Aller au contenu

Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Le vin des amours

La bibliothèque libre.
pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 93-102).

LE VIN DES AMOURS

Huitième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Nous eûmes hier encore le récit d’une aventure galante, épilogue d’un souper en tête-à-tête, récit que nous fit Marcel O… dont c’était le tour de prendre la parole.

Il avait en main une flûte de champagne lorsqu’il commença en ces termes :

— Ce verre que je tiens, et dans lequel je n’ai pas encore trempé mes lèvres, évoque en moi une histoire qui remonte déjà à quelque temps, mais que je veux quand même vous conter.

Le champagne, vous le savez comme moi, est le vin des amoureux ; il réveillerait les sens des vieillards les plus impuissants et c’est pourquoi il est de tous les soupers fins.

La belle dont je vais vous parler est une actrice qui chante au théâtre Italien et qui m’honora, il y a plusieurs mois, de son amitié — et naturellement de tout ce que cette amitié pouvait comporter — pendant dix semaines, preuve énorme de constance de cette tête folle qui ne garde jamais un amant aussi longtemps.

Elena, ainsi se nommait-elle, (non point au théâtre où elle porte un autre nom, qu’il est d’ailleurs parfaitement inutile que vous sachiez) Elena est aussi jolie femme que chanteuse de talent, et si tous ses auditeurs s’accordent à admirer sa voix, tous ceux qui ont pu la voir sans voiles admirent la beauté sculpturale de son corps.

Pour moi, j’avais depuis longtemps jugé qu’elle devait être une maîtresse amoureuse, sensuelle et passionnée. Je le lisais dans ses yeux, je le voyais sur ses lèvres roses et appétissantes comme deux fraises mûres. Sa voix chaude et prenante révélait elle-même un être de désirs qui devait vibrer plus que tout autre aux moments où la chair s’abandonne.

Avec beaucoup de patience, je parvins à être de ses meilleurs amis. Enfin j’arrivai à supplanter l’heureux mortel qui avait eu jusque là le bonheur d’être aimé de cette femme incomparable. Ainsi qu’il en est pour toutes celles qu’on désire ardemment et que l’on n’a pas encore possédées, je la considérais en effet comme éclipsant les plus belles et les plus séduisantes, et rien ne me semblait préférable au plaisir que j’éprouverais le jour où je pourrais à mon tour la serrer dans mes bras et lui donner les noms les plus doux.

Aussi me considérai-je comme le plus heureux des mortels le soir où elle consentit à prendre place dans ma voiture qui attendait depuis longtemps chaque nuit devant la porte du théâtre.

— Chère amie, lui dis-je, je me suis permis de faire préparer à votre intention un souper, que je vous convie à venir partager chez moi.

— Ce sera avec grand plaisir, me dit-elle, à condition que votre menu soit copieusement arrosé de champagne.

Cette condition posée ainsi ne laissa pas que de m’étonner, et je lui répondis :

— C’est là une question superflue. Un souper fin ne se conçoit pas sans ce vin généreux.

Elle me regarda, son œil brillait déjà d’un éclat nouveau.

— Il me faut du champagne, dit-elle, pour me mettre la folie en tête. Je n’aime rien tant que me griser de ce vin mousseux et pétillant. Il me semble qu’il met du feu dans mes veines et qu’il fait monter en moi une sève bouillonnante.

J’admirais cet enthousiasme que je partageais bien un peu, pas au même point que la jolie Prima Donna, mais j’en étais heureux, car si le champagne devait décupler l’ardeur de la belle Elena et allumer un feu brûlant dans ses veines, j’en déduisais que j’allais connaître, une fois les flûtes vidées, des joies égales au moins à celles que Mahomet a promises à ses fidèles dans le paradis d’Allah.

Lorsque nous arrivâmes, elle rejeta son manteau et, inspectant mon logis, elle dit en riant :

— Voici un intérieur qui me plaît. Je m’y sens tout de suite à mon aise.

Jetant ensuite les yeux sur la table dressée, elle ajouta : — Oh ! oh ! Il y a là de quoi satisfaire les plus gourmandes… Et je le suis ; il n’est friandises dont je ne me délecte. En outre, je vois plusieurs bouteilles dont les bouchons sauteront joyeusement tout à l’heure…

Je pensais que les bouchons ne seraient pas seuls à sauter joyeusement, et je commençai à parler d’amour ; je pris même sur les lèvres charnues de ma compagne un baiser auquel elle ne se déroba pas et qu’elle me rendit avec autant de fougue que je pouvais l’espérer.

— Vous savez, me dit-elle, j’aurai des caprices qu’il vous faudra satisfaire.

— Je suis prêt à me plier à toutes vos fantaisies.

— C’est ce que nous verrons. Je connais des hommes qui ont parlé ainsi et se sont récusés ensuite…

— Je ne me récuserai pas, quoi que vous me demandiez.

Je m’attardais à la caresser, à la serrer contre moi, lui déclarant ce qu’on dit toujours en pareil cas, que jamais je n’avais rencontré de femme semblable à elle, que je l’aimais à en mourir et que le bonheur qu’elle me procurait était le plus grand que j’aie ressenti de ma vie.

Elle se dégagea doucement :

— Si nous soupions, dit-elle. N’est-ce pas surtout pour cela que vous m’aviez invitée ?

— Soupons. Nous reprendrons ensuite cet entretien.

— Cela dépendra de votre champagne !

Elena prononça cette dernière phrase avec un sourire énigmatique et je ne compris pas alors toute la signification de cette nouvelle allusion au vin des amours. J’étais d’ailleurs, loin de me douter de ce qui allait survenir et de la façon dont allait se terminer notre soirée.

Nous soupâmes donc. Ma compagne se montra une convive gaie, enjouée, charmante de toutes les manières, et vous pensez bien que je veillai à ne pas laisser son verre vide un seul instant. Elle buvait d’ailleurs comme si elle eût accompli l’acte le plus grave, levant sa flûte d’un geste gracieux, contemplant à travers le cristal les paillettes d’or du liquide mousseux, y trempant longuement ses jolies lèvres.

— Ne croyez-vous pas, me demandait-elle, que le nectar dont se régalaient les dieux devait être cette boisson merveilleuse qui nous transporte et nous enivre déjà rien qu’à la voir dans nos verres ?

Lorsque j’ouvrais une bouteille et que le bouchon sautait bruyamment, elle battait des mains comme une petite fille.

— Gardez-nous en une pleine pour tout à l’heure, me dit-elle.

Le souper s’acheva enfin ; nous étions tous deux dans l’état le plus propice aux exploits amoureux, et quand je la pris dans mes bras, je la sentis toute frémissante, offrant son beau corps dans un abandon qui m’excitait au plus haut point.

Je la portai jusqu’au canapé qui se trouvait tout près de là ; déjà je la tenais renversée sous moi et je me disposais à lui prouver mon ardeur lorsqu’elle s’arracha à mon étreinte, me repoussa brusquement et me dit :

— Non… Non… Pas encore… Vous oubliez qu’il nous reste une bouteille de champagne.

— Mais, dis-je, nous la viderons après.

— Après !… Êtes-vous fou ?… Ouvrez-la tout de suite.

Cette envie de champagne au moment psychologique me stupéfia davantage que n’importe quelle fantaisie qu’aurait pu manifester Elena. Je la mis d’abord sur le compte d’un commencement d’ivresse et je pensai : les bouteilles précédentes que nous avons vidées lui auront sans doute déjà un peu tourné la tête.

Malgré cela, je me souvins que j’avais promis d’obéir à tous les caprices de ma maîtresse, et je lui répondis :

— Tout de suite, puisque vous le désirez.

Je pris soin de celer le petit désappointement que cette fantaisie imprévue me causait, et ce fut de la meilleure grâce du monde que j’entamai le dernier flacon, dont le bouchon en sautant alla tomber juste entre les jambes d’Elena. Elle le ramassa en riant, disant :

— Pour un peu, il venait se fourrer quelque part où cela vous eût fort ennuyé…

Je lui tendis la flûte pleine.

— Buvez d’abord un peu, dit-elle… un peu seulement.

Docilement, je pris une gorgée. Elle reprit :

— Là. Donnez-moi ce verre… Vous savez que c’est un gage d’amour d’y boire à deux.

Et là où j’avais mis mes lèvres, elle posa les siennes.

Elle vida la flûte lentement encore, ainsi qu’elle avait fait pour les précédentes, savourant la liqueur.

Quand elle eût fini, elle me rendit le verre, et me dit :

— À présent, remplissez, s’il vous plaît, nos deux flûtes.

Je comprenais de moins en moins où elle voulait en venir. Néanmoins, j’obéis ; après quoi elle me déclara :

— J’espère que la bouteille n’est pas vide.

— Oh ! Non ! Nous n’en avons guère pris que la moitié.

— Tant mieux ! Ne touchez pas à ces flûtes pleines. C’est une réserve… Mais, dites-moi, ne croyez-vous pas que pour arroser le jardin de Vénus et adoucir le chemin où doit passer le jardinier, du champagne soit le bien trouvé ?

— Que voulez-vous dire ?

— Prenez cette bouteille et versez-là dans la coupe d’amour.

— Dans la coupe d’amour ?

— Hé oui !… Ne vous ai-je pas dit ce qu’il en fallait arroser ?

Et son doigt désignait d’un geste impératif, l’orifice que vous devinez et où je devais appliquer le goulot.

Et tâchez surtout d’être adroit ! fit-elle en se renversant.

C’était, je vous le jure, la première fois qu’une femme me demandait chose pareille. Mais je voulais voir jusqu’où irait son caprice et j’écartai doucement les lèvres que sa main me désignait pour, sans la blesser, y adapter le col du flacon.

Elle devenait nerveuse :

— Oh ! Tu me fais languir… Va… Va donc, dit-elle, verse tout…

Elle était complètement couchée, les jambes levées et lorsque le vin mousseux pénétra en elle, elle s’écria :

— Oh !… Quelle sensation !… Quelle ivresse !… Cela me brûle, me réchauffe toute, et me pénètre jusqu’au cœur.

En même temps, elle saisissait une des flûtes et buvait à petites gorgées. Elle ne s’interrompit que pour me dire :

— Je le sens, le vin généreux qui me vivifie jusque dans la moelle des os… Oh !… Ah !… Vide bien tout… Qu’il n’en reste pas une goutte…

Puis elle ordonna précipitamment :

— Jette la bouteille… Vite… Ta bouche maintenant !… Ta bouche !

En un instant, le flacon vide gisait sur le sol et j’appliquais mes lèvres sur son vagin inondé de champagne… Elle frémit, me disant :

— Oh ! Mon chéri !… Bois le vin d’amour… Bois à pleine bouche !… Grise-t-en !

De fait, j’éprouvais une étrange sensation ; le liquide qui humectait ma langue et mon palais avait une saveur que je ne peux vous définir, qu’il m’est impossible de comparer à rien, mais une saveur qui m’enivrait et m’excitait à la fois.

À cette impression s’en joignit bientôt une autre, aussi imprévue pour mes sens affolés…

Elena s’était tournée doucement ; j’étais couché le long de son corps ; elle en profita pour s’emparer soudainement de mon membre dressé et le porter à sa bouche, toute remplie du vin pétillant qu’elle venait de humer dans une des flûtes posées sur la table, si bien que non seulement je goûtais la liqueur enivrante, mais je la sentais couler le long de mon prépuce.

Cette inondation de vin mousseux dura quelques minutes, puis mon étrange amoureuse se releva :

— Viens !… Viens ! dit-elle. À ton tour à présent de pénétrer dans les bosquets de l’amour.

J’étais alors étendu sur le dos ; Elena, qui s’était retournée complètement, bondit sur moi. Fébrilement, elle introduisit ma verge dans son vagin. La route fortunée des plaisirs était douce et humide, j’entrai sans frottement aucun…

Ce fut une jouissance extraordinaire.

La sensuelle Elena s’était emparée de la dernière flûte et, tout en me pressant entre ses cuisses, elle buvait, puis sa bouche venait s’unir à la mienne.

— Bois encore !… Bois… me disait-elle… Prends dans ma bouche le breuvage divin, le même qui se mêle en moi à ta sève généreuse… Oh ! mon amant chéri !… Il n’est pas de plaisir comparable… Oh !… Ah !… Encore !… Oh !… Ah !… Oh !…

Ses cuisses serraient mon membre et en exprimaient tout le suc.

Nous connûmes vraiment une jouissance sans égale, une double ivresse qui nous pénétrait, débordait dans nos corps unis et bondissants.

Elle s’arrêta enfin, après un râle suprême ; sa main n’avait pas lâché la flûte que nous avions vidée bouche à bouche et j’avais pris sur ses lèvres la dernière gorgée en même temps que je jouissais en l’inondant toute.

Nous restâmes un moment les yeux fermés, Elena couchée sur moi, me serrant contre elle de toute sa force accrue par la tension des nerfs.

Lorsque nous revînmes à nous et que nous nous retrouvâmes côte à côte, ma maîtresse me dit :

— Nous nous aimerons encore ainsi, n’est-ce pas ?… Tu es le seul qui aies consenti à me donner cette suprême jouissance, à laquelle je voulais goûter depuis longtemps… Ce sont des délices plus grandes encore que je me l’étais figuré !…

J’avais encore en réserve une bouteille du vin d’amour. Je l’allai chercher et nous la vidâmes, cette fois, à la façon ordinaire, mais — vous me croirez si vous voulez — ce dernier champagne, quand nous le bûmes, nous parut d’une saveur banale. Il avait beau mousser et pétiller, nous ne lui trouvâmes plus aucun goût…

Peut-être aussi étions-nous complètement ivres !…

Le conteur avait terminé ; il porta à sa bouche la flûte de champagne à laquelle il n’avait pas encore touché, pas plus que nous d’ailleurs.

Fût-ce la conséquence de son récit ? L’imagination aidant, nous trouvâmes à notre champagne, en le buvant nous aussi, un goût particulier, un goût qui rappela sans aucun doute à chacun de nous le parfum de sa maîtresse.