Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome21/Avertissement pour la présente édition

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AVERTISSEMENT
POUR LA PRÉSENTE ÉDITION.

La supériorité de Voltaire dans le conte philosophique est une des vérités littéraires les plus universellement reconnues et les moins contestables. Nous pouvons recueillir à ce sujet divers jugements et témoignages qui seront bien placés en tête de ce volume. Relevons d’abord quelques lignes de La Harpe, qui ne sont pas à dédaigner.

« Un homme qui s’est ouvert des sentiers nouveaux dans toutes les carrières où il est entré après d’autres, un écrivain qui a donné à ses compositions en tout genre l’empreinte d’un esprit original, Voltaire a voulu faire des romans, et il fallait bien que les siens ne ressemblassent pas à ceux qu’on avait faits. Ce n’est pas que dans Zadig il n’ait emprunté d’ouvrages connus le fond de plusieurs chapitres : de l’Arioste, par exemple, celui de l’homme aux armes vertes ; des Mille et un Jours celui de l’ermite, etc ; que dans Micromégas il n’ait imité une idée de Gulliver ; que dans l’Ingénu la principale situation ne soit prise de la Baronne de Luz, roman de Duclos ; mais l’ensemble et la manière lui appartiennent, et il a mis partout le cachet de son génie. Ce qui caractérise Zadig, Candide, Memnon, Scarmentado, l’Ingénu, c’est un fond de philosophie semée partout dans un style rapide, ingénieux et piquant, rendue plus sensible par des contrastes saillants et des rapprochements inattendus, qui frappent l’imagination et qui semblent à la fois le secret et le jeu de son génie. Nul n’a mieux connu l’art de tourner la raison en plaisanterie, il converse avec ses lecteurs, et leur fait accroire qu’ils ont tout l’esprit qu’il leur donne, tant les idées qu’il jette en foule se présentent sous un jour clair et sous un aspect agréable ! Il a quelquefois, dans les petites choses, le ton sérieusement ironique et la sorte de persiflage que l’on aime dans Hamilton, auteur qui lui ressemble dans son genre comme une conversation spirituelle ressemble à un bon livre[1]. »

Voyons ensuite comment s’exprime Auger, en son temps secrétaire perpétuel de l’Académie française, et l’un des derniers classiques, selon le sens qu’avait ce mot pendant la première moitié de ce siècle.

« Il y a peu de lectures aussi attrayantes que celle des romans de Voltaire. Moins étendus que les compositions qu’on nomme ainsi ordinairement, on les appellerait plus volontiers des contes. Plusieurs, pour le genre, ressemblent à ceux que l’Orient nous a transmis, et quelques-uns sont, en partie, des emprunts faits à la littérature anglaise. Presque tous ont un but philosophique. Ainsi Zadig a pour objet de démontrer que la Providence nous conduit par des voies dont le secret lui appartient, et dont souvent s’indigne notre raison bornée et peu soumise. Candide, tableau épouvantablement gai des misères de la vie humaine, est une réfutation du système de l’optimisme, déjà combattu par l’auteur dans son poëme du Désastre de Lisbonne ; et Memnon tend à prouver que le projet d’être parfaitement raisonnable est un projet parfaitement fou : espèce d’erreur où, à vrai dire, les hommes tombent trop rarement pour qu’il soit bien nécessaire de les en préserver. Les Voyages de Scarmentado, la Vision de Babouc, Micromégas, etc., cachent également, sous des fictions de l’ordre naturel ou merveilleux, quelque principe de philosophie spéculative ou quelque vérité de morale pratique. L’Ingénu n’a pas cette unité de but moral ou philosophique qui fait de tous les autres comme autant d’apologues : c’est un tissu d’aventures vraisemblables, dont chacune, ainsi que tout événement de la vie, porte avec soi son instruction. La raison et l’esprit, le plaisant et le pathétique, y sont mêlés et fondus avec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les mœurs contrastées de plusieurs peuples divers, genre de peinture où il excellait, Voltaire fait voyager au loin les héros de tous ses romans. Les objets vus par un étranger, tels qu’ils sont dans la réalité et non tels que l’accoutumance les fait paraître aux yeux des habitants du pays, sont représentés naturellement sous leur aspect le plus philosophique et le plus piquant : c’est l’artifice des Lettres persanes ; c’est aussi celui de Candide, de Scarmentado, de la Princesse de Babylone, de l’Ingénu, etc.[2] »

Auger ne fait pas remarquer combien cette sorte de cosmopolitisme de ses héros est une grande nouveauté que Voltaire introduit dans les lettres. Jusqu’au xviiie siècle, la société latine issue du monde romain compte presque seule. Bossuet lui-même, écrivant son Discours sur l’histoire universelle, ne regarde pas au delà. Les travaux des missionnaires jésuites sur la Chine étaient accueillis avec défiance et connus d’ailleurs d’un très-petit nombre de savants. Les fenêtres étaient closes pour ainsi dire. Voltaire brise les vitres. Il habitue ses contemporains à étendre leur vue au delà du cercle étroit où elle était bornée, à l’étendre jusqu’aux extrémités du monde. Il réduit la société latine à la place exacte qu’elle occupe sur la face du globe ; il donne une notion commune plus large de l’humanité. Bien plus, il sort des limites de notre planète et nous promène avec Micromégas dans les espaces infinis du ciel. De telles conceptions indiquaient un changement prodigieux dans les idées, et pour s’en bien rendre compte il faudrait, non pas remonter de notre temps aux romans de Voltaire, mais y arriver par la littérature antérieure. C’est alors qu’on serait surpris de l’étendue nouvelle qu’a prise l’horizon.

L’appréciation de l’académicien Auger est singulièrement calme. La critique depuis lors a haussé le ton ; elle a cherché et trouvé des accents plus vifs. Quelques lignes d’un écrivain récent nous en fourniront un exemple : « C’est dans ses contes, dit-il, qu’il faut surtout chercher Voltaire : c’est là que son génie s’épanouit en toute liberté ; c’est là qu’il nous surprend par sa gaieté profonde et sa raison souveraine ; c’est là qu’avec son rire éclatant il nous jette la vérité à pleines mains : c’est Rabelais, c’est Montaigne, c’est Voltaire. Il y a un chef-d’œuvre de Voltaire qui renferme tout Voltaire : c’est Candide, un simple roman ; mais c’est tout l’esprit français. Oui, tout Voltaire : l’imagination et la raillerie, la grandeur et la concision. Oui, tout l’esprit français est là. Que dis-je ? Swift et Sterne ont-ils plus d’humour ? L’Arioste est-il plus romanesque ? Cervantes se joue-t-il mieux de la folie et de la raison ? Dans l’antiquité, qui donc eût raconté ce poëme enjoué de la misère humaine ? Voltaire, qui jusque-là s’était montré plutôt un dessinateur qu’un peintre, semble avoir trouvé, comme par merveille, une palette préparée par un des rois de la couleur. Comme sa touche est spirituelle et lumineuse ! quelles oppositions ! quels effets ! quels miracles ! Tous ces tableaux sont étincelants d’une immortelle lumière. C’est qu’il avait pris une torche de l’enfer pour regarder l’humanité de face et de profil. Le vieux Dante n’était pas descendu si loin. L’humanité s’était laissé surprendre, un jour de colère, sur son lit de douleur[3]… »

Prenons garde qu’en forçant le trait l’apologie ne se confonde avec la censure. En résumé, la partie de l’œuvre de Voltaire que contient ce volume est de celles que le temps a laissées intactes ; le sentiment des lettrés est ici à peu près unanime ; leur admiration n’a fait que croître, malgré la succession des écoles et les changements accomplis dans le goût public ; et cette admiration cherche naturellement à renchérir dans ses expressions sur celles qu’ont employées les précédents écrivains.

Nous ajouterons seulement deux mots d’explication sur les principaux changements apportés par nous au texte de l’édition de Beuchot.

L’un deux consiste à avoir mis à leur place chronologique, c’est-à-dire avant l’Ingénu, l’Aventure indienne et les Aveugles juges des couleurs, que Beuchot avait rejetés à la fin du recueil comme n’ayant pas de date. M. G. Avenel, sans pouvoir profiter de sa découverte pour sa propre édition, a constaté, et nous avons constaté comme lui, que ces deux morceaux avaient tous deux paru dans le même volume que le Philosophe ignorant, en 1766 (voyez à cette date dans les Mélanges) ; seulement les Aveugles juges des couleurs y ont le titre de Petite Digression, et, dans la table, de Petite Digression sur les Quinze-Vingts. Leur place désormais est donc celle qui leur est assignée ici pour la première fois.

Un autre changement que nous nous sommes permis, c’est de restituer, dans la Princesse de Babylone, les sommaires des chapitres d’après l’édition de 1768. Cette édition, que Beuchot croit sortie des presses de Cramer, a dû se faire certainement avec le concours de l’auteur. Voltaire avait l’habitude de diviser ainsi ses contes par des chapitres avec sommaires. La Princesse de Babylone, par la grande variété des incidents, n’est pas celui où ce secours était le moins nécessaire. Il n’est pas probable que Voltaire ait cette fois laissé à une main étrangère un soin qu’il prenait ordinairement. En tout cas, le lecteur est averti : il peut se former lui-même une opinion sur la question, et l’utilité de ces sommaires lui paraîtra sans doute assez appréciable pour que l’innovation soit justifiée à ses yeux.


Louis MOLAND.



  1. Cours de littérature : édition 1825, tome XVI, p. 299.
  2. Mélanges philosophiques et littéraires, tome I, page 421.
  3. Introduction à la seconde partie de Candide (Dernier volume des Œuvres de Voltaire, Paris, H. Plon, 1872).