Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/La femme honnête

LA FEMME HONNÊTE
st-ce votre absence et parce que l’on tient à charmer
l’ennui de votre exil ? Toujours est-il qu’une belle
émulation règne parmi les convives de nos soupers, depuis
que l’on sait que chaque aventure contée vous est transmise.
Chacun veut briller davantage que son prédécesseur et
c’est une véritable joute, un tournoi en matière de récits
galants. L’histoire dont nous fit part hier Raphaël G… n’est
pas moins piquante que celles que vous avez déjà eu le
plaisir de lire depuis que vous nous avez quittés.
Dès que les liqueurs furent versées, notre ami s’exprima en ces termes :
— Il vous est certainement arrivé à tous, comme à moi-même, de courtiser une femme mariée, de ces belles qui ne trouvent pas auprès d’un époux trop âgé les satisfactions qu’elles sont en droit d’attendre, et qui cherchent un consolateur autour d’elles.
Sachez donc que j’aspirais depuis longtemps à devenir le consolateur de la toute charmante Madame B…
Madame B… est une femme du meilleur monde, et la chronique scandaleuse, qui fouille dans la vie de toutes nos contemporaines, n’avait, jusqu’ici, rien découvert sur le compte de mon héroïne.
Il valait la peine, n’est-ce pas, de tenter une pareille conquête. Amélie — je peux bien vous dévoiler son prénom — m’attirait d’autant plus qu’elle semblait davantage me repousser, et plus elle me marquait de froideur, plus je brûlais pour elle.
Un mois s’était écoulé, depuis que je lui avais fait comprendre qu’elle était loin de m’être indifférente, un long mois passé en allusions et en sous-entendus, sans que je fusse plus avancé qu’au premier jour.
Une ou deux fois, j’avais voulu me risquer à une déclaration en règle, mais elle m’avait arrêté dès les premiers mots.
Comme j’essayais une nouvelle tentative, elle me déclara :
— Je sais où vous voulez en venir, mais je ne veux pas vous écouter, car j’entends que nous restions bons amis, et nous ne le pourrions pas, si je vous permettais de vous aventurer trop loin sur ce terrain. Apprenez, si étrange que cela vous paraisse, que je suis honnête, et que je prétends rester fidèle à mon mari. Et croyez que vous êtes le seul à qui je consente même à parler ainsi.
Sur quoi elle me tendit sa jolie main que je baisai en m’inclinant profondément devant elle. Il est vrai que je mis dans ce baiser plus d’ardeur que n’en comportait un simple hommage respectueux ; la belle Amélie s’en aperçut, car une rougeur colora son visage et elle retira précipitamment la main que je retenais trop longtemps dans la mienne.
— Ne recommencez pas, me fit-elle.
Mais le rire qui accompagnait cette interdiction n’avait rien de cruel, et ses yeux brillaient d’un éclat auquel je ne me trompais point. En même temps, elle me menaçait du doigt, mais le geste ne m’effraya pas le moins du monde. Que dis-je ? Il alla tout à fait à l’encontre de son but apparent, car je ne remarquai aucune trace de courroux, ni d’indignation, si bien que j’y voulus voir une première faiblesse que je considérai déjà comme une promesse. Lorsqu’une femme rougit et vous menace d’une telle manière, elle a fait un premier pas sur la pente où elle glissera infailliblement tôt ou tard ; c’est à nous de savoir l’amener doucement à faire le second pas.
Ces déductions n’étaient pas fatuité de ma part, comme vous allez en juger.
Comme tous les maris trop confiants, l’époux d’Amélie avait la manie de me confier sa femme ; il n’était tranquille que lorsqu’il nous savait ensemble et se faisait ainsi le premier artisan de sa future infortune conjugale.
On m’avait trop gentiment défendu de recommencer pour que je ne saisisse point la première occasion, comme le chat de la bergère, de mettre le menton là où l’on m’avait interdit d’approcher la patte.
Habilement, j’amenai la belle à des confidences, qui me confirmèrent que le mari était loin de se montrer à son égard aussi empressé qu’elle l’eût désiré.
Je vous ferai grâce de toutes les bagatelles qui ne sont que la préface de l’amour et qui marquent le chemin par lequel j’amenai tout doucement cette femme honnête à une chute dont j’entendais profiter.
Finalement, j’obtins d’elle un rendez-vous, ou plutôt je réussis à lui faire accepter de me venir voir chez moi, pour lui montrer certains objets d’art venant d’Orient, pour lesquels elle marquait une vive curiosité et dont je possède une intéressante collection. C’est encore une bonne précaution pour un amoureux d’avoir dans son appartement des choses à montrer à une femme honnête, ce qui donne à celle-ci une excuse à ses propres yeux et un prétexte honorable pour se rendre à un premier rendez-vous.
Elle avait donc accepté de me venir trouver dans mon appartement, et je ne vous surprendrai nullement en vous disant que je l’attendais avec impatience.
Vous vous doutez qu’elle était en retard ; jamais une jolie femme n’est exacte à un rendez-vous, même lorsqu’il s’agit de venir admirer des objets d’art. Cependant, je ne désespérais pas qu’elle vint ; elle s’était fait beaucoup trop prier, avait trop pris la précaution de me faire jurer à plusieurs reprises que je serais respectueux au cours de ce tête-à-tête, pour qu’elle changeât d’avis au dernier moment.
Enfin, je vois arriver un cabriolet ; il s’arrête au carrefour voisin, et je reconnais tout de suite la femme qui en descend. Elle se hâte, et son pas précipité, le soin qu’elle prend de voiler son visage, montrent bien qu’elle n’ignore aucunement la nature et le but final de l’entrevue qu’elle a consenti à m’accorder.
Mon cœur bat plus fort lorsque je la vois pénétrer dans la maison ; je suis en ce moment en proie à la plus vive et la plus douce émotion. J’écoute, j’entends dans l’escalier son petit pied martelant les marches.
— Dans quelques instants, me dis-je, elle sera mienne. J’aurai le droit de lui donner les noms les plus doux, et une ère d’ivresses amoureuses s’ouvrira pour moi.
Je courus à la porte et l’ouvris, de façon qu’elle n’eût pas à frapper.
Elle entra, toute peureuse, et je remarquai tout de suite, l’enveloppant d’un regard rapide, qu’elle avait revêtu une toilette qui n’était certes pas uniquement composée en vue d’une visite à un amateur de curiosités orientales.
Pourtant, lorsqu’elle fut assise devant moi, elle crut utile de me dire encore :
— J’ai eu confiance en vous et je suis venue, comme je vous l’avais promis, seulement pour voir vos collections. N’en augurez donc rien de plus, sans quoi je serais obligée de me retirer.
J’eus la courtoisie d’acquiescer à ce préambule et jurai mes grands dieux que je la respecterais davantage encore que si elle se trouvait dans son salon, — alors que j’avais une envie folle de la prendre et de la serrer dans mes bras. Ayant ainsi tous deux fait assaut d’hypocrisie, car elle était aussi peu sincère que moi et eut été bien dépitée d’être prise au mot, je lui demandai :
— Me permettrez-vous de vous débarrasser de votre châle ?
— Volontiers, répondit-elle.
Et elle me laissa découvrir des épaules que je pus admirer à loisir, me retenant encore d’y poser mes lèvres, avides cependant de goûter au parfum de sa chair.
Elle dénoua elle-même, sans que je l’y invitasse, les brides du grand chapeau bergère qui cachait presque entièrement son charmant visage… ce qui me parut d’excellent augure pour la suite de notre entretien.
Je la conduisis vers les deux vitrines où étaient rangés les objets d’art orientaux pour lesquels elle était venue et qui la firent s’extasier ; tout en causant, j’amenai l’entretien, par des détours adroits, sur le sujet défendu, et j’en vins à dire :
— Comment une femme telle que vous, jeune, belle, gracieuse et éprise d’art, sentimentale aussi, j’en suis certain, a-t-elle pu lier sa vie et son sort à un mari qui est incapable de répondre comme il sied à la flamme brûlante que je vois dans ces beaux yeux-là ?
Amélie soupira, puis elle se laissa aller à me raconter l’histoire d’une union que lui avait imposée sa famille, et qu’elle avait dû subir malgré sa répugnance.
— Eh quoi ! m’écriai-je, sacrifierez-vous donc ainsi toute votre existence pour des considérations de famille ? Les époux qui prennent ainsi de jeunes femmes commettent un sacrilège envers l’amour ! C’est un crime que de ne les point punir comme ils le méritent.
En même temps, je la plaignais ; et je m’enhardissais à garder longuement sa petite main dans la mienne. Elle ne la retirait pas, et ce fut très timidement qu’elle me dit :
— Prenez garde. Vous oubliez votre promesse.
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— J’oublie tout auprès de vous. Je ne veux voir qu’une chose, en vous contemplant ainsi près de moi, c’est que vous êtes la plus adorable des femmes et que je vous aime.
— Vous avez juré.
— Ignorez-vous donc que ces serments-là ne sont faits que pour ne pas être tenus ?
Elle ne répondit rien. Je la pris dans mes bras, l’étreignant, la couvrant de baisers.
Elle se laissa faire.
D’un bouquet que j’avais fait venir en son honneur, je détachai une rose et la piquai moi-même dans la forêt brune de ses cheveux, puis nos lèvres se rencontrèrent.
Je la sentais à moi.
Fébrilement, j’achevai de faire tomber les vêtements qui me voilaient encore son beau corps ; au fur et à mesure que j’en découvrais les charmes, j’éprouvais avec une plus grande acuité le désir de posséder cette femme, que je sentais maintenant tressaillir contre moi, et qui ne protestait plus que faiblement par des : « Que faites-vous ?… Non… Non… » qui étaient autant de consentements.
Je l’entraînai dans la pièce voisine, vers un sopha, mais, soudain, comme ma main s’égarait vers l’endroit que vous pensez, elle me repoussa et s’échappa :
— Non, dit-elle. Non. Je suis une femme honnête !
Il était bien temps de le dire. J’étais déjà sous les armes et j’exhibais devant cette femme honnête, indice de mes désirs, un objet pour le moins aussi intéressant que tous ceux qu’Amélie avait pu contempler dans mes vitrines.
J’en appelai à ce témoignage.
— Amélie ! m’écriai-je, serez-vous si cruelle, et me laisserez-vous, après m’avoir mis dans l’état où vous me voyez ? Considérez, chère aimée, cette preuve incontestable de l’ardeur que vous avez allumée en moi.
Comme j’essayais de la surprendre, elle se jeta à genoux devant moi, me disant :
— Épargnez-moi, je vous en prie. Ah ! Pourquoi suis-je venue ?
— Vous êtes venue pour être aimée, ainsi que vous le devez être et que le commandent votre jeunesse et votre beauté. Je ne vous laisserai pas repartir sans que vous ayez éteint l’incendie que vous avez allumé en moi.
Alors, elle se révéla toute autre.
— Je l’éteindrai aussi, me dit-elle, mais pour cela est-il donc nécessaire que vous pénétriez sur les chasses réservées à Monsieur mon époux… Que non pas !… Savez-vous bien que, lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup les sucres de pommes ; je les choisissais parmi les plus gros. Avant que de les porter à ma bouche, j’adorais les caresser de la main…
Tout en parlant ainsi, elle avait saisi ce qui sortait de ma culotte ouverte et je compris ce qu’elle entendait faire. C’était une fantaisie, que je voulais bien lui permettre mais qui ne serait, je l’espérais, qu’un début.
D’ailleurs, je ne m’attardai point à tant de raisonnements. L’impression de ce doux toucher augmentait encore l’excitation de mes sens. Amélie ajoutait :
— Je fus toujours très gourmande. J’aimais aussi, avant que de sucer vraiment le bâton de sucre, en lécher de ma langue tout le tour.
En même temps, la plus mignonne des petites langues roses caressait la tête de l’aiguillon qu’elle comparait ainsi à une friandise enfantine.
La sensation, cette fois était exquise et je ne pus m’empêcher d’admirer l’art avec lequel opérait ma charmante amie. Son vieux mari, sans doute poussé par le besoin, lui avait donné une éducation dont je faisais mon profit.
Ma foi, je m’abandonnai en philosophe au bonheur de l’heure présente, et me laissai retomber, le dos sur le coussin du sopha, tandis qu’à genoux entre mes jambes, Amélie continuait à me procurer un plaisir qui m’était d’autant plus sensible qu’il me venait de cette même femme, si réservée dans ses salons.
À la caresse de la langue succéda bientôt une douce et lente succion.
La jolie femme s’était un peu interrompue pour me dire :
— Lorsqu’on est gourmande, on ne l’est pas à demi. Après avoir bien léché le sucre de pomme, je commençais à le sucer tout doucement, du bout des lèvres, afin de retarder le plus possible, pour mieux en goûter la saveur, le moment où il fondrait dans ma bouche.
Ah ! La mâtine ! Comme elle savait me faire frémir dans tout le corps. Je trouvais cependant qu’elle tardait bien à accentuer la pression de ses lèvres, et, tandis que ma main droite restait arcboutée au coussin sur lequel je renversais ma tête, ma main gauche, passant derrière le cou et l’épaule d’Amélie, lui donnait une légère pression pour l’amener à faire entrer plus avant dans sa bouche ce qui, pour le moment, lui tenait lieu de sucre de pomme.
Mais elle s’interrompit, au contraire, et me dit :
— Au moins, Raphaël, vous ne me mépriserez pas ?
— Vous mépriser !… Te mépriser !… Tu es folle !… Ah ! Ne t’arrête pas, je t’en prie !
Ses deux mains maintenant enserraient l’objet de sa convoitise, qu’elle saisit à pleines lèvres, tandis que ses yeux brillants suivaient, en me regardant, l’effet qu’elle provoquait sur moi.
Elle essaya encore une fois de me dire :
— Tu ne me mépriseras pas ?
Mais elle parlait à la façon des enfants qui ont la bouche pleine, ce qui lui donnait un bizarre accent. Elle prononçait :
— Tu ne me mé-i-se-a pas ?
— Petite fillette, lui répondis-je, on ne parle pas la bouche pleine. On suce son sucre de pomme sans rien dire… Oh !… Je vais jouir !
Sans me lâcher, elle laissa échapper ces mots, avec la même étrange façon de parler :
— Jouis !… Oh oui !… Jouis !…
Et ses lèvres firent le mouvement d’avaler presque entièrement ce que ses petites mains pressaient par la base.
Je lui vins en aide et poussai de mon côté. Je sentis en même temps que j’emplissais la mignonne bouche.
Ne croyez pas qu’Amélie se précipita pour rejeter la liqueur qui avait inondé son palais. Pas le moins du monde. Elle voulut garder tout ce que le sucre de pomme avait exprimé.
Ses seins se soulevèrent lorsqu’elle se releva ; elle se coucha une minute à côté de moi, puis, se mettant debout, elle me tint cette étrange discours :
— Ah ! Je suis bien contente de moi !
— Et de moi ?
— De toi aussi… Mais de moi surtout… car je suis toujours une honnête femme !
Je ne la contredisais pas, ouvrant seulement des yeux étonnés.
— Oui, dit-elle, mon mari ne peut être traité de cocu, puisque je lui ai gardé ce sur quoi il a un droit exclusif. Je n’ai donc pas cessé de lui être fidèle… Je suis venue seulement, cher Monsieur, — ajouta-t-elle d’un air affecté — vous rendre visite, et j’ai accepté de vous, ce qui est avouable, pour goûter, un savoureux gâteau à la crème dont je reviendrai, si vous voulez bien, me délecter encore prochainement…
Mais, croyez bien, mes chers amis, que lorsqu’Amélie revint, elle ne put s’en retourner, comme ce premier jour, en affirmant que son mari n’était pas cocu, car si agréable qu’ait été le plaisir éprouvé au cours de l’entrevue que je viens de vous conter, j’avais préféré, la seconde fois, braconner sur les chasses réservées, et Amélie s’était finalement rendue.