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Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Préambule

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pour la bibliothèque des “Disciples d’Eros” (p. 9-13).

PRÉAMBULE

Le souper qui s’achevait avait été marqué par la plus franche gaîté et la plus cordiale bonne humeur ; cependant le motif qui nous avait réunis ce soir-là dans un des salons du Café de Paris n’était pas celui qui nous amenait habituellement dans ce restaurant fameux, où se donnaient rendez-vous toutes les notoriétés parisiennes.

Un léger nuage de tristesse passait sur les convives, car ce souper était donné en l’honneur du comte Alfred de R… que la faveur royale venait d’appeler au poste de sous-préfet dans un département éloigné ; c’était un souper d’adieux et nous allions perdre le plus excellent des amis et le plus gai des camarades.

Comment Alfred de R…, parisien aimant les plaisirs de la capitale, habitué des coulisses de l’italien et de l’Opéra, brillant parmi les dandies du boulevard de Gand, s’était-il soudain résolu à cet exil ? Il y avait là un mystère que tous nous cherchions à éclaircir, car il ne nous avait pas révélé son secret ; chacun avait sa version, mais la plus généralement acceptée donnait pour cause à ce départ une intrigue amoureuse. Le comte de R…, en effet, était passionnément épris depuis deux mois de la jeune femme d’un magistrat, qui venait précisément d’être nommé auprès du tribunal siégeant au chef-lieu d’arrondissement que notre ami allait être appelé à gouverner.

On ne pouvait trouver meilleure explication, car Alfred de R… n’avait aucune raison d’abandonner ainsi ses amis et de quitter Paris pour s’aller enterrer dans une paisible bourgade à cinquante lieues du boulevard.

Que ce soit par suite d’un roman d’amour ou pour toute autre cause, toujours est-il que notre petit cercle allait voir disparaître au moins pour quelque temps — car il n’est pécheur si repentant qui ne revienne à son péché — l’un de ses membres les plus actifs et le meilleur peut-être des boute-en-train.

Mais il est temps, je crois, de vous parler de ce cercle, unique peut-être dans tout Paris, et qui ne s’ouvrait aux nouveaux venus qu’après un mûr examen.

Que le lecteur se rassure ! Il ne s’agissait point dans nos réunions de complots politiques ; on n’y rencontrait ni carbonari, ni républicains ; nous étions bien au contraire de fidèles sujets du roi, respectueux du régime, et nous ne cherchions rien d’autre que notre plaisir. Plût au ciel que toutes les réunions fussent aussi innocentes que les nôtres !… J’entends par innocentes, peu dangereuses pour le pouvoir, car il n’en allait pas de même s’il s’agissait des propos échangés à la fin du repas.

C’étaient de joyeux dîners ou soupers ; on y faisait bonne chère et si l’on y admettait parfois de jolies femmes, c’était à condition qu’elles laissassent à la porte toute pudeur, car, lorsque le dessert était servi et que le champagne moussait dans les coupes, nous avions accoutumé de conter, sans en rien farder, nos aventures amoureuses.

Notre culte était celui d’Éros. La table autour de laquelle nous prenions place n’était pas seulement ornée de guirlandes de fleurs ; on y voyait toujours quelque attribut évoquant les jouissances sensuelles. C’était un jour un phallus, une autre fois un groupe dans une des positions de l’amour…

Nous professions que la nature n’avait, en elle-même, rien qui fût criminel et que, si le créateur nous avait donné un sexe et des sens — dans le but de nous perpétuer — il n’y avait pas lieu d’en avoir honte et de se cacher pour goûter un plaisir qui n’était ni plus ni moins condamnable que tous ceux que l’on avouait publiquement.

Faire bonne chère, aimer autant qu’on le pouvait et de toutes les façons, n’était-ce pas la vraie et souriante philosophie de la vie, enseignée par Rabelais, dont les héros étaient grands mangeurs, grands buveurs et, suivant l’expression même du curé de Meudon, faisaient avec entrain « la bête à deux dos » ?

Pour ce qui est de la bonne chère, les « Disciples d’Éros », ainsi nous nommions-nous, en étaient très friands ; les cuisiniers des restaurants où nous nous retrouvions chaque semaine le savaient, ils nous traitaient en conséquence et ce n’est pas à nous qu’on eût servi des plats mal préparés ; nous étions trop fins gourmets pour ne pas nous en apercevoir… Nous attachions grand prix à la cuisine, comme au bon vin, car l’un et l’autre nous mettaient au point voulu pour raconter ou entendre les histoires légères qui nous préparaient à achever la nuit, chacun de notre côté, en compagnie de jolies filles, maîtresses attitrées ou lorettes de rencontre.

Chaque souper était donné en l’honneur de l’un de nous, honneur redoutable, car celui qui en était l’objet devait conter une aventure inédite dont il avait été le héros depuis notre dernière réunion, après quoi l’on votait. Si le récit avait été trouvé digne d’être retenu, le souper était offert au conteur ; au contraire, au cas où l’histoire ne nous avait pas satisfaits, c’était le conteur qui offrait le repas… Cette dernière éventualité se produisait rarement, car chacun de nous était piqué d’une grande émulation ; je ne jurerais pas que toutes les aventures contées fussent réellement survenues à ceux qui s’en disaient les héros, quoique, cependant, nous missions notre orgueil à inventer le moins possible, ce qui donnait encore davantage de sel et de piment aux récits.

Ce jour-là pourtant, qui était le premier des jours tristes de nos réunions amicales, puisque c’était un jour d’adieux pour l’un des nôtres, nul ne prit la parole pour nous conter un exploit amoureux…

Lorsque nous fûmes au dernier service, Alfred de R… se leva, et sa coupe de champagne en main, nous invita à trinquer une dernière fois avec lui…

Ce fut cet homme charmant qui nous reprocha notre tristesse, nous disant qu’il n’entendait pas que l’absence d’un des nôtres interrompit nos agapes hebdomadaires.

— Combien, nous dit-il, il me sera doux, dans l’éloignement où je vais me trouver, de reporter ma pensée vers mes amis, de les savoir réunis, comme ce soir, en de fraternels et joyeux soupers, dont, je l’espère, les échos me parviendront dans mon exil. Je vous en supplie, ne m’oubliez pas. Et même, je vous demanderai de m’associer encore à vos réunions… Mes amis, je vous en prie, mettez toujours mon couvert, comme si je devais venir m’asseoir au milieu de vous… Et, puisque je ne serai pas là pour entendre le conteur… oserai-je solliciter de lui qu’il écrive son récit, que vous me ferez ensuite parvenir dans ma province lointaine ?… De cette manière, je serai toujours avec vous et le cercle d’Éros ne comptera pas un disciple de moins… Peut-être, lorsque mon tour de conter viendra, aurai-je à vous adresser moi aussi un récit comme si je vous le faisais après souper…

Cette demande, comme bien l’on pense, fut accueillie avec enthousiasme ; les coupes s’entrechoquèrent, la blonde Cora V…, la célèbre chanteuse, qui se trouvait à côté du comte de R…, l’embrassa, et la soirée se termina en effusions empreintes de la plus grande sincérité, car nous n’étions pas seulement de joyeux compagnons de table, mais une véritable chaîne d’amitié nous liait affectueusement les uns aux autres.

Le sort avait désigné l’auteur de ces lignes comme secrétaire du cercle ; c’est pourquoi il reçut la mission de confiance d’adresser, après chaque souper, au nouveau sous-préfet, le récit fait par le conteur du jour…

Cette mission, il s’en acquitta très scrupuleusement pendant douze semaines, c’est-à-dire trois mois, après lesquels M. de R… rentra à Paris. Le grand amour du comte pour la femme du magistrat avait sans doute vu s’éteindre les feux dont il brûlait si ardemment… Toujours est-il que notre ami nous revint et reprit sa place parmi nous, ce qui fut l’occasion d’un nouveau souper en son honneur, au cours duquel il nous conta, à son tour, avec une verve intarissable, quelques histoires galantes de la petite ville qu’il venait de quitter.

Ce souper, au cours duquel nous fêtions le retour du prodigue, fut l’un des plus joyeux que nous ayons fait et nous ne nous séparâmes pas avant le lever du jour…

Avant cette séparation, le comte de R…, s’adressant au secrétaire du cercle, daigna le remercier du soin avec lequel il lui avait transmis, chaque semaine, les récits des « Disciples d’Éros ».

— Tenez, lui dit-il, j’ai conservé précieusement tous ces feuillets, et je les ai fait réunir pour vous les offrir, à titre de souvenir…

Ce disant, le comte me tendit un volume relié à ses armes, et dans lequel se trouvaient les douze manuscrits que je lui avais adressés.

Comme les « Disciples d’Éros » n’avaient d’autre siège que les cafés où ils se retrouvaient pour souper, je gardai ce précieux document, tout en déclarant qu’il formerait le début des archives de notre groupe, et, quoique celui-ci fut dissout depuis plusieurs années, je ne me suis jamais séparé de ce souvenir qui me rappelle une époque de franche et sincère amitié.

Si quelqu’un s’avise un jour d’ouvrir ce livre, qu’il sache que les douze récits qu’il y trouvera sont ceux faits aux douze soupers des « Disciples d’Éros » pendant l’absence du comte de R…, et les douze figures, douze dessins de la main d’un artiste célèbre, qui était des nôtres, et qui voulut illustrer ainsi les récits pour que notre ami se sentit davantage encore, malgré son éloignement, en communion avec nous.

R. de B.