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Voyage d'exploration en Indo-Chine/Composition, organisation et ressources de la Commission

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II


COMPOSITION, ORGANISATION ET RESSOURCES DE LA MISSION. — SON DÉPART POUR LE CAMBODGE ET LES RUINES D’ANGCOR.


La Commission d’exploration que devait présider M. de Lagrée, fut définitivement constituée le 1er juin 1866. Outre cet officier supérieur, elle se composait de :

——
MM. Garnier (Francis), lieutenant de vaisseau, inspecteur des affaires Indigènes, membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine.
——Delaporte (Louis), enseigne de vaisseau ;
——Joubert (Eugène), médecin auxiliaire de 2e classe, géologue ;
——Thorel (Clovis), médecin auxiliaire de 3e classe, botaniste,
——membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ;
——De Carné (Louis), attaché au ministère des Affaires étrangères.


Le reste du personnel de l’Expédition se composait de deux interprètes, le Français Séguin, pour les langues siamoise et annamite, et le Cambodgien Alexis Om, pour les langues cambodgienne et annamite ; du sergent d’infanterie de marine Charbonnier, secrétaire du chef de l’Expédition ; d’un soldat d’infanterie de marine, de deux matelots français, de deux matelots tagals, d’un sergent et de six miliciens annamites, composant l’escorte. Leur armement consistait, pour les deux hommes appartenant à l’infanterie de marine, en une carabine munie de son sabre-baïonnette ; pour tous les autres, en un mousqueton d’artillerie muni également du sabre-baïonnette. On emportait en outre une carabine à balles explosibles et des revolvers en nombre suffisant pour en armer tout le monde.

Les approvisionnements de toute nature de l’Expédition étaient répartis en cent quarante colis environ, très-maniables de forme et de poids, dont voici le détail :

24 barils de vin contenant ensemble 766 litres ;
 8 barils d’eau-de-vie contenant ensemble 302 litres ;
15 caisses de farine contenant ensemble 312 kilos ;
15 caisses de biscuit contenant ensemble 270 kilos ;
13 caisses de conserves et autres denrées alimentaires, contenant ensemble 208 kilos ;
 4 caisses d’outils divers, lignes de sonde, toile à voile, etc. ;
 1 caisse d’instruments ;
15 caisses d’objets d’échange ou cadeaux (fusils, revolvers, montres, étoffes, joujoux, gravures, longues-vues, coutellerie, laiton, plomb, etc.) ;
45 colis comprenant le bagage des officiers et les objets de couchage et de gamelle.

Enfin les ressources pécuniaires de l’expédition s’élevaient à 25 000 francs, dont 10 000 francs en piastres mexicaines, et 15 000 francs en lingots d’or et monnaies siamoises.

Les instructions remises par le gouverneur de la colonie au commandant de Lagrée portaient la date du 25 mai. En voici le texte.


Monsieur le Commandant,

Son Excellence le ministre de la Marine a soumis à l’Empereur un projet de voyage pour l’exploration du Mékong, et Sa Majesté a bien voulu autoriser l’exécution de ce projet dans les conditions générales d’organisation que j’avais présentées.

Je vous ai désigné pour prendre le commandement de cette Expédition, dont les résultats peuvent avoir une importance considérable pour l’avenir de notre colonie, et apportera la géographie et aux sciences naturelles les plus utiles renseignements.


BUT DE L’EXPÉDITION

Avant d’entrer dans le détail des instructions qui devront vous servir de règle, je veux préciser le but essentiel de ce voyage et son mode particulier d’organisation. Il importe en effet que vous soyez pénétré de mes intentions à cet égard et que vous les fassiez connaître aux officiers qui vous accompagneront, afin de prévenir toute déviation qui porterait préjudice aux résultats que j’attends.

Nous connaissons le cours du Mékong depuis son embouchure jusqu’aux rapides de Sambocsombor[1]. Au delà, nous n’avons que les renseignements vagues et contradictoires fournis par les indigènes et quelques fragments de relations incomplètes ou fort anciennes. Au-dessus de Luang-prabang, dernier terme du voyage de Mouhot, nous savons moins encore, et les notions recueillies ne semblent avoir aucune valeur sérieuse. Enfin, nous ignorons en quels lieux le fleuve prend naissance.

On peut donc dire que le Mékong nous est inconnu. Et cependant ce fleuve, le plus grand de l’Indo-Chine, l’un des plus considérables du monde, offre un champ fécond de découvertes. On y parle vingt idiomes différents ; toutes les races de l’Asie orientale se sont rencontrées sur ses bords, et la tradition y conserve le souvenir de royaumes riches et puissants. Ne serait-il pas possible de ramener la vie dans ces contrées, de renouer les anciennes relations commerciales, et peut-être d’attirer vers nous la majeure partie des productions de la Chine centrale ?

Les intérêts généraux delà civilisation, et plus particulièrement ceux de notre colonie naissante, nous font un devoir de faire cesser ces incertitudes, et c’est dans cette pensée que le voyage que vous allez entreprendre a été décidé.

Déterminer géographiquement le cours du fleuve par une reconnaissance rapide poussée le plus loin possible ; chemin faisant, étudier les ressources des pays traversés, et rechercher par quels moyens efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine : tels sont, en résumé, les objets essentiels que vous ne devez jamais perdre de vue.

La Commission que vous présidez ne présente aucune analogie avec les Commissions scientifiques dont les membres opèrent isolément chacun sur le terrain de sa spécialité, approfondissant l’étude de chaque contrée, de chaque question. Vous devez adopter d’autres allures, avancer tous ensemble rapidement, évitant les longs séjours, les études trop prolongées sur un même point. Vous vous bornerez pour les observations de tout genre au temps des haltes que nécessiteront les difficultés de transport, le mauvais temps, le repos à donner aux hommes.


MODE D’ORGANISATION

Quant au mode d’organisation disciplinaire de l’Expédition, vous en trouverez toutes les règles dans les décrets qui régissent la discipline des bâtiments. Vous agirez en tout comme commandant d’un bâtiment en mission et je crois inutile d’insister longuement sur ce point.


ATTRIBUTIONS DU CHEF DE L’EXPÉDITION

Au chef de l’Expédition appartiennent la direction générale du voyage, le règlement des dépenses, la répartition des cadeaux, le droit de réquisition aux autorités.

En cas d’absence, de maladie ou de mort, il est remplacé par l’officier de marine qui, dans le courant du voyage, remplit les fonctions de second.

Si, dans une circonstance grave, le chef juge à propos de prendre l’avis motivé des membres de l’Expédition, il sera porté au journal un procès-verbal détaillé des questions posées, des opinions émises et de la décision prise par le chef.

En cas de maladie grave de l’un des membres, le chef, avant de prendre une décision, peut demander l’avis écrit du chirurgien. Si dans ce cas, ou pour toute autre raison, le chef autorise ou ordonne le retour à Saigon, il en rend compte au gouverneur par lettre particulière.


ATTRIBUTIONS DES MEMBRES DE L’EXPÉDITION

Le travail est partagé ainsi qu’il suit entre les membres de la Commission.

Le premier officier est chargé des observations astronomiques et météorologiques. Il détermine avec exactitude la position géographique des points principaux et établit la carte de la route suivie. Il apprécie la navigabilité du fleuve, fait les sondages, étudie les procédés de navigation employés par les diverses tribus et compare, au point de vue commercial, la voie fluviale aux routes latérales.

Il transmet aux officiers les ordres du chef de l’Expédition et en surveille l’exécution.

Le deuxième officier est chargé de la discipline de l’escorte, des approvisionnements et des transports. Il veille particulièrement à la garde des fonds, des armes et des munitions.

Il solde les dépenses journalières, il tient la comptabilité de ces dépenses (monnaie, cadeaux, objets d’échange) et fait viser ses comptes à la fin de chaque mois par le second et par le chef de l’expédition.

Il est adjoint au premier officier de marine pour les observations et s’occupe spécialement des levés topographiques, des vues, dessins, etc., etc.

Le délégué du ministère des Affaires étrangères est chargé de la partie descriptive du voyage. Il étudie les mœurs et usages des diverses tribus et décrit l’aspect des pays traversés.

Il se rend compte des relations commerciales établies dans chaque contrée, étudie les produits échangés, leurs qualités, leurs provenances, et porte une attention particulière sur tous ceux que pourrait demander ou fournir notre colonie de Cochinchine.

Le chirurgien géologue explore et définit les terrains au point de vue géologique.

Il étudie spécialement au point de vue industriel les contrées métallifères, observe les méthodes employées par les indigènes et apprécie les chances d’une exploitation rationnelle.

Le chirurgien de 3e classe de l’Expédition étudie les questions qui dépendent des autres branches de l’histoire naturelle, la faune et la flore des contrées parcourues, les variétés physiques des races, etc., etc.

La division du travail ainsi tracée n’est qu’une règle générale qui devra être étendue et complétée ultérieurement par le chef de l’Expédition. Plusieurs questions importantes n’ont point été énoncées, qui devront être attribuées suivant les aptitudes des membres de la Commission. D’autres pourront être utilement scindées ; l’agriculture, par exemple, qui, au point de vue technique, rentre dans les attributions du chirurgien, et au point de vue commercial, dans celles du délégué des Affaires étrangères.

Quant à l’étude des langues qui, dans un voyage aussi rapide, ne saurait être suffisamment approfondie, il importe que chacun, en ce qui le concerne, apporte sa part à l’œuvre commune, et que la Commission recueille les premiers éléments d’un dictionnaire des divers idiomes.

Enfin il importe d’étudier et de comparer avec soin l’organisation politique, les pratiques religieuses, le langage des tribus, et de rechercher les lignes de démarcation qui séparent les divers courants humains qui sont venus se heurter dans l’Indo-Chine.


JOURNAL DE L’EXPÉDITION

Le journal de l’Expédition est visé chaque jour et annoté, s’il y a lieu, par le chef de l’Expédition. Le membre de la Commission chargé de la partie descriptive y résume la journée en quelques lignes. Il indique les lieux traversés et les principaux accidents de la route. — Le premier officier de marine y inscrit les observations barométriques et thermométriques, la position approchée des lieux de halte, ainsi que les accidents de la navigation. — Le second officier inscrit le nombre de barques, rameurs, chars employés, les dépenses faites., les cadeaux donnés, etc. — Le chirurgien donne un bulletin sommaire de la santé.

Le journal est à la disposition de tous les membres de l’Expédition ; ils pourront, avec l’assentiment du chef, y faire inscrire telle observation scientifique, telle date, tel renseignement qui leur semblerait important.

Une fois par mois au moins, chaque membre de l’Expédition résume ses derniers travaux et remet ce résumé au chef, qui en prend connaissance et les annote autant que possible. S’il se présente une occasion favorable pour communiquer avec la Cochinchine, tous ces documents et le résumé général du chef sont adressés au gouverneur.


PUBLICATION AU RETOUR DE L’EXPÉDITION

Les résumés, le journal de l’Expédition, les documents indigènes recueillis, les cartes et dessins, les collections faites appartiennent à l’État, et, au retour de l’Expédition, sont remis au gouverneur qui apprécie l’opportunité de la publication de ces pièces, et décide dans quelles limites et par quel mode cette publication peut être faite.

Les publications ne peuvent avoir lieu qu’après le retour de l’Expédition.

Pendant le cours du voyage, les membres de la Commission ne livreront à la publicité aucun document, aucun récit particulier, aucune appréciation personnelle, et s’engageront à faire tout leur possible pour que leurs correspondances particulières ne soient pas publiées.

Si l’un d’eux croyait avoir des motifs plausibles pour déroger à cette règle, il remettrait son travail au chef de l’Expédition ; celui-ci l’enverrait au gouverneur, en émettant son opinion sur l’opportunité.

Si, au retour, le gouverneur autorise la publication du travail de l’un des membres, aucune modification n’y sera apportée sans son consentement, et il pourra lui-même le revoir et le corriger.


HIVERNAGE DE 1866, LAOS INFÉRIEUR

La saison des pluies étant commencée, vous devez renoncer à parcourir une grande distance en 1866 ; l’état des routes, la violence des courants, le danger des fièvres ne vous le permettraient pas. Mais il vous est possible d’employer le temps en passant l’hivernage sur les bords du fleuve, dans la contrée qui s’étend au-dessus des rapides de Samboc-sombor jusqu’à Bassac, ou même jusqu’à Oubôn.

Cette combinaison présente un double avantage : elle permet d’étudier complètement la région avec laquelle nous sommes immédiatement en contact, elle vous met en position de préparer le voyage de 1867 sur des renseignements plus certains, et d’attendre les assurances des dispositions plus ou moins favorables, pour l’Expédition, des puissances asiatiques dont elle traverse les possessions ou les dépendances.

Vos premières études devront porter sur les rapides de Sombor, qu’il importe de connaître avec soin.

À cette époque de l’année, les eaux n’ont point encore atteint la moitié de leur crue, et il vous sera peut-être possible, d’après la position et la hauteur des roches apparentes, d’apprécier si aux grandes eaux la route serait praticable pour une canonnière ou une chaloupe à vapeur. Dans ce cas, vous feriez établir avec le plus grand soin le tracé du chemin à suivre, en y joignant les indications nécessaires.

À Stung-treng vous rencontrerez la rivière d’Attopeu qui met en communication les marchés importants de ces deux villes ; vous visiterez Attopeu, si la saison le permet.

Une seconde branche de la rivière vient du Sud et traverse le territoire de plusieurs tribus importantes qui sont en relation avec les peuplades de nos frontières. Vous porterez une attention particulière sur les renseignements qui vous parviendront relativement à ces tribus et à la possibilité d’établir des communications commerciales par leur intermédiaire.

À Khong, vous ferez étudier et décrire la cataracte, sa hauteur, les phénomènes qu’elle présente, la nature des roches qu’elle franchit. Il y aura lieu de rechercher si aux grandes eaux il n’existe aucun point de la rivière où un bateau de moyenne grandeur, halé ou soulagé par des moyens suffisants, pourrait dépasser la cataracte, et dans le cas contraire, vous examinerez s’il ne serait pas possible d’établir, à frais modérés, un canal latéral.

En face de Khong et un peu au nord, débouche la rivière de Tonly-repou, qui donne son nom à une province autrefois cambodgienne et fort riche, dit-on. Il y aurait intérêt à étudier cette voie de communication et la nature des productions des contrées riveraines.

Bassac était autrefois la capitale du Laos inférieur, et les descendants des anciens rois y résident encore, mais sans autorité réelle. Vous rechercherez les origines, l’histoire, les limites de ce petit royaume.

On a signalé quelques ruines d’anciennes constructions dans le voisinage de Bassac ; vous aurez à vérifier le fait et à déterminer la provenance et l’âge de ces constructions.

La rivière d’Oubôn, d’après certaine carte, semble prendre naissance à l’ouest de Korat, ce qui lui donnerait une grande importance, si elle est navigable ; vous examinerez cette question.

On désigne du sel gemme auprès d’Oubôn ; du plomb et de l’argent auprès de Stung-treng ; du fer dans les provinces de la rive droite ; des sables aurifères sur un grand nombre de points. L’exactitude de ces renseignements doit être vérifiée, et les possibilités d’exploitation étudiées avec soin.

Vous apprécierez l’importance des productions de la contrée ; chanvre, laque, gomme-gutte, cardamome, cire, etc., etc., et les mesures à prendre pour attirer vers nous ces divers produits.

Enfin vous recueillerez tous les renseignements qui vous seront apportés sur les nombreuses tribus de l’intérieur, leur langue, leurs traditions. Vous rechercherez principalement les traces de la race malaise, qui sont nombreuses chez les Radé et dans leur voisinage immédiat.


LAOS MOYEN ET LAOS SUPÉRIEUR

Lorsque la saison des pluies sera terminée, vers le 1er décembre, vous vous mettrez en route et vous vous élèverez vers le nord aussi rapidement que possible.

Jusqu’à Luang-prabang vous ne rencontrerez sans doute aucun obstacle sérieux, et les difficultés de transport pourront seules retarder votre marche ; vous ne donnerez donc à vos études qu’un temps fort limité.

Cependant je vous recommande d’examiner avec attention tout ce qui se rapporte à l’ancien royaume de Vienchang, fort puissant autrefois, et qui entretenait avec la Chine un commerce considérable.

En tous les points vous vous informerez de la position occupée par les Annamites sur la rive gauche, et vous entrerez en relations avec eux.

À Luang-prabang, capitale du Laos supérieur, où résident les descendants des anciens rois, vous séjournerez et vous prendrez tous les renseignements qui vous sont nécessaires pour traverser le territoire des tribus suivantes. Les unes dépendent de l’empire birman, d’autres du Yun-nan chinois, quelques-unes sont tributaires des deux empires ; mais toutes sont mal soumises, et vous devez agir avec la plus grande prudence dans vos rapports avec leurs chefs.

S’il vous est possible de reconnaître le lieu où a été enseveli M. Mouhot, vous rendrez hommage à la mémoire de ce voyageur courageux, en lui élevant un monument, dans la mesure de vos moyens et avec l’assentiment des autorités du pays.


RÉGIONS DU NORD

Les notions que nous possédons sur les contrées supérieures sont trop incertaines pour qu’il soit opportun de vous tracer des instructions particulières relatives à ces contrées. Vous vous inspirerez de vos instructions générales, et vous agirez suivant les circonstances.


DURÉE DU VOYAGE

Je n’assigne aucune limite de temps ou de distance à votre voyage. Il suffit que j’aie indiqué le but à atteindre : reconnaissance rapide du Mékong au point de vue géographique et commercial.

La santé des officiers et de l’escorte, la nature et l’importance des difficultés que vous rencontrerez, détermineront l’époque de votre retour.


RENSEIGNEMENTS À PRENDRE — PRÉCAUTIONS HYGIÉNIQUES — DISCIPLINE, ETC.

Quel que soit le terme extrême de votre voyage, vous vous efforcerez de recueillir tous les renseignements qui pourraient être utiles à une nouvelle exploration. Vous porterez notamment vos informations sur la question des sources du fleuve. L’opinion générale fait descendre le Mékong, parallèlement au Yang-tse Kiang, des régions nord-est du Tibet ; mais aucune raison péremptoire n’a été donnée, et le problème reste à résoudre.

Il y aurait lieu aussi de rechercher l’origine de l’opinion presque unanimement émise au Cambodge et dans le Laos inférieur, et d’après laquelle le Mékong prendrait naissance vers le 27e ou le 28e degré, dans une région de grands lacs où seraient également les sources du Menam et de la Salouen.

Le fleuve reçoit peut-être de ce côté un important affluent.

Il est inutile que je vous recommande de prendre toutes les précautions hygiéniques que nécessiteront les circonstances pendant le cours du voyage. Vous exigerez que les hommes exécutent les prescriptions que vous aurez arrêtées de concert avec le chirurgien de l’Expédition. Tout en maintenant une marche rapide, vous donnerez aux hommes de fréquents repos, un jour sur trois environ.

L’expédition ayant un but essentiellement pacifique, vous vous efforcerez d’établir des relations amicales avec tous les peuples dont vous traverserez le territoire, et vous leur ferez entendre que les résultats que nous poursuivons ne peuvent qu’améliorer leur état et accroître leur richesse.

Vous maintiendrez une discipline sévère dans l’escorte, empêchant toute violence, tout mauvais exemple. De tous vous exigerez le respect des lois du pays et des croyances religieuses.

Dans vos relations avec les chefs, vous emploierez les moyens de persuasion et de générosité unis à une juste fermeté.

En un mot, je compte que vous ne perdrez jamais de vue que vous représentez dans un pays nouveau une nation puissante, équitable, tolérante, et que nos bonnes relations dans l’avenir, avec ces contrées peuvent dépendre du souvenir que laissera derrière elle l’expédition que vous commandez.

Recevez, Monsieur le Commandant, l’assurance de ma considération très-distinguée.

de la Grandière.


À ces instructions était jointe la pièce suivante, écrite en français et en chinois, et destinée à établir en toute circonstance, vis-à-vis des autorités indigènes, le caractère officiel de la mission.



COCHINCHINE FRANÇAISE

CABINET DU GOUVERNEUR, COMMANDANT EN CHEF


Saïgon, le 25 mai 1866.


Conformément aux ordres de NAPOLÉON III, Empereur des Français,

L’amiral de la Grandière, général en chef, commandant les forces de terre et de mer, et gouverneur de la Cochinchine, commandeur de la Légion d’honneur, etc., etc., etc.,

Envoie le commandant de Lagrée, qui a rang de grand mandarin, pour remonter le Mékong, en dresser la carte et étudier les pays voisins.

Le commandant de Lagrée est accompagné par cinq officiers français. L’escorte se composera de sept soldats français, de sept soldats annamites et des interprètes.

L’Empereur Napoléon est en paix avec tous les rois qui ont des territoires voisins du Mékong.

En conséquence, partout où il arrivera, le commandant de Lagrée entrera en relations amicales avec les grands mandarins et leur portera de la part de l’amiral des paroles d’amitié. Il s’adressera à eux pour obtenir toutes les choses dont il aura besoin.

Il fera ensuite connaître à l’amiral comment il aura été traité dans chaque contrée, afin que l’amiral en informe l’empereur qui, suivant le cas, fera remercier les rois souverains, ou leur adressera des plaintes.

de la Grandière.
Fait à Saïgon, Cochinchine française, le 25 mai 1866.


Les premiers pays que la mission allait traverser en remontant le fleuve, dépendaient de l’autorité siamoise. Celle-ci ne devait pas voir sans doute d’un œil bien favorable une expédition qui allait reconnaître jusqu’où s’étaient étendues autrefois les frontières du Cambodge et constater les empiétements et les spoliations violentes dont ce royaume avait été la victime de la part de son puissant voisin. Il était donc important d’obtenir du gouvernement de Bankok un consentement officiel écrit qui prévînt et annulât les obstacles qu’il pourrait être tenté de susciter en sous-main aux explorateurs. Voici quels furent les termes de la lettre que le roi de Siam, sur la demande du consul de France à Bankok, voulut bien leur accorder :

Bankok, le 13 juin 1866.

Son Excellence le Chao Phya Bhudhara Bhay, ministre des provinces du Nord et des provinces adjacentes du fleuve Mékong, a l’honneur de faire savoir aux mandarins gouverneurs des provinces du Laos que, d’après une lettre de Son Excellence l’amiral de la Grandière, gouverneur de la Cochinchine française, adressée à Son Excellence le Chao Phya Sri Surivong Ti Samua Phya Kalahome, premier ministre, il a plu à Sa Majesté l’Empereur des Français, souverain d’une nation amie, d’envoyer une société de mandarins français pour explorer le pays, dresser des cartes géographiques et visiter les habitants du Laos.

Pour se conformer aux intentions de son souverain, l’amiral de la Grandière a envoyé Monsieur le commandant de Lagrée et les mandarins de sa suite pour cette mission. Son Excellence le Chao Phya Kalahome, premier ministre, en ayant référé à Sa Majesté le roi de Siam, il plut à Sa Majesté de répondre que, puisque la France était possesseur d’une partie de la Cochinehine, s’il plaisait à l’amiral de la Grandière d’envoyer Monsieur le commandant de Lagrée pour inspecter la frontière, dresser des cartes, explorer les richesses du pays, tant pour le règne végétal que pour le règne animal, il convenait qu’il pût le faire pacifiquement et sans encombre. Du reste, comme la mission de Monsieur le commandant de Lagrée est une mission scientifique, et que le commandant s’engage à respecter les lois et la coutume des pays par où il passera, Sa Majesté le roi de Siam ordonne aux différents mandarins gouverneurs des provinces de recevoir Monsieur le commandant de Lagrée avec toutes sortes d’égards ; de lui préparer des logements, s’il a besoin de se reposer ; de recevoir, de soigner et de ne laisser manquer de rien les malades qui ne pourraient suivre l’expédition ; d’aider à procurer de la meilleure manière possible des vivres aux mandarins français et à leur suite, s’ils venaient à en manquer ; de louer au prix du pays les rameurs, les barques, les éléphants, les chars, les buffles dont l’expédition pourrait avoir besoin ; de lui procurer des guides pour les endroits qu’elle désire voir, et enfin d’empêcher de tout leur pouvoir qu’elle ne soit molestée ou volée en route par les brigands.

Que tous les mandarins gouverneurs des provinces qui verront cette lettre se gardent d’y contrevenir, afin que les mandarins français puissent aller et venir sans encombre.

Chao Phya Bhudhara Bhay,
Ministre des provinces du Nord et des provinces adjacentes du fleuve Mékong.


Le gouverneur de la colonie avait également fait faire des démarches auprès des cours de Hué, de Péking et d’Ava pour en obtenir des passe-ports analogues. Il espérait pouvoir les faire parvenir à la mission avant le 1er décembre 1866, en même temps que quelques instruments que n’avait pu fournir l’observatoire de Saïgon et que l’on avait dû demander en France.

Le 5 juin 1866, à midi et demi, la petite expédition quitta la rade de Saïgon sur les canonnières 32 et 27. Le premier de ces deux bâtiments avait pour capitaine M. Pottier, lieutenant de vaisseau, qui allait remplacer M. de Lagrée dans la direction des affaires du protectorat ; le second, commandé par M. Espagnat, enseigne de vaisseau, devait rester à la disposition de la Commission pendant tout son séjour au Cambodge.

Un photographe de Saïgon, M. Gsell, était adjoint à la Commission pendant le même temps.

Les deux canonnières arrivèrent le 8 juin à Compong-Iuong, marché important, situé à peu de distance de Pnom-penh, sur la rive droite du bras qui conduit au Grand Lac. La Commission y séjourna deux semaines pour compléter l’organisation et l’emménagement de son matériel, et donner le temps au commandant de Lagrée de mettre son successeur au courant de la situation politique du pays.

Le 21 juin, l’Expédition, réunie tout entière à bord de la canonnière 27, partit enfin pour aller visiter les ruines d’Angcor, situées vers l’extrémité nord-ouest du Grand Lac. L’étude de ces ruines avait été commencée depuis longtemps par le commandant de Lagrée, et le court séjour qu’allait faire sur les lieux la Commission qu’il présidait n’avait d’autre but que de donner une consécration définitive à des travaux qui lui étaient entièrement personnels.

Depuis le 15 juin environ, les eaux du Cambodge avaient commencé leur mouvement ascensionnel. Le courant se dirigeait déjà avec force vers le Grand Lac, et il fallait se hâter pour ne pas trouver, en remontant le fleuve, des difficultés trop considérables.



  1. Immédiatement au-dessus de Cratieh.