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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Les roses

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 125-132).

LES ROSES

Onzième lettre de R. de B… au comte Alfred de R…
Mon cher ami,


Gérard L… a été très touché de votre lettre et il s’est montré très heureux de savoir que vous avez exécuté vous-même la partition de sa symphonie que je vous avais transmise avec ma dernière correspondance. Voici donc Amour exalté qui fait les délices des mélomanes de votre sous-préfecture.

Vous m’écrivez qu’après avoir entendu le morceau, les dames de la ville qui se piquent de musique l’ont appris et le font exécuter à leurs filles. Cela nous a paru fort divertissant ; nous nous sommes représenté ces honnêtes dames sans doute très prudes et leurs pures jeunes filles sortant du couvent, jouant avec componction cette œuvre, sans se douter certes des circonstances dans lesquelles elle a vu le jour.

Aujourd’hui je ne vous enverrai pas de partition, car l’aventure galante qui fait l’objet de ma missive n’a pas encore donné lieu à une symphonie. Elle est néanmoins assez savoureuse, ainsi que vous allez pouvoir en juger. Comment ne le serait-elle pas, d’ailleurs, racontée par notre ami Roger N…

— L’autre jour, dit celui-ci en débutant, notre ami Gérard nous a vanté les charmes que l’on peut goûter en mariant les plaisirs des sens avec la musique. Je ne nierai pas, en ayant fait moi-même plusieurs fois l’expérience, l’excitation et la griserie que peut provoquer l’audition d’une œuvre enivrante ; nous avons d’ailleurs, l’imagination aidant, heureusement à notre disposition de nombreux moyens d’attiser nos désirs charnels ; je les ai presque tous éprouvés en dilettante et en curieux de toutes les choses de l’amour.

Et, comme préface aux enchantements des sens et aux exploits en l’honneur de Cupidon, je ne connais rien qui soit préférable à la griserie des parfums.

Nos compagnes ne l’ignorent pas, puisqu’elles ont soin, afin de se rendre plus désirables, de rechercher les odeurs capiteuses qui contribuent tant à faire tourner les têtes masculines.

Je dois confesser que je suis sensible à toutes les gammes odorantes et que je n’aime rien autant que respirer une fleur ou une étoffe embaumée. J’ai toujours chez moi des flacons d’odeurs diverses, que je hume comme le gourmet goûte une liqueur fine.

Cela dit, vous êtes prévenus que je vais vous parler d’une aventure où la griserie des odeurs les plus aptes à flatter les sens tiendra la première place.

Rosine n’était pas encore ma maîtresse et je n’étais pas parvenu à la décider à oublier avec moi des devoirs conjugaux qu’elle subissait en se morfondant. Elle ne pouvait se résoudre à me donner la preuve suprême d’un amour dont pourtant elle ne se défendait pas. Je dois même vous avouer qu’il m’arriva avec elle une première aventure extraordinaire ; elle avait accepté un rendez-vous, et cédant à mes instances, était venue chez moi. Mais, au moment où je croyais qu’elle allait m’appartenir, elle se reprit soudain, s’échappa de mes bras, eut une grande scène de désespoir et me supplia de la respecter.

En pareille circonstance ce sont des supplications dont on ne tient pas compte, car nous n’ignorons pas qu’elles n’ont d’autre but que de voiler une dernière fois la chute définitive.

Pourtant, je fus effrayé de la crise de larmes à laquelle Rosine était en proie, et je la laissai partir.

Je la croyais définitivement perdue pour moi, bien que je continuasse à lui faire une cour assidue, et je regrettais l’inconcevable faiblesse que j’avais montrée en me laissant reprendre au dernier moment ce que l’on m’avait tacitement accordé.

Mais je connaissais le caractère de Rosine ; c’était une rêveuse, une sentimentale que j’aurais eu tort de brusquer. Jolie, elle l’était souverainement : blonde avec des yeux bleus très profonds, qui se fixaient sur vous en des regards langoureux qu’on eût pris pour des caresses. Et puis, elle avait, elle aussi, comme moi, la passion des parfums, je la voyais tressaillir toute en respirant l’arôme d’une fleur et je ne manquais jamais de lui offrir des roses. Elle préférait les roses à toutes les autres fleurs, et elle en avait toujours chez elle, et aussi sur elle, soit à sa ceinture, soit dans ses cheveux, soit même sur sa poitrine.

Elle m’avait montré une grande reconnaissance pour l’avoir respectée le jour où elle était venue chez moi. Contrairement à mon attente, j’avais ainsi fait un plus grand pas que je ne le croyais. Tout doucement, peu à peu, je la sentais devenir mienne, et j’acquis bientôt la certitude que lorsqu’elle reviendrait, je la posséderais pleinement.

Cet heureux jour se leva enfin, me récompensant de ma longue patience. Rosine accepta un second rendez-vous.

Je ne voulais point cette fois qu’elle m’échappât. Et, pour être bien certain de la retenir, je décidai d’employer un moyen nouveau, dont j’espérais beaucoup, ce en quoi j’avais raison, comme vous l’allez voir.

— Il faut, pensai-je, qu’elle trouve chez moi une ambiance qui la captive tout de suite, accapare son esprit et l’empêche de penser à rien d’autre qu’à l’amour dont elle est maintenant l’esclave autant que moi, j’en suis convaincu.

Je rassemblai les fleurs les plus odorantes, que je plaçai dans un vase, et j’allumai un brûle-parfums, dans lequel je mis de l’encens, dont la fumée envahit complètement l’appartement, saturant l’air que l’on respirait.

J’attendais Rosine et, malgré mon impatience, j’éprouvais une douce béatitude lorsque j’entendis frapper à ma porte. C’était elle. Elle entra, toute tremblante ; elle osait à peine regarder autour d’elle et elle me laissa enlever, sans me rien dire, le châle qui lui couvrait les épaules.

Pourtant, elle ne pouvait échapper à la griserie de parfums que j’avais préparée, et bientôt ses yeux se levèrent,
elle aperçut les fleurs et elle ne put retenir un cri admiratif :

— Ah ! Que c’est beau !

Elle s’approcha, enfouit sa jolie tête dans le bouquet.

— Quel parfum ! dit-elle.

Ses narines fines se dilataient ; on voyait qu’une immense sensation de bien-être et de plaisir la pénétrait toute entière.

Lorsqu’elle vint s’asseoir près de moi, elle me dit :

— Je ressens comme un effluve de bonheur, qui m’enveloppe, puis m’envahit jusqu’au fond de moi-même. C’est un charme troublant qui m’annihile et m’empêche de penser.

Elle ne songeait qu’aux fleurs, ne se rendant pas compte que les fumées de l’encens venaient, elles aussi, contribuer à la torpeur qui s’emparait d’elle.

J’eus bientôt, en outre, pour exciter mes désirs, le parfum qui se dégageait d’elle-même. Elle avait laissé retomber sa tête sur mon épaule et je respirais l’odeur qui se dégageait de sa blonde chevelure. Elle se laissait dévêtir sans protester, elle me laissait placer, comme bon me semblait, des baisers sur sa chair. J’avais réussi à provoquer chez elle une sorte d’extase dans laquelle elle s’abandonnait à moi, comme en un rêve.

Je la possédai ainsi, presque sans qu’elle s’en aperçut.

Elle ne se rendit compte qu’elle était mienne qu’au moment où son être vibra sous mon étreinte.

Mais elle ne se révolta pas. Au contraire, elle se donna avec passion ; dès cet instant, elle était devenue l’amoureuse qui n’a plus d’autre souci que son amour.

— Roger !… mon Roger ! me disait-elle, tu m’as procuré la plus grande joie que j’aie jamais ressentie, en m’aimant ainsi parmi les parfums les plus enivrants !

Et nous nous aimâmes toujours de cette façon.

Mais il eût été banal de ne pas ajouter des raffinements nouveaux à nos entretiens passionnés.

Rosine s’était révélée très ardente ; sous son aspect langoureux, elle cachait un tempérament fougueux et passionné, comme j’en ai connu à peu de femmes. Elle-même inventait des positions nouvelles et des caresses inédites. Et toujours l’encens et les fleurs mêlaient leurs odeurs parfumées à nos transports.

Je me souviens de certain jour où nous nous livrâmes aux pires folies.

Ma maîtresse se tenait contre moi, une rose dans chaque main ; et tandis que ma main, à moi, qui ne tenait pas de fleurs, allait chercher entre ses cuisses celle que la nature lui avait donnée, Rosine me faisait respirer tour à tour chacune de ses roses.

Je ne voulus pas qu’elle changeât de position, et, malgré qu’elle trouvât un grand plaisir à la caresse que je lui prodiguais, lorsque mes doigts l’eurent bien excitée, à l’instant où je sentais sourdre d’elle une douce humidité, je retirai ma main et j’entrai d’un seul coup ma verge dans cette oasis embaumée, car Rosine s’était parfumée là d’une odeur que j’aimais par-dessus tout.

Elle continuait à me faire respirer ses fleurs, dont l’odeur enivrante augmentait la violence de mon rut.

Puis nous nous étendîmes côte à côte. Elle trouva alors plaisant d’effeuiller sur moi et sur elle les pétales des roses qu’elle tenait en mains l’instant d’auparavant. Elle les semait en riant, et elle me dit, avec un geste mutin :

— En voici un que j’ai gardé (c’est le plus beau) pour en parer ce que tu portes si fièrement, cette arme si terrible qui me cause tant de joie lorsqu’elle me transperce.

Et Rosine recouvrit du pétale de rose le gland de mon membre, qu’elle se mit en même temps à caresser pour l’exciter de nouveau.

Voyant cela, je ramassai à mon tour plusieurs pétales épars sur nous et les enfouis dans la charmante prison où je venais de pénétrer quelques instants auparavant.

Ma maîtresse s’agitait, nerveuse, protestant en riant.

— Non, disait-elle… Non… Il ne faut pas les mettre là.

Finalement, elle se coucha sur le dos et m’ordonna :

— Eh bien ! Tant pis ! Pour ta punition, tu vas aller les reprendre avec ta langue !… Je le veux !

Il n’y avait pas à discuter. D’ailleurs, l’ordre n’était pas de ceux auxquels il est déplaisant d’obéir.

Bien au contraire, ma langue aimait beaucoup aller explorer cet endroit, même lorsqu’il n’y avait pas à l’intérieur de pétales de roses. Je me mis donc en devoir de satisfaire Rosine, pendant que, pour ne pas être en reste avec moi, elle assujettissait, de sa mignonne petite langue, la feuille de rose à la hampe de la lance où elle l’avait placée.

Nous goûtions ainsi un double plaisir que tout le monde connaît, certes, mais que nous avons peut-être été les seuls à savourer avec l’adjonction des pétales de roses, dont le parfum ajoutait à la sensation que nous éprouvions.

Mais le moment vint où ma langue étant insuffisante, ou peut-être même à cause de l’ardeur que mettait ladite langue à fouiller dans les recoins les plus dissimulés, les pétales de rose furent brusquement expulsés de leur cachette.

Par un effet réflexe, sans doute, en même temps, le pétale que ma partenaire voulait à toute force assujettir en un endroit où il était fort mal placé, se brisa par suite d’une tension inopinée, mais qui était à prévoir, du membre auquel on essayait d’adapter ce petit bonnet trop fragile. Sans prendre la peine inutile de l’enlever complètement, je mis la lance dont parlait Rosine à la place de ma langue, et, puisque cela lui causait tant de joie, je la transperçai de nouveau.

À ma grande surprise, je sentis en pénétrant, une légère résistance et il me sembla que quelque chose se déchirait. J’étais trop excité pour y prendre garde et poursuivis mon attaque amoureuse.

Au cours de ce combat, nous nous étions renversés de telle manière que nous avions la tête juste au-dessus du brûle-parfum, et nous respirions à pleines narines la fumée de l’encens. Griserie nouvelle s’ajoutant à celle de nos êtres, jouissance double qui nous fit retomber râlants sur le tapis.

Quand nous rouvrîmes les yeux, Rosine me dit :

— Regarde donc !

Je regardai le bas de mon ventre et j’aperçus alors mon membre coiffé d’un pétale qu’il avait déchiré… Je compris la résistance que j’avais rencontrée et me penchant à l’oreille de ma maîtresse, je lui dis :

— C’est un pucelage que la rose t’avait refait…

— Oh ! dit-elle… Je veux le garder… en souvenir !

Et si vous connaissiez Rosine, elle pourrait vous montrer le pétale déchiré qu’elle a conservé précieusement entre les feuillets de son livre d’heures.