Aller au contenu

Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/La symphonie de l’amour exalté

La bibliothèque libre.
pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 117-124).

LA SYMPHONIE DE L’AMOUR EXALTÉ

Dixième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Vous ne croyez pas, me dites-vous, que notre ami André F… ait pu si longtemps respecter son modèle et vous supposez qu’il a un peu agrémenté son aventure avec la brune Laure pour en corser le récit. Il proteste énergiquement contre cette critique, que je lui ai soumise, et il me prie de vous faire part de cette protestation, ajoutant que, si vous revenez quelque jour à Paris — ce que nous souhaitons tous — il vous présentera sa maîtresse, qui vous confirmera elle-même les détails de leurs premières relations. Inclinez-vous donc, comme nous l’avons fait, et ne médisez plus de nos amis artistes. D’ailleurs, il faut vous apprêter à lire aujourd’hui encore l’histoire contée par un disciple des arts ; il est vrai qu’il ne s’agit pas, cette fois, d’un émule de David ou du Titien, mais d’un fervent de la muse Euterpe qui, ainsi que vous ne l’ignorez pas, présidait chez les Grecs anciens à la science musicale.

Gérard L…, donc, puisqu’il faut vous le nommer, ne voulut pas être en reste d’imagination avec le précédent conteur.

— Les peintres, dit-il, ont des émotions fort originales, mais ils ne sont pas les seuls et il nous est donné également, à nous musiciens, de connaître, grâce à notre art, des sensations particulières, qui valent bien celles que l’on peut éprouver en présence d’un modèle aux formes sculpturales. Mais je sais que j’ai affaire à un auditoire très averti et parmi lequel nul n’est profane en science harmonique. Aussi, pour bien nous mettre tous dans l’ambiance, je vous demanderai d’exécuter la dernière symphonie que je composai, après quoi je vous en dirai l’histoire.

Vous savez que nous possédons dans une des salles où nous nous réunissons (précisément celle où nous nous trouvions hier) un piano grâce auquel, parfois, nous agrémentons nos soirées d’un peu de musique. Gérard L… s’assit donc devant l’instrument et nous révéla son œuvre, à laquelle nous trouvâmes beaucoup de couleur.

Le son des derniers accords était encore dans nos oreilles lorsque notre ami reprit la parole.

— Voici, dit-il, ce qui inspira le morceau que vous venez d’entendre :

J’avais pour élève une charmante personne à laquelle j’apprenais non seulement le chant, mais aussi la harpe. Elle était arrivée à obtenir sur cet instrument une véritable maîtrise et j’étais très satisfait des progrès qu’elle avait accomplis. Mais nos relations ne se bornaient pas à celles de professeur à élève. Non. Après avoir consacré le temps qu’il fallait aux beautés de l’harmonie, nous nous retrouvions amant et maîtresse, et là encore, Cœlia (ainsi se nommait mon élève) avait acquis un merveilleux savoir-faire ; elle était devenue aussi habile à faire vibrer la corde de mes sens que celles de son instrument, et je trouvais autant de plaisir à goûter ses talents amoureux que les autres.

C’est ainsi que nos séances musicales se terminaient toujours par des étreintes d’autant plus folles que les mélodies ou les symphonies que nous exécutions nous avaient mis en verve et avaient provoqué nos désirs. Vous n’ignorez pas que sur certaines personnes prédisposées, la musique produit un effet non moins grand que la bonne chère sur le commun des hommes.

Ce soir-là, nous nous étions, plus longtemps qu’à l’habitude, appesantis sur certaines mélodies. Je me souviens que je faisais une savante théorie sur les rapports de la musique avec la nature, exposant que tout ce qui existe est plein de la même harmonie et de la même cadence que nous admirons dans l’art de Lulli et de Glück.

— Même l’amour ? me dit Cœlia en riant.

— Surtout l’amour, lui répondis-je. Tout n’est-il pas cadence et harmonie jusque dans les détails les plus intimes de l’acte charnel lui-même.

— Le noterais-tu ?

— Pourquoi pas ?… On peut tout traduire avec les sept notes de la gamme. Crois-tu que ta harpe ne serait pas capable, sous tes doigts agiles, d’exprimer les étonnements, les surprises, les ravissements et les extases des amants ?

— Je serai curieuse d’en faire l’essai et de saisir la cadence de nos sensations. « Ce serait une chose bien originale. Quoiqu’à vrai dire je ne me rende pas compte exactement de la façon dont nous pourrions procéder.

— Faisons l’inverse ! Aimons-nous en cadence. Et d’abord, tu m’accorderas qu’il serait facile de faire rendre dans une composition — les maîtres l’ont tous fait — l’émotion et les hésitations des premières entrevues entre l’homme et la femme qui se désirent mutuellement sans se le dire encore. Cela n’est rien. Pour le reste, c’est-à-dire pour ce qui est des gestes les plus expressifs, tu ne peux nier que la jouissance qu’ils nous procurent est d’autant plus vive que la caresse est plus régulière.

« Que l’amant expérimenté, prépare doucement sa compagne à la possession par des prémices calculées et des caresses sans heurts, il procurera à sa maîtresse une gamme de sensations qui ne se peut comparer qu’aux nuances apportées par le compositeur dans les premières mesures de son œuvre.

« Toi-même, lorsque ma main taquine le gentil petit bouton que tu connais, tu sais bien me dire lorsque mon mouvement est trop précipité ou s’il est au contraire trop lent. Il faut à cette caresse, pour que tu la goûtes pleinement, un véritable rythme. Tu protestes si je m’en écarte, absolument comme lorsque ton oreille saisit une note discordante de l’exécutant sur un clavier.

« Faisons-en l’expérience, si tu le veux. »

Et, renversant ma belle amie sur le canapé où nous étions assis, j’écartai sa robe, puis me mis en devoir de faire vibrer son clitoris avec ma main. J’allais en cadence tandis que
Cœlia, étendue, manifestait ses sensations par des : Oh !… Oui !… Encore !… et des soupirs qui étaient autant de points d’orgue. Je m’arrêtai brusquement, elle s’écria : Méchant ! Que fais-tu ? Tu m’abandonnes !

— Ce n’est rien, lui dis-je… C’est une fausse note !… Je reprends !

— Oui… Mais ne fais plus de fausses notes, surtout… Pas si fort… comme tout à l’heure… je t’en supplie…

— Tu vois !… Je n’étais plus en mesure !

Elle jouit enfin sous ma main qui avait repris la cadence, accélérant le mouvement, comme en un fortissime.

Cœlia revenait à elle.

— Eh bien ! lui dis-je. Comprends-tu maintenant ? Lorsque j’abandonnais la cadence, tu n’éprouvais plus la sensation, à laquelle il fallait l’harmonie, comme on le doit dans notre art.

— C’est vrai ! dit-elle… Voyons maintenant, si à mon tour, je saurai observer la cadence.

En même temps, elle ouvrait ma culotte, où elle trouvait un bâton avec lequel je n’ai point accoutumé de battre la mesure, mais qui ne s’en dressait pas moins, rigide, et prêt à accomplir, sans qu’on le presse beaucoup, les plus brillantes prouesses. Elle commença de le caresser et de l’embrasser, puis, après l’avoir excité ainsi, elle l’amena au plus haut degré possible de tension. Il était ferme ; les veines bleuies le gonflaient, le muscle en était tendu comme jamais il ne l’avait été et je sentais en lui monter un flot prêt à s’épandre à la première invite…

— Tu me reprendras, dit-elle, si je manque la mesure, ou si je fais une fausse note.

— Attends, lui répondis-je. Pour mieux marquer la cadence, écoute le tic-tac de ma montre. Et va selon son mouvement régulier.

Je sortis de ma poche l’objet dont je parlais, et le mis à l’oreille de ma maîtresse.

L’impression dépassa tout ce que vous pourriez imaginer. Cœlia est douée, en musique, d’une oreille merveilleuse, sa main allait, venait, montait, descendait, suivant exactement le mouvement régulier de la montre que je tenais tout contre le lobe rose du mignon pavillon de son oreille, et je n’eus à la reprendre ni pour une fausse note, ni pour un défaut de mesure. Il me semblait entendre — l’illusion aidant — un concert d’une harmonie incomparable. La harpe, pourtant délaissée, était pour moi vibrante sous les doigts d’une exécutante imaginaire, et je connaissais un ravissement unique, mêlé de sensations réelles et de rêveries musicales.

Puis, j’arrêtai soudain Cœlia. Je voulais, maintenant que j’arrivais au paroxysme de ma jouissance idéale, terminer par la possession et l’union de nos corps.

— Attends ! fis-je… Attends ! Que nous goûtions le suprême bonheur !

Ce que fut cet enlacement final, je vous le laisse à penser ; c’est lui que j’ai essayé de traduire dans le dernier motif du morceau que j’exécutai tout à l’heure pour vous. Cœlia se donnait pleinement, entièrement, répondant à chacun des coups de reins que je donnais, allant crescendo jusqu’au moment où tout ce qui était en moi se répandit en elle… Elle le reçut, les dents serrées, grinçant, criant, me mordant en s’accrochant à moi ; nous étions en proie à un délire et à une ivresse divins.

Nous nous relevions, meurtris, mais heureux.

— Chère aimée ! lui dis-je… Pendant que je suis encore sous l’empire du bonheur ressenti, je veux tout de suite les transcrire.

Je griffonnai hâtivement des notes, que je lui passais et qu’elle exécutait sur la harpe… Nous passâmes trois heures ainsi… au bout desquelles la symphonie étant terminée… elle l’exécuta complètement, mettant toute son âme, toute sa maîtrise, toutes les sensations dont elle était encore empreinte, dans ses doigts courant le long des cordes de l’instrument.

Et nous recommençâmes à nous aimer, trouvant, s’il était possible, un renouveau de jouissances dans cette seconde étreinte.

— Il faudrait, lui dis-je, que nous fissions mieux encore… Et, tout bas, je lui fis part de l’idée qui venait de surgir en moi.

— Oh ! oui ! s’écria-t-elle… Oui ! Il faudrait cela ! Mais comment pouvoir le réaliser ?

Nous parvînmes pourtant à notre but, malgré des difficultés qui paraissaient insurmontables.

Deux semaines plus tard, nous avions réuni trois exécutants qui avaient appris ma symphonie : un violon, une harpe et un piano.

Et tandis qu’ils jouaient mon « Amour exalté », nous nous réfugiions tous deux dans une pièce voisine.

Les musiciens, tout à leur jeu, ne se préoccupaient pas de nous. Nous leur avions dit, d’ailleurs, que nous voulions juger de l’effet en nous tenant dans une chambre éloignée.

Alors, nous tombâmes enlacés sur notre lit, nos bouches se collèrent lèvres à lèvres… et nous goûtâmes une nouvelle félicité.

Aux accents du prélude, nous nous grisions de caresses, doucement, suivant la mesure et la cadence qui nous parvenaient, comme en un rêve, à travers la cloison et les tentures.

Ce furent ensuite les motifs plus appuyés, pendant lesquels j’entamai l’acte d’amour lui-même, et comme la musique, allant crescendo, se terminait dans un accord triomphal, nous connûmes l’ivresse finale, l’ivresse indicible et formidable, plus profonde encore que nous ne l’avions déjà goûtée la première fois.

Vite remis sur pied, je me précipitai dans la pièce et je félicitai mes exécutants.

— Bravo ! leur criai-je… Bravo ! Vous m’avez transporté !

Ils étaient tout heureux, attribuant à ma satisfaction et à leur talent l’éclat extraordinaire qui brillait dans mes yeux.

Ils ne pouvaient évidemment pas se douter de la véritable raison de mon enthousiasme.