Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Amour de poète

AMOUR DE POÈTE
ous vous souvenez du récit que nous fit la semaine
passée Rodolphe D… Nous en avons eu hier soir la
réplique que nous donna Amédée de P… Un peintre succédait,
comme conteur, à un romancier, et il mit son point
d’honneur à ne pas paraître inférieur à son devancier.
— Notre ami Rodolphe, commença-t-il, nous a narré l’autre jour, avec une maîtrise dont je me sens incapable, comment il réduisit la superbe d’une femme qui se proclamait insensible. Je veux lui donner aujourd’hui la réplique de son histoire ; celle que je vais vous conter n’est d’ailleurs pas de moi, je la tiens indirectement d’une jolie femme qui en fut l’héroïne.
L’aventure nous prouve que si l’on peut rencontrer des femmes rebelles à l’amour, on trouve aussi des hommes qui résistent à l’appel des sens ; ils ne sont heureusement pas, ces hommes, je m’empresse de le dire, de ceux qui s’asseoient à cette table ; ce sont de ces gens qui prétendent faire du sentiment, ignorant que l’amour le plus pur est toujours incomplet sans la possession physique ; et, par là, j’entends la possession entière, absolue, l’estimant insuffisante si elle ne s’accompagne pas de toute la gamme des caresses que peuvent échanger entre eux deux êtres aux corps sains, jeunes et beaux. Nous ne saurions comprendre un gourmand qui ne savourerait pas en raffiné le goût des mets et dont le palais ne distillerait pas au passage toutes les sensations que peuvent procurer les sauces aromatisées, les fruits juteux, les pâtisseries délicates, les vins et les liqueurs dont le bouquet nous pénètre dès que les lèvres ont trempé dans le verre. De même celui-là ignore l’amour véritable, qui n’en connaît pas toutes les nuances, qui n’a pas mis en œuvre tous les organes de ses sens dans les duos passionnés, et l’amant n’a pas vraiment possédé sa maîtresse qui n’a pas respiré tout son parfum, qui ne l’a pas faite sienne de toutes les façons, dont la lèvre et les mains ignorent encore le moindre recoin de chair de la femme aimée.
Mais je me laisse emporter à une profession de foi bien inutile entre nous, puisque tous ici vous êtes du même avis que moi sur ce sujet, et j’oublie de vous faire mon récit ; j’y reviens donc, en m’excusant de cette digression.
Je me trouvais l’autre soir à l’Opéra, en compagnie d’une charmante femme que j’ai le bonheur d’avoir pour maîtresse. Pendant l’entr’acte, nous étions, comme tous les spectateurs, au foyer, et nous côtoyions des couples que nous nommions en passant, couples réguliers ou irréguliers qui représentaient tout ce qu’il y a de brillant dans la société parisienne. Mes yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme dont je vous demanderai la permission de taire le nom, dont je voilerai la véritable personnalité, en la désignant, pour mon récit, sous le prénom d’Élise. Cette Élise est une grande dame, ce qui ne l’empêche pas d’être une jolie femme, au contraire. Représentez-vous une blonde, de ce blond doux à peine doré qui donne à la chevelure une transparence de rêve, avec de grands yeux bleus profonds, dont le regard, lorsqu’il se pose sur vous, vous enveloppe tout entier, prometteur d’extases infinies.
Ce n’est un secret pour personne qu’Élise est une sentimentale, et rien qu’à la voir on la devine langoureuse, mais amoureuse aussi, de celles qui se donnent sans brutalité peut-être, mais dans un charmant abandon qui a, lui aussi, sa saveur, et sa pénétrante douceur, qui est comme un envoûtement des sens ; de celles enfin qu’on sent vraiment mourir entre ses bras et exhaler au moment qu’on pénètre en elles leur âme que l’on cueille sur leurs lèvres en un baiser prolongé pour la réunir à la sienne propre…
Élise passait, ces temps derniers, pour honorer de ses faveurs certain beau ténébreux que je rencontre souvent, poète élégiaque qui rêve aux étoiles et célèbre, dans ses œuvres, le ravissement des amours éthérées, exemptes de luxure. À ma grande surprise, comme il passait auprès de la jeune femme, celle-ci détourna la tête, s’appuyant un peu plus au bras du cavalier qui l’accompagnait, un jeune officier, lieutenant de lanciers, lequel d’ailleurs m’était parfaitement inconnu.
— Tiens ! m’écriai-je, Élise a quitté la poésie pour l’armée. Que s’est-il donc passé entre elle et son amant ?
Ma compagne, qui est peut-être l’amie la plus intime de la jolie blonde, parut étonnée de mon ignorance.
— Comment, me dit-elle, tu ne sais pas que tout est rompu entre eux ?
— Ma foi non.
— À la vérité, tout est fini sans que rien n’ait commencé ; car, si la chronique parisienne les donnait comme amants, elle anticipait sur les faits.
— Vraiment ? Sans doute le beau lieutenant que je vois l’a-t-il, par sa prestance, emporté sur notre rêveur.
— Pas du tout ! Valentin (appelons ainsi le poète) a fait à Élise une injure grave qu’aucune femme ne saurait pardonner à un homme, une de ces injures qui tuent l’amour au point de le changer en aversion.
— L’aurait-il trompée avec quelque grisette ? C’est assez l’habitude des poètes.
— Tu n’y es pas. C’est un secret, mais, puisque tu es si curieux, je veux bien consentir à te le révéler, pour toi seul, et je te raconterai l’histoire telle que me l’a dite Élise elle-même, encore pleine de courroux contre cet amant, qui ne sut pas l’être au moment voulu.
Je promis de ne rien dire, et je ne manque pas aujourd’hui à ma promesse puisque je vous rapporte l’aventure sans nommer les personnages qui en furent les héros.
Ce n’est plus moi qui parle, mais ma maîtresse, et c’est son récit que je vais vous refaire, aussi fidèlement que ma mémoire me le permettra.
Depuis longtemps, Valentin faisait à Élise une cour assidue. Il lui glissait, lorsqu’il la rencontrait, des poèmes dans lesquels il la célébrait comme vous le supposez, vantant sa beauté, la comparant aux déesses de la mythologie, jurant qu’il brûlait pour elle de l’amour le plus ardent, l’implorant de ne pas être cruelle et de couronner sa flamme.
Il ne se bornait pas aux madrigaux ni aux sonnets emphatiques ; il la pressait de ses déclarations, la suppliait de venir le trouver chez lui, si bien qu’Élise à la fin se laissa prendre au jeu, et, un soir, elle accorda à son soupirant un baiser qui l’engageait. Le lendemain, Valentin recevait une lettre dans laquelle elle lui disait :
Je n’ai pas vécu depuis hier. Le baiser que nous avons échangé m’a laissé une impression que je ne puis oublier ; ce fut comme une brûlure que je ressentis jusqu’au fond de moi-même et qui pénétra toutes les fibres de mon corps. Je ne suis plus maîtresse de moi, et je ne puis résister à l’appel de l’amour. Attendez-moi demain, je serai chez vous, et vous pourrez me prendre toute. Je pose mes lèvres sur ce billet que vos chers doigts toucheront, en me promettant mille ivresses dans vos bras.
Lorsqu’il eût pris connaissance de cette lettre, Valentin fut transporté. Il entrevoyait les félicités les plus grandes et ne rêvait plus qu’au bonheur du jour suivant ; mais il se faisait de ce bonheur une idée toute différente de celle que se formait Élise au même moment.
Élise arriva. Elle avait, pour ce rendez-vous d’amour, réuni toutes les armes de la séduction, arborant une toilette qui mettait ses charmes en valeur ; sous la robe élégante, son corps était couvert de dessous de dentelles et de soie chatoyante. Elle voulait que son amant goûtât déjà le plaisir de la dévêtir en froissant de fines étoffes douces au toucher, sachant bien, en femme avertie, que l’homme trouve une première excitation dans ces détails de la toilette féminine.
Dans sa pensée, elle devait l’amener, en éveillant ses sens, par étapes, à la découverte de sa nudité et elle venait, toute parfumée, allumant déjà le désir par le crissement de ses jupons soyeux.
Valentin l’accueillit en la baisant sur le front, dans les cheveux.
— Vous voici ! dit-il… oh ! Quelle grande joie de vous voir ici, chez moi ! Quel bonheur !
Elle se blottissait contre sa poitrine, tendait ses lèvres vers celles de l’homme, attendant le baiser de l’amant.
Il la conduisit vers la petite table qui meublait sa chambre et la fit asseoir.
— Je ne veux pas, lui dit-il, que notre amour ressemble à ces passions vulgaires où les sens ont la plus grande part. Je vous aime trop, Élise, je vous ai placée trop au-dessus des autres femmes pour concevoir le noble sentiment qui nous unit autrement que comme une communion de nos âmes, qui divinise nos deux êtres et nous rapproche de Dieu par la pensée.
Elle le regardait et l’écoutait sans bien comprendre, trouvant que ce discours était long, escomptant des gestes et non des paroles.
Mais lui poursuivait son idée, vivait son rêve ; il prit sur la table les feuillets d’un poème et se mit à les lire, faisant ressortir le rythme ou la périphrase, appuyant surtout sur la béatitude des amours où le cœur joue le premier rôle.
Certes, Élise était sentimentale, mais, je vous l’ai dit, une sentimentale qui ne méprisait point les plaisirs charnels. Elle goûtait sans doute la beauté des vers écrits en son honneur, elle en était même flattée, mais, après avoir d’abord écouté avec complaisance, elle était impatiente d’entendre son amant lui tenir d’autres propos.
Lorsqu’il eût fini, elle alla vers lui :
— Oh ! dit-elle, comme c’est beau !… Oui, il faut que nous nous aimions ainsi, que nous soyons complètement l’un à l’autre ! Mon cher amant, vois comme je me suis faite belle pour toi !… Je suis tienne !…
De nouveau, elle s’enlaçait à lui, cherchait ses lèvres. Le baiser qu’il échangèrent, cependant, ne fut pas celui qu’elle espérait…
— Oh ! dit la femme, malgré elle, ce n’est pas ton baiser d’hier ; il ne me brûle pas…
Elle lui passa les bras autour du cou, s’efforçant de l’attirer à elle, mais lui, résistait, détournait même la tête ; finalement, il se dégagea… et s’assit à son tour, le coude sur la table, la tête dans la main.
Il recommençait à parler…
Mutine, elle prit les feuillets, disant :
— Tes vers sont beaux ! Mais laisse-les un peu. Regarde mon corps. Vois ! N’est-il pas plus de beauté dans cette chair qui aspire à tes caresses que dans tous les poèmes du monde ?
Rieuse, elle ramassa une partie des pages écrites et les jeta à terre.
Elle avait ouvert elle-même sa robe, d’un joli geste impudique, laissant voir les trésors cachés dans le fouillis de la soie et des dentelles.
Il daignait à peine l’apercevoir, la considérant d’un air dégagé, qui la stupéfia.
— Non, dit-il, pas encore, la possession du corps n’est rien, celle de l’âme est tout !
Mais elle ne le comprenait pas de cette façon et elle lui répondit :
— Fou que tu es ! Suis-je donc si malheureuse que tu n’éprouves pour moi aucun désir ! Oh ! Je veux m’en rendre compte !
Et elle-même ouvrit la culotte de son amant. Ce qu’elle vit lui arracha un cri à la fois de surprise et de joie.
— Le vilain, s’écria-t-elle, qui cachait un tel trésor ! Diras-tu encore que les sens ne sont rien ?… Qu’est-ce donc alors que je vois là et que je sens dans ma main ?…
Ce qu’elle tenait entre ses doigts, en effet, démentait tous les discours et tous les poèmes de Valentin. Celui-ci était désarmé… parce que trop bien armé ! C’était du moins ce qu’il semblait à Élise.
— Soit ! déclara le poète. Donnons vite leur part aux sens. Lorsque nos chairs seront apaisées, nous pourrons mieux parler du véritable amour.
— Le véritable amour ! répondit la jolie femme, mais n’est-ce pas celui qui fait tressaillir notre corps ? N’est-ce pas celui qui nous transforme en un seul être ?… Il ne peut en exister d’autre !
Et d’une main nerveuse, elle caressait et pressait le membre tendu de son amant…
Mais celui-ci se dégagea brusquement.
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Il s’était levé et s’avançait vers elle ; elle se recula :
— Non, dit-elle. Je déteste, moi, l’accouplement brutal…
Et, tout bas, penchée à son oreille, elle dit :
— Ne connais-tu pas les caresses qui sont les prémices délicieuses de l’acte d’amour ; les caresses sans quoi le geste lui-même ne serait qu’une bestialité ?
Et comme il avait repris sa place, boudeur maintenant et mécontent, debout à côté de lui, elle lui prit le bras et sa main, doucement, essaya de guider la main de l’homme vers ses cuisses qu’elle avait découvertes jusqu’au charmant vallon, lequel s’ouvrait à l’ombre d’un blond taillis formant une toison dorée.
— Valentin ! Mon chéri !… Ne suis-je donc pas belle, ni désirable ?
Mais l’homme ne bougeait pas. Il laissait retomber sa main mollement, et ses yeux allaient vers les papiers dont Élise avait jonché le sol.
La fureur et le dépit l’emportèrent chez la jeune femme. Elle abandonna cette main qui refusait la caresse demandée, ramena ses jupes sur elle, et, se rejetant en arrière, laissa éclater sa colère :
— Oh ! Je ne croyais pas, dit-elle, en venant ici, subir un aussi outrageant affront ! Veuillez, Monsieur, me rendre la lettre que j’ai commis l’imprudence de vous écrire dans un moment d’aberration.
Elle s’attendait — c’était son dernier espoir — à ce que Valentin se révoltât et voulut alors prendre ce qu’on lui refusait. Mais il n’en fut rien, le poète rendit sa lettre à Élise. L’orgueil l’emportait sur le désir.
Ils se quittèrent ainsi, mais l’histoire d’Élise ne s’arrête pas là. Je vous laisse à penser dans quel état elle se trouvait en descendant de chez Valentin. Lorsqu’elle fut dans la rue, elle se souvint que le beau lieutenant de lanciers qui la courtisait, lui aussi, lui avait fait savoir qu’il l’attendait ce même jour.
— J’étais folle, se dit-elle, et je faisais comme le stupide animal de la fable du bon La Fontaine, qui rejetait la proie pour l’ombre. Heureusement, il est temps encore de retrouver celui qui, je l’espère, sera un homme véritable…
Élise ne réfléchit pas davantage et, sans même retourner chez elle, elle gagna le logis de son second soupirant, qui commençait à désespérer de la voir.
Vous me croirez sans peine si je vous dis que l’officier ne s’embarrassa point de poèmes, ni de rêveries sur l’amour pur. Dès qu’il vit arriver Élise, il se montra empressé auprès d’elle. Et la blonde enfant eût la satisfaction de ne pas s’être, ce jour-là, parée inutilement de ses plus beaux atours.
Elle n’eut pas besoin de guider jusqu’à la vallée des plaisirs une main qui s’en fut d’elle-même trouver le joli nid où bientôt l’amoureux officier logeait le mâle oiseau que vous savez. Et, lorsque, enlacée à son amant, Élise ferma ses grands yeux, s’abandonnant à cette jouissance si désirée, qui la brûlait jusque dans la moelle des os, elle cria à celui qui avait su si bien répondre à son ardeur :
— Oh ! mon chéri ! Tu es un homme, toi… un vrai !
Le lieutenant ne comprit pas tout ce que signifiait cette exclamation, mais il était trop heureux lui-même pour chercher à comprendre.