Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/L’amour après souper

L’AMOUR APRÈS SOUPER
ous remarquerez combien sont variés, dans les récits
que je vous transmets, les personnages féminins. Nos
amis nous ont montré, parmi leurs héroïnes, des femmes de
toutes qualités, de toutes classes et de toutes conditions.
Danseuses, courtisanes, dames du monde, maîtresses habituelles
y ont passé, mais il en reste encore à défiler devant
nous, puisqu’hier ce fut une grisette qui eut l’honneur de
l’aventure contée par notre ami Eugène C… Il est tout
naturel que celui-ci fréquente les grisettes ; jeune avocat
tout frais émoulu de l’École de Droit, il a gardé dans le
quartier des écoles d’anciennes relations, et c’est presque
encore lui-même un étudiant.
— Jamais, déclara-t-il, on n’en a fini avec les espiègleries de ces jolies gamines qui charment les belles années de notre jeunesse studieuse. Elles sont comme les friquets du Luxembourg proche des lieux où elles règnent ; elles viennent picorer jusque dans votre main et vous échappent avec un éclat de rire dès que vous croyez les saisir.
« L’autre jour, donc, j’avais passé ma soirée au bal de la Chaumière, où je m’égare volontiers parfois et où je suis heureux de retrouver la bonne humeur, la franche insouciance de ces cœurs dont la gaîté est la plus grande richesse.
« Or donc, j’eus l’occasion, au cours de cette soirée, et dans ce bal, d’être le cavalier de deux jolies filles, dont j’étais très épris vers le milieu de la nuit, surtout de l’une d’elles, qui me dit se nommer Clémence et à laquelle, avant de m’en aller coucher, je ne pus m’empêcher de déclarer l’ardente flamme qui me consumait pour sa beauté.
« Elle me répondit en riant (les grisettes, vous le savez, prennent toutes choses en riant).
— Oh !… Oh !… Comme vous prenez vite feu. Votre cœur serait-il en amadou ?
— Mon cœur serait-il un roc qu’il brûlerait à votre charmant contact. Quelle qu’en soit la matière, vous l’avez embrasé…
La conversation ainsi engagée se poursuivit de la façon que vous pensez et nous soupâmes tous les trois joyeusement, au sortir du bal, Clémence, son amie et moi. En nous séparant, j’avais obtenu de la gentille grisette qu’elle vint le lendemain souper en tête-à-tête avec moi, et je me promettais mille félicités de cette seconde entrevue.
Je commandai un repas dont je fis soigner le menu, et que je fis monter chez moi. Deux couverts étaient dressés, et je n’eus garde d’oublier le champagne, n’ignorant pas que toute grisette adore tremper ses mignonnes lèvres dans une coupe remplie de cette liqueur mousseuse et pétillante.
Cette Clémence m’avait complètement tourné la tête, et je me la représentais, menue, alerte, trottinant gentiment, chantant comme un pinson, sautant en battant des mains, ses jolis cheveux noirs dépassant sous le bonnet, ses yeux mutins toujours rieurs, pleins de cette mobilité et de cette vivacité qui lui donnaient un si grand charme. Une grisette gentille comme Clémence, c’est un joli bonbon que l’on aime à croquer ; et, ma foi, je m’apprêtais à la croquer, au dessert de ce souper qu’elle avait accepté sans réfléchir, comme toutes ses pareilles…
Mais l’heure passait ; Clémence ne venait pas. Et je me morfondais, pestant contre elle, contre toutes les grisettes, disant :
— C’est bien cela, elle aura rencontré des amis, qui l’auront entraînée. Et, tête légère, elle aura complètement oublié le rendez-vous qu’elle a pourtant accepté de moi. Vais-je donc rester avec mon souper pour compte ?
J’étais dans cet état d’esprit lorsqu’on sonna à ma porte.
— Ah ! me dis-je, c’est elle… enfin !
Et je me précipitai, oubliant tous mes griefs et renonçant même à lui adresser le moindre reproche pour son retard.
J’ouvris, et — jugez de ma stupéfaction profonde — je me trouvai en présence d’une jeune femme, qui était bien une grisette, mais qui n’était pas Clémence.
Non… ce n’était pas Clémence… c’était sa compagne de la veille dont je me souvenais à peine.
Comme elle n’était pas celle que j’attendais, je l’accueillis fort mal et ce fut d’un ton maussade que je lui demandai :
— Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?
Mais, sans s’effrayer le moins du monde, elle entra délibérément et dit, en laissant échapper un gros soupir :
— Vous ne me reconnaissez pas ?
— Ma foi non.
— Je m’en doutais. Vous n’aviez d’yeux hier soir que pour Clémence, et vous me recevez comme une personne importune, car c’est elle que vous attendiez.
— Sans doute, et je pense bien qu’elle va venir.
— C’est là ce qui vous trompe ; elle ne viendra pas.
— Comment, protestai-je, elle ne viendra pas !… Êtes-vous sûre de ce que vous me dites ?…
— J’en suis d’autant plus certaine que c’est elle qui m’envoie, pour vous prier de ne pas l’attendre et l’excuser auprès de vous.
— Lui serait-il arrivé quelque accident ?
— Rassurez-vous. Il ne lui est rien arrivé du tout, sinon qu’au moment de venir, elle a changé d’avis…
— Pas autre chose ?
— Pas autre chose ; je vous l’assure… Elle m’a dit — je vous rapporte textuellement ses paroles — : « Ce jeune homme s’est enflammé bien trop vite pour moi, un feu qui prend si hâtivement n’est qu’un feu de paille qui ne saurait durer… Je n’ai aucun goût pour ce feu de paille et le dîner en tête-à-tête avec notre danseur d’hier soir ne me dit rien du tout. J’aime mieux me coucher sans souper. »
— Vraiment, elle a dit cela ?
— Oui, elle l’a dit. Et comme je lui faisais observer qu’elle eût dû vous prévenir, au moins pour montrer qu’elle avait de la politesse, elle me répondit : « Eh bien ! Vas-y, tu lui diras ce que tu voudras, tu trouveras bien un prétexte pour m’excuser. Tu ne cours aucun danger, puisque c’était pour Clémence et non pour Annette que son cœur s’était subitement enflammé. » Et je suis venue, mais, ma foi, vous en penserez ce que vous voudrez, je n’ai pas trouvé de bon prétexte et je vous dis franchement ce qu’il en est…
Tandis qu’Annette parlait, je la considérais, et je commençais à me tenir intérieurement le petit discours suivant : « Où avais-je donc la tête et les yeux hier soir ? Certes, Clémence était fort désirable, mais que n’ai-je donc mieux considéré sa compagne ? Je la trouve aujourd’hui pour le moins aussi tentante… »
La conséquence de ces réflexions fut que j’invitai Annette à partager le souper que j’avais fait venir pour Clémence.
— Votre amie, lui dis-je, est une ingrate et je ne comprends pas sa manière d’agir.
— Moi non plus, répondit Annette.
— J’estime que lorsqu’on a accepté une invitation, on doit s’y rendre. Faire autrement, c’est manquer absolument de savoir-vivre.
— Vous avez bien raison. Et c’est ce que j’ai dit à Clémence. Mais elle m’a envoyé promener de la belle manière.
— Dites-moi, Mademoiselle Annette, puisqu’aussi bien vous vous êtes dérangée pour venir, et que deux couverts sont mis, pourquoi ne souperiez-vous pas avec moi ?
— Oh ! non… ! Je n’y consens pas… Ce n’est pas moi, c’est Clémence que vous avez invitée…
— Sans doute, mais j’étais dans l’intention de vous prier également de venir. Si je ne l’ai fait, c’est pure étourderie…
— Alors, vous avez continué aujourd’hui à être aussi étourdi, puisqu’il n’y avait pas de couvert pour moi… car je ne pense pas que vous ayez oublié de faire mettre celui de Clémence, pour laquelle vous vous enflammâtes si rapidement et…
J’étais penaud et ne savait quoi répondre… Annette continuait :
— Oui, vous n’aviez d’yeux que pour elle hier soir…
— Hier soir, j’étais fou… Acceptez, je vous en prie, sans façon.
— Soit !… Mais ce que j’en fais, c’est par amitié pour Clémence uniquement et pour ne pas qu’il soit dit qu’elle vous a obligé à mettre un couvert pour rien… Voilà. L’entendez-vous ainsi ?
— Je l’entends comme vous le voudrez… et je me mords les doigts d’avoir tant contemplé Clémence hier sans jeter à côté d’elle quelques regards…
— Oh ! Vous pouvez le dire !… Pas le moindre petit coup d’œil… C’était moi qui jouais le rôle de chaperon auprès de mon amie… Et pourtant, je suis plus jeune qu’elle.
Cette dernière phrase fut lancée d’un ton dégagé, comme si ma convive n’y attachait aucune importance, mais je ne m’y trompai pas le moins du monde, et compris très clairement ce qu’on voulait me donner à entendre.
Annette ôta son bonnet et son châle, et elle prit place en face de moi… Plus je la voyais, plus l’image de la brune Clémence s’effaçait de mon esprit. Elle était tout aussi enjouée, tout aussi rieuse que son amie, et, maintenant, je la trouvais même beaucoup plus agréable, au point que je me félicitais presque du remords qu’avait éprouvé ma première invitée et de l’idée heureuse qu’elle avait eue d’envoyer son amie pour l’excuser… J’en fis d’ailleurs la réflexion :
— Décidément, dis-je, je ne regrette plus le contretemps qui m’a privé de la présence de votre amie ce soir. Je le lui pardonnerai, car elle a acquis des droits nouveaux à ma gratitude en me procurant le plaisir de vous avoir à souper.
— Oh ! vous savez, fit Annette, vous ne lui devez pas grande reconnaissance pour cela, car si je ne lui avais pas, pour ainsi dire, offert de venir, vous seriez encore seul devant votre souper… C’eût d’ailleurs été grand dommage, et je l’aurais bien regretté, pour ma part, car vous m’avez traitée de façon excellente.
On le voit, Annette avait soin, sans insister, de laisser tomber, toujours au détriment de son amie, quelque allusion qui me fasse bien comprendre combien je m’étais abusé au sujet de Clémence, et quelle erreur j’avais commise.
Je n’avais plus qu’à confesser cette erreur et quémander mon absolution, ce que jugeai bon de faire tandis que nous vidions une nouvelle coupe de champagne.
Mais Annette, aux premières allusions que je fis, se récria :
— Voilà encore que vous vous enflammez pour moi comme pour Clémence hier !… J’ai peur que ce ne soit pas sincère…
— Pourquoi, et qu’exigez-vous ?… Nous avons fait un bon souper, arrosé de bon vin… Nous avons eu le temps de nous connaître mieux… Et je m’en voudrais à mort de vous laisser vous en retourner sans avoir réparé les torts si graves que j’eus hier envers vous.
— Et qu’entendez-vous donc par réparer vos torts ?…
— J’entends vous prouver que je vous aime !
— C’est bien grave… N’est-ce pas à Clémence que vous réserviez cette preuve !…
— Je me trompais moi-même sur mes véritables sentiments… Non, c’est bien vous que je désire. Et, tenez, voici un baiser qui vous le montrera.
En même temps, je posai mes lèvres sur le cou de la gentille Annette, qui ne put réprimer un petit frisson et me dit :
— Alors, c’est bien vrai, ce baiser est pour moi… Ce n’est pas une commission que je dois faire pour vous à mon amie !
— Ne parlez plus d’elle, je vous en supplie. Elle n’a rien à faire entre nous deux. Je vous répète que c’est vous seule que je veux… Le baiser est pour vous seule, de même que celui-ci.
Cette fois, je ne me contentai pas d’embrasser le cou de ma jolie convive, et, profitant de ce qu’elle rejetait la tête en arrière, je lui baisai longuement les lèvres.
Nos bouches s’unirent et je la sentis qui se donnait en me rendant mon baiser. Dès lors, je n’avais plus de résistance à surmonter.
Un canapé était à proximité… Je conduisis Annette vers ce meuble où je la fis asseoir, tandis que j’écartais ses jupons et que je la caressais.
Elle se laissait faire en riant…
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Elle me dit seulement :
— Ah !… Tu n’as donc pas vu hier, tandis que cette Clémence se moquait de toi, combien j’étais jalouse d’elle, tu n’as donc pas remarqué que si tu n’avais d’yeux que pour cette femme, moi je n’en avais que pour toi. Faut-il donc qu’il en soit toujours ainsi et que, homme ou femme, nous aimions surtout ceux qui nous repoussent…
Ses lèvres se tendaient, avides de baisers, vers les miennes, je la sentais toute frémissante contre moi, transformée par le désir.
Il n’était plus question de Clémence, je vous le promets bien ; et si je me jetai aux genoux d’Annette, ce ne fut pas pour implorer de nouveau mon pardon, non, mais pour mieux découvrir les charmes secrets que portait la jolie grisette. Je les découvris et les explorai des mains et de la langue, tandis qu’elle se rejetait en arrière, ne laissant plus échapper que des soupirs précipités et des petits cris qui décelaient son plaisir.
Je l’entretins ainsi quelque temps, car il n’est tel, à mon avis, qu’une bonne préparation par des caresses habiles et douces, pour obtenir la plus grande jouissance au moment de l’acte d’amour.
Lorsque je sentis que commençait à s’humecter le vallon dans lequel j’aspirais à m’enivrer des plaisirs que procure le culte du divin Éros, je me relevai et j’introduisis dans cet endroit charmant un membre vigoureux et impatient. D’un coup de reins je poussai jusqu’au fond, attirant à moi Annette, que je relevai en passant mon bras autour de sa taille.
— Ah ! Ah ! fit-elle, en même temps que je sentais comme une rosée autour de mon aiguillon qui besognait dans le val délicieux…
Puis elle ferma les yeux en poussant de nouveaux petits cris et je sentis encore une fois sa bouche qui cherchait la mienne. À son tour, elle serrait son corps contre moi, accrochée d’une main à mon bras, tandis que son autre main passée derrière moi, m’excitait par son contact sur ma peau.
Je l’avais prise par le cou et ma langue lui caressait les lèvres, puis pénétrait dans sa jolie bouche, tandis que je continuais à avancer et à la pousser jusqu’en ses derniers retranchements.
Nous jouîmes ainsi, connaissant ensemble le suprême et paradisiaque bonheur de se donner et de se prendre.
Lorsque le lendemain matin Annette me quitta, elle me fit promettre de la rejoindre le jour même à la Chaumière…
Je fus donc au rendez-vous, et je ne m’étonnai pas de trouver ma nouvelle maîtresse en compagnie de Clémence.
En me voyant, Annette accourut et me sauta au cou :
— Ah ! Mon chéri, dit-elle, viens vite, le bal va commencer…
Et se tournant vers son amie, elle lui dit en riant :
— C’est vrai, j’avais oublié de te dire, hier soir, nous avons mangé ensemble le souper… Il était excellent et ce qui suivit fut encore bien meilleur…
Clémence, qui n’avait pas été prévenue, ne paraissait pas très satisfaite.
Elle dit seulement :
— Une autre fois, je ne te ferai plus faire mes commissions ; tu t’en acquittes trop bien.