Voyage à l’île d’Ouessant
De toutes les îles bretonnes qui avoisinent le littoral armoricain, Ouessant me paraît être une des plus curieuses, sinon la plus curieuse, à étudier, tant sous le rapport des traditions orales que sous celui des coutumes, des mœurs et de la moralité de ses habitants. Peu d’écrivains se sont occupés de ce coin de terre perdu à l’entrée de la Manche et de l’Océan, et encore la plupart de ceux qui en ont parlé n’y sont-ils jamais allés. Cela vient, sans doute, de la difficulté d’aborder dans l’île, et du peu de confortable qu’elle offre aux touristes, car on ne va pas à Ouessant par partie de plaisir. Aussi un proverbe bien connu des matelots dit-il :
Qui voit Belle-Isle,
Voit son isle ;
Qui voit Groye (Groix),
Voit sa joie ;
Qui voit Ouessant,
Voit son sang.
Cambry, l’amiral Thévenard, peut-être de Fréminville, me semblent être à peu près les seuls écrivains qui aient parlé de visu des Ouessantins et de leur île, encore ce qu’ils en disent est-il souvent vague, ou erroné, ou incomplet. Aucun d’eux ne paraît s’être inquiété de leur traditions populaires, qui sont le principal objet de mes recherches. Cela ne m’empêchera pourtant pas de toucher aussi un peu à l’histoire, à l’archéologie, aux coutumes et aux mœurs de l’île, en partie d’après eux, et pour le reste, d’après ce que j’ai entendu et observé moi-même sur les lieux.
Pline (IV, 30). place cette île dans la mer britannique, et la nomme Axantos et Axantis. L’Itinéraire d’Antonin la désigne sous la nom de Uxantisema ; les habitants l’appellent Heusa ou Heusan ; les Gallois d’Angleterre, Ushant. Nous ne chercherons pas ici l’étymologie de ce nom.
Au moyen âge, au dixième siècle sans doute, Ouessant, comme tout notre littoral, reçut aussi la visite des pirates du Nord, bien qu’ils ne dussent pas y trouver grand’chose à piller. En effet, le poëte Le Breton dit dans sa Philippide :
Et qui rostratis ratibus secat æquor Alanus
Piratas secùm assumet quibus utitur ipse,
Quùm Grenesim (Groix) juvat expoliare, vel Ossam.
Ouessant appartint longtemps aux évêques de Léon. Leur titre de propriété remontait sans doute à la donation qu’en fit Judical à saint Pol, lorsqu’il fut sacré évêque.
Ravagée en 1338 par les Anglais, l’île fut achetée en 1558 par les ancêtres de la famille de Rieux, qui la possédèrent jusqu’au mois de mars 1599, époque à laquelle Henri IV l’érigea en marquisat, en faveur de René de Rieux, seigneur de Sourdéac, lieutenant-général en Bretagne et gouverneur de Brest, pour prix du dévouement et du courage dont il avait fait preuve pendant la grande ligue.
La famille de Rieux céda Ouessant, en 1735, au roi de France, moyennant une somme de 30,000 livres, et une rente viagère de 800 livres.
On voit encore, au lieu dit Penn-an-lann, les ruines de l’ancien château des de Rieux.
C’est dans les eaux d’Ouessant que fut livrée, en 1778, la glorieuse bataille que la flotte française, commandée par le comte d’Orvilliers, gagna sur la flotte anglaise aux ordres de l’amiral Keppel.
L’amiral Thévenard dit avoir vu, sur la pointe ouest de l’île, les vestiges ras de terre, et quelquefois hauts de 12 à 20 pouces, d’un édifice considérable auquel la tradition aurait conservé le nom de temple des païens. « C’étaient probablement, ajoute-t-il, les ruines du temple d’Heuz et du collège des druidesses, où se trouvaient sans doute les statues des divinités gauloises ou romaines qui, sur les remontrances d’un évêque de Léon, furent transportées hors de l’île par une demoiselle de Sourdéac, parce qu’elles enflammaient les sens grossiers des habitants. On voyait quelques-unes de ces statues au château de Trémazan, dont la partie moderne a été construite, disent les Ouessantins, avec les pierres du temple des païens[1]. »
J’avoue que je ne crois guère ni au temple des païens, ni au collège des druidesses, ni aux idoles dont la vue enflammait les sens grossiers des habitants. Je ne crois guère davantage aux pierres transportées d’Ouessant pour bâtir une partie du château de Trémazan. J’ai visité le château de Trémazan, dont les parties les moins anciennes ne m’ont pas paru postérieures au treizième siècle ; et, d’un autre côté, il me semble bien peu probable que l’on eût transi. porté tant de pierres d’Ouessant, dont l’accès est si difficile, à l’anse de Portsal, voisine du château de Trémazan, et où rien n’est plus commun que le granit. Je crois que le bon amiral a été un peu crédule, et qu’il est arrivé dans l’île trop prédisposé à voir des débris de temples gaulois et de collèges de druidesses dans des ruines relativement modernes, sans doute, et assez piètres du reste. Il faut dire aussi que ces idées étaient fort à la mode au beau temps où florissait l’ancienne Académie celtique.
Pour moi, une des choses qui m’ont le plus frappé, en parcourant l’île d’Ouessant, c’est l’absence complète de menhirs, de dolmens, d’allées couvertes, de tumuli et autres monuments anciens appelés celtiques, ou mégalithiques, ou de tel autre nom semblable. Bien plus, je n’ai pas vu la moindre ruine, le moindre vestige que l’on pût attribuer avec quelque apparence de raison, non seulement aux Gaulois, mais même aux Romains. Les personnes de l’île que j’ai interrogées et qui étaient le plus à même de me renseigner à ce sujet, comme par exemple M. Malgorn, le juge de paix, qui y est né, qui l’a toujours habitée et la connaît bien, m’ont également répondu qu’elles n’ont pas entendu dire qu’on ait jamais trouvé trace de constructions romaines, ni médailles, ni statuettes, ni poteries, ni armes, ni objets de bronze ou de pierre, ou de fer même, rien enfin qui eût un cachet de haute antiquité. En fait de monuments du moyen âge même, je n’ai rien remarqué, ni vieilles croix, ni vieilles chapelles. Quelques écrivains ont dit qu’en débarquant dans l’île, au sixième siècle, saint Pol Aurélien y bâtit une chapelle et un monastère, au lieu nommé Lampol, et où se trouve l’église actuelle ; ce qui n’est guère probable, car on sait que saint Pol ne fit guère que passer par Ouessant, et qu’il alla de là à l’île de Bâz, pour se fixer un peu plus tard au lieu appelé aujourd’hui Saint-Pol-de-Léon. Les Bretons l’appellent toujours Kastell pol, sans doute en souvenir du château d’antique structure, où le saint, à son arrivée, rencontra pour garnison : une laie allaitant ses marcassins, un essaim d’abeilles dans le creux d’un arbre, un ours et un buffle ou taureau sauvage. Il chassa ces habitants qui vivaient pêle-mêle et en bonne intelligence, probablement, dans la forteresse gallo-romaine, aspergea l’antique enceinte d’eau bénite, en dedans et en dehors, et en prit possession. Bientôt après il construisit en ce même lieu un monastère, autour duquel ne tarda pas à surgir la ville épiscopale de Léon[2].
Il existait, dit-on, autrefois, six chapelles dans l’île d’Ouessant. Elles étaient dédiées à saint Michel, à saint Pierre, à saint Hilarion, à saint Gwennolé, à saint Gilles, à sainte Anne. Cette dernière, seule, est actuellement encore debout, et en bon état de conservation ; mais elle n’est ni ancienne, ni curieuse, sous aucun rapport. Le génie militaire s’est emparé de quelques-unes des autres, qui étaient sans doute plus ou moins en ruines, et y a établi des épaulements pour installer des canons destinés à protéger les côtes. Faut-il conclure de ce qui précède que ni les Celtes, ni les Gaulois, ni les Romains, n’ont habité Ouessant ? Pour les Celtes et les Gaulois, rien ne me semble prouver qu’ils y aient eu des établissements ; pour les Romains, au contraire nous sommes à peu près sûrs qu’ils en ont eu ; mais il paraîtrait que, vu l’accès, si difficile de l’île, et la terreur que devait leur inspirer une mer si féconde en naufrages, ils n’y auraient établi aucun poste bien important. Sur les côtes voisines du continent, à Saint-Mathieu, à Porzliogan, à la presqu’île de Kermorvan, à Lampaul-Plouarzel, à l’île Binniget même, partout enfin, on rencontre tant de monuments et de vestiges du séjour des Celtes, des Gaulois et des Romains, qu’on est étonné de n’en rien trouver dans une île aussi importante que l’est Ouessant, et si voisine des lieux que je viens de nommer.
Les Ouessantins racontent que les premiers habitants de leur île y vinrent de Quémenès, une petite île du groupe des Molènes. Ils disent aussi, et en cela ils sont d’accord avec la tradition écrite, que saint Pol Aurélien évangélisa le premier leur île, où il aborda, dans la première moitié du sixième siècle, dans une auge de pierre, au lieu appelé aujourd’hui Port-Pol, et qui est le principal endroit d’atterrissage. Autrefois, ajoutent-ils, la mer descendait plus bas qu’à présent, et nos aïeux affirmaient qu’aux grandes marées on pouvait voir encore à découvert l’auge de pierre du saint. Une vieille femme, nommée Marie Tuai, et de qui j’aurai occasion de parler encore plus tard, me-dit aussi que lorsque le saint descendit dans l’île il n’y trouva que des païens et des adorateurs des idoles. Il convertit la plus grande partie des habitants, avant de se rendre à l’île de Bâz, et de s’établir enfin dans le lieu où est aujourd’hui la ville de Saint-Pol-de-Léon. Cependant, il ne laissa pas de rencontrer à Ouessant bien des récalcitrants et des cœurs endurcis qui restèrent sourds à sa parole et le reçurent, même quelquefois fort mal. Ainsi, lorsqu’il se présenta au village de Parluen, il y fut hué et poursuivi à coups de pierres. Force-lui fut de se retirer ; mais il dit aux habitants de ce village qu’ils auraient de la peine, à se procurer de l’eau. Et, en effet, jamais on n’a pu avoir ni fontaine, ni puits à Parluen, et il faut aller chercher de l’eau assez loin.
Au village de Geniex, le saint homme ne fut guère mieux reçu ; mais, comme il ne se rebutait point des rires, des plaisanteries et des injures qu’il recueillait en échange de ses bonnes paroles, un forgeron sortit de sa forge, un fer rouge à la main, et courut sur lui. Il lui fallut fuir encore ; mais en s’en allant, il dit : « La gêne habitera toujours avec vous dans ce village. » Et il est vrai que c’est dans ce village que se trouvent les plus pauvres de l’île, et ils ont beau travailler et se donner de la peine comme les autres, ils n’ont pas de chance, rien ne leur réussit.
Sous le rapport des coutumes et des mœurs, les Ouessantins sont intéressants à étudier. Voici comme Cambry parlait d’eux, dans son Voyage dans le Finistère, en 1794, et les changements survenus depuis cette époque sont peu considérables :
« L’habitant d’Ouessant cultive quelques champs et nourrit des troupeaux de moutons[3]. Il porte à Brest les produits de sa pêche ; il en rapporte les ustensiles dont il a besoin. Il aime peu le séjour de la grande terre, ne s’allie guère avec des étrangers ; heureux plutôt par l’absence du mal que parla présence du bien[4] ; les classes, les levées d’hommes exercées par la marine, sont le seul tourment qu’il éprouve.
Les femmes y labourent la terre. Il faut des obstacles invincibles pour que les hommes ne retournent pas au printemps dans leur île. « Il n’existe qu’une seule auberge à Ouessant[5], qui ne donne jamais plus d’une bouteille de vin par jour au même individu. De tout temps, le vin qu’on peut distribuer à chaque individu et le bénéfice du vendeur ont été fixés.
Les moutons y paissent en commun. Chaque propriétaire reconnaît les siens, à sa marque, connue de tout le monde. On les sépare pour la tonte[6]. On ne voit pas un mendiant dans Ouessant ; c’est le pays de la médiocrité, de la paix, de l’hospitalité.
Les filles y font les démarches nécessaires à leur mariage : elles vont, sans autre explication, demander à dîner à la famille de leur amant ; l’amant, pour toute réponse, conduit au cabaret le père ou le tuteur de celle qu’il aime. Le mariage ; alors, n’a plus besoin que des formalités ecclésiastiques. On sent que de douces œillades, de petits soins, quelques baisers peut-être, ont précédé ces déclarations simples.
C’est avec du goëmon et de la fiente de vache qu’on cuit le pain dans l’île d’Ouessant. On chauffe l’âtre, on y met la pâte qu’on recouvre de feuilles de choux, puis de cendre chaude : la cuisson s’opère très-bien. »
Voilà ce que disait Cambry des Ouessantins, en 1794, et, je le répète, il y a en général assez peu à y reprendre aujourd’hui. Les mariages, par exemple, ne se font plus tout-à-fait comme il le dit. Je n’affirme pourtant pas que les avances ne viennent encore parfois du côté d’où l’on n’a pas l’habitude de les voir venir en France ; — et encore ?… mais cela s’explique du reste assez naturellement dans un pays où, la plus grande partie de l’année, on ne voit guère que des femmes et des enfants. Tous les hommes valides sont en mer. Les femmes règnent et gouvernent dans l’île et exécutent les travaux les plus pénibles qui, partout ailleurs, sont le lot naturel de l’homme. Elles labourent la terre, conduisent la charrue et les attelages, le fouet à la main,
Car là tous les sillons sont creusés par les femmes ;
Les hommes sont en mer et sillonnent les lames.
— et ce n’est pas sans un grand étonnement que j’ai vu, pendant ce temps, ces intrépides marins, leurs époux ou leurs fils, rompus à toutes les fatigues et que rien n’effraye ni ne rebute quand ils sont sur leur élément, doux comme des moutons, et tricoter tranquillement des bas, en regardant la mer !
J’ajouterai aux observations et aux renseignements de Cambry quelques autres qui me sont personnels, puis je passerai aux traditions populaires.
Vingt-deux ou vingt-quatre kilomètres séparent le Conquet d’Ouessant. Un bateau-poste, non ponté, fait le service deux fois par semaine, — quand le temps le permet, entre le continent et l’île. Les jours de départ du Conquet sont ordinairement le mardi et le vendredi. Le patron du bateau m’a assuré qu’il lui est arrivé de rester jusqu’à vingt-huit jours sans pouvoir communiquer avec le continent. Le trajet s’exécute, par une belle mer et un bon vent, en deux heures et demie ou trois heures. Je partis du Conquet le 26 mars 1873, par une belle mer et une assez bonne brise, à sept heures du matin ; à midi nous abordions dans l’île, au Port-Pol. La veille, la barque avait mis vingt-trois heures à faire le même trajet, d’Ouessant au Conquet. Quelquefois on reste jusqu’à quarante-huit heures en mer, pour faire ce trajet de cinq lieues. La difficulté de la traversée vient principalement d’un courant d’une violence extrême, à la pointe du Stiff surtout, et qui va s’engouffrer dans l’entrée de la Manche. C’est ce que l’on appelle le passage du Fromveur, ce qui signifie grand effroi. Le pilote doit être prudent, avoir constamment l’œil au guet, et surtout bien connaître toutes les passes et tous les écueils, comme la Jument, Ar Men-Korn, et tant d’autres, sinon il est perdu. Suivant la direction des vents et l’état de la mer, on double la chaussée des Pierres noires, l’on s’engage dans le chenal du Four, le dangereux passage du Fromveur, pour aller atterrir au Port-Pol.
Aussitôt débarqué, je vais voir le juge de paix de l’endroit, M. Malgorn. Je lui explique que je suis venu dans son île pour en étudier les traditions populaires surtout : chants, contes, superstitions et récits de toute sorte, et que, d’un autre côté, je m’enquerrai aussi avec intérêt de tout ce qui a rapport à l’histoire locale, à l’archéologie, aux coutumes, aux mœurs et à la moralité des habitants. Y a-t-il des menhirs, des dolmens ou des tumuli dans l’île ? Y a-t-on trouvé des monnaies anciennes, gauloises ou romaines, des armes de piérre ou de métal, des fragments de poterie ancienne, des vestiges de voies romaines ? etc…
M. Malgorn m’écouta très-attentivement, puis il me répondit : — « Je crois, monsieur, que vous ne pouviez tomber plus mal que chez nous pour les recherches qui vous occupent. Vous ne trouverez ici rien de tout ce dont vous venez de me parler. Je suis né dans l’île, j’y ai toujours vécu, j’en connais tous les habitants, tous les champs et jusqu’aux moindres parcelles de terre ; j’y cultive moi-même, et je puis vous affirmer que je n’ai jamais trouvé ni médaille romaine ou gauloise, ni armes ou autres objets, soit de pierre, soit de bronze, ou de fer, ou de terre, qu’on pût attribuer aux Gaulois ou aux Romains, ni entendu dire qu’on en ait trouvé nulle part. Nous n’avons non plus ni menhirs, ni dolmens, ni tumuli, ni rien de semblable. De vieilles chapelles, il n’en existe pas davantage. Notre église est neuve, et celle qu’elle a remplacée ne me paraissait elle-même d’une bien haute antiquité, ni remarquable sous aucun rapport. Pour ce qui est des superstitions, elles sont rares et peu curieuses. On ne chante pas dans notre île, et quant aux vieux contes populaires, avec géants, nains, sorciers, magiciens, enchantements, métamorphoses, etc., j’ai bien quelque vague souvenir d’en avoir entendu quelque chose dans mon enfance ; mais aujourd’hui tous ces contes de bonnes femmes ont disparu complétement et ont été remplacés par les récits des voyages et des aventures de nos marins dans tous les pays lointains qu’ils ont visités. Les seules superstitions dont j’entende encore parler quelquefois, ce sont celles qui concernent les revenants et les intersignes, auxquels nos marins et leurs mères et leurs femmes surtout croient volontiers. Il y a encore les treo-fall ou mauvais esprits, appelés aussi ailleurs ann danserienn noz, les danseurs de nuit. Je ne les ai jamais vus, quant à moi, mais bien des gens m’ont affirmé les avoir vus. Ils mènent leurs rondes fantastiques, au clair de la lune, sur le rivage de la mer ou au haut des falaises, et invitent les passants à y prendre part en leur promettant des trésors. L’homme qui accepte doit planter son couteau en terre, puis, en suivant la ronde et en tournant avec la rapidité d’un tourbillon, il faut qu’il le rase à chaque tour, sans jamais le dépasser, autrement on lui rompt les reins et on le laisse mourant sur la place. Mais aussi, s’il remplit bien les conditions voulues, on lui dit de faire une demande à son choix, et on la lui accorde, quelle qu’elle soit. Il ya aussi Jannig ann aod ou Jean du rivage, que l’on entend par les plus mauvais temps, dans les nuits de tempête, crier d’un ton lamentable au seuil des portes : « Un tamm tan d’in dre indan ann nor !… Donnez-moi un peu de feu par dessous la porte !… » Malheur à celui qui, par pitié, lui présente un tison par dessous sa porte, car son bras, puis tout son corps y passent avec le tison, et on ne le revoit plus ! — Enfin, on dit qu’autrefois on voyait fréquemment dans l’île des Morganed et des Morganezed. Ce sont de petits hommes et de petites femmes de mer, jolis comme des anges, et qui venaient sécher leurs trésors au soleil, en les étalant sur des nappes blanches, sur le sable et les galets du rivage. Mais il y a longtemps qu’on ne les a vus, dit-on, et l’on croit qu’ils ont quitté l’île pour aller ailleurs, parce qu’on leur a joué de mauvais tours. Pour moi, je crois plutôt qu’on ne les y a jamais vus, si ce n’est en rêve.
— Et la langue, et l’esprit, et la moralité de la population ? repris-je.
— La langue usuelle est le breton. Tout le monde, à peu d’exceptions près, les vieilles femmes par exemple, sait aussi le français : mais dans les rapports journaliers entre eux, et leurs travaux et leurs conversations ordinaires, nos gens accordent toujours la préférence au breton.
— À la bonne heure ! dis-je, voilà ce que je voudrais voir partout dans nos campagnes en Bretagne. Que tout le monde sache le français, rien de mieux, et il le faut même ; mais que personne ne dédaigne pour cela le breton, sa langue maternelle, ce précieux monument, ce souvenir de nos ancêtres que nous avons sauvé jusque aujourd’hui, et qu’il faut se garder de laisser périr entre nos mains.
— Notre population, reprit le juge de paix, est remarquable sous le rapport de la moralité, et je ne crois pas qu’en aucun lieu sur le continent, il y en ait une autre qui la dépasse ou la vaille même sur ce point. Les Ouessantins sont religieux (tout le monde dans l’île va à la messe tous les dimanches, même les marins qui y sont en congé ou de passage), de mœurs douces et pacifiques, humains, honnêtes, charitables, soumis à la loi et à l’autorité, et enfin point adonnés à la boisson.
— De sorte, repris-je, que le juge de paix d’Ouessant ne doit pas être accablé de besogne, comme se plaignent del’être quelques-uns de ses confrères du continent ?
— La place de juge de paix à Ouessant, répliqua M. Malgorn, est presque une sinécure, et ce qui vous en donnera une idée assez juste, c’est qu’il n’ya ni huissier ni gendarmes dans l’île. Presque jamais d’affaires graves et compliquées, mais de simples contestations au sujet de quelques clôtures de champs, de délimitations de terrains et de successions. Je juge ordinairement tout en dernier ressort, ou plutôt il n’est pas besoin de jugement et tout s’arrange à l’amiable presque toujours. Une ou deux fois par an, peut-être, il faut avoir recours à l’huissier, et alors on en fait venir un du continent.
« Nous n’avons, à proprement parler, ni riches ni pauvres, ou du moins pas de mendiants. Tout le monde se connaît, s’entr’aide, et fait pour ainsi dire partie de la même famille. Les plus riches ont à peine de 7 à 800 francs de rente. Chacun a un petit coin de terre, où il met de l’orge et des pommes de terre, et cela lui suffit, avec la contribution journalière qu’il prélève d’ailleurs sur la mer en poissons et coquillages. Il n’y a pas de notaire non plus dans l’île. Il y en a eu un autrefois, mais on avait si rarement recours à lui, qu’il ne gagnait pas de quoi vivre. Quand un père de famille meurt, ses enfants se partagent la succession entre eux, terre et mobilier, à l’amiable, et sans aucun écrit le plus souvent. De là de fréquents sujets de contestation ; on nomme alors des arbitres, et l’on se soumet volontiers à leurs décisions. Les plus à l’aise aident ceux qui le sont moins à faire leur moisson et les autres travaux pressés. Quand une maison est en construction dans l’île, on dresse un mât à l’endroit, avec un mouchoir ou un linge blanc au bout, et, à ce signal, compris de tous, on vient de tous les coins de l’île, après la journée ordinaire terminée, aider à élever la nouvelle habitation, femmes comme hommes, et les femmes en plus grand nombre. Les uns deviennent des maçons improvisés, d’autres taillent les pierres, les montent sur l’échafaudage, préparent l’argile qui sert de mortier, et la maison est construite promptement et à peu de frais.
« L’île d’Ouessant a de six à sept kilomètres dans sa plus grande longueur, c’est-à-dire d’un phare à l’autre, de la pointe du Stiff à celle de Loqueltas, de deux à trois de largeur, et environ vingt-six de circonférence, en suivant les sinuosités de la côte, qui est percée de nombreuses baies et échancrures profondes, du côté ouest surtout. La mer y mine et mange incessamment la terre, et le monstre finira avec le temps, beaucoup de temps, par l’avaler tout entière. On voit l’empreinte de ses griffes jusqu’au sommet des plus hautes falaises. Le nombre des habitants est d’environ deux mille cinq cents. »
Je remerciai M. le juge de paix de ses renseignements, et le quittai un peu désappointé, je l’avoue, surtout à cause du peu d’espoir qu’il me laissait du côté des traditions populaires. Heureusement que j’eus lieu de constater bientôt qu’il y avait mis un peu d’exagération. Peut-être craignait-il (il avait été instituteur), de me présenter ses compatriotes comme trop imbus de superstitions, et prenant encore plaisir (au dix-neuvième siècle !) à des contes de bonnes femmes, bons tout au plus pour amuser les petits enfants.
J’allai alors à la découverte de l’île, au hasard. Ce qui me frappe d’abord, c’est que je ne vois ni un buisson, ni un arbre, mais pas un seul ! De là la rareté des oiseaux. Je n’ai vu dans toute l’île que des moineaux, quelques roitelets, une lavandière ou hoche-queue, et des alouettes en très-grand nombre. Jamais je n’ai tant vu d’alouettes. De quelque côté que l’on aille, on en a au moins une douzaine qui vous chantent au-dessus de la tête, dans le ciel. C’est que l’alouette fait son nid dans les blés, quand ils sont en herbe, bien qu’elle chante presque toujours dans les nuages, comme le poëte, — et l’île est presque toute couverte en ce moment d’orge en herbe et de pommes de terre qui commencent de sortir de terre. Orge et pommes de terre avec un peu d’avoine, — voilà à peu près la seule culture ici. On ne met pas de froment, par conséquent on n’a pas de pain blanc à Ouessant ; quand il y en a, il vient du continent. En fait d’animaux, je vois quelques rares vaches, beaucoup de petits moutons noirs, et de maigres et laids petits chevaux. Cela me rappelle les jolis petits chevaux d’Ouessant : on en voyait toujours, il n’y a pas encore bien longtemps, un ou deux dans tous les cirques et manèges. Que sont-ils donc devenus ? Voici ce qu’en dit l’amiral Thévenard : — « Les chevaux d’Ouessant, charmants pour leurs formes et leur petitesse qui en faisaient de véritables miniatures de la race arabe, ont presque totalement disparu. Le comte de Kergariou a voulu renouveler l’espèce au moyen d’étalons corses, qui rappelaient, par l’exiguïté de la taille et l’élégance des formes, les anciens chevaux ouessantins. Mais l’administration a pendant longtemps refusé de prendre à sa charge les deux étalons qu’il avait généreusement donnés au département dans cette intention. Lors de la naissance du roi de Rome, deux chevaux ouessantins lui furent envoyés en cadeau par le département du Finistère, et firent l’admiration de la capitale. »
Il est fâcheux que l’on ait ainsi laissé disparaître cette race de si gentils animaux. Dès 1844, il n’y avait dans l’île que deux chevaux pur sang, et ils étaient hongres. Les chevaux actuels d’Ouessant sont toujours petits, mais ils n’ont ni la grâce, ni l’élégance des formes, ni la légèreté qui distinguaient les autres ; ce sont des bâtards.
Je visite l’église, qui est toute moderne et n’offre rien de remarquable. Dans le cimetière qui est tout à côté, je remarque la rareté des tombes nouvelles et des tertres fraîchement remués ; partout l’herbe pousse, grosse et haute. Je vois un vieux fossoyeur qui, par désœuvrement sans doute, s’occupe de restaurer quelques anciennes tombes, comme le Vieillard des Tombeaux de Walter Scott. — Il paraît, lui dis-je, qu’on ne meurt pas beaucoup dans ce pays ?
— Triste métier, monsieur, me répond-il, — que d’être fossoyeur à Ouessant : on ne gagne pas de quoi vivre !
En visitant les tombes, j’arrive à un petit monument de pierre avec cette inscription sur une plaque de marbre blanc :
Je demandai des explications au fossoyeur, et voici ce qu’il m’apprit : — C’est en mer que meurent la plupart des hommes de l’île. Autrefois, et il n’y a pas encore bien longtemps de cela, quand on avait connaissance de la mort d’un Ouessantin hors de l’île, on faisait une petite croix d’osier et on la portait dans la maison du défunt. Ses parents étaient ainsi avertis de sa mort. Les voisins passaient toute la nuit en prières dans la maison, et le lendemain le clergé venait prendre la croix, avec les cérémonies funèbres accoutumées, et l’on en faisait l’inhumation, après l’avoir déposée dans un cercueil, comme si c’eût été le corps du défunt lui-même. Aujourd’hui, on ne porte plus les croix dans les maisons des parents, on les dépose sur un autel de l’église réservé à cette destination, devant la statue de saint Pol, et quand il y en a un certain nombre, on les réunit dans ce monument dont je viens de parler, et tous les habitants de l’île assistent à la cérémonie.
Le mot proella m’intrigue, car ce n’est pas un mot breton. Ne viendrait-il pas du latin procella, qui signifie orage, tempête, — par la suppression de la lettre c devant e ? J’ai remarqué que les Ouessantins suppriment ainsi, souvent, des lettres dans la prononciation des consonnes surtout ; ainsi ils disent aèl, au lieu de avel, vent, et aëlla, au lieu de avella, venter.
Je vis enfin les femmes d’Ouessant. Elles portent avec élégance un costume particulier dont la partie la plus originale est une espèce de coiffe italienne[7], d’où les cheveux s’échappent et pendent de toute leur longueur sur les épaules. Leurs visages sont généralement empreints d’un caractère de beauté rude et puissante. Tout en elles respire la santé et la force. Il faut les voir déchargeant les bateaux qui reviennent, le soir, remplis de goëmon. Elles ôtent alors leurs coiffes blanches flottantes et s’affublent de bonnets ronds de couleur sombre, qui leur serrent la tête comme des bonnets d’enfants. À travers les anfractuosités des rochers, les pieds et les jambes nus, elles montent jusqu’au sommet des falaises d’énormes faix de varech ruisselants d’eau salée, et qui donnent une haute idée de leur force matérielle. Et pourtant ces vigoureuses filles, si joufflues et si hautes en couleur, ne mangent presque jamais de viande, un peu de lard seulement, les dimanches. Leur nourriture ordinaire se compose de poisson, de coquillages, de pommes de terre et de pain d’orge. On ne cuit pas de pain de froment dans l’île.
Le goëmon, ou varech, est employé à fumer la terre ; il n’y a pas d’autre engrais. Comme le bois fait absolument défaut, le fumier naturel, provenant de la paille employée comme litière dans les étables, et des déjections des animaux, sert à fabriquer un combustible nommé glaouet, à peu près le seul en usage à Ouessant. Voici comment se fabrique ce glaouet : Au printemps, vers le mois de mai, on détrempe avec de l’eau douce le fumier extrait des crèches pendant l’année ; puis on le bat et le triture avec soin. Quand il est réduit en bouillie, on en fait des espèces de galettes rondes et plates qu’on colle contre les clôtures des champs et les murs des maisons, pour les sécher au soleil ; après quoi on les rentre au grenier. Cela doit faire de triste feu, on en conviendra, et d’une odeur peu agréable sans doute. Les Ouessantins, du reste, sont si habitués à vivre en plein air, exposés à toutes les intempéries des saisons, vent, pluie, neige, soleil, leur île ne présentant-ni ombrages, ni aucune espèce d’abri, qu’ils ne connaissent guère les douceurs du coin du feu.
On a débité sur Ouessant et ses habitants bien des contes, presque tous plus exagérés et plus faux les uns que les autres, et cela, le plus souvent, parce qu’on n’avait vu ni les hommes ni les choses dont on parlait, et qu’on croyait trop facilement à des ouï-dire mensongers et à des rapports inexacts. Ainsi, l’on a fait tour à tour de cette île un Eldorado ou une Nouvelle-Hollande, et l’on a représenté ses habitants tantôt comme possédant toutes les qualités et toutes les vertus, tantôt, au contraire, comme n’en ayant aucune, vivant comme la brute des forêts, sans foi ni loi, et ne connaissant d’autres plaisirs, d’autres jouissances que les satisfactions des sens les plus grossières. Comme presque toujours, quand on se laisse aller à des jugements extrêmes et absolus, on s’est trouvé à côté de la vérité. Mais, sans vouloir faire des Ouessantins des modèles de toutes les vertus, je crois que ceux qui font d’eux des êtres qui n’en possèdent aucune, sont les plus éloignés de les apprécier avec justice et impartialité.
On a dit qu’à Ouessant tous les habitants s’aimaient et s’entr’aidaient comme des frères, que les mœurs y étaient d’une pureté et d’une chasteté exemplaires, que les portes n’avaient pas de serrures, et n’en avaient pas besoin, parce qu’il ne pouvait venir à l’idée de personne de dérober quoi que ce fût dans une maison où il n’avait que des amis toujours prêts à lui venir en aide dans le besoin ; enfin, qu’une pièce de six livres, une pièce de cinq francs aujourd’hui, perdue et retrouvée sur la route, était soigneusement déposée, le dimanche, au pied d’une croix, dans un carrefour, ou sur le mur du cimetière, au bourg, et qu’il n’y avait pas à craindre que deux personnes vinssent la réclamer.
Tout cela est vrai, en général, bien qu’il convienne pourtant d’ajouter quelques ombres légères à un si beau tableau. Voici ce qui m’est personnel :
En parcourant l’île, je m’asseyais souvent, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour prendre des notes au crayon. En quittant une de ces stations, je voulus savoir l’heure, et je m’aperçus que je n’avais plus ma montre. Je repassai par les endroits où je m’étais arrêté, et je ne la retrouvai point. En rentrant à l’hôtel, je fis part de ma mésaventure à mon hôtesse.
— Il faut faire « bannir » tout de suite, me dit-elle.
— Bah ! répondis-je, croyez-vous que cela me fera retrouver ma montre ?
— N’en doutez pas, reprit-elle d’un air presque blessé, votre montre sera retrouvée et rendue.
Un instant après, un homme arriva et dit qu’il avait trouvé une montre au bord de la mer, et que c’était peut-être celle du monsieur nouvellement arrivé dans l’île, et qu’on avait vu se promener par là.
C’était ma montre, en effet. J’offris à celui qui me la rapportait une petite récompense, que j’eus de la peine à lui faire accepter.
Après une première excursion dans l’île, je rentrai vers le soir et fis part à mon hôtesse, Mme Stéphan, de ma visite au juge de paix et de mes craintes de ne pas trouver à Ouessant ce que j’y étais venu chercher principalement, des chanteurs et des conteurs. Mme Stéphan me rassura à ce sujet, en me disant que M. le juge de paix avait exagéré un peu, et qu’elle ferait en sorte de me trouver quelque conteuse, bien que l’espèce en fût devenue rare dans l’île.
Et ici je ferai une remarque en passant : c’est que les femmes conservent ordinairement mieux que les hommes le souvenir des traditions du passé. J’ai eu souvent occasion de le constater dans mes recherches, et Cicéron lui-même l’avait déjà observé, quand il dit : Facilius enim mulieres incorruptam antiquitatem conservant.
Quant aux chansons, ajouta Mme Stéphan, il n’y en a pas chez nous, des chansons bretonnes, du moins. Ce n’est qu’aux repas de noces que j’en ai entendu chanter deux ou trois, toujours les mêmes et assez insignifiantes du reste.
Mon hôtesse, avec un empressement et une complaisance dont je lui sais grand gré, envoya aussitôt sa servante à la recherche de quelques vieilles femmes de l’ile qu’elle soupçonnait connaître des contes de l’ancien temps. On n’en trouva qu’une seule, qui promit de venir le lendemain. Elle arriva, en effet, à l’heure convenue. C’est une femme de soixante et quelques années, nommée Marie Tuai, qui a été très-éprouvée dans sa vie. Elle a perdu son mari et ses fils en mer, et est restée seule et sans ressources avec un jeune enfant que lui a laissé sa fille, morte aussi dernièrement, après avoir perdu son mari dans un naufrage. Elle travaille aux champs, en mer, partout où elle peut, et se donne beaucoup de mal. Aussi se plaint-elle de n’avoir plus de loisir ni l’esprit assez libre pour s’occuper de contes et de chansons. Elle a cependant su un grand nombre de contes dans sa jeunesse. Marie Tual paraît intelligente. Elle a des traits réguliers, des yeux bleus fort vifs, malgré son âge, et dû être une jolie Ouessantine il y a quarante et quelques années. Elle m’a conté plusieurs contes que j’avais déjà trouvés sur le continent, et dont j’ai noté quelques variantes curieuses dans ses versions. Ce qui m’a le plus frappé dans sa prononciation et son débit en général, c’est une grande ressemblance avec le dialecte de Tréguier. C’est au point qu’à certains moments j’étais tenté de me croire à Plouaret ou dans quelque autre commune de l’arrondissement de Lannion.
De tout ce que j’ai recueilli sous la dictée de Marie Tual, je ne donnerai ici que ce qui m’a paru particulier à l’île d’Ouessant. Dans ce cas sont, par exemple, les traditions relatives aux hommes et femmes de mer, qu’on y appelle Morganed et Morganezed, Morgans et Morganes.
— Autrefois, me dit ma conteuse, on les voyait fréquemment sur les rivages de l’île, peignant leurs beaux cheveux blonds avec des peignes d’or, et séchant au soleil, sur des linceuls blancs, des trésors de toute sorte : or, perles, pierres précieuses, et même de riches tissus. On jouissait de leur vue tout le temps qu’on pouvait rester snss battre les paupières ; mais au moindre battement, tout disparaissait comme par enchantement, et Morganed et leurs trésors. Les Morgans et les Morganes sont de petits hommes et de petites femmes, aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus et brillants, aux joues rondes et roses ; enfin, ils sont jolis comme des anges. Malheusement ils n’ont pas reçu le baptême, et, pour cette raison, ils ne peuvent aller au ciel.
La sainte Vierge, étant un jour seule dans sa maison, et ayant besoin de s’absenter un moment pour aller puiser de l’eau, était bien embarrassée, car elle n’osait laisser seul son enfant nouveau-né, qui dormait dans son berceau. Et elle se disait à elle-même, un peu haut :
— Comment ferai-je ?… La citerne est un peu loin, et je ne puis laisser mon enfant seul…
En ce moment elle entendit une petite voix, comme une voix d’enfant, qui dit :
— Si vous voulez me le confier, je vous le garderai bien.
Elle se détourna à ces mots et vit au seuil de sa porte un petit homme souriant, et si gentil, si gentil, qu’elle resta quelque temps e regarder, saisie d’étonnement et d’admiration. Elle n’hésita pas 1 confier la garde de son enfant, et se rendit alors à la citerne exempte d’inquiétude. À son retour, pour récompenser le fidèle gardien, elle lui demanda ce qu’il souhaitait.
— Genet ha Morgened, c’est-à-dire de la beauté et des petits Morgans, répondit le petit homme.
Ce qui lui fut accordé. Et c’est pourquoi ils sont si jolis et si nombreux, car on les voyait, dit-on, par centaines autrefois. Il aurait mieux fait de demander le baptême, car alors lui et ses descendants seraient allés au ciel avec les anges, auxquels ils ressemblent Pal leur beauté.
Ce contact de la sainte Vierge et des Morgans me parut curieux.
J’insistai pour maintenir ma conteuse sur le chapitre des Morgans, bien qu’elle préférât me conter d’autres contes plus longs et plus intéressants, prétendait-elle, et j’obtins encore les deux récits suivants sur le même sujet :
— Deux jeunes filles de notre île, cherchant un jour des coquillages sur le bord de la mer, aperçurent une Morgane qui séchait ses trésors étalés au soleil sur deux nappes blanches. Les curieuses, en se glissant tout doucement derrière les rochers, arrivèrent à elle sans être aperçues. La Morgane, surprise et voyant que les jeunes filles étaient gentilles et paraissaient être douces et sages, au lieu de disparaître dans l’eau en emportant ses trésors, replia ses deux nappes sur toutes les belles choses qui étaient dessus, et leur en donna à chacune une, en leur recommandant de ne regarder ce qu’il y avait dedans que lorsqu’elles seraient rendues à la maison, chez leurs parents.
Et voilà les deux jeunes Ouessantines de courir vers leurs maisons, lestes et heureuses, et portant leur précieux fardeau sur l’épaule. Mais l’une d’elles, impatiente de contempler et d’admirer les richesses et les belles parures qu’elle tenait, ne put résister à la tentation Elle déposa sa nappe sur le gazon quand elle fut à quelque distant de sa compagne, qui allait dans une autre direction, la déploya avec émotion, et n’y trouva rien autre chose que du crottin de cheval ! Elle en pleura de dépit et de chagrin.
L’autre alla jusqu’à la maison sans succomber à la tentation, et ce ne fut que sous les yeux de son père et de sa mère, sur la table de leur pauvre chaumière, qu’elle déposa et ouvrit sa nappe. Leurs yeux furent éblouis à la vue des joyaux, de l’or, des perles, des pierres précieuses et des riches tissus qu’ils y trouvèrent. Aussi la famille devint-elle subitement riche, de pauvre qu’elle était auparavant, et elle bâtit une belle maison, acheta des terres, et l’on dit même qu’il existe encore parmi les descendants quelques restes du trésor de la Morgane, quoiqu’il y ait bien longtemps de cela[8].
Voici un autre conte où il est encore question des Morgans et des Morganes, et que je tiens également de Marie Tual :
Il y avait au temps jadis, — il y a bien longtemps de cela, peut-être du temps que saint Pol vint d’Hibernie chez nous dans une auge de pierre, il y avait donc une jeune fille de seize à dix-sept ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus et aux joues rouges comme deux pommes, et qui s’appelait Mona Kerbili. Elle était si jolie, que tous ceux qui la voyaient s’arrêtaient pour l’admirer et disaient à sa mère, la vieille Jeanne Kerbili, une pauvre femme comme moi :
— Vous avez là une bien jolie fille, Jeanne ! Elle est jolie comme une Morgane ! Jamais on n’en a vu d’aussi jolie dans l’île, et il y en a même qui disent qu’elle doit être la fille d’un Morgan.
— Ne croyez pas ceux qui parlent de la sorte, répondait la bonne femme, car c’est bien moi qui suis sa mère, et Fanch Kerbili, mon mari, qui est son père.
Le père de Mona était pêcheur, et passait presque tout son temps sur l’eau, et sa mère travaillait un petit coin de terre qu’elle avait, comme tous les gens de l’île, ou filait dans sa chaumière quand le temps était trop mauvais. Mona allait, comme toutes les jeunes filles de son âge, chercher des brinik (coquilles de patèle), des moules, des bigorno et autres coquillages, sur le rivage. Il faut croire que les Morgans, qui étaient alors très-nombreux dans l’île, l’avaient remarquée et avaient été frappés, eux aussi, de sa beauté. Un jour qu’elle était, comme d’habitude, au rivage, avec ses compagnes, elles parlaient de leurs amoureux. Chacune vantait l’adresse du sien à prendre le poisson et à gouverner une barque et à la diriger parmi les nombreux écueils dont l’île est entourée.
— Toi, Mona, lui dit Marc’harit Ar Fur, tu as tort de rebuter comme tu le fais Fanch Kerdudal, car c’est un garçon de bonne conduite, adroit, et nul ne revient le soir avec plus de poissons que lui, et ne dirige mieux sa barque dans les passes difficiles de la Vieille jumnt ou de la pointe du Stiff.
— Moi, répondit Mona avec dédain, car, à force de s’entendre dire qu’elle était jolie, elle était devenue vaniteuse et fière, je ne prendrai jamais un pêcheur pour mari, je suis trop jolie pour cela. Je suis aussi jolie qu’une Morgane, on me le dit tous les jours, et je ne me marierai qu’avec un prince, ou pour le moins le fils d’un grand seigneur.
Il Paraît qu’un vieux Morgan, caché derrière quelque rocher ou sous un touffe de goëmon, l’entendit, et que, jaloux de voir qu’une fille de la terre pût rivaliser de beauté avec les enfants des Morgans, il conçut le projet de l’enlever et de l’emmener avec lui dans sa demeure, sous l’eau. Il n’osa pas essayer de le faire ce jour-là, car Mona était au milieu de ses compagnes. Mais le lendemain, vers le coucher du soleil, comme elle était encore à la pêche aux coquillages avec deux autres filles de son village, s’étant un peu écartée de ses amies, le vieux Morgan sortit subitement de derrière un rocher où il la guettait, se jeta sur elle et l’emmena au fond de l’eau. Elle cria bien et appela ses amies à son secours ; mais, hélas ! celles-ci ne purent lui venir en aide ; elles ne purent que courir à la maison et raconter à sa mère ce qu’elles avaient vu. La vieille Jeanne était à filer sur le pas de sa porte. Elle jeta là sa quenouille et son fuseau et courut au rivage, et appela sa fille à haute voix, et entra même dans l’eau aussi loin qu’elle put, à l’endroit où on lui dit que Mona avait disparu avec le Morgan. Mais tout fut inutile, et aucune voix ne répondit à ses cris et à ses pleurs.
Le bruit de l’aventure se répandit vite dans l’île, et tout le monde fut d’avis que ce qui était arrivé à la belle Mona, c’était en punition de sa fierté et de sa vanité, car, quelque jolie que soit une jeune fille, elle n’en doit être ni fière, ni vaine, car Dieu donne la beauté et la laideur, et la richesse et la pauvreté aussi, comme il lui plaît.
Le vieux Morgan était le roi des Morgans de ces parages, et il avait emmené la jeune Ouessantine avec lui au fond de la mer, dans un beau palais fait de coquillages et de coraux.
Le vieux Morgan avait un fils, le plus beau Morgan qu’il fût possible de voir, et il devint amoureux de Mona, et demanda à son père de la lui laisser épouser. Mais le vieux roi lui répondit qu’il ne consentirait jamais à lui laisser prendre pour femme une fille des hommes qui se vantait d’être aussi belle que la fille d’un Morgan. Il ne manquait pas de Morganes des plus belles, et qui seraient heureuses de l’avoir pour époux, et il ne refuserait pas son consentement quand il aurait fait son choix parmi elles.
Voilà notre jeune Morgan au désespoir. Il dit à son père qu’il ne se marierait jamais, s’il ne lui était pas permis d’épouser la fille des hommes, qu’il aimait. Son père, le voyant dépérir de tristesse et de chagrin, le força à se marier à une jeune Morgane, fille d’un grand seigneur parmi les Morgans, et qui était renommée pour sa beauté. Le jour des noces fut fixé, et l’on invita beaucoup de monde. Les deux fiancés se mirent en route pour l’église, suivis d’un riche et nombreux cortège, — car il paraît que ces hommes de mer ont aussi leur religion et leurs églises comme nous, bien qu’ils ne soient pas chrétiens ; ils ont même des évêques, assure-t-on, et c’est un viel évêque de mer qui devait célébrer la cérémonie. La pauvre Mona reçut ordre du vieux Morgan de rester à la maison pour préparer le repas de noce. Mais on ne lui donna pas ce qu’il fallait pour cela, rien absolument que des pots et des marmites vides (qui étaient de grands coquillages), et on lui dit encore que si tout n’était pas prêt et si elle ne servait pas un bon repas quand on reviendrait de l’église, elle serait mise à mort aussitôt. Jugez de son embarras et de sa douleur, la pauvre fille ! Le fiancé lui-même n’était pas moins embarrassé ni moins désolé.
Comme le cortège était en marche vers l’église, il s’écria soudain :
— J’ai oublié l’anneau de ma fiancée !
— Dites où il est, et je le ferai prendre, lui dit son père.
— Non, non, j’y vais moi-même, car nul autre que moi ne pourrait le retrouver, là où je l’ai mis. J’y cours et je reviens à l’instant.
Et il lâcha le bras de sa fiancée et courut à la maison. Il trouva la pauvre Mona qui pleurait et se désolait dans la cuisine.
— Ne pleurez pas, lui dit-il, votre repas sera prêt et cuit à point ; soyez sans inquiétude à cet égard.
Et allant au foyer, il dit :
— Bon feu dans le foyer !
Et le feu s’alluma dans le foyer. Puis, touchant successivement de la main tous les pots et toutes les marmites, il dit :
— De la viande de bœuf dans cette marmite, du veau et du mouton dans cette autre ; ici, un mouton à la broche ; du cidre et du vin dans ces pots !… Et ainsi de suite.
Et les marmites et les pots s’emplissaient aussitôt, à la surprise et à la joie de Mona, qui ne pleurait plus.
Puis il se hâta de rejoindre sa fiancée et son cortège, et l’on se rendit à l’église, et la cérémonie fut célébrée par un évêque de mer. On revint ensuite à la maison.
Le vieux Morgan, en y arrivant, n’eut rien de plus pressé que de se rendre à la cuisine et de demander à Mona :
— Nous voici de retour ; tout est-il prêt pour le repas ?
— Oui, tout est prêt, répondit Mona tranquillement.
Et il découvrit toutes les marmites, examina tous les pots, et dit ensuite d’un air mécontent :
— Vous avez été aidée ; mais n’importe, je ne vous tiens pas pour quitte !
Les gens de la noce se mirent alors à table, et l’on mangea et l’on but à discrétion, puis l’on chanta et l’on dansa jusqu’à la nuit.
Après le repas du soir, les deux nouveaux mariés se retirèrent dans leur chambre, et le vieux Morgan dit à Mona de les y accompagner et d’y rester, tenant à la main un cierge allumé pour les éclairer. Quand le cierge serait consumé jusqu’à sa main, elle devait être mise à mort.
La pauvre Mona dut obéir. Le vieux Morgan était dans une chambre à côté, et de temps en temps il demandait :
— Le cierge est-il consumé ?
— Pas encore, répondait Mona.
Il fit cette demande plusieurs fois. Enfin, lorsque le cierge fut presque entièrement consumé, le jeune marié dit à la nouvelle mariée :
— Allez à présent tenir le cierge, à votre tour.
Comme elle ne connaissait pas les intentions de son beau-père ; elle se leva et prit le cierge des mains de Mona, qui se mit au lit à sa place.
Le vieux Morgan demanda encore :
— Le cierge est-il consumé jusqu’à votre main ?
— Répondez oui, lui dit le nouveau marié.
— Oui, répondit la jeune Morgane.
Et aussitôt le vieux Morgan entra dans la chambre, se précipita sur celle qu’il vit tenant à la main un reste de cierge, et lui abattit la tête. Puis il s’en alla.
Au matin, le jeune Morgan, aussitôt levé, se rendit auprès de son père, et lui parla de la sorte :
— Je viens vous demander de me laisser me marier, mon père.
— Te laisser te marier ? Ne t’es-tu donc pas marié hier ?
— C’est vrai, mais ma femme est morte, mon père.
— Ta femme est morte ? comment cela ? Tu l’as donc tuée, malheureux ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai tuée, mon père, mais vous-même.
— Moi qui l’ai tuée ?…
— Oui, mon père : n’avez-vous pas, hier soir, abattu la tête à la femme qui tenait le cierge allumé auprès de mon lit ?
— Oui, mais c’était la fille de la terre.
— Non, mon père, c’était la jeune Morgane que je venais d’épouser, et, si vous ne le croyez pas, il vous est facile de vous en assurer, car son corps est encore dans ma chambre.
Le vieux Morgan courut à la chambre de son fils, et reconnut son erreur. Sa colère fut grande, et peu s’en fallut qu’il ne tuât son fils lui-même.
— Qui donc veux-tu prendre pour femme ? demanda-t-il le lendemain à son fils, quand il se fut un peu apaisé.
— La fille de la terre, mon père.
Le père comprit enfin qu’il cherchait en vain à guérir son fils de cet amour, et il finit par le laisser épouser la fille de la terre.
Le jeune Morgan était plein d’attentions pour sa femme. Il la nourrissait de petits poissons délicats et lui faisait des colliers et des bracelets de perles fines, et lui procurait tous les jours de jolis coquillages et les plantes marines les plus belles et les plus rares. Malgré tout cela, Mona s’ennuyait et désirait revenir sur la terre pour revoir son île et son père et sa mère dans leur petite chaumière au bord de la mer. Le Morgan ne voulut pas la laisser partir, car il craignait qu’elle ne revînt pas. Elle tomba alors dans une grande tristesse, et ne faisait que pleurer nuit et jour. Voyant cela, son époux lui dit un jour :
— Souris-moi un peu, et je te conduirai jusqu’à la maison de ton père.
Mona sourit, et le Morgan, qui était aussi magicien, dit alors :
— Pontrail, élève-toi !
Et aussitôt un beau pont s’éleva, pour aller du fond de la mer jusqu’à la terre. Le vieux Morgan voyant cela, et sentant que son fils en savait déjà aussi long que lui, en fait de magie, dit :
— Je veux aller aussi avec vous.
Ils s’engagèrent tous les trois sur le pont, le vieillard derrière et les deux autres le précédant de quelques pas. Mais le jeune Morgan ayant mis pied à terre, avec sa femme, se détourna et dit :
— Pontrail, retourne.
Et aussitôt le pont redescendit au fond de l’eau et avec lui le vieux Morgan, qui était encore dessus.
Le Morgan ne pouvant accompagner sa femme dans la maison de son père, la laissa aller seule et lui fit ces recommandations, avant de se séparer d’elle :
— Reviens au coucher du soleil et tu me trouveras ici t’attendant. Mais ne te laisse embrasser, ni même prendre la main par aucun homme, autrement tu me rendras bien malheureux…
Mona promit, et courut à la maison de son père, qui n’était pas éloignée du rivage. C’était l’heure du dîner, et toute la famille se trouvait réunie.
— Bonjour, père et mère, bonjour, frères et sœurs, dit-elle, en entrant dans la pauvre chaumière.
Les bonnes gens ouvraient de grands yeux, et la regardaient, étonnés, et aucun d’eux ne la reconnaissait pour sa fille ou sa sœur. Elle était si belle, si grande et si bien parée !… Cela lui fit beaucoup de peine, et les larmes lui en vinrent aux yeux : puis elle se mit à faire le tour de la maison, touchant chaque objet de la main et disant
— Voici pourtant le galet sur lequel je m’asseyais au foyer, voici le lit où je couchais, voici le pichet avec lequel j’allais puiser de l’eau à la fontaine, voici le balai avec lequel je balayais la maison, voici l’écuelle de bois où je mangeais ma soupe.
Son frère, en entendant tout cela, finit par la reconnaître, et il se jeta à son cou pour l’embrasser, et son père et sa mère et ses sœurs en firent autant. Et les voilà tous heureux. Mais à partir de ce moment Mona perdit complétement le souvenir de son mari le Morgan, et de son séjour sous les eaux. Elle resta avec ses parents, et bientôt les amoureux ne manquèrent pas de fréquenter sa maison et d’aspirer à sa main. Mais elle ne les écoutait guère et ne désirait pas se marier.
La famille avait, comme tous les habitants de l’île, un coin de terre où l’on mettait des pommes de terre et semait de l’orge, et cela leur suffisait pour vivre bien modestement, mais contents de leur Sort, avec la contribution journalière qu’on prélevait sur la mer, poissons et coquillages. Il y avait devant la maison une petite aire, avec une meule de paille d’orge. Souvent, quand elle était couchée dans son lit, pendant que le vent mugissait et que les vagues hurlaient en se brisant contre les rochers du rivage, Mona avait cru entendre des gémissements plaintifs près de sa porte : mais elle croyait que c’étaient de pauvres âmes de naufragés qui demandaient des prières aux oublieux vivants, et elle récitait quelques De profundis ; puis elle plaignait les pauvres matelots qui étaient en mer et se rendormait.
Mais, une nuit, elle entendit distinctement ces paroles, prononcées par une voix plaintive, à fendre l’âme : — O Mona, vous avez donc oublié votre époux le Morgan, qui vous aime tant ; qui vous a sauvée de la mort et vous a ramenée du fond de la mer, pour voir votre père et votre mère, vos frères et vos sœurs ? Vous m’aviez pourtant bien promis de revenir ; et je vous attends depuis si longtemps, et je suis si malheureux sans vous… !
Alors Mona se rappela tout subitement. Elle se leva à la hâte, sortit, et trouva le Morgan qui se lamentait ainsi près de la meule de paille. Elle se jeta dans ses bras… et depuis on ne la revit plus !
Dans les traditions et les ballades du Nord, il est souvent question d’hommes et de femmes des eaux, mer ou fleuves. On les appelle de différents noms, Nixes, Neks, Ondins et Ondines. Ils recherchent aussi le commerce des enfants de la terre, les engagent à danser avec eux et mettent en jeu tous leurs artifices, toutes leurs séductions pour les entraîner sous les flots. C’est ordinairement près des lacs, des étangs et des rivières qu’ils mènent leurs rondes et tendent leurs pièges aux fils et aux filles de la terre. On les voit aussi danser sur l’eau, la veille du jour où quelqu’un doit s’y noyer.
Dans les romans du cycle de la Table-Ronde, les hommes et les femmes des eaux (là, on les appelle fées), sont également connus, et Lancelot, ravi à sa mère par la fée Viviane, habita longtemps au fond d’un lac, d’où lui vint son nom de Lancelot du Lac.
Il y a des femmes des eaux qui n’ont de forme humaine que jus’qu’aux hanches et qui se terminent en queue de poisson. C’est sans doute un souvenir des Sirènes des anciens. Il est aussi fréquemment question des Sirènes dans les contes bretons. Il en est d’autres, enfin, dont la partie supérieure est une belle femme, et l’inférieure un serpent, comme Mélusine, la bien-aimée du comte Raimond de Poitier.
« Heureux Raimond, dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié ! » s’écrie à ce propos Henri Heine.
Il arrive souvent que les Nixes, quand ils ont avec les hommes un commerce amoureux, ne demandent pas seulement le secret, mais qu’ils prient en outre qu’on veuille bien ne jamais faire de question sur leur origine, leur demeure et leur parenté. Ils ne disent pas non plus leur nom véritable ; mais ils se donnent vis-à-vis des hommes un nom de guerre. L’époux de la princesse de Clèves se nommait Hélias. Était-ce un Nixe ? Le cygne qui l’amena au rivage fait penser à la tradition de ces êtres qu’on appelle les femmes-cygnes, et dont je dirai aussi un mot.
Voici sommairement le récit relatif à cet Hélias, comme il se trouve dans les contes populaires :
En l’année 711, vivait Béatrix, fille unique du duc de Clèves. Son père était mort, et elle était dame de Clèves, et de beaucoup d’autres pays. Un jour, la jeune châtelaine était assise dans le château de Nimègue ; il faisait beau, le temps était clair, et elle regardait couler le Rhin. Un cygne blanc descendait le fleuve, et il portait au cou une chaîne d’or. À la chaîne était attaché un petit vaisseau que tirait ce cygne ; dans le vaisseau était assis un bel homme ; il tenait un glaive d’or dans la main, un cor de chasse pendait à son côté, et il avait au doigt un anneau précieux. Ce jeune homme mit pied à terre, et il eut beaucoup de paroles avec la demoiselle. Il lui dit qu’il protégerait ses domaines et chasserait ses ennemis. Ce jeune homme lui plut si bien, qu’elle s’en fit aimer et le prit pour époux. Mais il lui dit : « Ne me questionnez jamais sur ma race ou mon origine, car du jour où vous me le demanderez, je serai séparé de vous,
et vous ne me reverrez jamais. » Et il lui dit encore qu’il s’appelait Hélias. Il était grand de corps, tout comme un géant. Ils eurent depuis ensemble plusieurs enfants. Mais au bout de quelques années, une nuit que cet Hélias était dans le lit à côté de sa femme, la Princesse lui dit, sans prendre garde : « Seigneur, ne voudrez-vous pas dire à vos enfants d’où vous sortez ? » À ces mots, Hélias quitta la dame, sauta dans son vaisseau de cygne et ne fut plus revu depuis. La femme se chagrina et mourut de repentir dans l’année. Il paraît pourtant qu’il laissa à ses trois enfants ses trois joyaux, le glaive le cor et l’anneau. Ses descendants existent encore, et dans le château de Clèves s’élève une haute tour au sommet de laquelle tourne un cygne ; on l’appelle la tour du Cygne, en mémoire de l’événement[9].
Je Pourrais multiplier les exemples et citer encore les ballades : Agnete, l’Homme des eanx, la Femme de mer, le Neck, la Fille de Marskstig et plusieurs autres.
Il est parlé d’évêques de mer dans le conte breton que j’ai recueilli à Ouessant, et c’est encore une tradition bien répandue, dans le nord surtout, que l’existence de ces prélats océaniques. On lit ce qui suit dans Johannes Prætorius[10] :
« En l’an 1433, on trouva dans la Baltique, vers les côtes de Pologne, un homme océanique tout à fait semblable à un évêque. Il avait sur la tête une mitre épiscopale, une crosse à la main, et portait un vêtement sacerdotal. Il se laissa toucher particulièrement par les évêques du pays et leur fit des honneurs, mais sans parler. Le roi voulut le faire garder dans une tour ; mais il s’y opposa par gestes, et les évêques prièrent qu’on le laissât rentrer dans son élément, ce qu’on fit. Et il fut accompagné par deux évêques, et il se montra de bonne humeur. Aussitôt qu’il entra dans l’eau, il fit le signe de la croix et plongea. Depuis, on ne l’a pas revu. »
On peut lire cette histoire dans les Chroniques de Flandre, dans l’Histoire ecclésiastique, de Spondanus, comme aussi dans les Memorabilia, de Volfius.
Qu’y a-t-il de si extraordinaire à ce que le peuple ait cru à l’existence des évêques de mer après des témoignages si graves et si respectables ?
J’ai également trouvé trace, dans l’île d’Ouessant, des femme-cygnes, si connues dans les traditions des Tatars et des Scandinaves. Il est vrai que, sur le continent, je les ai aussi rencontrées.
On dirait qu’une des choses qui frappèrent le plus vivement l’esprit et l’imagination de certains peuples primitifs, ce fut l’aviation, suivant un terme moderne, c’est-à-dire le pouvoir de voyager librement à travers les airs, porté sur de fortes ailes, comme les aigles, les cygnes et autres grands oiseaux qu’ils voyaient journellement planer au-dessus de leur tête.
Sont-ce des esprits aquatiques, des esprits aériens ou des magiciennes que les femmes-cygnes ? La tradition ne les caractérise pas exactement. Elles descendent ordinairement des hauteurs de l’air, sur leurs ailes de cygne, déposent leur enveloppe empennée comme de belles jeunes filles, et se baignent dans les étangs ou les partie retirées des rivières. Sont-elles surprises par quelques curieux, elles s’élancent promptement, reprennent leur peau emplumée et remontent dans les airs sous la forme de cygnes. Nous lisons dans un conte populaire de Musæeus, la belle histoire d’un jeune chevalier qui réussit à dérober un de ces vêtements de plumes. Quand les jeunes filles sortirent du bain, rentrèrent dans leur enveloppe et s’enfuirent dans les airs, il en resta en arrière une qui chercha en vain son plumage. Elle ne peut s’envoler, verse des larmes abondantes ; elle est admirablement belle, et le rusé chevalier l’épouse. Ils vivent heureux pendant sept ans ; mais un jour, en l’absence de son mari, la femme retrouve sa robe emplumée dans une armoire cachée ; elle s’y glisse et s’envole.
La même fable se retrouve en Bretagne, et j’en ai recueilli plusieurs versions avec des variantes. La principale différence avec le conte de Musæeus, c’est que le héros du récit monte sur le dos d’une des femmes-cygnes, et celle-ci le transporte dans le château de son père, qui est retenu par quatre chaînes d’or au-dessus de la mer ; puis il revient avec elle sur la terre.
Voici la version que j’ai recueillie à Ouessant :
Il y avait une fois un jeune garçon nommé Pipi Menou, qui gardait tous les jours un troupeau de moutons sur une colline au bas de laquelle il y avait un bel étang. Il avait remarqué que souvent, pendant l’été, de grands oiseaux blancs descendaient sur cet étang. Mais, aussitôt qu’ils touchaient la terre, chaque peau emplumée se fendait et s’entr’ouvrait et il en sortait une belle fille toute nue. Puis elles entraient dans l’étang et s’y baignaient et s’y jouaient jusqu’au coucher du soleil. Alors elles sortaient de l’eau, rentraient dans leurs peaux emplumées et s’élevaient en l’air, bien haut, bien haut, Vec un grand bruit d’ailes.
Le jeune berger regardait tout cela de loin, du sommet de la colline, et il n’osait pas s’approcher de l’étang. Cependant cela lui paraissait bien extraordinaire, et il en parla à la maison, un soir, en entrant.
Sa grand’mère, qui tournait son fuseau entre ses doigts, assise sur un galet rond, au coin du foyer, lui dit alors :
— Ce sont des femmes-cygnes, mon enfant, qui habitent dans un beau palais tout resplendissant d’or et de diamants, et qui est retenu par quatre chaînes d’or au-dessus de la mer, bien haut, bien haut.
— N’y aurait-il donc pas moyen d’aller voir ce beau palais, grand’mère ? demanda le jeune garçon.
— Cela n’est pas facile, mon enfant ; cependant on peut y aller, car, du temps que j’étais jeune, on parlait d’un jeune garçon à peu près de ton âge, nommé Roll Dagorn, qui y était allé et en était même revenu, et c’est par lui qu’on a eu des nouvelles de là.
— Que faut-il faire, grand’mère, pour y aller ?
— Ah ! pour cela, il ne faut pas être peureux, d’abord ; ensuite, il faudrait se cacher dans les buissons qui bordent l’étang, s’y tenir bien tranquille et bien silencieux, puis, quand les princesses (car ce sont de belles princesses) auraient quitté leurs peaux de plumes, en enlever une et ne la rendre ni pour des prières ni pour des menaces, qu’à la condition d’être transporté au château de leur père et d’épouser celle dont on tient le vêtement de plumes. Il n’y a pas d’autre moyen.
Pipi écouta bien ce que lui dit sa grand’mère, et ne fit que rêver toute la nuit des femmes-cygnes et de leur palais aérien.
Le lendemain matin, il partit avec ses moutons, comme à l’ordinaire, bien décidé à tenter l’aventure ; mais il ne fit part de son projet à personne. Il alla se cacher parmi les saules et les aunes qui bordaient l’étang, et, à l’heure accoutumée, le ciel s’obscurcit, et il leva les yeux en l’air et vit trois grands oiseaux, aux ailes énormes, qui planaient au-dessus de l’étang. Ils descendirent sur le rivage ; leurs peaux s’entr’ouvrirent et il en sortit trois femmes nues, d’une beauté merveilleuse, et qui entrèrent aussitôt dans l’eau et se mirent à y jouer et à se poursuivre en riant. Pipi était à son affaire. Sans trop s’attarder à regarder les belles baigneuses, il s’élança de sa cachette et s’empara de la peau emplumée d’une d’elles. C’était celle de la plus jeune et de la plus jolie des trois princesses. Celles-ci sortirent aussitôt de l’eau pour s’habiller et s’envoler au plus vite. Les deux aînées trouvèrent bien leurs vêtements, mais l’autre, voyant le sien entre les mains de Pipi, courut à lui en criant :
— Rends-moi mon vêtement ! rends-moi mon vêtement !
— Oui, si vous voulez me transporter au palais de votre père.
— Nous ne pouvons pas faire cela ; il nous battrait, et toi-même, tu serais mangé par lui ; rends-moi mon vêtement !
— Je ne vous le rendrai que si vous me transportez au palais de votre père.
Les deux aînées, déjà dans leurs peaux, vinrent au secours de leur sœur comme deux énormes cygnes.
— Rends son vêtement de plumes à notre sœur, ou nous allons te mettre en pièces ! crièrent-elles à Pipi.
— Bah ! je n’ai pas peur de vous, répondit-il, bien qu’il ne fût pas très-rassuré.
Voyant que ni les prières ni les menaces ne pouvaient le fléchir, elles dirent à leur sœur cadette :
— Il faut faire ce qu’il te demande, car, sans tes plumes, tu ne peux t’élever en l’air, et si nous te ramenions dans l’état où te voilà, notre père ne manquerait pas de nous punir et de nous battre sans doute.
La jeune princesse promit. Pipi lui rendit alors sa peau de plumes ; elle s’y introduisit et lui dit de monter sur son dos, ce qu’il fit. Les trois sœurs s’élevèrent aussitôt en l’air, bien haut au-dessus de la mer, si bien que Pipi ne vit bientôt plus ni la terre ni l’eau. Mais il aperçut alors le château merveilleux, retenu dans les nuages par quatre chaînes d’or.
Les princesses, n’osant rentrer avec le petit pâtre, le déposèrent dans le jardin, qui était au-dessous du château, et le recommandèrent au jardinier. Elles rentrèrent un peu plus tard que d’ordinaire, et leur père les gronda et leur défendit de retourner, pendant quelques jours, à l’étang de la terre, si bien qu’elles s’ennuyaient dans leurs chambres. Elles ne faisaient que rêver de Pipi, qui était un fort joli garçon, et celui-ci, de son côté, était aussi tout préoccupé d’elles, de celle qui l’avait porté sur son dos surtout, et, des deux côtés, ils songeaient aux moyens de se rejoindre. Tous les soirs, la mère des princesses descendait, à l’aide d’une corde, un grand panier dans le jardin, et le jardinier le remplissait de légumes et de fruits pour la provision du lendemain, et la vieille le remontait. Un jour, Pipi se plaça lui-même dans le panier, sous les choux, les carottes et autres légumes. Quand la vieille tira sur la corde :
— Comme c’est lourd ! Qu’avez-vous donc mis aujourd’hui dans le panier ? demanda-t-elle au jardinier, qui ne répondit pas, car Pipi s’était chargé, ce jour-là, de faire la provision.
Mais la jeune princesse était à sa fenêtre, et elle avait vu Pipi entrer dans le panier ; elle accourt au secours de sa mère, et lui dit :
— Laissez-moi faire, ma mère, et ne vous donnez pas tant de mal à votre âge ; je monterai désormais les légumes tous les soirs, ne vous en souciez pas davantage.
La vieille s’en alla, et laissa sa fille remonter le panier. Quand il fut dans la cuisine, elle en fit sortir Pipi et le conduisit dans sa chambre, sans que sa mère vît rien, et tous les soirs, Pipi montait ainsi auprès d’elle, puis il redescendait chaque matin par le même chemin.
Mais les deux autres princesses étaient jalouses de leur sœur cadete et menaçaient detout dévoiler à leur mère, si Pipi ne leur rendait aussi visite une fois le temps. Ce que voyant, Pipi et la jeune princesse, résolurent de quitter le château et de descendre sur la terre. Ils remplirent leurs poches de pierres précieuses de toute sorte, puis, au moment où tout le monde dormait dans le château paternel, la princesse s’introduisit dans sa peau emplumée, dit à Pipi de lui monter sur le dos, et ils partirent. Au matin, en s’éveillant, le vieux magicien et sa femme se mirent à la poursuite des fugitifs, mais c’était trop tard, et ils ne purent pas les atteindre.
La princesse fut baptisée, car elle n’était pas chrétienne, puis Pipi l’épousa et ils eurent ensemble plusieurs enfants. Mais on dit que Ces enfants leur furent tous enlevés par les Morgans.
J’ai aussi recueilli plusieurs versions de ce conte sur le continent, et avec assez peu de différence dans la fable générale. Voici un résumé succinct de ces versions :
Les trois fils d’un roi vont à la chasse dans une forêt. Le plus jeune des trois, nommé Charles, s’acharne à la poursuite d’un sanglier et s’égare. Il reçoit l’hospitalité dans une hutte de sabotier.
Un étranger, un vieillard, égaré aussi, prétendait-il, y était déjà quand il arriva. Ils font ensemble un très-frugal repas, puis, comme il n’y avait pas de lit pour les coucher, ils passent la nuit à jouer aux dés. Charles perd tout son argent, puis son cheval. Il joue alors sa tête et la perd également. Le vieillard, qui se nomme Barbauvert le laisse retourner chez son père à la condition qu’il viendra se mettre à sa disposition dans son château, au bout d’un an et un jour… Le terme venu, Charles part à la recherche du château de Barbauvert. Il visite successivement trois ermites, qui lui donnent des conseils. Le dernier lui dit :
— Barbauvert est le plus savant magicien qui existe. Il habite dans un château qui est suspendu au-dessus de la mer Noire, retenu par quatre chaînes d’or. Il a trois filles qui viennent tous les jours sous forme de cygnes, se baigner dans un étang qui est au milieu des bois, non loin de l’ermitage.
Bref, Charles doit dérober à une des princesses son vêtement de plumes, pendant qu’elle sera dans l’eau, et ne le rendre qu’à la condition d’être transporté au château de Barbauvert. Il se conforme ponctuellement aux instructions du vieil ermite, et est aussi transporté jusqu’au château aérien sur le dos de la plus jeune des trois princesses.
Pour racheter sa tête, qui appartient au magicien, il doit exécuter une série de travaux prodigieux, assez semblables à ceux exigés de Psyché dans le conte d’Apulée. Il s’en tire à son avantage, grâce au secours de la jeune princesse, qui a étudié les livres de son père, à son insu, et en sait long en fait de magie. Enfin, Charles et la princesse quittent aussi le château aérien, et échappent à la poursuite du vieux magicien et de sa femme, par une série de métamorphoses curieuses, puis ils se marient ensemble.
Il est aussi question d’hommes-corbeaux dans les traditions scandinaves. Dans un chant sombre et terrible comme le Nord lui-même, un de ces êtres mystérieux joue un rôle infernal. Je résume la ballade ou saga, qui est fort longue. Écoutez cette terrible histoire :
Un roi et une reine se promènent sur la mer. Tout à coup, le vaisseau se trouve arrêté par une force magique. C’est un homme-corbeau qui l’empêche d’avancer.
— Laisse-nous aller, lui dit la reine, ne me précipite pas dans l’abîme, et je te donnerai de l’or et de l’argent à discrétion.
— De l’or et de l’argent je ne m’en soucie, répond le monstre ; il me faut ce que tu portes sous ta ceinture.
— Ce que je porte sous ma ceinture, je te le cède volontiers ; c’est ma petite clef d’or : arrivée chez moi, j’en ferai faire une autre.
L’homme-corbeau est satisfait, et le navire vogue de nouveau vers la mer profonde.
Mais la reine était enceinte : elle accoucha d’un bel enfant. L’enfant fut baptisé et nommé Germann. Et il grandit et devint un beau et fier garçon.
Mais, plus il avançait en âge, plus sa mère devenait triste et inquiète.
Le jeune homme l’interrogea un jour à ce sujet, et elle lui révéla le terrible secret.
Une nuit d’été que la reine était couchée dans son lit, la fenêtre ouverte, l’affreux corbeau entra dans sa chambre et lui rappela sa promesse.
Elle jura Dieu et les saints qu’elle n’avait donné le jour à aucun enfant. L’affreux monstre s’envola en poussant un cri effroyable.
Germann avait alors quinze ans, et il désirait épouser une jeune fille qu’il aimait : c’était la fille du roi d’Angleterre.
Mais comment aller en Angleterre et traverser la mer ? Il alla trouver sa mère, et lui dit :
— Ma mère, prêtez-moi votre peau garnie de plumes, pour traverser la mer salée et aller en Angleterre voir ma bien-aimée, la blle Adelutz.
— Ma peau garnie de plumes est en fort mauvais état, mon fils ; Je ne m’en suis pas servie depuis longtemps, et je crains pour toi quelque accident.
— N’importe, je la veux.
Germann revêt la peau emplumée de sa mère et part. Le voilà qui plane au-dessus de la mer. Là, il rencontre l’affreux corbeau, au milieu du Sund.
— Sois le bienvenu, Germann, le pieux héros ; où es-tu resté si longtemps ? lui dit-il avec une joie féroce.
— Laisse-moi passer, laisse-moi voler vers ma bien-aimée.
— Alors je veux te marquer ; je te retrouverai plus tard.
Et il lui arracha l’œil droit, et but la moitié du sang de son cœur.
Germann continua de voler, et arriva enfin auprès de sa bien-aimée.
Il s’assit dans sa chambre, tout sanglant et tout pâle.
En le voyant, toutes les jeunes filles qui étaient là quittent le jeu et le rire.
Mais Adelutz, sa bien-aimée, joignit les deux mains et dit :
— À quel jeu avez-vous été, Germann ? Vos habits sont sanglants, et vos joues sont si pâles !
— Adieu, chère Adelutz, il faut que mes ailes m’emportent : celui qui m’a arraché l’œil veut avoir aussi mon jeune corps.
Et la princesse lui peigne les cheveux avec un peigne d’or, et verse d’abondantes larmes.
Puis elle l’attire dans ses bras, et s’écrie :
— Maudite soit ta méchante mère, qui nous a jetés dans de telles souffrances !
— Ne maudissez pas ma mère, chère Adelutz, elle n’a pu faire comme elle voulait : chacun est sous la volonté de son destin.
Et il se mit dans la peau de plume, et vola au loin sous le ciel.
Et elle se mit dans une autre peau de plume, et vola toujours près de lui.
— Retournez, chère demoiselle Adelutz, oh ! retournez chez vous.
— Je veux vous suivre jusqu’au lieu où vous avez reçu votre blessure.
Et ils continuent de voler de concert ; et la demoiselle Adelutz était tellement en colère, que tous les oiseaux qu’elle rencontra, elle les coupa en morceaux.
Il n’y eut que l’affreux corbeau qu’elle ne réussit pas à trouver.
Après l’avoir cherché vainement, elle s’abattit sur le rivage, où Germann était déjà descendu.
Elle ne trouva pas Germann ; mais elle trouva samain droite mutilée.
Furieuse, elle remonta dans l’air à la recherche de l’affreux corbeau. Tous les oiseaux qu’elle rencontra, elle les coupa en trois.
Puis, elle rencontra aussi l’affreux corbeau, et le coupa en deux. Et elle vola longtemps sur la bruyère sauvage, jusqu’à ce qu’elle mourût de douleur.
Et ce fut pour Germann, le joyeux héros, qu’elle souffrit tant de chagrin et de désespoir !
On prétend que ces filles-cygnes, si terribles, sont les Walkyries scandinaves. Celles-ci sont, en effet, des femmes, de terribles femelles aussi, — qui fendent l’air sur leurs ailes blanches, ordinairement la veille de quelque grande catastrophe, de quelque combat dont elles fixent le sort par leurs décisions secrètes.
Les filles-cygnes des contes bretons, filles de magiciens et magiciennes elles-mêmes, habitant dans des palais d’or et d’argent suspendus dans les nuages, au-dessus de la mer, et prenant leur vol sur de grandes ailes blanches, pour venir se baigner sur les étangs et les rivières de la terre, rappellent les femmes-cygnes et le séjour des Coudaïs, ou dieux, des traditions tatares. Les Coudaïs habitent aussi dans les nuages, sous un tabernacle ou grande Jurte, à l’entrée de laquelle se trouve un poteau d’or pour attacher les cheval des visiteurs. Ils sont au nombre de sept, ou neuf peut-être ; ils ont sept fils et sept filles aux ailes de cygnes, avec lesquelles viennent jouer les jeunes demoiselles des chefs tatars. Les fils et les filles de la terre, s’attachant aux épaules des ailes de cygnes, viennent parfois rendre visite à leurs dieux, et jouer avec les jeunes déesses, et nager avec elles dans un lac d’or.
Les femmes-cygnes des Scandinaves sont terribles, mais celles des Tatars sont atroces au delà de toute expression. Trente de ces femmes se métamorphosent en un seul loup-garou ; d’autres fois elles concentrent leurs quarante perfidies et malices pour constituer une seule et méchante femme-cygne. Pour se défatiguer, cette dernière avale du sang par trois fois plein la main, après quoi elle peut courir pendant quarante années sans désemparer. Voici qui vous donnera une idée de ces monstres :
À la fin du troisième jour, le garçon-nu et la femme-cygne s’attaquèrent. Les montagnes éclataient sous leurs pas, la mer grossissante inondait la terre qui s’enfonçait. Le démon d’en bas eut peur ; et, au ciel, les Coudaïs eurent peur.
Pendant sept années, ils luttèrent ; ils approchaient de la neuvième année. Tandis qu’ils luttaient, une tempête grondait autour de leurs épaules, qui renversait les oiseaux ; une tempète grondait autour de leurs pieds, qui écrasait les animaux.
La terre ne les pouvait plus porter, elle s’effondra. Ils s’affaissèrent jusqu’à la troisième couche ; ils s’affaissèrent jusqu’à la dix-septième, pays de la femme-cygne.
Le garçon-nu regarda autour de soi et aperçut un roc noir de corbeau qui, du fond de l’enfer, s’élevait jusqu’au pays du soleil.
La terrible femme-cygne le tira et le traîna contre le rocher. « C’est là qu’elle demeure, » pensa le garçon-nu, et il la tirait et la traînait vers le pays du soleil. Ils luttèrent encore pendant plusieurs lunes, pendant une année encore ; mais les forces du garçon-nu étaient épuisées, il s’évanouit.
Quand il revint à soi, il était enfermé dans le rocher noir de corbeau. La femme-cygne lui avait mis les fers aux pieds, avait rivé neuf chaînes autour de ses mains. Un bloc de cuivre se dressait jusqu’au ciel, entre ses pieds, entre ses mains.
La femme-cygne regardait par côté le garçon-nu et riait : « — Depuis quand l’homme et le rocher ne font-ils plus qu’un ? » Puis elle saisit son épée émoussée, l’aiguisa contre le roc et s’en fouetta elle-même les grosses hanches, s’en fouetta les chairs grasses sélança vers le pays du soleil[11].
Quels êtres, quelle barbarie à outrance et quelle poésie !
Les femmes-cygnes, ai-je déjà dit, sont sorcières ou magiciennes. Bousalay et une femme-cygne se poursuivent à mort et cherchent à se tromper réciproquement en se cachant sous différentes formes. La femme-cygne se transforme en mouche, puis en grain de cendre et se laisse tomber dans une coupe de lait caillé qui est présentée à Boussalay par sa traîtresse de sœur, et que celui-ci avale sans soupçon. Une fois dans son corps, la femme-cygne tranche le cœur du pauvre Bousalay, avec un couteau.
Mais Bousalay ressuscite avec son grand fouet de héros… Il saisit Sa sœur, l’attache par les pieds à la selle de son cheval, la tête traînant sur le sol. La femme-cygne accourt, mais, d’un coup de fouet il la partage en deux…
Nous avons dans les contes bretons toute une classe de récits dont les héros sont ce qu’on y appelle des corps-sans-âme, c’est-à-dire des êtres dont l’âme ou le principe vital ne réside pas dans leur corps ; ils le cachent dans différents endroits où l’on s’attend le moins à le trouver, ordinairement dans une série d’animaux renfermés les uns dans les autres. Dans les traditions tatares, on trouve également une foule d’exemples du même genre. L’âme de Tchoridoug Lama se réfugie dans le corps d’une guêpe ; un géant à douze têtes cache la sienne dans une aiguille. Des héros, avant d’aller en guerre, renferment leur âme en lieu sûr ; qui dans des tiges d’herbe qui dans un anneau, qui dans un serpent à douze têtes, qui dans une épée enfouie sous terre. Bouydelay, le champion des dieux, forgé de neuf héros soudés ensemble, monté sur un cheval, réunion de neuf chevaux, avait caché neuf âmes dans une cage, sous forme de neuf oiseaux.
Mais laissons là ces fantasmagories, ces atrocités monstrueuses ces rêves d’imaginations en délire, véritables cauchemars, œgri somnia, pour reposer nos esprits sur des rêves et des tableaux plus doux.
J’ai aussi recueilli à Ouessant quelques légendes chrétiennes. Dans la crainte d’être trop long, je n’en donnerai ici qu’une seule.
Joseph et Marie fuyaient vers l’Égypte, avec leur enfant, — l’enfant Jésus, — pour le soustraire à l’édit du cruel Hérode, qui ordonnait le massacre de tous les enfants nouveau-nés dans la Judée. La mère et l’enfant étaient montés sur un âne, le père les précédait de quelques pas et ils allaient ainsi, comme des pauvres qu’ils étaient, mettant toute leur confiance en Dieu. Une nuit, ils furent surpris par un orage, du tonnerre, des éclairs, une pluie torrentielle. Ils heurtèrent à la porte de la première habitation qu’ils rencontrèrent, et demandèrent l’hospitalité pour la nuit. La maison avait une bonne apparence et paraissait habitée par des gens à l’aise, sinon riches. Une femme vint ouvrir et répondit à leur demande ;
— Je ne puis vous loger, mes pauvres gens, car mon mari est un brigand inhumain et cruel, bien connu dans le pays, et, si je vous reçois, quand il arrivera, il vous jettera à la porte et vous maltraitera peut-être.
— Ayez pitié de notre situation, dit alors Marie, et surtout de ce pauvre petit enfant qui périra certainement s’il nous faut passer la nuit dehors. Voyez le temps affreux qu’il fait !
— Je vous plains de tout mon cœur, et je voudrais vous venir en aide ; mais, je vous le répète, je crains l’accueil que vous ferait mon mari.
— Nous aimons mieux nous exposer aux mauvais traitements de votre mari que rester dehors par un pareil temps ; notre pauvre innocent en mourrait sûrement.
Et la mère pressait son enfant contre son cœur.
— Entrez alors, — dit la femme du brigand, — et Dieu vous protège !
Et ils entrèrent.
Le brigand arriva presque aussitôt, et, en voyant les hôtes de sa femme, il lui demanda :
— Qu’est-ce que ces gens, femme ?
— Ce sont des pauvres gens surpris par l’orage et qui m’ont demandé l’hospitalité pour la nuit seulement. J’ai eu pitié d’eux, surtout de leur enfant, qui serait mort de froid s’il leur avait fallu passer la nuit dehors.
— Ah ! il y a aussi un enfant ? voyons-le.
Et ayant examiné l’enfant, que la mère cachait dans son sein, il dit :
— Un fort bel enfant, en vérité ! Comme il est mouillé, et comme il tremble de froid, le pauvre petit ! que l’on fasse du feu, vite, pour réchauffer ! Il faut le laver avec de l’eau chaude et lui donner des langes frais.
Et la femme du brigand, tout étonnée de voir son mari devenu subitement si humain et si compatissant, fit faire du feu par une esclave et chauffer de l’eau. Puis elle donna du linge fin et frais à la mère, pour envelopper son enfant.
Marie s’approcha du feu, lava son fils dans de l’eau tiède, l’emmaillota ensuite bien chaudement. Le brigand la regardait faire, en souriant, et il ne pouvait lever ses yeux de dessus l’enfant.
Le brigand avait un fils de cinq à six ans, mais qui était rongé par la lèpre. Il s’était aussi approché, et, comme son père, il contemplait, en silence, l’enfant Jésus assoupi. Marie le remarqua et dit :
— Votre enfant paraît malade ; de quel mal souffre-t-il ?
— Hélas ! répondit le père, le pauvre enfant est lépreux, et voilà ce qui fait mon désespoir. J’ai consulté tous les plus savants du pays, médecins et magiciens, et je les ai bien payés, car ce n’est pas l’or qui me manque, mais ils ont beau le frictionner avec toutes sortes d’herbes et d’onguents, et réciter maintes oraisons et formules secrètes, son état ne fait qu’empirer de jour en jour, et tout son corps ne sera bientôt qu’une mer de lèpre[12].
— Le pauvre enfant ! dit Marie, en le regardant avec compassion ;
— Eh bien, lavez-le dans l’eau où j’ai lavé mon fils, et peut-être cela lui fera-t-il du bien ?
— C’est bien inutile, répondit le brigand, après tout ce que nous avons fait déjà.
— Faites comme je vous dis, je vous en prie, insista Marie, et ayez confiance ; Dieu est grand.
Et la femme du brigand lava son enfant dans l’eau qui avait servi à laver l’enfant Jésus, puis elle l’enveloppa de linge frais et le coucha chaudement dans son lit.
Le lendemain matin, Joseph et Marie s’apprêtaient à partir avec leur enfant.
— Comment est votre fils, ce matin ? demanda Marie à la femme du brigand.
— Je suis guéri ! je suis guéri ! cria l’enfant, en entendant ces paroles.
Et, en effet, il sauta de son lit, dispos et bien portant, et n’ayant plus la moindre trace de lèpre sur le corps !
Le brigand et sa femme n’en revenaient pas, et ils prièrent leurs hôtes d’accepter une cassette pleine d’or et de bijoux qu’ils leur présentèrent. Mais Marie leur dit : — Gardez votre or et vos bijou : c’est nous qui sommes encore dans votre dette ; mais, un jour, mon fils vous payera.
Et ils s’en allèrent, et continuèrent leur route vers l’Égypte.
— Ces pauvres gens ! dit alors le brigand ; — ils sont pleins de bon cœur. Mais comment se fait-il qu’ils n’ont voulu rien accepter pour le service qu’ils nous ont rendu, et qu’ils parlent encore de nous récompenser un jour, pauvres comme ils sont ?…
— Dieu est grand ! dit la femme pour toute réponse !
Environ trente-deux ans plus tard, Notre Seigneur Jésus-Christ fut condamné par les Juifs à mourir sur la croix entre deux larrons. Le larron de qui nous venons de parler avait continué son métier comme devant, détroussant les voyageurs et pillant et assassinant même à l’occasion. Il avait été pris et jugé. La sentence des juges le condamnait à être crucifié, et il était en prison en attendant l’exécution. Il était un des deux larrons qui furent crucifiés avec Jésus.
Quand les trois condamnés étaient sur la croix, un des larrons, celui de droite, était silencieux, calme et résigné ; celui de gauche, au contraire, criait et blasphémait comme un possédé du démon. Alors Jésus, s’adressant au larron de droite, lui dit : — Ne vous rappelez-vous pas m’avoir vu déjà quelque part, avant ce jour ?
— Je ne me le rappelle pas, répondit le larron.
— N’avez-vous pas reçu dans votre maison, il y a environ trente deux ans, deux pauvres gens et leur enfant nouveau-né, surpris par un orage au moment où ils fuyaient en Égypte ; et votre fils, rongé de lèpre, n’a-t-il pas recouvré la santé pour avoir été lavé dans l’eau où l’enfant de ces pauvres gens avait été lavé avant lui ?
— C’est vrai, je me le rappelle, répondit le larron.
— Je suis cet enfant. Ma mère vous a promis que son fils vous payerait un jour la dette de reconnaissance qu’elle avait contracté envers vous, et je vous annonce que vous serez avec moi, ce soir, dans le royaume de mon père.
Ils moururent, et leurs âmes montèrent ensemble au ciel ; et l’on dit même que c’est le seul larron qui alla au paradis, car l’autre n’y alla pas.
Une autre version dit que ce fut le fils du brigand qui avait donné hospitalité à Joseph et à Marie qui, ayant suivi le métier de son pèrre, fut crucifié avec Jésus.
Je n’ai pas jusqu’aujourd’hui rencontré cette légende sur le continent.
Mais, ce qui me paraît digne de remarque, elle se trouve,
ans différence notable, dans les Méditations, ou plutôt les visions de
la sœur Emmerich, religieuse du couvent d’Agnetenberg, à Dulmen[13].
Cette visionnaire célèbre était née dans un pays slave, et j’ai
eu souvent occasion de constater de grandes ressemblances entre les
traditions populaires des Slaves et celles des Bretons armoricains.
Ma conteuse, Marie Tual, a plus de soixante ans, et elle tient ce
récit de sa mère, qui l’avait elle-même appris, dans son enfance,
d’une autre personne de l’île. Or, la sœur Emmerich étant morte en
1824, cette date serait un argument concluant à opposer aux personnes
qui prétendraient que le récit populaire peut avoir son origine
dans le livre qui, probablement, n’a jamais été vu à Ouessant.
La sœur Emmerich, dans son enfance, l’aura sans doute entendu
conter à sa nourrice ou à quelque pâtre, et s’en sera souvenu
plus tard dans ses Méditations ou prétendues révélations.
Je n’ai pas donné tous les contes et toutes les légendes que j’ai recueillis à Ouessant, parce que plusieurs d’entre eux ne sont pas particuliers à l’île et ne sont que des versions différentes sur certains points, de ce que j’ai également trouvé sur le continent. Ce qui me paraît vraiment propre à la localité, ce sont les traditions relatives aux hommes et femmes de mer, Morganed et Morganezed, que je n’ai pas rencontrées ailleurs, car les sirènes, dont il est aussi fréquement question dans les contes du continent, sont des êtres d’un orre différent.
- ↑ Mémoires relatifs à la marine, par A. Thévenard, vice-amiral.
- ↑ 1. V. Annuaire historique et archéologique de Bretagne, de La Borderie, t. Ier, p. 46.
- ↑ Aujourd’hui les deux tiers de l’île, environ, sont cultivés et en plein rapport. Le nombre des moutons est d’environ six mille. Bien que leur chair soit excellente, ils ne se vendaient que de 2 fr. 50 à 4 francs l’un, vers 1844, d’après ce que m’a affirmé M. Flagelle, de Landerneau, qui a habité Ouessant deux mois, et de qui je tiens plusieurs renseignements importants.
- ↑ Pourtant les Ouessantins sont humains, charitables, dévoués, et quand un navire, grand ou petit, est en péril dans leurs passes, ils n’hésitent pas à affronter la mer la plus épouvantable, sur leurs frêles embarcations, pour lui porter secours.
- ↑ Il y a à présent plus d’une auberge à Ouessant, trois ou quatre, je crois. Pourtant l’ivrognerie, si commune parmi nos populations maritimes surtout, y est rare, et l’on m’a affirmé qu’il ne se trouve qu’un seul homme dans l’île qui mérite vraiment le nom d’ivrogne.
- ↑ L’élève des moutons est à peu près la seule industrie de l’île, après la pêche toutefois. Pendant que la récolte est en terre, on les attache deux à deux à de longues cordes bifurquées à l’extrémité libre et retenues par un piquet fiché en terre. Ils passent les nuits dehors. On construit de petits murs de terre mélangée de pier es, se coupant à angles presque droits, et derrière lesquels ils peuvent se mettre à l’abri, de quelque côté que souffle le vent. Ce n’est qu’après la récolte faite, lorsque les champs sont vides, que tous les moutons vivent ensemble. On les lâche alors pêle-mêle, et toute l’île devient un vaste commun, en quelque sorte.
- ↑ Cette coiffure se nomme kouricher dans l’île.
- ↑ Ma conteuse paraissait croire, en effet, qu’il existait réellement dans une famille de l’île des bijoux et des tissus provenant des Morgans.
- ↑ V. Henri Heine, De l’Allemagne, t. II, p. 69. — Hélias a donné son nom à l’une des branches de la Chanson de geste du Chevalier au cygne, qui, dans nos Poëmes héroïques du moyen âge, forme à elle seule le cycle des Croisades.
- ↑ L’Anthropodemus plutonicus, ou Nouvelle description universelle de toutes sortes d’hommes merveilleux. Magdebourg, 1666.
- ↑ V. dans la Revue Germanique, livraison du 31 août 1860, p. 410 et suiv., un article très-intéressant de M. Élie Reclus sur les Légendes tatares.
- ↑ Ur mor euz a laournes, suivant la poétique expression de ma conteuse.
- ↑ Vie de la Sainte Vierge, d’après les Méditations d’Anne-Catherine Emmerich, religieuse augustine du couvent d’Agnetenberg, à Dulmen, morte en 1824, rédigée par Clément Brentano, chap. 75. Paris, Ambroise Bray. 1864.