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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Les deux maîtresses

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 71-81).

LES DEUX MAITRESSES

Sixième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Valentin M…, qui devait hier soir affronter à son tour notre jugement sur l’aventure amoureuse qu’il allait nous relater, nous prévint tout de suite qu’il s’agissait d’une histoire de jalousie.

— Rien, dit-il, ne m’importune autant qu’une femme jalouse ; je ne sais pas de défaut plus grave à une maîtresse. Et cependant, elles le sont toutes ; j’ai même connu des femmes jalouses d’amants qu’elles trompaient sans scrupules, mais de qui elles prétendaient exiger une fidélité qu’elles étaient très loin de leur garder.

Ce n’est pas mon cas, et je ne crois pas être trompé par ma maîtresse, du moins par celle de mes maîtresses qui a ce terrible défaut.

Je partage donc mon temps d’amour entre une excitante brune qui a nom Valérie et une séduisante blonde qui se nomme Lucie. À la vérité, c’est Valérie qui est ma maîtresse en titre, et je ne connais Lucie que depuis peu. Nous sommes au début de notre liaison et, par conséquent, j’en suis encore très amoureux. Cependant, il y a Valérie ; c’est une amie dont j’ai l’accoutumance, et, si je la trompe de temps à autre, au fond c’est toujours à elle que je reviens finalement.

J’avais vainement essayé de lui faire entendre que cette constance était déjà pour elle un bel avantage sur ses rivales. Mais elle ne comprenait rien à ce sage raisonnement et s’entêtait dans la ridicule prétention de m’empêcher d’aimer à ma guise et de butiner à droite ou à gauche selon ma fantaisie.

J’entends déjà certains de vous me répondre qu’à ma place, ils eussent depuis longtemps signifié à Valérie d’aller offrir à un autre son humeur jalouse. Mais, je vous l’ai dit, je tiens quand même à elle pour beaucoup de motifs, et jusqu’à l’aventure que vous allez connaître je me désespérais seulement de ne pouvoir la rendre raisonnable.

Je dis « jusqu’à cette aventure », car j’ai réussi à accomplir le miracle que je méditais, en mettant d’accord mes deux maîtresses, qui sont à présent les deux meilleures amies du monde.

Mais ce ne fut pas facile, comme vous allez pouvoir vous en rendre compte.

J’avais donc décidé de guérir Valérie de sa jalousie par le moyen de Lucie. La tentative était hardie et téméraire, mais il ne me déplaisait pas, au contraire, de donner enfin un aliment sérieux à la jalousie de ma maîtresse, certain que le mal serait guéri par l’excès du mal lui-même.

— Je te jure, lui avais-je dit, que je te ferai repentir de cette vilaine passion.

Elle m’avait répondu par cet argument banal et ridicule qu’elle n’était si jalouse que parce qu’elle m’aimait à la folie et je ne pouvais rien rétorquer à cela.

Je ne conservais plus aucun espoir de la convaincre par des paroles, et je résolus d’agir.

C’est ici que je veux vous montrer jusqu’où pouvait aller mon machiavélisme.

— Voici trop longtemps, m’étais-je dit, que Valérie me menace de sa colère si elle me surprend jamais en compagnie d’une autre femme. Je ne serais pas fâché de la voir dans ce rôle de furie, bondissant sur sa rivale et peut être sur moi-même, armée d’un poignard ou d’un stylet.

Le poignard ne me faisait aucunement peur et j’aurais certainement regretté qu’il ne fût point de la partie, si au drame escompté ne s’était point substituée une scène d’un tout autre caractère et tout à fait inattendue.

J’avais résolu de préparer moi-même l’événement dont j’aurais pu être la victime. Je me trouvais dans l’état d’esprit du criminel guetté par la police et que celle-ci n’arrête jamais. J’étais fatigué d’entendre toujours ma maîtresse menacer, sans jamais rechercher l’occasion de mettre de si belles menaces à exécution, et j’étais curieux d’en faire l’expérience.

Supposons, me dis-je, que Valérie reçoive une lettre anonyme lui annonçant que je la trompe. Que fera-t-elle ?

Mais personne ne lui envoyait jamais de lettre anonyme. Il faut croire, mes chers amis, que nul d’entre vous ne s’intéressait à ma maîtresse, ou même, à défaut, à mon malheureux sort.

Cette idée me hantait et me poursuivait tant et si bien que je résolus de combler cette lacune, et, pour assister enfin au déchaînement de cette crise jalouse qu’on me promettait sans me la montrer, d’envoyer un avertissement à Valérie.

Vous supposez bien que je n’écrivis pas moi-même le billet adressé à ma maîtresse. Elle eût tout de suite reconnu mon écriture. J’allai donc trouver un brave écrivain public, auquel je dictai le poulet suivant :

Madame,

On vous trompe odieusement et de la façon la plus indigne. Soyez vigilante, et si vous voulez être convaincue, sachez que celui qui se conduit de façon aussi infâme à l’égard d’une personne aussi adorable que vous l’êtes, recevra demain soir chez lui la créature pour laquelle il vous délaisse.

Croyez que je suis un ami sûr et dévoué qui n’écoute que son devoir, et qui ressent d’autant plus l’odieux affront qui vous est fait qu’il se meurt d’amour pour vous et vous adore en silence.

Moyennant un écu, j’obtins de l’écrivain que la lettre fut portée très discrètement à la personne à laquelle elle était destinée.

Le soir même je devinais, à l’attitude de Valérie, que ma commission avait été faite ainsi que je l’avais ordonné. La jalouse montrait une irritation extraordinaire, une agitation inaccoutumée ; elle était nerveuse et ne tenait pas en place.

J’ai su depuis qu’elle avait, en recevant ma missive, été très surprise et avait longuement cherché quel en pouvait être l’auteur.

Elle en conclut que « l’ami dévoué et discret » qui l’avait avertie devait être un de mes intimes et je crois bien qu’elle accusa un pauvre diable, qui n’avait fait que se montrer courtois, sans plus, à son égard.

Le lendemain, Lucie fut au rendez-vous auquel je l’avais conviée. Ma blonde amie était exacte ; c’est une qualité rare chez une femme, mais elle la possède. Il va sans dire qu’elle n’était pas dans mon secret ; Lucie ne devait donc pas être moins surprise que Valérie par les événements que moi seul connaissais a l’avance.

Ma blonde maîtresse était plus désirable et plus amoureuse que jamais. Aussi, dès que nous nous trouvâmes seuls engagea-t-elle immédiatement l’entretien, le dirigeant vers l’unique sujet qui nous intéressât, surtout lorsque nous nous trouvions tous deux en tête-à-tête.

Cependant j’étais beaucoup moins pressé que ma jeune et gentille amie et je ne voulais pas en arriver aux gestes définitifs avant d’être certain que Valérie allait survenir ; ma seconde maîtresse, avisée par la lettre reçue la veille, ne devait pas manquer d’arriver bientôt. Elle n’aurait même pas besoin de nous déranger, car elle possédait une seconde clef de mon logis.

Lucie s’étonnait de mon attitude ; elle avait jeté bas les derniers voiles qui me cachaient son corps alors que j’étais encore complètement habillé. Je la regardais, tout en restant assis sur un canapé, m’attendant d’un moment à l’autre à ce que Valérie surgît, écartant la tenture qui se trouvait derrière moi et nous séparait de l’entrée de l’appartement.

Lucie, qui n’attendait rien ni personne, ne comprenait pas pourquoi je ne m’empressais pas autant qu’à l’habitude auprès d’elle.

Elle était venue prendre place près de moi, se faisant gentiment câline et provocante. Et, avec la plus délicieuse moue du monde, elle me dit, la tête appuyée sur son coude gauche :

— Tu n’es donc plus amoureux de moi ?

Vous pensez bien que je l’étais… plus excité que je ne le fus jamais !

Précisément, au moment qu’elle me parlait ainsi, j’entendis s’ouvrir la porte de l’appartement… À la façon dont la clef grinça dans la serrure, je me doutai que c’était Valérie qui arrivait… L’heure critique avait sonné…

Je vous avoue que je n’avais aucune émotion ; et que je n’étais en proie, en cet instant, qu’à une très vive curiosité… rien de plus. Même, la complication voulue et préparée par moi me rendait encore plus ardent…

Aussi répondis-je vivement à Lucie :

— Pas amoureux ! Que dis-tu là ?…

Et, ouvrant mon pantalon, j’exhibai à ses yeux, un organe rempli de vigueur, et prêt à tout pourfendre.

Ma compagne devint du coup moins maussade ; elle sourit :

— Oh ! fit-elle ; il s’amusait, le méchant, à me faire languir !… Ce n’est pas bien !…

En même temps, elle étendait la main vers ce qui s’offrait à elle.

Mais des pas précipités et nerveux se firent entendre derrière nous. Le rideau se souleva, et Valérie apparut…
une Valérie furieuse, dont les deux yeux se fixèrent sur Lucie, l’enveloppant d’un regard courroucé.

Elle n’avait pris le temps de laisser ni son manteau, ni son chapeau. À peine entrée, elle avait entendu nos voix et s’était tout de suite doutée que nous étions sur ce canapé qu’elle connaissait bien pour s’y asseoir… et même s’y coucher souvent avec moi. Aussi, était-elle allée directement au rideau qu’elle avait écarté rageusement.

Elle éclata, comme vous le supposez, mais la scène que j’avais préparée et que j’attendais ne se déroula pas du tout ainsi que je le croyais.

Lucie, je vous l’avais dit, tendait déjà la main vers le cierge qui se dressait entre mes jambes…

Plus prompte qu’elle, la main de Valérie, dont le bras passait par-dessus le dossier du canapé, s’empara nerveusement de l’attribut de ma virilité !

— Madame ! s’écria-t-elle, tandis que ses yeux brillaient à nouveau d’une flamme impétueuse, révélant son irascibilité, Madame, ceci est à moi et je vous défends d’y toucher…

Je crus bon d’intervenir, jugeant que j’avais peut-être aussi quelque droit sur l’objet en litige.

— Pardon, fis-je…

Mais Valérie ne me laissa pas continuer…

— Oui, c’est à moi… s’écria-t-elle… Moi seule ai le droit d’y porter la main.

Et pour prouver ce droit, elle remuait rageusement ce dard qui s’enflait à son contact, le secouait, le pressait dans sa main.

À ma grande surprise, Lucie — après être restée une seconde toute interdite — ne répondit pas. Elle riait au contraire, ayant repris sa pose nonchalante, et laissait faire sa rivale sans mot dire.

Je ne m’expliquais pas cette attitude, et, à vrai dire, j’étais un peu déconcerté de la tournure que prenait toute cette affaire, me demandant ce qui allait se produire, lorsque soudain, alors que Valérie ne s’y attendait pas plus que moi, Lucie bondit et sautant à califourchon sur mes genoux, écarta brutalement la main de Valérie, puis s’embrocha, d’un seul coup, fort adroitement, sur ce que sa rivale prétendait lui appartenir à elle seule !…

— Ah ! c’est à vous ! s’écria Lucie !… C’est à vous ?… Venez donc me le reprendre à présent !…

Elle s’accrochait à moi, ses bras passés autour de mon cou, sa bouche contre la mienne, me disant :

— Valentin !… Mon chéri… Dis que ce n’est pas pour elle… Donne-moi tout à moi… tout… sans rien lui garder…

Ce n’était pas seulement ses bras qui m’enveloppaient ; ses jambes nerveuses encerclaient les miennes, tandis que ses cuisses me pressaient, affolant mes sens.

Je répondais à son étreinte, et je vous jure que nous ne nous occupions plus du tout de ce que pouvait faire Valérie.

Celle-ci cependant n’avait pas cédé la place.

Repassant derrière le rideau elle s’était rapidement déshabillée à son tour, et elle réapparut au moment où Lucie criait victoire et où j’allais tout entier me livrer à elle… avec une fougue centuplée par tous ces incidents…

Valérie, dis-je, reparut ; elle bondit vers nous, comme une tigresse, s’écriant :

— Non !… Non !… Tu ne m’enlèveras pas ainsi mon amant, sous mes yeux…

Prenant Lucie aux épaules, elle voulut l’attirer à elle et la détacher de moi, tandis que l’autre au contraire s’accrochait davantage à mon cou, serrait plus fortement ses jambes et ses cuisses…

Étreinte inoubliable, qui me pénétrait l’âme et le corps ! Je bénis l’accès de colère de la jalouse Valérie, grâce auquel je connus, au même moment, une jouissance telle que je n’en avais pas encore goûtée. Le combat imprévu entre les deux femmes avait provoqué en moi un paroxysme d’excitation dans lequel j’avais donné à Lucie toute la sève que je possédais. Et maintenant, je retenais ma blonde maîtresse pâmée contre moi, tandis qu’augmentait encore la fureur de Valérie, qui rugissait :

— Voleuse !… Voleuse !… Tu vas me rendre ce que tu m’as pris…

Lucie et moi revenions à nous… Satisfaite et triomphante, encore palpitante de notre étreinte, la jeune femme que je venais de posséder, eut un rire dédaigneux…

— Vous rendre, quoi ?… dit-elle…

— Quoi ?… Tu vas bien le voir…

Valérie s’avança alors vers son adversaire qui avait repris sa place assise à côté de moi. Celle-ci était incontestablement beaucoup moins nerveuse et beaucoup moins forte ; elle était, en outre, pour le moment, incapable de résister ; et, en une minute, avant même que je pusse intervenir, la jalouse renversait l’autre…

Elles roulèrent toutes deux sur le sol, et Valérie, les yeux hors de la tête, répéta :

— Tu me rendras ce que tu m’as pris !…

D’un geste brusque, elle écarta les cuisses de sa rivale sur laquelle elle était entièrement couchée, puis appliqua sa bouche à l’endroit encore tout chaud de mon contact…

Lucie semblait ne plus pouvoir offrir de résistance au démon qui la dominait… Elle poussa un « Ah ! » qui pouvait exprimer tous les sentiments et qui décelait autant la joie que la douleur, le consentement que la révolte.

Je me rendis bientôt compte que c’était le contentement qui prévalait, car, après avoir renversé sa jolie tête, elle se prêtait à la caresse de sa compagne.

Que dis-je, elle s’y prêtait !… Elle fit mieux, elle se redressa, et, nouant ses bras autour du corps de Valérie, elle éleva ses lèvres jusqu’au croisement des jambes, entre lesquelles la tête blonde disparut complètement.

Il me semblait ne plus voir qu’un seul corps, tant elles étaient liées ensemble toutes deux, un seul corps qui se tordait et se débattait en jouissant…

— Eh quoi ! me dis-je alors. Aurais-je provoqué un pareil ébat pour jouer seulement le rôle de spectateur… et ne trouverai-je pas moyen de tenir ma partie, moi aussi ?

À contempler ces deux corps de femmes en proie au plaisir, une ardeur nouvelle me possédait…

Toujours enlacées aussi étroitement, les deux amantes s’étaient retournées et Lucie, qui tout à l’heure était dessous, se trouvait maintenant sur sa partenaire.

Je m’approchai, sans que, toute à son ardeur sensuelle, elle prît garde à moi, et je l’écartai.

Puis, avant qu’elles fussent l’une et l’autre revenues de leur surprise, je me jetai sur Valérie et la possédai à son tour…

En vain Lucie essaya de nous séparer ; elle ne put y parvenir et, de guerre lasse, se résigna à tenir son rôle auprès de nous ; je sentis la caresse de sa langue sur les glandes où se distille la liqueur d’amour… ce qui redoubla la vigueur avec laquelle je besognais ma seconde maîtresse.

Mais Lucie offrait ainsi à mes lèvres l’autre côté de son corps, et je n’eus garde de repousser pareille offre, embrassant à mon tour l’endroit où s’était posée la morsure jalouse de Valérie.

Dès lors, nous ne faisions plus qu’un à nous trois. Je sentais les deux femmes agrippées à moi par les bras et les jambes. Ce n’était plus qu’un concert de soupirs voluptueux, des « oh ! » et des « ah ! » révélant les sensations éprouvées. Nous nous tordions tous trois, nous roulions sans nous désenlacer, et je jouissais avec Valérie en même temps que je sentais ma bouche inondée par Lucie…

Les plus grandes délices ont malheureusement leur fin… Lorsque, harassés, nous reprîmes connaissance, je dis aux deux femmes :

— Je crois maintenant que nous n’avons lieu d’être jaloux ni l’un ni l’autre, car nous en aurions de trop bons motifs tous les trois. Mieux vaut nous souvenir du bonheur que nous avons goûté ensemble pour le retrouver à nouveau.

Valérie elle-même dût en convenir, et voilà comment, grâce à mon stratagème, mais de la façon que je ne prévoyais nullement, mes deux maîtresses sont devenues inséparables, et comment j’ai guéri la première de sa jalousie.