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Voyage aérien de Paris à Spa

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Voyage aérien de Paris à Spa
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 11 (p. 876-892).


UN


VOYAGE AERIEN.




En arrivant à Bruxelles, le 7 juin dernier, après un voyage aérien en trois étapes de Paris à Spa, j’adressai à un ami, dans toute la chaleur de mon enthousiasme, quelques lignes rapides et confuses, lui promettant à mon retour une narration plus détaillée de mes aventures aérostatiques. La publicité donnée à cette lettre par une gracieuse indiscrétion m’a jeté en dehors de ma vie habituelle, et me pousse à une entreprise plus imprudente à coup sûr que mon ascension. À peine avais-je, en effet touché le seuil de ma maison, que je me suis vu assailli de questions toutes aimables et sympathiques, mais dont l’insistance m’a ôté toute liberté d’esprit ; parens, amis, compatriotes ont voulu tenir de moi-même la confidence de mes sensations dans l’espace. En même temps m’arrivait une avalanche de lettres, si bien que, ne pouvant plus suffire à tant d’intérêt et de curiosité, plus fatigué d’un récit sans cesse renouvelé que de l’expédition même, j’ai pris mon courage à deux mains, et je me suis décidé à publier le compte-rendu de ma promenade aventureuse. Je ne suis point un homme de lettres, on s’en apercevra facilement, et je me sers d’une langue qui n’est pas la mienne, bien que je la parle depuis mon enfance. Sincère et sans prétention aucune, je dirai uniquement, simplement si je puis, ce que j’ai vu et ressenti, sacrifiant l’attrait du merveilleux à l’intérêt de la vérité.

J’avais lu avec une avide curiosité le récit des ascensions de MM. Gay-Lussac, Blanchard, et particulièrement de M. le duc de Brunswick en compagnie du célèbre Green ; leurs tentatives audacieuses séduisaient mon esprit. J’étais tourmenté du désir de suivre leurs traces et de pousser une excursion dans les airs plus haut et plus loin qu’on ne l’avait encore tenté. En vain l’importance et le charme des liens qui m’attachent à ce bas monde luttaient contre la témérité d’une telle ambition : ma fantaisie était devenue une idée fixe. Chacun, d’ailleurs, parlait autour de moi d’une ascension comme on parlerait d’un voyage à Versailles ou à Fontainebleau ; on y voyait une partie de plaisir et rien de plus. Enfin une proposition directe me fut faite dans des conditions irrésistibles ; je n’hésitai plus, et le jeudi 5 juin, à cinq heures dix-sept minutes du soir, m’étant armé de tous les instrumens propres à donner à mes observations quelque intérêt scientifique, je montai dans le ballon l’Aigle, qui devait s’élever sous la conduite de M. Godard. Mes compagnons étaient Mme la comtesse de S… s, le comte Alexis de Pomereu et un de ses amis.

Nous étions d’une gaieté radieuse en quittant la terre. Pas un de nous ne sentit se précipiter les battemens de son cœur : Nul ne songeait au danger, et réellement l’état de l’atmosphère, la solidité de l’appareil et l’expérience de nos guides laissaient peu de place à l’inquiétude. Nous demeurâmes long-temps au-dessus de Paris, admirant le magnifique panorama de la grande ville et de ses environs. Accoudés sur le rebord de la nacelle comme sur un balcon, nous jouissions pleinement de ce spectacle grandiose que pas un nuage ne voilait, et nos regards ne pouvaient se lasser de cette contemplation. Ce prodigieux amas de maisons groupées ou isolées, d’arbres, de champs de couleurs si diverses, sillonné de cours d’eau, de routes, de chemins de fer, dessinant de capricieux circuits comme les allées d’un parc, les colonnes de fumée, le son des cloches, les mille bruits humains qui se confondent, puis le silence et le développement continu de l’immense tableau qui se déroule et s’agrandit sans cesse, tout cela enchante la vue et jette l’ame dans une rêverie profonde. — A voir de si haut les choses humaines, on trouve la vie plus mesquine et la nature plus grande ; on se sent rappelé vers la terre par l’instinct de la conservation, mais plus puissante encore est l’attraction vers le ciel.

Ces impressions furent d’abord moins vives. En voyage, la première heure n’est pas l’heure du recueillement. Les gais propos, les exclamations les plus folles se croisaient à l’envi ; on reconnaissait, on nommait avec transport les lieux au-dessus desquels passait l’aérostat : nous appartenions encore à la terre. La sérénité de notre charmante compagne éloignait les préoccupations sérieuses. Par ce mépris de toute crainte, naturel aux femmes d’une apparence délicate, peut-être aussi dans l’intention de reconnaître si notre joyeux abandon ne dissimulait pas quelque inquiétude secrète, elle s’amusait à nous surprendre par des espiègleries assez périlleuses : tantôt son pied d’enfant imprimait à la nacelle une brusque secousse suivie d’oscillations capricieuses, tant telle se penchait par-dessus le bord, défiant le gouffre et compromettant gravement notre équilibre. Enfin, cédant aux injonctions respectueuses de l’équipage, elle consentit à renoncer à ses expériences, Rassurés de ce côté, nous ouvrîmes une discussion toute de circonstance sur la possibilité de diriger les ballons. Il nous paraissait impossible que l’on ne parvînt pas tôt ou tard à rendre dociles ces locomotives de taffetas gommé. Les idées les plus ingénieuses comme les plus étranges furent émises, tous les systèmes furent analysés. Un intérêt plus pressant coupa court à ces problèmes : il fallait dîner. Cette nécessité avait été prévue. — En un instant, nous fûmes installés dans notre cabinet d’osier presque aussi comfortablement que dans un des salons des Frères-Provençaux. Les bouchons sautèrent joyeusement dans l’espace, et bientôt l’animation croissant au choc des verrres, chacun traduisit librement sa plus chère pensée.

— A sa majesté l’empereur de toutes les Russies ! m’écriai-je le premier.

— A Henri V ! répliqua M. de Pomereu. — Nous étions si près des nuages en ce moment, que la république ne pouvait nous entendre. D’ailleurs, dans ces régions si voisines des astres, le cœur s’ouvre à tous les épanchemens, l’imagination à toutes les espérances. Quant à moi, Dieu merci, nul regret, nulle contrainte ne pouvait se mêler à mes paroles, et mon toast avait été l’écho d’un cri invariable et unanime, le cri national russe.

La nuit nous surprit au milieu de ces effusions. Le mouvement de l’aérostat était presque insensible, et plus doux que celui d’un bateau glissant au fil de l’eau. Personne n’éprouvait ni vertige, ni malaise ; un état parfait de quiétude pénétrait nos sens. Nous désirions tous continuer notre ravissant voyage ; mais il était prudent de s’assurer avant la nuit un gîte à proximité d’un chemin de fer. On commença donc les manœuvres de la descente, et nous nous rapprochâmes lentement du sol. Je ne pourrai jamais rendre la sensation délicieuse de ce moment ; le calme de la nature nous remplissait d’un bien-être inconnu ; le silence avait remplacé l’enthousiasme et la gaieté. — Nous rêvions beaucoup, la parole nous manquait ; mais chacun de nous chantait intérieurement son poème. — A mesure que nous approchions de la terre, les grandes lignes du paysage se précisaient mieux, et les détails apparaissaient un à un sur la terre et dans le ciel, à demi éclairé par le crépuscule. Nous distinguions peu à peu les collines, les bois, les clochers, les maisons ; nous comptions les feux des hameaux. Les bruits que nous avions perdus redevenaient sensibles à nos oreilles ; une cloche lointaine tintait, une charrette roulait péniblement sur les cailloux, un cheval hennissait. Plus près encore, nous entendîmes le murmure des ruisseaux, enfin le son de la voix humaine : c’était la bienvenue amicale d’un paysan. Une corde de cent cinquante mètres, jetée par M. Godard, fut saisie par quelques laboureurs, qui nous amenèrent sans secousse au milieu de leur champ, près du village de Bussy-le-Long.

Ce retour sur la terre restera comme un des plus doux et des plus poétiques souvenirs de ma vie. Il s’était accompli dans des conditions très favorables ; car nous n’étions qu’à une lieue de Soissons, et nous pouvions facilement gagner cette ville en nous faisant traîner par de longues cordes, à peu près comme on conduit les barques sur les canaux. Nous mîmes pied, à terre pour remercier les habitans du pays, accourus en toute hâte et qui nous prodiguaient leurs offres de service. — Après une heure passée à répondre aux naïves questions qui nous étaient adressées, nous rentrâmes dans notre nacelle. – Il était complètement nuit ; pour nous, voyageurs aériens, le soleil avait lui long-temps après avoir cessé d’éclairer le globe. Quelques paysans s’attelèrent aux câbles et nous remorquèrent jusqu’aux portes de la ville, où je descendis à onze heures et demie. J’entrai dans un corps de garde ; les soldats ne furent pas médiocrement étonnés de la demande que je leur fis de remiser notre ballon. On me dit de m’adresser au commandant de la place pour obtenir la permission d’entrer dans la ville. Cette autorisation ne se fit pas attendre ; je courus la porter à mes compagnons, restés dans la nacelle. Je m’emparai de la corde qui flottait sur le devant de notre machine, et le ballon captif entra triomphalement dans Soissons en passant par-dessus les fortifications. La population dormait ; mais le bruit que nous fîmes en accrochant les cheminées dut émouvoir les bons. Soissonnais, peu accoutumés à de pareilles visites. Le ballon une fois établi sur la place d’Armes et remis aux mains de M. Godard jeune, les dégâts des cheminées payés à fort peu de frais, nous nous établîmes dans un hôtel, jouissant avec bonheur de la solidité du sol et de la liberté de nos mouvemens.

Cependant le projet d’un second départ avait été agité. Nous aurions tous voulu être de la partie ; mais M. Godard déclara qu’il ne pouvait accepter qu’un seul voyageur, car le ballon avait considérablement perdu de sa force ascensionnelle par l’humidité de l’atmosphère. Mes compagnons, m’abandonnant leurs droits, se mirent en quête d’une voiture pour atteindre le chemin de fer, pendant que j’écrivais à ma femme à Moscou et à mes amis à Paris. Cette nouvelle ascension au milieu de la nuit n’était pas, je l’avoue, sans une certaine solennité. Nous ne pouvions nous en dissimuler le danger. On comprend en effet que, dans une longue course, tous les agrès d’une frêle machine, où le poids et la matière doivent être strictement économisés, subissent une détérioration notable, et ont besoin d’être soigneusement rajustés et consolides avant de reprendre leur service. En même temps, le gaz, devenu plus rare et diminué de volume, s’échappe insensiblement par les coutures distendues et par le tissu dont le vernis a été plus ou moins endommagé. La prudence indiquait donc le retour à Paris par voie de terre comme le plus sage parti à prendre. Néanmoins, séduit à la seule idée d’accomplir une chose non encore tentée, rassuré par le calme et la bonne humeur de nos deux aéronautes, je serrai la main de mes compagnons ; je me munis de quelques provisions, et j’enfourchai gaiement le nuage à trois heures sept minutes du matin pour aller au devant du soleil. Une foule nombreuse, attirée par l’annonce matinale de notre présence, se pressait autour de l’aérostat. Le sous-préfet, les autorités, mes compagnons que j’abandonnais, formaient, avec les groupes de curieux, un public sympathique, dont les vœux et les acclamations saluèrent notre départ.

Le ballon monta très lentement, puis il redescendit et effleura les toits : je crus que nous allions renouveler les dégâts de la veille ; puis, voyant M. Godard jeter du plâtre qui nous servait de lest, j’en fis autant de mon côté, pour alléger plus rapidement la nacelle, et sans le prévenir du concours spontané que je lui prêtais. Mes compagnons, restés à terre, m’avaient prédit que nous ne perdrions pas de vue Soissons, — tant le ballon rétréci paraissait manquer de gaz ; ils m’attendaient peut-être pour me railler de mon échec : nous fîmes si bien, que tout d’un coup l’Aigle, digne enfin de son nom, fendit l’air comme une flèche. Fier de ce succès, libre d’inquiétude, je reportai mes regards vers la terre. Une brume épaisse enveloppait la ville, et, sur la place d’où nous venions de nous enlever, je ne distinguai plus qu’une masse confuse, où quelques points mobiles indiquaient seuls la présence persistante des nombreux témoins de notre départ. Bientôt un autre spectacle attira nos regards : le jour commençait à poindre, une vive lueur s’élança de l’horizon, et le soleil parut. Je n’essaierai pas de peindre ce tableau. Il faudrait la plume d’un grand poète pour en donner une idée à ceux qui n’ont jamais vu le lever du soleil de la hauteur où je me trouvais alors. Mon Dieu, que c’est beau !

Le panorama était magnifique du côté du sud ; le nord au contraire se couvrait de brouillards. — Tantôt il faisait une chaleur insupportable, tantôt un froid dont j’avais peine à me garantir sous mes fourrures, pendant que le soleil nous brûlait le visage. C’est ainsi que, lorsqu’au milieu des glaces on se trouve près d’un brasier, la chaleur et le froid font sentir simultanément toute leur intensité. J’ai vu au reste un supplice pareil dans l’Enfer du Dante, qui ne croyait pas si bien dire. Les frères Godard étaient aussi tourmentés par le froid, et je dus plusieurs fois leur prêter l’hospitalité de mon lourd manteau. Le thermomètre, qui avait marqué à notre départ 10 degrés au-dessus de descendit à 1 degré au-dessous, puis il remonta jusqu’à 6 degrés au-dessus, et cependant nous montions toujours. L’anéroïde cessa de fonctionner à trois heures, quarante minutes. Je pris alors ma boussole, et je la trouvai complètement immobile ; la croyant cassée, je la remis à M. Godard, qui, l’ayant examinée, fut tout surpris de la trouver intacte. Partis de Soissons la nuit et fort préoccupés de l’aérostat, qui nous avait semblé de prime abord si peu disposé à une seconde ascension, nous n’avions eu ni le temps ni la possibilité de suivre les cartes que nous avions devant nous : c’est ce qui me forçait de recourir à la boussole pour connaître notre direction. Le refus de service de cet instrument sera probablement expliqué par la science. Je sais que l’inaction de la boussole à une certaine hauteur avant été signalée par un aéronaute, une expérience spéciale fut faite par M. Gay-Lussac, qui déclara que son instrument n’avait pas cessé de fonctionner. Voyageur inexpérimenté, je ne hasarderai aucune conjecture. Je constate seulement que, parvenus à l’apogée de notre seconde ascension, c’est-à-dire à 3,760 mètres, nos deux boussoles étaient insensibles, et que, consultées à notre retour à terre, elles avaient repris leur action, sans que nous ayons songé à préciser à quelle hauteur elles avaient cessé de fonctionner.

Nous dissertions sur ce point, quand une détonation subite se fit entendre. Nous nous regardâmes tous les trois ; cette détonation fut bientôt suivie de plusieurs autres. Depuis notre départ de Paris, nous avions entendu souvent des coups de fusil tirés en signe de réjouissance et de joyeux accueil ; mais cette fois le bruit ne venait pas de la terre : c’étaient des crépitations du ballon d’une nature fort inquiétante, et nous ne pûmes nous rendre compte de ce phénomène.

Le spectacle admirable que nous avions devant les yeux nous avait captivés jusqu’à ce moment. Le soleil se levait dans toute sa majesté ; une chaîne de pitons brillans s’étendait à l’extrémité de l’horizon c’étaient les Alpes, ce géant de pierres et de glaces avec lequel nous luttions de hauteur. Ici je prévois et j’excuse parfaitement un sourire d’incrédulité. Les Alpes vues distinctement à cent lieues ! on va me croire, comme le rat voyageur de La Fontaine, dupe de mon enthousiasme :

Voilà les Apennins et voici le Caucase !
La moindre taupinée était mont à ses yeux.


Mais j’insiste et je maintiens mon dire ; la configuration des Alpes m’est familière, et je reconnus la forme bien précise du Mont-Blanc. D’ailleurs, tout le monde sait aujourd’hui qu’à une certaine hauteur, on distingue parfaitement les points situés à d’immenses distances, et que l’on apprécie exactement les moindres détails de leurs contours. Je me souviens qu’à une ascension pédestre au sommet du Machouk, Prés de Piatigorsk nous distinguâmes très bien le mont Elborousse, situé à près de 120 kilomètres du point où nous étions.

Je contemplais donc le Mont-Blanc avec une satisfaction voisine de l’extase. Nous étions alors au-dessus d’une petite ville que la carte nous dit être Thin-le-Moutier ; il était 5, heures 37 minutes, il faisait très chaud. Ces inquiétantes détonations continuaient ; je sentais battre mon cœur ; ma respiration, déjà si gênée par la raréfaction de l’atmosphère, était devenue plus saccadée encore. Tout à coup l’aérostat commença à verser dans la nacelle des torrens d’une une vapeur grise qui nous incommodèrent beaucoup. M. Godard saisit la corde de la soupape ; je n’osais l’interroger, redoutant sa réponse autant que son silence. Il déploya un sang-froid et une présence d’esprit admirables dans ce danger qui me paraissait si imminent et qui était aussi nouveau pour lui, que pour moi. Assis dans un coin de la nacelle, je suivais des yeux tous les mouvemens de l’aéronaute, je scrutais dans un morne silence son regard fixé sur la soupape ; n’y lisant rien de rassurant, je compris que nous avions affaire à un ennemi inconnu qui se révélait à nous par cette émission de gaz qui risquait de nous asphyxier. Mon guide, malgré son expérience et son intrépidité, hésitait encore sur la nature du péril comme sur le moyen de le combattre ; je me considérai dès-lors comme perdu. Dans cet instant suprême, mon cœur me transporta au milieu de ma famille, auprès de mes enfans ; mais, grace à cette force surnaturelle qui s’empare de l’homme dans les périls, les plus extrêmes pour reporter ses espérances aux pieds de son Créateur, mes adieux si poignans à tous les miens furent adoucis par l’ardeur d’une prière instinctive ; j’élevai mon ame à Dieu. Dans ce religieux appel à la toute-puissance de la bonté infinie, mes craintes diminuèrent au moment où ma position allait devenir une véritable torture. Préciser le temps que durèrent mes angoisses, ce serait vouloir apprécier les millièmes de seconde ; ce n’est point au chronomètre que s’évalue la durée de situations pareilles à la nôtre ; les secondes sont des heures, quand une seconde décide de la vie, ou de la mort. Je souffrais donc depuis des heures entières lorsque M. Godard, dominant enfin ses hésitations, tira vivement la corde de la soupape aussitôt le gaz cessa de nous envelopper, nous étions sauvés !

Autrefois, il y a dix ans, lorsque je quittai le régiment de cuirassiers de S. À I. le grand-duc héritier pour suivre une expédition dans le Caucase, j’avais vu souvent la mort de bien près ; comme tous mes compagnons d’armes ; jamais je n’avais ressenti des transes de la nature de celles que je viens d’indiquer. J’étais jeune, alors, il est vrai, et c’était pour mon souverain, pour ma patrie que j’accomplissais le premier, le plus sacré des devoirs, en risquant une existence qui leur appartient tout entière, tandis qu’ici j’avais cédé à une vaine curiosité, à l’inexplicable attrait de l’inconnu, et cette témérité fatale me conduisait peut-être à une fin cruelle, sans gloire et sans utilité.

Les anxiétés par lesquelles je venais de passer furent oubliées dès que je vis l’intérieur du ballon redevenir transparent. Le soleil montait sur l’horizon, la chaleur augmentait peu à peu, le gaz se dilata, et le ballon s’éleva sous cette action naturelle. Le thermomètre marqua 7 degrés centigrades au-dessus de zéro, puis il revint à la même température qu’au moment de notre départ de Soissons, deux heures et demie auparavant. Enfin, à cinq heures trente-sept minutes, le ballon cessa de s’élever et resta stationnaire pendant quelques instans, puis de lui-même il commença à descendre. Le baromètre marquait alors 492 mill. Nous traversâmes un nuage : ce fut une sensation bizarre, que connaissent ceux qui ont gravi de hautes montagnes. Nous étions mouillés jusqu’aux os, quoiqu’il n’y eût pas de pluie. L’humidité condensant le gaz, nous descendîmes rapidement ; mais le lest, répandu à mesure que nous descendions, maintenait l’équilibre, et, régularisait notre mouvement. Pendant que nous nous approchions ainsi de la terre, M. Godard jeune me fit apercevoir un gros oiseau blanc, d’une espèce qui m’était inconnue. Que faisait-il perdu comme nous dans l’espace. Sans doute il planait avec confiance au-dessus de son nid, certain de ne pas perdre de vue sa couvée et de s’abattre auprès d’elle au moindre danger.

C’est dans ce moment qu’oubliant déjà le danger couru, je songeai à une troisième ascension immédiate, si, comme je le supposais, nous devions toucher le sol pour savoir au juste dans quel pays nous nous trouvions et de quel côté le vent allait nous diriger. Il est bien permis de former des projets hasardeux à qui se voit suspendu à plusieurs kilomètres au-dessus de la terre ; et c’est réellement dans cette voie que l’on peut dire : Il n’y a que le premier pas qui coûte. Au milieu de ces indécisions, nous descendîmes sur un champ de blé, près du château de Moncornet ; appartenant à M. le comte Jules de Chabrillant ; des paysans y travaillaient, ils nous reçurent avec toutes les marques de sympathie imaginables et nous examinèrent avec étonnement. Leur surprise fut grande, quand nous leur dîmes d’où nous venions ; elle augmenta en apprenant que j’étais Russe. Un Russe ! c’était pour eux presque un habitant de la lune. Nous causâmes long-temps. Je leur demandai quelque plante pour la conserver dans mon herbier en mémoire d’eux, et, comme nous remontions dans la nacelle qu’ils devaient conduire captive jusqu’à Mézières, ils arrachèrent à la hâte quelques épis et me les offrirent. Ce fût un élan général, chacun me pria de recevoir son offrande. Ce petit tableau champêtre ne manquait pas de poésie. Des douaniers, gens plus positifs, vinrent s’y mêler en même temps que le maire de la commune voisine, celle de Cliron, qui nous donna le plus obligeamment du monde tous les renseignemens nécessaires. Les douaniers ne crurent pas devoir visiter notre véhicule ; je vis qu’ils se concertaient, et leur embarras me réjouit fort. Les règlemens n’ont probablement pas encore prévu la contrebande aérostatique.

Lorsque nous eûmes pris quelques instans de repos et recueilli nos informations, nous tînmes conseil. Un point important dominait en ce moment notre situation : l’Aigle devait être rendu à Paris, de manière à pouvoir êrre enlevé de nouveau le dimanche suivant, et il ne restait plus que la journée commencée et le lendemain pour opérer le retour. Cependant Mézières n’était qu’à deux lieues, le temps était calme, et M. Godard aurait bien voulu offrir à la curiosité des habitans de cette ville la vue de notre ballon. Nous partîmes résolûmne tpour cette destination, conduits à travers les champs, les chemins et les villages par une troupe de paysans attelés aux cordes, et entourés d’un cortège sans cesse grossi de toutes les populations, avides d’un spectacles aussi nouveau pour elles. Le poste de douaniers représentait dignement l’autorité et nous constituait une escorte protectrice, rendue d’ailleurs superflue par l’attitude et les sentimens bienveillans de la foule qui nous entourait. Après une heure de cette marche pittoresque, nous atteignîmes la grande route de Mézières ; mais, si grande que fût cette route, elle n’offrait au ballon qu’une voie d’une largeur à peine suffisante, et le vent qui s’élevait la rendait impraticable, à cause des arbres dont elle est bordée. Le chemin à travers les champs avait aussi ses inconvéniens pour le passage de la foule, qui ne voulait pas nous quitter. Un seul parti restait à prendre, celui de dégonfler le ballon et de le transporter sur une charrette. Voilà donc cet Aigle superbe, si fier dans l’espace, réduit au plus humble moyen de locomotion, et voyageant par le roulage comme un vulgaire coli ! Hélas ! Quelle gloire n’a pas ses misères !

Un champs de luzerne nous parut convenable pour l’opération du dégonflement, et nous en devînmes locataires pour une heure. Durant tous ces préliminaires, M. Godard s’était informé des voies et moyens de transport. Le chemin de fer le plus rapproché était celui d’Epernay à trente lieues de là. La perspective d’un voyage de trente heures n’était pas acceptable, et le temps nous manquait. Le vent nous portait vers Bruxelles, nous disait-on. – Voulez-vous m’en croire ? Me dit M. Godard, allons en Belgique ; là, nous trouverons facilement un chemin et fer, et nous pourrons nous abattre sur un pont voisin d’une station.

— Cela se peut-il ?

— Cela se peut.

— Partons.

Quoique le temps fût magnifique, l’intensité du vent devant grandir avec l’élévation du soleil au-dessus de l’horizon, et M. Godard ne doutait pas que nous n’eussions de grandes difficultés à vaincre pour notre troisième descente ; mais nous étions encore sous l’empire de l’enthousiasme, et la fièvre de l’extraordinaire nous dévorait. Nous partîmes donc après avoir reçu du maire de Cliron un procès-verbal concernant notre visite dans sa commune et l’heure de notre départ ; il était alors huit heures dix minutes. Nous nous élevâmes très rapidement ; le thermomètre marquait 17 degrés centigrades au-dessus de zéro. Nous revîmes les Alpes, moins éclatante qu’au lever du soleil. Tout à coup un rideau de nuage nous cacha la terre ; nous allâmes un peu à l’aventure, ignorant où le vent nous portait. En effet, malgré l’assurance de M. Le maire, dont les appréciations atmosphériques était un peu en défaut, nous voguions droit vers la Prusse.

Ne nous plaignons pas de la direction que le vent nous imprime, dis-je à M. Godard ; votre ballon va traverser les espaces où les plus ( ?) des aérostats, les dignes ancêtres du vôtre, ont noblement soutenu la mitraille de l’artillerie des armées prussienne et autrichienne. Nous somme ici sur le champ d’honneur des aéronautes ; un jour viendra peut-être où la France votera en leur mémoire un ballon momental.

Je racontai alors à M. Godard l’histoire des campagnes aériennes de l’intrépide Coutelle, qui fut nommé colonel des aérostiers de Sambre-et-Meuse. Coutelle avait rendu de notables services aux armées françaises en faisant servir son expérience d’aéronaute à des reconnaissance militaires. C’était en Belgique, à Charleroi, à Fleurus, à Namur, que la science aérostatique s’était le plus particulièrement signalée comme auxiliaire de la stratégie. Par l’attention que prêtait M. Godard à mon récit, je compris qu’il n’avait pas perdu, comme moi, de longues heures à se préparer à la navigation aérienne par l’étude de l’histoire spatiale de l’aérostation. J’avoue que j’étais quelque peu fier, moi, simple passager, d’avoir cet avantage sur mon courageur capitaine.

Nous planions au-dessus des nuages, qui se jouaient sous nos pieds comme un groupe de montagnes animées. Ces masses de vapeur nous semblaient lutter entre elles de vitesse et d’élasticité. Pendant que nous regardions du haut de notre observatoire ailé ces nuages filant avec la même rapidité que nous, nous eûmes un effet de mirage très heureux. Entre l’azur et les nuages, nous vîmes un ballon qui nous suivait. Il avait la forme et les proportions du nôtre, dont il était le ( ?) léger reflet. Un coup de vent, chassant les nuées, fit disparaître cette vision, et nous transporta au-dessus des frontières belges.

Notre vue ravie, embrassait alors à la fois les trois contrées limitrophes, la Prusse, la France et la Belgique. Nos yeux plongeaient avec avidité dans un panorama sans cadre, et nos regard hésitaient entre tous les sites pittoresques qui se présentaient sur notre passage. – Le long des fleuves, sur les hauteurs, nous remarquions de nombreuses cités émaillant de leur teinte grise le vert continu du paysage ; de longues lignes droites ou brisées nous représentaient les routes et les rivières, si multipliées dans ce riche et plantureux pays. Les villes et les villages que nous laissions à droite et à gauche nous envoyaient du haut de leur clocher des jets de lumière qui, quoique affaiblis par la distance, nous atteignaient avec une intensité suffisante pour éveiller notre attention. Nous franchissions des espaces immenses ; le panorama majestueux continuait à dérouler ses surprises à nos regards ravis : nous suivions très distinctement les bords de la Meuse, nous distinguions la ville et le pont de Namur ; mais bientôt la perspective se troubla, tous les objets rentrèrent dans un vague de lignes mal définies, de contours sans précision. Les Alpes aux sommets dentelés reparurent à notre droite ; nous voyions en même temps les Vosges, qui sembleaient continuer cette chaîne de montagnes de glace. Nous montions toujours. L’expansion progressive du gaz, produite par la diminution de la pression atmosphérique et par sa dilatation sous l’intensité des rayons solaires, nous poussait en avant. Loin de nous inquiéter de cette course verticale, captivés comme nous l’étions par les merveilles de la nature, nous nous surprîmes à aider nous-mêmes à cette surexcitation de la force sans frein qui nous emportait au plus haut de l’espace. Nous cédâmes, M. Godard et moi, au besoin impérieux de lancer par-dessus le bord de la nacelle quelques poignées de lest. Peut-être serions-nous montés plus haut encore, si le tableau que nous avions sous les yeux, diminuant son cadre et tournant à la miniature, ne nous avait avertis que nous allions rompre le charme de notre vision, courir quelques nouveau danger, et qu’il était temps de s’arrêter.

Bientôt même il me sembla que la descente était devenue un problème ; les détonations qui nous avaient surpris à notre seconde ascension se firent entendre avec plus de violence : l’anxiété me reprit au cœur, un morne silence s’établit ; le sentiment de mon impuissance me rendait muet et immobile. M. Godard, impatient, s’élança aussitôt sur le cercle qui retient le filet, il plongea ses regards dans l’intérieur du ballon, puis il examina d’un coup d’œil rapide l’appareil extérieur. Filet, taffetas, soupage, tout est en ordre, s’écria-t-il, nous n’avons rien à craindre. Redescendu dans la nacelle, il me dit comment les rafales du vent comprimaient l’étoffe, qui, reprenant ensuite sa tension, venait bruyamment frapper le filet ; mon inquiétude cessa devant cette explication très simple. Nous étions alors à notre plus grande élévation, à 6,310 mètres ; il était neuf heures quarante minutes, et le thermomètre marquait 3 degrés au-dessous de zéro.

M. Godard me dit que dans aucune de ses ascensions il n’avait ressenti rien de semblable à ce que nous éprouvions ; son frère et lui furent pris d’un malaise poignant. Sous le poids de cette oppression, nous devînmes commes sourds, et cet état était rendu plus sensible par le silence absolu qui nous environnait. Un tel anéantissement, finit par produire une sensation pénible, qu’on regrette cependant quelquefois quand on se trouve au milieu du tumulte de Paris. Je m’aperçus de ma surdité parce que je n’entendais plus ma propre voix, ni celle de mon intrépide conducteur ; un bourdonnement assez fort dans les oreilles m’incommodait aussi beaucoup. Nous voulûmes encore consulter la boussole ; mais, comme à la deuxième ascension, elle ne fonctionnait plus. Nous apercevions les plaines de la Belgique sillonnées le chemins de fer et de routes qui se confondaient à nos yeux. Nous restâmes stationnaires sur ce point pendant une demi-heure, mon pouls battait quatre-vingt-dix-huit pulsations à la minute ; nous avions la gorge sèche, la respiration pénible ; un violent assoupissement nous dominait, et nous étions obligés de nous tenir fréquemment debout pour ne pas succomber. M. Godard jeune s’enveloppa d’une couverture, se coucha au fond de la nacelle, et s’endormit aussi tranquillement que s’il eût été dans son lit. L’aîné voulut en faire autant et me confier la surveillance de l’aérostat, me recommandant seulement de le réveiller lorsque le ballon commencerait à descendre. Je repoussai énergiquement cette marque de confiance, me sentant incapable de supporter une pareille responsabilité et de remplacer, même pour un moment, deux hommes qui accomplissaient, l’un sa trente-quatrième, l’autre sa quatre-vingt-cinquième ascension. Nous résolûmes donc de nous tenir mutuellement éveillés.

Vers dix heures, le ballon commença à descendre rapidement, puis s’arrêta de lui-même à 1,000 mètres environ à la surface des nuages. Après une station de quelques instans, M. Godard, voyant que la descente cessait complètement, ouvrit plusieurs fois la soupape ; mais la chaleur des rayons du soleil, augmentant la dilatation, favorisait la résistance. M. Godard lâcha obstinément du gaz, et nous traversâmes enfin la couche des nuages. Nous revîmes la terre, mais plus éloignée que nous ne le pensions : l’humidité des nuages et l’absence des rayons du soleil condensèrent promptement le gaz, et, comprimant la partie inférieure du ballon, le firent descendre rapidement. Comme nous avions très abondamment dépensé de force ascensionnelle, il fallut alors prodiguer le lest, et notre provision se trouva bientôt épuisée.

Cependant notre course pouvait se prolonger. Pour la première fois nous manquâmes de présence d’esprit ; nous oubliâmes les banquettes qui garnissaient notre nacelle. Allégé de leur poids, le ballon eût pu nous conduire bien plus loin et sur un terrain plus favorable. Nous fûmes forcés, malgré nous, de céder au mouvement de descente, et nous le ralentîmes autant que cela nous était possible. M. Godard jeune voulut faire filer l’ancre ; mais la corde, au lieu de se dérouler peu à peu comme de coutume, lui échappa et tomba subitement de la longueur de 40 mètres en nous donnant une terrible secousse. L’autre corde, de 150 mètres, qui suffit habituellement, par son frottement contre les aspérités du sol, à diminuer la vitesse horizontale et à neutraliser l’effet du vent, fut d’un secours insuffisant, car les paysans accourus ; ne comprenant ni le français ni l’allemand, n’osèrent saisir cette corde pour nous attirer vers la terre. L’ancre ne trouvait où se prendre ; elle accrochait tout et ne tenait nulle part ; ses brosses branches cassèrent l’une après l’autre, les petites résistèrent mieux. Tantôt nous nous rapprochions du sol et tantôt nous allions en sens contraire ; le danger augmentait à chacune des secousses saccadées, qui devenaient de plus en plus violentes ; mes instrumens tombaient un à un dans l’espace ; nous avancions vers une gorge resserrée, et je voyais notre frêle machine précipitée avec nous et se brisant sur la pointe des rochers qui s’étendaient sous nos yeux.

— Monsieur de Matzneff, descendez si vous voulez, me dit M. Godard d’une voix assez émue (nous étions à une trentaine de mètres) ; attachez-vous comme moi, et glissons sur la corde, si vous pouvez compter sur vos forces.

Les paysans avaient enfin saisi la corde, comprenant que nous voulions arrêter le ballon et que nous ne pouvions nous en rendre maîtres ; ils nous furent d’un grand secours, grace à l’échevin de la commune de Basse-Bodeux, qui, nous ayant vus de loin, était accouru à cheval. J’exécutai de point en point les instructions de mon guide, et, réunissant toutes mes notions de gymnastique, je parvins à toucher le sol sans trop d’avaries. Aujourd’hui je raconte tout à mon aise ces rapides impressions d’un voyage d’agrément assez insolite ; mais, si l’on veut bien se représenter la situation d’un homme suspendu entre ciel et terre le long d’une corde assez mince, on comprendra facilement l’émotion que je dus éprouver. Ma première pensée fut une action de grace et un élan du cœur vers ceux que j’aime, puis je regardai autour de moi. Les paysans nous interrogeaient tous à la fois dans leur idiome flamand ; M. Godard essayait de leur faire comprendre l’urgence du service que nous attendions d’eux. Nous n’avions pas lâché nos cordes, et les efforts des gens encouragés par l’échevin avaient un peu ralenti la marche du ballon ; mais il fallait amener à terre la nacelle où M. Godard jeune était encore, et qui, dégagée de notre poids, allait reprendre son essor. La force ascensionnelle de l’Aigle était telle qu’elle nous souleva de terre. Le bourgmestre de la commune de Fosse et son adjoint arrivaient en ce moment à la rencontre du ballon : ils rattrapèrent les cordes que nous avions lâchées malgré nous, et que les paysans refusaient de reprendre ; mais tous nos efforts réunis ne purent suffire à contenir l’Aigle, qui fuyait toujours, malgré la soupape ouverte, et nous entraînait après lui. Pour comble de malheur, le fond de la nacelle, se détacha en partie. La position de M. Godard jeune était terrible ; nous le distinguions cramponnés aux cordes, rudement ballotté, et presque sans point d’appui sous les pieds. Un violent coup de vent nous arracha tout à coup le ballon, qui, suivant la courbe du défilé où nous nous étions engagés, disparut à nos yeux. M. Godard jeta un cri de désespoir : Mon frère est perdu ! s’écria-t-il, et le malheureux courait au hasard. J’essayai de le suivre, mais je perdis sa trace au milieu du ravin. Ne sachant plus dans quelle direction le suivre, je m’arrêtai haletant à la porte d’une cabane, où j’attendais avec une anxiété terrible le résultat de cette catastrophe. À chaque instant, on me rapportait quelques pièces de notre matériel brisé ; mais j’étais sans nouvelles de mes malheureux compagnons. Enfin, après une heure d’une attente mortelle, un marchand, passant devant l’habitation où je m’étais arrêté, comprit à mes vêtemens en désordre, à mon attitude consternée, que je devais m’intéresser au sort des aéronautes ; il m’apprit qu’ils s’étaient rendus maîtres de leur ballon à une demi-lieue de là, et qu’ils travaillaient déjà à le dégonfler. Je courus dans la direction qui m’était indiquée, et bientôt en effet j’aperçus du haut de la montagne mes deux intrépides compagnons ; je les rejoignis, et nous-nous félicitâmes de l’heureux dénoûment de notre naufrage. M. Godard jeune m’assura qu’il n’avait pas eu beaucoup d’émotion dans cette course à la Mazeppa. Il y a évidemment des graces d’état, et celui-là a la vocation bien marquée de l’aérostatian et de du parachute.

Le désarmement du ballon terminé et abandonnant les débris de notre nacelle, nous fretâmes une charrette pour nous transporter jusqu’à Spa ; il était écrit que l’Aigle n’échapperait pas à cette humiliation. Nous avions fait certainement cent quarante lieues à vol d’oiseau en six heures et demie d’aérostation depuis notre départ de Paris, et nous-mêmes plus de trois heures pour faire une lieue jusqu’à Stavelot. Notre brave échevin nous rejoignit pendant la route ; je lui fis accepter quelques indemnités bien légitimes pour ceux de ses administrés qui avaient été plus que nous-mêmes maltraités par notre chute, et nous arrivâmes à Spa vers neuf heures du soir, devant la fontaine dédiée à Pierre-le-Grand,

Le lendemain, j’étais à Bruxelles ; le surlendemain, je regagnai Paris en chemin de fer dans un wagon spécial où Mme la princesse régnante de Valachie, venant de Bucharest, voulut bien m’offrir une place. Une heure après mon arrivée à Paris, j’aperçus de ma fenêtre l’Aigle qui reprenait le cours de ses ascensions régulières. — Que les vents et les démens lui soient propices ! me dis-je alors. Je le suivrai avec intérêt dans son vol hasardeux, je ferai surtout des vœux sincères pour le succès et la fortune de nos deux jeunes aéronautes ; mais, satisfait d’avoir accompli, ce que nul encore n’avait entrepris avant moi et d’avoir mené à bonne fin une ascension en trois parties, je lirai avec une curiosité plus calme les notes de mes successeurs, et je ne m’associerai plus que par la pensée à ces entreprises presque toujours gratuitement hasardeuses, à moins cependant que le génie de l’homme, toujours en progrès, ne parvienne à régulariser la navigation aérienne au point d’en faire un moyen de transport aussi sûr qu’il est rapide.

Telle était la ferme résolution que j’avais prise le jour même de mon retour à Paris ; mais il était dit que ces projets si sage ne tiendraient pas contre la première occasion qui s’offrirait à moi de tenter un nouveau voyage entre ciel et terre. Quelques semaines après ma périlleuse excursion de Paris à Spa, la fatigue d’un travail prolongé m’avait rendu nécessaire une promenade en rase campagne, et je m’étais arrêté pensif devant le parc du château de Neuilly. Tout à coup des cris confus attirèrent mon attention. Mes regards se tournèrent vers le point qu’indiquaient les gestes animés des promeneurs arrêtés près de là, et j’aperçus un ballon qui planait majestueusement à une centaine de mètres au-dessus des arbres de l’avenue. Mon cœur et mes yeux reconnurent l’Aigle, et je ne pus, je l’avoue, me défendre d’une certaine émotion en le voyant se rapprocher de moi comme par une réciproque attraction. J’entendis bientôt une voix m’appeler : c’était M. Godard, qui, m’ayant reconnu, venait m’offrir une place auprès de lui. J’hésitais à répondre, mais l’Aigle vint s’abattre à quelques pas de moi ; la tentation était trop forte : en un instant, je me trouvai assis sur le même banc où j’avais fait ma première campagne. Nous partîmes à l’aventure au milieu d’une atmosphère suffocante, sillonnée d’éclairs lointains.

La pluie commençait à tomber avec force ; et un violent orage s’annonçait. En ce moment, je sentis mes belles résolutions s’envoler comme une troupe d’oiseaux effarouchés. — Le ciel, dis-je à mon hardi pilote, nous offre un spectacle qui a manqué à notre première expédition. Allons voir de près le tonnerre que nous entendons gronder. — L’Aigle s’éleva perpendiculairement avec rapidité ; un brouillard épais nous enveloppa ; l’eau, ruisselant sur les flancs du ballon, inonda la nacelle. Je crus que nous allions être submergés. L’impression de l’humidité était très pénible ; nous passâmes dans un intervalle resté libre entre les nuages, et l’orage continua sous nos pieds. Cependant l’eau dont nos vêtemens étaient imprégnés nous faisait grelotter. Pour des gens qui viennent de braver la foudre, nous avions, mes compagnons et moi, de piteuses mines. M. Godard vit notre état, et, ouvrant au gaz une large issue, il nous fit descendre tout d’un trait. Nous revîmes la Seine. Le son d’une musique joyeuse frappa mes oreilles : c’était l’orchestre du bal d’Asnière. Je demandai à débarquer près du château ; on manoeuvra en conséquence, et nous fûmes déposés sur la rive droite de la rivière. Revenu à Paris, je pris encore une fois la résolution de ne pas m’aventurer de nouveau dans des régions inconnues, ou du moins de n’en plus faire confidence au public.

Il me restait à constater la valeur scientifique des observations que j’avais recueillies pendant mon premier voyage aérien. Malgré les émotions et les fatigues multipliées de cette triple ascension, j’avais constamment, on s’en souvient, noté les différences de température et de densité atmosphériques par lesquelles nous faisait passer chaque évolution de l’aérostat. J’étais arrivé, ainsi à dresser trois tableaux indiquant les degrés thermométriques et barométriques correspondant aux diverses hauteurs où nous nous étions élevés pendant les trois périodes du voyage. Je donne ici l’un de ces tableaux, — le premier, — qui fera juger de l’intérêt que pouvaient offrir ces rapides résumés de mes calculs.


Heures Minutes Baromètre Thermomètre Anéroïde
5 37 657 millim. 20 1/2 631
5 49 665 16 636
5 58 655 18 630
6 7 667 19 639
6 22 660 12 643
6 36 625 8 616
6 42 616 6 614
7 618 6 614
7 13 618 5 625

Pendant la seconde et la troisième ascension, les mouvemens de l’aérostat avaient été beaucoup plus brusques. À 3 heures 7 minutes par exemple, au moment de notre départ de Soissons, le thermomètre marquait 10 degrés au-dessus de zéro ; il n’en marquait plus que 6 à 3 heures 25, 3 à 3 heures 28, et descendait à zéro à 3 heures 40. À 4 heures 21, il était à 1 degré au-dessous de zéro. À 5 heures, il remontait à 6 degrés au-dessus et à 5 heures 11, à 10. Au moulent de notre descente, 5 heures 55, il était à 7 degrés. La densité atmosphérique avait subi des variations non moins considérables. Pendant notre troisième ascension, les changemens de température furent encore plus rapides. À 8 heures 10 minutes, moment du départ, le thermomètre marquait 17 degrés au-dessus de zéro, 8 à 8 heures 43, 9 à 9 heures 15 et 2 degrés au-dessous de zéro à 9 heures 17. À 9 heures 20, il se relevait à 5 degrés pour descendre à 2 degrés au-dessous de zéro à 9 heures 38, et à 3 degrés à 9 heures 42. Quant au baromètre, le mercure étant descendu au-dessous de la planche indiquant les degrés, il avait fallu en calculer la descente par des marques faites sur le bois de l’instrument.

Fort défiant de ces observations littéralement prises au vol, j’eus hâte ; à mon retour à Paris, de soumettre mes calculs à l’un des juges les plus compétens en pareille matière ; M. Babinet de l’Institut, et j’eus la satisfaction de voir que mes calculs pouvaient servir de base à quelques évaluations précises. Les renseignemens sur les différences de température observées pendant mon voyage furent comparés avec les registres de l’observatoire de Paris. On put ainsi évaluer avec certitude la distance maximum à laquelle je m’étais trouvé de la terre pendant la triple ascension des 5 et 6 juin, et « on arriva, m’écrivit M. Babinet, aux résultats suivans :

Hauteur maximum de la première ascension, 5 juin, à 6 h. 42 m. du soir : 1,820 mètres.
Hauteur maximum de la deuxième ascension, le 6 juin, à 5 h. 37 m. du matin : 3,760 mètres.
Hauteur maximum de la troisième ascension, le 6 juin, à 9 h. ¼ environ du matin : 6,310 mètres.

« Je vous engage à publier toutes vos observations, ajoutait M. Babinet, sans consulter leur concordance avec les idées reçues. La circonstance d’un voyage à ascensions multiples avec le même ballon et sans renouvellement de gaz leur donnera un intérêt pratique que n’ont pas eu jusqu’ici les voyages précédents. Il faut même donner ce que vous avez vu, ou ce que vous avez cru voir relativement à la boussole. » J’ai suivi ce conseil, et, si insuffisans que puissent paraître mes calculs, je n’ai pas cru devoir les séparer du récit de mon voyage ; je n’ai voulu écarter, comme hasardée ou inutile, aucune de mes observations. Ans cette voie si nouvelle que les aérostats ouvrent à la science, les plus petits détails ont leur importance, les particularités les plus en apparence peuvent devenir d’utiles jalons. Si pendant long-temps encore la navigation aérienne doit avoir ses dangers, il convient au moins qu’elle ne soit pas inutilement périlleuse, et que, dans ces mille excursions qu’on tente chaque jour entre ciel et terre, la part de la science soit faite aussi bien que celle d’une aventure use curiosité.


IVAN MATZNEFF.