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Voyage à la cité des Saints, capitale du pays des Mormons/01

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M. le capitaine
Première livraison
Traduction par Mme Loreau.
Le Tour du mondeVolume 6 (p. 353-369).
Première livraison

Caravane de Mormons. — Dessin de Chassevent d’après M. Stansbury.


VOYAGE À LA CITÉ DES SAINTS,

CAPITALE DU PAYS DES MORMONS

PAR M. LE CAPITAINE RICHARD BURTON[1].
1850. — TRADUCTION ET DESSINS INÉDITS.


I


De Saint-Louis (Missouri) aux défilés des montagnes Rocheuses. — Bagage du voyageur. — Routes de l’Utah.

Séjournant en Amérique, à Saint-Louis, au mois de juillet 1860, je résolus de me rendre en Californie et d’ajouter, chemin faisant, sur la liste des villes saintes que j’avais déjà visitées, Memphis, Bénarès, Jérusalem, la Mecque et Rome, le nom de la nouvelle Sion.

Cette résolution arrêtée, j’échangeai contre la modeste somme de cent soixante-quinze dollars (environ neuf cent cinquante francs), un billet pour la malle de l’Ouest, qui part tous les mardis de Saint-Joseph ou de Saint-Jo, comme on dit irrévérencieusement dans ce pays. Puis je me munis de quelques provisions, telles que sucre, thé, cognac et tabac, et je modifiai mon bagage selon les conseils des gens expérimentés.

Je fis trouer par le milieu une couverture en caoutchouc, afin de pouvoir m’en servir comme d’un poncho. De plus j’eus soin de la faire garnir dans sa longueur de boutons et de bouclettes se correspondant ; enfin on y ajouta une courroie dans le sens opposé, de façon qu’il fût possible de la convertir en porte manteau, objet indispensable de l’équateur au pôle.

J’aurais dû me procurer aussi une robe de bison en manière de bois de lit ; j’ignorais que ce fût nécessaire, et j’y suppléai par emprunt. Ce fut toutefois un oubli regrettable ; avec ce meuble, une couverture et une redingote pour traversin, on peut défier les odieux couchers des stations.

En fait d’armes, j’emportai deux revolvers. De Saint-Jo à Placerville ou à Sacramento, le pistolet ne doit pas quitter un instant la droite du voyageur (il y est plus sous la main que de l’autre côté), ni le bowie (grand couteau) déserter sa gauche ; en cas de lutte avec les Indiens ou avec d’autres, ce qui est toujours imminent, l’avance d’une seconde peut lui sauver la vie.

Comme ressources littéraires, j’emportais, outre les guides indispensables, les Découvertes de Frémont, de Stansbury, de Gunnison, et un choix des pamphlets les plus violents qu’aient inspirés l’attaque et la défense du mormonisme.

Pour écrire et pour dessiner, j’étais muni de carnets à feuilles métalliques de cinq pouces de longueur servant à la fois d’albums et de livres de notes, et d’une écritoire de voyage, dont un fermoir à ressort remplaça la serrure, afin d’éviter l’emploi de cette invention barbare que l’on appelle une clef.

Pour instruments de précision, j’avais un sextant de poche à double face, inventé par M. George, membre de la Société géographique, et admirablement exécuté par MM. Cari ; un horizon artificiel en verre noir, avec niveaux d’eau ; des boussoles de nuit et de jour, et une boussole portative à la chaîne de montre (s’il n’est pas orienté, le voyageur a mal aux nerfs) ; un thermomètre de poche, et un autre à eau bouillante ; et à la place d’une bonne jumelle, fort utile pour les objets d’ici-bas, un télescope sans valeur, qui devait me faire voir les satellites de Jupiter et ne me montra qu’une chose : c’est qu’il ne faut pas toujours ajouter foi à la parole d’un opticien.

Celui qui voyage dans la Prairie ne tient pas à la toilette ; une chemise de flanelle d’une couleur sombre, portée par-dessus l’article normal, est ce qu’il y a de plus commode. Pas de bretelles, mais une large ceinture en cuir, ou se placent le revolver, le bowie ou cure-dent de l’Arkansas : un long couteau à lame étroite et à charnière. Le vêtement inférieur doit être garni au fond et dans l’entre-jambes d’une bonne peau de daim, si l’on ne veut pas qu’il soit bientôt usé, et le bas doit en être recouvert par la botte, suivant l’usage sensé de nos grands pères, qui n’avaient pas eu l’idée ridicule de faire protéger le cuir par le drap. Les mocassins ont l’agrément des pantoufles quand il fait chaud, mais ils ne valent rien dans les lieux humides, attendrissent les pieds, et facilitent les entorses. Quelques voyageurs tiennent aux chaussettes, bien qu’elles tiennent les pieds froids, et en emportent six paires. Le mouchoir de poche est inconnu dans la Prairie ; certaines gens, néanmoins, sont mal à leur aise quand cet objet leur manque, n’ayant pas l’habitude de se moucher à la façon du père d’Horace.

Ces précautions prises et quelques autres encore, je montai, le 7 août 1860, dans le véhicule qui devait être ma demeure pendant près de trois semaines, et je commençai mon nouveau pèlerinage.

Je vous épargnerai, lecteurs, les détails de mes débuts, mes stations aux forts Indépendance, Kearny et Laramie, mes rares rencontres avec les hôtes naturels de la Prairie, Indiens et bisons, et franchissant, par la porte du Diable (Devil’s gate), les passes des montagnes Rocheuses que domine le pic Frémont, je ne m’arrêterai pour solliciter votre attention qu’à cinq ou six milles de la rivière Verte, où l’on rencontre la borne qui porte d’un côté le nom d’Orégon, de l’autre celui d’Utah ; ici nous sommes sur la terre de Déséret.

Le pic Frémont (neigeux), à l’entrée des montagnes Rocheuses. — Dessin de Lancelot d’après les Reports of exploration.

Le ranch ou station, où nous arrivons à six heures et demie, et qui se trouve au bord de la rivière, est la demeure de M. Macarthy, notre cocher. Fils d’un Écossais établi en Amérique, ce dernier a conservé des marques nombreuses de son origine, telles que des taches de rousseur et des cheveux qu’on peut se hasarder à qualifier de rouges ; peut-être aussi est-il un peu trop enclin à vider encore une fois la coupe de l’amitié. Il a dernièrement épousé une Anglaise, la fille d’un ouvrier de Birmingham, qui se rendait à la nouvelle Sion, et qui, avant la fin de son pèlerinage, ayant perdu la grâce, selon une des formules comminatoires de la foi nouvelle, devra être souffletée par Satan pendant un millier d’années pour avoir épousé un gentil.

Cette station a l’odeur indescriptible des villages hindous, ce qui tient probablement à l’emploi des peaux de bison et à la présence du bétail : on y voit des moutons, des chevaux, des mulets, et quelques vaches tellement fringantes qu’il est impossible de les traire. L’endroit où est placé le ranch produit, au milieu de cette plaine aride, l’effet d’une oasis ; il est pourvu d’une herbe épaisse, couvert de saules, d’arbustes et de fleurs, parmi lesquelles se remarquent des astères, des géraniums et des crucifères de différente espèce. Quelques arbres, spécialement des trembles, s’élèvent encore auprès de la maison ; ils diminuent tous les jours, et il y en a peu qui aient conservé leur feuillage. En d’autres pays, leur ombre, d’autant plus précieuse qu’elle est rare, les aurait fait respecter ; ici, le plus bel arbre est abattu, pour peu qu’on ait besoin d’une bûche. L’homme de l’Ouest a pour les bois une horreur instinctive ; c’est chez lui un sentiment héréditaire ; il attaque un arbre comme un basset casse les reins à un chat, et l’admirable cognée qu’il s’est faite aiguise encore le désir qu’il éprouve d’en finir avec les patriarches de la forêt.

Le Green River est le Rio Verde des Espagnols, qui l’ont appelé ainsi à cause de ses bords plantés de grands arbres et de ses îlots verdoyants. Les Yutas le nomment Piga Ogoué, ou la grande eau. Pour les autres Indiens, c’est la Sitskidiagi, ou rivière de la poule de prairie. Au moment de notre passage, son niveau est au plus bas ; sa largeur n’est que d’une centaine de mètres, et sa profondeur de quatre-vingt-dix centimètres. Dans la saison des crues, elle à deux cent quarante mètres de large. On ne peut, à cette époque, la franchir qu’en bateau ; et lorsque la route est sûre, le passeur va jusqu’à gagner cinq cents dollars par semaine, que souvent il dissipe en un jour. En certains endroits, les berges ont une hauteur de neuf mètres. La vallée peut avoir une largeur moyenne de trois milles.

C’est une eau rapide que celle de la rivière Verte ; elle coule à flots pressés comme si elle n’avait pas de temps à perdre, et, à vrai dire, elle a du chemin à faire. Sa longueur, son volume, sa direction lui donnent le droit d’être regardée comme la source du Colorado, qui, plus large que la Colombia, est aussi plus important. Il reste encore à explorer la partie supérieure du premier de ces deux fleuves, surtout les deltas compris entre le Colorado et ses divers affluents, tels que la Grande-Rivière et l’Yaquisilla, dont les trappeurs font de merveilleux récits. Le capitaine Grove, alors à Camp-Floyd, m’a dit qu’une expédition dans ces parages avait été souvent projetée. Vingt-cinq ou trente hommes bien armés, pourvus de bateaux à air, pourraient franchir sans crainte le pays indien, où les tribus sont clair-semées. Un rapport fidèle sur cette région, qui n’est connue jusqu’à présent que par des on dit plus ou moins fabuleux, tels que des vallées ayant pour enceinte des rocs inaccessibles et renfermant des trésors inouïs, des cités indiennes, etc., ne serait pas moins utile qu’intéressant. Je ne recommande pas l’entreprise aux voyageurs européens ; les États-Unis ont organisé depuis longtemps un corps d’ingénieurs topographes, composé d’hommes savants et pratiques, ayant fait des études spéciales, à qui l’on peut abandonner en toute sécurité le soin de pareilles expéditions.

L’excessive aridité du sol diminue sur les bords du Rio Green ; on y voit apparaître la gentiane et diverses plantes aromatiques. L’obione, qui me rappelle un peu le camel-thorn du Sindh (acacia de la girafe), est moins foncée qu’ailleurs et sa verdure franche contraste d’une manière avantageuse avec les teintes glauques de l’éternelle armoise.

Un jeune taillis éveille notre attention par la quantité d’ossements dont il est jonché ; c’est là, nous apprend Macarthy, que le deuxième régiment de dragons campait en 1857, et perdit un nombre considérable de chevaux tués par le froid et le manque de fourrage. Les loups et les cayotes semblent avoir gardé le souvenir de cette abondante curée et font de cet endroit un lieu de prédilection ; nous les voyons par troupes à la crête des plis de terrain, d’où ils découvrent tout ce qui peut ajouter à leur maigre pitance.

Ici, la température, comme celle de toute la région comprise entre la passe du sud et la ville du lac Salé, est une exagération du climat italien : des journées brûlantes, des nuits fraîches, une atmosphère d’une pureté et d’une transparence incomparables.

Nous rencontrons sur la route une bande d’émigrants composée de trois cent cinquante-neuf individus ; elle est accompagnée de trente-neuf chariots et a pour capitaine le patriarche du mormonisme, John Smith, fils aîné d’Hyrum Smith, l’un des frères de Joseph. Encore enfant lors de la sanglante affaire de Carthage[2], ce neveu du prophète échappa au massacre avec la couronne du martyre, et fut élevé au patriarcat[3] le 10 février 1855. Il a le teint blanc et les cheveux blonds. Les gens qu’il conduit reçoivent avec reconnaissance les quelques denrées que nous pouvons leur offrir.

Dépassant les Mormons nous arrivons à une descente qui paraît avoir à peu près une inclinaison de 35° et nous fait mettre pied à terre ; on a essayé d’y tracer un chemin en zigzag, et dans les endroits où il forme des angles trop aigus, on a entassé des pierres en guise de parapets, pour le salut des chariots. Arrivé au bas de la montagne, la route gravit une nouvelle côte, redescend, traverse un fond boisé, franchit le Big Muddy, et nous fait gagner Little Muddy creek, où nous arrivons à midi et quart, et où nous trouvons une station. Ces deux criques vont tomber dans la fourche de Hams qui est une branche du Green River ; suivant les lois de l’antithèse fréquemment appliquées dans cette région, les eaux de ces deux rivières qu’on appelle bourbeuses[4] ont la transparence du cristal et permettent de distinguer jusqu’au moindre caillou du lit où elles coulent.

Le ranch est tenu par un Canadien, brave garçon, actif, jaseur et plein de gaieté, marié à une Anglaise aigre-douce ; peut-être la chaleur — nous avons trente cinq-degrés à l’ombre — a-t-elle tourné le caractère de cette pauvre femme ; heureusement elle n’a pas produit le même effet sur le lait et la crème qui, tous deux, sont d’une qualité exceptionnelle. Le Canadien Jean-Baptiste me prenant tout d’abord pour un Français de France, créature qui à ses yeux est voisine des anges, m’accable de questions relatives à l’Empereur qu’il a soin de confondre avec le premier Napoléon, et bien que je l’aie désabusé quant à mon origine, il est tellement enchanté de mes réponses, que pour la première fois depuis que je suis en Amérique je trouve un homme disposé à oublier le tout-puissant dollar.

Un quart d’heure après notre arrivée à Little Muddy, l’ambulance repart et nous entrons dans un pays nouveau entrecoupé de falaises, de promontoires et de dépressions, complétement nu par endroits, couvert ailleurs d’une végétation épaisse. Des collines bizarres, des escarpements de terre rouge, coiffés d’une argile qui a l’air de neige, sont revêtus d’un manteau de pins et de sapins, mêlés de trembles dont le feuillage d’un vert-poireau éclatant chamarre la teinte sombre et uniforme. À cette bigarrure de l’effet le plus étrange, s’ajoute la singularité des lignes du sol : les plis se rejoignent, divergent, se croisent, courent parallèlement, laissant entre eux des divisions profondes. C’est dans l’un de ces ravins herbus, et d’une largeur inusitée, que sourdent les Copperas Springs. Notre chariot serpente au flanc d’une crête, il dépasse rapidement deux pauvres Mormons, un homme et une femme, qui conduisent un bœuf estropié, marchant à pas de limace, et, après une longue ascension, il arrive au sommet de la montagne du Tremble.

D’après les conducteurs du chariot, cette montagne serait de trois cents mètres plus élevée que South Pass, ce qui porterait son altitude à deux mille cinq cents mètres : chiffre qu’il faudrait, suivant d’autres autorités, réduire à deux mille trois cent soixante-dix. La descente est longue et si rapide que lorsque le morceau de bois, qui nous enraye, sort de la vieille semelle de botte qui l’empêche de prendre feu, j’éprouve un saisissement accompagné de sueur froide.

Une végétation luxuriante borde la route : nous y remarquons les chênes noirs, des négundos acéroïdes de la plus grande taille, placés entre des cerisiers de Virginie à l’étage supérieur, et un fourré d’amélanchiers du Canada. La pente devient décidément périlleuse, et nos glissades (un convoi de Mormons dégringole avec nous) sont de nature à nous faire éprouver un sentiment de profonde satisfaction lorsque nous nous trouvons en bas sains et saufs.

Le train qui nous accompagne a pour chef un capitaine Murphy qui déploie la bannière de l’Union ; c’est l’unique témoignage de fidélité au gouvernement fédéral que nous ayons vu dans les plaines. Ces émigrants ont quitté Council-Bluffs (Missouri) le 20 juin, beaucoup plus tard que d’habitude, et malgré la fatigue du voyage écrite sur leur figure bronzée par le vent et le soleil, ils ont l’air bien portant.

Mis en joie par la façon victorieuse dont nous avons triomphé jusqu’ici des difficultés du chemin, nous plaisantons un vieux bonhomme du Yorkshire, nouveau Cœlebs courant à la polygamie à une époque où il est bien tard pour profiter de l’institution. Nous rions également d’une négresse entre deux âges qui, malgré son effroyable laideur, espère gagner une place en paradis, et que nous prévenons charitablement de sa méprise, en lui disant que la postérité de Cham est rejetée de la communion des Saints.

Le soleil commence à décliner lorsque nous arrivons à la crique sulfureuse ; elle coule au pied du Rimbase[5], montagne ainsi nommée parce qu’elle constitue la falaise orientale du Grand-Bassin. Au couchant de cette muraille, les eaux n’atteignent plus ni l’un ni l’autre des deux océans, et vont alimenter les lacs de cette immense vallée

Qui n’envoie aucun flot aux eaux de l’océan.

Au delà de Sulphur-creek l’aspect de la contrée change de nouveau ; plus de couches sédimentaires ; un sol confusément brisé ; des massifs de rochers et de montagnes, soulevés par la force volcanique, de profondes déchirures, d’immenses cañons ou défilés, des abîmes, des ravins par où s’écoulent d’innombrables ruisseaux.

Nous traversons la crique sulfureuse, une eau stagnante, croupissant dans un lit de vase infecte d’environ dix pieds de large. On assure quelle devient potable au printemps lorsqu’elle est grossie par les pluies. Il y a des sources d’eau pure au midi de la vallée ; mais il en est beaucoup dans la partie orientale qui sont fortement imprégnées de soufre. Les escarpements du nord renferment de larges filons de houille ; et vis-à-vis, à une distance d’à peu près un mille, sont situés les Tar-Springs[6] dont le produit sert aux voyageurs pour graisser les roues des voitures et guérir les plaies galeuses des chevaux.

Un camp d’émigrants mormons. — Dessin de Ferrogio d’après M. Stansbury et M. Jules Rémy[7].

En suivant la vallée, dont le sol est aussi raboteux et inégal que possible, nous franchissons un petit delta, et nous entrons dans la plaine du Bear-River[8], l’un des tributaires les plus importants du grand lac Salé. Le Bear-River prend sa source à l’est de Kamas-Prairie, dans les monts Uinta, se dirige en serpentant vers le nord-ouest, jusqu’aux fontaines de bière, se détourne brusquement, décrit un fer à cheval, et coulant au sud-ouest, va tomber dans le lac, où il a son embouchure au fond d’une baie qui porte son nom. Il y a déjà quelques années qu’on a découvert de la houille sur ses rives ; on en a également trouvé depuis lors aux environs du Weber et de la Silver-Creek. C’est à Bear-River que s’arrête la juridiction mormonne.

La vallée, dont la largeur est ici d’un demi-mille, est d’un aspect séduisant ; au bas d’une terrasse, ou plutôt d’une marche, qui nous oblige à descendre de voiture, la rivière, dont l’eau est transparente et d’une largeur de cent vingt mètres, coule entre deux rangées de saules, de peupliers et d’autres grands arbres que le vent d’ouest balance et rafraîchit ; l’herbe tapisse le milieu du vallon, qu’enferme une ceinture de rochers sourcilleux d’une teinte rouge.

Nous arrivons à la station vers cinq heures et demie ; la vallée est émaillée d’émigrants dont les tentes sont dressées et nous recevons plusieurs visites ; les curieux, qui presque tous appartiennent à ce qu’on appelle le beau sexe, entrent dans le ranch, s’asseyent, ricanent entre eux, nous dévisagent et s’éloignent en nous lançant des regards de Parthes qui n’ont pas le pouvoir de nous blesser. Les hommes nous parlent d’un massacre d’émigrants et d’une défaite des Indiens.

M. Myers, le maître du logis, Anglais et Mormon, après avoir divorcé à plusieurs reprises, vient de s’associer une cinquième épouse. Cette dernière ne manque pas de beauté, mais elle est d’une réserve qui permet à peine de lui arracher un timide Yes, sir. Je trouve son mari plongé dans la lecture des Ruines, de Volney ; il ferme son livre (une traduction) et nous causons de l’Angleterre et du Far-West jusqu’au moment de nous endormir. Un tiers place un mot par hasard, et me frappe singulièrement l’oreille en faisant précéder le nom du fondateur du christianisme du titre de monsieur, le kyrios de l’ouest qui accompagne invariablement le nom de Joseph Smith. Ce tiers nous dit que la mission du prophète actuel est bien plus en avant (a head) que celle de M. Smith, dont la doctrine, par parenthèse, n’est que le strict mormonisme.

Nous partons à huit heures et quart. Après avoir franchi à gué la rivière de l’ours, — on ne voit que des tombes, un vrai cimetière, — nous traversons un terrain inégal et pierreux, d’où nous passons dans un fourré en pente. On nous fait remarquer a droite, sur une crête rocheuse, un stonehenge[9] colossal ; des poudingues perpendiculaires quelque peu lancéolés, formant une couronne gigantesque et justifiant assez bien le nom de Rochers-Aiguilles[10] qui leur a été donné.

Les géraniums et les saules prospèrent au bord de la crique d’Egan, malgré les six pieds de neige qui parfois couvrent la vallée. Nous traversons la crique Jaune, où vient tomber la précédente ; elle se dirige vers le nord-est, et de même que tous les cours d’eau que nous avons passés depuis quelque temps, elle alimente la rivière de l’Ours. Le fond qu’elle parcourt, une belle et bonne prairie, est souvent choisi pour lieu de campement, ainsi que le prouvent les nombreux foyers qu’on y aperçoit.

Après la rivière, nous franchissons Yablon-creek-Kill, rampe abrupte, qui sépare le versant du Bear-River incliné à l’est, de celui du Weber qui se dirige à l’occident. On pourrait éviter l’escalade ; mais, du sommet, on embrasse un magnifique panorama : derrière nous sont les montagnes de Bridger, veinées d’argent sur fond d’azur ; plus près, les rochers, les cônes, les rampes, les mamelons s’éparpillent, se croisent, s’entassent dans un pêle-mêle chaotique d’un admirable effet, que déchirent des gorges hérissées d’arbres verts, des ravins profonds où coulent des ruisseaux. En face de nous, l’œil plonge sur la grande ligne rouge et brillante d’Écho-cañon, et s’arrête avec étonnement sur ce trait grandiose et d’un aspect nouveau ; des pics écimés ou déchiquetés sont séparés par de noirs abîmes, et ont pour base des amas de rochers, des quartiers de montagnes, formant les blocs gigantesques de cette muraille disjointe. À droite, à huit cents mètres au nord de la route, près de la tête du cañon, est un endroit qui ajoute à l’intérêt de ce tableau, en y rattachant le souvenir de l’homme : c’est un antre profond, nommé Cache-Cave, où maints chasseurs, maints coureurs des bois ont cherché un asile contre la furie des éléments et contre la vengeance des Indiens, plus cruelle que la tempête. Suivant toute apparence, les murs de cette caverne sont composés de craie terreuse et de marne, dont le rouge ocreux du ravin fait ressortir la blancheur.

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II

Le cañon ou défilé de l’Écho.

Le cañon de l’Écho se dirige au sud-est pour aller rejoindre le Weber, et n’a pas moins de vingt-cinq à trente milles de longueur totale ; à son ouverture il peut avoir de huit à douze cents mètres de largeur ; mais il est tellement irrégulier qu’on ne saurait dire quelle est sa largeur moyenne. La paroi septentrionale, celle qui est à notre droite, a depuis quatre-vingt-dix mètres jusqu’à cent cinquante de hauteur ; elle est dénudée par l’écoulement des eaux, et par les orages qui la fouettent sous l’influence des vents du sud. Les strates qui la composent sont presque horizontales ; elles s’inclinent de 45° et se dirigent du sud-ouest au nord-est. Le flanc gauche, formé d’un massif de montagnes arrondies, ou de pentes rocheuses couvertes de terre, et protégées contre le vent et les averses, est parsemé de touffes d’herbe. Entre ces deux remparts bouillonne un cours d’eau transparent et rapide, qui tantôt presse le côté droit, tantôt le côté opposé de la gorge ; il s’est creusé un lit profond, dont les berges d’une terre d’alluvion compacte ont souvent une hauteur de sept mètres ; ailleurs c’est la nature qui s’est chargée de l’endiguer ; et ses bords, partout du vert le plus éclatant, sont chargés de gramens, d’orties, de bouquets de saules, drapés de houblon, de trembles et d’autres grands arbres. Je ne vois qu’un défaut à cette gorge exceptionnelle : sa sublimité doit faire paraître insignifiants tous les traits du même genre que l’on verra plus tard.

Nous pénétrons dans le cañon avec un certain saisissement ; nos mules de tête sont attelées pour la première fois, et leur humeur est d’une rétivité sauvage ; nous avons réclamé contre cette expérience dont nos pauvres corps pouvaient avoir à payer les frais ; mais on s’est contenté de nous répondre qu’il fallait bien que ces bêtes fussent attelées un jour ou l’autre. Malgré cela il nous est impossible de ne pas admirer le pittoresque merveilleux de cette nature, qui par endroits semble avoir subi un récent cataclysme. La rouge muraille, qui s’élève à notre droite, est percée d’une foule de petits cañons qui la divisent, et apportent leur tribut au cours d’eau principal ; à son tour, chacune de ces divisions est mordue, hachée par le vent et la pluie qui en émiettent les parties molles et en dénudent la charpente formée d’un agglomérat argileux. La couleur varie çà et là du blanc et du vert au jaune ; mais l’ensemble est d’un rouge mat que les rayons obliques du soleil transforment jusqu’à la ligne bleue du ciel en un ton brillant, d’un paille doré. Tout concourt à faire ressortir les détails de cette curieuse architecture, prismes saillants, pyramides et pagodes, piliers, tourelles, portiques, façades, colonnes, piédestaux et corniches, tout ce que la fantaisie peut rêver, deux murailles, une double série de contre-forts, découpés, vermicellés, feuillés de mille manières, deux rangs de flèches aiguës, de tours massives, penchées au-dessus de l’abîme et se menaçant du front. Et le mouvement du chariot accroît encore cette variété : l’aspect diffère quand le point de vue se modifie ; c’est la multiplicité d’effets du kaléidoscope.

Tandis que nous nous précipitons au milieu des rochers, que nos mules hargneuses jettent les roues du chariot à six pouces des berges croulantes du torrent, tandis que notre compagne, la pauvre mistress Dana, ferme les yeux et serre la main de son mari, que la petite miss May, heureusement ignorante de tout péril, s’amuse à percher sur celui de mes orteils que je lui aurais le moins offert, distrayons-nous du danger qui nous menace, en demandant à la scène qui nous entoure l’enseignement qu’elle renferme.

Un artiste américain pourrait tirer de la butte de l’Église, du cañon de l’Écho et d’autres « scéneries » du même genre, un style d’architecture non moins original que celui dont l’Égypte emprunta l’idée à ses bancs de grès, ou l’Europe du nord aux profondeurs de ses forêts solennelles. Mais il faudrait aux Américains autre chose que des motifs inspirateurs ; chez eux, comme dans l’ancienne mère patrie, les artistes abondent et l’art n’existe pas. Son absence est facile à expliquer en Angleterre où le grotesque et le bizarre en fait de goût se remarquent chez tous les gens incultes, et qui, en dépit des collections et des voyages artistiques, disparaissent à peine chez ceux qui ont étudié les modèles les plus purs[11] ; c’est le résultat d’un milieu où de génération en génération les sens de l’homme sont exposés à l’effet inaperçu, mais incessant, d’une nature désolée par de tristes hivers, d’un climat où la brume étend sur le monde extérieur un linceul d’un ton gris et morne. Si l’on révoquait en doute la vérité de ces paroles, que l’on veuille bien se placer à Trafalgar-square au centre de l’un des quartiers les plus nobles d’Europe, et l’on avouera qu’il n’existe pas dans le monde civilisé un pareil exemple de barbarismes incongrus en matière artistique, depuis le Nelson coiffé d’un mât, ayant derrière lui un câble qui s’enroule, jusqu’à ces deux misérables machines qui, placées à sa base, crachent de l’eau sur le pavé.

Au contraire, lorsqu’après avoir franchi ce verger plantureux, mais peu pittoresque, dont la nappe féconde s’étend des bords de la Manche aux faubourgs de Paris, et avoir traversé les plaines monotones, flanquées de peupliers mélancoliques, situées entre la Seine et le Rhône, il est impossible, en découvrant Avignon, et en observant l’harmonie des objets qui frappent les regards, la grâce, la beauté qui se révèle dans les moindres détails, soit du paysage, soit des œuvres de l’homme, de ne pas sentir instinctivement qu’on entre dans la patrie de l’art, de cet art vivant que la contemplation d’une admirable nature inspire et qui fait partie intégrante de l’organisation d’un peuple[12].

Nous remarquons dans le lit du torrent de nombreuses traces de castor ; aujourd’hui cet animal est plus traqué par les Indiens que par les blancs. Les corbeaux et les pies sont bien plus communs qu’à l’ordinaire ; des renards s’éloignent d’un pas furtif ; et un coyote est posé à la pointe de l’un des sommets les plus élevés comme sur un piédestal ; de même qu’aux environs de la mer de Baffin, le coyote choisit de préférence ces pics sourcilleux pour jeter ses hurlements à l’écho.

J’appelle l’orage de tous mes vœux : le feu des éclairs, les détonations de la foudre, les sanglots du vent, les rugissements de la tempête, un déluge, un tornade seraient d’une harmonie sublime dans ce cadre sauvage, dont ils feraient ressortir l’effrayante beauté ; mais le ciel est pur, l’atmosphère calme et douce ; c’est une après midi du mois de mai dans les îles grecques. Nous voudrions au moins causer avec la nymphe qui a donné son nom à ce ravin grandiose ; on dit l’écho d’une incroyable netteté ; mais impossible d’en faire l’épreuve ; notre attelage n’est pas d’humeur à supporter nos cris, et l’endroit n’est pas de ceux qui permettent les expériences.

Un trait nouveau, bien que familier, s’offre à nous : la rosée, dont nous avions perdu le souvenir dans les prairies, est épaisse et froide aux premières heures du jour ; l’humidité de l’air, condensée par la température inférieure des substances qui couvrent la surface du sol, se dépose en larges gouttes sur l’herbe et sur les feuilles.

Le lit du ravin commence à s’élargir ; la descente est moins rapide ; au lieu de cette muraille que dressaient devant nous les détours du cañon, la vue découvre une bande de terre plate qui va rejoindre le ciel, et notre ambulance atteint, vers deux heures et demie, la station du Weber. Le ranch est situé à l’embouchure même de la gorge, presque à l’ombre de grands bluffs rouges nommés les Obélisques, et le paysage verdoyant qui succède à la stérilité des rocs est délicieux à voir.

Après les émotions d’une pareille course, un peu de repos ne laisse pas que d’être agréable ; le ranch est satisfaisant, et les pommes de terre et les oignons que l’on ajoute à notre ordinaire ne sont pas à dédaigner ; enfin les Mormons qui tiennent l’auberge sont polis et communicatifs. Ils se plaignent amèrement des pluies furieuses, des orages, des masses d’eau qui se précipitent de la gorge voisine, des rafales qui en débouchent et couvrent leur tiède vallée de quatre ou cinq pieds de neige.

Nous repartons à quatre heures et demie pour traverser la plaine du Weber qui ne le cède en importance qu’à la rivière de l’Ours, et qui, à peu près au même endroit, va se jeter au nord-ouest dans le grand lac Salé, à quelques milles au sud de l’embouchure du Bear-River, et presque en face de l’île Frémont.

Nous avons à franchir aujourd’hui les Wasatch, la dernière et la plus élevée des chaînes de montagnes situées entre le fort Bridger et la plaine du grand lac Salé ; puis, avec l’aide de saint Jacques de Compostelle, le patron des pèlerins, nous atteindrons la future cité du Christ, la nouvelle Jérusalem, où le Sauveur doit un jour régner sur les saints, comme roi temporel, dans toute sa gloire et sa puissance.

Nous nous ceignons les reins, après avoir pris une tasse de thé, et, vers sept heures, nous nous remettons en route. Côtoyant la crique de Bauchmin, nous la traversons peu de temps après : c’est le treizième gué dans un espace de huit milles. Les deux milles suivants se font au bord d’un cours d’eau torrentiel, ou plutôt du ravin qu’il remplit, et qui traverse un fourré plein de tribules, dont nous serons accompagnés jusqu’à notre destination. Le chemin s’éloigne de la ravine, il s’accidente, est de plus en plus inégal, de plus en plus roide. On nous fait mettre pied à terre, et nous appuyons bravement nos poitrines contre le versant de la Grande-Montagne (Big-Mountain), qui se dresse à quatre milles de la station de Carsone. La route est bordée par un large arroyo, encombré de quartiers de roche, et ou bouillonne l’eau des sources qui s’échappent de ses flancs argileux où s’écoulent des sables et des amas de rochers, sources vives bien précieuses au voyageur que la soif dévore. Toutes les pentes sont revêtues de grands conifères : pins du Canada, pins baumiers et sapins de différente espèce, dont quelques-uns s’élèvent à une hauteur de trente mètres avec une admirable pureté de forme, de couleur et de feuillage. À ce riche manteau d’un vert obscur se mêlent les teintes variées du tremble, du hêtre, du chêne nain, des fourrés d’aunes et d’églantiers, où les tons chauds de l’automne s’unissent à la verdure brillante de l’été.

Un cañon ou passe des montagnes Rocheuses. — Dessin de Lancelot d’après les Reports of exploration.

L’ascension est de plus en plus pénible ; cette muraille qu’il faut escalader après les fatigues d’un voyage de mille milles, achève les malheureuses bêtes de trait, à demi mortes de faim. Nous observons que leur cadavre, qui dans la prairie est inodore, est loin d’avoir le même privilége dans les montagnes. Les propriétaires d’une charrette à bras, un homme, une femme et un enfant, sont arrêtés à l’endroit le plus difficile et cherchent à reprendre haleine ; nous leur adressons quelques paroles encourageantes et nous continuons à gravir. Avec la sauterelle, qui jette au loin son craquettement de sinistre augure, le seul animal que nous apercevions est l’écureuil gazouilleur. Les arbres portent néanmoins la trace de griffes énormes qu’il est facile de reconnaître pour l’empreinte de l’ours, et probablement de l’ours brun, car l’ours gris ne monte aux arbres que dans son enfance.

À mi-côte, la gorge s’élargit et prend l’aspect d’une vallée ; en certains endroits, le fond en est plat sur un espace de plusieurs perches. Mais, dans sa partie supérieure, la passe est plus rapide que jamais ; nous redescendons de voiture, les quatre mules ayant bien assez de la pesante machine, et, tout en nous traînant, nous hissant avec effort, nous arrivons à la fin de cette montée, dont la longueur totale est de cinq milles. La crête de la montagne est étroite et forme brusquement un angle aigu posé sur un cône à large base. De cette hauteur, deux mille quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer, le pèlerin épuisé découvre, quand le ciel est pur, l’objet de ses vœux et de ses fatigues, la vallée sainte qui lui a fait entreprendre ce long voyage et dont il n’est plus qu’à dix-huit milles !

De là, le chariot complétement enrayé, s’engage sur une pente qui paraît impraticable, et nous prenons le sentier qu’ont suivi tant d’émigrants. Le sommet de la passe est presque entièrement dégarni de sa futaie, et le bruit de la cognée nous annonce que le bûcheron est toujours à l’œuvre. Ainsi dépouillées des arbres qui les protégeaient, les montagnes sont exposées en été aux chaleurs brûlantes qui produisent des légions dévastatrices de criquets, de sauterelles et de vers bleus ; en hiver, au froid glacial, aux amas de neige que le vent, dont rien n’arrête plus la force, amoncelle, au dire des montagnards, par trente et quarante pieds d’épaisseur. De novembre jusqu’en février, la passe ne peut être franchie qu’en traîneau ; encore est-on obligé de s’arrêter pendant qu’il neige.

Tombant dans la gorge de la crique du grand cañon, après avoir fait douze milles à partir de Bauchmin’s fork, nous gagnons, vers onze heures et demie, un ranch qui porte le nom du cours d’eau voisin. La maîtresse de la maison nous reçoit en l’absence du maître, et, suffoqués par la poussière, calcinés par le soleil qui élève le mercure à 39° 4/9, nous buvons copieusement et avec délices de l’eau fraîche et un peu dure qui, de la montagne, descend dans une auge placée près de la station.

Arrive le propriétaire du ranch, qui, après avoir sauté de son léger sulky, nous est présenté dans toutes les règles par notre cocher, sous le nom de M. Éphé Hank’s. J’ai souvent entendu parler de ce gentleman, qui, nous a-t-on dit, est le chef de la bande des Danites, le compagnon de Bill Hickmann et d’Orrin Porter Rockwell, en somme un brigand de la pire espèce. Il est rare que l’œil ne se plaise pas illustrer les récits dont l’oreille lui fait part ; je m’étais donc représenté un de ces bandits qu’on voit dans les Pyrénées ou les Apennins, et je suis singulièrement étonné du personnage qui s’offre à ma vue. Ce vil scélérat, comme l’appellent les anti-Mormons, dont la langue écrite ou parlée ne ménage pas les épithètes injurieuses, est d’une taille moyenne ; sa chevelure est blonde, ses traits sont réguliers, sa physionomie est ouverte, agréable, joyeuse et fine, et il unit aux façons du marin (son premier état) la cordialité du montagnard : « franc comme un chasseur d’ours, » est l’un des proverbes de ce pays-ci. De même que ses deux compagnons et que la plupart des Anglo-Américains, d’un courage que rien n’arrête et d’un caractère ardent, il a les yeux d’un bleu transparent et pâle, tirant sur le gris, toujours prêts à s’enflammer, et qui en attendant laissent tomber un regard froid et calme, n’évitant personne, ami ou ennemi.

Le terrible Éphé entra en matière par une allusion facétieuse aux périls que nous courons sous le toit d’un Danite ; à quoi je réponds en riant que pour nous Danite ou damné, c’est la même chose. Après le repas, je lui fais essayer mon fusil à vent ; il est facile de voir, à la manière dont il le regarde en hochant la tête, qu’il en comprend les avantages : « Il est parfois bien important de ne faire aucun bruit, monsieur ! une grande et belle invention ! Vous plairait-il d’avoir un petit démêlé avec mon homonyme[13] ? » ajoute mon bandit. J’accepte avec empressement, à la seule condition que la bête sera dépistée d’avance, afin de n’avoir pas à courir la montagne pour rien. Je n’ai pas à m’inquiéter des armes ; celles de notre hôte sont nombreuses et en bon état. M. Éphé d’ailleurs me conseille de ne prendre qu’un revolver de la taille d’un pistolet d’arçon. Il me dit ensuite qu’il se propose d’aller en Angleterre l’année prochaine, quand il aura mis la vieille femme au courant ; j’ai sans doute l’air étonné, car mistress Dana m’apprend, ce dont je la remercie, que les femmes des hommes de l’ouest, alors même qu’elles sont dans leurs dix-huit ans, comme mistress Hanks, ont droit à ce titre vénérable qui, néanmoins, n’est pas toujours envié.

De la station de Big-Kanyon-Greek à la ville des Saints on compte dix-sept milles.

La route suit une corniche étroite qui côtoie le plus large des deux espaces compris entre la montagne et le torrent, dont les nombreux caprices nous obligent à de fréquentes traversées. Combien ces lieux ont dû paraître effroyables aux Mormons qui, les premiers, s’aventurèrent dans cette gorge, s’ouvrant un chemin à travers les buissons, rampant au milieu des épines, s’attachant comme des mouches au flanc du roc ! J’y pense malgré moi ; aujourd’hui encore les accidents sont communs ; nous voyons ici, comme dans le cañon de l’Êcho, des roues brisées, des jougs, des timons rompus, tristes épaves d’horribles naufrages.

Émergeant des dentelures profondes qui marquent le cours supérieur du défilé, nous avons à descendre ici la gorge qui prend le nom de cañon de l’Émigration ; elle s’élargit graduellement, et ses flancs escarpés, tapissés d’herbe et de bruyère, de buissons et d’arbustes rabougris, s’abaissent par une pente insensible qui tombe enfin dans la plaine ; en face de nous est la vallée.

De même que les pèlerins à la vue de Jérusalem, ou les hadjis à celle de la Mecque, les émigrants arrivés à cet endroit épanchent leurs émotions par des larmes, des sanglots, des rires, des félicitations réciproques, des psaumes, des attaques d’hystérie, etc.

Et, pour ma part, je ne suis pas surpris que les enfants se mettent à danser, que les hommes se félicitent, qu’ils poussent des acclamations retentissantes, que les femmes nerveuses, brisées par les dangers, la fatigue, la longueur de la route, jettent des cris et s’évanouissent, que l’ignorant croie avec ferveur à la présence de Dieu, à l’esprit divin imprégnant l’atmosphère, et soit persuadé que la nouvelle Sion est plus près du ciel que tous les autres points du globe. Je le dis en toute vérité, après ces dix-neuf jours de wagon et de désert, moi-même, moi qui n’avais d’autre idée religieuse que la satisfaction de voir une ville sainte tout battant neuf, je n’ai pu regarder ce tableau sans émotion.

Le charmant et le sublime, la Suisse et l’Italie se faisant valoir par le contraste, les chaos terrifiants, les splendeurs grandioses de la montagne emplissaient encore nos yeux, quand au sortir de la Passe-Dorée, c’est ainsi qu’on nomme l’embouchure du cañon de l’Émigration, nous découvrîmes tout à coup cette vallée sainte de l’ouest.

Il était six heures ; on voyait une gaze vaporeuse trembler dans l’atmosphère, comme il est ordinaire aux environs des lacs ; un ruban de nuages roses, bordés de flammes pourpre et or, flottait dans les régions supérieures, tandis que le rayonnement de l’automne américain, ce brillant intermède qui sépare les grandes chaleurs des grands froids, répandait son doux éclat sur la terre.

Le soleil, dont les rayons obliques nous frappaient en plein visage, se couchait dans une onde lumineuse, sur laquelle se détachait la fière silhouette de l’île de l’Antilope, qui nous semblait prochaine, bien qu’elle fût à vingt milles. À sa base, et formant l’horizon, s’étendait, pareil à une bande d’argent bruni, le grand lac Salé, cette innocente mer Morte. Également rapprochée par une illusion d’optique, se dressait, au sud-ouest, la chaîne de l’Oquirrh, dont la crête aiguë, vivement éclairée, se dessinait sur un ciel tellement profond, que la vue semblait pénétrer au delà des limites qu’il est permis à l’œil d’atteindre. Dans ce reflet rose, à la fois brillant et doux, on apercevait les cañons de Brigham, de Coun et tant d’autres, où les eaux descendent aux plans inférieurs, qui, déjà enveloppés de brume, s’étendaient au pied de la chaîne. Trois nuances d’azur, avec leurs gradations naturelles, depuis le bleu clair jusqu’à l’azur embruni du soir, marquaient les distances dont le rayon n’avait pas moins de trente milles.

Panorama du lac Salé. — Dessin de Ferogio d’après M. Stansbury.

Depuis la sortie de la Passe-Dorée jusqu’à l’Oquirrh, la vallée a douze milles de large ; elle offre au centre une dépression longitudinale, et se renfle sur les deux rives, de manière à présenter deux terrasses qui montrent l’ancien lit du lac. Au moment où elle nous apparut, elle était verte en quelques endroits ; ailleurs, où tombaient les rayons obliques du soleil, elle avait cette nuance d’un roux fauve des sables d’Arabie et s’émaillait d’arbres épars sur la ligne que décrivait le Jourdain au milieu des blés mûrs et des pâturages desséchés, couverts çà et là de bœufs et de moutons.

Depuis les bords jusqu’au fond de cette vallée, naguère stérile, tout porte l’empreinte du travail. En vérité, la prophétie mormonne est accomplie : déjà la solitude, où il y a douze ans l’Indien digger, à demi nu, recueillait la semence des herbes sauvages, qui, avec les sauterelles et quelques racines composent sa nourriture, où les ours, les loups et les renards cherchaient leur proie :

« Cette solitude est en fleur et une ville populeuse fertilise la place où rôdaient les bêtes fauves. »

Ce riche panorama tout d’azur, d’or et d’émeraude, cette vallée jeune et fraîche comme si elle sortait des mains de Dieu, nous paraissait complétement entourée de montagnes, dont les pics, s’élevant à deux mille quatre cents mètres au-dessus de la plaine, prouvaient par la neige dont ils étaient marbrés, que l’hiver y sourcille en face des sourires de l’été.

Nous échangeons les rocailles et les nombreux gués du ravin pour une grande route large et unie, qui traverse la terrasse orientale de la vallée, degré de Titan, dont la tablette s’appuie au milieu de la chaîne d’enceinte et la contre-marche sur la plaine. De cet endroit, la nouvelle Sion qui, loin d’être à la cime des montagnes, se trouve au contraire dans la partie basse du val, et à un peu plus de quatre milles de la Golden-pass, est complétement cachée. Tandis que nous avançons, M. Macarthy nous désigne les traits remarquables du paysage.

Vers le nord, des bouffées de vapeur s’élèvent d’une nappe lumineuse (le lac des Sources chaudes), dont le cadre d’émeraude est lui-même entouré d’une petite falaise que l’ombre du soir envahit rapidement. Au sud, la vallée qui se déploie dans un espace de vingt-cinq milles est sillonnée par le Jourdain, semblable à un fil d’argent déroulé sur un brocart vert et or, tandis qu’à l’horizon, s’élève Mountain-Point, une série de terrasses qui forme l’écluse par où s’écoule le Jourdain et sépare du lac Salé le réservoir d’eau douce qui l’alimente, le lac Utah, nouvelle Tibériade de cette autre mer Morte.

Au-dessus des forêts et des crêtes, parmi les pics, s’élèvent les Deux-Jumeaux, qui, les plus grands de toute la chaîne, sont les premiers à se poudrer de la neige d’automne. Quand sur le fond obscur des nuages, ces piles colossales, formées de strates dressées, aux dentelures puissantes, aux flancs noirs, aux fronts sourcilleux, découpent leur tête chauve où s’arrête le dernier rayon du soleil couchant, la sublimité arrive à cette phase où le sentiment de l’infini domine tous les autres. Il est rare même, par le ciel le plus pur, que les Jumeaux n’aient pas au front quelques nuages moutonnants, qui ne se dissipent que pour se reformer en quelques minutes.

Nos regards se portent maintenant sur la terrasse qui est au pied de la montagne ; le sol en est pauvre, l’herbe y est clair-semée ; il laisse apparaître par place une blancheur suspecte, émaillée de quelques fleurs sauvages et où se remarque principalement une salsolée qui ressemble à la perce-pierre. En maint endroit on aperçoit des chapelets d’espaces dénudés, pareils à l’aire abandonnée d’une tente : ce sont des fourmilières sur lesquelles des essaims de travailleurs, couleur gingembre, transportent le sable qui forme partout le sous-sol de la vallée.

Cette terrasse orientale qui porte à la partie inférieure de son versant la métropole mormonne, peut être suivie des yeux jusqu’à vingt milles de distance ; elle en a huit de largeur moyenne.

Après nous y être avancés d’un mille et demi environ, nous découvrons la cité qui se découvre lentement. Elle apparaît, comme on peut le croire, sous un jour tout particulier à des yeux qui n’ont vu depuis trois semaines que des loges de sauvages, des ranchs, des bouges infects, des prairies et des montagnes.

À deux milles au nord des établissements, qu’il domine de cent vingt mètres, s’élève un pic, le mont de l’Enseigne, détaché d’une rampe qui, se dirigeant à l’ouest, abrite le nord-est de la vallée. Sur ce gros orteil de la chaîne des Wasateh, ainsi que l’appelle un écrivain local, l’esprit du prophète se manifesta à son successeur et lui indiqua l’endroit où le nouveau temple devait faire oublier aux saints la perte de Nauvoo la Belle[14].


III

La cite des Saints. — Rues et monuments.

La cité, dont la largeur est d’environ deux milles, se déploie sur la rive droite du Jourdain, qui la limite au couchant. Elle est située à douze ou quinze milles de la chaîne occidentale, à huit ou neuf de la pointe la plus rapprochée du lac Salé, distance respectueuse qui n’est pas le moindre de ses mérites, et à dix milles de l’embouchure du fleuve. Assise à la partie supérieure d’un léger versant, qui, placé à la base des Wasateh, en est la dernière marche, elle ne se trouve pas néanmoins au pied de la berge terreuse de la vallée, d’où il résulte qu’elle jouit d’une double pente qui lui amène les eaux du nord et qui de l’est à l’ouest conduit au Jourdain celles qui n’ont pas été absorbées.

À mesure que nous approchons, la ville se montre peu à peu comme un plan qu’on déroule et finit par se déployer entièrement. L’aspect en a tout d’abord quelque chose d’oriental, et me rappelle, sur quelque point, la moderne Athènes, moins toutefois l’Acropole. Excepté la maison du prophète, aucun édifice n’est blanchi ; la matière employée, l’épaisse adobe ou brique, cuite au soleil et commune à tout l’Orient, est d’un gris bleuâtre, qui, rendu plus foncé par l’atmosphère, se confond avec les bardeaux de la toiture. Les nombreux jardins, — chaque émigrant recevait à l’origine un terrain d’une acre et demie carrée, ou, quand il habitait extra-muros, de cinq à dix acres, suivant la distance ; — les bordures et les massifs de peupliers amers, de caroubiers, d’acacias, les pommiers, les pêchers, les vignes, que tout cela nous paraît charmant après la stérilité du désert ! Enfin, les champs de mais aux longs épis, les panaches du sorgho à sucre, augmentent l’illusion et feraient croire à une colonie asiatique plutôt qu’à un établissement américain.

De plus près, cependant, la différence devient sensible ; les fermes entourées de meules et de bétail me font souvenir de l’Angleterre ; d’ailleurs les dômes, les minarets, voire les clochers et les églises, manquent totalement, ce dont je suis fort peu surpris. La seule construction qui frappe nos regards appartient au prophète actuel ; les regards rencontrent ensuite la Court-house, ou salle d’audience, ornée d’une coupole moscovite plaquée d’étain ; l’Arsenal, qui, pareil à une grange, est situé au-dessous du pic de l’Enseigne, et une scierie, construite en dehors de la ville, du côté du sud.

Nous remarquons sur notre passage une ancienne tranchée, d’où l’on extrait les matériaux qui forment les remparts de la nouvelle Sion : un mur composé de terre d’argile et de cailloux, d’une longueur de six milles, ayant trois mètres soixante de haut, un mètre quatre-vingts de large à la base et quatre-vingts centimètres au faîte, avec embrasure à un mètre cinquante au-dessus du sol, et demi-bastion à chaque demi-portée de mousquet. C’est en 1853 que cette muraille fut jugée nécessaire pour protéger la ville contre les Lamanites, vulgairement nommés les Yutas. D’après les Gentils (on nomme ainsi ceux des habitants qui ne sont pas Mormons), cette érection n’aurait eu lieu que pour fournir de l’ouvrage au peuple dont la foi menaçait de se mettre en grève. Au lieu de cette œuvre folle, on aurait pu, disent-ils, avec le même travail irriguer des milliers d’acres de terre. Quant aux anti-Mormons, ils voient dans cette muraille des intentions traîtresses.

Je dois avertir le lecteur qu’il y a toujours dans la ville du lac Salé trois appréciations et trois versions totalement différentes de tous les faits qui se produisent : celles des Saints, qui ne voient jamais qu’un seul côté des choses ; celles des Gentils ou indifférents, qui parfois sont exactes ; et celles des Anti-Mormons ou hérétiques, qui, sous l’influence de préjugés invariables, sont toujours violentes, souvent injustes.

Il suffit d’un coup d’œil pour s’assurer que ces fortifications, dont on a fait tant de bruit, sont complétement inoffensives ; on les domine de partout, et elles ne résisteraient pas vingt minutes à une demi-douzaine de sapeurs ; maintenant qu’elles ont eu le résultat qu’on en espérait, on en laisse les fondations tourner en sel et se déliter.

Nous traversons le Big-field, champ de six milles carrés, divisé par lots de cinq acres et situé au sud-est de la ville ; l’enceinte franchie, nous entrons avec fracas dans le second quartier, nommé Danemark en raison de la nationalité de ses habitants.

Le plan de la ville sainte est le même que celui de toutes les cités du nouveau monde, depuis Washington jusqu’à la future métropole du continent australien : un ensemble de rues larges et alignées, de passages, de routes et de boulevards se coupant à angles droits. On voit ici, dans toute leur amplitude, les bénéfices et les inconvénients du système rectangulaire ; je pense, quant à moi, que celui-ci est parfaitement approprié au nouveau monde, de même que le vieux style est obligatoire en Europe, bien que Paris semble depuis quelques années se convertir au nouveau.

La grande rue (cité des Saints). — Dessin de Ferogio d’après M. Eurion.

Les faubourgs sont maigrement peuplés. C’est aux environs du temple et au midi que s’est portée la masse de la population. Jusqu’à présent les rues des faubourgs ne sont que des routes, offrant des côtes rapides et longées par des ruisseaux d’eau vive, n’ayant que des planches pour passerelles ; en été la voie est poudreuse, en temps de pluie elle est couverte d’une boue profonde et grasse.

Presque toutes les maisons affectent la même forme ; une grange et des appentis à leurs ailes ; la façade en est généralement tournée vers la rue ; quelquefois c’est le pignon, ce qui donne à l’ensemble un air suburbain : on voit par l’exiguïté des vitres que le verre ne se fabrique pas encore dans le pays. Dans les constructions les plus soignées, l’adobe repose sur plusieurs assises de grès ; il est indispensable, dans tous les cas, de la protéger contre la pluie ou la neige par le rebord de la toiture. Les plus importantes de ces constructions ressemblent aux bungalows des Indes ; le toit est plat et s’avance de manière à couvrir une galerie extérieure, bien treillissée, basse et ombreuse, appuyée sur des poteaux. Chaque demeure est pourvue de cheminées et de portes épaisses, afin de préserver ses habitants du froid qui en hiver est très-vif. Quant aux habitations pauvres, elles sont petites et basses, de simples maisonnettes ; ou bien étroites et longues, elles ressemblent à des écuries percées d’ouvertures nombreuses.

La route dans les faubourgs est tracée par des poteaux et des rails que remplacent des palissades bien faites quand on approche du centre. Les jardins ne sont pas grands, attendu que pour les créer il faut aller chercher de la terre meuble dans la montagne ; mais on y voit les fleurs d’Europe, le haricot d’Espagne, la rose, l’œillet et le géranium. L’alkékenge y est commun, ainsi que la tanaisie et la capucine ; malheureusement nous n’y voyons pas la menthe après laquelle soupire notre âme altérée de jalep, ce breuvage des immortels.

Les champs sont vastes et nombreux, mais les Saints ont trop d’occupation pour y entretenir la propreté morave : les mauvaises herbes y pullulent ; on y voit beaucoup d’hélianthe, souvent plus que de maïs. Cette année une gelée tardive et tout exceptionnelle, survenue au mois de mai, a fait manquer les fruits : les pêchers et la vigne n’en donneront pas un seul ; il y a quelques belles pommes dans le verger du pontife, mais les melons d’eau sont jaunes et insipides comme en Afrique. En revanche, les pommes de terre, les oignons, les choux, les concombres sont abondants et de bonne qualité ; partout les tomates rougissent, et des tas d’excellent foin, des meules de froment, d’un épi bien nourri, entourent les maisons.

Chacun est sur sa porte ; on vient voir passer la malle, comme autrefois dans nos villages on regardait la diligence. Deux choses me frappent : la physionomie anglaise qui domine, bien que modifiée, et le nombre prodigieux des enfants.

Nous débouchons dans la voie principale, au centre de la population et des affaires, où demeurent les notabilités mormones, où les Gentils ont leurs magasins, l’unique endroit de la ville qui soit une rue dans toute l’acception du mot. Cette rue cumule et fait en même temps l’office de marché, car les Saints n’ont pas encore de halle. Presque en face de la poste, dans un carré situé au levant, est un hôtel à l’usage des voyageurs, édifice à deux étages, couvert en appentis, orné d’une longue vérandah, soutenue par des piliers en bois peint, et qu’une enseigne, flottant comme un drapeau à l’extrémité d’un mât, qualifie de Salt-lake-House. C’est le principal, sinon l’unique établissement de ce genre que renferme la nouvelle Sion. Je n’ai rien vu de si magnifique depuis longtemps dans le Far-West où l’on apprend à peu exiger des hôtelleries ; la profondeur du bâtiment est plus grande que la façade, et par derrière, servant de corral, est une vaste cour, fermée d’une grande porte. Une foule un peu rébarbative, composée de cochers, de leurs amis et d’un certain nombre de curieux, presque tous armés ostensiblement du revolver et du bowie, entoure le portail afin de saluer Jim et de regarder ceux qui arrivent, tandis que l’aubergiste nous aide à transporter nos effets qu’on a jetés à terre.

La tempérance est à l’ordre du jour, tout au moins en public ; on n’aperçoit nulle part ni flacons, ni bouteilles qui puissent tenter l’ivrogne. Nous trouvons au premier une salle de bal à l’usage des Gentils, un salon passablement meublé, et des chambres séparées les unes des autres par des cloisons trop minces pour être vraiment agréables.

Quant au service, il laisse à désirer ; les noirs ont pris la fuite, et il faut attendre l’arrivée des charrettes à bras, pour engager de nouveaux aides. Mais notre hôte, M. Townsend, un Mormon de l’État du Maine, qui a emporté de Nauvoo cinquante dollars, en échange de la maison, du mobilier et des terres qu’on lui prenait, est l’homme le plus poli, le plus obligeant du monde ; il pourvoit lui-même à nos besoins, offre à mistress Dana les services de sa femme, et nous rend tous de bonne humeur en dépit de l’atmosphère étouffante, de la tristesse qui vous saisit au débarqué dans un endroit où l’on ne connaît personne, des nuées de mouches de l’émigration, et de certains camarades de lit dont le mieux est de ne pas parler.

Panorama de la ville du grand lac Salé (cité des Saints). — Dessin de Ferogio d’après MM. Burton et Stansbury.

Le lendemain de notre arrivée, qui est un dimanche, nous remontons la grande rue en nous dirigeant vers le nord, nous doublons la pointe de l’îlot du Temple, et nous arrivons à une grande maison en adobe, ayant un jardin bien tenu, et qui est celle du gouverneur des États-Unis, l’honorable Alfred Cumming. Ce gentleman, après avoir rempli pendant longtemps avec honneur les fonctions d’agent indien dans les États du Nord, se vit offrir, par le président, la charge de représentant du pouvoir fédéral chez les Mormons ; il refusa à diverses reprises, le gouvernement insista, et il finit par consentir, mettant pour conditions qu’il ne s’inquiéterait pas de la polygamie, et n’aurait recours à la force qu’à la dernière extrémité. Escorté de six cents dragons, et accompagné de sa femme, le nouveau gouverneur s’éloigna du Mississipi dans l’automne de 1857, et n’arriva au terme de son voyage qu’au mois d’avril suivant. Les Saints étaient alors en guerre avec l’autorité fédérale ; l’armée, exaspérée des souffrances qu’elle avait subies depuis le commencement de la campagne, brûlait de s’en venger sur l’ennemi ; la situation était des plus tendues ; M. Cumming néanmoins déploya tant de fermeté, de prudence et d’esprit de conciliation, que non-seulement il empêcha l’armée d’en venir aux mains avec la milice mormonne, mais apaisa la querelle, et ne tarda pas à rétablir l’ordre sur tous les points du territoire. On lui avait dit qu’il serait menacé de mort dès qu’il mettrait le pied chez les Saints. Il n’était pas homme à reculer devant le péril, et continua sa route, bien qu’il pensât qu’on pouvait avoir raison ; mais, loin d’être inquiété, il fut reçu avec honneur. Des officieux l’avertirent qu’il devait partager le sort du gouverneur Boggs, à qui, en 1843, on avait envoyé une balle dans la bouche, tandis qu’il était à sa fenêtre ; il fit immédiatement élargir toutes les ouvertures de sa demeure pour donner beau jeu aux assassins et il n’eut pas à regretter cette marque de confiance. Quelques jours après son arrivée il publia une proclamation dans laquelle il s’engageait à protéger tous ceux qui étaient détenus illégalement, et il ne s’est jamais départi d’une équité scrupuleuse. Toutefois sa ferme résolution de traiter les Saints à l’égal des Gentils, non comme des parias ou des traîtres, sa justice, son impartialité l’ont fait malvenir de quelques-uns, sans lui attirer la faveur de beaucoup d’autres.

Nous allons dîner chez Son Excellence ; c’est à deux heures qu’on dîne dans le pays. Chemin faisant, j’étudie les traits principaux de la ville, où, grâce à ma boussole, je commence à m’orienter. Chacune des rues méridionales renferme deux ruisseaux d’eau transparente, frangés d’arbres, et coulant avec un murmure qui éveillerait chez un moullah persan la soif de breuvages interdits. L’eau y est amenée de City-Creek, de Red-Buttes, et des autres cañons situés au nord et à l’est de la ville, dont les puits, du reste, peu nombreux ont au minimum treize mètres cinquante centimètres de profondeur. On avait songé pour les terrasses à des puits artésiens ; mais la dépense que ce projet occasionnerait n’a pas permis de le réaliser. Grâce aux ruisseaux qui circulent devant leurs portes sur un lit de cailloux avec une rapidité de quatre milles à l’heure, les habitants peuvent s’approvisionner d’eau chaque matin pour les besoins du ménage. Le surplus est destiné aux irrigations, que l’insuffisance des pluies rend indispensables et sans lesquelles la vallée serait encore déserte. Ce que la terre n’a pas absorbé retombe dans City-Creek, et va parfois grossir le Jourdain. Un maître des eaux, assisté d’un sous-chef par quartier et d’un délégué par bloc, veille à la répartition du fluide bienfaisant. Au coin de tous les quartiers est une écluse qui permet d’en mesurer l’écoulement et de le partager entre les différents blocs, d’où il se distribue dans tous les jardins ; chaque lot d’une acre et quart (cinquante ares cinquante-huit centiares) a droit à une irrigation de trois heures par semaine. Une taxe foncière d’un mille par dollar, et qui s’élève en 1860 à onze cent soixante-trois dollars vingt-cinq cents, pourvoit aux dépenses administratives, aux frais de réparation et autres. Ce système, organisé par un décret validé le 21 janvier 1853, fonctionne avec la régularité d’une horloge.

Remontant la grande rue, ainsi que nous l’avons fait ce matin, nous sommes frappés de l’espace dont chacun dispose, et par conséquent de l’étendue de la cité, qui, renfermant dix à douze mille âmes, couvre une aréa de trois milles. La rue où nous sommes a quarante mètres de large, y compris les trottoirs, qui en ont six chacun, et sont bordés, comme dans toutes les voies principales, d’arbres de différente espèce, entre autres d’acacias. La ville se divise en vingt ou vingt et un quartiers, numérotés à partir du sud-est en se dirigeant au nord-ouest. Chacun de ces quartiers est entouré d’une palissade et est le siége d’un évêque. On les distingue par l’un des traits qui les caractérisent ou par leur position : quartiers de Mill-Creek, des Peupliers, du Danemark, du Sud, etc. Ils contiennent presque tous neuf blocks de quarante perches carrées ; le block est divisé à son tour en quatre lots d’une contenance de deux acres et demie, ou bien en huit d’une acre et quart. En vertu d’un arrêté municipal, les maisons doivent être bâties à six mètres de la rue, et cet espace doit être planté d’arbres ou couvert de massifs. Toutefois ce règlement n’est pas observé dans Main-Street.

C’est d’après leur situation à l’égard du Temple que sont désignées les rues ; ainsi la voie principale est nommée East-Temple street (rue à l’est du Temple) no 1 ; celle qui est derrière, East-Temple street no 2, etc. C’est également au block du Temple que se rapporte la situation de la ville par 110° 45’44” latitude nord, 114° 26′ 8″ longitude ouest, et à treize cent dix mètres au-dessus du niveau de la mer.

La grande rue se peuple rapidement. Vis-à-vis de l’hôtel, dans un seul block, sont une vingtaine de maisons qui diffèrent par la forme et par l’importance ; on y voit un boucher, un boulanger, un quincaillier-faïencier, un forgeron, un cordier marchand de couleurs, un magasin de chaussures, un tailleur « fashionable, » — mot écrit sur sa porte, — et qui, en cette qualité, se fait payer plus cher que Poole ou Dusautoy ; un horloger, un armurier, un sellier, un serrurier, un corroyeur, un tanneur, un fabricant de chandelle et de savon, un cloutier, l’agence Walker, une espèce de café où l’on débite des glaces à vingt-cinq cents (1 fr. 06 cent.), des boutiques où l’on vend de la farine et des comestibles, des souliers, des chapeaux et des habits, des lattes, des planches, des bois de charpente, du cuivre, de l’étain, des objets de ménage, de la taillanderie, de la coutellerie et des souricières, enfin le bazar de M. Gilbert Cléments, Irlandais et orateur qui efface tous ses voisins, et chez qui l’on trouve l’épicerie, la confiserie, la liquorerie, la mercerie, la draperie et la nouveauté.

En face, du côté de l’est, où les mêmes articles se vendent sur une plus grande échelle, demeurent les principaux négociants, gentils et mormons : ici, M. Gill, « barbier physiologique ; » là, M. Godbe, pharmacien droguiste ; plus loin, M. Godard, confiseur, et M. Buw, chez qui l’on trouve tout, depuis un sac de pommes de terre jusqu’à un mètre de galon d’or.

Traversant la rue, nous passons devant un petit block habité par MM. Dyer et Cie, fournisseurs d’un régiment de l’Arizona. Près d’eux sont les magasins de MM. Hooper et Cronyn, ayant par derrière un atelier de photographie. Tous les magasins, je le remarque, sont bien supérieurs a ceux que l’on voit en Angleterre dans les villes de province. À côté d’Hooper et Cronyn s’élève une grande maison en adobe, avec porche en bois de style ionique (le portique est très en faveur ici), un jardin planté de grands arbres, et qui appartient à l’évêque Hunter. Après cette maison est un grand bâtiment habité par les veuves de M. Grant. Plus loin, vis-à-vis du block du Prophète, est la demeure du général Wils, grande maison qu’il occupe avec sa famille. En face, du côté du couchant, sont les magasins bien connus de MM. Livingston, Bull et Cie ; la maison des neuf veuves et du fils de l’apôtre Parley-Pratt, qui mourut assassiné ; le restaurant et la boulangerie du Globe, un salon de coiffure et de barbe, les bureaux du Montagnard, construction de quatorze mètres carrés, à deux étages, ayant pour base une assise de pierres de taille, recouvertes d’un stuc rouge qui les fait ressembler à du grès : cet édifice servait autrefois d’église provisoire. Dans le voisinage demeurent la plupart des apôtres, MM. Taylor, O. Pratt, Cannon et Woodruff.

La multitude se presse autour du Temple, afin d’assister à l’office du soir. Je suis désappointé ; je ne pouvais m’attendre, vu la solennité du jour, à rencontrer là une foule de travailleurs façonnant le bois et la pierre, maniant la scie et le marteau, et, suivant l’expression de Virgile : « transformant les rochers en murailles superbes. » Mais au milieu de tant de gens de divers métiers se reposant des fatigues de la semaine, je pensais tout au moins trouver le Temple à demi élevé. Je fus singulièrement étonné en pensant à l’énergie de la foi nouvelle, de voir qu’en attendant mieux, un trou dans le sol représente le nom du Seigneur, tandis que le prophète, M. Brigham, préoccupé de son propre confort avant de songer à la gloire de Dieu, est logé dans ce qui, relativement, semble un palais, comme l’était jadis celui du roi Salomon. Je ne suis pas non plus satisfait en apprenant qu’on va reprendre les travaux provisoires que la guerre avait interrompus ; il en résultera plus de lenteur encore dans la construction du Temple sans lequel les malheureux trépassés se peuvent pas recevoir le baptême qui les affranchira du purgatoire.

Façade projetée du temple des Mormons. — Dessin de Thérond d’après M. J. Remy.

Le block du Temple, de même contenance que tous les autres et entièrement isolé, fait face aux quatre points cardinaux ; il est entouré d’acacias plantés en 1853, et qui, surtout au midi, ajouteront beaucoup à sa beauté. L’enceinte repose sur une assise de grès rouge taillé avec art ; elle est formée d’une adobe recouverte de stuc, et s’élève à trois mètres environ ; chacune de ses faces est décorée de trente pilastres plats, sans piédestal ni chapiteau, qui montent jusqu’au chaperon indispensable à tous les murs en adobe. On posera plus tard sur cette muraille une grille en fer ornementé. Elle est percée de quatre ouvertures (une sur chaque façade) qui un jour deviendront des portes cochères et seront flanquées de portes basses pour les piétons ; aujourd’hui l’entrée du nord et celle du couchant sont murées en pierre sèche. On affirme que cette enceinte a déjà coûté près d’un million de dollars, c’est-à-dire plus qu’on n’avait dépensé pour l’église entière de Nauvoo.

Temple-Block, le seul endroit de la ville qui soit consacré au culte, fut dédié au Seigneur en 1847, immédiatement après l’exode, et on y érigea un tabernacle sur le lieu même que l’ancien prophète avait désigné au nouveau pontife et à ses principaux disciples. Quand deux côtés de la muraille furent achevés, les fidèles commencèrent les tranchées pour les fondations de l’édifice ; c’était le 14 février 1853. Un poteau, destiné à servir de principal appui au voile du Temple, fut planté au milieu du terrain, et chacune des phases de la construction fut marquée par des cérémonies imposantes, des coups de canon, des symphonies, des discours de M. Brigham Young, alors gouverneur du territoire, des prières, des exercices de piété auxquels assistait une foule nombreuse. Les fondations du Temple, qui ont près de cinq mètres de profondeur et se composent d’un granit de couleur grise, sont aujourd’hui cachées à tous les regards.

Jusqu’à présent (1880), le block du Temple n’est qu’un lieu désert au centre duquel on remarque une grande fosse oblongue, destinée, suivant les Gentils, à devenir un baptistère de vingt pieds de profondeur. C’est à l’angle sud-ouest qu’est placé le Tabernacle, bâtiment en adobe, ayant cent vingt-six pieds de long du nord au sud, et soixante-quatre de large, voûté en ellipse et ne pouvant contenir que trois mille personnes tout au plus ; il est urgent d’en agrandir les limites. Au-dessus des deux portails, ouverts dans les pignons qui regardent le nord et le midi, est un soleil en bois coiffé de rayons jaunes semblables à une perruque du Somal, ou bien aux armes de la Perse. La toiture en bardeaux abrite sous ses bords avancés toute une colonie d’hirondelles ; elle est surmontée de quatre cheminées, insuffisantes pour échauffer l’édifice en hiver et le ventiler quand il fait chaud. Le prédicateur se place du côté de l’ouest, qui est réservé au pontife, aux apôtres et au président de l’État de Sion. On a, depuis quelque temps, comme cela se pratique chez les quakers, séparé les hommes des femmes. On se propose aussi, dit-on, d’assigner aux chrétiens des places particulières, afin que les « chèvres ne soient plus mêlées aux brebis. »

Traduit par Mme Loreau.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Nos lecteurs connaissent déjà M. le capitaine Richard Burton, aujourd’hui consul d’Angleterre dans la baie de Biafra (golfe de Guinée). Nous avons publié le récit de son Voyage aux grands lacs de l’Afrique centrale (46e, 47e et 48e livraisons de notre deuxième volume).
  2. Voyez page 390.
  3. Il succédait à John Smith, qui mourut le 23 mai 1854, et qui avait eu Hyrum Smith pour prédécesseur.
  4. Muddy, bourbeux, fangeux, vaseux.
  5. Rim signifie littéralement bord.
  6. Sources de goudron.
  7. Auteur de l’excellent ouvrage : Voyage au pays des Mormons, en deux volumes, Paris. Nous devons à l’obligeance de ce savant voyageur la communication de la plupart des dessins que nous publions dans deux livraisons suivantes.
  8. Bear-Biver, qui signifie rivière de l’Ours, est la traduction littérale de Kuiyapa, nom indien de ce cours d’eau ; la source du Bear-River, d’après les montagnards, est voisine de celles du Weber et du Timpanagos.
  9. Nom emprunté à l’ancien monument druidique situé dans la plaine de Salisbury, et formé de quatre rangs de pierres levées, disposées en cercle.
  10. Needles Rocks.
  11. On assure, depuis l’Exposition universelle de 1862, qu’il ne faut pas trop se fier à cette opinion accréditée sur le mauvais goût des Anglais. L’amour du succès, dans toutes les branches de l’industrie, paraît opérer en ce moment une sorte de miracle chez nos voisins. Trente-sept écoles d’art y répandent un enseignement qui ne peut rester infécond.
  12. Ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui il n’y ait à peu près aucun art dans la Provence, et que l’Italie ne soit très-inférieure à la France en peinture, etc. Le goût naturel devient stérile lorsqu’il s’isole de l’étude et du travail.
  13. Les montagnards de l’ouest désignent l’ours gris sous le nom de vieil Ephraïm, dont Ephé est le diminutif.
  14. Voyez plus loin, page 390.