Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/L’illusion

L’ILLUSION
a première histoire que vous lirez a pour auteur le
benjamin des « Disciples d’Éros », le jeune Maxime
de V…, dont c’était le tour de conter cette semaine-ci.
Vous voyez d’ici notre ami Maxime, qui ne compte guère encore d’aventures galantes, se levant pour parler, au milieu du silence de tous les convives, tout ému à la pensée que non seulement il prenait la parole pour la première fois parmi nous, mais encore que le récit par lequel il débutait serait en outre le premier que vous deviez recevoir.
Reconnaissez que tout cela constituait de bonnes excuses à son émotion ; cette émotion, d’ailleurs, ne nuisit pas à ce qu’il nous conta ; elle ajouta, au contraire, au charme et à la saveur d’une histoire qui va bien avec le caractère juvénile et sentimental que vous savez, aussi bien que moi, être celui de notre ami.
Mais c’est beaucoup d’avant-propos, et vous devez avoir hâte d’entendre l’aventure du jeune Maxime. La voici donc, fidèlement rapportée :
— Sans doute, commença-t-il timidement, n’allez-vous pas trouver bien extraordinaire ni bien originale l’histoire que je vais vous conter, et je crains fort que vous ne soupiez ce soir avec mon argent… Aussi réclamerai-je toute votre indulgence pour le pauvre narrateur que je suis…
Vous connaissez, mes chers amis, la danseuse espagnole Lolita ; je ne m’attarderai pas à vous la dépeindre, car il n’est aucun d’entre vous qui n’ait admiré cette unique beauté qui fait courir tout Paris et, chaque fois qu’elle paraît sur la scène, soulève l’enthousiasme et provoque les applaudissements de toute une salle… On ignore certainement combien d’hommes l’adorent en silence, et combien rêvent de se ruiner pour ses yeux noirs… car Lolita est bien la plus séduisante et la plus captivante femme qu’il m’ait été donné de contempler.
Vous ne vous étonnerez pas qu’il m’ait suffi d’assister une fois à un ballet où elle paraissait, pour qu’aussitôt mon cœur s’enflammât et que j’en devinsse follement épris. Dès ce jour, aucune autre femme n’exista plus pour moi ; je ne vivais plus que pour elle ; la nuit je l’appelais ; mon imagination excitée me la montrait à côté de moi, souriante, passionnée, et je la saisissais dans mes bras, me repaissant comme un fou de son beau corps, me grisant de son parfum. Je l’étreignais, je la mordais, je la couvrais de baisers, je la possédais enfin, assouvissant mes désirs exaspérés, et je la sentais réellement tressaillir, vibrante de volupté, enlacée à moi.
Hélas ! Pourquoi fallait-il qu’un tel rêve fût suivi d’un réveil qui toujours me replongeait dans la triste réalité, et qu’à chaque fois je me retrouvasse seul, maudissant cette solitude qui m’arrachait à un bonheur trop fugitif… Après l’ivresse de l’amour, je connaissais alors les souffrances intolérables de la jalousie ; je me représentais celle que tout bas je nommais ma maîtresse, prodiguant au même instant ses baisers, abandonnant sa chair aux caresses d’un autre homme qui m’était inconnu mais auquel, en cet instant, je vouais une haine mortelle, et que j’eusse voulu voir se dresser devant moi pour avoir la suprême joie de l’étrangler !…
Je me levais alors, le sang affluant aux tempes, et je marchais comme un fou dans ma chambre, puis je me recouchais, accablé, laissant retomber ma tête dans les mains, appelant l’infidèle, criant : « Lolita ! Lolita !… Cruelle !… Pourquoi me fais-tu souffrir ainsi ? »
Et cependant cette femme ne m’est rien, elle ignore ma passion, car jamais je n’ai osé lui faire part du sentiment qui bouleverse mon âme et affole mes sens.
Cependant je ne manque plus une seule représentation où Lolita paraît. J’ai loué pour moi seul une avant-scène discrète, d’où il m’est facile de voir sans qu’on me remarque ni de la scène, ni de la salle.
Tapi là, dans la pénombre, je peux chaque soir dévorer des yeux, sans même qu’elle pressente l’examen dont elle est ainsi l’objet, la créature enivrante que j’aime par-dessus tout… que, seul avec moi-même, je nomme : « Ma Lolita chérie ». Tandis qu’elle danse, je redis ces trois mots, tout bas, comme un murmure qui flatte mes sens et entretient mon illusion. Et pendant qu’elle passe et repasse sous mes yeux qui l’aperçoivent comme à travers une buée l’auréolant ainsi qu’une déesse, je lui crie (mais mes lèvres ne font que chuchoter les mots) : « Ma Lolita mienne, tu es à moi ! »
Isolé dans mon avant-scène, rien n’existe plus de ce qui m’entoure, et il me semble que c’est pour moi, pour moi uniquement que ce corps merveilleux de souplesse, de grâce et d’harmonie, s’élance, retombe, se penche, se relève, se couche, s’éloigne, s’avance, tourne, évolue en tous sens, suivant la cadence d’une musique dont les sons ajoutent encore à l’enivrement qui me transporte.
Oh ! Combien de fois ai-je eu déjà la tentation de me lever, de tendre les bras vers la danseuse, de lui crier mon amour et mon désir ! Combien de fois ai-je voulu bondir vers les coulisses pour recevoir, pantelante et lasse, dans mes bras, la superbe créature encore toute frémissante de l’effort donné, pour l’emporter, tel un ravisseur, jusque chez moi et là me repaître de son corps dans une étreinte folle.
Oh ! Mes amis ! Je n’en finirais pas si je voulais vous dire toutes les sensations que j’ai éprouvées depuis que j’ai vu Lolita… Plus peut-être que si je l’avais tenue dans mes bras, je connais son beau corps et il n’est pas un recoin de sa chair où je n’aie, en imagination, posé goulûment mes lèvres… Jamais peut-être une femme n’a été possédée aussi entièrement par un homme que cette belle maîtresse par l’amant qui ne l’a jamais touchée, auquel elle n’a jamais parlé, et dont elle ignore même l’existence.
Que vous dirai-je encore ? Vous jugez, par ce que je viens de vous révéler, de mon état lorsque, l’autre soir, elle entra en scène.
Ne me demandez pas ce qu’on jouait ce jour-là. Je ne me souviens ni du titre de l’œuvre, ni d’aucun détail de la scène, ni d’aucun motif de la partition, mais je fus tout de suite ébloui lorsque j’aperçus Lolita.
Elle apparut presque nue. Vénus ne dut pas émerveiller davantage le berger Pâris lorsqu’il la vit sur le mont Ida.
Le rôle qu’elle remplissait voulait sans doute ce déshabillé ; une courte jupe de gaze, serrée à la taille, cachait à peine ce que la décence ordonne de céler, et ce n’était qu’un adjuvant de plus pour exciter les désirs, en laissant à l’imagination le soin de deviner ce que les yeux ne pouvaient découvrir.
Je braquai sur elle ma lorgnette, et, plus que jamais, je détaillai les lignes harmonieuses et sculpturales de ce corps parfait. Le malheur voulait qu’elle ne dansât pas seule, et je maudissais le danseur qui avait le bonheur de la tenir dans ses bras et d’accompagner ses pas.
Je la sentais réellement vibrer au fur et à mesure que se déroulaient les figures de la danse. Chacun de ses mouvements faisait ressortir encore ses charmes, le maillot qui l’enserrait, tendu sur la peau, accusant les lignes ; la souplesse avec laquelle elle jetait son pied en avant montrait la cambrure de la jambe, la rondeur du mollet, la finesse de la cheville ; la grâce qu’elle apportait à incurver ses jolis bras me faisait rêver qu’ils m’entouraient comme un merveilleux collier ; la hardiesse de ses élans mettait en valeur la finesse de la taille, la courbe parfaite des hanches, la fermeté des seins que je me figurais tendus vers moi, comme en une offre d’amour… L’impression était telle que je sentis monter dans mon être toute l’ardeur de ma virilité.
Seul dans cette avant-scène, caché aux yeux des spectateurs, je ne pus résister à la tentation qui s’emparait de moi. Je revivais mes rêves, la femme tant désirée m’apparaissait à portée de moi… Je l’entendais me dire : « Prends moi ! »
Je glissai ma main, une main fébrile d’abord, entre mes cuisses, et mis à nu un sexe que le désir exaspérait.
Alors, doucement, sans cesser de la regarder, suivant tous ses mouvements au rythme de l’orchestre qui accompagnait la danseuse, cette main aida à me procurer l’illusion des sens.
Que dis-je ? C’était plus que l’illusion ! C’était la réalité même ! Comme la sève monte dans la plante, je sentais ma force virile sourdre en moi, tout mon corps vibrer, les muscles et les nerfs tendus.
J’éprouvais, à chaque pas de Lolita, une secousse qui m’ébranlait des pieds à la tête, tandis que ma main, comme automatiquement, suivait les gestes de la danseuse. La scène se terminait au moment où, lascive, la femme se laissait tomber, la tête renversée, entre les bras du danseur.
Je la vis, abandonnée mollement, les yeux clos, et il me parut qu’elle vibrait, en cet instant, pâmée, comme l’amante à la minute de la possession. Je la vis ainsi, en même temps que je connaissais la félicité suprême de me donner, moi aussi, fougueusement, dans l’abandon de toute ma sève ardente. Mes yeux se fermèrent, comme ceux de l’aimée…
Je jure qu’alors je possédai aussi complètement qu’il est possible ce corps qui, depuis qu’il était apparu devant moi, me transportait de désirs…
Mes lèvres se tendirent pour le baiser d’ivresse passionnée et je crois bien avoir vu en même temps se tendre aussi les lèvres de Lolita, comme si elles avaient senti la morsure de ma bouche.
Me croirez-vous ? Je n’ai senti nulle femme mienne comme celle-là, à cette heure où je ne la prenais qu’en rêve, mais en un rêve auquel s’associait la plus enivrante des réalités.
Lorsque je revins à moi, la salle applaudissait ; de l’orchestre, des loges, on jetait des fleurs à Lolita. Fou, ne sachant ce que je faisais, je lançai sur la scène mon mouchoir pollué de sperme, lequel tomba aux pieds de la danseuse.
Maxime avait terminé son récit. Il était encore tout frémissant, revivant vraiment tout ce qu’il avait éprouvé ; vous pensez que nous lui offrîmes son souper. Nous fîmes mieux et Gustave C…, qui est l’ami de tout ce qui chante, joue et danse à Paris, me dit tout bas :
— Je réserve une grande surprise à notre ami. Avant deux jours, je le présenterai à Lolita. Il serait malheureux que son aventure en restât là, et cette jolie fille ne refusera pas de donner à ce roman le seul épilogue qu’il comporte.
C… tiendra sa promesse et je compte bien vous apprendre prochainement que les rêves de Maxime sont devenus la plus belle des réalités.