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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre II/Ch. VII

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CHAPITRE VII


Notre Voyage depuis Paita, jusqu’à Quibo.


En partant de Paita, le 16 de Novembre, à minuit, nous portames à l’Ouest, et le matin le Commandeur ordonna à toute l’Escadre de s’étendre, pour mieux découvrir le Gloucester : car nous approchions du parage, où le Capitaine Mitchel avoit ordre de croiser, et nous nous attendions à toute heure de le rencontrer ; cependant toute la journée se passa sans l’appercevoir.

Dans ce tems-là une espèce de jalousie qui s’étoit glissée parmi nos Equipages, dès le tems de la descente à Paita, s’accrut à tel degré que le Commandeur se vit obligé d’interposer son autorité pour la faire cesser. Le butin que quelques Pillards s’étoient approprié, comme la récompense de leur valeur et de leurs travaux, étoit la cause de cette aigreur : ceux qui étoient restés à bord, trouvoient cette disposition très injuste. Ils disoient que si la chose avoit dépendu d’eux, ils auroient choisi d’être du nombre de ceux qui avoient fait la descente ; que leur poste avoit été le plus fatiguant, qu’outre le travail de la journée, ils avoient été obligés de passer toutes les nuits sous les armes, pour garder les Prisonniers, dont le nombre surpassoit de beaucoup le leur, et qui dans une conjoncture aussi délicate, exigeoient une attention toute particulière : ils ajoutoient qu’on ne pouvoit nier que la présence des Vaisseaux, armés de forces suffisantes, n’eût été d’une nécessité absolue à ceux qui étoient descendus à terre, et en concluoient qu’on ne pouvoit sans une injustice manifeste les priver de leur part du pillage. Cette dispute étoit poussée de part et d’autre avec une extrême animosité, quoique le butin, qui en étoit le sujet, ne fût qu’une bagatelle en comparaison de celui qui avoit été fait dans Paita, où ceux qui étoient restés à bord, devoient incontestablement avoir part. Mais la dispute étoit entre des Matelots, et ces Gens, comme on sait, ne règlent pas toujours l’intérêt qu’ils prennent à une affaire sur l’importance de l’objet. Pour terminer ces différends avant qu’ils allassent trop loin, Mr. Anson fit, dès le lendemain de notre départ de Paita, monter tout l’Equipage sur le demi-pont ; là, il s’adressa d’abord à ceux qui avoient fait la descente, loua leur valeur et leur conduite, et leur en fit ses remercimens : ensuite, il leur exposa les prétensions de ceux qui étoient restés à bord, et ajouta que les raisons de ces derniers lui paroissoient fondées. En conséquence il ordonna que chacun, Officier ou autre, eût à apporter sur le demi-pont, tout ce qu’il avoit eu du pillage, afin que toute la masse en fût partagée, suivant le rang de chacun : mais pour que ceux qui en étoient déja en possesssion, n’eussent pas sujet de se plaindre, et pour encourager ceux qui à l’avenir seroient employés à de pareilles expéditions, le Commandeur déclara qu’il cédoit tout ce qu’il lui en revenoit à ceux qui avoient été du Détachement qui avoit attaqué la Place. Cettte déclaration remit le calme entre nos Gens, et les plaintes cessèrent, quoiqu’il y en eût sans doute qui n’étoient guère tentés d’imiter le desintéressement de Mr. Anson, et qui dans le fond de leur âme, trouvoient très dur de se dessaisir d’une partie de ce qu’ils tenoient déja.

Le soir de ce même jour, le Commandeur ordonna à toute l’Escadre d’amener les voiles, dans la crainte qu’elle ne dépassât le Gloucester, pendant la nuit, sans le savoir. Le lendemain dès que le jour parut nous nous remimes à la recherche de ce Vaisseau. Vers les dix heures nous découvrimes une Voile, à qui nous donnames chasse, et à deux heures après-midi nous en approchames d’assez près pour reconnoitre le Gloucester, qui remorquoit un petit Bâtiment. Une heure après nous les joignimes, et nous apprimes du Capitaine Mitchel, que pendant tout le tems qu’il avoit croisé, il n’avoit fait que deux prises, dont l’une étoit un Senau, chargé de vins, d’eau de vie, d’olives en Jarres, et d’environ 7000 liv. sterlings en espèces ; et l’autre une grande Barque, que le Bateau à rame du Gloucester avoit enlevée tout près de terre. Les Prisonniers de cette dernière prise déclarèrent d’abord qu’ils étoient très pauvres, et que leur charge ne consistoit qu’en Coton ; mais nos Gens avoient de bonnes raisons de se défier de leur véracité ; car en les abordant, ils les trouvèrent occupés à manger un pâté de Pigeons, en vaisselle d’argent, ce qui sur les Côtes du Pérou même, ne ressemble guère à un repas de pauvres gens. L’Officier qui commandoit le Bateau à rame, ayant ouvert plusieurs des Jarres qui étoient dans cette prise, et n’y trouvant en effet que du Coton, panchoit déja vers la crédulité : mais dès que la Cargaison fut à bord du Gloucester, et qu’on se mit à l’examiner avec plus d’exactitude, on fut agréablement surpris de trouver que ce Coton n’étoit qu’une façon de faux emballage, et qu’il y avoit dans chaque Jarre un paquet de doubles Pistoles et de Piastres, montant en tout à la valeur de 12000 L. sterlings. Cet argent alloit à Paita, et appartenoit aux mêmes Marchands qui y rassembloient le Trésor, dont nous nous emparames ; desorte que quand cette Barque auroit échappé au Gloucester, elle nous seroit apparemment tombée entre les mains. Outre ces deux prises, les Gens du Gloucester nous dirent qu’ils avoient eu la vue de deux ou trois autres Bâtimens qui leur avoient échapé, un desquels, suivant les avis que nous en avons eus étoit d’une richesse immense.

Après avoir rejoint le Gloucester, nous résolumes de tirer vers le Nord, et de gagner le plutôt qu’il se pourroit le Cap St. Lucas en Californie, ou le Cap de Corientes, sur la Côte du Méxique. A la vérité, dans le tems que nous étions à l’Ile de Juan Fernandez, le Commandeur avoit résolu à part soi, de toucher aux environs de Panama, et de tâcher d’y lier quelque correspondence avec la Flotte commandée par l’Amiral Vernon. Car il est bon d’observer qu’à notre départ d’Angleterre, nous laissames à Portsmouth des Forces considérables, destinées pour les Indes Occidentales, et qui devoient y attaquer quelqu’un des Etablissemens Espagnols. Mr. Anson supposoit que cette entreprise avoit réussi, et qu’il étoit très possible que Porto-Bello fût occupé par une Garnison Angloise : en ce cas, il ne doutoit point qu’arrivé à l’Isthme, il ne trouvât moyen de faire savoir de ses nouvelles à nos Compatriotes postés sur la Côte de l’autre Mer, soit par le moyen des Indiens de ces Quartiers, qui sont assez bien disposés pour nous, soit par celui de quelque Espagnol, qu’on auroit pu gagner par l’appât d’une grande récompense : et cette intelligence une fois établie, rien n’étoit plus aisé que de la continuer. Mr. Anson se flattoit de se voir bientôt ainsi en état de recevoir du renfort par cet Isthme, et en concertant ses opérations avec ceux qui commandoient nos Forces dans la Mer du Nord, de pouvoir se rendre maitre de Panama même. Cette conquête eût mis proprement la Nation Angloise en possession des Trésors du Pérou, ou tout au moins d’un équivalent pour ce que l’Angleterre auroit pu juger à propos d’exiger de l’une ou de l’autre branche de la Maison de Bourbon.

Tels étoient les grands desseins que Mr. Anson avoit formés à l’Ile de Juan Fernandez, nonobstant l’état de foiblesse où son Escadre étoit réduite, et certainement si le succès de notre entreprise dans les Indes Occidentales avoit répondu à l’attente générale, on ne peut disconvenir que ces desseins ne fussent les plus sages qu’on pût concevoir. Mais en examinant les Papiers que nous trouvames à bord du Carmélo, la prémière de nos Prises, nous vimes que l’attaque de Carthagène avoit manqué, et qu’il n’y avoit раs la moindre apparence que notre Flotte fût en état de former sur ces Côtes, quelque entreprise qui pût favoriser en aucune manière, ce que Mr. Anson avoit projetté ; ainsi il renonça à l’espérance de tirer par l’Isthme, aucun renfort, et par cela même au projet d’aller attaquer Panama : d’ailleurs il n’y avoit nulle apparence de faire des prises à la hauteur de cette Place, puisqu’on devoit probablement avoir mis un embargo sur toute cette Côte.

Tout ce qui nous restoit à faire étoit de gagner au plutôt la pointe Méridionale de la Californie ou la Côte de Mexique voisine, et d’y croiser en attendant le Galion de Manille que nous savions être en route pour Acapulco. Nous ne faisions nul doute de gagner cette croisière à tems ; car ce Vaisseau n’arrive pas à Acapulco avant le milieu de Janvier : nous n’étions qu’au milieu de Novembre, et nous ne concevions pas que cette traversée pût nous couter plus d’un mois ou cinq semaines ; desorte que nous croyions avoir devant les mains, le double du tems dont nous avions besoin. A la vérité, il nous restoit une affaire indispensable à expédier, mais nous nous flattions d’en voir le bout en quatre ou cinq jours, et que notre projet n’en seroit pas retardé, il s’agissoit de faire de l’eau, le grand nombre de Prisonniers que nous avions eus à bord, depuis que nous avions quitté l’Ile de Juan Fernandez, avoit épuisé notre provision, et il ne falloit pas penser à partir pour la Californie, sans avoir suppléé à ce défaut : bien loin de pouvoir remplir nos futailles à Paita, nous n’y avions pas trouvé assez d’eau pour nos besoins journaliers. Après quelques jours de délibération sur le choix d’un lieu propre à faire aiguade ; après avoir consulté les Journaux des Voyageurs qui nous avoient précédés, et avoir examiné nos Prisonniers, nous décidames pour l’Ile de Quibo, située vers l’entrée de la Baye de Panama. Nous avions de bonnes raisons pour faire ce choix. A la vérité, il y a une petite Ile, nommée l’Ile des Cocos, qui étois plus sur notre route que Quibo et où quelques Flibustiers assurent qu’on trouve de l’eau ; mais personne de nos Prisonniers n’en savoit rien, et il parut imprudent de risquer le salut de toute l’Escadre, et nous exposer tous à mourir de soif, sur la foi d’Auteurs dont plus d’une expérience nous avoit appris à nous défier, autant que de ceux qui ont compilé la Légende. D’ailleurs en allant à Quibo, nous n’étions pas sans espérance qu’il ne pût nous tomber entre les mains, quelque Vaisseau de Panama ou destiné pour cette Ville, qui eût mis en Mer, avant qu’on eût entendu parler de nous.

Nous portames donc vers Quibo, au nombre de huit Vaisseaux, c’est-à-dire, avec l’apparence d’une Flotte considérable, et le 19 à la pointe du jour nous découvrimes le Cap Blanc, à sept milles de distance, qui nous restoit au S. S. E. demi-quart à l’Est. Ce Cap est à 4° 15’ de Latitude Méridionale, et tous les Vaisseaux qui remontent ou qui descendent le long de cette Côte ne manquent pas de venir le reconnoitre, desorte que c’est une excellente croisière. Nous nous appercurnes alors que le Solidad, notre dernière Prise, n’alloit pas si bien, à la voile, qu’on nous l’avoit dit ; ce Vaisseau, aussi bien que la Thérèse, nous retardoit beaucoup ; ainsi le Commandeur ordonna, qu’après en avoir tiré tout ce qui pouvoit être de quelque usage au reste de l’Escadre, on les brûlat tous deux. Il fit distribuer ensuite les ordres au Gloucester, et aux autres Prises, et nous continuames à faire route vers Quibo. Le 22 au matin nous vimes l’Ile de Plata, à quatre lieues à l’Est, et une de nos Prises eut ordre d’en approcher, pour découvrir s’il n’y aurait pas quelques Vaisseaux, entre cette Ile et le Continent, et s’il ne s’y trouvait pas un Ruisseau d’eau douce, dont on nous avoit parlé, et qui nous eût épargné la peine de relâcher à Quibo : mais la Prise revint sans avoir vu de Vaisseau ni trouvé d’eau douce. A trois heures après-midi, nous avions la Pointe de Mania au S. E. vers l’Est, à sept milles de distance, et comme il y a une Ville de même nom dans ce voisinage, Mr. Mitchel saisit cette occasion de se débarasser de quelques-uns des Prisonniers qui étoient à son bord, et les envoya à terre dans la Barque Espagnole. Toutes nos Chaloupes étoient alors occupées à transporter des Provisions à bord du Tryal et des autres Prises, afin de les avitailler pour six mois : et afin de mettre le Centurion en état de combattre avec avantage tel des Vaisseaux de Manille, qu’il pourroit rencontrer, et dont un nous avoit été dépeint comme étant d’une excessive grandeur, nos Charpentiers eurent ordre de fixer sur notre grande Hune et sur celle de Misaine, huit chandeliers propres à y monter des Pierriers.

Le 25 nous eûmes la vue de l’Ile de Gallo, à l’E. S. E. demi-quart à l’Est, à quatre lieues de distance. Delà nous traversames la Baye de Panama en portant au. N. O. et comptant qu’en courant ce Rumb, nous irions directement rencontrer l’Ile de Quibo : mais nous trouvames dans la suite que nous aurions dû porter plus à l’Ouest ; car les vents tournèrent peu après vers ce quartier, et nous rendirent l’approche de cette Ile difficile. Nous passames la ligne le 22 et comme nous quittames alors le voisinage des Cordilleras, et que nous nous approchames de l’Isthme, où la communication libre de l’Atmosphère de l’Est à l’Ouest n’est plus interrompue par cette prodigieuse chaîne de Montagnes, nous nous apperçumes en peu de jours que nous avions changé tout-à-fait de Climat. Au lieu de cette température d’air uniforme, où l’on n’a jamais à se plaindre ni du froid ni du chaud, nous sentimes pendant plusieurs jours de suite une chaleur étouffante telle qu’il en règne presque toujours sur les Côtes du Brézil, et en d’autres endroits de la partie Orientale de l’Amérique, entre les Tropiques. Nous eûmes encore des calmes fréquens et d’abondantes pluies, que nous attribuames d’abord au voisimage de la Ligne, où l’on essuie un pareil tems pendant presque toute l’année ; mais comme nous eûmes toujours le même tems jusqu’au septième degré de Latitude Septentrionale, nous fumes persuadés que la mauvaise saison, ou les Vandevals, comme disent les Espagnols duroit encore : quoique plusieurs Auteurs, et entre autres le Capitaine Shelvocke, assurent très positivement que cette saison commence en Juin et finit en Novembre ; ce que nos Prisonniers nous confirmoient aussi. Il faut donc conclurre que la fin de cette saison n’est pas toujours fixée si juste, et que cette année elle dura plus longtems que de coutume.

Le 27 le Capitaine Mitchel ayant fini de décharger sa plus grande Prise, on mit le feu à ce Bâtiment, Notre Escadre resta composée alors de cinq Vaisseaux, qui se trouvant tous bons Voiliers, ne nous donnoient jamais l’ennui de nous attendre les uns les autres. Comme nous nous trouvions dans un Climat, où les pluies sont fortes et fréquentes, nous fumes obligés de calfeutrer le Tillac et les Côtés du Centurion, pour en tenir les dedans à sec.

Le 3 de Décembre, nous eumes la vue de l’ Ile de Quibo, dont la Pointe Orientale nous étoit au N. N. O. à quatre lieues de distance ; et l’Ile de Quicara, à l’O. N. O. dans le même éloignement. Nous eumes soixante et cinq brasses d’eau, fond de sable gris, marqueté de noir. On trouvera, dans une Planche suivantes où est une vue du Mont Pétaplan, celle de ces deux Iles : (a) représente la Pointe du S. E. de Quibo, à quatre lieues de distance, restant au N. vers l’Ouest : et (b) est l’Ile de Quicara, qui git à l’égard de la Pointe (a) O. S. O. demi-quart au Sud ; à quatre lieues de distance, la Pointe (a) est à 7° 20’ de Latitude Septentrionale. Lorsque nous vinmes en cet endroit, le vent étoit à l’Ouest, la nuit approchoit, et nous avions appris qu’il y a quelques bas-fonds à l’entrée du Canal ; toutes ces raisons nous firent prendre le parti de tenir le largue, jusqu’au lendemain. A six heures du matin nous avions le Cap Mariato, au N. E. demi-quart au Nord, à trois ou quatre lieues de distance. En doublant ce Cap, tous nos Vaisseaux, excepté le Centurion, en approchèrent de fort près ; et le Gloucester, qui étoit le plus au-dessous du vent, fut forcé de virer de bord, et de porter au Sud, ensorte que nous le perdimes de vue. A neuf-heures, nous eumes l’Ile de Sébaco au N. O. vers le N. à quatre lieues de distance : et le vent continuant à nous être contraire, nous louvoyames pendant vingt-quatre heures et fumes très souvent repoussés en arrière. Cependant le lendemain à onze heures du matin le vent se mit heureusement au S. S. O. nous portames sur la Pointe S. S. E. de l’Ile, et entrames vers les trois heures après-midi dans le Canal Bueno, en faisant le tour d’un bas-fond, qui s’avance deux milles en Mer, de la Pointe Méridionale de l’Ile. Ce Canal a au moins six milles de largeur, et comme nous allions de vent largue, nous gardames toujours une bonne profondeur, de vingt-huit à trente-trois brasses ; sans nous approcher à un mille et demi près des Brisans, quoique, suivant toutes les apparences, on pourroit en cas de besoin, en approcher beaucoup davantage, sans aucun danger. A sept heure du soir, nous mouillames à trente-trois brasse d’eau, fond vasard. La Pointe Méridionale de l’Ile nous restoit au S. E. vers le Sud, une Hauteur assez remarquable dans l’Ile à l’O. vers le Nord, et l’Ile de Sebaco à l’E. vers le Nord.