Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Avant-propos

AVANT-PROPOS
es bibliothèques particulières recèlent souvent les
ouvrages les plus curieux et il est faux de prétendre
que l’on ne peut y faire de trouvailles intéressantes.
Voici une œuvre qui fut sauvée par miracle de la destruction.
Il est malheureusement impossible de révéler d’où elle provient ; autant vaudrait alors écrire en toutes lettres le nom de l’auteur ou du moins du signataire de la curieuse correspondance que nous offrons aujourd’hui au lecteur.
C’est un des très rares documents de littérature érotique du règne de Louis-Philippe. Au temps du « Roi-citoyen », la pruderie la plus grande, on le sait, était de mise. C’était comme une sorte de réaction après les écrits de la fin du dix-huitième siècle, où l’on ne se gênait pas pour écrire crûment les choses. Aussi la plupart des livres un peu osés portent-ils, à ce moment, le nom d’une ville étrangère comme lieu d’édition.
À l’époque où se placent nos « Voluptueux Souvenirs » cependant, on ne dédaignait pas de s’amuser. C’était le moment où se produisait dans la vie parisienne une grande évolution ; le boulevard débutait, et, l’un après l’autre, les cafés et les restaurants du Palais-Royal étaient désertés pour le café Riche, le café Hardi, le café de Paris, qui voisinaient sur les boulevards.
Mais les réunions joyeuses n’avaient pas d’écho dans les publications d’alors, et un petit nombre seulement d’œuvres de ce genre nous sont parvenues.
Celle que nous imprimons pour la première fois se trouvait dans la bibliothèque d’un érudit, qui l’avait soigneusement dissimulée afin qu’elle ne tombât pas sous les yeux des profanes. Nous devons au lecteur son histoire.
L’auteur de ces lignes occupait les fonctions de secrétaire auprès du baron de B…, et c’est à cette circonstance qu’il dût de pouvoir prendre connaissance des lettres écrites par l’oncle de cet homme érudit, mais d’un caractère très austère, et qui ne pouvait concevoir la moindre privauté littéraire.
Un jour, le baron de B…, ayant rassemblé un lot de livres et de papiers, dit à son secrétaire, qui lui demandait s’il devait les classer :
— Non… Ce sont des choses sans aucun intérêt et sans aucune valeur, que j’ai l’intention de brûler.
Malgré cela, le secrétaire, piqué par la curiosité, feuilleta ces documents destinés à la destruction, et ses yeux tombèrent sur la correspondance de R. de B…, douze lettres manuscrites reliées ensemble, et dans lesquelles étaient intercalés douze dessins de l’époque. Les dessins lui donnèrent l’envie de connaître le texte et le baron le surprit, plongé dans sa lecture :
— Que lisez-vous donc là ? Je vous l’ai dit : ces papiers n’ont aucun intérêt, et je veux les brûler.
Le secrétaire se récria :
— Comment ? Vous voulez détruire cela ?…
— J’y tiens absolument. C’est un péché de jeunesse de mon oncle et je serais désolé qu’il fût jamais connu, même des personnes de mon entourage…
— Mais c’est un document très intéressant sur les mœurs de l’époque…
— Peut-être ; cependant, pour la mémoire de mon oncle, je me refuse absolument à ce qu’il tombe sous des yeux profanes… et vous m’obligerez beaucoup en oubliant que vous l’avez lu.
— Permettez-moi au moins de prendre les dessins. Ils ne sont pas de votre parent, et nul ne saura jamais d’où ils proviennent.
À force d’insister, le secrétaire obtint d’emporter le document pour en détacher les dessins. Il le rapporta scrupuleusement le lendemain comme il l’avait promis, après avoir juré qu’il ne l’avait montré à âme qui vive.
Le baron de B…, qui avait toute confiance dans son collaborateur, brûla devant celui-ci le précieux manuscrit. Il ne se doutait pas que son secrétaire avait passé toute la nuit à recopier la correspondance de son oncle. Le baron s’était contenté de vérifier s’il ne manquait pas autre chose que les dessins et s’était montré satisfait de retrouver intactes toutes les pages de la correspondance, ainsi que les lignes de préambule écrites, elles aussi, de la main de son parent, qui avait terminé ses jours comme magistrat.
Le secrétaire garda précieusement la copie qu’il avait faite. Il voulait attendre la mort du baron pour publier l’ouvrage qu’il avait ainsi recueilli, et c’est pourquoi cette correspondance voit seulement le jour aujourd’hui.
Cependant, voulant respecter quand même le vœu de l’érudit qui avait cru bon de détruire l’original, il a supprimé les noms du signataire et des personnalités qui sont citées au cours de ces douze lettres, les remplaçant seulement par des initiales.
Ces noms, d’ailleurs, n’ajoutent rien à l’œuvre en elle-même, remarquable autant par sa valeur littéraire que par la façon adroite dont sont traités les chapitres, qui nous présentent douze aventures galantes différentes, dans lesquelles on trouvera une variété de forme et de sujets qui se rencontre peu souvent.
La façon dont chacune est racontée est marquée par l’originalité la plus grande ; on n’y trouve pas de crudité absolue de langage et c’est, dans le genre érotique, une œuvre qui a sa place marquée dans toutes les collections ; on y rencontre une délicatesse d’expressions remarquable, le sentiment s’y mêle très souvent à la frivolité et rehausse le ton général de cette correspondance, traitant dans le style le plus élevé les sujets les plus osés, sans jamais tomber dans la trivialité vulgaire.