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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/L’amante dépravée

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 133-142).

L’AMANTE DÉPRAVÉE

Douzième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


La grande nouvelle que vous m’annoncez et que j’ai communiquée hier à nos amis les a tous remplis de joie. Ainsi vous nous revenez, vous allez abandonner votre province et reprendre votre place parmi nous. Le prochain dîner des disciples d’Éros aura lieu en votre honneur, et c’est vous qui y prendrez la parole. Ce sera comme le retour de l’enfant prodigue, et c’est une fête dont nous nous réjouissons à l’avance.

La dernière histoire contée à nos soupers, que vous apprendrez par mon intermédiaire, a pour héros notre ami le marquis Octave de T…

— Les femmes, déclara-t-il, sont des êtres adorables, charmants, délicieux, mais incompréhensibles. Dans ma carrière amoureuse, j’ai eu maintes occasions de les étudier et j’en ai connu de toutes sortes, avec les caprices les plus extravagants ; aussi ne pensai-je pas qu’il pût m’être donné d’en rencontrer une qui me causât une nouvelle surprise.

Cependant cela m’est arrivé, et de la façon la plus inattendue qui soit.

Je courtisais deux jeunes femmes ; c’est une vieille habitude que j’ai de courtiser toujours deux femmes en même temps ; j’y trouve plusieurs, avantages ; si l’une est trop rebelle, l’autre l’est moins et si, par bonheur, un hasard providentiel leur permet de s’apercevoir de ma double insistance amoureuse, j’en profite encore, car il est rare que l’une ou l’autre, prise de jalousie, ne cède pas brusquement dans la crainte de se voir supplanter par sa rivale.

Vous ne trouverez donc pas extraordinaire, connaissant cette particularité, que je fusse en même temps empressé auprès de la blonde Madame R… que j’appellerai Yvonne et de la brune Madame V… que je nommerai Charlotte. Yvonne et Charlotte étaient également jolies, également désirables, et l’une ou l’autre pouvait, à mon gré, devenir une adorable maîtresse. Vous ai-je dit qu’elles appartenaient au meilleur monde ?

La cour que je faisais à chacune de ces belles était tout ce qu’il y a de plus correcte, et je ne pensais qu’à faire succomber Yvonne ou Charlotte en les persuadant que je brûlais pour elles de l’amour le plus idéal et des sentiments les plus purs, d’une passion enfin où le cœur avait la première place.

Je n’avais encore obtenu aucun encouragement d’aucune d’elles, et je restais dans le doute, ne sachant laquelle des deux m’écoutait plus volontiers ; cependant depuis quelque temps, je me faisais plus pressant auprès de la blonde Yvonne, la croyant plus abordable.

Or, certain jour que j’étais seul chez moi et que je pensais — naturellement — à ces deux femmes, me demandant une fois de plus laquelle succomberait la première, je fus tiré de ma méditation par des coups frappés à la porte.

Je vous ai dit que j’étais seul. Mon valet était parti, je ne sais où et, d’ailleurs, je lui avais donné la permission de rester dehors toute la journée.

— Au diable l’importun !

Je n’avais fixé de rendez-vous à aucune personne, je n’attendais pas d’ami, je n’avais aucune raison d’ouvrir ma porte. Mais on frappa de nouveau avec insistance, tellement que je me dérangeai en grognant, et me dirigeai de fort méchante humeur vers l’entrée, bien résolu à éconduire celui qui me dérangeait ainsi.

Je ne me doutais guère de la visite que j’allais recevoir.

Jugez, en effet, de mon étonnement, lorsque, ayant ouvert ma porte, je me trouvai tout à coup en présence de Madame V…, la brune Charlotte.

Vous pensez bien que ma méchante humeur était tombée comme par enchantement, devant cette charmante apparition, et que ce fut avec l’amabilité la plus grande et l’empressement le plus vif que je priai ma visiteuse de pénétrer chez moi. Je m’excusai, confus, du désordre de mon appartement, la priant de ne pas y prendre garde.

— Mais, dis-je, si je m’étais attendu à une visite aussi agréable que la vôtre, croyez bien qu’il en serait autrement.

Elle fixa ses yeux sur moi et me dit :

— Cela n’a que peu d’importance.

Puis elle ajouta :

— Mon cher marquis, la démarche que je fais aujourd’hui va certainement vous paraître étrange. Elle l’est, en effet, et je compte, de toute façon, sur votre galanterie et votre discrétion.

— Vous n’y compterez pas en vain, lui assurai-je.

Elle poussa un soupir, puis, hésitant un peu, avec un tremblement dans la voix, elle dit :

— Permettez-moi maintenant une question : Vous faites la cour à Madame R…, n’est-ce pas ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce coup droit, qui me laissa une seconde interdit. Puis, je balbutiai :

— Oh ! la cour !… La cour !…

— Ne protestez pas ! C’est trop visible ! Lorsqu’elle paraît, vous vous empressez autour d’elle… Vous n’avez pas assez d’yeux pour la contempler…

J’admirais cet accès de jalousie.

— Je vous affirme, dis-je, que vous vous trompez. Je suis courtois à l’égard de Madame R…, mais je ne crois pas m’être jamais rien permis qui pût la compromettre. Je sais qu’elle est votre amie, ajoutai-je hypocritement, et si elle vous a chargé auprès de moi d’une mission…

— Non… Non… Ce n’est pas elle qui m’envoie… Elle ignore absolument que je suis ici.

J’insistai :

— Cependant, vous n’êtes pas venue de vous-même pour me prier d’être moins assidu auprès de Madame R… ?

— Si, je suis venue de moi-même.

Charlotte s’était levée. Elle marchait nerveusement et je voyais bien qu’elle cherchait des mots pour exprimer une pensée qui la dominait impérieusement. Soudain, elle éclata.

— Mais que lui trouvez-vous donc, à cette femme ? Qu’a-t-elle qui vous ensorcelle ?… Elle n’est pas si jolie. Il en est bien d’autres qui la valent !

— Certes, fis-je, saisissant cette occasion, il en est d’autres, d’autres que leurs beaux yeux trompent lorsqu’ils croient me voir épris de cette personne.

— Taisez-vous ! Ne niez pas cela ! Êtes-vous épris, ne l’êtes-vous pas ?… Toujours est-il que vous lui faites la cour. Tout le monde le remarque.

— Cela serait-il… que je ne vois pas…

Elle ne me laissa pas achever, elle se dressa devant moi et me cria :

— Je ne le veux pas !

— Vous ne le voulez pas ?… Pourquoi ?

— Parce que… Parce que…

Et, tombant sur un fauteuil, la jolie Charlotte se cacha la tête dans ses mains en laissant échapper ces mots :

— Parce que, moi… je vous aime !

J’ai fait souvent des déclarations d’amour à une femme, mais c’était la première fois qu’il m’arrivait de recevoir en pleine figure un aveu semblable.

Représentez-vous la situation du monsieur auquel une femme, au moment où il s’y attend le moins, crie à brûle-pourpoint : « Je vous aime ! »

Je m’assis auprès de ma visiteuse qui, maintenant, sanglotait dans son mouchoir.

— Chère amie… lui dis-je.

Mais elle me repoussa presque, murmurant :

— Oh non ! Laissez-moi !… Vous avez pitié de moi ! Je ne veux pas de votre pitié ! À présent, vous allez mal me juger, me mépriser… Il ne faut pas m’en vouloir ; cela est parti malgré moi. C’était trop pénible, mon secret m’étouffait.

J’essayais de la consoler, j’étais surpris moi-même par ce triomphe soudain et inattendu. Je la pris par l’épaule, et, lui parlant tout bas, je lui dis :

— N’avez-vous donc pas compris que depuis longtemps…

— Oui, j’avais cru un moment que c’était moi que vous recherchiez… et puis, cette femme est venue se mettre entre nous deux, cette femme que vous préférez aujourd’hui… Je sais bien, d’ailleurs, pourquoi vous la préférez.

— Je vous jure, Charlotte !…

— Ne faites pas de serment. Je me suis renseignée : vous êtes un débauché et, si vous aimez mieux Madame R…, c’est parce que vous la croyez dépravée…

— Dépravée ?

— Oui, on m’a dit que vous recherchiez des satisfactions sensuelles extraordinaires, qu’il vous fallait une maîtresse se prêtant à tous vos désirs sadiques.

— Par exemple !… En voilà une réputation…

— Elle est justifiée… Ne vous défendez pas… Mais j’en ai pris mon parti… et, c’est pour cela que je suis venue vous trouver. Ne craignez pas de me demander quoi que ce soit… Je serai dépravée s’il le faut, autant que n’importe quelle autre femme…

Dès ce moment, je ne m’attardais plus à de vaines protestations. Charlotte s’offrait trop complètement à moi pour que je n’en profitasse pas. J’interrompis son discours en l’attirant à moi et en baisant les lèvres qui avaient prononcé tant d’extravagances. Quelques instants plus tard, Charlotte avait tous les droits pour m’interdire de courtiser Madame R…

— Alors, me dit-elle, tu sais, je veux que tu me demandes tout, sans crainte… Je veux être pour toi celle avec qui tu n’auras plus aucune retenue… Je ne veux plus avoir, moi, aucune pudeur… Il ne faudra pas m’en vouloir si je suis inexperte… Tu me montreras et je ferai de mon mieux pour commencer… Mais je veux que tu m’apprennes tout, de façon à pouvoir contenter n’importe lequel de tes caprices.

Cela était dit avec une naïveté charmante. Je compris que je ne pourrais pas détromper ma maîtresse. Et puis, ma foi, c’était un rôle nouveau et intéressant qui allait m’échoir que cette éducation amoureuse. J’acceptai donc, et Charlotte s’en alla, heureuse et tranquille, après que nous eûmes convenu du jour très prochain où ma jolie amie prendrait sa première leçon de dépravation.

Ce jour-là, ma maîtresse arriva toute parfumée — mon cher Roger, je prise beaucoup, moi aussi, les parfums en amour — et avec le linge le plus excitant possible.

— Mignonne chérie, lui dis-je, puisque tu m’as demandé de t’enseigner l’art des caresses, nous allons aujourd’hui commencer par l’A. B. C.

Posant ensuite mes lèvres sur ses mains, je les baisai longuement, puis je déclarai :

— Voici deux charmantes petites mains que nous allons rendre habiles aux caresses qui me procureront un plaisir ineffable… Et d’abord, j’entends qu’elles aillent elle-même chercher le paillard qui se cache « au fond de mes brayes » comme disait Rabelais.

Charlotte rougit, ce qui ajouta encore à son charme, puis elle dit :

— Il faudra me guider pour que je sois habile…

— Je te guiderai, mais ne vois-tu pas que je suis impatient.

En même temps je prenais place sur le divan, passant ma main droite autour de la taille de ma maîtresse, la caressant en bas des reins, sur le haut des fesses.

Elle, pendant ce temps, défaisait ma braguette, faisant sauter les boutons et bientôt ses mains s’emparaient d’une verge nerveuse qui était prête à recevoir les caresses.

— Passe, lui dis-je, doucement ta main en premier lieu en-dessous de ces bourses bien pleines qui secrètent la liqueur de vie.

De ma main libre, je guidai la sienne et la fis passer et repasser doucement à l’endroit que je lui avais désigné. Je sentais mes testicules grossir au doux contact des doigts fuselés… C’est une jouissance que j’adore, je vous l’avoue, et celle des prémices d’amour que je savoure le mieux… Charlotte se montra tout de suite une excellente élève.

— Fais-je bien ? demandait-elle.

— Très bien !… Continue… Là… Plus doucement… c’est parfait… oh !… Tu me transportes !… C’est un plaisir
incomparable !… Monte maintenant plus haut… et enlace de tes deux mains cette colonne orgueilleuse… Oui… c’est cela… Va doucement !…

Il me fallut encore lui montrer à agiter de haut en bas, de droite à gauche, mon membre qui frémissait, tout bouillonnant d’ardeur…

Puis, elle saisit d’elle-même le rythme du mouvement tel que je le désirais, et, tandis qu’elle poursuivait sa caresse, je l’attirai à moi, collant mes lèvres aux siennes, explorant sa bouche de ma langue avide.

J’avais reposé mon bras, dont le secours était devenu inutile, sur les coussins du divan, et je me laissais aller au bonheur qui embrasait mes sens.

Cette première séance se termina comme bien vous pensez, par une prise de corps folle. Charlotte, aussi exaspérée que moi, jouissait avec passion.

La seconde leçon fut consacrée à la langue. J’expliquai à ma maîtresse quelles ivresses cet organe pouvait nous procurer à l’un et à l’autre, je lui montrai comment elle devait en caresser d’abord doucement mes organes, puis la passer autour du gland afin de le provoquer et de le mettre en verve… Elle s’appliquait à suivre toutes mes indications, et je sentais une ineffable douceur à ce contact sur mon prépuce.

Enfin, je lui appris à mon tour combien elle pouvait ressentir de joie charnelle, elle aussi, à ce que ma langue lui caressât le clitoris ou s’allât perdre, gourmande, jusque dans son vagin.

— Oh ! me disait-elle… Oh ! Comme tu sais me faire vibrer… Tu me rends folle !

Nous graduâmes savamment les plaisirs, jusqu’au moment où nous nous trouvâmes avec chacun notre langue entre les cuisses de l’autre, dans la position que je n’ai pas besoin de vous définir et où les deux bouches travaillent en même temps, celle de l’homme collée au sexe de la femme, celle de la femme remplie par la verge de l’homme.

Que vous dirai-je de plus ? Ce fut bientôt Charlotte qui provoquait ce qu’elle appelait les scènes de dépravation ; et au bout d’un mois, comme elle me demandait :

— Es-tu content de ton élève ?

Je lui répondis :

— Je crois maintenant que l’élève en remontrerait au professeur !

— Mais, me direz-vous, et Madame R…, cette Yvonne que vous courtisiez en même temps que Charlotte ?

— Yvonne eut son tour également. Elle devint ma maîtresse elle aussi, mais sans que sa rivale s’en doutât. Et le comble, c’est que la blonde Madame R… n’était pas dépravée le moins du monde. Elle avait, au contraire, une grande répugnance pour toutes ces caresses sensuelles. Mais elle possédait quand même un charme que je prisais beaucoup.

Je l’aimais, par contraste avec Charlotte, comme j’aimais Charlotte par contraste avec Yvonne.

Et durant tout le temps que dura cette double liaison, je fus parfaitement heureux entre elles deux. Ma tactique, pour une fois, avait complètement réussi, et je m’étais procuré deux maîtresses, également amoureuses, quoique de façon différente.

FIN