escaliers luisants d’usure et de fleurs écrasées, s’embourbent, croyant se purifier par cette boue vénérable.

Tout près un hangar, une vérandah plutôt, abrite ces voyageurs pieux. Il a été peint par des artistes sans doute modernes, mais en qui survit l’esthétique des ancêtres à la fois rusée et naïve, gauche et gracieuse. Je regarde se dérouler cette mythologie formidable et puérile en un cortège de dieux, danseurs, musiciens ou extatiques. Le prêtre, tremblant de fièvre, à l’haleine empoisonnée, m’a suivi. Il se doute, quoique abruti par sa vie vénale et malsaine, de mon dégoût pour la boucherie de tout à l’heure et la permanente obscénité.

« Voyez, me dit-il : le dieu Shiva (respect à lui !) dont vous savez la terrible puissance, est ici représenté en époux repentant et soumis, aux pieds de sa femme la déesse Parvâti « aux yeux de poisson ».

En effet, parmi ces fresques rutilantes où s’étalent les tumultes de la guerre, l’exubérance de la passion et des fêtes sacrées, cette peinture de délicate humanité étonne et attire. Je m’approche. — C’est bien réellement le dieu Shiva, dans cette pose imprévue d’adoration et de tendresse. Lui, l’ascète redouté que le cobra couronne, qu’habille la peau d’une panthère noire, beau comme la méditation et comme la mort, il s’incline devant sa femme et sa servante qui lui a pardonné. Et comme je questionne le brahmine qui m’accompagne, sur le sens de cette scène légendaire et sans doute symbolique, il m’explique :

« Le dieu saint entre tous, ne voulant plus vivre qu’en lui-même et dans la contemplation de l’infini, avait dédaigné son épouse qui préparait son lit dans les neiges de l’Himalaya et lui portait la nourriture nécessaire. Il la quitta. Et il errait de place en place, couchant où la fatigue l’arrêtait, mangeant les fruits et les racines à portée de sa main. Mais il ne pouvait dormir et sa bouche rejetait les mets indignes. Alors, quoique dieu, il se sentit malade et infortuné. Il retourna, le cœur repentant, vers celle qu’il avait délaissée et qui l’attendait fidèle. Il lui rendit hommage, s’écriant : « Sans toi, ô femme, nul ne peut prospérer et vivre, qu’il soit dieu, rajah, ascète ou mendiant ! »


Autour de nous, montait l’odeur intolérable des chairs noires ; les haillons éclatants trahissaient l’abominable misère des corps venus vers le temple antique pour y supplier la Pitié, même sous la forme de l’Horreur. Les yeux des femmes hindoues, surtout, m’émurent. C’était, entre les margelles des paupières, des puits étroits de résignation infinie. Toute la bonté de l’Inde, qui sait aussi respecter la vie jusqu’à l’extrême scrupule, m’apparaissait dans ces yeux d’accablement et de douleur. Je pardonnai le rite sanglant, les supplications et les baisers à l’idole obscène. Je compris pourquoi Kali, l’égorgeuse, est appelée aussi la Mère Bienfaisante. Devant le lingham de Shiva, symbole de la force et de la fécondité, les seins gonflés des mères et les lèvres des épouses se penchent pour un culte abominable et naïf. Mais le dieu, à son tour, s’incline devant celle qui repose et adore celle qui nourrit… Ces vieilles religions naturalistes cachent dans leurs fumiers des perles incomparables.


Nous voici de retour vers nos demeures. Le boy hindou, sous prétexte de pourboire à donner, achève de vider nos poches de monnaies dont les plus importantes, je l’ai vu, lui sont restées… Notre ahurissement n’est pas terminé. Nous avons encore nos guirlandes, au front noire tache de vermillon, d’autres taches rouges à nos vêtements… Les femmes frissonnent ; est-ce du souvenir, est-ce de la nuit tombée maintenant, et là-bas, à Kalighat, se continuant, orgiaque ? Quand nous rentrons dans nos chambres sans porte, mon ami jure de colère comme un troupier, moi je me couche en silence. Ce spectacle inouï me reporte à des milliers d’années…

Je m’étends sous ma moustiquaire dans mon costume de nuit ; le susurrement des insectes ailés heurte la fine mousseline, le grillon ne cesse de chanter sur la terrasse ; nos boys seuls dorment devant nos portes, et au moment où je vais m’assoupir, le matin, je suis réveillé par les corbeaux…


VI

En « pancy ».

Je suis en « pancy », c’est-à-dire en gondole sur l’Hougli. Voilà donc le Gange ! J’y navigue pour la première, fois. Ce fleuve, sacré entre tous, sort, d’après les légendes brahmaniques, de la tête même du dieu Shiva, qui est à la fois le solitaire sublime et la montagne neigeuse. Un moment, je regrette presque le Nil. Le Nil est le même que du temps des Pharaons ; le Gange est pollué par le trafic et les immondices modernes. Ma « pancy » est pourtant un esquif de rêve, légère, toute en bambou ; la tente de bois où je me glisse est si écrasée qu’on n’y peut tenir que couché ou accroupi. Ce sont les postures adéquates au rêve…

Je pousse nonchalamment les volets des « windows » et le « Hougli Bridge » apparaît, le pont magnifique d’Howrah, vers la gare, avec sa foule de Bengalis blancs et rouges sortant de Calcutta et y rentrant, tantôt à pied, tantôt dans des « tika-garry » ces voitures d’équilibristes, parfois dans les palanquins entre-clos où gargouille le ventre d’un babou graisseux, où sourit le visage maigre aux yeux ardents de quelque Sakountala moderne. Et ils vont et viennent, et ils bougent, et ils roulent ces lambeaux de couleurs fripés par le vent, et ils se suivent sans arrêt, pareils à une courroie interminable courant sur une roue.

Tandis que nous glissons dans l’onde trouble, j’aperçois la rive où une agitation formidable rappelle le bassin de Londres. Des centaines de steamers de la « British Indian » conduisent le paysan du Bengale aux marchés de la Ville-Monstre. Des bateaux de plaisance flânent, des steamers filent à toute vapeur vers Ceylan, le paradis du monde, vers l’Égypte, vers Marseille, vers la patrie… Les quais, que l’on agrandit sans cesse, craquent d’une activité féroce. Ils sont encombrés des produits spéciaux de l’Asie : amoncellements de « jute » ; ballots d’indigo et de thé venus de Béhar, d’Assam et de Darjilling ; charbon des environs de Calcutta ; tapis merveilleux ; corbeilles de jaunes bananes. La population nue grouille au milieu des marchandises et des trains qui les véhiculent, comme de grands végétaux animés, macérés dans le soleil. C’est le matin. Des « ghâts », énormes escaliers plongeant dans l’eau, descendent des foules bigarrées de baigneurs pieux. Avec une chasteté savante, les femmes se dévêtent et se rhabillent, aux yeux de tous. Je prête l’oreille. Un vieux brahmane, son cordon sacré au cou, ses mains ridées unies en coupe, chante en offrant au soleil un peu de cette eau malpropre et sainte en holocauste pour les ancêtres privés de la lumière du jour.

Le verset sanscrit arrive jusqu’à moi, porté par la légèreté de l’air. « Om ! Brahma Kripaï Kevolom ! » « Brahma, que ta bonté seulement s’accomplisse ! » Admirable prière qui ne demande à Dieu que d’avoir pitié… D’autres scènes exquises, toutes pastorales. Des humbles veulent que l’animal de la maison, la vache lactifère, le veau, surtout si joli là-bas, et aimé autant qu’un enfant, profite du bienfait de la baignade. Mais la bête s’ébroue, têtue, refuse de se jeter dans ce liquide où pourrissent les lotus. L’Hindou ne la battra point. Et il s’ingénie, comme une mère entraînant le bébé qui lui résiste. Il la pousse doucement par les cuisses, l’endoctrine, la caresse, finit par l’emporter dans ses bras…

Je ne suis pas seul dans ma gondole d’Asie. Une Américaine, un moine de Shiva, sont à mes côtés dans la boite de bambou qui se balance comme un jouet sur le fleuve. Il y a juste la place pour trois, car l’Américaine et moi nous ne savons pas nous tenir, les jambes repliées, selon la pose du divin Bouddha méditant. Nous nous rendons au « Rama-chrisnamath », au plus célèbre monastère hindou du Bengale. Là, réside le swami Vivekananda, leader de l’Inde-Nouvelle. Le moine qui est avec nous est son frère mystique et notre accompagnateur. Il garde un silence bienveillant sous ses draperies jaunes ; souvent il ferme les yeux, semble se recueillir pour quelque extase. Longue, nerveuse, muscle de fer sous son élégance svelte, l’Américaine trépide, loquace. Elle admire avec l’enthousiasme d’une jeune barbare la fièvre mercantile qui rappelle son pays, ce bras de fleuve aussi large que l’Amazone, tandis que je me sens triste devant ce commerce énorme dont l’Inde profite si peu, la misère de ce peuple en guenilles, ce beau paysage gâté par l’industrie et le gain âpre. Il n’importe ! Le Gange, putride comme l’eau d’un port, et où nous poursuit l’odeur de Calcutta, — citron gâté, tabac trempé dans l’eau de rose, — est une nappe, de nouveau divine, sous l’aurore.

Mais les palmiers des jungles sont refoulés par les docks, les temples par les fabriques… Seul, le ciel a échappé au sacrilège commis par les hommes de l’Ouest. Vainement les fumées des navires et des usines montent vers l’indolence de ce ciel unique, ciel d’amour sur ces tumultes noirs ; il reste le pavillon sans macule d’un berceau souillé…


VII

« Humtollah burning Ghât ».

Le moine fait un geste ; il nous montre d’autres fumées, celles-là exhalées de feux visibles, pétillantes d’étincelles, rougeoyantes de flammèches bondissantes. S’il a daigné se déranger de son rêve, c’est qu’en effet le spectacle en vaut la peine. Il nous indique quelque chose de formidable et de rituel : au milieu des docks, une enceinte de pierre sans toit, s’allonge en terrasse et en escaliers sur le Gange. « Humtollah Burning Ghât », prononce le moine. À travers les colonnes, des hauts bûchers apparaissent, rallumés dès qu’ils sont éteints. Une odeur de cuisine et d’incendie nous gonfle les narines. La « pancy » s’approche de la rive ; les bateliers, avides de « bakchich », ont deviné notre curiosité. « Nice! awfully nice! », s’écrie l’Américaine en battant des mains. Puis elle pâlit à la vision formidable, qui s’avoue. Cette rôtisserie de sauvages nous envoie une odeur de chair humaine en cuisson.

Nous distinguons mieux, maintenant, que pour voir, nous avons débarqué. Des troncs d’arbres s’entassent entre quatre piquets ; au-dessus, le cadavre est étendu, mal enveloppé d’une draperie blanche qui donne plus l’impression d’une chemise de nuit que d’un linceul. Ici aucun de ces plis, aucune de ces torsions savantes que recherchent pour leurs mousselines ou leurs cotonnades, les vivants. Dépossédé de son étincelle d’âme cosmique, le mort n’est plus pour ces panthéo-idéalistes qu’une dépouille sans valeur, pas mieux qu’une de ces feuilles séchées qu’emporte le vent d’automne. Croque-morts en vestes blanches de coutil, sacerdotes nécrophores au visage de hyène, à têtes rasées, avec seulement la mèche sacrée qui pend à l’occiput comme la queue en crins d’un animal, le buste nu pour exhiber le cordon brahmanique, les jambes enveloppées d’un caleçon étroit où bouffe un pagne, nous rient de toute la vénalité scintillante de leurs yeux sombres, inconscients, par habitude, par métier, de leur hideuse tâche. Ici, sous les « mentrams », prières chantées par des prêtres distraits, des cadavres brûlent.

J’en vois de maigres à faire peur. Ils ont dû périr de famine. Parmi les branches rougeoyantes, leurs membres apparaissent si maigres, si ratatinés, si durcis, qu’on les prendrait pour de minces rameaux de bois sec. D’autres corps éclatent au feu comme des vessies, cous goitreux, ventres ballonnés, des pestiférés sans doute… Et des visages joyeux de vivants se penchent avec des torches pour activer les flammes. Un bec de gaz banal est fixé au mur ; il indique qu’il n’y a pas de chômage ici ; nuit et jour on y travaille pour exterminer les moissons humaines fauchées par ce terrible climat. De sa petite main sèche qui cette fois tremble d’émotion, l’Américaine nous montre sur des charbons consumés, à côté d’un fémur et d’un tibia noircis, quelques touffes de cheveux, des yeux informes aux paupières absentes adhérents encore à un crâne d’où pend la peau noirâtre des joues.

L’horreur nous cloue au silence… Le moine, notre compagnon, lève alors son bras rond et doux comme celui d’une femme grasse : « Pourquoi vous effrayer ? dit-il, les corps ne sont que des vêtements, l’âme en revêt des milliers, l’âme est éternelle ! »


VIII

L’Extase

… La ville fuit. Les docks eux-mêmes, longs de douze « miles » anglais, finissent. Le Gange monte autour de nous, la marée favorable nous entraîne vers le monastère. Tout blanc avec son jardin de palmiers que domine le trident de la pagode, il nous fait signe de ses terrasses complaisantes.

L’Américaine est devenue grave. Elle se rappelle avoir entendu à New-York ce Vivekananda qui charme les âmes. Elle a accepté tout de suite quand je lui ai dit de venir avec moi. C’est une promeneuse infatigable. Je lui fus présenté à Paris pendant l’Exposition… Nous nous sommes, depuis, rencontrés au Caire ; et, hier, à Calcutta, devant le « Great Eastern », j’ai reconnu ses yeux d’acier, sa silhouette chaste et inassouvie : « Que le monde est petit ! » s’est-elle écriée. La terre n’est qu’un carrefour où se croisent les errants.

Vivekananda est debout sur la terrasse. Ses yeux énormes ont dévoré son visage. Cet homme, au teint presque noir, vêtu comme les Aryens d’il y a six mille ans, né si loin de mon coin de terre, parlant une autre langue, adorant un autre Dieu, a été mon meilleur ami. Il a vécu à Paris plusieurs semaines dans ma maison ; nous avons parcouru ensemble Constantinople, la Grèce et l’Égypte. Il a incarné pour moi, avec son génie et son périlleux délire, cette Inde que j’ai chérie comme la patrie de mon rêve, l’éden où vit l’idéal.

Nous avons discuté toutes les questions de la destinée et de l’au-delà. Comme le grand Tolstoï qui va mourir, cet Hindou a ceci de particulier qu’il conforma sa vie à sa pensée, menant l’existence des vagabonds, ayant renoncé à tout ce qui fait la joie et l’orgueil des autres hommes : la famille, les amours, la gloire même d’écrire et d’être un artiste. Un moine ! Son histoire est « représentative », comme dirait Emerson. Étant enfant, il rencontra un sage, un « parahamsa », un « mahatma », une grande âme. C’était un brahmane, ignorant en science, mais formidable en ascétisme et que ses disciples appelaient « Ramachrisna » ; ce nom associe les deux grands héros de l’Inde, dont on supposait qu’il était la réincarnation. Ramachrisna ne sut jamais le sanscrit, qui est pourtant la langue sacrée ; il n’écrivit jamais, il ne voyagea point, il coula sa vie délicate et assez brève dans les jardins d’un autre temple de Kali, au nord de Calcutta. Il parlait aux siens quand l’extase ne le retenait pas dans ses abîmes.

L’enfant, qui allait devenir son disciple préféré, but de toutes ses oreilles l’enseignement du maître ; et, comme son cœur de patriote saignait de toutes les misères et de tous les désespoirs de son pays, il rêva de le régénérer d’après les conseils sublimes du solitaire. Celui-ci l’appela Vivekananda (conscience heureuse), et lui ordonna de parcourir le monde afin d’en rapporter l’expérience nécessaire aux réformateurs ; puis il mourut. Le jeune disciple crut en perdre l’âme. Il devint un « Sanyasi[2] », rejeta jusqu’à ses vêtements et parcourut l’Inde, à pied, vêtu de cendre, mangeant tantôt chez les rajahs, tantôt chez les plus humbles paysans, dormant sous les vérandas ou dans les arbres, pleurant la perte de son maître et jurant de rendre immortel et efficace l’évangile qu’il avait reçu. C’était une sorte de religion universelle, sans culte précis, avec le respect égal pour tous les dieux et tous leurs messagers. Quand il se sentit fortifié par cette vie errante de mendiant divin, il partit pour l’Amérique, où il obtint, par ses conférences, un succès fabuleux. Mais il acheva d’y perdre sa santé fragile de Bengali, voué héréditairement au diabète et à la maladie de foie. N’importe, il rapportait une somme suffisante pour asseoir son monastère et y accueillir ses frères, les disciples du même maître.

Ce fut sa première parole au seuil de sa maison.

— Je suis libre, mon ami, libre de nouveau ! J’ai tout donné ; cet argent me pesait comme des chaînes. Maintenant, je suis, dans le pays le plus pauvre du monde, l’homme le plus pauvre de ce pays. Mais la maison de Ramachrisna est bâtie et sa famille spirituelle y est abritée.

Il vit l’Américaine, la salua de ce geste si doux qui est devenu, en Occident, l’attitude de la prière : les mains jointes, la tête inclinée. C’est ainsi que, dans les images, les épouses des dieux hindous sont figurées devant leurs maîtres célestes.

Et il nous présenta les siens.

— Voilà mes frères et mes enfants, dit-il.

Sous leurs turbans magnifiques, des jeunes gens nous sourient avec les yeux encore naïfs des apprentis de la vie ; des vieillards s’arrachèrent, pour nous, à la méditation des Védas et leur front incliné était tatoué de signes shivaïques. Des soudras et des brahmanes, des parias aussi, étaient réunis là ; car, pour ce prophète, les castes sont abolies. Dieu est égal en tous. Il prit un narghilé que fumait un disciple, en tira une bouffée qui fuma de rose l’air autour de nous, puis il nous donna des lotus. »

— Montons sur la terrasse, dit-il. Mes amis vont nous préparer le « tiffin » (on appelle ainsi, dans l’Inde anglaise, le repas du milieu de la journée).

De là, nous vîmes le plus émouvant spectacle : l’Inde, sa campagne fraîche sous le soleil brûlant, les étangs comme des miroirs qu’une déesse aurait laissé tomber en fuyant, les forêts, telle une douce toison veloutée ; le Gange, pareil à un bras viril qui enlacerait d’amour la terre.

De l’autre côté du fleuve, une pagode se haussait ; auprès d’elle, un grand banyan dilatait ses branches énormes qui deviennent, elles aussi, des arbres, descendent en racines dans le sol.

— Sous cet ombrage mon maître Ramachrisna entra pour la première fois en « samadhi », c’est-à-dire en extase, et il fut uni à la divinité. Pour nous, le lieu est aussi vénérable que, à Bouddha-Gaya, l’arbre Boddhi près duquel Gantuma prit conscience de sa mission.

Une demi-heure après, dans sa cellule, Vivekananda nous servit lui-même le « tiffin », qui se composa d’œufs et de lait frais, de graines aromatiques et de mangues, ces fruits qui valent nos plus exquises pêches. Mais il ne put s’asseoir avec nous. Il s’excusa de ne pas nous donner de viandes. Le monastère n’en use pas.

Bizarre appartement que celui du Swami, où la simplicité nue de l’anachorète hindou s’amalgame avec les meubles pratiques du philosophe occidental : fauteuil à bascule, bibliothèque variée où Emerson et Spencer coudoient des publications indigènes en « verminaculaire ».

Un disciple docile nous offrit un peu de bétel enveloppé dans une feuille verte ; le tout venait d’être cueilli au jardin. J’y mordis : un goût de nicotine et de fleur remplit ma bouche, mes dents devinrent rouges.

— Toute l’Inde fume et mâche des narcotiques, dit en souriant le « sanyasi ». Pour nous, la vie est seulement un rêve ; et ce que vous appelez, vous, le rêve, est au contraire, pour nous, la seule réalité. Tout ce qui, pour Vous, est vrai, véritable, réel parce que tangible et visible, n’est, pour Nous, qu’un jeu de Maya, de l’Illusion. Cela change et passe, cela ne vaut pas la peine d’être aimé, pas même d’être regardé. Les cités, les gloires, le luxe, les civilisations, les prodiges de la science matérielle, nous avons connu tout cela, il y a des siècles, et nous nous en sommes, à l’usage, dégoûtés. Jeux d’enfants faits pour des enfants. Nous nous sommes réveillés de ce songe brutal que vous faites encore, nous fermons les yeux, nous retenons notre haleine, nous nous asseyons à l’ombre douce d’un grand arbre devant le feu primitif… L’Infini nous ouvre alors ses portes merveilleuses et nous entrons dans le monde intérieur qui est le seul vrai… Tenez, voyez vous-mêmes… il y a peu d’Européens qui ont pénétré ces mystères. »

Nous nous penchâmes à la fenêtre de la cellule. Une cloche avait tinté. Dans le jardin, sous un figuier des Indes, les moines s’étaient assis en rond ; ils balançaient la tête et le dos dans un mouvement rythmique. Celui qui nous avait accompagnés tout à l’heure chantait sur un ton étrange, rappelant notre plain-chant, mais plus strident et plus joyeux. Au centre, un feu se consumait dans la cendre grise. À côté du feu, le trident de Shiva était planté, vêtu de guirlandes. Tous fixaient la flamme où réside le Dieu. Une grande paix montait de ces organismes hypnotisés par l’âme ignée, une paix effrayante pour nous que l’activité grise, une paix où planait ce chant comme une aile sonore. Et les abeilles d’or dansaient sur ces têtes extatiques dans un rai de soleil, tandis que, dans le fond des étables sacrées, les vaches levaient leurs têtes vénérables, s’associant à ce culte étrange, où l’homme rentre dans la nature universelle et s’y anéantit sans mourir…


IX

Au Théâtre hindou.


Comme la tika-carry resta longtemps à glisser, à patauger, à bondir dans ces rues infectes du Calcutta indigène, où brillent les tristes lueurs des marchands, petites lampes toutes nues, sans verres, sans abat-jour, dont la flamme frileuse, qui ne semble éclairer qu’elle-même, vacille dans l’obscurité et la fumée ! Et toujours cette humidité de marais qui vous suit partout, vous grimpe autour du corps, s’infiltre dans vos fibres, empoisonne votre sang. C’est la fièvre, en quelque sorte sensible ici, comme une personne fluidique, vivante. Elle dégage même une odeur spéciale où il y a de l’alcali, de la fleur et des légumes gâtés, de la peau noire en sueur et des relents de ce tabac indien qui a une senteur mouillée de rose et de santal.

Enfin nous voici au « Star Théâtre ». Un indigène le dirige. Il est aussi l’auteur des pièces qu’il y représente. Elles reflètent le goût de ce peuple superstitieux, sensible et exalté qui, n’ayant pas su faire le départ de la réalité du lêve, aime, dans le même drame, se repaître d’opéra et de féerie. Nous montons jusqu’à notre loge dont l’encorbellement est découpé comme un portail musulman. Le théâtre est gai, gentil, peint en clair, plus italien qu’anglais. Dans le foyer frivole, des portraits d’ascètes méditants ornent les murs. Ce peuple, même au théâtre, songe à la Divinité.

Sur des bancs, les babous s’entassent graves, ventrus avec leur mousseline nouée plusieurs fois à travers la poitrine (c’est ici l’uniforme distinctif des bourgeois). Les autres loges sont presque vides. Nous sommes les seuls Européens. La loge centrale est occupée par un rajah dont l’aigrette de diamants semble un petit panache de flamme et dont le cou est ceint de perles magnifiques. Ses yeux, chargés d’une atavique langueur, traduisent la naïveté de la jeunesse et toutes les lassitudes déjà que donne l’opulence. Auprès de lui, sa cour en turbans se presse avec des costumes amusants qui mêlent les modes anglaises aux magnifiques draperies natives. En haut, derrière un moucharabié, des voiles pailletés tremblent, des corps ondulent avec une souple nonchalance, et la curiosité d’yeux ardents que l’on entr’aperçoit par les brisures de la boiserie. Ce sont les femmes du Bengale, les plus vives, les plus gracieuses, les plus spirituelles de toutes les femmes de l’Inde, celles dont la beauté et la finesse font songer à l’Italie et à la France. Aux moments les plus pathétiques du drame, malgré l’obstacle ciselé qui les garde contre notre vue, c’est là que mes yeux questionnent le frisson de douleur ou d’espérance. Là haut, bat le cœur mystérieux et presque pas visible de la foule indienne.

L’orchestre encore caractérise ce théâtre indigène. Il se compose de trois ou quatre musiciens qui portent d’étranges instruments d’où s’échappent, sous la caresse de leurs doigts, des plaintes monotones comme s’ils faisaient souffrir de très vieux enfants. C’est la mélodie arabe que j’ai entendue dans les théâtres du Caire, mais sans âpreté, sans ce je ne sais quoi de guttural et d’ironique qui vient de l’Egypte. De la tristesse, il est vrai, comme millénaire, mais aussi des sautillements de jeunesse, de la puérilité enivrée…

Et les actrices aux peaux brunes, très chastes, dont les loges sont des sanctuaires respectés, se maquillent pour apparaître sur la scène, selon le type aryen qu’elles incarnent, « des blanches »…


X

« L’Exil de Sita ».


L’histoire que j’écoute est charmante.

Elle tombe de ce bouquet énorme « le Ramayana » comme une feuille de lotus, douce et sanglante.

Au premier acte, le palais de Rama, le roi d’Oudh que tourmente un mauvais rêve. Les rêves jouent un rôle important dans les tragédies indiennes, et cela est plus naturel chez eux que dans nos classiques, car ces peuples nerveux, qui dédaignent la vie positive pour les splendeurs de la vie intérieure, sont influencés par les images que notre inconscient associe pendant le sommeil ; plus que nous aussi, ils sont aptes aux pressentiments. Donc Rama a rêvé que les veuves de ses ennemis exterminés le raillent sur la chasteté de Sita, son épouse.

Celle-ci, on le sait, fut autrefois enlevée par Ravana, le roi monstrueux de Lanka qui ne put la vaincre, ni par la persuasion, ni par la force. Enfin reconquise par son époux, Sita témoigna, en triomphant de l’épreuve du feu, qu’elle était restée pure. Mais le cœur des Hindous est jaloux et passionné. Ils en veulent à une femme, même s’il n’y a contre elle à relever que des soupçons, tellement ils se font de la mère une représentation supérieure et idéale. En ce moment entre Durmukha, une sorte de prince des espions, de préfet de police, dirions-nous ; il va par les rues, s’arrêtant aux portes, feignant de s’endormir sous les vérandas afin de recueillir les conversations éparses et de rapporter à son maître la publique opinion. Or, le bruit court que l’épreuve du feu n’a été qu’une illusion magique, et, comme la cérémonie fut accomplie à Lanka, nul dans Oudh ne peut en témoigner. Rama devient presque fou à l’annonce d’un tel scandale. Il faut voir les gestes désespérés, les attitudes, — d’ailleurs nobles, — de cabotine prête à s’évanouir qu’affectent à chaque péripétie de ce drame, non seulement Rama, le guerrier par excellence pourtant, mais tous les autres personnages ; seul, Valmiki. Termite, le grand poète que nous rencontrerons aux actes suivants, garde sa maîtrise. Âmes effervescentes, chevaleresques, impressionnables jusqu’à la crise, que le soleil a faites en quelque sorte extérieures, qui brûlent et rayonnent sans cesse comme lui et pour qui il n’y a d’autre nuit que la mort !

Le décor change souvent : nous voici transportés dans le jardin de la reine qui a été tracé selon le modèle du parc délicieux où elle fut emprisonnée à Lanka. Fragile et de couleurs voyantes, elle dort sur une pelouse pareille à une étrange fleur fauchée. La suivante entre en célébrant le charme de la nature qui sourit autour d’elle.

— J’ai rêvé, dit Sita en se réveillant, que je nourrissais un enfant aux côtés de Rama.

— Cette vision sera bientôt une réalité, lui répond sa belle-sœur qui vient d’entrer. Mais Sita n’écoute plus :

— Où est mon époux ? s’écrie-t-elle ; il me semble que je suis exilée lorsqu’il n’est pas là.

Les femmes, même dans l’Inde, sont curieuses. La sœur de Rama tourmente Sita pour qu’elle lui décrive les traits de ce méchant Ravana qui la fit son esclave et qui avait dix têtes et vingt bras.

— Je n’ai jamais levé les yeux vers lui, répond la pudique femme : j’eus sans cesse les paupières baissées ; cette modestie m’obligea pourtant à le voir. Le jour où dans son char aérien, il me fit traverser l’Océan, comme je regardais la bleue profondeur, j’aperçus dans ce miroir mouvant la monstrueuse apparence.

L’amie insiste, questionneuse ; Sita trace sur le sable avec un roseau les traits gigantesques de l’ennemi. Fâcheuse complaisance ! L’épouse s’est rendormie et l’ombrageux Rama qui la cherche reconnaît avec colère à côté d’elle le portrait du ravisseur. « Les envieux auraient donc raison ; même aujourd’hui, elle n’a pas oublié le monstre ! » Le mari irrité donne à Sita l’ordre d’aller rendre visite dans la forêt aux filles de l’ermite. Pauvre héros ! le voilà qui se repent même de ses victoires et qu’il pleure sur les vaillants qui ont succombé pour l’aider à délivrer cette infidèle ! Lakshmana, son frère consanguin, accompagnera la Reine jusqu’en la jungle où il la bannit. Lakshmana a beau s’indigner et supplier, Rama est impitoyable. Il faut remarquer ce détail charmant et d une observation vraiment humaine : aucun personnage du drame ne doute un instant de la vertu de Sita ; seul. Rama son époux, celui qu’elle aime et qui l’aime, l’imagine criminelle. Et cependant Rama est le meilleur des hommes ; que dis-je ? d’après la mythologie hindoue, il est une incarnation de Vishnou. C’est que l’amour illusionne et rend injustes les hommes et les dieux.

L’acte suivant est comme baigné de larmes. Il se passe alternativement sur l’une et l’autre rive du fleuve Saragon. Les hommes n’ont pas averti Sita, mais son cœur est inquiet, son intuition écoute les fâcheux présages que lui apportent la nature et le crépuscule. Il n’y a pas jusqu’à Sumantra, le fidèle cocher de Rama, qui ne se sente étreint d’une immense angoisse pour ce châtiment immérité. Il tonne, l’orage qui éclate semble un sanglot du ciel…

« Pourquoi Rama ne m’a-t-il pas accompagné ? » Et, comme Lakshmana reste silencieux, le chagrin de celle qui se croit exilée n’a plus de bornes. Et sa douleur hâte dans ses entrailles la poussée du fruit humain. Lakshmana, affolé, s’enfuit. Il faut que Sita connaisse le suprême abandon. Heureusement, ses cris sont entendus de celui qui écoute les bruissements de la forêt pour en faire des poèmes. Valmiki, le solitaire, le chantre de la grande épopée nationale le « Ramayana », accourt avec son vêtement de feuillage, et, dans ses vieux bras toujours vigoureux, il emporte Sita, la chaste et infortunée Sita que couvrent comme un manteau bienfaisant les flots de la longue barbe blanche. Cependant, Rama n’a pu se consoler de sa propre cruauté ; il se traîne sur l’autre rive de Sarayou, se lamentant pour la perte de celle qu’il aime. De loin et parallèlement, il l’a suivie. Quand Lakshmana, son frère consanguin, et Sumanha, le cocher fidèle, le rejoignent, le héros tombe en pâmoison. Que faire ? La jalousie a été vaincue par l’amour, mais dans son cœur, l’amour le cédera à la dignité de sa maison et au souci qu’il doit prendre de son peuple. Rama ne cherchera point à revoir Sita puisque ses sujets pourraient douter d’elle. Il ne faut pas que la femme du roi puisse être soupçonnée même injustement…


Plusieurs années se sont écoulées du deuxième au troisième acte. Sita a donné naissance à deux jumeaux qui ont grandi « en sagesse et en force » sous la protection de Valmiki qui les a instruits aux héroïques récits du Ramayana. Sans savoir que le grand Rama est leur père, ils ont appris, en étudiant son caractère et ses exploits, la noblesse et le courage. Ils croient que la Sita du Ramayana n’a de rapports avec leur mère que par la similitude du nom. La jolie scène où les enfants demandent à l’épouse toujours respectueuse et fidèle comment Rama put avoir assez de cruauté pour exiler Sita !… Et leur intuition d’enfant est sur le point de percer le mystère : cette Sita de l’épopée, elle est si semblable à leur mère qui, elle aussi, est seule, pure et abandonnée. Mais la prudente Hindoue a l’héroïsme de garder le secret afin que le nom de Rama reste à jamais vénéré dans la pensée de ceux qui ne se savent pas pourtant ses fils. Elle leur dirait volontiers la parole divine du Christ : « Ne jugez point ». « Allez, mes enfants, murmure-t-elle, le cœur opprimé d’angoisse, ne cherchez pas à comprendre, continuez à proclamer la gloire de Rama. » Et les jumeaux exquis, — deux petites ballerines de douze à treize ans — obéissent et vont jouer, en chantant les hymnes de Valmiki.



Alikshara, la fille de l’ermite, qui sympathise avec l’infortune de Sita, lui apprend que son mari est en train d’accomplir la cérémonie d’Ashvamedh Yajna. Elle consiste à lancer un cheval avec des gardes qui le promènent dans tout le pays, en défiant suzerains et vassaux d’arrêter la course du cheval. Si personne ne relève la provocation, il est entendu que tout le territoire parcouru appartient au provocateur. Auparavant il est indispensable d’accomplir le rite traditionnel en compagnie de la reine. Or comme Rama n’a pas réclamé Sita, celle-ci s’informe auprès de la fille de l’ermite :

« Quelle est l’heureuse princesse que Rama, en cette circonstance, a fait asseoir à ses côtés ?

— Il n’en a choisi aucune, répond la jeune fille, il a fait dresser une statue en or qui vous représente et c’est elle qui a présidé à la cérémonie. »

Sita, émue de reconnaissance, prie les dieux pour que sa dévotion envers Rama reste inébranlable et c’est elle-même qu’elle blâme d’être ainsi éloignée d’un tel époux.

Cependant, le drame qui, jusqu’ici, était resté uniquement passionnel va devenir belliqueux : un des frères consanguins du roi, à la tête de l’armée conquérante, apprend qu’un couple d’adolescents s’est emparé du cheval provocateur. « Il serait ridicule, dit le guerrier, de châtier des enfants ! allez, et, par de gentilles paroles, décidez-les à délivrer l’animal. — Mais, s’écrie le messager, ce ne sont pas des enfants ordinaires ; ils portent sur leurs traits l’image même de Rama et ils demandent à livrer bataille. »

C’est Kusha, le plus jeune des jumeaux, qui luttera avec le plus jeune des frères de Rama. En vain lé guerrier s’étonne de la prodigieuse ressemblance : « Quel est le nom de vos parents ? — Leur nom, c’est que nous pouvons combattre, » est-il répondu. Le frère du roi tombe frappé à mort et les jumeaux s’embrassent l’un l’autre, jurant bien de supprimer tout ce qui pourrait apporter à leur mère quelque souci.

Naturellement les exploits de ces enfants charmants fît terribles ne s’arrêteront pas là ; à chaque scène maintenant, le décor change : tantôt c’est la petite maison de branches, où habite Sila inquiète et agitée à cause des soldats qui combattent, tantôt le champ de bataille lui-même, la forêt profonde où les jumeaux interrompent leurs jeux et leurs danses, pour saisir le glaive ou tendre l’arc, toujours victorieux. Et l’attrait qui se dégage de Lava et de Kusha est aussi irrésistible que leur force. Ils suscitent toutes les cajoleries, avant d’obliger à toutes les colères. Les deux autres frères du roi, même le bon Lakshmana, succombent. À chaque triomphe, les jumeaux se réjouissent et se félicitent l’un l’autre, en vrais enfants qu’ils sont, et partent en dansant retrouver leur mère. Celle-ci, qui ne sait rien des véritables dangers courus par ses enfants, s’étonne des marques d’égratignures sur leurs joues et sur leurs bras ; — les armes des ennemis n’ont pu qu’effleurer à peine ces fils d’une déesse et d’un dieu.

« Ah ! s’écrie-t-elle, qui a pu être assez méchant pour donner la chasse à mes pauvres enfants ? Hélas ! je ne puis les nourrir qu’avec les fruits de la forêt et jamais ils n’ont goûté à une friandise. Seules les fleurs sauvages leur servent de bracelets et de colliers, ils n’ont jamais eu d’autres bijoux. » Pour maintenir la rassurante illusion, les petits encombrent de délicieux bouquets les genoux maternels.

La colère de Rama qui voit tomber ses généraux et ses soldats s’exalte : il décide qu’il les suivra dans leur retraite éternelle… Auparavant, il faut exterminer ces jeunes gens, en qui s’est incarné, croit-il, le dieu de la mort.

Mais la tristesse du roi d’Oudh tombe vite à l’arrivée de Lava et de Kusha. Ils sont si gracieux, le rire sur les lèvres à l’aspect de la figure grotesque du brave Hanuman, le roi des singes, le fidèle compagnon de Rama et de ses soldats mi-humains, mi-animaux. « Toi, s’écrient-ils, nous ne te ferons pas de mal, tu es trop drôle ! nous te porterons à notre mère pour l’amuser. » Cependant l’instinct de l’anthropoïde pressent mieux que les hommes la vérité. « Ce sont vos fils, Maître, dit-il, ce sont vos fils ! il n’y a pas de doute : il y a en ce lieu trois Rama. »

« Qui êtes-vous enfin ? questionne le roi charmé. — Tes ennemis nés, » répondent les jumeaux, et ils le provoquent et ils le raillent : « Comment ! vous, grand roi, si expert dans l’art militaire, comment pouvez-vous renier votre réputation chevaleresque en envoyant toute une armée combattre un couple d’enfants ? Nous ne disons pas cela pour nous, mais pour vous, car, à nous deux, nous sommes bien tranquilles, nous vous battrons, vous et tous vos soldats.

— Vous oseriez lutter en champ clos avec moi ? riposte le grand Rama. Vous ne vous rappelez donc point la célèbre bataille de Lanka ?

— Ah oui ! parle-nous-en ! Tu n’as été vainqueur de tes adversaires que par un stratagème indigne de toi : c’est en te cachant derrière un arbre que tu es parvenu à tuer le roi des singes, le frère d’Hanuman, ton allié.

— J’ai beau faire, reprend Rama ; il m’est impossible de saisir mes armes pour vous punir. Mon cœur devient doux comme du lait en regardant vos visages.

— Comment oses-tu parler de ton cœur ? ripostent les enfants que le « Ramayana » a trop bien renseignés. Ah ! ton cœur, nous avons lu de quoi il était capable, ô cruel qui as exilé injustement Sita ! » Il faut en venir aux mains. Lava et Kusha massacrent tous leurs adversaires, excepté Hanuman qu’ils font prisonnier ; le père et les fils engagent enfin une désespérée bataille. Rama est réduit à battre en retraite ; il s’enfonce dans la jungle tandis que les adolescents se mettent à danser de joie, et emmènent avec eux, comme une proie, le brave Hanuman.

Rama ne s’est replié que pour réapparaître plus terrible ; il a saisi le Brahmajal, la lance fatale dont les anciens Hindous faisaient usage et qui tue infailliblement. L’extraordinaire duel recommence. Que va-t-il se passer ? Quelle qu’en soit l’issue, elle ne peut être qu’abominable. Alors intervient un personnage qui n’a fait que passer dans les actes précédents, un visage de malheur et de douleur, qui, par le fait des circonstances, fait œuvre de bonté et de justice. C’est Nikasha, la veuve du ravisseur Ravana, qui parcourt le pays, moitié sorcière, moitié folle.

Dans sa joie de voir les ennemis et les vainqueurs de son époux taillés en pièces par ces deux valeureux adolescents, elle s’est attachée à eux, et dans une des pauses de cette définitive rencontre elle applique sur leur front du vermillon consacré par un charme…

La magie de Nikasha opère. À la vue du signe enchanté. Rama est frappé d’hypnose, l’arme redoutable lui échappe des mains, il tombe et s’endort profondément.



Une action aussi enchevêtrée ne peut être dénouée par des moyens humains. La magie, le miracle, les dieux eux-mêmes vont intervenir. L’infortunée Sita, près de sa maison de branches, chante un hymne mélancolique et raconte ses peines aux étoiles et aux arbres.

— Sois fière, ô notre mère, clament les jumeaux, qui traînent derrière eux Hanuman, Nous avons vaincu Rama.

À ces paroles, épouvantée, Sita s’évanouit, et elle ne retrouve le sentiment que pour demander où se trouve le corps de son Seigneur, afin de monter sur le bûcher des funérailles. Elle est bien la parfaite épouse hindoue, fidèle jusqu’à ne pas vouloir survivre à l’époux. Tous se rendent alors sur le champ de bataille où ne reste debout que le bon cocher Sumantra qui pleure sur les ruines de la dynastie. Sita se précipite vers le corps inanimé de son époux, lorsque Valmiki s’avance. Le vieux solitaire console Sita qui sort à peine d’un nouvel évanouissement, en l’assurant que Rama est seulement endormi. Par la puissance de ses conjurations, il va aussi ressusciter cette vaillante milice.

Le quatrième acte renferme un seul tableau. Rama est retourné dans son palais au milieu de la pompe impériale, il est entouré de ses frères, et, sur la requête de Valmiki, ses propres enfants, Lava et Kusha, chantent le poème du Ramayana. Lorsqu’ils en arrivent à l’exil de Sita, le roi se sent tellement ému qu’il donne l’ordre de faire cesser l’hymne. Alors entre Sita, accompagnée de Lakshmana ; elle se prosterne aux pieds de Rama, mais celui-ci reste incorrigible, son scrupule le tient encore. « Tout mon cœur s’élance vers vous, ô Sita, s’écrie-t-il, mais je redoute l’opinion de mon peuple et je vous demande de subir une fois encore l’épreuve du feu.

— Je vais vous donner un autre témoignage de ma pureté, » répond la reine.

Après avoir serré sur son cœur ses enfants qu’elle recommande à l’amour de Rama, elle invoque sa mère, la Terre, et lui demande de la reprendre dans son sein.

La terre s’ouvre, en effet, et la Déesse apparaît en personne, étreint Sita ; puis toutes deux disparaissent. Rama pense devenir fou de douleur, les petits éclatent en larmes, Lakshmana s’efforce d’ouvrir le sol avec un pieu, afin de reprendre la chère fugitive… Mais elle est devenue inaccessible à jamais, trop belle et trop pure pour respirer encore l’atmosphère des hommes. Brahma lui-même, le Dieu des dieux, éblouit l’assemblée de sa subite présence : « Souviens-toi, ô Rama, dit-il, de ta divinité ! Il te faut planer sur tous les humains désespoirs. Sita repose à jamais sous sa forme originelle de Lakshmi, déesse de la Beauté. »

Et le drame finit dans un apothéose, car le ciel a déchiré son voile pour laisser apercevoir Lakshmi triomphante et sereine, toute semblable à Sita, reposant sur son trône de lotus.



Le brahmane qui nous commente ce drame populaire et cependant plein de délicatesse et de lyrisme, s’étonne de notre étonnement. « L’Hindou spontanément adore la poésie, la grâce, le courage, la vertu, » nous assure-t-il. Pour ces populations, décadentes, il est vrai, mais affinées par plusieurs millénaires de civilisations, il est tout naturel de s’émouvoir à l’héroïsme d’une Sita ou à la jeune effervescence de ses fils. Elles n’ont pas été empoisonnées comme les nôtres, par les faits divers des journaux, les grossiers mélodrames des théâtres, les fredons niais ou grivois des cafés-concerts. Presque tout ce qu’elles savent, elles l’ont appris dans les plus magnifiques poëmes du monde que les mères, illettrées, mais d’âme artiste, chantent à leurs enfants. L’exemple du crime ne les a pas gâtées et elles ne goûtent pas les saveurs de l’atrocité, du cynisme ou de la révolte. Une scène de débauche, par exemple, serait insupportable à un public indigène, quand même elle paraîtrait spirituelle aux vaudevillistes de nos boulevards.


Le théâtre Parsi, situé dans un champ de foire, et où se presse un public bigarré et vibrant, m’a intéressé aussi, mais il ne m’a pas charmé comme cette glorieuse évolution de l’Inde héroïque. Les décors de palais alternent avec ceux des ports. Les marchands font la leçon aux rois. Le plus fin l’emporte sur le plus fort. C’est de la comédie. Chaque race aime à se retrouver avec ses traits fondamentaux sur la scène qu’elle regarde…


XI

Les Prostituées.


Je me rappelle le soir de Calcutta où nous développions dans notre boarding house quelques idées générales, à propos de l’influence occidentale dans les Indes.

« En attendant, s’écria l’ami avec qui j’avais débarqué, les Anglais ont apporté dans l’Inde la prostitution.

— C’est vrai, intervint un brahmane, qui était notre hôte ce soir-là.

« Mais ce n’est pas spécialement la faute des Anglais, c’est le crime de votre civilisation européenne. Nous n’avons jamais eu de prostituées. J’entends, par ce mot horrible, les servantes abruties du grossier désir des passants. Nous avions et nous avons des castes de chanteuses et de danseuses ; elles se marient à des arbres, — oui, des arbres, — en des cérémonies touchantes qui datent des temps védiques ; nos prêtres les bénissent et en reçoivent beaucoup d’argent. Elles ne se refusent point à ceux qui les aiment et qui leur ont plu. Les rois les ont rendues riches. Elles représentent tous les arts et sont la beauté visible de l’univers. »

Nous décidâmes d’excursionner dans les bazars ténébreux de la ville aux nuits terribles, pour vérifier ses plaies. Le brahmane nous laissa, impatient sans doute de se purifier chez lui de notre contact. Nous quittâmes Durumtollah pour plonger dans les cycles d’un enfer à nuit épaisse. Là, des paquets de maisons conspiratrices, dont l’odeur seule est un poison. De distance en distance, des policiers nous souriaient, protecteurs. Enfin, nous débouchâmes dans une rue plus lumineuse. Des femmes saoules se pendaient aux portes. Celles qui viennent du Népaul avaient un visage pâle et doux, aux sourcils longs, au nez court, et un corps d’enfant ; on reconnaissait les filles de Burma à leurs pommettes saillantes. Dans cette cosmopolis de la prostitution se mêlaient des Chinoises, des femmes de Bombay, de Madras et de Ceylan. Des Japonaises aux robes bariolées, à la coiffure transpercée de longues épingles, travaillent à de petits ouvrages de poupées, fabriquent d’interminables patiences, ou se tirent les cartes. Elles sont sur deux rangs près de la porte, leurs pieds trop brefs posés sur des corbeilles renversées.

La prostitution des natives du Bengale est plus répulsive, — lugubre ; fillettes de douze à seize ans, avec, au nez, des perles ou un pendant d’argent. Leur misère, la limpidité bestiale de leur visage nous peinent. La petite Bengali — qui porte si bien ce nom que nous avons donné à des oiseaux — ne semble presque pas vénale ; elle est résignée à sa destinée, comme nous acceptons les phénomènes de la respiration ou de la digestion. Leurs cases inspirent le dégoût. De ces maisons de plâtre, de chiffons et de branches, émane l’odeur d’ammoniaque qui relève la fade et grelottante senteur de choléra et de fièvre, péril de cette spéciale boue d’Asie ; mais les plus hideuses, les plus tombées sont encore les Européennes. Nous nous détournons, offensés, pour la première fois peut-être, dans notre fierté d’hommes blancs…

Nos guides sont, ici, des petits garçons qui conduisent le plus souvent dans leurs familles et font gravir des échelles de bois, des escaliers tortueux et croulants, pour aboutir dans la même chambre à la lumière faible, à la natte qui n’a qu’un seul drap louche, tandis que vous rudoie en passant un marin ou un soldat saoul…


Mon ami le globe-trotter décide qu’il tâtera de la « volupté native » et qu’il étreindra quelqu’une de celles que Kipling appelle dans son emphase biblique « la délicate iniquité » ou « le vice gras ». Nous le suivons dans Chipor-Road. C’est la nuit compacte et le sommeil maintenant. Cependant il n’hésite pas, force les portes, entre dans une sorte de villa écartée, paria des autres maisons. Là, une mégère à mèches grises nous amène des enfants pauvres qui sourient, et leurs yeux ont la beauté large des bestiales innocences.

Une petite attire mon camarade. Elle ne sait pas un mot d’anglais et certainement elle n’a pas encore « servi » beaucoup. Je comprends les sources mentales du désir qu’elle vient d’éveiller : de la pitié, la rareté d’une proie si jeune qu’il n’est pas criminel de prendre ici, l’étonnement aussi d’apercevoir, en cette fillette de douze ans à peine, les appas de la femme épanouie, seins anormaux pour une taille si petite et des hanches encore grêles, seins tels que ceux des déesses et des apsaras dans les corniches ou aux chapiteaux des pagodes, longs fruits noirs, fermes, luisants, que la première gésine flétrira à jamais, mais qui sont aujourd’hui d’oblongues réjouissances. Tandis qu’il se dérobe avec elle dans la pièce voisine, sans autre porte qu’un rideau, je cause avec la patronne qui m’explique avec quelle facilité elle recrute ces martyres inconscientes. Toute famille pauvre est prête, pour quelques roupies, à lui fournir ses enfants. L’amoralité hindoue est illimitée ; les musulmanes sont moins achetables. Mais, en somme, elle n’a pas à se préoccuper d’une troupe spéciale ; à sa disposition se tiennent, à bas prix, toutes les fillettes du quartier. Et je sens qu’elle ne ment pas, qu’elle n’exagère pas même, que la misère innombrable, l’obscure ignorance de toute dignité où le brahmanisme a, pour la dominer mieux, ravalé la populace — si idéaliste cependant par la nature et ses traditions[3], — sont les grandes raccoleuses d’une prostitution endémique ici, comme la fièvre ou la peste.

Avec un éclat de rire, mon camarade m’entraîne loin de la villa lépreuse. « Ah ! mon vieux, la bonne blague ! Imagine-toi, pas de linge ; une simple ablution lui a suffi. Il n’y a eu ni pudeur ni vice, animalité machinale. Elle n’a pas parlé, elle n’a pas cessé de sourire. Seulement, quand je me suis retrouvé droit devant elle, de nouveau enroulée dans son pagne, elle a sauté gentiment et, la main tendue, comme une petite fille qui attend son noël, elle s’est écrié, d’une voix aiguë à peine pubère : « Bakchich ! ». C’est tout ce qu’elle a trouvé, c’est le seul mot que cette poupée de plaisir a prononcé ; elle ne sait sans doute que celui-là et telle est l’expression unique de son unique pensée… »

La curiosité libertine d’un globe-trotter est insatiable. Il veut que notre voiture s’arrête encore. J’ai la nausée, mais je ne résiste pas, aimant à me repaître de ce spectacle de dégradation qui fait, comme l’a écrit un Anglais énergique, « la honte de la race blanche ». Cette fois, c’est un antre. Le mot est faible encore. Les femmes dorment au-dessus du sol, dans des auges de plâtre. Cela rappelle certains tombeaux en ruine que j’ai vus en Judée et en Syrie. Les chambres, étroites comme des « box », n’ont pas de fenêtres ; et toutes les issues donnent sur un corridor, aéré seulement par la porte de la rue. Une odeur d’huile rancie, de femme malade, prend aux narines. L’une d’elles se lève de son espèce de sépulcre, laide, les cheveux collés, des croûtes noires au visage, avec ces yeux de haine qu’ont les bêtes blessées quand on les dérange ; et elle serre en nous voyant une lame déchiquetée. Une lampe de fer brûle avec une fumée acre ; mon compagnon me serre le bras : « Regarde, » dit-il. Je regarde tout autour et je vois sur les murs, au-dessus des lits, de maladroites peintures hindo-japonaises où un artiste sadique et naïf a peint des supplices inouïs. Une sorte de déesse Kali dirige les horreurs érotiques et sanglantes qui s’exercent sur un blanc, un Européen reconnaissable à son costume anglais et à ses favoris qui sont restés dans l’Inde le signe traditionnel de l’adversaire. La déesse, en qui le peintre incarna une prostituée vengeresse, caresse avec des dents qui coupent et des mains qui arrachent. La tête européenne pend, fauchée, avec encore la grimace du spasme ; le ventre est une plaie qui baie, d’où la chair mangée a disparu ; des bras manquent ; des genoux pliés à rebours éclatent ; un pal savant vrille le corps, fouille comme un poignard amoureux et enragé. C’est un vestige de la guerre des cipayes transposé dans la sexualité indigène, la revanche de la femelle hostilité contre le « melech[4] » qui paie et salit. Nous avons ici touché la prostitution proche du crime, celle qui assassine, — qui châtie.


XII

L’ascète rédempteur.


Dans ce quartier triste et clos, une boutique reste ouverte, elle sent l’alcool et l’opium, et sa lumière blafarde s’allonge sur la rue boueuse. On y danse. Je m’approche pour voir. Des êtres indolents, au sourire énigmatique, oscillent lentement à une musique molle. Leurs vêtements souples, leur visage gras, leurs bijoux abondants me les font prendre pour des femmes. Un petit Hindou, qui s’est improvisé notre cicérone, me chuchote, à voix étouffée : « Boys… » Oui, ce sont des garçons, une nautch[5] équivoque de bayadères masculines qui s’étire et se dégingandé.

Un policeman indigène, en costume kaki, observe avec indifférence.

Nous allions rentrer à Durumtollah, écœurés et mélancoliques, quand une voix fraîche chanta une mélopée sacrée.

À la lueur d’une lanterne, nous aperçûmes un enfant beau et nu, le corps enduit de cendres, la tête couronnée de jasmins. Comme Marsyas, il jouait de la flûte. J’entendis jaillir de ses pures lèvres les passages des Védas qui célèbrent la beauté du renoncement et la richesse de celui qui n’a rien. « L’âme, c’est le nageur ; les passions, sont les crocodiles ; le Gange, c’est la vie ; l’autre rive, le nirvana. Va le plus tôt qu’il se peut, en évitant le piège dévorateur, te reposer sur la rive fleurie d’immortalité. » Et je songeai que l’Inde véritable était loin de ces quartiers infects, résidus de l’Europe. Elle résidait en ce jeune homme. Elle s’épanouira un jour en quelque ascète héroïque, qui, rappelant aux siens, enfin unis et régérénés, leur gloire antique et leurs origines aryennes, les conduira peut-être à de nouvelles et sublimes destinées.

  1. Les sacrifices d’animaux out remplacé les sacrifices humains.
  2. Mendiant sacré divinisé par le renoncement.
  3. Son théâtre est là pour nous le montrer. (Voir le chapitre précédent.)
  4. Cette insulte — melech, impur, — est universellement adressée au chrétien par l’Asiatique bouddhiste ou hindouiste.
  5. Danse, fête.