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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/La fille aux louis d’or

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 23-38).

LA FILLE AUX LOUIS D’OR

Deuxième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Ainsi que je vous le faisais prévoir dans ma lettre précédente, C… a tenu sa parole ; il a présenté à la capiteuse Lolita le jeune Maxime de V…, qui connaît enfin, autrement qu’en rêve, les charmes de la belle danseuse espagnole.

Voici clos ainsi qu’il était prévu ce premier chapitre et j’en viens maintenant au deuxième récit.

Rodolphe D… en est le héros en même temps que le conteur.

Vous connaissez cet être étrange, toujours prêt aux folies les plus extravagantes, cet auteur à l’imagination désordonnée qui voudrait vivre lui-même les aventures de ses héros et fournir vingt existences à la fois, riche aujourd’hui, pauvre demain, insouciant, prodigue de ce qu’il ne possède pas, ne sachant jamais s’il ne va pas loger le jour suivant à la prison de Clichy sur la demande d’un créancier irascible, mais avec cela et malgré tout, le plus élégant des cavaliers, le plus séduisant des Parisiens, le conteur le plus disert et le soupeur le plus gai que l’on ait jamais vu.

Il fut au souper d’hier le convive le plus enjoué et lorsqu’il se leva, à l’heure du dessert, nous étions tous suspendus à ses lèvres.

Rodolphe commença ainsi :

Amis, je vous ai réservé pour ce soir la nouvelle d’un événement dont l’on parlera certes sur le boulevard, qui fera quelque bruit dans le monde des coulisses, dans les restaurants, peut-être même ailleurs ; d’un événement dont je suis naturellement le héros, et qui, pour tout vous dire, me remplit d’orgueil en même temps qu’il me ruine : je suis, depuis trois jours, l’amant de Céline Dorat. Eh quoi ? me direz-vous, de Céline, la belle Céline ? Parfaitement. De quelle Céline voudriez-vous qu’il fût question, sinon de celle pour les beaux yeux de laquelle on devient fou, on vole, on tue, on meurt ?… De Céline enfin, la grande courtisane, que l’on a surnommée La Fille aux louis d’or.

J’avais, comme tout le monde, entendu dire d’elle « Ni cœur, ni sens », j’avais entendu affirmer qu’elle n’avait qu’une passion, celle de la richesse, qu’elle ne pensait à rien autre chose qu’à entasser. Et cela me semblait une contradiction monstrueuse.

Non, me disais-je, il n’est pas possible qu’une aussi merveilleuse créature soit incapable de vibrer ; ce n’est point une tribade, et on ne lui connaît pas plus de maîtresse que d’amant… alors, ce beau corps ne peut être de glace !

C’était une gageure ; je voulus percer ce mystère, je fis le serment de faire tressaillir cette chair insensible, d’animer ce marbre contre lequel, disait-on, venaient se briser toutes les tentatives des amants les plus passionnés.

Un soir, je posai à Céline elle-même hardiment la question qui me brûlait les lèvres :

— Céline, ce n’est pas vrai, ce qu’on prétend ?

— Et que prétend-on ?

— Que vous n’avez jamais aimé, que votre cœur n’a jamais battu plus fort pour un homme que pour un autre, que nul n’a pu se vanter de vous avoir vraiment possédée ; mieux, que ce corps superbe qui est le vôtre, dont la vue seule enchante et affole tous ceux qui se trouvent dans votre sillage ; que ce corps se donne sans que jamais il tressaille sous l’étreinte, sans que jamais l’amant qui vous tient dans ses bras vous sente se pâmer… c’est un blasphème, n’est-ce pas, de prétendre que vous ignorez la jouissance ?

Elle me considéra d’abord avec étonnement ; mon discours la surprenait. Puis elle partit d’un éclat de rire ; oui, elle rit, montrant la double rangée de ses dents blanches, qui formaient comme autant de perles entre lesquelles j’éprouvai, sur le moment, en les voyant se découvrir, la tentation, le besoin impérieux, de passer ma langue avide et gourmande…

— Prenez garde, lui dis-je, l’amour se venge lorsqu’on se moque.

L’étrange fille haussa les épaules :

— Jouir ! dit-elle. Jouir ! Pouah ! Cela est bon pour les vicieuses ! Je ne suis pas vicieuse, mon cher ami. Je ne suis même pas curieuse. Les plaisirs des sens ne m’ont jamais séduite.

— Taisez-vous… De tels mots ne doivent pas sortir d’une jolie bouche comme la vôtre… Avouez que vous ne vous êtes pas toujours donnée passivement.

— Je ne sais ce que vous voulez dire. Je ne me suis jamais donnée ; je me suis toujours vendue… Vous me demandez ce que j’aime. Êtes-vous donc le seul à l’ignorer !… J’aime l’or…

Son œil brillait d’une lueur que je ne connaissais pas, tandis qu’elle continuait :

— Jouir, dites-vous. Je connais la jouissance de toucher, de compter, de ranger en piles des pièces d’or… Fous qui cherchez d’autres plaisirs et qui ignorez celui que procure le contact du précieux métal, qu’on prend et qu’on enferme dans la main.

Oh ! J’aime, oui, les beaux reflets jaunes des louis d’or, j’aime les paillettes blanches des écus d’argent ! J’aime froisser entre mes mains, davantage que la plus belle étoffe de soie, les billets épinglés, mieux même, j’aime sentir et respirer leur odeur mille fois plus que le parfum des fleurs les plus rares !…

Je ne pus entendre de semblables propos sans protester violemment et je m’écriai :

— Vous vous trompez vous-même !… Le plaisir que vous dépeignez ne peut être comparé à celui de l’amour !… Et puisque nul encore n’est parvenu à vous révéler les jouissances de la chair, je veux vous les apprendre, je veux vous posséder et vous sentir vibrer à l’unisson de mes sens !

Mais la belle fille avait repris son ton moqueur. Elle dit simplement :

— Voilà beaucoup de prétention. Il faudrait d’abord que je vous permisse une telle expérience.

— Bah ! c’est une permission que peut acheter le premier maraud venu. Je me la payerai. Combien ?

— Pour le premier maraud venu, c’est déjà une jolie somme !… Pour vous, ce sera vingt fois plus !

— Merci de cette faveur ! Mais combien ?

— J’ai envie d’un château ! Fantaisie comme une autre, n’est-ce pas ? Votre caprice vaut bien un château…, si petit qu’il soit, car ce n’est qu’un petit château sans grande importance…

— Combien ? fis-je énervé.

— Cinquante mille francs.

Elle laissa tomber le chiffre négligemment, comme pour m’effrayer par une telle exigence, qui était celle d’une petite fortune. Mais je reçus le coup sans broncher.

Je dis seulement :

— J’aurais crû que c’était plus cher… C’est bien !…

Ayant pris congé de Céline, je réfléchis au moyen de me procurer la somme demandée ; le jour même j’étais chez mon notaire : tout mon avoir s’élevait à vingt-cinq mille francs. Il en restait autant à trouver.

— Bah ! me dis-je. Le père Lazare me les prêtera bien.

Je n’avais nulle idée d’ailleurs de la garantie que je donnerais à ce vieil usurier. Je m’en fus chez lui cependant, et, après une heure de discussion, je lui aliénai la moitié de ce que j’aurais à toucher chez les éditeurs et les directeurs de théâtre-jusqu’à libération de ma dette et des intérêts, moyennant quoi il me versa les vingt cinq mille francs après que je lui eusse signé soixante mille francs de billets. J’étais débiteur de ce vieux bandit pour presque toute ma vie !

Le lendemain soir, j’allai chez Céline. J’avais converti les cinquante mille francs en billets, en louis d’or, en écus d’argent, afin qu’elle pût, comme elle l’avait dit, les compter, les toucher, les sentir. Pièces et billets étaient renfermés dans un coffre que je portais à la main.

Je trouvai Céline dans son boudoir. Elle m’accueillit par ces mots :

— Eh quoi ?… Vous voici déjà, avec ce que je vous ai demandé ?

— La somme est là, dans ce coffre. Vous pouvez la compter.

Et je posai mon coffre sur une table, à côté du canapé sur lequel Céline était nonchalamment étendue.

De nouveau je vis briller dans ses yeux la même lueur qui les animait lorsqu’elle me disait sa passion pour l’or. Au fur et à mesure que je sortais du coffret les pièces et les billets, son regard s’éclairait d’avantage. Elle prenait les louis d’or, les entassait en piles, comptait et recomptait les liasses de papier. Tandis qu’elle s’attardait à la contemplation de son trésor, je la considérais.

Elle était vraiment d’une beauté incomparable et je devinais, sous le peignoir de fine étoffe, les formes les plus parfaites, les lignes les plus pures, les charmes les plus désirables qui soient. Je m’étais accroupi auprès d’elle.

— Céline, lui dis-je, ne détacherez-vous pas vos yeux de cet or ? Songez que je suis là, et que je vous désire plus que je n’ai jamais désiré aucune femme.

— C’est vrai, fit-elle d’un air ennuyé, vous avez payé, vous exigez votre dû.

Elle affectait un ton dédaigneux et blessant, comme si elle voulait me signifier que je n’obtiendrais rien d’autre que le don vénal de son corps.

Et elle ajouta encore, toujours aussi détachée :

— Faites ce que vous voudrez.

On eût dit qu’il ne s’agissait point d’elle, mais d’une autre personne à laquelle elle ne portait aucun intérêt.

Vous pensez combien j’étais surpris… Et pourtant je croyais encore à une coquetterie dernière, me disant à nouveau qu’il était impossible qu’une telle femme subit sans rien éprouver l’étreinte de l’homme… Non, pensais-je, ce serait une monstruosité, un sacrilège !…

— Céline, repris-je, je vous en supplie… voyez-moi à genoux devant vous, ne lisez-vous pas dans mes yeux le désir fou qui m’enivre ?

Elle ne daigna même pas se retourner ; elle répondit comme à un importun :

— Eh ! mon ami !… Qui vous empêche de satisfaire votre désir ?… Ne vous ai-je pas dit de faire tout ce qui vous plairait ?

Je me précipitai alors vers elle, je me dis qu’une fois son peignoir défait elle ne serait plus maîtresse de ses sens, et je la dévêtis vivement, dégrafant d’abord le col, mettant à nu les deux plus jolis seins du monde ; ma main savante s’attarda à caresser ces deux globes de chair, pressant d’un doigt les boutons roses qui en terminaient les mamelons.

On eût dit qu’elle était endormie. Tandis que j’appuyais doucement sur le bout des tétons, elle tournait la tête, affectant de compter les louis entassés sur la table que ses yeux ne quittaient pas.

— Oh ! dis-je. Tu ne joueras pas longtemps cette comédie.

Et, brusquement, j’écartai le bas du peignoir ; l’étoffe ouverte me laissa voir tous les trésors cachés de la belle insensible, et ma main descendit de la gorge sur le ventre, lissant le soyeux duvet qui recouvrait le bosquet des voluptés, à l’entrée duquel j’égarai mes doigts.

Céline paraissait toujours aussi étrangère à ce que je faisais. Sa main ne cessait pas de faire sonner dans sa paume les écus et les pièces d’or.

C’était trop de mépris ! J’eus un mouvement de colère. J’ouvris mon pantalon, sortant un membre tendu par le désir, je pris brutalement la main fine qui avait laissé l’or pour froisser les billets bleus, et je m’écriai :

— Cruelle ! Ne vous contraignez plus. Regardez à présent dans quel état je suis et considérez un peu cette arme qui brûle d’entrer en vous et de vous procurer la suprême extase…

Je tenais sa main enfermée dans les miennes, je la serrais, je la caressais, j’essayais de la guider vers mes cuisses pour l’amener à saisir ce dard enflammé, afin qu’elle le conduisit elle-même vers le cachot secret où il rêvait d’être emprisonné… Mais l’étrange créature me dit :

— Vous êtes fou ? Que voulez-vous de moi ?… Je ne vous vois point et ne veux point vous voir ! Regardez plutôt la belle ordonnance de ces louis en piles, comme ils forment de belles colonnades. Ne dirait-on pas le temple de Mercure ?

— Que m’importe, répondis-je, le temple de Mercure, alors que celui de Vénus est ouvert devant moi et que je n’ai d’autre envie que d’y pénétrer, m’enfoncer dans l’autel caché où je célébrerai son culte en des spasmes fous que je rêve de vous faire partager…

Le croirez-vous ?… Au lieu de répondre à mon ardeur, elle haussa les épaules…

— Pensez-vous, reprit-elle, être le premier qui me tienne de pareils discours ?… Vous pouvez parler longtemps ainsi, vous perdrez votre temps !…

— Je ne le perdrai pas davantage, fis-je exaspéré.

Au même instant j’étais debout et la prenais dans mes bras ; mes lèvres cherchaient ses lèvres qui se dérobaient ; je la renversai complètement sur le canapé, et, lui écartant les cuisses, je la pénétrai avec toute la force dont j’étais capable…

Elle se laissait aller, les yeux fermés, mais sans un tressaillement, sans même laisser échapper un soupir. Ses lèvres ne s’ouvraient pas au contact des miennes et mes baisers s’écrasaient sur sa bouche obstinément close.

Elle n’eut qu’un léger mouvement, une secousse à peine au moment où mon sperme s’épandit en elle. J’avais seul connu le plaisir, je m’étais donné sans provoquer chez la femme le spasme que j’attendais !…

Elle rouvrit les yeux :

— C’est tout ? me dit-elle.

Je me récriai aussitôt :

— Non, ce n’est pas tout ! Ne m’as-tu pas promis toute la nuit ? Je ne capitule pas ainsi au premier assaut ! Quittons ce boudoir ? Viens ! Que je t’emporte sur ton lit !… Je veux user toute ma science avant que de m’avouer vaincu !

Elle riait, railleuse :

— Et si je refuse de m’y prêter !

— N’ai-je pas tenu ma promesse ? N’es-tu pas mienne ce soir suivant notre accord ?… Ou crains-tu déjà que tes sens te trahissent ?

— C’est une crainte que je ne saurais connaître. Et puisque tu me mets au défi, allons éprouver cette science qu’une première fois déjà je viens de trouver en défaut.

Elle se laissa entraîner dans la chambre voisine et bientôt, dévêtus tous deux, nous étions couchés côte à côte dans son lit.

— Maintenant, déclarai-je, je te promets bien que tu ne resteras pas insensible à mes caresses. Tu n’as plus devant toi le tas d’or qui te détournait de moi.

Elle ne désarmait pas ainsi et elle répartit :

— Je ne l’ai plus devant les yeux, mais je ne pense pas à autre chose. Et d’ailleurs, puisqu’il faut tout te dire, je ne veux pas me laisser entraîner par les sens. As-tu jamais songé que cette insensibilité qui te surprend était pour moi le plus précieux des biens ? C’est elle qui fait de moi une dominatrice. Je me refuse, vois-tu, à écouter l’appel de mes désirs et je me suis cuirassée contre eux, car je sais bien que le jour où je succomberais, je ne verrais plus les hommes se traîner à mes pieds, ils cesseraient d’être mes esclaves, et c’est moi qui deviendrais le jouet de celui qui m’aurait conquise.

De telles paroles n’étaient pas faites pour m’arrêter dans mon entreprise. Au contraire, elles me piquaient au jeu, et je ne le cachai point à Céline, lui disant :

— Oh ! que me déclares-tu là ? Imprudente ! tu augmentes mon désir d’être ce conquérant…

Mais elle s’était déjà reprise :

— Je ne me rendrai pas, fit-elle, je suis sûre de moi. Si je ne l’étais, crois bien que je ne t’aurais pas fait une pareille confidence. Mais je ne redoute rien de toi, surtout à présent que je suis sortie victorieuse du premier combat.

En prononçant ces derniers mots, elle avait de nouveau le même sourire ironique qui me fouettait le sang et me mettait hors de moi.

— Oh ! dis-je, tu ne te moqueras pas toujours ainsi !

En même temps, je me rapprochai d’elle et, la découvrant entièrement, je mis son beau corps complètement à nu.

— Que vas-tu donc faire de plus que tout à l’heure ? demanda-t-elle.

— Livre-toi toute et tu verras !

— Je me livre ! Mon corps est tien !

J’avais retrouvé toute ma vigueur, et mon membre se dressait de nouveau, orgueilleux et superbe, frottant la cuisse parfumée de la nymphe rebelle.

Sans doute s’attendait-elle à ce que je renouvelasse mon premier exploit, et déjà elle s’étendait sur le dos, fermant les yeux, prête à subir passivement mon étreinte.

Mais ce n’était point la manœuvre que je méditais. J’entendais la mettre en un tel état qu’elle vint elle-même s’offrir à moi !…

Je pris sa jolie tête brune dans mes mains et sur ses yeux clos je posai mes lèvres, baisant longuement les paupières, tandis que mes doigts dénouaient sa chevelure, dont je m’attardai à dérouler les longues tresses. Quittant ensuite ma position première, j’enfouis ma tête dans cette forêt soyeuse, pendant que ma main recommençait à caresser savamment la gorge, la poitrine et les seins. Ce n’était là qu’un début. Elle se laissait faire docilement.

— Tourne-toi, lui dis-je.

Et, sans abandonner la caresse de la main, je me mis à la baiser sur la nuque. Mes lèvres se posaient partout, à la naissance des cheveux, derrière le lobe fin de l’oreille, qui semblait une corolle de rose offerte pour être croquée ; je l’effleurai de mes dents et elle ne put réprimer un léger tressaillement. Tout de suite d’ailleurs, elle voulut corriger cette faiblesse :

— Vous m’agacez, dit-elle.

Elle avait dit « vous » avec affectation. Je n’en augurai pas moins avoir obtenu un premier avantage. Nous savons tous ce qu’il en est lorsqu’une femme nous dit : « Vous m’agacez !… » C’est la première de ces phrases dont la dernière est : « Je me meurs ! » Je traduisis donc ces mots ainsi que tous vous l’eussiez fait à ma place…

Vous supposez bien d’ailleurs que je ne m’interrompis point pour répondre. Ma caresse au contraire se fit plus insistante, plus longue, plus gourmande, mes lèvres s’appuyèrent davantage encore sur la peau fraîche et satinée, courant d’une place à l’autre.

Je ne retirai mes lèvres que pour sortir ma langue, que je gardais en réserve. J’en promenai la pointe comme une flèche acérée, la tenant bien droite, tout le long du dos cambré, puis autour de la taille, revenant sur le ventre, remontant vers les seins, dont je sentis, cette fois, trembler les bouts roses au contact de cette langue qui allait et venait, les humectait doucement, les faisant dresser tous deux…

Elle s’écria :

— Finissez !… Non… Je ne veux plus… Finissez !…

Je marquais un second succès. N’est-ce pas au moment qu’une femme vous dit de finir que l’on doit redoubler d’ardeur ?… Céline, je n’en doutais plus, luttait maintenant contre elle-même… et j’entrevoyais la victoire.

Ma langue et mes lèvres activaient alors leur ouvrage, remontaient encore dans le cou, revenaient derrière l’oreille, redescendaient à la naissance de l’épaule.

Céline se retenait à présent pour ne pas laisser échapper les soupirs qui montaient de sa gorge. Elle se raidissait, dans un effort de toute sa volonté tendue, pour ne pas faiblir, pour ne pas capituler.

Il m’était impossible de lire dans ses yeux qu’elle tenait obstinément fermés, mais cela même me donnait à penser que j’allais bientôt la tenir à ma merci, et que mon triomphe était proche.

Je collai ma bouche à la sienne, mais elle eut encore la force de ne pas répondre au baiser vorace que j’appliquai à ses lèvres.

Je me relevai. Elle se crut délivrée de moi, et elle ouvrit les yeux, puis laissa échapper ces mots que tout son être contredisait :

— Je n’ai rien éprouvé !

Mais, au même moment, j’étais de nouveau revenu sur elle ; je glissais mes mains sous son corps, lui relevant les cuisses, et mes lèvres goulûment prenaient son clitoris dont la tension prouvait le mensonge de ma maîtresse.

Surprise, elle ne put se défendre et ne sut pas réprimer un mouvement qui révélait la sensation éprouvée.

Bientôt ma bouche descendit plus bas, vers ce même temple de Vénus dont l’entrée déjà était toute humide, indiquant que l’insensible était prête à rendre enfin les armes. Tandis que ma langue poussait l’ennemi dans ses derniers retranchements, montant à l’assaut de la citadelle, ma verge raidie caressait le visage de Céline et je sentais entre mes cuisses un souffle court et rapide, retenu à grand peine, qui était pour mon organe viril un excitant divin. Impression extraordinaire, inexprimable, qui me transportait, centuplait ma fougue amoureuse, donnait à mes lèvres et à ma langue un stimulant qui poussait celle-ci plus au fond encore du bosquet d’amour.

Et soudain, le beau corps se tendit brusquement.

Une main fébrile s’empara de mon membre, je sentis son doux contact me caresser, tandis que moi-même je redoublai d’ardeur.

Céline me répondit en portant ce qu’elle tenait à pleine main vers cette bouche qui jusqu’alors était restée obstinément close, et je sentis se poser sur le gland, humides et gourmandes, ces mêmes lèvres qui, l’instant d’avant, niaient la jouissance avec une moue affectée. Oh ! elles étaient bien douces, à ce moment, ces lèvres, et je les bénissais pour tout le plaisir qu’elles me procuraient et qui pénétrait mon être jusqu’à la moelle. Nous allions vibrer tous les deux…

Mais ce n’était pas ainsi que je l’entendais.

Ce que je désirais, c’était la grande possession, bouche à bouche, sexe à sexe, à présent surtout que j’avais éveillé le désir chez ma maîtresse.

Je me redressai encore un coup.

Alors, Céline s’écria, sans pouvoir se maîtriser :

— Rodolphe !… Rodolphe !… Que fais-tu ?… Oh ! Mon amour !… Ne t’en va pas ! C’est fini !… Je suis tienne, à toi, toute à toi… Pardon !… Pardon !… Prends-moi !… Prends-moi !…

Je les entendais enfin, ces mots passionnés que j’attendais depuis le début de nos enlacements… Ils me donnèrent le dernier coup d’aiguillon. Céline s’étant levée sur son séant, tendue vers moi ; je la saisis dans mes bras et la rejetai sur la couche où nous nous étreignions, je la serrai à la briser, je me portai vers son sexe dont les lèvres humides s’écartèrent pour laisser entrer en elle le dard vainqueur, dressé plus vigoureux que jamais, tandis que sa langue à son tour pénétrait dans ma bouche.

Où était-elle alors, la cruelle impassible que j’avais possédée pendant qu’elle se détournait pour compter sa fortune ? Il n’était plus question de faire sauter des louis ou de froisser des billets de banque dans ses mains. Je les sentais, ces mains, me saisir à plein corps, tandis que deux bras nerveux m’encerclaient et que deux jambes, secouées par le plaisir, s’accrochaient aux miennes.

Ce n’était plus l’insensible étendue mollement pour subir passivement le mâle.

C’était la femme enivrée de sensualité, se donnant avec toute son âme, jouissant de tout son corps tendu comme la corde d’un arc, la nuque et les talons seuls collés au lit sur lequel nous nous tordions, nous baisant, nous mordant tous deux, secoués par l’ivresse du spasme simultané.

Et Céline retomba anéantie, laissant échapper dans un grand soupir ces mots que l’amant entend toujours avec joie, mais qui mirent certainement dans mes yeux, à cet instant, un éclair de triomphe :

— Oh ! Tu m’as tuée !… Je suis brisée !…

Je ne pouvais plus me séparer d’elle, je la couvrais de baisers fous, et ses yeux se rouvrirent comme mes lèvres effleuraient ses paupières.

— Es-tu vaincue ? lui dis-je.

L’oui qu’elle prononça venait, cette fois, du fond de son être. Ce mot-là avait, je vous le jure, un bel accent de sincérité.

Comme s’il ne suffisait pas, elle ajouta :

— Oui, vaincue !… et heureuse !…

Qu’ajouterai-je encore ?

Céline a voulu qu’il ne restât rien entre nous qui pût projeter une ombre sur notre amour…

Et, sans me prévenir, elle a rapporté elle-même, le premier jour qu’elle est venue chez moi, le coffret renfermant la petite fortune que je lui avais donnée…

— Mon amant bien-aimé, me dit-elle, cet or serait un trop lourd reproche pour moi… Reprends-le… Je ne veux de toi que l’ivresse de tes baisers et la suprême jouissance de ton corps uni au mien.

Depuis on ne m’a vu nulle part. Je n’ai quitté ma maîtresse que ce soir, pour venir à notre souper, et je vais la retrouver tout à l’heure.