Voluptueux souvenirs ou Le souper des douze/Texte entier

AVANT-PROPOS
es bibliothèques particulières recèlent souvent les
ouvrages les plus curieux et il est faux de prétendre
que l’on ne peut y faire de trouvailles intéressantes.
Voici une œuvre qui fut sauvée par miracle de la destruction.
Il est malheureusement impossible de révéler d’où elle provient ; autant vaudrait alors écrire en toutes lettres le nom de l’auteur ou du moins du signataire de la curieuse correspondance que nous offrons aujourd’hui au lecteur.
C’est un des très rares documents de littérature érotique du règne de Louis-Philippe. Au temps du « Roi-citoyen », la pruderie la plus grande, on le sait, était de mise. C’était comme une sorte de réaction après les écrits de la fin du dix-huitième siècle, où l’on ne se gênait pas pour écrire crûment les choses. Aussi la plupart des livres un peu osés portent-ils, à ce moment, le nom d’une ville étrangère comme lieu d’édition.
À l’époque où se placent nos « Voluptueux Souvenirs » cependant, on ne dédaignait pas de s’amuser. C’était le moment où se produisait dans la vie parisienne une grande évolution ; le boulevard débutait, et, l’un après l’autre, les cafés et les restaurants du Palais-Royal étaient désertés pour le café Riche, le café Hardi, le café de Paris, qui voisinaient sur les boulevards.
Mais les réunions joyeuses n’avaient pas d’écho dans les publications d’alors, et un petit nombre seulement d’œuvres de ce genre nous sont parvenues.
Celle que nous imprimons pour la première fois se trouvait dans la bibliothèque d’un érudit, qui l’avait soigneusement dissimulée afin qu’elle ne tombât pas sous les yeux des profanes. Nous devons au lecteur son histoire.
L’auteur de ces lignes occupait les fonctions de secrétaire auprès du baron de B…, et c’est à cette circonstance qu’il dût de pouvoir prendre connaissance des lettres écrites par l’oncle de cet homme érudit, mais d’un caractère très austère, et qui ne pouvait concevoir la moindre privauté littéraire.
Un jour, le baron de B…, ayant rassemblé un lot de livres et de papiers, dit à son secrétaire, qui lui demandait s’il devait les classer :
— Non… Ce sont des choses sans aucun intérêt et sans aucune valeur, que j’ai l’intention de brûler.
Malgré cela, le secrétaire, piqué par la curiosité, feuilleta ces documents destinés à la destruction, et ses yeux tombèrent sur la correspondance de R. de B…, douze lettres manuscrites reliées ensemble, et dans lesquelles étaient intercalés douze dessins de l’époque. Les dessins lui donnèrent l’envie de connaître le texte et le baron le surprit, plongé dans sa lecture :
— Que lisez-vous donc là ? Je vous l’ai dit : ces papiers n’ont aucun intérêt, et je veux les brûler.
Le secrétaire se récria :
— Comment ? Vous voulez détruire cela ?…
— J’y tiens absolument. C’est un péché de jeunesse de mon oncle et je serais désolé qu’il fût jamais connu, même des personnes de mon entourage…
— Mais c’est un document très intéressant sur les mœurs de l’époque…
— Peut-être ; cependant, pour la mémoire de mon oncle, je me refuse absolument à ce qu’il tombe sous des yeux profanes… et vous m’obligerez beaucoup en oubliant que vous l’avez lu.
— Permettez-moi au moins de prendre les dessins. Ils ne sont pas de votre parent, et nul ne saura jamais d’où ils proviennent.
À force d’insister, le secrétaire obtint d’emporter le document pour en détacher les dessins. Il le rapporta scrupuleusement le lendemain comme il l’avait promis, après avoir juré qu’il ne l’avait montré à âme qui vive.
Le baron de B…, qui avait toute confiance dans son collaborateur, brûla devant celui-ci le précieux manuscrit. Il ne se doutait pas que son secrétaire avait passé toute la nuit à recopier la correspondance de son oncle. Le baron s’était contenté de vérifier s’il ne manquait pas autre chose que les dessins et s’était montré satisfait de retrouver intactes toutes les pages de la correspondance, ainsi que les lignes de préambule écrites, elles aussi, de la main de son parent, qui avait terminé ses jours comme magistrat.
Le secrétaire garda précieusement la copie qu’il avait faite. Il voulait attendre la mort du baron pour publier l’ouvrage qu’il avait ainsi recueilli, et c’est pourquoi cette correspondance voit seulement le jour aujourd’hui.
Cependant, voulant respecter quand même le vœu de l’érudit qui avait cru bon de détruire l’original, il a supprimé les noms du signataire et des personnalités qui sont citées au cours de ces douze lettres, les remplaçant seulement par des initiales.
Ces noms, d’ailleurs, n’ajoutent rien à l’œuvre en elle-même, remarquable autant par sa valeur littéraire que par la façon adroite dont sont traités les chapitres, qui nous présentent douze aventures galantes différentes, dans lesquelles on trouvera une variété de forme et de sujets qui se rencontre peu souvent.
La façon dont chacune est racontée est marquée par l’originalité la plus grande ; on n’y trouve pas de crudité absolue de langage et c’est, dans le genre érotique, une œuvre qui a sa place marquée dans toutes les collections ; on y rencontre une délicatesse d’expressions remarquable, le sentiment s’y mêle très souvent à la frivolité et rehausse le ton général de cette correspondance, traitant dans le style le plus élevé les sujets les plus osés, sans jamais tomber dans la trivialité vulgaire.

PRÉAMBULE
Le souper qui s’achevait avait été marqué par la plus franche gaîté et la plus cordiale bonne humeur ; cependant le motif qui nous avait réunis ce soir-là dans un des salons du Café de Paris n’était pas celui qui nous amenait habituellement dans ce restaurant fameux, où se donnaient rendez-vous toutes les notoriétés parisiennes.
Un léger nuage de tristesse passait sur les convives, car ce souper était donné en l’honneur du comte Alfred de R… que la faveur royale venait d’appeler au poste de sous-préfet dans un département éloigné ; c’était un souper d’adieux et nous allions perdre le plus excellent des amis et le plus gai des camarades.
Comment Alfred de R…, parisien aimant les plaisirs de la capitale, habitué des coulisses de l’italien et de l’Opéra, brillant parmi les dandies du boulevard de Gand, s’était-il soudain résolu à cet exil ? Il y avait là un mystère que tous nous cherchions à éclaircir, car il ne nous avait pas révélé son secret ; chacun avait sa version, mais la plus généralement acceptée donnait pour cause à ce départ une intrigue amoureuse. Le comte de R…, en effet, était passionnément épris depuis deux mois de la jeune femme d’un magistrat, qui venait précisément d’être nommé auprès du tribunal siégeant au chef-lieu d’arrondissement que notre ami allait être appelé à gouverner.
On ne pouvait trouver meilleure explication, car Alfred de R… n’avait aucune raison d’abandonner ainsi ses amis et de quitter Paris pour s’aller enterrer dans une paisible bourgade à cinquante lieues du boulevard.
Que ce soit par suite d’un roman d’amour ou pour toute autre cause, toujours est-il que notre petit cercle allait voir disparaître au moins pour quelque temps — car il n’est pécheur si repentant qui ne revienne à son péché — l’un de ses membres les plus actifs et le meilleur peut-être des boute-en-train.
Mais il est temps, je crois, de vous parler de ce cercle, unique peut-être dans tout Paris, et qui ne s’ouvrait aux nouveaux venus qu’après un mûr examen.
Que le lecteur se rassure ! Il ne s’agissait point dans nos réunions de complots politiques ; on n’y rencontrait ni carbonari, ni républicains ; nous étions bien au contraire de fidèles sujets du roi, respectueux du régime, et nous ne cherchions rien d’autre que notre plaisir. Plût au ciel que toutes les réunions fussent aussi innocentes que les nôtres !… J’entends par innocentes, peu dangereuses pour le pouvoir, car il n’en allait pas de même s’il s’agissait des propos échangés à la fin du repas.
C’étaient de joyeux dîners ou soupers ; on y faisait bonne chère et si l’on y admettait parfois de jolies femmes, c’était à condition qu’elles laissassent à la porte toute pudeur, car, lorsque le dessert était servi et que le champagne moussait dans les coupes, nous avions accoutumé de conter, sans en rien farder, nos aventures amoureuses.
Notre culte était celui d’Éros. La table autour de laquelle nous prenions place n’était pas seulement ornée de guirlandes de fleurs ; on y voyait toujours quelque attribut évoquant les jouissances sensuelles. C’était un jour un phallus, une autre fois un groupe dans une des positions de l’amour…
Nous professions que la nature n’avait, en elle-même, rien qui fût criminel et que, si le créateur nous avait donné un sexe et des sens — dans le but de nous perpétuer — il n’y avait pas lieu d’en avoir honte et de se cacher pour goûter un plaisir qui n’était ni plus ni moins condamnable que tous ceux que l’on avouait publiquement.
Faire bonne chère, aimer autant qu’on le pouvait et de toutes les façons, n’était-ce pas la vraie et souriante philosophie de la vie, enseignée par Rabelais, dont les héros étaient grands mangeurs, grands buveurs et, suivant l’expression même du curé de Meudon, faisaient avec entrain « la bête à deux dos » ?
Pour ce qui est de la bonne chère, les « Disciples d’Éros », ainsi nous nommions-nous, en étaient très friands ; les cuisiniers des restaurants où nous nous retrouvions chaque semaine le savaient, ils nous traitaient en conséquence et ce n’est pas à nous qu’on eût servi des plats mal préparés ; nous étions trop fins gourmets pour ne pas nous en apercevoir… Nous attachions grand prix à la cuisine, comme au bon vin, car l’un et l’autre nous mettaient au point voulu pour raconter ou entendre les histoires légères qui nous préparaient à achever la nuit, chacun de notre côté, en compagnie de jolies filles, maîtresses attitrées ou lorettes de rencontre.
Chaque souper était donné en l’honneur de l’un de nous, honneur redoutable, car celui qui en était l’objet devait conter une aventure inédite dont il avait été le héros depuis notre dernière réunion, après quoi l’on votait. Si le récit avait été trouvé digne d’être retenu, le souper était offert au conteur ; au contraire, au cas où l’histoire ne nous avait pas satisfaits, c’était le conteur qui offrait le repas… Cette dernière éventualité se produisait rarement, car chacun de nous était piqué d’une grande émulation ; je ne jurerais pas que toutes les aventures contées fussent réellement survenues à ceux qui s’en disaient les héros, quoique, cependant, nous missions notre orgueil à inventer le moins possible, ce qui donnait encore davantage de sel et de piment aux récits.
Ce jour-là pourtant, qui était le premier des jours tristes de nos réunions amicales, puisque c’était un jour d’adieux pour l’un des nôtres, nul ne prit la parole pour nous conter un exploit amoureux…
Lorsque nous fûmes au dernier service, Alfred de R… se leva, et sa coupe de champagne en main, nous invita à trinquer une dernière fois avec lui…
Ce fut cet homme charmant qui nous reprocha notre tristesse, nous disant qu’il n’entendait pas que l’absence d’un des nôtres interrompit nos agapes hebdomadaires.
— Combien, nous dit-il, il me sera doux, dans l’éloignement où je vais me trouver, de reporter ma pensée vers mes amis, de les savoir réunis, comme ce soir, en de fraternels et joyeux soupers, dont, je l’espère, les échos me parviendront dans mon exil. Je vous en supplie, ne m’oubliez pas. Et même, je vous demanderai de m’associer encore à vos réunions… Mes amis, je vous en prie, mettez toujours mon couvert, comme si je devais venir m’asseoir au milieu de vous… Et, puisque je ne serai pas là pour entendre le conteur… oserai-je solliciter de lui qu’il écrive son récit, que vous me ferez ensuite parvenir dans ma province lointaine ?… De cette manière, je serai toujours avec vous et le cercle d’Éros ne comptera pas un disciple de moins… Peut-être, lorsque mon tour de conter viendra, aurai-je à vous adresser moi aussi un récit comme si je vous le faisais après souper…
Cette demande, comme bien l’on pense, fut accueillie avec enthousiasme ; les coupes s’entrechoquèrent, la blonde Cora V…, la célèbre chanteuse, qui se trouvait à côté du comte de R…, l’embrassa, et la soirée se termina en effusions empreintes de la plus grande sincérité, car nous n’étions pas seulement de joyeux compagnons de table, mais une véritable chaîne d’amitié nous liait affectueusement les uns aux autres.
Le sort avait désigné l’auteur de ces lignes comme secrétaire du cercle ; c’est pourquoi il reçut la mission de confiance d’adresser, après chaque souper, au nouveau sous-préfet, le récit fait par le conteur du jour…
Cette mission, il s’en acquitta très scrupuleusement pendant douze semaines, c’est-à-dire trois mois, après lesquels M. de R… rentra à Paris. Le grand amour du comte pour la femme du magistrat avait sans doute vu s’éteindre les feux dont il brûlait si ardemment… Toujours est-il que notre ami nous revint et reprit sa place parmi nous, ce qui fut l’occasion d’un nouveau souper en son honneur, au cours duquel il nous conta, à son tour, avec une verve intarissable, quelques histoires galantes de la petite ville qu’il venait de quitter.
Ce souper, au cours duquel nous fêtions le retour du prodigue, fut l’un des plus joyeux que nous ayons fait et nous ne nous séparâmes pas avant le lever du jour…
Avant cette séparation, le comte de R…, s’adressant au secrétaire du cercle, daigna le remercier du soin avec lequel il lui avait transmis, chaque semaine, les récits des « Disciples d’Éros ».
— Tenez, lui dit-il, j’ai conservé précieusement tous ces feuillets, et je les ai fait réunir pour vous les offrir, à titre de souvenir…
Ce disant, le comte me tendit un volume relié à ses armes, et dans lequel se trouvaient les douze manuscrits que je lui avais adressés.
Comme les « Disciples d’Éros » n’avaient d’autre siège que les cafés où ils se retrouvaient pour souper, je gardai ce précieux document, tout en déclarant qu’il formerait le début des archives de notre groupe, et, quoique celui-ci fut dissout depuis plusieurs années, je ne me suis jamais séparé de ce souvenir qui me rappelle une époque de franche et sincère amitié.
Si quelqu’un s’avise un jour d’ouvrir ce livre, qu’il sache que les douze récits qu’il y trouvera sont ceux faits aux douze soupers des « Disciples d’Éros » pendant l’absence du comte de R…, et les douze figures, douze dessins de la main d’un artiste célèbre, qui était des nôtres, et qui voulut illustrer ainsi les récits pour que notre ami se sentit davantage encore, malgré son éloignement, en communion avec nous.

L’ILLUSION
a première histoire que vous lirez a pour auteur le
benjamin des « Disciples d’Éros », le jeune Maxime
de V…, dont c’était le tour de conter cette semaine-ci.
Vous voyez d’ici notre ami Maxime, qui ne compte guère encore d’aventures galantes, se levant pour parler, au milieu du silence de tous les convives, tout ému à la pensée que non seulement il prenait la parole pour la première fois parmi nous, mais encore que le récit par lequel il débutait serait en outre le premier que vous deviez recevoir.
Reconnaissez que tout cela constituait de bonnes excuses à son émotion ; cette émotion, d’ailleurs, ne nuisit pas à ce qu’il nous conta ; elle ajouta, au contraire, au charme et à la saveur d’une histoire qui va bien avec le caractère juvénile et sentimental que vous savez, aussi bien que moi, être celui de notre ami.
Mais c’est beaucoup d’avant-propos, et vous devez avoir hâte d’entendre l’aventure du jeune Maxime. La voici donc, fidèlement rapportée :
— Sans doute, commença-t-il timidement, n’allez-vous pas trouver bien extraordinaire ni bien originale l’histoire que je vais vous conter, et je crains fort que vous ne soupiez ce soir avec mon argent… Aussi réclamerai-je toute votre indulgence pour le pauvre narrateur que je suis…
Vous connaissez, mes chers amis, la danseuse espagnole Lolita ; je ne m’attarderai pas à vous la dépeindre, car il n’est aucun d’entre vous qui n’ait admiré cette unique beauté qui fait courir tout Paris et, chaque fois qu’elle paraît sur la scène, soulève l’enthousiasme et provoque les applaudissements de toute une salle… On ignore certainement combien d’hommes l’adorent en silence, et combien rêvent de se ruiner pour ses yeux noirs… car Lolita est bien la plus séduisante et la plus captivante femme qu’il m’ait été donné de contempler.
Vous ne vous étonnerez pas qu’il m’ait suffi d’assister une fois à un ballet où elle paraissait, pour qu’aussitôt mon cœur s’enflammât et que j’en devinsse follement épris. Dès ce jour, aucune autre femme n’exista plus pour moi ; je ne vivais plus que pour elle ; la nuit je l’appelais ; mon imagination excitée me la montrait à côté de moi, souriante, passionnée, et je la saisissais dans mes bras, me repaissant comme un fou de son beau corps, me grisant de son parfum. Je l’étreignais, je la mordais, je la couvrais de baisers, je la possédais enfin, assouvissant mes désirs exaspérés, et je la sentais réellement tressaillir, vibrante de volupté, enlacée à moi.
Hélas ! Pourquoi fallait-il qu’un tel rêve fût suivi d’un réveil qui toujours me replongeait dans la triste réalité, et qu’à chaque fois je me retrouvasse seul, maudissant cette solitude qui m’arrachait à un bonheur trop fugitif… Après l’ivresse de l’amour, je connaissais alors les souffrances intolérables de la jalousie ; je me représentais celle que tout bas je nommais ma maîtresse, prodiguant au même instant ses baisers, abandonnant sa chair aux caresses d’un autre homme qui m’était inconnu mais auquel, en cet instant, je vouais une haine mortelle, et que j’eusse voulu voir se dresser devant moi pour avoir la suprême joie de l’étrangler !…
Je me levais alors, le sang affluant aux tempes, et je marchais comme un fou dans ma chambre, puis je me recouchais, accablé, laissant retomber ma tête dans les mains, appelant l’infidèle, criant : « Lolita ! Lolita !… Cruelle !… Pourquoi me fais-tu souffrir ainsi ? »
Et cependant cette femme ne m’est rien, elle ignore ma passion, car jamais je n’ai osé lui faire part du sentiment qui bouleverse mon âme et affole mes sens.
Cependant je ne manque plus une seule représentation où Lolita paraît. J’ai loué pour moi seul une avant-scène discrète, d’où il m’est facile de voir sans qu’on me remarque ni de la scène, ni de la salle.
Tapi là, dans la pénombre, je peux chaque soir dévorer des yeux, sans même qu’elle pressente l’examen dont elle est ainsi l’objet, la créature enivrante que j’aime par-dessus tout… que, seul avec moi-même, je nomme : « Ma Lolita chérie ». Tandis qu’elle danse, je redis ces trois mots, tout bas, comme un murmure qui flatte mes sens et entretient mon illusion. Et pendant qu’elle passe et repasse sous mes yeux qui l’aperçoivent comme à travers une buée l’auréolant ainsi qu’une déesse, je lui crie (mais mes lèvres ne font que chuchoter les mots) : « Ma Lolita mienne, tu es à moi ! »
Isolé dans mon avant-scène, rien n’existe plus de ce qui m’entoure, et il me semble que c’est pour moi, pour moi uniquement que ce corps merveilleux de souplesse, de grâce et d’harmonie, s’élance, retombe, se penche, se relève, se couche, s’éloigne, s’avance, tourne, évolue en tous sens, suivant la cadence d’une musique dont les sons ajoutent encore à l’enivrement qui me transporte.
Oh ! Combien de fois ai-je eu déjà la tentation de me lever, de tendre les bras vers la danseuse, de lui crier mon amour et mon désir ! Combien de fois ai-je voulu bondir vers les coulisses pour recevoir, pantelante et lasse, dans mes bras, la superbe créature encore toute frémissante de l’effort donné, pour l’emporter, tel un ravisseur, jusque chez moi et là me repaître de son corps dans une étreinte folle.
Oh ! Mes amis ! Je n’en finirais pas si je voulais vous dire toutes les sensations que j’ai éprouvées depuis que j’ai vu Lolita… Plus peut-être que si je l’avais tenue dans mes bras, je connais son beau corps et il n’est pas un recoin de sa chair où je n’aie, en imagination, posé goulûment mes lèvres… Jamais peut-être une femme n’a été possédée aussi entièrement par un homme que cette belle maîtresse par l’amant qui ne l’a jamais touchée, auquel elle n’a jamais parlé, et dont elle ignore même l’existence.
Que vous dirai-je encore ? Vous jugez, par ce que je viens de vous révéler, de mon état lorsque, l’autre soir, elle entra en scène.
Ne me demandez pas ce qu’on jouait ce jour-là. Je ne me souviens ni du titre de l’œuvre, ni d’aucun détail de la scène, ni d’aucun motif de la partition, mais je fus tout de suite ébloui lorsque j’aperçus Lolita.
Elle apparut presque nue. Vénus ne dut pas émerveiller davantage le berger Pâris lorsqu’il la vit sur le mont Ida.
Le rôle qu’elle remplissait voulait sans doute ce déshabillé ; une courte jupe de gaze, serrée à la taille, cachait à peine ce que la décence ordonne de céler, et ce n’était qu’un adjuvant de plus pour exciter les désirs, en laissant à l’imagination le soin de deviner ce que les yeux ne pouvaient découvrir.
Je braquai sur elle ma lorgnette, et, plus que jamais, je détaillai les lignes harmonieuses et sculpturales de ce corps parfait. Le malheur voulait qu’elle ne dansât pas seule, et je maudissais le danseur qui avait le bonheur de la tenir dans ses bras et d’accompagner ses pas.
Je la sentais réellement vibrer au fur et à mesure que se déroulaient les figures de la danse. Chacun de ses mouvements faisait ressortir encore ses charmes, le maillot qui l’enserrait, tendu sur la peau, accusant les lignes ; la souplesse avec laquelle elle jetait son pied en avant montrait la cambrure de la jambe, la rondeur du mollet, la finesse de la cheville ; la grâce qu’elle apportait à incurver ses jolis bras me faisait rêver qu’ils m’entouraient comme un merveilleux collier ; la hardiesse de ses élans mettait en valeur la finesse de la taille, la courbe parfaite des hanches, la fermeté des seins que je me figurais tendus vers moi, comme en une offre d’amour… L’impression était telle que je sentis monter dans mon être toute l’ardeur de ma virilité.
Seul dans cette avant-scène, caché aux yeux des spectateurs, je ne pus résister à la tentation qui s’emparait de moi. Je revivais mes rêves, la femme tant désirée m’apparaissait à portée de moi… Je l’entendais me dire : « Prends moi ! »
Je glissai ma main, une main fébrile d’abord, entre mes cuisses, et mis à nu un sexe que le désir exaspérait.
Alors, doucement, sans cesser de la regarder, suivant tous ses mouvements au rythme de l’orchestre qui accompagnait la danseuse, cette main aida à me procurer l’illusion des sens.
Que dis-je ? C’était plus que l’illusion ! C’était la réalité même ! Comme la sève monte dans la plante, je sentais ma force virile sourdre en moi, tout mon corps vibrer, les muscles et les nerfs tendus.
J’éprouvais, à chaque pas de Lolita, une secousse qui m’ébranlait des pieds à la tête, tandis que ma main, comme automatiquement, suivait les gestes de la danseuse. La scène se terminait au moment où, lascive, la femme se laissait tomber, la tête renversée, entre les bras du danseur.
Je la vis, abandonnée mollement, les yeux clos, et il me parut qu’elle vibrait, en cet instant, pâmée, comme l’amante à la minute de la possession. Je la vis ainsi, en même temps que je connaissais la félicité suprême de me donner, moi aussi, fougueusement, dans l’abandon de toute ma sève ardente. Mes yeux se fermèrent, comme ceux de l’aimée…
Je jure qu’alors je possédai aussi complètement qu’il est possible ce corps qui, depuis qu’il était apparu devant moi, me transportait de désirs…
Mes lèvres se tendirent pour le baiser d’ivresse passionnée et je crois bien avoir vu en même temps se tendre aussi les lèvres de Lolita, comme si elles avaient senti la morsure de ma bouche.
Me croirez-vous ? Je n’ai senti nulle femme mienne comme celle-là, à cette heure où je ne la prenais qu’en rêve, mais en un rêve auquel s’associait la plus enivrante des réalités.
Lorsque je revins à moi, la salle applaudissait ; de l’orchestre, des loges, on jetait des fleurs à Lolita. Fou, ne sachant ce que je faisais, je lançai sur la scène mon mouchoir pollué de sperme, lequel tomba aux pieds de la danseuse.
Maxime avait terminé son récit. Il était encore tout frémissant, revivant vraiment tout ce qu’il avait éprouvé ; vous pensez que nous lui offrîmes son souper. Nous fîmes mieux et Gustave C…, qui est l’ami de tout ce qui chante, joue et danse à Paris, me dit tout bas :
— Je réserve une grande surprise à notre ami. Avant deux jours, je le présenterai à Lolita. Il serait malheureux que son aventure en restât là, et cette jolie fille ne refusera pas de donner à ce roman le seul épilogue qu’il comporte.
C… tiendra sa promesse et je compte bien vous apprendre prochainement que les rêves de Maxime sont devenus la plus belle des réalités.

LA FILLE AUX LOUIS D’OR
insi que je vous le faisais prévoir dans ma lettre précédente,
C… a tenu sa parole ; il a présenté à la capiteuse
Lolita le jeune Maxime de V…, qui connaît enfin,
autrement qu’en rêve, les charmes de la belle danseuse espagnole.
Voici clos ainsi qu’il était prévu ce premier chapitre et j’en viens maintenant au deuxième récit.
Rodolphe D… en est le héros en même temps que le conteur.
Vous connaissez cet être étrange, toujours prêt aux folies les plus extravagantes, cet auteur à l’imagination désordonnée qui voudrait vivre lui-même les aventures de ses héros et fournir vingt existences à la fois, riche aujourd’hui, pauvre demain, insouciant, prodigue de ce qu’il ne possède pas, ne sachant jamais s’il ne va pas loger le jour suivant à la prison de Clichy sur la demande d’un créancier irascible, mais avec cela et malgré tout, le plus élégant des cavaliers, le plus séduisant des Parisiens, le conteur le plus disert et le soupeur le plus gai que l’on ait jamais vu.
Il fut au souper d’hier le convive le plus enjoué et lorsqu’il se leva, à l’heure du dessert, nous étions tous suspendus à ses lèvres.
Rodolphe commença ainsi :
Amis, je vous ai réservé pour ce soir la nouvelle d’un événement dont l’on parlera certes sur le boulevard, qui fera quelque bruit dans le monde des coulisses, dans les restaurants, peut-être même ailleurs ; d’un événement dont je suis naturellement le héros, et qui, pour tout vous dire, me remplit d’orgueil en même temps qu’il me ruine : je suis, depuis trois jours, l’amant de Céline Dorat. Eh quoi ? me direz-vous, de Céline, la belle Céline ? Parfaitement. De quelle Céline voudriez-vous qu’il fût question, sinon de celle pour les beaux yeux de laquelle on devient fou, on vole, on tue, on meurt ?… De Céline enfin, la grande courtisane, que l’on a surnommée La Fille aux louis d’or.
J’avais, comme tout le monde, entendu dire d’elle « Ni cœur, ni sens », j’avais entendu affirmer qu’elle n’avait qu’une passion, celle de la richesse, qu’elle ne pensait à rien autre chose qu’à entasser. Et cela me semblait une contradiction monstrueuse.
Non, me disais-je, il n’est pas possible qu’une aussi merveilleuse créature soit incapable de vibrer ; ce n’est point une tribade, et on ne lui connaît pas plus de maîtresse que d’amant… alors, ce beau corps ne peut être de glace !
C’était une gageure ; je voulus percer ce mystère, je fis le serment de faire tressaillir cette chair insensible, d’animer ce marbre contre lequel, disait-on, venaient se briser toutes les tentatives des amants les plus passionnés.
Un soir, je posai à Céline elle-même hardiment la question qui me brûlait les lèvres :
— Céline, ce n’est pas vrai, ce qu’on prétend ?
— Et que prétend-on ?
— Que vous n’avez jamais aimé, que votre cœur n’a jamais battu plus fort pour un homme que pour un autre, que nul n’a pu se vanter de vous avoir vraiment possédée ; mieux, que ce corps superbe qui est le vôtre, dont la vue seule enchante et affole tous ceux qui se trouvent dans votre sillage ; que ce corps se donne sans que jamais il tressaille sous l’étreinte, sans que jamais l’amant qui vous tient dans ses bras vous sente se pâmer… c’est un blasphème, n’est-ce pas, de prétendre que vous ignorez la jouissance ?
Elle me considéra d’abord avec étonnement ; mon discours la surprenait. Puis elle partit d’un éclat de rire ; oui, elle rit, montrant la double rangée de ses dents blanches, qui formaient comme autant de perles entre lesquelles j’éprouvai, sur le moment, en les voyant se découvrir, la tentation, le besoin impérieux, de passer ma langue avide et gourmande…
— Prenez garde, lui dis-je, l’amour se venge lorsqu’on se moque.
L’étrange fille haussa les épaules :
— Jouir ! dit-elle. Jouir ! Pouah ! Cela est bon pour les vicieuses ! Je ne suis pas vicieuse, mon cher ami. Je ne suis même pas curieuse. Les plaisirs des sens ne m’ont jamais séduite.
— Taisez-vous… De tels mots ne doivent pas sortir d’une jolie bouche comme la vôtre… Avouez que vous ne vous êtes pas toujours donnée passivement.
— Je ne sais ce que vous voulez dire. Je ne me suis jamais donnée ; je me suis toujours vendue… Vous me demandez ce que j’aime. Êtes-vous donc le seul à l’ignorer !… J’aime l’or…
Son œil brillait d’une lueur que je ne connaissais pas, tandis qu’elle continuait :
— Jouir, dites-vous. Je connais la jouissance de toucher, de compter, de ranger en piles des pièces d’or… Fous qui cherchez d’autres plaisirs et qui ignorez celui que procure le contact du précieux métal, qu’on prend et qu’on enferme dans la main.
Oh ! J’aime, oui, les beaux reflets jaunes des louis d’or, j’aime les paillettes blanches des écus d’argent ! J’aime froisser entre mes mains, davantage que la plus belle étoffe de soie, les billets épinglés, mieux même, j’aime sentir et respirer leur odeur mille fois plus que le parfum des fleurs les plus rares !…
Je ne pus entendre de semblables propos sans protester violemment et je m’écriai :
— Vous vous trompez vous-même !… Le plaisir que vous dépeignez ne peut être comparé à celui de l’amour !… Et puisque nul encore n’est parvenu à vous révéler les jouissances de la chair, je veux vous les apprendre, je veux vous posséder et vous sentir vibrer à l’unisson de mes sens !
Mais la belle fille avait repris son ton moqueur. Elle dit simplement :
— Voilà beaucoup de prétention. Il faudrait d’abord que je vous permisse une telle expérience.
— Bah ! c’est une permission que peut acheter le premier maraud venu. Je me la payerai. Combien ?
— Pour le premier maraud venu, c’est déjà une jolie somme !… Pour vous, ce sera vingt fois plus !
— Merci de cette faveur ! Mais combien ?
— J’ai envie d’un château ! Fantaisie comme une autre, n’est-ce pas ? Votre caprice vaut bien un château…, si petit qu’il soit, car ce n’est qu’un petit château sans grande importance…
— Combien ? fis-je énervé.
— Cinquante mille francs.
Elle laissa tomber le chiffre négligemment, comme pour m’effrayer par une telle exigence, qui était celle d’une petite fortune. Mais je reçus le coup sans broncher.
Je dis seulement :
— J’aurais crû que c’était plus cher… C’est bien !…
Ayant pris congé de Céline, je réfléchis au moyen de me procurer la somme demandée ; le jour même j’étais chez mon notaire : tout mon avoir s’élevait à vingt-cinq mille francs. Il en restait autant à trouver.
— Bah ! me dis-je. Le père Lazare me les prêtera bien.
Je n’avais nulle idée d’ailleurs de la garantie que je donnerais à ce vieil usurier. Je m’en fus chez lui cependant, et, après une heure de discussion, je lui aliénai la moitié de ce que j’aurais à toucher chez les éditeurs et les directeurs de théâtre-jusqu’à libération de ma dette et des intérêts, moyennant quoi il me versa les vingt cinq mille francs après que je lui eusse signé soixante mille francs de billets. J’étais débiteur de ce vieux bandit pour presque toute ma vie !
Le lendemain soir, j’allai chez Céline. J’avais converti les cinquante mille francs en billets, en louis d’or, en écus d’argent, afin qu’elle pût, comme elle l’avait dit, les compter, les toucher, les sentir. Pièces et billets étaient renfermés dans un coffre que je portais à la main.
Je trouvai Céline dans son boudoir. Elle m’accueillit par ces mots :
— Eh quoi ?… Vous voici déjà, avec ce que je vous ai demandé ?
— La somme est là, dans ce coffre. Vous pouvez la compter.
Et je posai mon coffre sur une table, à côté du canapé sur lequel Céline était nonchalamment étendue.
De nouveau je vis briller dans ses yeux la même lueur qui les animait lorsqu’elle me disait sa passion pour l’or. Au fur et à mesure que je sortais du coffret les pièces et les billets, son regard s’éclairait d’avantage. Elle prenait les louis d’or, les entassait en piles, comptait et recomptait les liasses de papier. Tandis qu’elle s’attardait à la contemplation de son trésor, je la considérais.
Elle était vraiment d’une beauté incomparable et je devinais, sous le peignoir de fine étoffe, les formes les plus parfaites, les lignes les plus pures, les charmes les plus désirables qui soient. Je m’étais accroupi auprès d’elle.
— Céline, lui dis-je, ne détacherez-vous pas vos yeux de cet or ? Songez que je suis là, et que je vous désire plus que je n’ai jamais désiré aucune femme.
— C’est vrai, fit-elle d’un air ennuyé, vous avez payé, vous exigez votre dû.
Elle affectait un ton dédaigneux et blessant, comme si elle voulait me signifier que je n’obtiendrais rien d’autre que le don vénal de son corps.
Et elle ajouta encore, toujours aussi détachée :
— Faites ce que vous voudrez.
On eût dit qu’il ne s’agissait point d’elle, mais d’une autre personne à laquelle elle ne portait aucun intérêt.
Vous pensez combien j’étais surpris… Et pourtant je croyais encore à une coquetterie dernière, me disant à nouveau qu’il était impossible qu’une telle femme subit sans rien éprouver l’étreinte de l’homme… Non, pensais-je, ce serait une monstruosité, un sacrilège !…
— Céline, repris-je, je vous en supplie… voyez-moi à genoux devant vous, ne lisez-vous pas dans mes yeux le désir fou qui m’enivre ?
Elle ne daigna même pas se retourner ; elle répondit comme à un importun :
— Eh ! mon ami !… Qui vous empêche de satisfaire votre désir ?… Ne vous ai-je pas dit de faire tout ce qui vous plairait ?
Je me précipitai alors vers elle, je me dis qu’une fois son peignoir défait elle ne serait plus maîtresse de ses sens, et je la dévêtis vivement, dégrafant d’abord le col, mettant à nu les deux plus jolis seins du monde ; ma main savante s’attarda à caresser ces deux globes de chair, pressant d’un doigt les boutons roses qui en terminaient les mamelons.
On eût dit qu’elle était endormie. Tandis que j’appuyais doucement sur le bout des tétons, elle tournait la tête, affectant de compter les louis entassés sur la table que ses yeux ne quittaient pas.
— Oh ! dis-je. Tu ne joueras pas longtemps cette comédie.
Et, brusquement, j’écartai le bas du peignoir ; l’étoffe ouverte me laissa voir tous les trésors cachés de la belle insensible, et ma main descendit de la gorge sur le ventre, lissant le soyeux duvet qui recouvrait le bosquet des voluptés, à l’entrée duquel j’égarai mes doigts.
Céline paraissait toujours aussi étrangère à ce que je faisais. Sa main ne cessait pas de faire sonner dans sa paume les écus et les pièces d’or.
C’était trop de mépris ! J’eus un mouvement de colère. J’ouvris mon pantalon, sortant un membre tendu par le désir, je pris brutalement la main fine qui avait laissé l’or pour froisser les billets bleus, et je m’écriai :
— Cruelle ! Ne vous contraignez plus. Regardez à présent dans quel état je suis et considérez un peu cette arme qui brûle d’entrer en vous et de vous procurer la suprême extase…
Je tenais sa main enfermée dans les miennes, je la serrais, je la caressais, j’essayais de la guider vers mes cuisses pour l’amener à saisir ce dard enflammé, afin qu’elle le conduisit elle-même vers le cachot secret où il rêvait d’être emprisonné… Mais l’étrange créature me dit :
— Vous êtes fou ? Que voulez-vous de moi ?… Je ne
vous vois point et ne veux point vous voir ! Regardez
plutôt la belle ordonnance de ces louis en piles, comme
ils forment de belles colonnades. Ne dirait-on pas le temple
de Mercure ?
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— Que m’importe, répondis-je, le temple de Mercure, alors que celui de Vénus est ouvert devant moi et que je n’ai d’autre envie que d’y pénétrer, m’enfoncer dans l’autel caché où je célébrerai son culte en des spasmes fous que je rêve de vous faire partager…
Le croirez-vous ?… Au lieu de répondre à mon ardeur, elle haussa les épaules…
— Pensez-vous, reprit-elle, être le premier qui me tienne de pareils discours ?… Vous pouvez parler longtemps ainsi, vous perdrez votre temps !…
— Je ne le perdrai pas davantage, fis-je exaspéré.
Au même instant j’étais debout et la prenais dans mes bras ; mes lèvres cherchaient ses lèvres qui se dérobaient ; je la renversai complètement sur le canapé, et, lui écartant les cuisses, je la pénétrai avec toute la force dont j’étais capable…
Elle se laissait aller, les yeux fermés, mais sans un tressaillement, sans même laisser échapper un soupir. Ses lèvres ne s’ouvraient pas au contact des miennes et mes baisers s’écrasaient sur sa bouche obstinément close.
Elle n’eut qu’un léger mouvement, une secousse à peine au moment où mon sperme s’épandit en elle. J’avais seul connu le plaisir, je m’étais donné sans provoquer chez la femme le spasme que j’attendais !…
Elle rouvrit les yeux :
— C’est tout ? me dit-elle.
Je me récriai aussitôt :
— Non, ce n’est pas tout ! Ne m’as-tu pas promis toute la nuit ? Je ne capitule pas ainsi au premier assaut ! Quittons ce boudoir ? Viens ! Que je t’emporte sur ton lit !… Je veux user toute ma science avant que de m’avouer vaincu !
Elle riait, railleuse :
— Et si je refuse de m’y prêter !
— N’ai-je pas tenu ma promesse ? N’es-tu pas mienne ce soir suivant notre accord ?… Ou crains-tu déjà que tes sens te trahissent ?
— C’est une crainte que je ne saurais connaître. Et puisque tu me mets au défi, allons éprouver cette science qu’une première fois déjà je viens de trouver en défaut.
Elle se laissa entraîner dans la chambre voisine et bientôt, dévêtus tous deux, nous étions couchés côte à côte dans son lit.
— Maintenant, déclarai-je, je te promets bien que tu ne resteras pas insensible à mes caresses. Tu n’as plus devant toi le tas d’or qui te détournait de moi.
Elle ne désarmait pas ainsi et elle répartit :
— Je ne l’ai plus devant les yeux, mais je ne pense pas à autre chose. Et d’ailleurs, puisqu’il faut tout te dire, je ne veux pas me laisser entraîner par les sens. As-tu jamais songé que cette insensibilité qui te surprend était pour moi le plus précieux des biens ? C’est elle qui fait de moi une dominatrice. Je me refuse, vois-tu, à écouter l’appel de mes désirs et je me suis cuirassée contre eux, car je sais bien que le jour où je succomberais, je ne verrais plus les hommes se traîner à mes pieds, ils cesseraient d’être mes esclaves, et c’est moi qui deviendrais le jouet de celui qui m’aurait conquise.
De telles paroles n’étaient pas faites pour m’arrêter dans mon entreprise. Au contraire, elles me piquaient au jeu, et je ne le cachai point à Céline, lui disant :
— Oh ! que me déclares-tu là ? Imprudente ! tu augmentes mon désir d’être ce conquérant…
Mais elle s’était déjà reprise :
— Je ne me rendrai pas, fit-elle, je suis sûre de moi. Si je ne l’étais, crois bien que je ne t’aurais pas fait une pareille confidence. Mais je ne redoute rien de toi, surtout à présent que je suis sortie victorieuse du premier combat.
En prononçant ces derniers mots, elle avait de nouveau le même sourire ironique qui me fouettait le sang et me mettait hors de moi.
— Oh ! dis-je, tu ne te moqueras pas toujours ainsi !
En même temps, je me rapprochai d’elle et, la découvrant entièrement, je mis son beau corps complètement à nu.
— Que vas-tu donc faire de plus que tout à l’heure ? demanda-t-elle.
— Livre-toi toute et tu verras !
— Je me livre ! Mon corps est tien !
J’avais retrouvé toute ma vigueur, et mon membre se dressait de nouveau, orgueilleux et superbe, frottant la cuisse parfumée de la nymphe rebelle.
Sans doute s’attendait-elle à ce que je renouvelasse mon premier exploit, et déjà elle s’étendait sur le dos, fermant les yeux, prête à subir passivement mon étreinte.
Mais ce n’était point la manœuvre que je méditais. J’entendais la mettre en un tel état qu’elle vint elle-même s’offrir à moi !…
Je pris sa jolie tête brune dans mes mains et sur ses yeux clos je posai mes lèvres, baisant longuement les paupières, tandis que mes doigts dénouaient sa chevelure, dont je m’attardai à dérouler les longues tresses. Quittant ensuite ma position première, j’enfouis ma tête dans cette forêt soyeuse, pendant que ma main recommençait à caresser savamment la gorge, la poitrine et les seins. Ce n’était là qu’un début. Elle se laissait faire docilement.
— Tourne-toi, lui dis-je.
Et, sans abandonner la caresse de la main, je me mis à la baiser sur la nuque. Mes lèvres se posaient partout, à la naissance des cheveux, derrière le lobe fin de l’oreille, qui semblait une corolle de rose offerte pour être croquée ; je l’effleurai de mes dents et elle ne put réprimer un léger tressaillement. Tout de suite d’ailleurs, elle voulut corriger cette faiblesse :
— Vous m’agacez, dit-elle.
Elle avait dit « vous » avec affectation. Je n’en augurai pas moins avoir obtenu un premier avantage. Nous savons tous ce qu’il en est lorsqu’une femme nous dit : « Vous m’agacez !… » C’est la première de ces phrases dont la dernière est : « Je me meurs ! » Je traduisis donc ces mots ainsi que tous vous l’eussiez fait à ma place…
Vous supposez bien d’ailleurs que je ne m’interrompis point pour répondre. Ma caresse au contraire se fit plus insistante, plus longue, plus gourmande, mes lèvres s’appuyèrent davantage encore sur la peau fraîche et satinée, courant d’une place à l’autre.
Je ne retirai mes lèvres que pour sortir ma langue, que je gardais en réserve. J’en promenai la pointe comme une flèche acérée, la tenant bien droite, tout le long du dos cambré, puis autour de la taille, revenant sur le ventre, remontant vers les seins, dont je sentis, cette fois, trembler les bouts roses au contact de cette langue qui allait et venait, les humectait doucement, les faisant dresser tous deux…
Elle s’écria :
— Finissez !… Non… Je ne veux plus… Finissez !…
Je marquais un second succès. N’est-ce pas au moment qu’une femme vous dit de finir que l’on doit redoubler d’ardeur ?… Céline, je n’en doutais plus, luttait maintenant contre elle-même… et j’entrevoyais la victoire.
Ma langue et mes lèvres activaient alors leur ouvrage, remontaient encore dans le cou, revenaient derrière l’oreille, redescendaient à la naissance de l’épaule.
Céline se retenait à présent pour ne pas laisser échapper les soupirs qui montaient de sa gorge. Elle se raidissait, dans un effort de toute sa volonté tendue, pour ne pas faiblir, pour ne pas capituler.
Il m’était impossible de lire dans ses yeux qu’elle tenait obstinément fermés, mais cela même me donnait à penser que j’allais bientôt la tenir à ma merci, et que mon triomphe était proche.
Je collai ma bouche à la sienne, mais elle eut encore la force de ne pas répondre au baiser vorace que j’appliquai à ses lèvres.
Je me relevai. Elle se crut délivrée de moi, et elle ouvrit les yeux, puis laissa échapper ces mots que tout son être contredisait :
— Je n’ai rien éprouvé !
Mais, au même moment, j’étais de nouveau revenu sur elle ; je glissais mes mains sous son corps, lui relevant les cuisses, et mes lèvres goulûment prenaient son clitoris dont la tension prouvait le mensonge de ma maîtresse.
Surprise, elle ne put se défendre et ne sut pas réprimer un mouvement qui révélait la sensation éprouvée.
Bientôt ma bouche descendit plus bas, vers ce même temple de Vénus dont l’entrée déjà était toute humide, indiquant que l’insensible était prête à rendre enfin les armes. Tandis que ma langue poussait l’ennemi dans ses derniers retranchements, montant à l’assaut de la citadelle, ma verge raidie caressait le visage de Céline et je sentais entre mes cuisses un souffle court et rapide, retenu à grand peine, qui était pour mon organe viril un excitant divin. Impression extraordinaire, inexprimable, qui me transportait, centuplait ma fougue amoureuse, donnait à mes lèvres et à ma langue un stimulant qui poussait celle-ci plus au fond encore du bosquet d’amour.
Et soudain, le beau corps se tendit brusquement.
Une main fébrile s’empara de mon membre, je sentis son doux contact me caresser, tandis que moi-même je redoublai d’ardeur.
Céline me répondit en portant ce qu’elle tenait à pleine main vers cette bouche qui jusqu’alors était restée obstinément close, et je sentis se poser sur le gland, humides et gourmandes, ces mêmes lèvres qui, l’instant d’avant, niaient la jouissance avec une moue affectée. Oh ! elles étaient bien douces, à ce moment, ces lèvres, et je les bénissais pour tout le plaisir qu’elles me procuraient et qui pénétrait mon être jusqu’à la moelle. Nous allions vibrer tous les deux…
Mais ce n’était pas ainsi que je l’entendais.
Ce que je désirais, c’était la grande possession, bouche à bouche, sexe à sexe, à présent surtout que j’avais éveillé le désir chez ma maîtresse.
Je me redressai encore un coup.
Alors, Céline s’écria, sans pouvoir se maîtriser :
— Rodolphe !… Rodolphe !… Que fais-tu ?… Oh ! Mon amour !… Ne t’en va pas ! C’est fini !… Je suis tienne, à toi, toute à toi… Pardon !… Pardon !… Prends-moi !… Prends-moi !…
Je les entendais enfin, ces mots passionnés que j’attendais depuis le début de nos enlacements… Ils me donnèrent le dernier coup d’aiguillon. Céline s’étant levée sur son séant, tendue vers moi ; je la saisis dans mes bras et la rejetai sur la couche où nous nous étreignions, je la serrai à la briser, je me portai vers son sexe dont les lèvres humides s’écartèrent pour laisser entrer en elle le dard vainqueur, dressé plus vigoureux que jamais, tandis que sa langue à son tour pénétrait dans ma bouche.
Où était-elle alors, la cruelle impassible que j’avais possédée pendant qu’elle se détournait pour compter sa fortune ? Il n’était plus question de faire sauter des louis ou de froisser des billets de banque dans ses mains. Je les sentais, ces mains, me saisir à plein corps, tandis que deux bras nerveux m’encerclaient et que deux jambes, secouées par le plaisir, s’accrochaient aux miennes.
Ce n’était plus l’insensible étendue mollement pour subir passivement le mâle.
C’était la femme enivrée de sensualité, se donnant avec toute son âme, jouissant de tout son corps tendu comme la corde d’un arc, la nuque et les talons seuls collés au lit sur lequel nous nous tordions, nous baisant, nous mordant tous deux, secoués par l’ivresse du spasme simultané.
Et Céline retomba anéantie, laissant échapper dans un grand soupir ces mots que l’amant entend toujours avec joie, mais qui mirent certainement dans mes yeux, à cet instant, un éclair de triomphe :
— Oh ! Tu m’as tuée !… Je suis brisée !…
Je ne pouvais plus me séparer d’elle, je la couvrais de baisers fous, et ses yeux se rouvrirent comme mes lèvres effleuraient ses paupières.
— Es-tu vaincue ? lui dis-je.
L’oui qu’elle prononça venait, cette fois, du fond de son être. Ce mot-là avait, je vous le jure, un bel accent de sincérité.
Comme s’il ne suffisait pas, elle ajouta :
— Oui, vaincue !… et heureuse !…
Qu’ajouterai-je encore ?
Céline a voulu qu’il ne restât rien entre nous qui pût projeter une ombre sur notre amour…
Et, sans me prévenir, elle a rapporté elle-même, le premier jour qu’elle est venue chez moi, le coffret renfermant la petite fortune que je lui avais donnée…
— Mon amant bien-aimé, me dit-elle, cet or serait un trop lourd reproche pour moi… Reprends-le… Je ne veux de toi que l’ivresse de tes baisers et la suprême jouissance de ton corps uni au mien.
Depuis on ne m’a vu nulle part. Je n’ai quitté ma maîtresse que ce soir, pour venir à notre souper, et je vais la retrouver tout à l’heure.

AMOUR DE POÈTE
ous vous souvenez du récit que nous fit la semaine
passée Rodolphe D… Nous en avons eu hier soir la
réplique que nous donna Amédée de P… Un peintre succédait,
comme conteur, à un romancier, et il mit son point
d’honneur à ne pas paraître inférieur à son devancier.
— Notre ami Rodolphe, commença-t-il, nous a narré l’autre jour, avec une maîtrise dont je me sens incapable, comment il réduisit la superbe d’une femme qui se proclamait insensible. Je veux lui donner aujourd’hui la réplique de son histoire ; celle que je vais vous conter n’est d’ailleurs pas de moi, je la tiens indirectement d’une jolie femme qui en fut l’héroïne.
L’aventure nous prouve que si l’on peut rencontrer des femmes rebelles à l’amour, on trouve aussi des hommes qui résistent à l’appel des sens ; ils ne sont heureusement pas, ces hommes, je m’empresse de le dire, de ceux qui s’asseoient à cette table ; ce sont de ces gens qui prétendent faire du sentiment, ignorant que l’amour le plus pur est toujours incomplet sans la possession physique ; et, par là, j’entends la possession entière, absolue, l’estimant insuffisante si elle ne s’accompagne pas de toute la gamme des caresses que peuvent échanger entre eux deux êtres aux corps sains, jeunes et beaux. Nous ne saurions comprendre un gourmand qui ne savourerait pas en raffiné le goût des mets et dont le palais ne distillerait pas au passage toutes les sensations que peuvent procurer les sauces aromatisées, les fruits juteux, les pâtisseries délicates, les vins et les liqueurs dont le bouquet nous pénètre dès que les lèvres ont trempé dans le verre. De même celui-là ignore l’amour véritable, qui n’en connaît pas toutes les nuances, qui n’a pas mis en œuvre tous les organes de ses sens dans les duos passionnés, et l’amant n’a pas vraiment possédé sa maîtresse qui n’a pas respiré tout son parfum, qui ne l’a pas faite sienne de toutes les façons, dont la lèvre et les mains ignorent encore le moindre recoin de chair de la femme aimée.
Mais je me laisse emporter à une profession de foi bien inutile entre nous, puisque tous ici vous êtes du même avis que moi sur ce sujet, et j’oublie de vous faire mon récit ; j’y reviens donc, en m’excusant de cette digression.
Je me trouvais l’autre soir à l’Opéra, en compagnie d’une charmante femme que j’ai le bonheur d’avoir pour maîtresse. Pendant l’entr’acte, nous étions, comme tous les spectateurs, au foyer, et nous côtoyions des couples que nous nommions en passant, couples réguliers ou irréguliers qui représentaient tout ce qu’il y a de brillant dans la société parisienne. Mes yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme dont je vous demanderai la permission de taire le nom, dont je voilerai la véritable personnalité, en la désignant, pour mon récit, sous le prénom d’Élise. Cette Élise est une grande dame, ce qui ne l’empêche pas d’être une jolie femme, au contraire. Représentez-vous une blonde, de ce blond doux à peine doré qui donne à la chevelure une transparence de rêve, avec de grands yeux bleus profonds, dont le regard, lorsqu’il se pose sur vous, vous enveloppe tout entier, prometteur d’extases infinies.
Ce n’est un secret pour personne qu’Élise est une sentimentale, et rien qu’à la voir on la devine langoureuse, mais amoureuse aussi, de celles qui se donnent sans brutalité peut-être, mais dans un charmant abandon qui a, lui aussi, sa saveur, et sa pénétrante douceur, qui est comme un envoûtement des sens ; de celles enfin qu’on sent vraiment mourir entre ses bras et exhaler au moment qu’on pénètre en elles leur âme que l’on cueille sur leurs lèvres en un baiser prolongé pour la réunir à la sienne propre…
Élise passait, ces temps derniers, pour honorer de ses faveurs certain beau ténébreux que je rencontre souvent, poète élégiaque qui rêve aux étoiles et célèbre, dans ses œuvres, le ravissement des amours éthérées, exemptes de luxure. À ma grande surprise, comme il passait auprès de la jeune femme, celle-ci détourna la tête, s’appuyant un peu plus au bras du cavalier qui l’accompagnait, un jeune officier, lieutenant de lanciers, lequel d’ailleurs m’était parfaitement inconnu.
— Tiens ! m’écriai-je, Élise a quitté la poésie pour l’armée. Que s’est-il donc passé entre elle et son amant ?
Ma compagne, qui est peut-être l’amie la plus intime de la jolie blonde, parut étonnée de mon ignorance.
— Comment, me dit-elle, tu ne sais pas que tout est rompu entre eux ?
— Ma foi non.
— À la vérité, tout est fini sans que rien n’ait commencé ; car, si la chronique parisienne les donnait comme amants, elle anticipait sur les faits.
— Vraiment ? Sans doute le beau lieutenant que je vois l’a-t-il, par sa prestance, emporté sur notre rêveur.
— Pas du tout ! Valentin (appelons ainsi le poète) a fait à Élise une injure grave qu’aucune femme ne saurait pardonner à un homme, une de ces injures qui tuent l’amour au point de le changer en aversion.
— L’aurait-il trompée avec quelque grisette ? C’est assez l’habitude des poètes.
— Tu n’y es pas. C’est un secret, mais, puisque tu es si curieux, je veux bien consentir à te le révéler, pour toi seul, et je te raconterai l’histoire telle que me l’a dite Élise elle-même, encore pleine de courroux contre cet amant, qui ne sut pas l’être au moment voulu.
Je promis de ne rien dire, et je ne manque pas aujourd’hui à ma promesse puisque je vous rapporte l’aventure sans nommer les personnages qui en furent les héros.
Ce n’est plus moi qui parle, mais ma maîtresse, et c’est son récit que je vais vous refaire, aussi fidèlement que ma mémoire me le permettra.
Depuis longtemps, Valentin faisait à Élise une cour assidue. Il lui glissait, lorsqu’il la rencontrait, des poèmes dans lesquels il la célébrait comme vous le supposez, vantant sa beauté, la comparant aux déesses de la mythologie, jurant qu’il brûlait pour elle de l’amour le plus ardent, l’implorant de ne pas être cruelle et de couronner sa flamme.
Il ne se bornait pas aux madrigaux ni aux sonnets emphatiques ; il la pressait de ses déclarations, la suppliait de venir le trouver chez lui, si bien qu’Élise à la fin se laissa prendre au jeu, et, un soir, elle accorda à son soupirant un baiser qui l’engageait. Le lendemain, Valentin recevait une lettre dans laquelle elle lui disait :
Je n’ai pas vécu depuis hier. Le baiser que nous avons échangé m’a laissé une impression que je ne puis oublier ; ce fut comme une brûlure que je ressentis jusqu’au fond de moi-même et qui pénétra toutes les fibres de mon corps. Je ne suis plus maîtresse de moi, et je ne puis résister à l’appel de l’amour. Attendez-moi demain, je serai chez vous, et vous pourrez me prendre toute. Je pose mes lèvres sur ce billet que vos chers doigts toucheront, en me promettant mille ivresses dans vos bras.
Lorsqu’il eût pris connaissance de cette lettre, Valentin fut transporté. Il entrevoyait les félicités les plus grandes et ne rêvait plus qu’au bonheur du jour suivant ; mais il se faisait de ce bonheur une idée toute différente de celle que se formait Élise au même moment.
Élise arriva. Elle avait, pour ce rendez-vous d’amour, réuni toutes les armes de la séduction, arborant une toilette qui mettait ses charmes en valeur ; sous la robe élégante, son corps était couvert de dessous de dentelles et de soie chatoyante. Elle voulait que son amant goûtât déjà le plaisir de la dévêtir en froissant de fines étoffes douces au toucher, sachant bien, en femme avertie, que l’homme trouve une première excitation dans ces détails de la toilette féminine.
Dans sa pensée, elle devait l’amener, en éveillant ses sens, par étapes, à la découverte de sa nudité et elle venait, toute parfumée, allumant déjà le désir par le crissement de ses jupons soyeux.
Valentin l’accueillit en la baisant sur le front, dans les cheveux.
— Vous voici ! dit-il… oh ! Quelle grande joie de vous voir ici, chez moi ! Quel bonheur !
Elle se blottissait contre sa poitrine, tendait ses lèvres vers celles de l’homme, attendant le baiser de l’amant.
Il la conduisit vers la petite table qui meublait sa chambre et la fit asseoir.
— Je ne veux pas, lui dit-il, que notre amour ressemble à ces passions vulgaires où les sens ont la plus grande part. Je vous aime trop, Élise, je vous ai placée trop au-dessus des autres femmes pour concevoir le noble sentiment qui nous unit autrement que comme une communion de nos âmes, qui divinise nos deux êtres et nous rapproche de Dieu par la pensée.
Elle le regardait et l’écoutait sans bien comprendre, trouvant que ce discours était long, escomptant des gestes et non des paroles.
Mais lui poursuivait son idée, vivait son rêve ; il prit sur la table les feuillets d’un poème et se mit à les lire, faisant ressortir le rythme ou la périphrase, appuyant surtout sur la béatitude des amours où le cœur joue le premier rôle.
Certes, Élise était sentimentale, mais, je vous l’ai dit, une sentimentale qui ne méprisait point les plaisirs charnels. Elle goûtait sans doute la beauté des vers écrits en son honneur, elle en était même flattée, mais, après avoir d’abord écouté avec complaisance, elle était impatiente d’entendre son amant lui tenir d’autres propos.
Lorsqu’il eût fini, elle alla vers lui :
— Oh ! dit-elle, comme c’est beau !… Oui, il faut que nous nous aimions ainsi, que nous soyons complètement l’un à l’autre ! Mon cher amant, vois comme je me suis faite belle pour toi !… Je suis tienne !…
De nouveau, elle s’enlaçait à lui, cherchait ses lèvres. Le baiser qu’il échangèrent, cependant, ne fut pas celui qu’elle espérait…
— Oh ! dit la femme, malgré elle, ce n’est pas ton baiser d’hier ; il ne me brûle pas…
Elle lui passa les bras autour du cou, s’efforçant de l’attirer à elle, mais lui, résistait, détournait même la tête ; finalement, il se dégagea… et s’assit à son tour, le coude sur la table, la tête dans la main.
Il recommençait à parler…
Mutine, elle prit les feuillets, disant :
— Tes vers sont beaux ! Mais laisse-les un peu. Regarde mon corps. Vois ! N’est-il pas plus de beauté dans cette chair qui aspire à tes caresses que dans tous les poèmes du monde ?
Rieuse, elle ramassa une partie des pages écrites et les jeta à terre.
Elle avait ouvert elle-même sa robe, d’un joli geste impudique, laissant voir les trésors cachés dans le fouillis de la soie et des dentelles.
Il daignait à peine l’apercevoir, la considérant d’un air dégagé, qui la stupéfia.
— Non, dit-il, pas encore, la possession du corps n’est rien, celle de l’âme est tout !
Mais elle ne le comprenait pas de cette façon et elle lui répondit :
— Fou que tu es ! Suis-je donc si malheureuse que tu n’éprouves pour moi aucun désir ! Oh ! Je veux m’en rendre compte !
Et elle-même ouvrit la culotte de son amant. Ce qu’elle vit lui arracha un cri à la fois de surprise et de joie.
— Le vilain, s’écria-t-elle, qui cachait un tel trésor ! Diras-tu encore que les sens ne sont rien ?… Qu’est-ce donc alors que je vois là et que je sens dans ma main ?…
Ce qu’elle tenait entre ses doigts, en effet, démentait tous les discours et tous les poèmes de Valentin. Celui-ci était désarmé… parce que trop bien armé ! C’était du moins ce qu’il semblait à Élise.
— Soit ! déclara le poète. Donnons vite leur part aux sens. Lorsque nos chairs seront apaisées, nous pourrons mieux parler du véritable amour.
— Le véritable amour ! répondit la jolie femme, mais n’est-ce pas celui qui fait tressaillir notre corps ? N’est-ce pas celui qui nous transforme en un seul être ?… Il ne peut en exister d’autre !
Et d’une main nerveuse, elle caressait et pressait le membre tendu de son amant…
Mais celui-ci se dégagea brusquement.
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Il s’était levé et s’avançait vers elle ; elle se recula :
— Non, dit-elle. Je déteste, moi, l’accouplement brutal…
Et, tout bas, penchée à son oreille, elle dit :
— Ne connais-tu pas les caresses qui sont les prémices délicieuses de l’acte d’amour ; les caresses sans quoi le geste lui-même ne serait qu’une bestialité ?
Et comme il avait repris sa place, boudeur maintenant et mécontent, debout à côté de lui, elle lui prit le bras et sa main, doucement, essaya de guider la main de l’homme vers ses cuisses qu’elle avait découvertes jusqu’au charmant vallon, lequel s’ouvrait à l’ombre d’un blond taillis formant une toison dorée.
— Valentin ! Mon chéri !… Ne suis-je donc pas belle, ni désirable ?
Mais l’homme ne bougeait pas. Il laissait retomber sa main mollement, et ses yeux allaient vers les papiers dont Élise avait jonché le sol.
La fureur et le dépit l’emportèrent chez la jeune femme. Elle abandonna cette main qui refusait la caresse demandée, ramena ses jupes sur elle, et, se rejetant en arrière, laissa éclater sa colère :
— Oh ! Je ne croyais pas, dit-elle, en venant ici, subir un aussi outrageant affront ! Veuillez, Monsieur, me rendre la lettre que j’ai commis l’imprudence de vous écrire dans un moment d’aberration.
Elle s’attendait — c’était son dernier espoir — à ce que Valentin se révoltât et voulut alors prendre ce qu’on lui refusait. Mais il n’en fut rien, le poète rendit sa lettre à Élise. L’orgueil l’emportait sur le désir.
Ils se quittèrent ainsi, mais l’histoire d’Élise ne s’arrête pas là. Je vous laisse à penser dans quel état elle se trouvait en descendant de chez Valentin. Lorsqu’elle fut dans la rue, elle se souvint que le beau lieutenant de lanciers qui la courtisait, lui aussi, lui avait fait savoir qu’il l’attendait ce même jour.
— J’étais folle, se dit-elle, et je faisais comme le stupide animal de la fable du bon La Fontaine, qui rejetait la proie pour l’ombre. Heureusement, il est temps encore de retrouver celui qui, je l’espère, sera un homme véritable…
Élise ne réfléchit pas davantage et, sans même retourner chez elle, elle gagna le logis de son second soupirant, qui commençait à désespérer de la voir.
Vous me croirez sans peine si je vous dis que l’officier ne s’embarrassa point de poèmes, ni de rêveries sur l’amour pur. Dès qu’il vit arriver Élise, il se montra empressé auprès d’elle. Et la blonde enfant eût la satisfaction de ne pas s’être, ce jour-là, parée inutilement de ses plus beaux atours.
Elle n’eut pas besoin de guider jusqu’à la vallée des plaisirs une main qui s’en fut d’elle-même trouver le joli nid où bientôt l’amoureux officier logeait le mâle oiseau que vous savez. Et, lorsque, enlacée à son amant, Élise ferma ses grands yeux, s’abandonnant à cette jouissance si désirée, qui la brûlait jusque dans la moelle des os, elle cria à celui qui avait su si bien répondre à son ardeur :
— Oh ! mon chéri ! Tu es un homme, toi… un vrai !
Le lieutenant ne comprit pas tout ce que signifiait cette exclamation, mais il était trop heureux lui-même pour chercher à comprendre.

LA VICTOIRE DU DIABLE
ous allez pouvoir, en recevant cette lettre, vous délecter
du récit plein de sensualité savoureuse dont nous
régala hier Gustave T… Ce parisien brillant, l’un des lions
les plus fêtés, était d’une verve étincelante.
— Croirez-vous, nous déclara-t-il, que les deux dernières aventures rapportées ici par nos amis m’avaient à ce point impressionné qu’elles me mirent d’étranges idées en tête.
J’aime beaucoup contrôler par moi-même ce qu’on me raconte ; il est certain que la belle Céline est maintenant la maîtresse de notre ami Rodolphe, c’est un fait connu de tout Paris, qui les voit ensemble au théâtre Italien, et dans tous les lieux de joyeuse compagnie ; je n’en dirai pas autant des héros de l’histoire que nous a contée notre cher Amédée de P…, puisqu’une discrétion dont je ne saurais lui faire grief l’a empêché de nous révéler la véritable qualité de ces héros.
Cependant son aventure m’a poussé, l’avouerai-je, à tenter une expérience personnelle, in anima vili. La maîtresse que j’ai le bonheur de posséder actuellement est précisément une femme au tempérament nerveux, exubérant, sensuelle et passionnée, laquelle, croyez-le, mon cher Amédée, rendrait facilement des points à votre Élise. Valentine est bien la lionne qu’il faut à un lion qui, sans me vanter, n’a rien de votre poète et sacrifie sans vergogne au fils de Vénus.
Ma maîtresse, donc, est une grande amoureuse et ce serait perdre son temps que lui lire des poèmes à l’heure du berger, car elle a accoutumé d’assaisonner d’un piment tout différent nos entretiens, lorsque nous sommes en tête à tête.
Je jugeai qu’elle était, justement à cause de ce beau tempérament, toute désignée pour servir, sans être prévenue, à mon expérience, qui consistait en ceci :
Essayons, m’étais-je dit, de me rendre insensible et de faire, moi aussi, l’amant détaché des joies charnelles. Ce sera curieux et je vais fort me divertir de la façon dont Valentine prendra la chose. Ce sera certainement pour elle une surprise, car c’est une attitude qu’elle ne me connaît pas ; jamais jusqu’ici, elle ne m’a vu moins enflammé qu’elle-même. Mais il y a commencement à tout.
Je vous ferai grâce de tout préambule et j’en arrive tout de suite au moment où nous nous trouvâmes, ce soir-là, au lit, dévêtus.
Ma maîtresse, suivant son habitude, s’était placée tout contre moi ; vous connaissez tous cette agréable impression de sentir le long de soi la tiédeur douce d’un corps féminin ; il semble que déjà les êtres se confondent et qu’un peu du sang de l’un se mêle à celui de l’autre pour le faire couler plus abondant et plus rapide dans les veines. Cette sensation n’était pas du tout en rapport avec mon expérience, mais je ne pus quand même y échapper, et je dois dire qu’elle commença d’allumer des désirs que je voulais dompter.
Je résistai pourtant à ces premiers feux. Non ! me disais-je, j’ai résolu de repousser toutes les caresses et de ne me livrer à aucun transport, je n’écouterai donc pas ce vil appel de ma chair : Vade rétro, Satanas !
Vous vous doutez bien que Satan ne se rendit pas ainsi. Satan était fort courroucé de ma résistance ; il n’avait pas pour habitude d’être ainsi invité à reculer ; il était fort mécontent d’être éconduit et je le sentais se dresser d’une manière inconvenante, à l’endroit où le créateur a placé les attributs de notre sexe.
Le plus grave, c’est que Satan avait pour alliée la plus charmante des pécheresses, une Ève brune aux yeux noirs, qui avait une façon particulièrement tentante de m’inviter à croquer la plus jolie pomme du monde. Admirez, mes amis, quel courage fut le mien de repousser aussi enivrante tentation…
— Eh quoi ? me dit Valentine. Est-ce là tout ce que tu me dis aujourd’hui ?
— Que veux-tu que je te dise ? répliquai-je innocemment.
— Comment, ce que je veux que tu me dises ? répondit-elle à son tour, avec une surprise qui n’était nullement feinte. Tu n’as point, il me semble, l’habitude de rester étendu à côté de moi sans me tenir certains discours que tu n’as plus heureusement à apprendre, car tu les sais parfaitement et les exprimes les autres jours avec une grande éloquence.
— Peut-être les autres jours, mais ce soir, je ne retrouve pas cette belle éloquence ; je suis, pour ce que tu me demandes, aussi dépourvu de moyens qu’un chantre de la chapelle Sixtine, et, pour tenir les discours qui te charment, absolument muet, aussi muet qu’un de ces personnages du sérail que je n’ose appeler des hommes et dont le mutisme est chose notoire en ce qui concerne le langage d’amour.
— En vérité ! s’écria ma maîtresse, d’un accent où perçait déjà une pointe de colère… Crois-tu que je vais l’admettre ainsi, me résigner à ce mutisme subit et si malencontreux ? Et où donc, s’il vous plaît, Monsieur, avez-vous perdu la parole depuis hier ? Auriez-vous, par hasard, tenu trop de discours à quelque autre personne qui vous aurait tant fait causer que vous en êtes finalement devenu aphone en vous retrouvant avec moi ? Sachez que je ne le tolérerais pas un instant… non, pas un instant !
Cette scène de jalousie ne me déplaisait pas du tout ; je n’étais nullement mécontent de la façon dont je jouais le rôle que je m’étais tracé et, jusqu’à ce moment, j’étais très satisfait de mon expérience, malgré que ce maudit diable que j’avais repoussé en paroles, continuât à me tracasser et à me battre le ventre, comme s’il voulait me dire : « Je n’ai que faire, moi, de ton mutisme, et de tes histoires de sérail… Vas-tu bientôt me conduire dans le joli petit endroit où je m’esbroue si à mon aise habituellement, où je goûte tant de plaisir à arroser les coins secrets de certain labyrinthe, où je perds avec joie une raideur qui, pour le moment, m’embarrasse plus que je ne le saurais dire ? » Mais je résistai stoïquement à ces invites du diable. Je m’étais étendu nonchalamment sur le dos, la nuque sur l’oreiller, et goûtais le charme de cette position engageant à la paresse et au doux farniente…
Je me demandais même si je n’allais pas, comme votre poète, composer quelque élégie, et, pour détacher mes pensées des tentations de la chair, je me remémorais déjà le début de ces Bucoliques que nous apprîmes, hélas, tous, au collège… Virgile venait à mon secours contre Satan, et je rêvais que j’étais le berger Tityre :
Tityre, tu patule recubens sub tegmine fagi.[1]
Par malheur, ma compagne, qui ignore complètement Virgile et ses œuvres, se fâcha tout à fait et me dit :
— Vas-tu donc rester toute la nuit couché à côté de moi sans même tourner la tête de mon côté ? Ce serait le comble, par exemple !
J’eus le courage de lui répondre :
— Ma belle amie, je me trouve très bien et savoure les douceurs du repos, tel un philosophe antique étendu sur le sol et contemplant les étoiles du firmament.
En fait d’étoiles, je ne voyais guère, je vous l’assure, que les fleurs du rideau qui ornait notre ciel de lit. Mais cela importait peu. C’était, à défaut de poésie, de la prose évocatrice de rêveries éloignées de tout plaisir charnel. J’admirais moi-même mon calme, et m’élançais vers des béatitudes idéales. Valentine, qui ne partageait nullement ces béatitudes, s’écria :
— Vraiment ! si j’étais un homme, j’aurais honte de me conduire d’aussi étrange manière auprès d’une jolie femme avide d’amour.
Ce à quoi je répliquai sans attendre :
— Si tu étais un homme, dis-tu ? Que ne l’es-tu ? Après tout, en vérité, pourquoi est-ce donc toujours à nous à besogner et à tenir le rôle actif dans les scènes d’amour ? Je ne serais pas fâché de voir un peu intervertir les positions. Je veux sur le champ inaugurer ce nouveau système, et puisque tu tiens tant à satisfaire tes désirs, soit ! Je ne ferai pas un mouvement et te laisserai te contenter comme tu le voudras. Je suis trop bien ainsi, mollement étendu, et je ne me remuerai pas d’un pouce.
Je vous ai dit que Valentine était une femme de tempérament ; elle ignorait la mollesse et son ardeur se manifestait toujours de la façon la plus impétueuse.
— Ah ! dit-elle… Tu veux que je te montre ce que je ferais si j’étais d’un autre sexe ! Eh bien ! Tu vas le voir sans plus attendre.
— Montre-moi ce que tu voudras, mais surtout ne me dérange pas. Tu gâterais tout le charme que je goûte en ce moment.
— Voyez-vous cela, Monsieur le Pacha… un étrange pacha, soit dit en passant, qui ne fait guère honneur à sa favorite… D’abord, si j’étais un homme et si je me trouvais à côté d’une jolie femme comme moi, il y a déjà beau temps que je l’aurais baisée sur les lèvres, comme ceci…
Et ma Valentine, sans plus tarder, me passa sa mignonne petite main sous la nuque, puis je sentis ses lèvres rouges et charnues se poser sur les miennes longuement, longuement, en appuyant bien fort.
À cet instant, Satan, ce misérable Satan, se mit à me tracasser davantage encore que précédemment. Il ne tenait plus en repos et protestait à sa façon contre le supplice de Tantale que je lui imposais.
Je vous avouerai, en toute humilité, que j’avais déjà consenti une première capitulation ; j’avais cédé au double contact de la douce main passée sous mon cou et des lèvres appliquées aux miennes ; je n’avais pu garder, hélas ! ma bouche close et j’avais rendu baiser pour baiser.
Forte de cette première victoire, ma partenaire s’était enhardie et sa seconde main s’était glissée sous les couvertures où elle avait bien su trouver le diable qu’elle secouait maintenant nerveusement.
— Ah ! me disait-elle, que me racontais-tu tout à l’heure ? Je ne pense pas que jamais chantre de la chapelle Sixtine ait possédé pareil instrument pour s’accompagner, ni que muet du sérail fût doté d’un organe aussi vibrant. Voici un archet avec lequel je vais bien savoir, moi, faire rendre les plus beaux sons à certain violon que je possède, et je sens là une corde vocale tendue à souhait pour exécuter avec moi un duo que j’ai hâte de chanter.
Tout en parlant ainsi, elle agitait sans ménagement ledit archet, tour à tour nerveusement ou plus doucement, si bien que le diable ne se tenait plus de joie, semblait me narguer, et me dire en se moquant : « Je le savais, moi, je le savais bien que je triompherais de ta vertu ! »
Mais ma vertu n’avait pas encore dit son dernier mot. J’avais juré que je ne bougerais pas, et je mettais un point d’honneur à ne pas faire le moindre mouvement.
Je me souvins même, fort à propos, qu’à l’époque où j’étais jeune pensionnaire, alors que les sens commençaient à me tourmenter, on nous obligeait à croiser les bras dans notre lit afin d’éviter que nos mains ne s’égarassent en des endroits défendus, et que les surveillants de dortoir avaient pour habitude de passer à chaque lit afin de vérifier l’exécution de cet article d’un règlement sage et pudique… Donc, pour mieux résister encore aux tentations qui m’assaillaient, je croisai fortement les bras sur ma poitrine. Ainsi ma main ne me trahirait pas et ne pourrait venir en aide à la faunesse qui me persécutait.
Délicieuse persécution, d’ailleurs, à laquelle je trouvais un charme qui ajoutait encore à la béatitude, quoique celle-ci ne fût plus du tout accompagnée de rêveries célestes.
Valentine ne s’arrêta pas en si bon chemin. Trouvant un complice, elle voulut lui témoigner son amitié et sa reconnaissance. Elle se jeta sur le diable et se mit à l’embrasser. Il en devint si fier, le chenapan, qu’il se redressa encore. Et moi-même, je me sentais pénétré d’un bonheur sans égal, je sentais ce bandit de Satan prêt à pleurer d’émotion, lorsque ma maîtresse l’abandonna tout à coup.
— Ah ! dit-elle. Tu me demandais ce que je ferais si j’étais l’homme ! Ce que je ferais, monstre qui te retiens de m’aimer, égoïste qui ne penses qu’à ton plaisir sans te préoccuper du mien, tiens, voilà ce que je ferais : je bondirais sur toi avec toute la rage du désir !
Elle bondit, en effet, me chevauchant, puis, une fois sur
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moi, d’une main preste et adroite, elle saisit le diable par la
tête et l’enfouit dans le bénitier qu’elle porte entre les jambes.
Je poussai le stoïcisme jusqu’à ne point répondre à son transport et ne donnai même pas un coup de reins pour aider ce poignard à pénétrer dans la jolie gaine qui lui était offerte par ma maîtresse.
La mâtine, croyez-le, n’avait nul besoin de secours. À califourchon sur moi, ses cuisses s’élevaient et s’abaissaient dans un mouvement dont le rythme me procurait la plus savoureuse des jouissances.
Qui donc disait que le diable se déplaisait dans un bénitier ! Je vous jure que le mien se trouvait fort à son aise dans celui de ma compagne, et qu’il n’avait nulle envie d’en sortir…
Pour moi, je ne pensais plus du tout à l’expérience que j’avais voulu tenter ; je ne pensais qu’au plaisir que me procurait une passivité dont je distillais toutes les sensations.
Ma maîtresse maintenant avait les mouvements plus saccadés.
— Tiens ! disait-elle. Tiens ! Puisque je suis l’homme, je te prends, je te possède, tu es à moi… À moi !… À moi !… Ah !… Ah !… Ah !…
Ses dents grinçaient, sa chevelure défaite retombait sur ses épaules, ses yeux se fermaient ; elle s’était empalée toute… et le diable, cette fois, pleurait, versant des torrents de larmes, tandis que j’étais plongé dans la plus enivrante des extases. Mais ces larmes du diable affolaient la femme, jouissant de tous ses muscles et de tous ses nerfs.
Enfin, elle retomba sur moi, épuisée, anéantie. Ses lèvres cherchèrent encore les miennes, et je la reçus, défaillante et brisée, dans mes bras.
— Ah ! Mon chéri !… Mon chéri ! me disait-elle. Tu l’as fait exprès pour me procurer une jouissance inconnue… Comme c’était bon !… Comme c’était bon !… Nous recommencerons encore, dis… nous recommencerons !…
Se tournant vers Amédée de P…, notre convive lui dit alors :
— Voilà, cher ami, quel fut le résultat de mon expérience. Ce n’était pas celui que je croyais, mais je vous sais gré quand même de m’en avoir suggéré l’idée, car j’étais de l’avis de ma maîtresse ; grâce à vous, j’ai connu et goûté en dilettante une ivresse des sens dont vous pourrez juger, lorsque l’occasion se présentera pour vous de renouveler pareil exploit amoureux. Mais la première condition, ne l’oubliez pas, c’est de laisser la femme bien s’exciter elle-même et, si grande que soit la tentation, n’écouter le diable qu’à la dernière minute. Je vous assure que l’extase voluptueuse de cette dernière minute compense largement toute la résistance qui l’a précédée.

LA FEMME HONNÊTE
st-ce votre absence et parce que l’on tient à charmer
l’ennui de votre exil ? Toujours est-il qu’une belle
émulation règne parmi les convives de nos soupers, depuis
que l’on sait que chaque aventure contée vous est transmise.
Chacun veut briller davantage que son prédécesseur et
c’est une véritable joute, un tournoi en matière de récits
galants. L’histoire dont nous fit part hier Raphaël G… n’est
pas moins piquante que celles que vous avez déjà eu le
plaisir de lire depuis que vous nous avez quittés.
Dès que les liqueurs furent versées, notre ami s’exprima en ces termes :
— Il vous est certainement arrivé à tous, comme à moi-même, de courtiser une femme mariée, de ces belles qui ne trouvent pas auprès d’un époux trop âgé les satisfactions qu’elles sont en droit d’attendre, et qui cherchent un consolateur autour d’elles.
Sachez donc que j’aspirais depuis longtemps à devenir le consolateur de la toute charmante Madame B…
Madame B… est une femme du meilleur monde, et la chronique scandaleuse, qui fouille dans la vie de toutes nos contemporaines, n’avait, jusqu’ici, rien découvert sur le compte de mon héroïne.
Il valait la peine, n’est-ce pas, de tenter une pareille conquête. Amélie — je peux bien vous dévoiler son prénom — m’attirait d’autant plus qu’elle semblait davantage me repousser, et plus elle me marquait de froideur, plus je brûlais pour elle.
Un mois s’était écoulé, depuis que je lui avais fait comprendre qu’elle était loin de m’être indifférente, un long mois passé en allusions et en sous-entendus, sans que je fusse plus avancé qu’au premier jour.
Une ou deux fois, j’avais voulu me risquer à une déclaration en règle, mais elle m’avait arrêté dès les premiers mots.
Comme j’essayais une nouvelle tentative, elle me déclara :
— Je sais où vous voulez en venir, mais je ne veux pas vous écouter, car j’entends que nous restions bons amis, et nous ne le pourrions pas, si je vous permettais de vous aventurer trop loin sur ce terrain. Apprenez, si étrange que cela vous paraisse, que je suis honnête, et que je prétends rester fidèle à mon mari. Et croyez que vous êtes le seul à qui je consente même à parler ainsi.
Sur quoi elle me tendit sa jolie main que je baisai en m’inclinant profondément devant elle. Il est vrai que je mis dans ce baiser plus d’ardeur que n’en comportait un simple hommage respectueux ; la belle Amélie s’en aperçut, car une rougeur colora son visage et elle retira précipitamment la main que je retenais trop longtemps dans la mienne.
— Ne recommencez pas, me fit-elle.
Mais le rire qui accompagnait cette interdiction n’avait rien de cruel, et ses yeux brillaient d’un éclat auquel je ne me trompais point. En même temps, elle me menaçait du doigt, mais le geste ne m’effraya pas le moins du monde. Que dis-je ? Il alla tout à fait à l’encontre de son but apparent, car je ne remarquai aucune trace de courroux, ni d’indignation, si bien que j’y voulus voir une première faiblesse que je considérai déjà comme une promesse. Lorsqu’une femme rougit et vous menace d’une telle manière, elle a fait un premier pas sur la pente où elle glissera infailliblement tôt ou tard ; c’est à nous de savoir l’amener doucement à faire le second pas.
Ces déductions n’étaient pas fatuité de ma part, comme vous allez en juger.
Comme tous les maris trop confiants, l’époux d’Amélie avait la manie de me confier sa femme ; il n’était tranquille que lorsqu’il nous savait ensemble et se faisait ainsi le premier artisan de sa future infortune conjugale.
On m’avait trop gentiment défendu de recommencer pour que je ne saisisse point la première occasion, comme le chat de la bergère, de mettre le menton là où l’on m’avait interdit d’approcher la patte.
Habilement, j’amenai la belle à des confidences, qui me confirmèrent que le mari était loin de se montrer à son égard aussi empressé qu’elle l’eût désiré.
Je vous ferai grâce de toutes les bagatelles qui ne sont que la préface de l’amour et qui marquent le chemin par lequel j’amenai tout doucement cette femme honnête à une chute dont j’entendais profiter.
Finalement, j’obtins d’elle un rendez-vous, ou plutôt je réussis à lui faire accepter de me venir voir chez moi, pour lui montrer certains objets d’art venant d’Orient, pour lesquels elle marquait une vive curiosité et dont je possède une intéressante collection. C’est encore une bonne précaution pour un amoureux d’avoir dans son appartement des choses à montrer à une femme honnête, ce qui donne à celle-ci une excuse à ses propres yeux et un prétexte honorable pour se rendre à un premier rendez-vous.
Elle avait donc accepté de me venir trouver dans mon appartement, et je ne vous surprendrai nullement en vous disant que je l’attendais avec impatience.
Vous vous doutez qu’elle était en retard ; jamais une jolie femme n’est exacte à un rendez-vous, même lorsqu’il s’agit de venir admirer des objets d’art. Cependant, je ne désespérais pas qu’elle vint ; elle s’était fait beaucoup trop prier, avait trop pris la précaution de me faire jurer à plusieurs reprises que je serais respectueux au cours de ce tête-à-tête, pour qu’elle changeât d’avis au dernier moment.
Enfin, je vois arriver un cabriolet ; il s’arrête au carrefour voisin, et je reconnais tout de suite la femme qui en descend. Elle se hâte, et son pas précipité, le soin qu’elle prend de voiler son visage, montrent bien qu’elle n’ignore aucunement la nature et le but final de l’entrevue qu’elle a consenti à m’accorder.
Mon cœur bat plus fort lorsque je la vois pénétrer dans la maison ; je suis en ce moment en proie à la plus vive et la plus douce émotion. J’écoute, j’entends dans l’escalier son petit pied martelant les marches.
— Dans quelques instants, me dis-je, elle sera mienne. J’aurai le droit de lui donner les noms les plus doux, et une ère d’ivresses amoureuses s’ouvrira pour moi.
Je courus à la porte et l’ouvris, de façon qu’elle n’eût pas à frapper.
Elle entra, toute peureuse, et je remarquai tout de suite, l’enveloppant d’un regard rapide, qu’elle avait revêtu une toilette qui n’était certes pas uniquement composée en vue d’une visite à un amateur de curiosités orientales.
Pourtant, lorsqu’elle fut assise devant moi, elle crut utile de me dire encore :
— J’ai eu confiance en vous et je suis venue, comme je vous l’avais promis, seulement pour voir vos collections. N’en augurez donc rien de plus, sans quoi je serais obligée de me retirer.
J’eus la courtoisie d’acquiescer à ce préambule et jurai mes grands dieux que je la respecterais davantage encore que si elle se trouvait dans son salon, — alors que j’avais une envie folle de la prendre et de la serrer dans mes bras. Ayant ainsi tous deux fait assaut d’hypocrisie, car elle était aussi peu sincère que moi et eut été bien dépitée d’être prise au mot, je lui demandai :
— Me permettrez-vous de vous débarrasser de votre châle ?
— Volontiers, répondit-elle.
Et elle me laissa découvrir des épaules que je pus admirer à loisir, me retenant encore d’y poser mes lèvres, avides cependant de goûter au parfum de sa chair.
Elle dénoua elle-même, sans que je l’y invitasse, les brides du grand chapeau bergère qui cachait presque entièrement son charmant visage… ce qui me parut d’excellent augure pour la suite de notre entretien.
Je la conduisis vers les deux vitrines où étaient rangés les objets d’art orientaux pour lesquels elle était venue et qui la firent s’extasier ; tout en causant, j’amenai l’entretien, par des détours adroits, sur le sujet défendu, et j’en vins à dire :
— Comment une femme telle que vous, jeune, belle, gracieuse et éprise d’art, sentimentale aussi, j’en suis certain, a-t-elle pu lier sa vie et son sort à un mari qui est incapable de répondre comme il sied à la flamme brûlante que je vois dans ces beaux yeux-là ?
Amélie soupira, puis elle se laissa aller à me raconter l’histoire d’une union que lui avait imposée sa famille, et qu’elle avait dû subir malgré sa répugnance.
— Eh quoi ! m’écriai-je, sacrifierez-vous donc ainsi toute votre existence pour des considérations de famille ? Les époux qui prennent ainsi de jeunes femmes commettent un sacrilège envers l’amour ! C’est un crime que de ne les point punir comme ils le méritent.
En même temps, je la plaignais ; et je m’enhardissais à garder longuement sa petite main dans la mienne. Elle ne la retirait pas, et ce fut très timidement qu’elle me dit :
— Prenez garde. Vous oubliez votre promesse.
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— J’oublie tout auprès de vous. Je ne veux voir qu’une chose, en vous contemplant ainsi près de moi, c’est que vous êtes la plus adorable des femmes et que je vous aime.
— Vous avez juré.
— Ignorez-vous donc que ces serments-là ne sont faits que pour ne pas être tenus ?
Elle ne répondit rien. Je la pris dans mes bras, l’étreignant, la couvrant de baisers.
Elle se laissa faire.
D’un bouquet que j’avais fait venir en son honneur, je détachai une rose et la piquai moi-même dans la forêt brune de ses cheveux, puis nos lèvres se rencontrèrent.
Je la sentais à moi.
Fébrilement, j’achevai de faire tomber les vêtements qui me voilaient encore son beau corps ; au fur et à mesure que j’en découvrais les charmes, j’éprouvais avec une plus grande acuité le désir de posséder cette femme, que je sentais maintenant tressaillir contre moi, et qui ne protestait plus que faiblement par des : « Que faites-vous ?… Non… Non… » qui étaient autant de consentements.
Je l’entraînai dans la pièce voisine, vers un sopha, mais, soudain, comme ma main s’égarait vers l’endroit que vous pensez, elle me repoussa et s’échappa :
— Non, dit-elle. Non. Je suis une femme honnête !
Il était bien temps de le dire. J’étais déjà sous les armes et j’exhibais devant cette femme honnête, indice de mes désirs, un objet pour le moins aussi intéressant que tous ceux qu’Amélie avait pu contempler dans mes vitrines.
J’en appelai à ce témoignage.
— Amélie ! m’écriai-je, serez-vous si cruelle, et me laisserez-vous, après m’avoir mis dans l’état où vous me voyez ? Considérez, chère aimée, cette preuve incontestable de l’ardeur que vous avez allumée en moi.
Comme j’essayais de la surprendre, elle se jeta à genoux devant moi, me disant :
— Épargnez-moi, je vous en prie. Ah ! Pourquoi suis-je venue ?
— Vous êtes venue pour être aimée, ainsi que vous le devez être et que le commandent votre jeunesse et votre beauté. Je ne vous laisserai pas repartir sans que vous ayez éteint l’incendie que vous avez allumé en moi.
Alors, elle se révéla toute autre.
— Je l’éteindrai aussi, me dit-elle, mais pour cela est-il donc nécessaire que vous pénétriez sur les chasses réservées à Monsieur mon époux… Que non pas !… Savez-vous bien que, lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup les sucres de pommes ; je les choisissais parmi les plus gros. Avant que de les porter à ma bouche, j’adorais les caresser de la main…
Tout en parlant ainsi, elle avait saisi ce qui sortait de ma culotte ouverte et je compris ce qu’elle entendait faire. C’était une fantaisie, que je voulais bien lui permettre mais qui ne serait, je l’espérais, qu’un début.
D’ailleurs, je ne m’attardai point à tant de raisonnements. L’impression de ce doux toucher augmentait encore l’excitation de mes sens. Amélie ajoutait :
— Je fus toujours très gourmande. J’aimais aussi, avant que de sucer vraiment le bâton de sucre, en lécher de ma langue tout le tour.
En même temps, la plus mignonne des petites langues roses caressait la tête de l’aiguillon qu’elle comparait ainsi à une friandise enfantine.
La sensation, cette fois était exquise et je ne pus m’empêcher d’admirer l’art avec lequel opérait ma charmante amie. Son vieux mari, sans doute poussé par le besoin, lui avait donné une éducation dont je faisais mon profit.
Ma foi, je m’abandonnai en philosophe au bonheur de l’heure présente, et me laissai retomber, le dos sur le coussin du sopha, tandis qu’à genoux entre mes jambes, Amélie continuait à me procurer un plaisir qui m’était d’autant plus sensible qu’il me venait de cette même femme, si réservée dans ses salons.
À la caresse de la langue succéda bientôt une douce et lente succion.
La jolie femme s’était un peu interrompue pour me dire :
— Lorsqu’on est gourmande, on ne l’est pas à demi. Après avoir bien léché le sucre de pomme, je commençais à le sucer tout doucement, du bout des lèvres, afin de retarder le plus possible, pour mieux en goûter la saveur, le moment où il fondrait dans ma bouche.
Ah ! La mâtine ! Comme elle savait me faire frémir dans tout le corps. Je trouvais cependant qu’elle tardait bien à accentuer la pression de ses lèvres, et, tandis que ma main droite restait arcboutée au coussin sur lequel je renversais ma tête, ma main gauche, passant derrière le cou et l’épaule d’Amélie, lui donnait une légère pression pour l’amener à faire entrer plus avant dans sa bouche ce qui, pour le moment, lui tenait lieu de sucre de pomme.
Mais elle s’interrompit, au contraire, et me dit :
— Au moins, Raphaël, vous ne me mépriserez pas ?
— Vous mépriser !… Te mépriser !… Tu es folle !… Ah ! Ne t’arrête pas, je t’en prie !
Ses deux mains maintenant enserraient l’objet de sa convoitise, qu’elle saisit à pleines lèvres, tandis que ses yeux brillants suivaient, en me regardant, l’effet qu’elle provoquait sur moi.
Elle essaya encore une fois de me dire :
— Tu ne me mépriseras pas ?
Mais elle parlait à la façon des enfants qui ont la bouche pleine, ce qui lui donnait un bizarre accent. Elle prononçait :
— Tu ne me mé-i-se-a pas ?
— Petite fillette, lui répondis-je, on ne parle pas la bouche pleine. On suce son sucre de pomme sans rien dire… Oh !… Je vais jouir !
Sans me lâcher, elle laissa échapper ces mots, avec la même étrange façon de parler :
— Jouis !… Oh oui !… Jouis !…
Et ses lèvres firent le mouvement d’avaler presque entièrement ce que ses petites mains pressaient par la base.
Je lui vins en aide et poussai de mon côté. Je sentis en même temps que j’emplissais la mignonne bouche.
Ne croyez pas qu’Amélie se précipita pour rejeter la liqueur qui avait inondé son palais. Pas le moins du monde. Elle voulut garder tout ce que le sucre de pomme avait exprimé.
Ses seins se soulevèrent lorsqu’elle se releva ; elle se coucha une minute à côté de moi, puis, se mettant debout, elle me tint cette étrange discours :
— Ah ! Je suis bien contente de moi !
— Et de moi ?
— De toi aussi… Mais de moi surtout… car je suis toujours une honnête femme !
Je ne la contredisais pas, ouvrant seulement des yeux étonnés.
— Oui, dit-elle, mon mari ne peut être traité de cocu, puisque je lui ai gardé ce sur quoi il a un droit exclusif. Je n’ai donc pas cessé de lui être fidèle… Je suis venue seulement, cher Monsieur, — ajouta-t-elle d’un air affecté — vous rendre visite, et j’ai accepté de vous, ce qui est avouable, pour goûter, un savoureux gâteau à la crème dont je reviendrai, si vous voulez bien, me délecter encore prochainement…
Mais, croyez bien, mes chers amis, que lorsqu’Amélie revint, elle ne put s’en retourner, comme ce premier jour, en affirmant que son mari n’était pas cocu, car si agréable qu’ait été le plaisir éprouvé au cours de l’entrevue que je viens de vous conter, j’avais préféré, la seconde fois, braconner sur les chasses réservées, et Amélie s’était finalement rendue.

LES DEUX MAITRESSES
alentin M…, qui devait hier soir affronter à son tour
notre jugement sur l’aventure amoureuse qu’il allait
nous relater, nous prévint tout de suite qu’il s’agissait d’une
histoire de jalousie.
— Rien, dit-il, ne m’importune autant qu’une femme jalouse ; je ne sais pas de défaut plus grave à une maîtresse. Et cependant, elles le sont toutes ; j’ai même connu des femmes jalouses d’amants qu’elles trompaient sans scrupules, mais de qui elles prétendaient exiger une fidélité qu’elles étaient très loin de leur garder.
Ce n’est pas mon cas, et je ne crois pas être trompé par ma maîtresse, du moins par celle de mes maîtresses qui a ce terrible défaut.
Je partage donc mon temps d’amour entre une excitante brune qui a nom Valérie et une séduisante blonde qui se nomme Lucie. À la vérité, c’est Valérie qui est ma maîtresse en titre, et je ne connais Lucie que depuis peu. Nous sommes au début de notre liaison et, par conséquent, j’en suis encore très amoureux. Cependant, il y a Valérie ; c’est une amie dont j’ai l’accoutumance, et, si je la trompe de temps à autre, au fond c’est toujours à elle que je reviens finalement.
J’avais vainement essayé de lui faire entendre que cette constance était déjà pour elle un bel avantage sur ses rivales. Mais elle ne comprenait rien à ce sage raisonnement et s’entêtait dans la ridicule prétention de m’empêcher d’aimer à ma guise et de butiner à droite ou à gauche selon ma fantaisie.
J’entends déjà certains de vous me répondre qu’à ma place, ils eussent depuis longtemps signifié à Valérie d’aller offrir à un autre son humeur jalouse. Mais, je vous l’ai dit, je tiens quand même à elle pour beaucoup de motifs, et jusqu’à l’aventure que vous allez connaître je me désespérais seulement de ne pouvoir la rendre raisonnable.
Je dis « jusqu’à cette aventure », car j’ai réussi à accomplir le miracle que je méditais, en mettant d’accord mes deux maîtresses, qui sont à présent les deux meilleures amies du monde.
Mais ce ne fut pas facile, comme vous allez pouvoir vous en rendre compte.
J’avais donc décidé de guérir Valérie de sa jalousie par le moyen de Lucie. La tentative était hardie et téméraire, mais il ne me déplaisait pas, au contraire, de donner enfin un aliment sérieux à la jalousie de ma maîtresse, certain que le mal serait guéri par l’excès du mal lui-même.
— Je te jure, lui avais-je dit, que je te ferai repentir de cette vilaine passion.
Elle m’avait répondu par cet argument banal et ridicule qu’elle n’était si jalouse que parce qu’elle m’aimait à la folie et je ne pouvais rien rétorquer à cela.
Je ne conservais plus aucun espoir de la convaincre par des paroles, et je résolus d’agir.
C’est ici que je veux vous montrer jusqu’où pouvait aller mon machiavélisme.
— Voici trop longtemps, m’étais-je dit, que Valérie me menace de sa colère si elle me surprend jamais en compagnie d’une autre femme. Je ne serais pas fâché de la voir dans ce rôle de furie, bondissant sur sa rivale et peut être sur moi-même, armée d’un poignard ou d’un stylet.
Le poignard ne me faisait aucunement peur et j’aurais certainement regretté qu’il ne fût point de la partie, si au drame escompté ne s’était point substituée une scène d’un tout autre caractère et tout à fait inattendue.
J’avais résolu de préparer moi-même l’événement dont j’aurais pu être la victime. Je me trouvais dans l’état d’esprit du criminel guetté par la police et que celle-ci n’arrête jamais. J’étais fatigué d’entendre toujours ma maîtresse menacer, sans jamais rechercher l’occasion de mettre de si belles menaces à exécution, et j’étais curieux d’en faire l’expérience.
Supposons, me dis-je, que Valérie reçoive une lettre anonyme lui annonçant que je la trompe. Que fera-t-elle ?
Mais personne ne lui envoyait jamais de lettre anonyme. Il faut croire, mes chers amis, que nul d’entre vous ne s’intéressait à ma maîtresse, ou même, à défaut, à mon malheureux sort.
Cette idée me hantait et me poursuivait tant et si bien que je résolus de combler cette lacune, et, pour assister enfin au déchaînement de cette crise jalouse qu’on me promettait sans me la montrer, d’envoyer un avertissement à Valérie.
Vous supposez bien que je n’écrivis pas moi-même le billet adressé à ma maîtresse. Elle eût tout de suite reconnu mon écriture. J’allai donc trouver un brave écrivain public, auquel je dictai le poulet suivant :
On vous trompe odieusement et de la façon la plus indigne. Soyez vigilante, et si vous voulez être convaincue, sachez que celui qui se conduit de façon aussi infâme à l’égard d’une personne aussi adorable que vous l’êtes, recevra demain soir chez lui la créature pour laquelle il vous délaisse.
Croyez que je suis un ami sûr et dévoué qui n’écoute que son devoir, et qui ressent d’autant plus l’odieux affront qui vous est fait qu’il se meurt d’amour pour vous et vous adore en silence.
Moyennant un écu, j’obtins de l’écrivain que la lettre fut portée très discrètement à la personne à laquelle elle était destinée.
Le soir même je devinais, à l’attitude de Valérie, que ma commission avait été faite ainsi que je l’avais ordonné. La jalouse montrait une irritation extraordinaire, une agitation inaccoutumée ; elle était nerveuse et ne tenait pas en place.
J’ai su depuis qu’elle avait, en recevant ma missive, été très surprise et avait longuement cherché quel en pouvait être l’auteur.
Elle en conclut que « l’ami dévoué et discret » qui l’avait avertie devait être un de mes intimes et je crois bien qu’elle accusa un pauvre diable, qui n’avait fait que se montrer courtois, sans plus, à son égard.
Le lendemain, Lucie fut au rendez-vous auquel je l’avais conviée. Ma blonde amie était exacte ; c’est une qualité rare chez une femme, mais elle la possède. Il va sans dire qu’elle n’était pas dans mon secret ; Lucie ne devait donc pas être moins surprise que Valérie par les événements que moi seul connaissais a l’avance.
Ma blonde maîtresse était plus désirable et plus amoureuse que jamais. Aussi, dès que nous nous trouvâmes seuls engagea-t-elle immédiatement l’entretien, le dirigeant vers l’unique sujet qui nous intéressât, surtout lorsque nous nous trouvions tous deux en tête-à-tête.
Cependant j’étais beaucoup moins pressé que ma jeune et gentille amie et je ne voulais pas en arriver aux gestes définitifs avant d’être certain que Valérie allait survenir ; ma seconde maîtresse, avisée par la lettre reçue la veille, ne devait pas manquer d’arriver bientôt. Elle n’aurait même pas besoin de nous déranger, car elle possédait une seconde clef de mon logis.
Lucie s’étonnait de mon attitude ; elle avait jeté bas les derniers voiles qui me cachaient son corps alors que j’étais encore complètement habillé. Je la regardais, tout en restant assis sur un canapé, m’attendant d’un moment à l’autre à ce que Valérie surgît, écartant la tenture qui se trouvait derrière moi et nous séparait de l’entrée de l’appartement.
Lucie, qui n’attendait rien ni personne, ne comprenait pas pourquoi je ne m’empressais pas autant qu’à l’habitude auprès d’elle.
Elle était venue prendre place près de moi, se faisant gentiment câline et provocante. Et, avec la plus délicieuse moue du monde, elle me dit, la tête appuyée sur son coude gauche :
— Tu n’es donc plus amoureux de moi ?
Vous pensez bien que je l’étais… plus excité que je ne le fus jamais !
Précisément, au moment qu’elle me parlait ainsi, j’entendis s’ouvrir la porte de l’appartement… À la façon dont la clef grinça dans la serrure, je me doutai que c’était Valérie qui arrivait… L’heure critique avait sonné…
Je vous avoue que je n’avais aucune émotion ; et que je n’étais en proie, en cet instant, qu’à une très vive curiosité… rien de plus. Même, la complication voulue et préparée par moi me rendait encore plus ardent…
Aussi répondis-je vivement à Lucie :
— Pas amoureux ! Que dis-tu là ?…
Et, ouvrant mon pantalon, j’exhibai à ses yeux, un organe rempli de vigueur, et prêt à tout pourfendre.
Ma compagne devint du coup moins maussade ; elle sourit :
— Oh ! fit-elle ; il s’amusait, le méchant, à me faire languir !… Ce n’est pas bien !…
En même temps, elle étendait la main vers ce qui s’offrait à elle.
Mais des pas précipités et nerveux se firent entendre
derrière nous. Le rideau se souleva, et Valérie apparut…
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une Valérie furieuse, dont les deux yeux se fixèrent sur
Lucie, l’enveloppant d’un regard courroucé.
Elle n’avait pris le temps de laisser ni son manteau, ni son chapeau. À peine entrée, elle avait entendu nos voix et s’était tout de suite doutée que nous étions sur ce canapé qu’elle connaissait bien pour s’y asseoir… et même s’y coucher souvent avec moi. Aussi, était-elle allée directement au rideau qu’elle avait écarté rageusement.
Elle éclata, comme vous le supposez, mais la scène que j’avais préparée et que j’attendais ne se déroula pas du tout ainsi que je le croyais.
Lucie, je vous l’avais dit, tendait déjà la main vers le cierge qui se dressait entre mes jambes…
Plus prompte qu’elle, la main de Valérie, dont le bras passait par-dessus le dossier du canapé, s’empara nerveusement de l’attribut de ma virilité !
— Madame ! s’écria-t-elle, tandis que ses yeux brillaient à nouveau d’une flamme impétueuse, révélant son irascibilité, Madame, ceci est à moi et je vous défends d’y toucher…
Je crus bon d’intervenir, jugeant que j’avais peut-être aussi quelque droit sur l’objet en litige.
— Pardon, fis-je…
Mais Valérie ne me laissa pas continuer…
— Oui, c’est à moi… s’écria-t-elle… Moi seule ai le droit d’y porter la main.
Et pour prouver ce droit, elle remuait rageusement ce dard qui s’enflait à son contact, le secouait, le pressait dans sa main.
À ma grande surprise, Lucie — après être restée une seconde toute interdite — ne répondit pas. Elle riait au contraire, ayant repris sa pose nonchalante, et laissait faire sa rivale sans mot dire.
Je ne m’expliquais pas cette attitude, et, à vrai dire, j’étais un peu déconcerté de la tournure que prenait toute cette affaire, me demandant ce qui allait se produire, lorsque soudain, alors que Valérie ne s’y attendait pas plus que moi, Lucie bondit et sautant à califourchon sur mes genoux, écarta brutalement la main de Valérie, puis s’embrocha, d’un seul coup, fort adroitement, sur ce que sa rivale prétendait lui appartenir à elle seule !…
— Ah ! c’est à vous ! s’écria Lucie !… C’est à vous ?… Venez donc me le reprendre à présent !…
Elle s’accrochait à moi, ses bras passés autour de mon cou, sa bouche contre la mienne, me disant :
— Valentin !… Mon chéri… Dis que ce n’est pas pour elle… Donne-moi tout à moi… tout… sans rien lui garder…
Ce n’était pas seulement ses bras qui m’enveloppaient ; ses jambes nerveuses encerclaient les miennes, tandis que ses cuisses me pressaient, affolant mes sens.
Je répondais à son étreinte, et je vous jure que nous ne nous occupions plus du tout de ce que pouvait faire Valérie.
Celle-ci cependant n’avait pas cédé la place.
Repassant derrière le rideau elle s’était rapidement déshabillée à son tour, et elle réapparut au moment où Lucie criait victoire et où j’allais tout entier me livrer à elle… avec une fougue centuplée par tous ces incidents…
Valérie, dis-je, reparut ; elle bondit vers nous, comme une tigresse, s’écriant :
— Non !… Non !… Tu ne m’enlèveras pas ainsi mon amant, sous mes yeux…
Prenant Lucie aux épaules, elle voulut l’attirer à elle et la détacher de moi, tandis que l’autre au contraire s’accrochait davantage à mon cou, serrait plus fortement ses jambes et ses cuisses…
Étreinte inoubliable, qui me pénétrait l’âme et le corps ! Je bénis l’accès de colère de la jalouse Valérie, grâce auquel je connus, au même moment, une jouissance telle que je n’en avais pas encore goûtée. Le combat imprévu entre les deux femmes avait provoqué en moi un paroxysme d’excitation dans lequel j’avais donné à Lucie toute la sève que je possédais. Et maintenant, je retenais ma blonde maîtresse pâmée contre moi, tandis qu’augmentait encore la fureur de Valérie, qui rugissait :
— Voleuse !… Voleuse !… Tu vas me rendre ce que tu m’as pris…
Lucie et moi revenions à nous… Satisfaite et triomphante, encore palpitante de notre étreinte, la jeune femme que je venais de posséder, eut un rire dédaigneux…
— Vous rendre, quoi ?… dit-elle…
— Quoi ?… Tu vas bien le voir…
Valérie s’avança alors vers son adversaire qui avait repris sa place assise à côté de moi. Celle-ci était incontestablement beaucoup moins nerveuse et beaucoup moins forte ; elle était, en outre, pour le moment, incapable de résister ; et, en une minute, avant même que je pusse intervenir, la jalouse renversait l’autre…
Elles roulèrent toutes deux sur le sol, et Valérie, les yeux hors de la tête, répéta :
— Tu me rendras ce que tu m’as pris !…
D’un geste brusque, elle écarta les cuisses de sa rivale sur laquelle elle était entièrement couchée, puis appliqua sa bouche à l’endroit encore tout chaud de mon contact…
Lucie semblait ne plus pouvoir offrir de résistance au démon qui la dominait… Elle poussa un « Ah ! » qui pouvait exprimer tous les sentiments et qui décelait autant la joie que la douleur, le consentement que la révolte.
Je me rendis bientôt compte que c’était le contentement qui prévalait, car, après avoir renversé sa jolie tête, elle se prêtait à la caresse de sa compagne.
Que dis-je, elle s’y prêtait !… Elle fit mieux, elle se redressa, et, nouant ses bras autour du corps de Valérie, elle éleva ses lèvres jusqu’au croisement des jambes, entre lesquelles la tête blonde disparut complètement.
Il me semblait ne plus voir qu’un seul corps, tant elles étaient liées ensemble toutes deux, un seul corps qui se tordait et se débattait en jouissant…
— Eh quoi ! me dis-je alors. Aurais-je provoqué un pareil ébat pour jouer seulement le rôle de spectateur… et ne trouverai-je pas moyen de tenir ma partie, moi aussi ?
À contempler ces deux corps de femmes en proie au plaisir, une ardeur nouvelle me possédait…
Toujours enlacées aussi étroitement, les deux amantes s’étaient retournées et Lucie, qui tout à l’heure était dessous, se trouvait maintenant sur sa partenaire.
Je m’approchai, sans que, toute à son ardeur sensuelle, elle prît garde à moi, et je l’écartai.
Puis, avant qu’elles fussent l’une et l’autre revenues de leur surprise, je me jetai sur Valérie et la possédai à son tour…
En vain Lucie essaya de nous séparer ; elle ne put y parvenir et, de guerre lasse, se résigna à tenir son rôle auprès de nous ; je sentis la caresse de sa langue sur les glandes où se distille la liqueur d’amour… ce qui redoubla la vigueur avec laquelle je besognais ma seconde maîtresse.
Mais Lucie offrait ainsi à mes lèvres l’autre côté de son corps, et je n’eus garde de repousser pareille offre, embrassant à mon tour l’endroit où s’était posée la morsure jalouse de Valérie.
Dès lors, nous ne faisions plus qu’un à nous trois. Je sentais les deux femmes agrippées à moi par les bras et les jambes. Ce n’était plus qu’un concert de soupirs voluptueux, des « oh ! » et des « ah ! » révélant les sensations éprouvées. Nous nous tordions tous trois, nous roulions sans nous désenlacer, et je jouissais avec Valérie en même temps que je sentais ma bouche inondée par Lucie…
Les plus grandes délices ont malheureusement leur fin… Lorsque, harassés, nous reprîmes connaissance, je dis aux deux femmes :
— Je crois maintenant que nous n’avons lieu d’être jaloux ni l’un ni l’autre, car nous en aurions de trop bons motifs tous les trois. Mieux vaut nous souvenir du bonheur que nous avons goûté ensemble pour le retrouver à nouveau.
Valérie elle-même dût en convenir, et voilà comment, grâce à mon stratagème, mais de la façon que je ne prévoyais nullement, mes deux maîtresses sont devenues inséparables, et comment j’ai guéri la première de sa jalousie.

L’AMOUR APRÈS SOUPER
ous remarquerez combien sont variés, dans les récits
que je vous transmets, les personnages féminins. Nos
amis nous ont montré, parmi leurs héroïnes, des femmes de
toutes qualités, de toutes classes et de toutes conditions.
Danseuses, courtisanes, dames du monde, maîtresses habituelles
y ont passé, mais il en reste encore à défiler devant
nous, puisqu’hier ce fut une grisette qui eut l’honneur de
l’aventure contée par notre ami Eugène C… Il est tout
naturel que celui-ci fréquente les grisettes ; jeune avocat
tout frais émoulu de l’École de Droit, il a gardé dans le
quartier des écoles d’anciennes relations, et c’est presque
encore lui-même un étudiant.
— Jamais, déclara-t-il, on n’en a fini avec les espiègleries de ces jolies gamines qui charment les belles années de notre jeunesse studieuse. Elles sont comme les friquets du Luxembourg proche des lieux où elles règnent ; elles viennent picorer jusque dans votre main et vous échappent avec un éclat de rire dès que vous croyez les saisir.
« L’autre jour, donc, j’avais passé ma soirée au bal de la Chaumière, où je m’égare volontiers parfois et où je suis heureux de retrouver la bonne humeur, la franche insouciance de ces cœurs dont la gaîté est la plus grande richesse.
« Or donc, j’eus l’occasion, au cours de cette soirée, et dans ce bal, d’être le cavalier de deux jolies filles, dont j’étais très épris vers le milieu de la nuit, surtout de l’une d’elles, qui me dit se nommer Clémence et à laquelle, avant de m’en aller coucher, je ne pus m’empêcher de déclarer l’ardente flamme qui me consumait pour sa beauté.
« Elle me répondit en riant (les grisettes, vous le savez, prennent toutes choses en riant).
— Oh !… Oh !… Comme vous prenez vite feu. Votre cœur serait-il en amadou ?
— Mon cœur serait-il un roc qu’il brûlerait à votre charmant contact. Quelle qu’en soit la matière, vous l’avez embrasé…
La conversation ainsi engagée se poursuivit de la façon que vous pensez et nous soupâmes tous les trois joyeusement, au sortir du bal, Clémence, son amie et moi. En nous séparant, j’avais obtenu de la gentille grisette qu’elle vint le lendemain souper en tête-à-tête avec moi, et je me promettais mille félicités de cette seconde entrevue.
Je commandai un repas dont je fis soigner le menu, et que je fis monter chez moi. Deux couverts étaient dressés, et je n’eus garde d’oublier le champagne, n’ignorant pas que toute grisette adore tremper ses mignonnes lèvres dans une coupe remplie de cette liqueur mousseuse et pétillante.
Cette Clémence m’avait complètement tourné la tête, et je me la représentais, menue, alerte, trottinant gentiment, chantant comme un pinson, sautant en battant des mains, ses jolis cheveux noirs dépassant sous le bonnet, ses yeux mutins toujours rieurs, pleins de cette mobilité et de cette vivacité qui lui donnaient un si grand charme. Une grisette gentille comme Clémence, c’est un joli bonbon que l’on aime à croquer ; et, ma foi, je m’apprêtais à la croquer, au dessert de ce souper qu’elle avait accepté sans réfléchir, comme toutes ses pareilles…
Mais l’heure passait ; Clémence ne venait pas. Et je me morfondais, pestant contre elle, contre toutes les grisettes, disant :
— C’est bien cela, elle aura rencontré des amis, qui l’auront entraînée. Et, tête légère, elle aura complètement oublié le rendez-vous qu’elle a pourtant accepté de moi. Vais-je donc rester avec mon souper pour compte ?
J’étais dans cet état d’esprit lorsqu’on sonna à ma porte.
— Ah ! me dis-je, c’est elle… enfin !
Et je me précipitai, oubliant tous mes griefs et renonçant même à lui adresser le moindre reproche pour son retard.
J’ouvris, et — jugez de ma stupéfaction profonde — je me trouvai en présence d’une jeune femme, qui était bien une grisette, mais qui n’était pas Clémence.
Non… ce n’était pas Clémence… c’était sa compagne de la veille dont je me souvenais à peine.
Comme elle n’était pas celle que j’attendais, je l’accueillis fort mal et ce fut d’un ton maussade que je lui demandai :
— Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?
Mais, sans s’effrayer le moins du monde, elle entra délibérément et dit, en laissant échapper un gros soupir :
— Vous ne me reconnaissez pas ?
— Ma foi non.
— Je m’en doutais. Vous n’aviez d’yeux hier soir que pour Clémence, et vous me recevez comme une personne importune, car c’est elle que vous attendiez.
— Sans doute, et je pense bien qu’elle va venir.
— C’est là ce qui vous trompe ; elle ne viendra pas.
— Comment, protestai-je, elle ne viendra pas !… Êtes-vous sûre de ce que vous me dites ?…
— J’en suis d’autant plus certaine que c’est elle qui m’envoie, pour vous prier de ne pas l’attendre et l’excuser auprès de vous.
— Lui serait-il arrivé quelque accident ?
— Rassurez-vous. Il ne lui est rien arrivé du tout, sinon qu’au moment de venir, elle a changé d’avis…
— Pas autre chose ?
— Pas autre chose ; je vous l’assure… Elle m’a dit — je vous rapporte textuellement ses paroles — : « Ce jeune homme s’est enflammé bien trop vite pour moi, un feu qui prend si hâtivement n’est qu’un feu de paille qui ne saurait durer… Je n’ai aucun goût pour ce feu de paille et le dîner en tête-à-tête avec notre danseur d’hier soir ne me dit rien du tout. J’aime mieux me coucher sans souper. »
— Vraiment, elle a dit cela ?
— Oui, elle l’a dit. Et comme je lui faisais observer qu’elle eût dû vous prévenir, au moins pour montrer qu’elle avait de la politesse, elle me répondit : « Eh bien ! Vas-y, tu lui diras ce que tu voudras, tu trouveras bien un prétexte pour m’excuser. Tu ne cours aucun danger, puisque c’était pour Clémence et non pour Annette que son cœur s’était subitement enflammé. » Et je suis venue, mais, ma foi, vous en penserez ce que vous voudrez, je n’ai pas trouvé de bon prétexte et je vous dis franchement ce qu’il en est…
Tandis qu’Annette parlait, je la considérais, et je commençais à me tenir intérieurement le petit discours suivant : « Où avais-je donc la tête et les yeux hier soir ? Certes, Clémence était fort désirable, mais que n’ai-je donc mieux considéré sa compagne ? Je la trouve aujourd’hui pour le moins aussi tentante… »
La conséquence de ces réflexions fut que j’invitai Annette à partager le souper que j’avais fait venir pour Clémence.
— Votre amie, lui dis-je, est une ingrate et je ne comprends pas sa manière d’agir.
— Moi non plus, répondit Annette.
— J’estime que lorsqu’on a accepté une invitation, on doit s’y rendre. Faire autrement, c’est manquer absolument de savoir-vivre.
— Vous avez bien raison. Et c’est ce que j’ai dit à Clémence. Mais elle m’a envoyé promener de la belle manière.
— Dites-moi, Mademoiselle Annette, puisqu’aussi bien vous vous êtes dérangée pour venir, et que deux couverts sont mis, pourquoi ne souperiez-vous pas avec moi ?
— Oh ! non… ! Je n’y consens pas… Ce n’est pas moi, c’est Clémence que vous avez invitée…
— Sans doute, mais j’étais dans l’intention de vous prier également de venir. Si je ne l’ai fait, c’est pure étourderie…
— Alors, vous avez continué aujourd’hui à être aussi étourdi, puisqu’il n’y avait pas de couvert pour moi… car je ne pense pas que vous ayez oublié de faire mettre celui de Clémence, pour laquelle vous vous enflammâtes si rapidement et…
J’étais penaud et ne savait quoi répondre… Annette continuait :
— Oui, vous n’aviez d’yeux que pour elle hier soir…
— Hier soir, j’étais fou… Acceptez, je vous en prie, sans façon.
— Soit !… Mais ce que j’en fais, c’est par amitié pour Clémence uniquement et pour ne pas qu’il soit dit qu’elle vous a obligé à mettre un couvert pour rien… Voilà. L’entendez-vous ainsi ?
— Je l’entends comme vous le voudrez… et je me mords les doigts d’avoir tant contemplé Clémence hier sans jeter à côté d’elle quelques regards…
— Oh ! Vous pouvez le dire !… Pas le moindre petit coup d’œil… C’était moi qui jouais le rôle de chaperon auprès de mon amie… Et pourtant, je suis plus jeune qu’elle.
Cette dernière phrase fut lancée d’un ton dégagé, comme si ma convive n’y attachait aucune importance, mais je ne m’y trompai pas le moins du monde, et compris très clairement ce qu’on voulait me donner à entendre.
Annette ôta son bonnet et son châle, et elle prit place en face de moi… Plus je la voyais, plus l’image de la brune Clémence s’effaçait de mon esprit. Elle était tout aussi enjouée, tout aussi rieuse que son amie, et, maintenant, je la trouvais même beaucoup plus agréable, au point que je me félicitais presque du remords qu’avait éprouvé ma première invitée et de l’idée heureuse qu’elle avait eue d’envoyer son amie pour l’excuser… J’en fis d’ailleurs la réflexion :
— Décidément, dis-je, je ne regrette plus le contretemps qui m’a privé de la présence de votre amie ce soir. Je le lui pardonnerai, car elle a acquis des droits nouveaux à ma gratitude en me procurant le plaisir de vous avoir à souper.
— Oh ! vous savez, fit Annette, vous ne lui devez pas grande reconnaissance pour cela, car si je ne lui avais pas, pour ainsi dire, offert de venir, vous seriez encore seul devant votre souper… C’eût d’ailleurs été grand dommage, et je l’aurais bien regretté, pour ma part, car vous m’avez traitée de façon excellente.
On le voit, Annette avait soin, sans insister, de laisser tomber, toujours au détriment de son amie, quelque allusion qui me fasse bien comprendre combien je m’étais abusé au sujet de Clémence, et quelle erreur j’avais commise.
Je n’avais plus qu’à confesser cette erreur et quémander mon absolution, ce que jugeai bon de faire tandis que nous vidions une nouvelle coupe de champagne.
Mais Annette, aux premières allusions que je fis, se récria :
— Voilà encore que vous vous enflammez pour moi comme pour Clémence hier !… J’ai peur que ce ne soit pas sincère…
— Pourquoi, et qu’exigez-vous ?… Nous avons fait un bon souper, arrosé de bon vin… Nous avons eu le temps de nous connaître mieux… Et je m’en voudrais à mort de vous laisser vous en retourner sans avoir réparé les torts si graves que j’eus hier envers vous.
— Et qu’entendez-vous donc par réparer vos torts ?…
— J’entends vous prouver que je vous aime !
— C’est bien grave… N’est-ce pas à Clémence que vous réserviez cette preuve !…
— Je me trompais moi-même sur mes véritables sentiments… Non, c’est bien vous que je désire. Et, tenez, voici un baiser qui vous le montrera.
En même temps, je posai mes lèvres sur le cou de la gentille Annette, qui ne put réprimer un petit frisson et me dit :
— Alors, c’est bien vrai, ce baiser est pour moi… Ce n’est pas une commission que je dois faire pour vous à mon amie !
— Ne parlez plus d’elle, je vous en supplie. Elle n’a rien à faire entre nous deux. Je vous répète que c’est vous seule que je veux… Le baiser est pour vous seule, de même que celui-ci.
Cette fois, je ne me contentai pas d’embrasser le cou de ma jolie convive, et, profitant de ce qu’elle rejetait la tête en arrière, je lui baisai longuement les lèvres.
Nos bouches s’unirent et je la sentis qui se donnait en me rendant mon baiser. Dès lors, je n’avais plus de résistance à surmonter.
Un canapé était à proximité… Je conduisis Annette vers ce meuble où je la fis asseoir, tandis que j’écartais ses jupons et que je la caressais.
Elle se laissait faire en riant…
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Elle me dit seulement :
— Ah !… Tu n’as donc pas vu hier, tandis que cette Clémence se moquait de toi, combien j’étais jalouse d’elle, tu n’as donc pas remarqué que si tu n’avais d’yeux que pour cette femme, moi je n’en avais que pour toi. Faut-il donc qu’il en soit toujours ainsi et que, homme ou femme, nous aimions surtout ceux qui nous repoussent…
Ses lèvres se tendaient, avides de baisers, vers les miennes, je la sentais toute frémissante contre moi, transformée par le désir.
Il n’était plus question de Clémence, je vous le promets bien ; et si je me jetai aux genoux d’Annette, ce ne fut pas pour implorer de nouveau mon pardon, non, mais pour mieux découvrir les charmes secrets que portait la jolie grisette. Je les découvris et les explorai des mains et de la langue, tandis qu’elle se rejetait en arrière, ne laissant plus échapper que des soupirs précipités et des petits cris qui décelaient son plaisir.
Je l’entretins ainsi quelque temps, car il n’est tel, à mon avis, qu’une bonne préparation par des caresses habiles et douces, pour obtenir la plus grande jouissance au moment de l’acte d’amour.
Lorsque je sentis que commençait à s’humecter le vallon dans lequel j’aspirais à m’enivrer des plaisirs que procure le culte du divin Éros, je me relevai et j’introduisis dans cet endroit charmant un membre vigoureux et impatient. D’un coup de reins je poussai jusqu’au fond, attirant à moi Annette, que je relevai en passant mon bras autour de sa taille.
— Ah ! Ah ! fit-elle, en même temps que je sentais comme une rosée autour de mon aiguillon qui besognait dans le val délicieux…
Puis elle ferma les yeux en poussant de nouveaux petits cris et je sentis encore une fois sa bouche qui cherchait la mienne. À son tour, elle serrait son corps contre moi, accrochée d’une main à mon bras, tandis que son autre main passée derrière moi, m’excitait par son contact sur ma peau.
Je l’avais prise par le cou et ma langue lui caressait les lèvres, puis pénétrait dans sa jolie bouche, tandis que je continuais à avancer et à la pousser jusqu’en ses derniers retranchements.
Nous jouîmes ainsi, connaissant ensemble le suprême et paradisiaque bonheur de se donner et de se prendre.
Lorsque le lendemain matin Annette me quitta, elle me fit promettre de la rejoindre le jour même à la Chaumière…
Je fus donc au rendez-vous, et je ne m’étonnai pas de trouver ma nouvelle maîtresse en compagnie de Clémence.
En me voyant, Annette accourut et me sauta au cou :
— Ah ! Mon chéri, dit-elle, viens vite, le bal va commencer…
Et se tournant vers son amie, elle lui dit en riant :
— C’est vrai, j’avais oublié de te dire, hier soir, nous avons mangé ensemble le souper… Il était excellent et ce qui suivit fut encore bien meilleur…
Clémence, qui n’avait pas été prévenue, ne paraissait pas très satisfaite.
Elle dit seulement :
— Une autre fois, je ne te ferai plus faire mes commissions ; tu t’en acquittes trop bien.

LE VIN DES AMOURS
ous eûmes hier encore le récit d’une aventure galante,
épilogue d’un souper en tête-à-tête, récit que nous fit
Marcel O… dont c’était le tour de prendre la parole.
Il avait en main une flûte de champagne lorsqu’il commença en ces termes :
— Ce verre que je tiens, et dans lequel je n’ai pas encore trempé mes lèvres, évoque en moi une histoire qui remonte déjà à quelque temps, mais que je veux quand même vous conter.
Le champagne, vous le savez comme moi, est le vin des amoureux ; il réveillerait les sens des vieillards les plus impuissants et c’est pourquoi il est de tous les soupers fins.
La belle dont je vais vous parler est une actrice qui chante au théâtre Italien et qui m’honora, il y a plusieurs mois, de son amitié — et naturellement de tout ce que cette amitié pouvait comporter — pendant dix semaines, preuve énorme de constance de cette tête folle qui ne garde jamais un amant aussi longtemps.
Elena, ainsi se nommait-elle, (non point au théâtre où elle porte un autre nom, qu’il est d’ailleurs parfaitement inutile que vous sachiez) Elena est aussi jolie femme que chanteuse de talent, et si tous ses auditeurs s’accordent à admirer sa voix, tous ceux qui ont pu la voir sans voiles admirent la beauté sculpturale de son corps.
Pour moi, j’avais depuis longtemps jugé qu’elle devait être une maîtresse amoureuse, sensuelle et passionnée. Je le lisais dans ses yeux, je le voyais sur ses lèvres roses et appétissantes comme deux fraises mûres. Sa voix chaude et prenante révélait elle-même un être de désirs qui devait vibrer plus que tout autre aux moments où la chair s’abandonne.
Avec beaucoup de patience, je parvins à être de ses meilleurs amis. Enfin j’arrivai à supplanter l’heureux mortel qui avait eu jusque là le bonheur d’être aimé de cette femme incomparable. Ainsi qu’il en est pour toutes celles qu’on désire ardemment et que l’on n’a pas encore possédées, je la considérais en effet comme éclipsant les plus belles et les plus séduisantes, et rien ne me semblait préférable au plaisir que j’éprouverais le jour où je pourrais à mon tour la serrer dans mes bras et lui donner les noms les plus doux.
Aussi me considérai-je comme le plus heureux des mortels le soir où elle consentit à prendre place dans ma voiture qui attendait depuis longtemps chaque nuit devant la porte du théâtre.
— Chère amie, lui dis-je, je me suis permis de faire préparer à votre intention un souper, que je vous convie à venir partager chez moi.
— Ce sera avec grand plaisir, me dit-elle, à condition que votre menu soit copieusement arrosé de champagne.
Cette condition posée ainsi ne laissa pas que de m’étonner, et je lui répondis :
— C’est là une question superflue. Un souper fin ne se conçoit pas sans ce vin généreux.
Elle me regarda, son œil brillait déjà d’un éclat nouveau.
— Il me faut du champagne, dit-elle, pour me mettre la folie en tête. Je n’aime rien tant que me griser de ce vin mousseux et pétillant. Il me semble qu’il met du feu dans mes veines et qu’il fait monter en moi une sève bouillonnante.
J’admirais cet enthousiasme que je partageais bien un peu, pas au même point que la jolie Prima Donna, mais j’en étais heureux, car si le champagne devait décupler l’ardeur de la belle Elena et allumer un feu brûlant dans ses veines, j’en déduisais que j’allais connaître, une fois les flûtes vidées, des joies égales au moins à celles que Mahomet a promises à ses fidèles dans le paradis d’Allah.
Lorsque nous arrivâmes, elle rejeta son manteau et, inspectant mon logis, elle dit en riant :
— Voici un intérieur qui me plaît. Je m’y sens tout de suite à mon aise.
Jetant ensuite les yeux sur la table dressée, elle ajouta : — Oh ! oh ! Il y a là de quoi satisfaire les plus gourmandes… Et je le suis ; il n’est friandises dont je ne me délecte. En outre, je vois plusieurs bouteilles dont les bouchons sauteront joyeusement tout à l’heure…
Je pensais que les bouchons ne seraient pas seuls à sauter joyeusement, et je commençai à parler d’amour ; je pris même sur les lèvres charnues de ma compagne un baiser auquel elle ne se déroba pas et qu’elle me rendit avec autant de fougue que je pouvais l’espérer.
— Vous savez, me dit-elle, j’aurai des caprices qu’il vous faudra satisfaire.
— Je suis prêt à me plier à toutes vos fantaisies.
— C’est ce que nous verrons. Je connais des hommes qui ont parlé ainsi et se sont récusés ensuite…
— Je ne me récuserai pas, quoi que vous me demandiez.
Je m’attardais à la caresser, à la serrer contre moi, lui déclarant ce qu’on dit toujours en pareil cas, que jamais je n’avais rencontré de femme semblable à elle, que je l’aimais à en mourir et que le bonheur qu’elle me procurait était le plus grand que j’aie ressenti de ma vie.
Elle se dégagea doucement :
— Si nous soupions, dit-elle. N’est-ce pas surtout pour cela que vous m’aviez invitée ?
— Soupons. Nous reprendrons ensuite cet entretien.
— Cela dépendra de votre champagne !
Elena prononça cette dernière phrase avec un sourire énigmatique et je ne compris pas alors toute la signification de cette nouvelle allusion au vin des amours. J’étais d’ailleurs, loin de me douter de ce qui allait survenir et de la façon dont allait se terminer notre soirée.
Nous soupâmes donc. Ma compagne se montra une convive gaie, enjouée, charmante de toutes les manières, et vous pensez bien que je veillai à ne pas laisser son verre vide un seul instant. Elle buvait d’ailleurs comme si elle eût accompli l’acte le plus grave, levant sa flûte d’un geste gracieux, contemplant à travers le cristal les paillettes d’or du liquide mousseux, y trempant longuement ses jolies lèvres.
— Ne croyez-vous pas, me demandait-elle, que le nectar dont se régalaient les dieux devait être cette boisson merveilleuse qui nous transporte et nous enivre déjà rien qu’à la voir dans nos verres ?
Lorsque j’ouvrais une bouteille et que le bouchon sautait bruyamment, elle battait des mains comme une petite fille.
— Gardez-nous en une pleine pour tout à l’heure, me dit-elle.
Le souper s’acheva enfin ; nous étions tous deux dans l’état le plus propice aux exploits amoureux, et quand je la pris dans mes bras, je la sentis toute frémissante, offrant son beau corps dans un abandon qui m’excitait au plus haut point.
Je la portai jusqu’au canapé qui se trouvait tout près de là ; déjà je la tenais renversée sous moi et je me disposais à lui prouver mon ardeur lorsqu’elle s’arracha à mon étreinte, me repoussa brusquement et me dit :
— Non… Non… Pas encore… Vous oubliez qu’il nous reste une bouteille de champagne.
— Mais, dis-je, nous la viderons après.
— Après !… Êtes-vous fou ?… Ouvrez-la tout de suite.
Cette envie de champagne au moment psychologique me stupéfia davantage que n’importe quelle fantaisie qu’aurait pu manifester Elena. Je la mis d’abord sur le compte d’un commencement d’ivresse et je pensai : les bouteilles précédentes que nous avons vidées lui auront sans doute déjà un peu tourné la tête.
Malgré cela, je me souvins que j’avais promis d’obéir à tous les caprices de ma maîtresse, et je lui répondis :
— Tout de suite, puisque vous le désirez.
Je pris soin de celer le petit désappointement que cette fantaisie imprévue me causait, et ce fut de la meilleure grâce du monde que j’entamai le dernier flacon, dont le bouchon en sautant alla tomber juste entre les jambes d’Elena. Elle le ramassa en riant, disant :
— Pour un peu, il venait se fourrer quelque part où cela vous eût fort ennuyé…
Je lui tendis la flûte pleine.
— Buvez d’abord un peu, dit-elle… un peu seulement.
Docilement, je pris une gorgée. Elle reprit :
— Là. Donnez-moi ce verre… Vous savez que c’est un gage d’amour d’y boire à deux.
Et là où j’avais mis mes lèvres, elle posa les siennes.
Elle vida la flûte lentement encore, ainsi qu’elle avait fait pour les précédentes, savourant la liqueur.
Quand elle eût fini, elle me rendit le verre, et me dit :
— À présent, remplissez, s’il vous plaît, nos deux flûtes.
Je comprenais de moins en moins où elle voulait en venir. Néanmoins, j’obéis ; après quoi elle me déclara :
— J’espère que la bouteille n’est pas vide.
— Oh ! Non ! Nous n’en avons guère pris que la moitié.
— Tant mieux ! Ne touchez pas à ces flûtes pleines. C’est une réserve… Mais, dites-moi, ne croyez-vous pas que pour arroser le jardin de Vénus et adoucir le chemin où doit passer le jardinier, du champagne soit le bien trouvé ?
— Que voulez-vous dire ?
— Prenez cette bouteille et versez-là dans la coupe d’amour.
— Dans la coupe d’amour ?
— Hé oui !… Ne vous ai-je pas dit ce qu’il en fallait arroser ?
Et son doigt désignait d’un geste impératif, l’orifice que vous devinez et où je devais appliquer le goulot.
Et tâchez surtout d’être adroit ! fit-elle en se renversant.
C’était, je vous le jure, la première fois qu’une femme me demandait chose pareille. Mais je voulais voir jusqu’où irait son caprice et j’écartai doucement les lèvres que sa main me désignait pour, sans la blesser, y adapter le col du flacon.
Elle devenait nerveuse :
— Oh ! Tu me fais languir… Va… Va donc, dit-elle, verse tout…
Elle était complètement couchée, les jambes levées et lorsque le vin mousseux pénétra en elle, elle s’écria :
— Oh !… Quelle sensation !… Quelle ivresse !… Cela me brûle, me réchauffe toute, et me pénètre jusqu’au cœur.
En même temps, elle saisissait une des flûtes et buvait à petites gorgées. Elle ne s’interrompit que pour me dire :
— Je le sens, le vin généreux qui me vivifie jusque dans la moelle des os… Oh !… Ah !… Vide bien tout… Qu’il n’en reste pas une goutte…
Puis elle ordonna précipitamment :
— Jette la bouteille… Vite… Ta bouche maintenant !… Ta bouche !
En un instant, le flacon vide gisait sur le sol et j’appliquais mes lèvres sur son vagin inondé de champagne… Elle frémit, me disant :
— Oh ! Mon chéri !… Bois le vin d’amour… Bois à pleine bouche !… Grise-t-en !
De fait, j’éprouvais une étrange sensation ; le liquide qui humectait ma langue et mon palais avait une saveur que je ne peux vous définir, qu’il m’est impossible de comparer à rien, mais une saveur qui m’enivrait et m’excitait à la fois.
À cette impression s’en joignit bientôt une autre, aussi imprévue pour mes sens affolés…
Elena s’était tournée doucement ; j’étais couché le long de son corps ; elle en profita pour s’emparer soudainement de mon membre dressé et le porter à sa bouche, toute remplie du vin pétillant qu’elle venait de humer dans une des flûtes posées sur la table, si bien que non seulement je goûtais la liqueur enivrante, mais je la sentais couler le long de mon prépuce.
Cette inondation de vin mousseux dura quelques minutes, puis mon étrange amoureuse se releva :
— Viens !… Viens ! dit-elle. À ton tour à présent de pénétrer dans les bosquets de l’amour.
J’étais alors étendu sur le dos ; Elena, qui s’était retournée complètement, bondit sur moi. Fébrilement, elle introduisit ma verge dans son vagin. La route fortunée des plaisirs était douce et humide, j’entrai sans frottement aucun…
Ce fut une jouissance extraordinaire.
La sensuelle Elena s’était emparée de la dernière flûte et,
tout en me pressant entre ses cuisses, elle buvait, puis sa
bouche venait s’unir à la mienne.
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— Bois encore !… Bois… me disait-elle… Prends dans ma bouche le breuvage divin, le même qui se mêle en moi à ta sève généreuse… Oh ! mon amant chéri !… Il n’est pas de plaisir comparable… Oh !… Ah !… Encore !… Oh !… Ah !… Oh !…
Ses cuisses serraient mon membre et en exprimaient tout le suc.
Nous connûmes vraiment une jouissance sans égale, une double ivresse qui nous pénétrait, débordait dans nos corps unis et bondissants.
Elle s’arrêta enfin, après un râle suprême ; sa main n’avait pas lâché la flûte que nous avions vidée bouche à bouche et j’avais pris sur ses lèvres la dernière gorgée en même temps que je jouissais en l’inondant toute.
Nous restâmes un moment les yeux fermés, Elena couchée sur moi, me serrant contre elle de toute sa force accrue par la tension des nerfs.
Lorsque nous revînmes à nous et que nous nous retrouvâmes côte à côte, ma maîtresse me dit :
— Nous nous aimerons encore ainsi, n’est-ce pas ?… Tu es le seul qui aies consenti à me donner cette suprême jouissance, à laquelle je voulais goûter depuis longtemps… Ce sont des délices plus grandes encore que je me l’étais figuré !…
J’avais encore en réserve une bouteille du vin d’amour. Je l’allai chercher et nous la vidâmes, cette fois, à la façon ordinaire, mais — vous me croirez si vous voulez — ce dernier champagne, quand nous le bûmes, nous parut d’une saveur banale. Il avait beau mousser et pétiller, nous ne lui trouvâmes plus aucun goût…
Peut-être aussi étions-nous complètement ivres !…
Le conteur avait terminé ; il porta à sa bouche la flûte de champagne à laquelle il n’avait pas encore touché, pas plus que nous d’ailleurs.
Fût-ce la conséquence de son récit ? L’imagination aidant, nous trouvâmes à notre champagne, en le buvant nous aussi, un goût particulier, un goût qui rappela sans aucun doute à chacun de nous le parfum de sa maîtresse.

LE MODÈLE
ous avons retrouvé au champagne son goût coutumier ;
rassurez-vous sur ce point. Je ne jurerais pas que
certains d’entre nous n’aient essayé de se livrer avec leurs
maîtresses au jeu que nous révéla Marcel O… avec la jolie
Elena, et auquel il trouva tant de charme ; aucun, en tout
cas, ne s’en est vanté, et ce fut pour nous parler d’un exploit
fort différent que se leva, hier soir, le peintre André F…
— Ah ! nous dit-il, vous ne sauriez croire quelle étrange et mauvaise réputation nous est faite, à nous autres artistes, dans les salons parisiens. Je n’en veux pour preuve que la façon dont je fus accueilli récemment chez une très grande dame, au cours d’une des réceptions où elle se plaît à réunir tout ce que Paris compte de littérateurs et d’artistes.
À peine avais-je pénétré dans son salon, elle me dit à brûle-pourpoint :
— Vous survenez très à propos. Figurez-vous que nous étions, il y a un instant à peine, en grande discussion, mon amie Céline et moi. Je vous dirai que mon amie Céline a une sœur, qui est bien la plus charmante personne qu’on puisse voir ; cette jeune et jolie femme, qui porte le prénom de Laure, ainsi que l’amante de Pétrarque, est devenue subitement amoureuse d’un artiste… d’un peintre comme vous l’êtes vous-même.
« Notez que cet artiste n’a rien fait pour provoquer une telle passion ; je ne crois même pas qu’il ait jamais accordé la moindre attention à la sœur de Céline. Mais elle l’a vu, entendu, remarqué, elle a visité au Salon du Louvre les tableaux qu’il expose chaque année, et elle ne manque pas de parler de ses œuvres avec un enthousiasme très grand, enthousiasme qui n’est qu’un pâle reflet de celui qu’elle ressent pour l’artiste lui-même. Vous ne vous étonnerez pas après cela, que Laure ait demandé à Céline de la présenter à ce peintre déjà célèbre et qu’elle brûle de connaître de toutes les façons.
« Aussi Céline m’a-t-elle priée de servir d’intermédiaire pour cette présentation, car je suis au mieux — en tout bien tout honneur — avec ce peintre que je ne vous nommerai pas.
L’amie dont parlait mon hôtesse, Céline, qui se trouvait à côté d’elle, l’interrompit à ce moment pour dire :
— Et vous ne sauriez croire, Monsieur, quelle raison la comtesse invoqua pour refuser son concours…
— Laquelle donc ?
— Eh mais ! dit en riant la comtesse, la raison toute simple que je trouvais fou de s’amouracher ainsi d’un artiste, car il est bien connu que les peintres sont gens inconstants qui ont tous pour maîtresses leurs modèles.
Je protestai de la plus énergique façon :
— Mais pas du tout, me récriai-je, pas du tout. Rien n’est moins vrai. Cela peut arriver parfois, mais ce n’est point une règle absolue. Comme je ne connais pas l’heureux mortel qui a ainsi tourné la tête à la sœur de Madame, je ne me risquerai point à avancer quoi que ce soit à son sujet, mais ce que je puis vous affirmer c’est qu’en ce qui me concerne personnellement, je respecte toujours les femmes qui posent dans mon atelier.
Malgré la véhémence de ma protestation, et l’accent de sincérité avec lequel je fis cette déclaration, je ne réussis pas à convaincre mon interlocutrice, qui me dit au contraire :
— Ne vous récriez pas. Vous vous disculpez déjà comme si c’était vous que l’on accusait. Quoi que vous me disiez, mon opinion est faite à ce sujet, et vous ne m’en ferez point changer, je vous l’assure.
Céline, cependant, ne voulait point partager l’opinion de la maîtresse de maison.
— Moi, dit-elle, je vous crois, et je trouverai le moyen de présenter Laure à son peintre, en me passant du truchement de notre amie.
Nous en restâmes là, et l’entretien ne se poursuivit pas plus avant sur cet épineux sujet.
Or, j’achevais à cette époque, un tableau dont j’étais fort satisfait. Le sujet en était précisément une femme nue, que j’avais représentée assise sur un rocher, auprès d’une cascade, et le hasard voulait que je fusse à la recherche d’un modèle au corps d’un ensemble harmonieux et parfait, afin de mettre la dernière touche à mon œuvre.
Je n’étais pas arrivé à trouver ce modèle ; vous savez ce qu’il en est : on ne rencontre que difficilement la femme présentant pour nous la perfection idéale, on retient l’une pour le visage, l’autre pour la gorge ; celle-ci pour les seins, celle-là pour les jambes ; une autre pour le torse ; et c’est en conjuguant toutes ces beautés particulières que l’on parvient à obtenir la forme rêvée et classique en même temps.
Un jour que j’étais occupé à travailler à ce tableau, cherchant à suppléer par l’imagination à l’absence de modèle vivant, on vint m’annoncer qu’une femme se présentait, demandant à poser pour moi. Espérant toujours découvrir la perle que je recherchais en vain, j’ordonnai qu’on la fît entrer.
C’était une femme assez grande, brune, vêtue très modestement, mais avec un air de distinction que je ne pus m’empêcher de remarquer, car il me frappa, dès qu’elle fût en ma présence.
Je n’y pris cependant pas garde autrement et je lui demandai :
— Vous avez déjà posé ?
Elle rougit et me répondit :
— Non, mais une amie, qui est modèle, m’a dit que j’étais assez bien faite pour cela. C’est pourquoi je suis venue me présenter.
— Nous allons voir, lui répondis-je… Déshabillez-vous.
De nouveau, une rougeur colora son visage :
— Il le faut ? me demanda-t-elle.
— C’est la première condition. Soyez sans crainte, d’ailleurs, je ne vous verrai pas autrement que je ne considère un modèle de marbre. Passez derrière ce paravent, et ôtez votre robe, ainsi que vos jupons… tout enfin. Je veux vous voir complètement nue.
Cette jeune femme n’avait évidemment pas l’habitude. Elle me demanda encore si cela était bien nécessaire, tant que je m’impatientai un peu et, lui montrant mon tableau, lui dis :
— Vous voyez bien ce que je fais en ce moment. C’est une femme nue. En outre, comment voulez-vous que je juge de la pureté et de la proportion des lignes de votre corps si vous ne vous dévêtissez pas ?
— Oh ! dit-elle… Je n’oserai jamais.
— Alors, répondis-je, il était inutile de venir me déranger. Je vois que vous n’avez pas encore pénétré dans un atelier de peintre. Si vous voulez y être admise comme modèle, il faudra vous guérir de cette timidité. Autrement, mieux vaut y renoncer tout de suite.
Elle me regardait, tandis que je parlais. Elle me dit avec un soupir :
— Non, je ne veux pas renoncer. Je vais donc faire ce que vous me demandez…
— Alors, passez derrière le paravent.
Elle fit ce que je lui demandais, mais je vis bien qu’elle ne s’y résignait qu’à contre-cœur.
— Bah ! me dis-je, c’est une débutante, elle s’y accoutumera comme les autres.
Mais malgré moi, je fus de nouveau frappé par son allure qui n’était point celle d’une femme commune.
Néanmoins, tandis qu’elle se déshabillait, je me remis au travail et j’étais devant mon chevalet, la palette à la main lorsqu’elle réapparut.
Je ne pus réprimer une exclamation admirative. Rarement j’avais vu un corps aussi parfaitement moulé et aussi harmonieux.
— M’acceptez-vous ? demanda-t-elle.
Mais elle avait prononcé cette phrase avec une grande hésitation. Elle était encore plus gênée qu’auparavant et, lorsqu’elle se rendit compte que je l’examinais des pieds à la tête, elle rougit de nouveau, se cachant même le visage dans les mains.
— Voyons, lui dis-je, ne vous troublez pas ainsi. Je vous le répète, vous ne représentez pas autre chose pour moi qu’une statue… Je dois ajouter qu’il m’a été donné très peu souvent de voir une statue aussi bien proportionnée, et, ma foi, vous réalisez précisément le type que je désespérais de rencontrer. Aussi, je vous engage comme modèle pour terminer ce tableau…
— Mais n’est-il pas achevé ?… Il semble cependant qu’il n’y ait rien à y ajouter.
Elle considérait la toile posée sur le chevalet d’une façon qui n’avait rien de commun avec celle dont un modèle peut regarder une œuvre d’art.
Décidément, il y avait un mystère dans l’attitude de mon inconnue ; ma curiosité maintenant était piquée, et je me demandais comment je découvrirais le secret de cette femme énigmatique…
Je décidai, après avoir réfléchi un instant, d’attendre qu’elle me fournit elle-même quelque indice. Et, puisqu’il s’agissait d’une profane, je résolus de m’attarder auprès d’elle, de façon à ce qu’elle se trahit par quelque mot ou quelque geste.
— Oui, repris-je, l’ensemble du corps est très bien. Mais il me faut à présent juger des détails…
Je peux bien vous confesser que, malgré ce que j’en avais dit à la comtesse, je commençais à trouver ma visiteuse fort bien à un tout autre point de vue que celui de l’art. Et j’eus même, pendant un moment, l’envie de me risquer à des caresses et des attouchements, qui eussent donné un commencement de raison à la grande dame qui affirmait que tous les peintres avaient leurs modèles pour maîtresses.
Un secret instinct me retint ; par une sorte d’esprit de contradiction, je luttai contre mes sens, et puis j’avais la volonté de respecter jusqu’au bout, de toutes les façons, la vertu de mon modèle.
Je m’emparai même de lunettes que je plaçai sur mon nez, afin de mieux voiler l’éclat de mes yeux qui m’eussent certainement trahi, et je m’approchai de la femme que j’examinai longuement. Je la fis tourner et retourner devant moi, mesurant la longueur des bras, la largeur des épaules, le tour des seins, la largeur de la taille avec la plus grande gravité que je pus.
Mon modèle docile exécutait tous les mouvements que je lui demandais. J’arrivai enfin à vouloir mesurer l’entrée du secret tabernacle que j’eusse bien voulu voir s’ouvrir pour moi.
Je m’étais assis devant la femme qui avait pris une pose nonchalante sur les coussins de mon canapé, tandis que j’étais à ses pieds. Elle me dit en riant :
— Avez-vous donc besoin aussi de prendre cette dimension ?
— Certes ! C’est la plus importante. Une femme ne sera bien plantée que si cette mesure est absolument juste. Vous comprenez que, dans ce cas, je ne pourrais l’omettre.
— Qu’entendez-vous par « bien plantée » ? fit-elle en se montrant effarouchée.
— C’est un terme employé par les peintres et qui veut dire « bien dessinée ».
— Vous me rassurez, je craignais déjà autre chose…
— Que pouvez-vous donc craindre ? L’amie qui vous envoie, si elle a déjà posé dans les ateliers, doit savoir que les peintres ne touchent jamais à leurs modèles !…
J’avais prononcé cette phrase machinalement, sans penser le moins du monde à mon aventure, vieille de plusieurs jours déjà, chez la comtesse de ***. Elle me revint aussitôt en mémoire et je me dis :
— Si cette femme était envoyée par la comtesse ou son amie pour me tenter ? Sans doute est-ce une de leurs servantes ?
Mais je repoussai loin de moi cette supposition, jugeant qu’une pareille supercherie était certainement impossible, autant de la part de la grande dame que je connaissais que de son amie Céline.
Toutefois, je voulus voir l’effet que ma déclaration avait produit sur la femme qui était devant moi. Je n’eus pas d’ailleurs à le deviner, car d’elle-même elle répliqua :
— On m’avait affirmé pourtant le contraire.
— On vous avait trompée… Voilà tout… Le regrettez-vous ?
L’inconnue ne répondit point. Elle eut un sourire qui signifiait aussi bien oui que non. Il me fallut, je le confesse, une très grande force d’âme pour ne pas bondir vers elle et couvrir de baisers et de caresses ce beau corps, que j’admirais de plus en plus, et qui éveillait en moi des désirs fous.
— Nous sommes ici, repris-je, pour travailler et nous occuper d’art exclusivement.
En prononçant cet arrêt définitif, qui me peinait certainement autant que ma visiteuse, j’approchai ma main de son entre-jambe, et là, très délicatement, je posai sur l’ouverture qui se présentait à moi, le pouce et l’index, faisant semblant de mesurer cet endroit secret avec mes deux doigts.
La confusion du modèle avait complètement disparu ; elle me regardait faire en riant ; je ne l’avais assurément pas convaincue de la pureté de mes intentions, car je lus clairement dans ses yeux qu’elle attendait et espérait que je lui manquasse de respect de la façon la plus absolue…
Mais je ne cédai pas. Je me contentai du plaisir des yeux, effleurant à peine, d’un doigt discret, le clitoris de cette beauté, qui n’attendait certainement qu’un geste plus osé de ma part pour succomber. Il était évident qu’elle n’arrivait pas à comprendre comment je pouvais rester insensible à sa nudité exposée devant moi.
Je me relevai enfin, et lui dis :
— Voilà qui est fait. À présent, j’ai vu tout ce que je voulais. Vous pouvez retourner vous habiller. Vous reviendrez demain pour la première séance de pose.
— C’est tout ? fit-elle avec une moue qui décelait son désappointement.
— C’est tout, oui, pour aujourd’hui.
Lorsqu’elle partit, je courus à la fenêtre, pour voir si, par hasard, aucune voiture ne l’attendait dans le voisinage. Mais je la vis partir à pied tranquillement. J’étais resté pensif. J’avais beau faire, je ne pouvais chasser de mon idée cette intuition que la femme qui venait de passer une heure chez moi m’était envoyée par la comtesse.
Le modèle revint le lendemain à l’heure convenue, et je ne me permis aucune privauté à son égard, ni ce jour-là, ni au cours des séances qui suivirent. Le tableau fut enfin achevé ; je soldai le prix convenu et priai l’inconnue de revenir frapper ultérieurement à ma porte, car je pourrais encore avoir besoin d’elle. Elle ne revint d’ailleurs pas, et je ne pus percer le mystère qui l’environnait.
À quelque temps de là, je retournai chez la comtesse.
Celle-ci me reçut avec force démonstrations de sympathie courtoise et m’entraînant à part, elle m’annonça :
— Mon amie Céline va venir tout à l’heure avec sa sœur Laure, je vous présenterai.
— Comment, lui dis-je, vous me présenterez ?
— Certes : Vous avez bien compris que c’était de vous que nous parlions l’autre jour.
— De moi ?
— Oui, de vous. Mais il ne faut pas paraître le savoir
tout à l’heure, lorsque vous serez en présence de votre adoratrice.
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— Je ne laisserai rien paraître. Soyez-en bien certaine. Mais, permettez-moi de vous poser une question. Comment se fait-il qu’aujourd’hui vous consentiez à me faire connaître votre amie, alors que vous aviez refusé en premier lieu ? Seriez-vous revenue de vos préventions ?
La comtesse éclata de rire, en me disant :
— Oui, j’en suis revenue… Et, du moins en ce qui vous concerne, je suis convaincue que vous avez le plus grand respect pour vos modèles…
Je n’eus pas le temps de répondre, car Céline survenait au même moment, accompagnée d’une jeune femme très élégamment mise, et qu’elle me présenta immédiatement comme étant sa sœur Laure.
Celle-ci me tendit la main sans aucun embarras, et je m’inclinai pour y poser respectueusement mes lèvres.
Mais je l’avais reconnue tout de suite ; il m’avait suffi d’un coup d’œil et d’un regard pour me rendre compte que Laure était bien la femme qui était venue poser chez moi comme modèle et que j’avais respectée par un effort de volonté considérable.
La comtesse et Céline nous laissèrent seuls.
— Laure, lui dis-je… c’était vous !
Cette phrase s’était échappée subitement de mes lèvres. Je l’avais nommée de son prénom, avant même qu’elle eût ouvert la bouche.
Elle ne m’en tint pas rigueur.
— Oui, dit-elle, c’était moi !… J’avais voulu vous éprouver. La comtesse m’avait dit : « Si vous voulez être convaincue et savoir comment les artistes traitent leurs modèles, faites l’expérience, et vous vous rendrez vite compte que j’ai raison. » Aujourd’hui, elle a bien dû reconnaître son erreur…
— L’épreuve a été bien dure pour moi, et la tentation fut — pourquoi vous le cacherai-je — de celles auxquelles on a beaucoup de mal à résister…
— Oh ! Certes ! fit Laure avec un soupir. Je m’en suis aperçue souvent au cours de nos séances de pose…
Elle n’avait pas besoin d’en dire davantage pour que je comprisse qu’elle avait dû elle-même faire un gros effort pour jouer jusqu’au bout le rôle qu’elle s’était assigné.
Aussi lui demandai-je :
— Maintenant que le tableau est achevé et que vous connaissez le chemin de mon atelier, n’y reviendrez-vous pas ?
Elle fixa sur moi ses grands yeux qui brillaient à ce moment d’un vif éclat, et me dit :
— Volontiers, mais pas comme modèle !
Laure revint, en effet, et, puisqu’elle n’était pas venue comme modèle, je n’étais plus tenu à lui faire l’injure de la respecter…
Elle consentit à se dévêtir sans passer derrière le paravent, ce qui me procura le plaisir de l’aider à jeter bas robe et dessous, qui n’étaient pas comparables à ceux qu’elle portait le jour où elle s’était présentée à moi comme modèle. Elle avait, au contraire, pris grand soin de sa toilette pour ce rendez-vous d’amour, et je découvris l’un après l’autre ses charmes secrets, comme s’ils avaient été complètement nouveaux pour moi, parmi un fouillis de dentelles, de rubans, de soie fine et de linge parfumé, dont le doux contact et l’odeur pénétrante provoquait déjà une agréable griserie. Cela me permit un charmant prélude, fait de caresses et de baisers, dont je ne me lassais pas, tandis que Laure poussait de petits cris effarouchés.
Elle fut enfin complètement nue, et il me sembla que je ne l’avais encore pas vue ainsi. Malgré que j’eusse fixé sur ma toile toutes les lignes de ce corps souple et harmonieux, c’était pour moi une révélation. Je sentais sa chair palpiter sous mes lèvres et mes mains qui couraient, avides de plaisir sensuel, le long de son corps frissonnant, sur la gorge et autour des seins, contre les hanches et sur le ventre, où je m’attardais à lisser une toison brune au fin duvet. Lorsque j’arrivai enfin au tabernacle dont j’avais si minutieusement relevé les dimensions, ce ne fut plus avec le pouce et l’index que j’en explorai le contour ; ma main audacieuse y fraya la voie à un organe ardent qui s’y introduisit bientôt et qui se trouva, sans que j’en eusse vérifié les mesures, exactement fait pour l’entrée de ce col, dont les lèvres s’écartaient docilement afin de lui livrer passage. Laure, en tombant, poussa un cri :
— Oh ! Mon chéri !… dit-elle… Mon chéri… Comme cela est meilleur qu’une séance de pose !
J’étais parfaitement de son avis, n’en doutez pas… et nous recommençâmes souvent… tandis que sur son chevalet, la « Femme à la source » — ainsi nommions-nous mon tableau — paraissait nous considérer ironiquement. Cette œuvre, d’ailleurs, n’a jamais été ni exposée, ni vendue, car je l’ai offerte à ma maîtresse, en souvenir du temps où elle avait joué le rôle de modèle.

LA SYMPHONIE DE L’AMOUR EXALTÉ
ous ne croyez pas, me dites-vous, que notre ami
André F… ait pu si longtemps respecter son modèle
et vous supposez qu’il a un peu agrémenté son aventure
avec la brune Laure pour en corser le récit. Il proteste
énergiquement contre cette critique, que je lui ai soumise,
et il me prie de vous faire part de cette protestation, ajoutant
que, si vous revenez quelque jour à Paris — ce que
nous souhaitons tous — il vous présentera sa maîtresse, qui
vous confirmera elle-même les détails de leurs premières
relations. Inclinez-vous donc, comme nous l’avons fait, et ne
médisez plus de nos amis artistes. D’ailleurs, il faut vous
apprêter à lire aujourd’hui encore l’histoire contée par un
disciple des arts ; il est vrai qu’il ne s’agit pas, cette fois, d’un émule de David ou du Titien, mais d’un fervent de la
muse Euterpe qui, ainsi que vous ne l’ignorez pas, présidait
chez les Grecs anciens à la science musicale.
Gérard L…, donc, puisqu’il faut vous le nommer, ne voulut pas être en reste d’imagination avec le précédent conteur.
— Les peintres, dit-il, ont des émotions fort originales, mais ils ne sont pas les seuls et il nous est donné également, à nous musiciens, de connaître, grâce à notre art, des sensations particulières, qui valent bien celles que l’on peut éprouver en présence d’un modèle aux formes sculpturales. Mais je sais que j’ai affaire à un auditoire très averti et parmi lequel nul n’est profane en science harmonique. Aussi, pour bien nous mettre tous dans l’ambiance, je vous demanderai d’exécuter la dernière symphonie que je composai, après quoi je vous en dirai l’histoire.
Vous savez que nous possédons dans une des salles où nous nous réunissons (précisément celle où nous nous trouvions hier) un piano grâce auquel, parfois, nous agrémentons nos soirées d’un peu de musique. Gérard L… s’assit donc devant l’instrument et nous révéla son œuvre, à laquelle nous trouvâmes beaucoup de couleur.
Le son des derniers accords était encore dans nos oreilles lorsque notre ami reprit la parole.
— Voici, dit-il, ce qui inspira le morceau que vous venez d’entendre :
J’avais pour élève une charmante personne à laquelle j’apprenais non seulement le chant, mais aussi la harpe. Elle était arrivée à obtenir sur cet instrument une véritable maîtrise et j’étais très satisfait des progrès qu’elle avait accomplis. Mais nos relations ne se bornaient pas à celles de professeur à élève. Non. Après avoir consacré le temps qu’il fallait aux beautés de l’harmonie, nous nous retrouvions amant et maîtresse, et là encore, Cœlia (ainsi se nommait mon élève) avait acquis un merveilleux savoir-faire ; elle était devenue aussi habile à faire vibrer la corde de mes sens que celles de son instrument, et je trouvais autant de plaisir à goûter ses talents amoureux que les autres.
C’est ainsi que nos séances musicales se terminaient toujours par des étreintes d’autant plus folles que les mélodies ou les symphonies que nous exécutions nous avaient mis en verve et avaient provoqué nos désirs. Vous n’ignorez pas que sur certaines personnes prédisposées, la musique produit un effet non moins grand que la bonne chère sur le commun des hommes.
Ce soir-là, nous nous étions, plus longtemps qu’à l’habitude, appesantis sur certaines mélodies. Je me souviens que je faisais une savante théorie sur les rapports de la musique avec la nature, exposant que tout ce qui existe est plein de la même harmonie et de la même cadence que nous admirons dans l’art de Lulli et de Glück.
— Même l’amour ? me dit Cœlia en riant.
— Surtout l’amour, lui répondis-je. Tout n’est-il pas cadence et harmonie jusque dans les détails les plus intimes de l’acte charnel lui-même.
— Le noterais-tu ?
— Pourquoi pas ?… On peut tout traduire avec les sept notes de la gamme. Crois-tu que ta harpe ne serait pas capable, sous tes doigts agiles, d’exprimer les étonnements, les surprises, les ravissements et les extases des amants ?
— Je serai curieuse d’en faire l’essai et de saisir la cadence de nos sensations. « Ce serait une chose bien originale. Quoiqu’à vrai dire je ne me rende pas compte exactement de la façon dont nous pourrions procéder.
— Faisons l’inverse ! Aimons-nous en cadence. Et d’abord, tu m’accorderas qu’il serait facile de faire rendre dans une composition — les maîtres l’ont tous fait — l’émotion et les hésitations des premières entrevues entre l’homme et la femme qui se désirent mutuellement sans se le dire encore. Cela n’est rien. Pour le reste, c’est-à-dire pour ce qui est des gestes les plus expressifs, tu ne peux nier que la jouissance qu’ils nous procurent est d’autant plus vive que la caresse est plus régulière.
« Que l’amant expérimenté, prépare doucement sa compagne à la possession par des prémices calculées et des caresses sans heurts, il procurera à sa maîtresse une gamme de sensations qui ne se peut comparer qu’aux nuances apportées par le compositeur dans les premières mesures de son œuvre.
« Toi-même, lorsque ma main taquine le gentil petit bouton que tu connais, tu sais bien me dire lorsque mon mouvement est trop précipité ou s’il est au contraire trop lent. Il faut à cette caresse, pour que tu la goûtes pleinement, un véritable rythme. Tu protestes si je m’en écarte, absolument comme lorsque ton oreille saisit une note discordante de l’exécutant sur un clavier.
« Faisons-en l’expérience, si tu le veux. »
Et, renversant ma belle amie sur le canapé où nous étions
assis, j’écartai sa robe, puis me mis en devoir de faire vibrer
son clitoris avec ma main. J’allais en cadence tandis que
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Cœlia, étendue, manifestait ses sensations par des : Oh !…
Oui !… Encore !… et des soupirs qui étaient autant de
points d’orgue. Je m’arrêtai brusquement, elle s’écria :
Méchant ! Que fais-tu ? Tu m’abandonnes !
— Ce n’est rien, lui dis-je… C’est une fausse note !… Je reprends !
— Oui… Mais ne fais plus de fausses notes, surtout… Pas si fort… comme tout à l’heure… je t’en supplie…
— Tu vois !… Je n’étais plus en mesure !
Elle jouit enfin sous ma main qui avait repris la cadence, accélérant le mouvement, comme en un fortissime.
Cœlia revenait à elle.
— Eh bien ! lui dis-je. Comprends-tu maintenant ? Lorsque j’abandonnais la cadence, tu n’éprouvais plus la sensation, à laquelle il fallait l’harmonie, comme on le doit dans notre art.
— C’est vrai ! dit-elle… Voyons maintenant, si à mon tour, je saurai observer la cadence.
En même temps, elle ouvrait ma culotte, où elle trouvait un bâton avec lequel je n’ai point accoutumé de battre la mesure, mais qui ne s’en dressait pas moins, rigide, et prêt à accomplir, sans qu’on le presse beaucoup, les plus brillantes prouesses. Elle commença de le caresser et de l’embrasser, puis, après l’avoir excité ainsi, elle l’amena au plus haut degré possible de tension. Il était ferme ; les veines bleuies le gonflaient, le muscle en était tendu comme jamais il ne l’avait été et je sentais en lui monter un flot prêt à s’épandre à la première invite…
— Tu me reprendras, dit-elle, si je manque la mesure, ou si je fais une fausse note.
— Attends, lui répondis-je. Pour mieux marquer la cadence, écoute le tic-tac de ma montre. Et va selon son mouvement régulier.
Je sortis de ma poche l’objet dont je parlais, et le mis à l’oreille de ma maîtresse.
L’impression dépassa tout ce que vous pourriez imaginer. Cœlia est douée, en musique, d’une oreille merveilleuse, sa main allait, venait, montait, descendait, suivant exactement le mouvement régulier de la montre que je tenais tout contre le lobe rose du mignon pavillon de son oreille, et je n’eus à la reprendre ni pour une fausse note, ni pour un défaut de mesure. Il me semblait entendre — l’illusion aidant — un concert d’une harmonie incomparable. La harpe, pourtant délaissée, était pour moi vibrante sous les doigts d’une exécutante imaginaire, et je connaissais un ravissement unique, mêlé de sensations réelles et de rêveries musicales.
Puis, j’arrêtai soudain Cœlia. Je voulais, maintenant que j’arrivais au paroxysme de ma jouissance idéale, terminer par la possession et l’union de nos corps.
— Attends ! fis-je… Attends ! Que nous goûtions le suprême bonheur !
Ce que fut cet enlacement final, je vous le laisse à penser ; c’est lui que j’ai essayé de traduire dans le dernier motif du morceau que j’exécutai tout à l’heure pour vous. Cœlia se donnait pleinement, entièrement, répondant à chacun des coups de reins que je donnais, allant crescendo jusqu’au moment où tout ce qui était en moi se répandit en elle… Elle le reçut, les dents serrées, grinçant, criant, me mordant en s’accrochant à moi ; nous étions en proie à un délire et à une ivresse divins.
Nous nous relevions, meurtris, mais heureux.
— Chère aimée ! lui dis-je… Pendant que je suis encore sous l’empire du bonheur ressenti, je veux tout de suite les transcrire.
Je griffonnai hâtivement des notes, que je lui passais et qu’elle exécutait sur la harpe… Nous passâmes trois heures ainsi… au bout desquelles la symphonie étant terminée… elle l’exécuta complètement, mettant toute son âme, toute sa maîtrise, toutes les sensations dont elle était encore empreinte, dans ses doigts courant le long des cordes de l’instrument.
Et nous recommençâmes à nous aimer, trouvant, s’il était possible, un renouveau de jouissances dans cette seconde étreinte.
— Il faudrait, lui dis-je, que nous fissions mieux encore… Et, tout bas, je lui fis part de l’idée qui venait de surgir en moi.
— Oh ! oui ! s’écria-t-elle… Oui ! Il faudrait cela ! Mais comment pouvoir le réaliser ?
Nous parvînmes pourtant à notre but, malgré des difficultés qui paraissaient insurmontables.
Deux semaines plus tard, nous avions réuni trois exécutants qui avaient appris ma symphonie : un violon, une harpe et un piano.
Et tandis qu’ils jouaient mon « Amour exalté », nous nous réfugiions tous deux dans une pièce voisine.
Les musiciens, tout à leur jeu, ne se préoccupaient pas de nous. Nous leur avions dit, d’ailleurs, que nous voulions juger de l’effet en nous tenant dans une chambre éloignée.
Alors, nous tombâmes enlacés sur notre lit, nos bouches se collèrent lèvres à lèvres… et nous goûtâmes une nouvelle félicité.
Aux accents du prélude, nous nous grisions de caresses, doucement, suivant la mesure et la cadence qui nous parvenaient, comme en un rêve, à travers la cloison et les tentures.
Ce furent ensuite les motifs plus appuyés, pendant lesquels j’entamai l’acte d’amour lui-même, et comme la musique, allant crescendo, se terminait dans un accord triomphal, nous connûmes l’ivresse finale, l’ivresse indicible et formidable, plus profonde encore que nous ne l’avions déjà goûtée la première fois.
Vite remis sur pied, je me précipitai dans la pièce et je félicitai mes exécutants.
— Bravo ! leur criai-je… Bravo ! Vous m’avez transporté !
Ils étaient tout heureux, attribuant à ma satisfaction et à leur talent l’éclat extraordinaire qui brillait dans mes yeux.
Ils ne pouvaient évidemment pas se douter de la véritable raison de mon enthousiasme.

LES ROSES
érard L… a été très touché de votre lettre et il s’est
montré très heureux de savoir que vous avez exécuté
vous-même la partition de sa symphonie que je vous avais
transmise avec ma dernière correspondance. Voici donc
Amour exalté qui fait les délices des mélomanes de votre sous-préfecture.
Vous m’écrivez qu’après avoir entendu le morceau, les dames de la ville qui se piquent de musique l’ont appris et le font exécuter à leurs filles. Cela nous a paru fort divertissant ; nous nous sommes représenté ces honnêtes dames sans doute très prudes et leurs pures jeunes filles sortant du couvent, jouant avec componction cette œuvre, sans se douter certes des circonstances dans lesquelles elle a vu le jour.
Aujourd’hui je ne vous enverrai pas de partition, car l’aventure galante qui fait l’objet de ma missive n’a pas encore donné lieu à une symphonie. Elle est néanmoins assez savoureuse, ainsi que vous allez pouvoir en juger. Comment ne le serait-elle pas, d’ailleurs, racontée par notre ami Roger N…
— L’autre jour, dit celui-ci en débutant, notre ami Gérard nous a vanté les charmes que l’on peut goûter en mariant les plaisirs des sens avec la musique. Je ne nierai pas, en ayant fait moi-même plusieurs fois l’expérience, l’excitation et la griserie que peut provoquer l’audition d’une œuvre enivrante ; nous avons d’ailleurs, l’imagination aidant, heureusement à notre disposition de nombreux moyens d’attiser nos désirs charnels ; je les ai presque tous éprouvés en dilettante et en curieux de toutes les choses de l’amour.
Et, comme préface aux enchantements des sens et aux exploits en l’honneur de Cupidon, je ne connais rien qui soit préférable à la griserie des parfums.
Nos compagnes ne l’ignorent pas, puisqu’elles ont soin, afin de se rendre plus désirables, de rechercher les odeurs capiteuses qui contribuent tant à faire tourner les têtes masculines.
Je dois confesser que je suis sensible à toutes les gammes odorantes et que je n’aime rien autant que respirer une fleur ou une étoffe embaumée. J’ai toujours chez moi des flacons d’odeurs diverses, que je hume comme le gourmet goûte une liqueur fine.
Cela dit, vous êtes prévenus que je vais vous parler d’une aventure où la griserie des odeurs les plus aptes à flatter les sens tiendra la première place.
Rosine n’était pas encore ma maîtresse et je n’étais pas parvenu à la décider à oublier avec moi des devoirs conjugaux qu’elle subissait en se morfondant. Elle ne pouvait se résoudre à me donner la preuve suprême d’un amour dont pourtant elle ne se défendait pas. Je dois même vous avouer qu’il m’arriva avec elle une première aventure extraordinaire ; elle avait accepté un rendez-vous, et cédant à mes instances, était venue chez moi. Mais, au moment où je croyais qu’elle allait m’appartenir, elle se reprit soudain, s’échappa de mes bras, eut une grande scène de désespoir et me supplia de la respecter.
En pareille circonstance ce sont des supplications dont on ne tient pas compte, car nous n’ignorons pas qu’elles n’ont d’autre but que de voiler une dernière fois la chute définitive.
Pourtant, je fus effrayé de la crise de larmes à laquelle Rosine était en proie, et je la laissai partir.
Je la croyais définitivement perdue pour moi, bien que je continuasse à lui faire une cour assidue, et je regrettais l’inconcevable faiblesse que j’avais montrée en me laissant reprendre au dernier moment ce que l’on m’avait tacitement accordé.
Mais je connaissais le caractère de Rosine ; c’était une rêveuse, une sentimentale que j’aurais eu tort de brusquer. Jolie, elle l’était souverainement : blonde avec des yeux bleus très profonds, qui se fixaient sur vous en des regards langoureux qu’on eût pris pour des caresses. Et puis, elle avait, elle aussi, comme moi, la passion des parfums, je la voyais tressaillir toute en respirant l’arôme d’une fleur et je ne manquais jamais de lui offrir des roses. Elle préférait les roses à toutes les autres fleurs, et elle en avait toujours chez elle, et aussi sur elle, soit à sa ceinture, soit dans ses cheveux, soit même sur sa poitrine.
Elle m’avait montré une grande reconnaissance pour l’avoir respectée le jour où elle était venue chez moi. Contrairement à mon attente, j’avais ainsi fait un plus grand pas que je ne le croyais. Tout doucement, peu à peu, je la sentais devenir mienne, et j’acquis bientôt la certitude que lorsqu’elle reviendrait, je la posséderais pleinement.
Cet heureux jour se leva enfin, me récompensant de ma longue patience. Rosine accepta un second rendez-vous.
Je ne voulais point cette fois qu’elle m’échappât. Et, pour être bien certain de la retenir, je décidai d’employer un moyen nouveau, dont j’espérais beaucoup, ce en quoi j’avais raison, comme vous l’allez voir.
— Il faut, pensai-je, qu’elle trouve chez moi une ambiance qui la captive tout de suite, accapare son esprit et l’empêche de penser à rien d’autre qu’à l’amour dont elle est maintenant l’esclave autant que moi, j’en suis convaincu.
Je rassemblai les fleurs les plus odorantes, que je plaçai dans un vase, et j’allumai un brûle-parfums, dans lequel je mis de l’encens, dont la fumée envahit complètement l’appartement, saturant l’air que l’on respirait.
J’attendais Rosine et, malgré mon impatience, j’éprouvais une douce béatitude lorsque j’entendis frapper à ma porte. C’était elle. Elle entra, toute tremblante ; elle osait à peine regarder autour d’elle et elle me laissa enlever, sans me rien dire, le châle qui lui couvrait les épaules.
Pourtant, elle ne pouvait échapper à la griserie de parfums
que j’avais préparée, et bientôt ses yeux se levèrent,
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elle aperçut les fleurs et elle ne put retenir un cri admiratif :
— Ah ! Que c’est beau !
Elle s’approcha, enfouit sa jolie tête dans le bouquet.
— Quel parfum ! dit-elle.
Ses narines fines se dilataient ; on voyait qu’une immense sensation de bien-être et de plaisir la pénétrait toute entière.
Lorsqu’elle vint s’asseoir près de moi, elle me dit :
— Je ressens comme un effluve de bonheur, qui m’enveloppe, puis m’envahit jusqu’au fond de moi-même. C’est un charme troublant qui m’annihile et m’empêche de penser.
Elle ne songeait qu’aux fleurs, ne se rendant pas compte que les fumées de l’encens venaient, elles aussi, contribuer à la torpeur qui s’emparait d’elle.
J’eus bientôt, en outre, pour exciter mes désirs, le parfum qui se dégageait d’elle-même. Elle avait laissé retomber sa tête sur mon épaule et je respirais l’odeur qui se dégageait de sa blonde chevelure. Elle se laissait dévêtir sans protester, elle me laissait placer, comme bon me semblait, des baisers sur sa chair. J’avais réussi à provoquer chez elle une sorte d’extase dans laquelle elle s’abandonnait à moi, comme en un rêve.
Je la possédai ainsi, presque sans qu’elle s’en aperçut.
Elle ne se rendit compte qu’elle était mienne qu’au moment où son être vibra sous mon étreinte.
Mais elle ne se révolta pas. Au contraire, elle se donna avec passion ; dès cet instant, elle était devenue l’amoureuse qui n’a plus d’autre souci que son amour.
— Roger !… mon Roger ! me disait-elle, tu m’as procuré la plus grande joie que j’aie jamais ressentie, en m’aimant ainsi parmi les parfums les plus enivrants !
Et nous nous aimâmes toujours de cette façon.
Mais il eût été banal de ne pas ajouter des raffinements nouveaux à nos entretiens passionnés.
Rosine s’était révélée très ardente ; sous son aspect langoureux, elle cachait un tempérament fougueux et passionné, comme j’en ai connu à peu de femmes. Elle-même inventait des positions nouvelles et des caresses inédites. Et toujours l’encens et les fleurs mêlaient leurs odeurs parfumées à nos transports.
Je me souviens de certain jour où nous nous livrâmes aux pires folies.
Ma maîtresse se tenait contre moi, une rose dans chaque main ; et tandis que ma main, à moi, qui ne tenait pas de fleurs, allait chercher entre ses cuisses celle que la nature lui avait donnée, Rosine me faisait respirer tour à tour chacune de ses roses.
Je ne voulus pas qu’elle changeât de position, et, malgré qu’elle trouvât un grand plaisir à la caresse que je lui prodiguais, lorsque mes doigts l’eurent bien excitée, à l’instant où je sentais sourdre d’elle une douce humidité, je retirai ma main et j’entrai d’un seul coup ma verge dans cette oasis embaumée, car Rosine s’était parfumée là d’une odeur que j’aimais par-dessus tout.
Elle continuait à me faire respirer ses fleurs, dont l’odeur enivrante augmentait la violence de mon rut.
Puis nous nous étendîmes côte à côte. Elle trouva alors plaisant d’effeuiller sur moi et sur elle les pétales des roses qu’elle tenait en mains l’instant d’auparavant. Elle les semait en riant, et elle me dit, avec un geste mutin :
— En voici un que j’ai gardé (c’est le plus beau) pour en parer ce que tu portes si fièrement, cette arme si terrible qui me cause tant de joie lorsqu’elle me transperce.
Et Rosine recouvrit du pétale de rose le gland de mon membre, qu’elle se mit en même temps à caresser pour l’exciter de nouveau.
Voyant cela, je ramassai à mon tour plusieurs pétales épars sur nous et les enfouis dans la charmante prison où je venais de pénétrer quelques instants auparavant.
Ma maîtresse s’agitait, nerveuse, protestant en riant.
— Non, disait-elle… Non… Il ne faut pas les mettre là.
Finalement, elle se coucha sur le dos et m’ordonna :
— Eh bien ! Tant pis ! Pour ta punition, tu vas aller les reprendre avec ta langue !… Je le veux !
Il n’y avait pas à discuter. D’ailleurs, l’ordre n’était pas de ceux auxquels il est déplaisant d’obéir.
Bien au contraire, ma langue aimait beaucoup aller explorer cet endroit, même lorsqu’il n’y avait pas à l’intérieur de pétales de roses. Je me mis donc en devoir de satisfaire Rosine, pendant que, pour ne pas être en reste avec moi, elle assujettissait, de sa mignonne petite langue, la feuille de rose à la hampe de la lance où elle l’avait placée.
Nous goûtions ainsi un double plaisir que tout le monde connaît, certes, mais que nous avons peut-être été les seuls à savourer avec l’adjonction des pétales de roses, dont le parfum ajoutait à la sensation que nous éprouvions.
Mais le moment vint où ma langue étant insuffisante, ou peut-être même à cause de l’ardeur que mettait ladite langue à fouiller dans les recoins les plus dissimulés, les pétales de rose furent brusquement expulsés de leur cachette.
Par un effet réflexe, sans doute, en même temps, le pétale que ma partenaire voulait à toute force assujettir en un endroit où il était fort mal placé, se brisa par suite d’une tension inopinée, mais qui était à prévoir, du membre auquel on essayait d’adapter ce petit bonnet trop fragile. Sans prendre la peine inutile de l’enlever complètement, je mis la lance dont parlait Rosine à la place de ma langue, et, puisque cela lui causait tant de joie, je la transperçai de nouveau.
À ma grande surprise, je sentis en pénétrant, une légère résistance et il me sembla que quelque chose se déchirait. J’étais trop excité pour y prendre garde et poursuivis mon attaque amoureuse.
Au cours de ce combat, nous nous étions renversés de telle manière que nous avions la tête juste au-dessus du brûle-parfum, et nous respirions à pleines narines la fumée de l’encens. Griserie nouvelle s’ajoutant à celle de nos êtres, jouissance double qui nous fit retomber râlants sur le tapis.
Quand nous rouvrîmes les yeux, Rosine me dit :
— Regarde donc !
Je regardai le bas de mon ventre et j’aperçus alors mon membre coiffé d’un pétale qu’il avait déchiré… Je compris la résistance que j’avais rencontrée et me penchant à l’oreille de ma maîtresse, je lui dis :
— C’est un pucelage que la rose t’avait refait…
— Oh ! dit-elle… Je veux le garder… en souvenir !
Et si vous connaissiez Rosine, elle pourrait vous montrer le pétale déchiré qu’elle a conservé précieusement entre les feuillets de son livre d’heures.

L’AMANTE DÉPRAVÉE
a grande nouvelle que vous m’annoncez et que j’ai
communiquée hier à nos amis les a tous remplis de
joie. Ainsi vous nous revenez, vous allez abandonner votre
province et reprendre votre place parmi nous. Le prochain
dîner des disciples d’Éros aura lieu en votre honneur, et
c’est vous qui y prendrez la parole. Ce sera comme le retour
de l’enfant prodigue, et c’est une fête dont nous nous
réjouissons à l’avance.
La dernière histoire contée à nos soupers, que vous apprendrez par mon intermédiaire, a pour héros notre ami le marquis Octave de T…
— Les femmes, déclara-t-il, sont des êtres adorables, charmants, délicieux, mais incompréhensibles. Dans ma carrière amoureuse, j’ai eu maintes occasions de les étudier et j’en ai connu de toutes sortes, avec les caprices les plus extravagants ; aussi ne pensai-je pas qu’il pût m’être donné d’en rencontrer une qui me causât une nouvelle surprise.
Cependant cela m’est arrivé, et de la façon la plus inattendue qui soit.
Je courtisais deux jeunes femmes ; c’est une vieille habitude que j’ai de courtiser toujours deux femmes en même temps ; j’y trouve plusieurs, avantages ; si l’une est trop rebelle, l’autre l’est moins et si, par bonheur, un hasard providentiel leur permet de s’apercevoir de ma double insistance amoureuse, j’en profite encore, car il est rare que l’une ou l’autre, prise de jalousie, ne cède pas brusquement dans la crainte de se voir supplanter par sa rivale.
Vous ne trouverez donc pas extraordinaire, connaissant cette particularité, que je fusse en même temps empressé auprès de la blonde Madame R… que j’appellerai Yvonne et de la brune Madame V… que je nommerai Charlotte. Yvonne et Charlotte étaient également jolies, également désirables, et l’une ou l’autre pouvait, à mon gré, devenir une adorable maîtresse. Vous ai-je dit qu’elles appartenaient au meilleur monde ?
La cour que je faisais à chacune de ces belles était tout ce qu’il y a de plus correcte, et je ne pensais qu’à faire succomber Yvonne ou Charlotte en les persuadant que je brûlais pour elles de l’amour le plus idéal et des sentiments les plus purs, d’une passion enfin où le cœur avait la première place.
Je n’avais encore obtenu aucun encouragement d’aucune d’elles, et je restais dans le doute, ne sachant laquelle des deux m’écoutait plus volontiers ; cependant depuis quelque temps, je me faisais plus pressant auprès de la blonde Yvonne, la croyant plus abordable.
Or, certain jour que j’étais seul chez moi et que je pensais — naturellement — à ces deux femmes, me demandant une fois de plus laquelle succomberait la première, je fus tiré de ma méditation par des coups frappés à la porte.
Je vous ai dit que j’étais seul. Mon valet était parti, je ne sais où et, d’ailleurs, je lui avais donné la permission de rester dehors toute la journée.
— Au diable l’importun !
Je n’avais fixé de rendez-vous à aucune personne, je n’attendais pas d’ami, je n’avais aucune raison d’ouvrir ma porte. Mais on frappa de nouveau avec insistance, tellement que je me dérangeai en grognant, et me dirigeai de fort méchante humeur vers l’entrée, bien résolu à éconduire celui qui me dérangeait ainsi.
Je ne me doutais guère de la visite que j’allais recevoir.
Jugez, en effet, de mon étonnement, lorsque, ayant ouvert ma porte, je me trouvai tout à coup en présence de Madame V…, la brune Charlotte.
Vous pensez bien que ma méchante humeur était tombée comme par enchantement, devant cette charmante apparition, et que ce fut avec l’amabilité la plus grande et l’empressement le plus vif que je priai ma visiteuse de pénétrer chez moi. Je m’excusai, confus, du désordre de mon appartement, la priant de ne pas y prendre garde.
— Mais, dis-je, si je m’étais attendu à une visite aussi agréable que la vôtre, croyez bien qu’il en serait autrement.
Elle fixa ses yeux sur moi et me dit :
— Cela n’a que peu d’importance.
Puis elle ajouta :
— Mon cher marquis, la démarche que je fais aujourd’hui va certainement vous paraître étrange. Elle l’est, en effet, et je compte, de toute façon, sur votre galanterie et votre discrétion.
— Vous n’y compterez pas en vain, lui assurai-je.
Elle poussa un soupir, puis, hésitant un peu, avec un tremblement dans la voix, elle dit :
— Permettez-moi maintenant une question : Vous faites la cour à Madame R…, n’est-ce pas ?
Je ne m’attendais pas du tout à ce coup droit, qui me laissa une seconde interdit. Puis, je balbutiai :
— Oh ! la cour !… La cour !…
— Ne protestez pas ! C’est trop visible ! Lorsqu’elle paraît, vous vous empressez autour d’elle… Vous n’avez pas assez d’yeux pour la contempler…
J’admirais cet accès de jalousie.
— Je vous affirme, dis-je, que vous vous trompez. Je suis courtois à l’égard de Madame R…, mais je ne crois pas m’être jamais rien permis qui pût la compromettre. Je sais qu’elle est votre amie, ajoutai-je hypocritement, et si elle vous a chargé auprès de moi d’une mission…
— Non… Non… Ce n’est pas elle qui m’envoie… Elle ignore absolument que je suis ici.
J’insistai :
— Cependant, vous n’êtes pas venue de vous-même pour me prier d’être moins assidu auprès de Madame R… ?
— Si, je suis venue de moi-même.
Charlotte s’était levée. Elle marchait nerveusement et je voyais bien qu’elle cherchait des mots pour exprimer une pensée qui la dominait impérieusement. Soudain, elle éclata.
— Mais que lui trouvez-vous donc, à cette femme ? Qu’a-t-elle qui vous ensorcelle ?… Elle n’est pas si jolie. Il en est bien d’autres qui la valent !
— Certes, fis-je, saisissant cette occasion, il en est d’autres, d’autres que leurs beaux yeux trompent lorsqu’ils croient me voir épris de cette personne.
— Taisez-vous ! Ne niez pas cela ! Êtes-vous épris, ne l’êtes-vous pas ?… Toujours est-il que vous lui faites la cour. Tout le monde le remarque.
— Cela serait-il… que je ne vois pas…
Elle ne me laissa pas achever, elle se dressa devant moi et me cria :
— Je ne le veux pas !
— Vous ne le voulez pas ?… Pourquoi ?
— Parce que… Parce que…
Et, tombant sur un fauteuil, la jolie Charlotte se cacha la tête dans ses mains en laissant échapper ces mots :
— Parce que, moi… je vous aime !
J’ai fait souvent des déclarations d’amour à une femme, mais c’était la première fois qu’il m’arrivait de recevoir en pleine figure un aveu semblable.
Représentez-vous la situation du monsieur auquel une femme, au moment où il s’y attend le moins, crie à brûle-pourpoint : « Je vous aime ! »
Je m’assis auprès de ma visiteuse qui, maintenant, sanglotait dans son mouchoir.
— Chère amie… lui dis-je.
Mais elle me repoussa presque, murmurant :
— Oh non ! Laissez-moi !… Vous avez pitié de moi ! Je ne veux pas de votre pitié ! À présent, vous allez mal me juger, me mépriser… Il ne faut pas m’en vouloir ; cela est parti malgré moi. C’était trop pénible, mon secret m’étouffait.
J’essayais de la consoler, j’étais surpris moi-même par ce triomphe soudain et inattendu. Je la pris par l’épaule, et, lui parlant tout bas, je lui dis :
— N’avez-vous donc pas compris que depuis longtemps…
— Oui, j’avais cru un moment que c’était moi que vous recherchiez… et puis, cette femme est venue se mettre entre nous deux, cette femme que vous préférez aujourd’hui… Je sais bien, d’ailleurs, pourquoi vous la préférez.
— Je vous jure, Charlotte !…
— Ne faites pas de serment. Je me suis renseignée : vous êtes un débauché et, si vous aimez mieux Madame R…, c’est parce que vous la croyez dépravée…
— Dépravée ?
— Oui, on m’a dit que vous recherchiez des satisfactions sensuelles extraordinaires, qu’il vous fallait une maîtresse se prêtant à tous vos désirs sadiques.
— Par exemple !… En voilà une réputation…
— Elle est justifiée… Ne vous défendez pas… Mais j’en ai pris mon parti… et, c’est pour cela que je suis venue vous trouver. Ne craignez pas de me demander quoi que ce soit… Je serai dépravée s’il le faut, autant que n’importe quelle autre femme…
Dès ce moment, je ne m’attardais plus à de vaines protestations. Charlotte s’offrait trop complètement à moi pour que je n’en profitasse pas. J’interrompis son discours en l’attirant à moi et en baisant les lèvres qui avaient prononcé tant d’extravagances. Quelques instants plus tard, Charlotte avait tous les droits pour m’interdire de courtiser Madame R…
— Alors, me dit-elle, tu sais, je veux que tu me demandes tout, sans crainte… Je veux être pour toi celle avec qui tu n’auras plus aucune retenue… Je ne veux plus avoir, moi, aucune pudeur… Il ne faudra pas m’en vouloir si je suis inexperte… Tu me montreras et je ferai de mon mieux pour commencer… Mais je veux que tu m’apprennes tout, de façon à pouvoir contenter n’importe lequel de tes caprices.
Cela était dit avec une naïveté charmante. Je compris que je ne pourrais pas détromper ma maîtresse. Et puis, ma foi, c’était un rôle nouveau et intéressant qui allait m’échoir que cette éducation amoureuse. J’acceptai donc, et Charlotte s’en alla, heureuse et tranquille, après que nous eûmes convenu du jour très prochain où ma jolie amie prendrait sa première leçon de dépravation.
Ce jour-là, ma maîtresse arriva toute parfumée — mon cher Roger, je prise beaucoup, moi aussi, les parfums en amour — et avec le linge le plus excitant possible.
— Mignonne chérie, lui dis-je, puisque tu m’as demandé de t’enseigner l’art des caresses, nous allons aujourd’hui commencer par l’A. B. C.
Posant ensuite mes lèvres sur ses mains, je les baisai longuement, puis je déclarai :
— Voici deux charmantes petites mains que nous allons rendre habiles aux caresses qui me procureront un plaisir ineffable… Et d’abord, j’entends qu’elles aillent elle-même chercher le paillard qui se cache « au fond de mes brayes » comme disait Rabelais.
Charlotte rougit, ce qui ajouta encore à son charme, puis elle dit :
— Il faudra me guider pour que je sois habile…
— Je te guiderai, mais ne vois-tu pas que je suis impatient.
En même temps je prenais place sur le divan, passant ma main droite autour de la taille de ma maîtresse, la caressant en bas des reins, sur le haut des fesses.
Elle, pendant ce temps, défaisait ma braguette, faisant sauter les boutons et bientôt ses mains s’emparaient d’une verge nerveuse qui était prête à recevoir les caresses.
— Passe, lui dis-je, doucement ta main en premier lieu en-dessous de ces bourses bien pleines qui secrètent la liqueur de vie.
De ma main libre, je guidai la sienne et la fis passer et repasser doucement à l’endroit que je lui avais désigné. Je sentais mes testicules grossir au doux contact des doigts fuselés… C’est une jouissance que j’adore, je vous l’avoue, et celle des prémices d’amour que je savoure le mieux… Charlotte se montra tout de suite une excellente élève.
— Fais-je bien ? demandait-elle.
— Très bien !… Continue… Là… Plus doucement…
c’est parfait… oh !… Tu me transportes !… C’est un plaisir
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incomparable !… Monte maintenant plus haut… et enlace de
tes deux mains cette colonne orgueilleuse… Oui… c’est
cela… Va doucement !…
Il me fallut encore lui montrer à agiter de haut en bas, de droite à gauche, mon membre qui frémissait, tout bouillonnant d’ardeur…
Puis, elle saisit d’elle-même le rythme du mouvement tel que je le désirais, et, tandis qu’elle poursuivait sa caresse, je l’attirai à moi, collant mes lèvres aux siennes, explorant sa bouche de ma langue avide.
J’avais reposé mon bras, dont le secours était devenu inutile, sur les coussins du divan, et je me laissais aller au bonheur qui embrasait mes sens.
Cette première séance se termina comme bien vous pensez, par une prise de corps folle. Charlotte, aussi exaspérée que moi, jouissait avec passion.
La seconde leçon fut consacrée à la langue. J’expliquai à ma maîtresse quelles ivresses cet organe pouvait nous procurer à l’un et à l’autre, je lui montrai comment elle devait en caresser d’abord doucement mes organes, puis la passer autour du gland afin de le provoquer et de le mettre en verve… Elle s’appliquait à suivre toutes mes indications, et je sentais une ineffable douceur à ce contact sur mon prépuce.
Enfin, je lui appris à mon tour combien elle pouvait ressentir de joie charnelle, elle aussi, à ce que ma langue lui caressât le clitoris ou s’allât perdre, gourmande, jusque dans son vagin.
— Oh ! me disait-elle… Oh ! Comme tu sais me faire vibrer… Tu me rends folle !
Nous graduâmes savamment les plaisirs, jusqu’au moment où nous nous trouvâmes avec chacun notre langue entre les cuisses de l’autre, dans la position que je n’ai pas besoin de vous définir et où les deux bouches travaillent en même temps, celle de l’homme collée au sexe de la femme, celle de la femme remplie par la verge de l’homme.
Que vous dirai-je de plus ? Ce fut bientôt Charlotte qui provoquait ce qu’elle appelait les scènes de dépravation ; et au bout d’un mois, comme elle me demandait :
— Es-tu content de ton élève ?
Je lui répondis :
— Je crois maintenant que l’élève en remontrerait au professeur !
— Mais, me direz-vous, et Madame R…, cette Yvonne que vous courtisiez en même temps que Charlotte ?
— Yvonne eut son tour également. Elle devint ma maîtresse elle aussi, mais sans que sa rivale s’en doutât. Et le comble, c’est que la blonde Madame R… n’était pas dépravée le moins du monde. Elle avait, au contraire, une grande répugnance pour toutes ces caresses sensuelles. Mais elle possédait quand même un charme que je prisais beaucoup.
Je l’aimais, par contraste avec Charlotte, comme j’aimais Charlotte par contraste avec Yvonne.
Et durant tout le temps que dura cette double liaison, je fus parfaitement heureux entre elles deux. Ma tactique, pour une fois, avait complètement réussi, et je m’étais procuré deux maîtresses, également amoureuses, quoique de façon différente.
- ↑ Voir Les Bucoliques/Eglogue I, p. 161, première tirade de Mélibée (Note de Wikisource).