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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/La victoire du diable

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 49-58).

LA VICTOIRE DU DIABLE

Quatrième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Vous allez pouvoir, en recevant cette lettre, vous délecter du récit plein de sensualité savoureuse dont nous régala hier Gustave T… Ce parisien brillant, l’un des lions les plus fêtés, était d’une verve étincelante.

— Croirez-vous, nous déclara-t-il, que les deux dernières aventures rapportées ici par nos amis m’avaient à ce point impressionné qu’elles me mirent d’étranges idées en tête.

J’aime beaucoup contrôler par moi-même ce qu’on me raconte ; il est certain que la belle Céline est maintenant la maîtresse de notre ami Rodolphe, c’est un fait connu de tout Paris, qui les voit ensemble au théâtre Italien, et dans tous les lieux de joyeuse compagnie ; je n’en dirai pas autant des héros de l’histoire que nous a contée notre cher Amédée de P…, puisqu’une discrétion dont je ne saurais lui faire grief l’a empêché de nous révéler la véritable qualité de ces héros.

Cependant son aventure m’a poussé, l’avouerai-je, à tenter une expérience personnelle, in anima vili. La maîtresse que j’ai le bonheur de posséder actuellement est précisément une femme au tempérament nerveux, exubérant, sensuelle et passionnée, laquelle, croyez-le, mon cher Amédée, rendrait facilement des points à votre Élise. Valentine est bien la lionne qu’il faut à un lion qui, sans me vanter, n’a rien de votre poète et sacrifie sans vergogne au fils de Vénus.

Ma maîtresse, donc, est une grande amoureuse et ce serait perdre son temps que lui lire des poèmes à l’heure du berger, car elle a accoutumé d’assaisonner d’un piment tout différent nos entretiens, lorsque nous sommes en tête à tête.

Je jugeai qu’elle était, justement à cause de ce beau tempérament, toute désignée pour servir, sans être prévenue, à mon expérience, qui consistait en ceci :

Essayons, m’étais-je dit, de me rendre insensible et de faire, moi aussi, l’amant détaché des joies charnelles. Ce sera curieux et je vais fort me divertir de la façon dont Valentine prendra la chose. Ce sera certainement pour elle une surprise, car c’est une attitude qu’elle ne me connaît pas ; jamais jusqu’ici, elle ne m’a vu moins enflammé qu’elle-même. Mais il y a commencement à tout.

Je vous ferai grâce de tout préambule et j’en arrive tout de suite au moment où nous nous trouvâmes, ce soir-là, au lit, dévêtus.

Ma maîtresse, suivant son habitude, s’était placée tout contre moi ; vous connaissez tous cette agréable impression de sentir le long de soi la tiédeur douce d’un corps féminin ; il semble que déjà les êtres se confondent et qu’un peu du sang de l’un se mêle à celui de l’autre pour le faire couler plus abondant et plus rapide dans les veines. Cette sensation n’était pas du tout en rapport avec mon expérience, mais je ne pus quand même y échapper, et je dois dire qu’elle commença d’allumer des désirs que je voulais dompter.

Je résistai pourtant à ces premiers feux. Non ! me disais-je, j’ai résolu de repousser toutes les caresses et de ne me livrer à aucun transport, je n’écouterai donc pas ce vil appel de ma chair : Vade rétro, Satanas !

Vous vous doutez bien que Satan ne se rendit pas ainsi. Satan était fort courroucé de ma résistance ; il n’avait pas pour habitude d’être ainsi invité à reculer ; il était fort mécontent d’être éconduit et je le sentais se dresser d’une manière inconvenante, à l’endroit où le créateur a placé les attributs de notre sexe.

Le plus grave, c’est que Satan avait pour alliée la plus charmante des pécheresses, une Ève brune aux yeux noirs, qui avait une façon particulièrement tentante de m’inviter à croquer la plus jolie pomme du monde. Admirez, mes amis, quel courage fut le mien de repousser aussi enivrante tentation…

Eh quoi ? me dit Valentine. Est-ce là tout ce que tu me dis aujourd’hui ?

— Que veux-tu que je te dise ? répliquai-je innocemment.

— Comment, ce que je veux que tu me dises ? répondit-elle à son tour, avec une surprise qui n’était nullement feinte. Tu n’as point, il me semble, l’habitude de rester étendu à côté de moi sans me tenir certains discours que tu n’as plus heureusement à apprendre, car tu les sais parfaitement et les exprimes les autres jours avec une grande éloquence.

— Peut-être les autres jours, mais ce soir, je ne retrouve pas cette belle éloquence ; je suis, pour ce que tu me demandes, aussi dépourvu de moyens qu’un chantre de la chapelle Sixtine, et, pour tenir les discours qui te charment, absolument muet, aussi muet qu’un de ces personnages du sérail que je n’ose appeler des hommes et dont le mutisme est chose notoire en ce qui concerne le langage d’amour.

— En vérité ! s’écria ma maîtresse, d’un accent où perçait déjà une pointe de colère… Crois-tu que je vais l’admettre ainsi, me résigner à ce mutisme subit et si malencontreux ? Et où donc, s’il vous plaît, Monsieur, avez-vous perdu la parole depuis hier ? Auriez-vous, par hasard, tenu trop de discours à quelque autre personne qui vous aurait tant fait causer que vous en êtes finalement devenu aphone en vous retrouvant avec moi ? Sachez que je ne le tolérerais pas un instant… non, pas un instant !

Cette scène de jalousie ne me déplaisait pas du tout ; je n’étais nullement mécontent de la façon dont je jouais le rôle que je m’étais tracé et, jusqu’à ce moment, j’étais très satisfait de mon expérience, malgré que ce maudit diable que j’avais repoussé en paroles, continuât à me tracasser et à me battre le ventre, comme s’il voulait me dire : « Je n’ai que faire, moi, de ton mutisme, et de tes histoires de sérail… Vas-tu bientôt me conduire dans le joli petit endroit où je m’esbroue si à mon aise habituellement, où je goûte tant de plaisir à arroser les coins secrets de certain labyrinthe, où je perds avec joie une raideur qui, pour le moment, m’embarrasse plus que je ne le saurais dire ? » Mais je résistai stoïquement à ces invites du diable. Je m’étais étendu nonchalamment sur le dos, la nuque sur l’oreiller, et goûtais le charme de cette position engageant à la paresse et au doux farniente…

Je me demandais même si je n’allais pas, comme votre poète, composer quelque élégie, et, pour détacher mes pensées des tentations de la chair, je me remémorais déjà le début de ces Bucoliques que nous apprîmes, hélas, tous, au collège… Virgile venait à mon secours contre Satan, et je rêvais que j’étais le berger Tityre :

Tityre, tu patule recubens sub tegmine fagi.[1]

Par malheur, ma compagne, qui ignore complètement Virgile et ses œuvres, se fâcha tout à fait et me dit :

— Vas-tu donc rester toute la nuit couché à côté de moi sans même tourner la tête de mon côté ? Ce serait le comble, par exemple !

J’eus le courage de lui répondre :

— Ma belle amie, je me trouve très bien et savoure les douceurs du repos, tel un philosophe antique étendu sur le sol et contemplant les étoiles du firmament.

En fait d’étoiles, je ne voyais guère, je vous l’assure, que les fleurs du rideau qui ornait notre ciel de lit. Mais cela importait peu. C’était, à défaut de poésie, de la prose évocatrice de rêveries éloignées de tout plaisir charnel. J’admirais moi-même mon calme, et m’élançais vers des béatitudes idéales. Valentine, qui ne partageait nullement ces béatitudes, s’écria :

— Vraiment ! si j’étais un homme, j’aurais honte de me conduire d’aussi étrange manière auprès d’une jolie femme avide d’amour.

Ce à quoi je répliquai sans attendre :

— Si tu étais un homme, dis-tu ? Que ne l’es-tu ? Après tout, en vérité, pourquoi est-ce donc toujours à nous à besogner et à tenir le rôle actif dans les scènes d’amour ? Je ne serais pas fâché de voir un peu intervertir les positions. Je veux sur le champ inaugurer ce nouveau système, et puisque tu tiens tant à satisfaire tes désirs, soit ! Je ne ferai pas un mouvement et te laisserai te contenter comme tu le voudras. Je suis trop bien ainsi, mollement étendu, et je ne me remuerai pas d’un pouce.

Je vous ai dit que Valentine était une femme de tempérament ; elle ignorait la mollesse et son ardeur se manifestait toujours de la façon la plus impétueuse.

— Ah ! dit-elle… Tu veux que je te montre ce que je ferais si j’étais d’un autre sexe ! Eh bien ! Tu vas le voir sans plus attendre.

— Montre-moi ce que tu voudras, mais surtout ne me dérange pas. Tu gâterais tout le charme que je goûte en ce moment.

— Voyez-vous cela, Monsieur le Pacha… un étrange pacha, soit dit en passant, qui ne fait guère honneur à sa favorite… D’abord, si j’étais un homme et si je me trouvais à côté d’une jolie femme comme moi, il y a déjà beau temps que je l’aurais baisée sur les lèvres, comme ceci…

Et ma Valentine, sans plus tarder, me passa sa mignonne petite main sous la nuque, puis je sentis ses lèvres rouges et charnues se poser sur les miennes longuement, longuement, en appuyant bien fort.

À cet instant, Satan, ce misérable Satan, se mit à me tracasser davantage encore que précédemment. Il ne tenait plus en repos et protestait à sa façon contre le supplice de Tantale que je lui imposais.

Je vous avouerai, en toute humilité, que j’avais déjà consenti une première capitulation ; j’avais cédé au double contact de la douce main passée sous mon cou et des lèvres appliquées aux miennes ; je n’avais pu garder, hélas ! ma bouche close et j’avais rendu baiser pour baiser.

Forte de cette première victoire, ma partenaire s’était enhardie et sa seconde main s’était glissée sous les couvertures où elle avait bien su trouver le diable qu’elle secouait maintenant nerveusement.

— Ah ! me disait-elle, que me racontais-tu tout à l’heure ? Je ne pense pas que jamais chantre de la chapelle Sixtine ait possédé pareil instrument pour s’accompagner, ni que muet du sérail fût doté d’un organe aussi vibrant. Voici un archet avec lequel je vais bien savoir, moi, faire rendre les plus beaux sons à certain violon que je possède, et je sens là une corde vocale tendue à souhait pour exécuter avec moi un duo que j’ai hâte de chanter.

Tout en parlant ainsi, elle agitait sans ménagement ledit archet, tour à tour nerveusement ou plus doucement, si bien que le diable ne se tenait plus de joie, semblait me narguer, et me dire en se moquant : « Je le savais, moi, je le savais bien que je triompherais de ta vertu ! »

Mais ma vertu n’avait pas encore dit son dernier mot. J’avais juré que je ne bougerais pas, et je mettais un point d’honneur à ne pas faire le moindre mouvement.

Je me souvins même, fort à propos, qu’à l’époque où j’étais jeune pensionnaire, alors que les sens commençaient à me tourmenter, on nous obligeait à croiser les bras dans notre lit afin d’éviter que nos mains ne s’égarassent en des endroits défendus, et que les surveillants de dortoir avaient pour habitude de passer à chaque lit afin de vérifier l’exécution de cet article d’un règlement sage et pudique… Donc, pour mieux résister encore aux tentations qui m’assaillaient, je croisai fortement les bras sur ma poitrine. Ainsi ma main ne me trahirait pas et ne pourrait venir en aide à la faunesse qui me persécutait.

Délicieuse persécution, d’ailleurs, à laquelle je trouvais un charme qui ajoutait encore à la béatitude, quoique celle-ci ne fût plus du tout accompagnée de rêveries célestes.

Valentine ne s’arrêta pas en si bon chemin. Trouvant un complice, elle voulut lui témoigner son amitié et sa reconnaissance. Elle se jeta sur le diable et se mit à l’embrasser. Il en devint si fier, le chenapan, qu’il se redressa encore. Et moi-même, je me sentais pénétré d’un bonheur sans égal, je sentais ce bandit de Satan prêt à pleurer d’émotion, lorsque ma maîtresse l’abandonna tout à coup.

— Ah ! dit-elle. Tu me demandais ce que je ferais si j’étais l’homme ! Ce que je ferais, monstre qui te retiens de m’aimer, égoïste qui ne penses qu’à ton plaisir sans te préoccuper du mien, tiens, voilà ce que je ferais : je bondirais sur toi avec toute la rage du désir !

Elle bondit, en effet, me chevauchant, puis, une fois sur
moi, d’une main preste et adroite, elle saisit le diable par la tête et l’enfouit dans le bénitier qu’elle porte entre les jambes.

Je poussai le stoïcisme jusqu’à ne point répondre à son transport et ne donnai même pas un coup de reins pour aider ce poignard à pénétrer dans la jolie gaine qui lui était offerte par ma maîtresse.

La mâtine, croyez-le, n’avait nul besoin de secours. À califourchon sur moi, ses cuisses s’élevaient et s’abaissaient dans un mouvement dont le rythme me procurait la plus savoureuse des jouissances.

Qui donc disait que le diable se déplaisait dans un bénitier ! Je vous jure que le mien se trouvait fort à son aise dans celui de ma compagne, et qu’il n’avait nulle envie d’en sortir…

Pour moi, je ne pensais plus du tout à l’expérience que j’avais voulu tenter ; je ne pensais qu’au plaisir que me procurait une passivité dont je distillais toutes les sensations.

Ma maîtresse maintenant avait les mouvements plus saccadés.

— Tiens ! disait-elle. Tiens ! Puisque je suis l’homme, je te prends, je te possède, tu es à moi… À moi !… À moi !… Ah !… Ah !… Ah !…

Ses dents grinçaient, sa chevelure défaite retombait sur ses épaules, ses yeux se fermaient ; elle s’était empalée toute… et le diable, cette fois, pleurait, versant des torrents de larmes, tandis que j’étais plongé dans la plus enivrante des extases. Mais ces larmes du diable affolaient la femme, jouissant de tous ses muscles et de tous ses nerfs.

Enfin, elle retomba sur moi, épuisée, anéantie. Ses lèvres cherchèrent encore les miennes, et je la reçus, défaillante et brisée, dans mes bras.

— Ah ! Mon chéri !… Mon chéri ! me disait-elle. Tu l’as fait exprès pour me procurer une jouissance inconnue… Comme c’était bon !… Comme c’était bon !… Nous recommencerons encore, dis… nous recommencerons !…

Se tournant vers Amédée de P…, notre convive lui dit alors :

— Voilà, cher ami, quel fut le résultat de mon expérience. Ce n’était pas celui que je croyais, mais je vous sais gré quand même de m’en avoir suggéré l’idée, car j’étais de l’avis de ma maîtresse ; grâce à vous, j’ai connu et goûté en dilettante une ivresse des sens dont vous pourrez juger, lorsque l’occasion se présentera pour vous de renouveler pareil exploit amoureux. Mais la première condition, ne l’oubliez pas, c’est de laisser la femme bien s’exciter elle-même et, si grande que soit la tentation, n’écouter le diable qu’à la dernière minute. Je vous assure que l’extase voluptueuse de cette dernière minute compense largement toute la résistance qui l’a précédée.


  1. Voir Les Bucoliques/Eglogue I, p. 161, première tirade de Mélibée (Note de Wikisource).